I Joan., V
vantage ce monde malin et rompre les liens qui nous y attachent, il n'y a rien, à mon avis, de plus efficace que de lui voir répandre contre le Sauveur toute sa malice et tout son venin. Venez donc connaître le monde en la passion de Jésus; venez voir ce qu'il faut attendre de l'amitié, de la haine, de l'indifférence des hommes, de leur prudence, de leur imprudence, de leurs vertus, de leurs vices, de leur appui, de leur abandon, de leur probité et de leur injustice : tout est changeant, tout est infidèle, tout se tourne en affliction et en croix ; et Jésus nous en est un exemple.
Oui, mes frères, tout se tourne en croix; et premièrement les amis : ou ils se détachent par intérêt, ou ils nous perdent par leurs tromperies, ou ils nous quittent par faiblesse, ou ils nous secourent à contre-temps selon leur humeur, et non pas selon nos besoins; et toujours ils nous accablent.
Le perfide Judas nous fait voir la malignité de l'intérêt, qui rompt les amitiés les plus saintes. Jésus l'avait appelé parmi ses apôtres; Jésus l'avait honoré de sa confiance particulière et l'avait établi Je dispensateur de toute son économie : cependant, ô malice du cœur humain ! ce n'est point ni un ennemi ni un étranger, c'est Judas, ce cher disciple, cet intime ami, qui le trahit, qui le livre, qui le vole premièrement, et après le vend lui-même pour un léger intérêt ; tant l'amitié, tant la confiance est faible contre l'intérêt. Ne dites pas : Je choisirai bien : qui sait mieux choisir que Jésus? Ne dites pas : Je vivrai bien avec mes amis : qui les a traités plus bénignement que Jésus, la bonté et la douceur même? Détestons donc l'avarice, qui a fait premièrement un voleur, et ensuite un traître même d'un apôtre, et n'ayons jamais d'assurance où nous voyons l'entrée au moindre intérêt.
C'est toujours l'intérêt qui fait les flatteurs; et c'est pourquoi ce même Judas, que le démon de l'intérêt possède, s'abandonne par même raison à celui de la flatterie. Il salue Jésus, et il le trahit; il l'appelle son maître, et il le vend; il le baise, et il le livre à ses ennemis : c'est l'image parfaite d'un flatteur, qui n'applaudit à toute heure à celui qu'il nomme son maître et son patron, que pour trafiquer de lui, comme parle l'apôtre saint Pierre. « Ce sont ceux-là, dit ce grand apôtre, qui, « poussés par leur avarice, avec des paroles feintes, tra- « fiquent de nous : » In avaritia flctis verbis de vobis negotiabuntur^ . Toutes leurs louanges sont des pièges; toutes leurs complaisances sont des embûches. Ils font des traités secrets dans lesquels ils nous comprennent sans que nous le sachions : ils s'allient avec Judas : « Que me donnerez-vous, et je vous le mettrai entre les « mains ^? » Ainsi ordinairement ils nous vendent, et assez souvent ils nous livrent. Défions-nous donc des louanges et des complaisances des hommes. Regardez bien ce flatteur qui épanche tant de parfum sur votre tête : savez- vous qu'il ne fait que couvrir son jeu, et que par cette immense profusion de louanges qu'il vous donne à pleines mains, il achète la liberté de décrier votre conduite, ou même de vous trahir sans être suspect? Qui ne te haïrait, ô flatterie! corruptrice de la vie humaine, avec tes perfides embrassements et tes baisers empoisonnés , puisque c'est toi qui livres le divin Sauveur entre les mains de ses ennemis implacables?
Mais après avoir vu, messieurs, ce que c'est que des amis corrompus, voyons ce qu'il faut attendre de ceux qui