Toujours est-il que
la raison, et dans nos affaires, et dans nos discours; il faut même qu'il y ait de l'esprit et du raisonnement dans nos jeux; il y a de l'étude et de l'art jusque dans nos gestes et dans nos démarches : il n'y a que sur le point de nos mœurs où nous ne nous mettons point en peine de suivre ni de consulter la raison ; nous les abandonnons au hasard et à l'ignorance. Et afin que vous ne croyiez pas, chrétiens, que ce soit ici une invective inutile, considérez, je vous prie, à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie? qu'y a-t-il de plus insensé que la jeunesse bouillante, téméraire et mal avisée, toujours précipitée dans ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connaître ce qu'elle fait? La force de l'âge se consume en mille soins et mille travaux inutiles. Le désir d'établir son crédit et sa fortune; l'ambition, et la vengeance \ et les jalousies, quelles tempêtes ne causent-elles pas à cet âge? Et la vieillesse paresseuse et impuissante, avec quelle pesanteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses f combien est-elle froide et languissante f combien trouble-t-elle le présent par la vue d'un avenir qui lui est funeste !
Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés ; nous désapprouverons presque tous nos desseins, si nous sommes juges un peu équitables : et je n'en exempte pas les emplois les plus éclatants, car pour être les plus illustres, ils n'en sont pas pour cela les plus accompagnés de raison (a). La plupart des choses que nous avons faites, les avons-nous choisies par une mûre délibération? n'y avons-nous [pas] plutôt été engagés par une chaleur inconsidérée, qui donne le mouvement à tous
Var. (a) Les plus raisonnables, 1. Ed. : les vcrtfjeances.
nos desseins? Et dans les choses même es-quelles (a)^ nous croyons avoir apporté le plus de pruarnce, qu'avons-nous jugé par les vrais principes? avons-nous jamais songé à faire les choses par leurs motifs essentiels et par leurs véritables raisons? Quand avons-nous cherché la bonne constitution de notre âme? quand nous sommes-nous donné le loisir de considérer quel devait être notre intérieur, et pourquoi nous étions en ce monde? Nos amis, nos prétentions, nos charges et nos emplois, nos divers intérêts, que nous n'avons jamais entendus, nous ont toujours entraînés; et jamais nous ne sommes poussés que par des considérations étrangères. Ainsi se passe la vie, parmi une infinité de vains projets et de folles imaginations; si bien que les plus sages, après que cette première ardeur qui donne l'agrément aux choses du monde est un peu tempérée [b] par le temps, s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien. Et d'où vient cela, chrétiens? n'est-ce pas manque d'avoir bien compris les solides devoirs de l'homme et le vrai but où nous devons tendre ?
Il est vrai, et il le faut avouer, que ce n'est pas une entreprise facile ni un travail médiocre : tous les sages du monde s'y sont appliqués, tous les sages du monde s'y sont trompés. Tu me cries de loin, ô Philosophie ! que j'ai à marcher en ce monde dans un chemin glissant et plein de périls : je l'avoue, je le reconnais, je le sens même par expérience. Tu me présentes la main pour me soutenir et pour me conduire; mais je veux savoir auparavant si ta conduite est bien assurée : « Si un aveu-
Var. (a) Dans lesquelles. — {b) Modérée — rallentie.
1. Ed. : dans lesquelles. Les éd. ont préféré la variante. Il peut n'être pas sans intérêt de voir que, vers 1656, Eossuet revenait de préférence à la forme aui allait tomber en désuétude.
« gle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans « le précipice ^ » Et comment puis-je me fier à toi, 6 p^avre Philosophie? que vois-je dans les écoles, que des contentions inutiles qui ne seront jamais terminées? on y forme des doutes, mais on n'y prononce point de décisions. Remarquez, s'il vous plaît, chrétiens, que depuis qu'on se mêle de philosopher dans le monde, la principale des questions a été des devoirs essentiels de l'homme, et quelle était la fin de la vie humaine. Ce que les uns ont posé pour certain, les autres l'ont rejeté comme faux. Dans une telle variété d'opinions, que l'on me mette au milieu d'une assemblée de philosophes un homme ignorant de ce qu'il aurait à faire en ce monde; qu'on ramasse, s'il se peut, en un même lieu tous ceux qui ont jamais eu la réputation de sagesse : quand est-ce que ce pauvre homme se résoudra, s'il attend que de leurs conférences [a) il en résulte enfin quelque conclusion arrêtée? Plutôt on verra le froid et le chaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes. Nobis invicem videmur insanire: « Nous nous semblons insensés les uns aux autres,» disait autrefois saint Jérôme ^.
Non, je ne le puis, chrétiens, je ne puis jamais me fier à la seule raison humaine : elle est si variable et si chancelante, elle est tant de fois tombée dans l'erreur, que c'est se commettre à un péril manifeste que de n'avoir point d'autre guide qu'elle. Quand je regarde quelquefois en moi-môme cette mer si vaste et si agitée, si j'ose parler de la sorte, des raisons et opinions humaines, je ne puis découvrir dans une si vaste étendue, ni aucun lieu si
Var. [a] Disputes.