TROISIÈME PARTIE
Il n'y a point de scandale dans le monde contre lequel Jésus-Christ n'ait prononcé anathème quand il a dit : Vx mundo a scanda lis ! (Matth., 18) Malheur au monde, à cause des scandales qui y régnent! il n'y a point de scandaleux, quel qu'il soit, qui ne trouve sa condamnation dans ces autres paroles : V& autem homini illi per quem scandai um venit! (Matth., 18.) Malheur à l'homme par qui le scandale arrive! Or, quoiqu'il soit vrai que la proposition du Fils de Dieu comprend tous les scandales, en voici un, mes chers auditeurs, qu'il avait surtout en vue, et sur quoi je ne doute point qu'il n'ait fait particulièrement tomber la malédiction de cet anathàme foudroyant : Vx mundo! c'est le scandale du respect humain, je
veux dire le scandale que causent dans le monde ceux qui, par leurs discours ou par leur conduite, servent à y entretenir le respect humain; scandale d'autant plus criminel qu'il s'attache plus immédiatement à Dieu, et qu'il va plus directement à la destruction de son culte : en voilà la nature; scandale d'autant plus pernicieux qu'il se répand avec plus de facilité, et qu'il entraîne plus infailliblement les âmes : en voilà le danger; scandale qu'il vous est d'autant plus expressément et plus étroitement ordonné de prévenir et d'éviter, grands du monde, que de votre part il devient beaucoup plus contagieux et plus mortel : voilà, par rapport à vous, les obligations qui en naissent; enfin, scandale que vous pouvez aisément corriger, en opposant, comme dit saint Chrysostome, le respect humain au respect humain, et en faisant de votre bon exemple un préservatif contre le libertinage du siècle : en voilà le remède. Encore un moment d'attention, et je finis.
Scandale spécialement injurieux à Dieu : pourquoi? parce qu'il va spécialement à détruire le culte de Dieu. En quoi consista le péché des enfants d'Héli, ce péché que Dieu, dans l'Ecriture, exagère en des termes si forts et dont il a, ce semble, affecté de nous donner une horreur toute particulière? quel fut leur crime? Le Saint-Esprit nous le marque : c'est qu'ils scandalisaient le peuple : et comment? en rebutant ceux qui venaient dans le temple de Jérusalem offrir au Seigneur leur sacrifice, et en les détournant de ce devoir de religion, au lieu de les y attirer : Erat ergo peccatum puerorum grande nimh, quia retrahebant hommes a sacrificio Do mini. (I. Reg., 2.) C'était, dit le texte sacré, un péché capital, un péché trop grand pour mériter grâce, trop grand pour être dissimulé et pardonné : Grande nimis. Et que font autre chose ces libertins qui raillent de la piété, qui discréditent la religion, devant qui l'on ne peut impunément servir Dieu, parce qu'on se trouve toujours exposé à leurs traits, parce qu'on est toujours témoin de leur vie, et que leur vie déréglée est comme une censure publique de la vertu? qui, semblables aux pharisiens dont parlait le Sauveur du monde, disons mieux, qui, plus criminels encore que ces pharisiens, puisque les pharisiens gardaient au moins certains dehors, ferment à leurs frères le royaume du ciel, et, non contents de n'y point entrer eux-mêmes, voudraient en défendre aux autres l'entrée? Qu'il y ait deux ou trois mon-
dams de ce caractère, surtout mondains accrédités , il n'en faut pas davantage pour pervertir toute une cour et pour détourner du droit chemin les âmes les mieux disposées à marcher dans la voie de Dieu. Or vous savez avec quelle sévérité et même avec quel écïat Dieu punit ce scandale dans la personne d'Ophai et de Phinéès. Et je ne m'en étonne pas, Seigneur, car i! s'agissait du plus essentiel et du plus délicat de vos intérêts; et le blesser, c'était, pour parler avec un de vos prophètes, vous blesser dans la prunelle de l'œil. Qu'un particulier, dans un Etat, entreprit, par ses sollicitations, de corrompre la fidélité des peuples, il n'y a point de supplice dont il ne fût digne, et l'on ne trouverait point étrange qu'il fût sacrifié à ioate la rigueur des lois. Il est donc juste, ô mon Dieu! que vous preniez vous-même votre cause en main, et, si le monde veut attenter à vos droits, que vous les défendiez, que vous les vengiez , en faisant ressentir aux coupables les plus rudes coups de votre justice.
Scandale le plus contagieux et le plus prompt à se communiquer : quel progrès ne fait-il pas? et si l'on n'en arrête le cours, avec quelle rapidité n'emporte-t-il pas les âmes faibles? C'est ce qui émut ce généreux Machabée, l'invincible Mathatias, et ce qui l'excita ;i faire une action que le Saint-Esprit a canonisée et dont i i mémoire sera éternelle. Il vit un Israélite vaincu par la crainte du monde et sur le point d'adorer publiquement l'idole: il le vit. et, touché d'un zèle de Dieu qui se tourna en courroux, il prévint par un double sacrifice cette impiété, immolaul sur l'autel même de l'idole, non seulement l'Israélite impie, mais le païen qui le forçait à l'être, et consacrant sa colère par la mort de ces deux victimes dont Dieu lui ordonna d'être le sacrificateur. D'où vint ce transport de zèle? de la douleur dont ii fut s;iisi et de la pensée qu'il eut que l'exemple de ce sacrilège allait être suivi de mille autres; de la réflexion qu'il fit que, dans une pareille conjoncture, le scandale d'un seul toléré et impuni suffisait pour ébranler toute la nation. Le danger où lui parut le peuple de Dieu, et la vue des suites affreuses que devait avoir la lâcheté de ce profanateur, voilà ce qui l'échauffa, ce qui anima, Q8 craignons point de le dire, ce qui l'emporta, puisque, dans 1 Ecriture, son emportement est le sujet même de son éloge.
Ah ! chrétiens, quelle leçon pour nous ! C'était dans un temps de persécution que les Machabées ressentaient si vivement le
scandale du respect humain, et qu'ils en craignaient tant les conséquences; mais ce temps de persécution est-il absolument passé pour nous? et malgré l'état florissant où nous voyons aujourd'hui la religion, pouvons-nous, dit saint Augustin, nous flatter qu'il n'y ait plus pour les serviteurs de Dieu d'aussi dangereuses épreuves à soutenir? A ces persécutions sanglantes que le paganisme leur suscitait autrefois, n'en a-t-il pas succédé d'autres, d'autant plus à craindre qu'elles sont plus humaines, et d'autant plus propres à causer la ruine des âmes, qu'on ne pense pas même à s'en préserver? J'ose dire, et j'en suis persuadé, qu'un mot que vous prononcez, qu'un regard que vous jetez, qu'un mépris que vous témoignez, qu'un exemple que vous donnez, fait plus d'impression sur les cœurs, et corrompt de nos jours plus de chrétiens que tout ce qu'inventaient les tyrans pour exterminer le christianisme : on résistait aux tyrans, et le sang des martyrs, par une merveilleuse fécondité, ne servait qu'à produire de nouveaux fidèles; mais résiste-t-on à un respect humain que vous faites naître? et cette persécution à quoi vous exposez la vertu, bien loin de l'affermir, de la multiplier, de l'étendre, n'est-ce pas ce qui établit l'empire du péché, et ce qui entretient le règne du libertinage?
Car, que ne peut point cet attrait naturel que nous sentons à faire comme les autres? que ne peut point cette fausse émulation qui nous porte à suivre les autres , et à imiter surtout ceux qui réussissent dans le monde et à qui le monde applaudit? Si donc ils nous tracent le chemin du vice, s'ils nous appellent par leurs discours, s'ils nous y attirent par leurs exemples, s'ils exigent de nous cette condescendance criminelle et cette complaisance mondaine, s'ils y attachent une gloire prétendue, s'ils en font dépendre leur estime, ou même leurs gratifications et leurs récompenses, combien cette tentation fera-t-elle d'apostats? combien en a-t-elle fait et en fait-elle encore? Vous connaissez le monde, mes chers auditeurs, et vous le connaissez mieux que moi; c'est à vous-mêmes et à votre propre expérience que je vous renvoie. Vous savez combien on le craint, ce tyran de la piété, et combien vous le craignez vous-mêmes ; vous savez combien on cherche à se le rendre favorable, et combien vous le cherchez vousmêmes; vous savez quels moyens on y emploie, et quels moyens vous y avez employés vous-mêmes; vous savez ce qu'on lui sacrifie tous les jours, et ce que vous lui avez peut-être sacrifié
vous-mêmes. Quoi qu'il eu soit, n'est-ce pas de ce scandale, comme l'a remarqué saint Bernard , que viennent presque tous les maux dont l'Église des derniers temps est affligée, et cette dissolution de mœurs que nous voyons et dont nous ne pouvons assez gémir?
De là naît pour les grands du monde, pour toutes les personnes qui ont quelque autorité, et qui tiennent quelque rang dans le monde, une obligation plus étroite et plus indispensable, d'être non seulement sincères, mais exemplaires dans le culte de Dieu et dans l'exercice de leur religion; et c'est l'avis important que leur donne saint Augustin. Car, dit ce Père, ce sont les grands qui doivent guérir cette faiblesse du respect humain dans les petits ; ce sont ceux que Dieu a élevés qui doivent autoriser cette sainte liberté avec laquelle il veut être servi -, ce sont ceux à qui naturellement on veut plaire qui doivent témoigner par leur conduire que jamais l'impiété ni le vice ne leur plaira, mais qu'au contraire la religion et la vertu leur plaira toujours. Comme le respect humain s'attache à eux, et qu'ils en sont les objets, ce sont eux qui doivent le détruire, ou en sanctifier l'usage. Or, ils l'ont l'un et l'autre, et par leurs paroles, et par leurs actions, quand ils parlent et qu'ils vivent en chrétiens : et tel est le remède du respect humain.
Ainsi le conçut ce vieillard vénérable, Eléazar, cet homme, parmi le peuple juif, également respectable , et par son âge, et par sa dignité; cet homme, selon la belle expression de saint Ambroise, plein de l'esprit de l'Evangile avant l'Evangile même : Vir cuite tempora evangelica. (Ambros.) On lui demandait une seule chose pour le sauver de la mort : non pas qu'il mangeât de la chair défendue, mais au moins qu'il dissimulât, et que seulement en apparence il consentît à en manger : déguisement dontil eut horreur; et par quelle raison? c'est qu'il ne me convient pas, répondit-il, clans l'âge où je suis, ni dans la place que j'occupe, d'user de détours et de' cacher mes sentiments. Car que pensera, que fera une jeunesse ignorante et faible, quand on apprendra que la vertu d'Éléazar s'est démentie, et qu'il a luimême abandonné la loi de Dieu? on se mesurera sur moi; on deviendra lâche comme moi, infidèle comme moi, impie comme moi. Qu'eût-on en effet pensé, qu'eût-on dit, et surtout qu'eûton fait à son exemple? Mais aussi quel puissant motif pour soutenir les âmes timides et chancelantes, quand on vit ce généreux
pontife, malgré le respect du monde, malgré les menaces et les tourments, garder au Seigneur la foi qu'il lui avait jurée, et donner pour lui sa vie !
Belle leçon pour vous, chrétiens, pour vous , dis-je , en particulier, à qui Dieu n'a fait part de son pouvoir que pour le faire servir à son culte! Que doit dire un père à ses enfants? ce que disait le saint homme Tobie : Audite ergo, filii met, patrem tiestrum : aervite Domino in veritate (Tob. 14) : Ecoutez-moi, mes chers enfants , je suis votre père, et malheur à moi si je ne vous laissais pas pour héritage la crainte de votre Dieu. Servez le Seigneur, et servez-le en esprit et en vérité. Servez-le sans dissimulation; et, partout où il s'agit de son culte, ne soyez jamais politiques ni mondains. C'est votre religion qui fait votre gloire : conservez-la, et ne la déshonorez pas. C'est elle qui vous doit sauver : gardez- vous de la scandaliser. Que doit dire un maître, un chef de famille à ses domestiques? ce que disait David : Non habitabit in medio domus meœ qui facit super-* biam [Psalm. 100) : Je ne veux point d'impies dans ma maison; j'y veux des gens qui craignent Dieu, et qui m'obéissent en obéissant à Dieu : ni blasphémateur, ni parjure, ni débauché, ne me servira jamais. Et qui donc? celui qui marche dans la voie droite d'une vie innocente et pure : Ambulans in via immaculata, hic mil hi ministr abat. {Psalm. 100.) Que devonsnous faire chacun dans l'étendue de notre condition et selon notre état? tout ce qui dépend de nous pour affermir la religion dans l'esprit de ceux que Dieu nous a soumis : autrement, nous nous rendons coupables devant Dieu du plus grand scandale : pourquoi? parce que le scandale devant Dieu n'est jamais ni plus grand ni plus punissable que lorsqu'il vient de la même source d'où l'on devait attendre l'instruction et l'édification.
J'ai la consolation , chrétiens , de parler à des auditeurs pour qui le respect humain n'a dû jamais être un scandale moins dangereux, ni un obstacle plus aisé à vaincre qu'il l'est aujourd'hui, parce que je prêche dans la cour d'un prince qui, plus zélé que jamais pour les intérêts de Dieu, donne du crédit à la religion, et combat le vice bien plus hautement et bien plus efficacement par son exemple, que je ne le puis faire moi-même par mon ministère. Ce que j'aurais à craindre pour vous, c'est que vous ne fassiez même exposés à un autre respect humain, et qu'au lieu que le respect humain faisait autrefois à la cour des libertins,
i! n'v fît maintenant des hypocrites. Ce que j'aurais à craindre, c'est que vous ne fussiez ou que vous ne parussiez chrétiens que par la seule considération du monde, ne servant Dieu que dans la vue de l'homme , au lieu de servir Dieu dans l'homme et de servir l'homme pour Dieu. Voilà l'effet que pourrait avoir contre ses propres intentions la piété d'un roi fidèle à Dieu et défenseur du culte de Dieu : car de quoi n'abuse-t-on pas?
Mais outre que, dans cette crainte , je me consolerais encore de ce qu'au moins la religion aurait pris par là le dessus, que le libertinage serait réduit à se tenir caché, et que de deux maux délivrés enfin du plus grand, nous n'aurions plus qu'à nous préserver du moindre ; outre que je me promettrais de vous qu'en évitant un écueil , vous apprendriez à ne pas donner dans un autre , et qu'avec cette droite raison qui vous conduit , vous ne seriez pas assez aveugles pour faire de votre religion, de cette religion divine, une religion purement humaine ; malgré la crainte même que j'aurais, ne laissons pas, vous dirais-je, mes chers auditeurs, de nous prévaloir de l'heureuse disposition des choses, et de ce que l'adorable Providence nous y fait trouver d'avantageux pour le christianisme et pour notre salut. Quand le respect humain nous attache à nos devoirs, quoiqu'il ne soit par lui-même ni saint, ni louable, il n'est pas toujours inutile : c'est un soutien à notre faiblesse. Quand il nous engage à honorer Dieu, tout respect humain qu'il est, nous ne devons pas absolument, ni en tous sens, y renoncer, mais le rectifier,. mais le purifier, mais le perfectionner. Delà créature, nous devons nous élever au Créateur, et par la comparaison de ce que nous serions prêts à faire pour l'homme, nous exciter à chercher uniquement Dieu et le royaume de Dieu.
Or, suivant ces principes que la foi même autorise, bénissons-le, chrétiens, ce Dieu tout-puissant et tout miséricordieux, de nous avoir donné un maître qui ne porte pas en vain le titre de protecteur de sa religion, puisqu'il ne tient qu'à nous, si nous voulons profiter de son zèle , qu'il ne soit encore le protecteur de la nôtre. Mettons au nombre des bienfaits, et des plus signalés bienfaits que nous ayons reçus du ciel, de n'être pas nés dans un de ces siècles malheureux où, si je puis parler de la sorte, l'impiété était à la mode, et où pour être approuvé du monde, il fallait être ennemi de Dieu. Vous surtout, qui m'écoutez, estimez-vous heureux de vivre dans un temps, sous un rè-
gne, et au milieu d'une cour où l'on est au moins revenu de ces détestables maximes. Reconnaissons, vous et moi, que nous sommes inexcusables si nous ne marchons pas tête levée dans la voie du salut et que tout autre respect humain qui pourrait d'ailleurs nous retenir, doit céder à l'exemple prédominant d'un monarque auprès duquel la vertu est en faveur, et qui la sait également honorer et pratiquer. Ne disons point comme ces infortunés Israélites dans leur captivité : Quomodo cantabimus canticum Domini in terra aliéna (Psalm. 136) : Comment pourrons-nous chanter les cantiques du Seigneur dans une terre étrangère ? comment les chanterons-nous au milieu de la cour et dans le monde ? Oui , dans le monde même et au milieu de la cour, nous les chanterons. Autrefois la cour était cette Babylone où les louanges de Dieu n'étaient jamais entendues , où son nom était blasphémé; maintenant, si nous le voulons, il y sera béni, sa parole y sera écoutée et goûtée; sa loi y sera respectée et observée. Nous avons pour cela le plus puissant secours ; et quel sujet de condamnation, si nous ne nous en servons pas? Beatus, conclut le Sauveur du monde, qui non fuerit scandalizatus in me (Matth. 11) : Bienheureux celui qui ne sera point scandalisé de moi. Il n'exceptait pas de cette béatitude ceux qui habitent dans les palais des rois : au contraire, il parlait à eux ; et pour les convaincre qu'ils en étaient capables et qu'ils devaient y avoir part , il leur proposait Jean-Baptiste , qui , dans la cour d'un roi et d'un roi infidèle, avait librement confessé le Dieu qui l'envoyait. C'est le même Dieu qui m'envoie, mais qui m'envoie dans la cour d'un roi chrétien. C'est l'Évangile de Jésus-Christ que j'y annonce. Puissiez-vous le recevoir sans rougir; afin que ce Dieu-Homme ne rougisse point lui-même de vous, mais qu'il vous reconnaisse devant son père et qu'il vous fasse entrer dans sa gloire, que je vous souhaite, etc.