PREMIÈRE PARTIE
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^contraire a nos mmières et à nos vues: et c'est de ce principe
que procèdent toutes les erreurs où nous tombons à l'égard de Dieu. Or écoutez comment je me sers de la maxime du saint docteur, pour établir ma première proposition touchant ce partage si inégal des biens et des maux de cette vie, qui fait que les justes souffrent , pendant que les impies prospèrent. Je prétends qui! n'y a rien en cela qui doive troubler notre foi; et en effet, quand je ne verrais nulle raison de cette conduite de Dieu, quand ce serait un abîme où je ne découvrirais rien, et que mon espri s'y perdrait, ma foi n'en devrait point être altérée, et tout ce que j'aurais à faire ce serait de m'écrier avec saint Paul : O altitudo! et de reconnaître que c'est un secret de la Providence, que je dois adorer et non pas pénétrer. Ainsi, quand je ne conçois pas l'auguste et incompréhensible mystère d'un Dieu en trois personnes , je ne crois pas dès lors avoir droit de le révoquer ei doute : je ne crois pas pouvoir conclure : Il n'y a donc point de Dieu , il n'y a donc point de souverain Etre ; mais je conclus que ce souverain Etre est au-dessus de toute intelligence humaine, et je n'en demeure pas moins inviolablement attaché à ma créance. Pourquoi ne ferais-je pas ici de même ; et quand il s'agit d'un point qui regarde la Providence de Dieu et sa conduite dans le gouvernement du monde, pourquoi en voudrais-je douter, et pourquoi me troublerais-je, parce que je ne le comprends pas? Car enfin, j'ai d'ailleurs mille preuves qui me convainquent qu'il y a une Providence dans l'univers, et que tout ce qui arrive sur la terre est de l'ordre de Dieu. Je n'ai qu'à ouvrir les yeux, je n'ai qu'à contempler le ciel, je n'ai qu'à considérer toutes les créatures, il n'y en a pas une qui ne me rende témoignage de cette vérité, et qui n'en soit pour moi une démonstration. Les païens et les barbares l'ont reconnue; et je serais plus infidèle que les infidèles mêmes, si je refusais de m'y soumettre. Cependant contre tous ces témoignages, il se forme une difficulté dans mon esprit. S'il y a une Providence, me dis-je à moi-même, comment souffre-t-elle que les justes soient opprimés, et les impies exaltés? Voilà ce qui me fait peine. Or, je vous demande, chrétiens, est-il raisonnable que pour cette seule difficulté je me départe d'un principe de foi aussi infaillible et aussi solidement établi que l'est celui d'une Providence; et que, parce qu'il y a un certain point où la conduite de cette Providence sur les hommes me paraît obscure, je la tienne pour douteuse, et j'ose même absolument la rejeter? N'est-il pas plus juste que j'oppose à la
difficulté qui m'embarrasse toutes les maximes de ma foi et toutes les lumières de .ma raison? et que n'ayant pas assez de vue pour approfondir le mystère de cette providence si rigoureuse, ce semble, à l'égard des justes, et si libérale envers les pécheurs, je me réserve à la connaître un jour dans sa source, c'est-à-dire dans Dieu même?
Et c'est là aussi que le prophète royal en revenait, après avoir confessé devant Dieu qu'il n'entendait rien à ce procédé, et qu'un traitement si peu conforme aux mérites des uns et à l'iniquité des autres passait toutes ses connaissances et confondait toutes ses idées. J'espère bien, disait-il, Seigneur, que vous me découvrirez là-dessus l'ordre de vos jugements, et que vous me ferez voir, comme dans un miroir, les raisons secrètes que vous avez eues de disposer ainsi les choses. Alors je saurai pourquoi vous avez permis que ce juste fût vexé et persécuté, et que le crédit de cet impie l'emportât sur l'innocence et la vertu; que cet homme de bien n'eût aucun succès dans ses entreprises, et que ce mondain sans foi et sans conscience réussît dans tous ses desseins; que cette femme pieuse et remplie d'honneur passât ses jours dans l'amertume et dans de mortels déplaisirs, et que cette autre, idolâtre du monde et livrée à ses passions, menât une vie douce et commode. Vous nous apprendrez, ô mon Dieu, quels étaient les ressorts de tout cela ; et par un seul rayon de la lumière que vous répandrez dans nos esprits , vous dissiperez tous les nuages, et vous ferez évanouir tous les doutes qui naissent maintenant malgré nous contre votre adorable providence. Je me figurais qu'à force de réflexions et de considérations , je pourrais lès cette vie démêler cet embarras , et sonder les impénétrables •onseils de votre sagesse, Existlmabam ut cognoscerem hoc Ps. 72): mais je me trompais bien, et je me suis bien aperçu lue je m'arrêtais à d'inutiles recherches, Labor est ante me Ibid.) : d'où j'ai conclu qu'il fallait attendre que je fusse entré ans votre sanctuaire, et que je visse où se devaient terminer les pérances des uns et des autres : Donec intrem m sanctuarium '" '. et inteltigam in novissimis eorum. (Ibid.) Voilà contient raisonnait ce saint roi, et c'était l'esprit de Dieu qui lui spirait ce sentiment.
Mais là-dessus, mes chers auditeurs, nous n'en sommes pas icore, après tout, réduits à la simple soumission et à la seule ►éissance de La foi. Nous avons sur ce mystère de quoi con-
tenter notre esprit, autant et peut-être plus que sur aucun autre; et c'est par où nous devenons tout à fait inexcusables, quand nous nous troublons et que nous tombons dans la défiance, parce que nous voyons les justes affligés, et que les pécheurs ont toutes les commodités et toutes les douceurs de la vie. Car nous trouvons nous-mêmes des raisons qui nous justifient parfaitement la conduite de Dieu, et qui nous persuadent que Dieu a fait sagement d'en user de la sorte. Or si moi, avec un esprit plein d'erreurs et de ténèbres , je découvre néanmoins des raisons pour cela , ne dois-je pas être convaincu que Dieu en a de plus solides encore et de plus relevées que je ne vois pas; et ces raisons de Dieu que je ne vois pas, mais que je conjecture des miennes, ne doivent-elles pas calmer mon cœur et le rassurer? Tout ce qui me reste donc, c'est de suivre le conseil de saint Augustin, et de «l'appliquer, non pas à connaître pleinement, mais du moins à entrevoir le secret de Dieu, afin que ce que j'en puis apercevoir m'apprenne à juger de ce qui échappe à ma vue, et que l'un et l'autre affermisse ma confiance. Secretum Dei intentos nos liabere débet , non adversos.
Mais qu'est-ce en effet que j'en aperçois de ce secret de Dieu, et quelles sont les raisons que je puis imaginer d'un partage qui semble choquer la raison même ? Vous me les demandez , chrétiens , et sans une longue discussion, voici celles qui se présentent d'abord à moi : que Dieu veut éprouver ses élus , et leur donner occasion de lui marquer par leur constance leur fidélité; qu< Dieu, selon la comparaison du prophète-roi, veut les purifie] parle feu de la tribulation, comme l'on épure l'or dans le creuset ; que Dieu veut assurer leur salut , et les mettre à couver du danger inévitable qui se rencontre dans les prospérités di siècle; que Dieu, par une aimable violence, dit saint Bernard veut les forcer en quelque sorte de se tenir unis à lui , en leu rendant tout le reste amer, et ne leur offrant partout ailleur que des objets qui leur inspirent du dégoût; que Dieu veut leu fournir une continuelle matière de combats , afin que ce soit e même temps pour eux une continuelle matière de triomphes, t par conséquent de mérite, que, tout justes qu'ils sont, ils n laissent pas d'être redevables à Dieu par bien des endroits, puis (pie le plus juste, comme parle Salomon, tombe jusqu'à sej fois par jour; mais que Dieu d'ailleurs veut les punir en père * non en juge, et pour cela qu'il les châtie en ce monde selon s
miséricorde, afin de ne les pas punir en l'autre, selon sa justice. \ s'en tenir là-, mes chers auditeurs, et sans vouloir pénétrer plus avant dans les desseins de Dieu, n'est-ce pas assez pour soutenir la foi du juste; et une seule de ces raisons ne suffîtelle pas pour lui servir de défense et le fortifier contre les plus rudes attaques? Que Dieu donc ordonne, selon qu'il lui plaît, qu'il détruise et qu'il renverse, qu'il abaisse et qu'il humilie, qu'il frappe à son gré , jamais le juste n'aura que des bénédictions à lui rendre; et s'il pensait à se plaindre, ce serait bien alors que Dieu pourrait lui faire le même reproche que fit le Sauveur du monde à saint Pierre : Modicx fidel, quare dubitasti? Homme aveugle, laissez agir votre Dieu; il vous aime, et il sait ce qui vous convient. S'il vous traite maintenant avec rigueur, ce n'est qu'une rigueur apparente ; et tout sensibles que peuvent être les coups que son bras vous porte, c'est son amour qui le conduit.
Pensées touchantes, et puissants motifs d'une consolation toute chrétienne ! Dans ce vaste et nombreux auditoire , il est impossible qu'il ne se rencontre bien de ces âmes chéries de Dieu , et que Dieu toutefois abandonne aux traverses et aux disgrâces du monde. Or c'est à moi de leur faire goûter ces vérités. C'est à moi, mes chers auditeurs, de vous relever par là de l'abattement ou vous jette peut-être l'état de pauvreté, l'état d'humiliation, l'état de souffrances qui vous accable, et qui vous rend la vie si ennuyeuse et si pénible. C'est à moi , comme prédicateur évangélique, de vous faire trouver tout l'appui nécessaire dans votre foi. Car je ne suis point seulement ici pour vous reprocher vos infidélités, ni pour vous remplir d'une terreur salutaire des jugements éternels. Je l'ai fait selon les occurrences, je le fais encore, ;et je ne puis assez bénir le ciel de l'attention que vous donnez à jmes paroles, ou plutôt à la parole de Dieu que je vous annonce. Mais l'autre partie de mon devoir est de vous consoler dans vos peines-, et puisque je tiens la place de Jésus-Christ, qui vous (parle par ma bouche, et dont je suis l'ambassadeur et le ministre, Pro Christo legatione fungimur (II Cor., 5) , c'est à moi (le vous dire aujourd'hui ce que ce divin Sauveur disait au peuple : Venite ad me omnes qui laboratis et oneratis, et ego 'eficiam vos (Matth. , 11) : Venez, âmes tristes et affligées; enez, vous qui gémissez sous le poids de la misère humaine et lans la douleur, venez à moi. Le monde n'a pour vous que des
mépris et des rebuts, et vous en éprouvez tous les jours l'injustice. Les plus déréglés et les plus vicieux y font la loi aux plus justes, et c'est ce qui vous flétrit le cœur et qui vous remplit d'amertume. Mais, encore une fois, venez; et sans rien changer à votre condition, je l'adoucirai : Venite, et ego reficiam vos. Je ne suis qu'un homme faible comme vous, et plus faible que vous; mais avec la grâce de mon Dieu, avec l'onction de sa parole et les maximes de son Évangile, j'ai de quoi vous rendre inébranlables au milieu des plus violentes secousses. J'ai de quoi réveil 1er toute votre foi, et de quoi ranimer toute votre espérance, quoi vous apprendre à ne rien désirer de tout ce que le monde a de plus flatteur, et de quoi vous faire connaître le précieux avantage d'un état où Dieu veille avec d'autant plus de soin sur vous et d'autant plus d'amour, qu'il semble moins ménager vos intérêts, et moins vous aimer.
Car pour reprendre avec ordre et pour mieux développer ce que je n'ai fait encore que parcourir, et ce qui demande toutes vos réflexions , puisque ce doit être pour vous comme un trésor et un fonds inépuisable de patience : je dis que si Dieu traite le juste avec une sévérité apparente, que s'il l'afflige, c'est pour l'éprouver. Ainsi s'en explique-t-il en mille endroits de l'Ecriture, où il déclare, en termes formels, que c'est un des offices de sa providence, et que, par cette raison, il laisse tomber ses fléaux sur ceux qui le servent, encore plus que sur les autres. De sorte que .'affliction , dans le texte sacré, est appelée communément épreuve ou tentation; et que, suivant le même langage, ce que le Saint-Esprit appelle tentation n'est autre chose que l'affliction. C'était la belle et solide réponse que faisait un des plus zélés défenseurs ik la loi chrétienne aux idolâtres aux infidèles, lorsqu'ils lui reprochaient l'extrême abandon où l'on voyait le peuple fidèle, et qu'if' prétendaient de là tirer une conséquence, ou contre le pouvoir, ou contre la miséricorde du Dieu que nous adorons. Vous vous trompez, leur disait-il : notre Dieu ne manque ni de moyens ni de bonté pour nous secourir : Deas ille noster, quem colimus nec non potest subvenir e , nec despicit. (Minut. Félix.) Mai que fait-il ? il nous examine chacun en particulier; et à quoi s réduit cet examen? à nous priver des biens de la vie, et à nou tenir dans l'adversité : Sed in adversis unumquemgue ex plorat. {là..) Ces paroles sont remarquables : Dieu sonde le cœu •de l'homme; il l'interroge, par où? par les souffrances et les af
liftions, Vitam hominis sciscitatur. (Id.) Comme si Dieu di- ;iit au juste : Déclarez-vous, et faites-moi voir ce que vous êtes, e ne l'ai point encore bien su jusqu'à présent, et je veux l'apprendre de vous-même. Tandis que vous avez été heureux sur a terre, et que vous y goûtiez le calme et la paix, vous me l'aez dit, il est vrai, que vous vouliez être à moi; mais on ne touvait guère compter alors sur votre témoignage. Dans cet état le prospérité, vous ne vous connaissiez pas encore assez bien, it vous ne pouviez juger sûrement à qui des deux vous étiez , ou i moi, ou à vous-même. Mais maintenant qu'un revers a troublé onte la douceur de votre vie; maintenant que vous êtes dans infirmité, dans le besoin, et que tous les maux sont venus, ce emble, vous assaillir, c'est en cette situation que vous pouvez îe donner des assurances de votre foi, et que je puis faire fond iir votre parole. Si donc je vous vois persévérer dans mon ser- >fce, si je vous entends au pied de mon autel me faire toujours •s mêmes protestations d'un attachement inviolable, je vous •miterai et je vous croirai; car un amour ainsi éprouvé ne doit lus être suspect. A cela que pouvons-nous répondre, chrétiens iditeurs? Si Dieu ne met pas l'impie à de pareilles épreuves, de îel sentiment, à la vue de son prétendu bonheur, devons-nous re touchés? Est-ce d'une envie, ou n'est-ce pas plutôt d'une r|)rreur secrète, puisque si Dieu l'épargne, c'est que Dieu ne le ge plus digne de lui, c'est que Dieu ne s'intéresse plus en quelle sorte à le former pour lui , c'est que Dieu le regarde comme t faux métal que l'ouvrier abandonne , au lieu qu'il jette l'or ns la fournaise , et qu'il le fait passer par le feu. De là cette nte prière que David faisait à Dieu : Proba me , Domine , et ita me (Ps. 25) : Ah! Seigneur, éprouvez-moi, et ne me re- ;ez pas la consolation et l'inestimable avantage de pouvoir vous |rotrer qui je suis, et quelles sont pour vous les véritables dissions de mon cœur. Mais parca que je ne puis mieux vous les •e connaître qu'en souffrant , frappez , brûlez, et me consumez, le faut, de misères et de peines : je consens à tout : Ure re-
sous y devons consentir nous-mêmes mes frères, d'autant plus ment, qu'un autre dessein de Dieu sur le juste affligé est de ifier de toutes les affections de la terre. En effet , si les prosités temporelles étaient attachées à la Vertu, nous ne servila Dieu que dans cette vue, et par conséquent nous ne l'aime-
rions pas pour lui-même. C'est ce que saint Augustin a si bien observé, et sur quoi il raisonne si solidement, et avec sa subtilité ordinaire. Quand vous voyez, dit-il les ennemis de Dieu et les libertins dans l'état d'une riche fortune, vous y êtes sensibles, et vous vous dites à vous-même : Il y a si longtemps que je sers Dieu, que j'accomplis ses commandements, et que je m'acquitte de tous les exercices de la religion ! Cependant mon sort est toujours le même, mes alla ires n'en ont pas une meilleure issue. et il semble au contraire que Dieu prenne à tâche de les arrêter et de les renverser : ceux-ci vivent dans le crime, sans règle, sans retenue, sans piété, et avec cela ils ne laissent pas de jouir d'une santé florissante, d'accumuler biens sur biens, d'être honorés et distingués. Mais, reprend ce saint docteur, c'était doue là ce que vous cherchiez ? Talia ergo quxrebas ? (August.) C'était donc pour la santé du corps, pour les biens du monde, pour les honneurs du siècle, que vous vouliez plaire à Dieu? Or voilà justement pourquoi il était convenable que Dieu vous en privât, afin que vous apprissiez à l'aimer, non pour ce qu'il donne aux hommes, mais pour ce qu'il est en lui-même. Car souvenez-vous, ajoute le même Père, que si vous êtes juste, vous vivez dans l'état de la grâce et dans l'ordre de la grâce. Comme donc cette grâce est toute gratuite de la part de Dieu, elle vous engage à aimer Dieu d'un amour gratuit : Si ideo gratîam tibi {ledit Deus; quia gratis dédit, gratis cerna (Id.); et vous ne devez point l'aimer pour une autre récompense que lui-même, puisqu'il veut être lui-même toute votre récompense : Noli ad prœmium (litige re Deum, quia ipse est pnemium tuum. (Id.) Les biens de la terre rendraient votre amour mercenaire; et si vous vous plaignez quand Dieu vous les refuse ou qu'il vous les enlève, vous faites voir par là que ces biens vous sont plus chers que Dieu même, et par conséquent que vous ne méritez pas de le posséder. Biens tellement contagieux , qu'ils peuvent pervertir les plus justes, et que souvent ils les ont précipités dans l'abîme le plus affreux et dans une corruption entière. Les exemples n'en ont été que trop éclatants et que trop fréquents; mais, par un trait encore tout nouveau de providence et de miséricorde à l'égard de ses élus, comment Dieu les garantit-il de ce danger? par une pauvreté qui leur sert de préservatif contre la contagion des richesses temporelles, par une obscurité qui leur tient lieu de sauvegarde contre la contagion des grandeurs périssables, par une
langueur et une maladie qui les met à couvert de la contagion des plaisirs sensuels et des flatteuses illusions de la chair. Le juste, il est vrai, peut maintenant ne pas voir à quoi il se trouvait exposé, lui, dis-je, en particulier, plus que bien d'autres, si Dieu n'eût usé pour lui d'une telle précaution. Mais ce ju'il ne voit pas à présent, il le verra à la fin des siècles au grand jour de la révélation. Car c'est là que Dieu l'attend ; c'est là que Dieu se réserve à lui mettre devant les yeux toutes les injustices où l'eut emporté une avare et insatiable convoitise , tous les projets criminels, et toutes les intrigues où l'eut engagé une ambition démesurée et sans bornes ; tous les excès , toutes les habitudes et les abominations où l'eût plongé une passion aveugle et une brutale volupté, si le frein de l'affliction ne l'eût retenu, et si les disgrâces de la vie n'eussent empêché le feu de s'allumer dans son cœur. Et par une suite immanquable , c'est là qu'éclairé d'une lumière divine et découvrant les salutaires et favorables secrets de la sagesse éternelle qui l'a conduit, il bénira Dieu mille fois de ce qui semblait devoir exciter contre Dieu tous ses murmures ; il regardera comme un coup de prédestination de la part de Dieu, comme une grâce de Dieu, et une des grâces les plus précieuses, ce que le monde regardait comme un délaissement total et comme une espèce de réprobation.
Cependant, parce qu'il ne suffit pas de s'éloigner du monde
et de l'occasion du péché, si ce n'est afin de s'attacher à Dieu, je
vais plus loin, et, peu à peu, développant le bienfait du Seigneur,
et tout ce que je puis découvrir des desseins de sa providence,
j'ajoute et je prétends qu'il ne fait soulïrir ses élus que pour les
attirer à lui, qne pour les mettre dans une heureuse nécessité de
recourir à lui, de se confier en lui, de ne se tourner que vers
lui : car il y a. selon saint Bernard, quatre sortes de prédestinés :
les uns emportent le royaume du ciel par violence, et ce sont
les pauvres volontaires, qui d'eux-mêmes quittent tout et renon-
•ent à tout-, les autres trafiquent en quelque manière pour l'a-
•lieter, et ce sont ces riches qui, comme parle l'Evangile, se
ont, par leurs aumônes, des intercesseurs auprès de Dieu, et
les amis qui les doivent un jour recevoir dans les tabernacles
ternels; d'autres, pour ainsi dire, semblent vouloir le dérober-,
t qui sont-ils? ce sont ces humbles de cœur, qui fuient la lu-
lière. non par un respect humain, mais par un saint désir de
abjection, et qui, dans une vie retirée, cachent aux veux des
hommes toutes les bonnes œuvres qu'ils pratiquent; enfin, plusieurs n'y entrent que parce qu'ils y sont forcés; et voilà ces justes qui ne se sont déterminés à chercher Dieu, que parce çjue Dieu n'a pas permis qu'ils trouvassent rien ailleurs qui les arrêtât. Si te monde eût été , à leur égard, ce qu'il est à l'égard de tant de mondains; c'est-à-dire si le monde les eût flattés, les eût idolâtrés, n'eût eu pour eux que des distinctions, que des respects, que des agréments, ah ! Seigneur, auraient-ils jamais pensé à vous? Comme ce peuple charnel que vous aviez formé avec tant de soin et engraissé du suc de la terre, ils auraient oublié leur Créateur et leur bienfaiteur; ils ne se seraient plus souvenus que vous étiez leur Dieu, et tout leur encens eût monté vers d'autres autels que les vôtres : Incrassatus, impinguatus, dilatatus , dereliguit Deum factorem suum. (Deut., 32.) Mais parce que vous avez appesanti sur eux votre bras , parce qu'en leur faveur vous avez rempli le monde d'épines qui les ont piqués, de chagrins qui les ont désolés, d'accidents et de malheurs qui les ont obligés à disparaître et à ne plus sortir de leur retraite; en leur donnant la mort, vous leur avez donné la vie, et les perdant en apparence, vous les avez sauvés : ils n'ont point trouvé d'autre ressource que vous , et c'est pour cela qu'ils sont venus à vous : ils se sont jetés dans votre sein comme dans leur asile, et vous les y avez reçus; vous les y tenez en assurance , et vous les y conservez : Cum occideret eos, revertebantur, et diluculo veniebant ad eum. {Psalm. 77.)
Ce n'est pas qu'ils n'aient toujours bien des combats à soutenir ; et c'est aussi ce que Dieu prétend : pourquoi? parce que ce sont ces combats, répond saint Ambroise, qui font leur mérite : sans combat, point de victoire à remporter; et sans victoire, point de couronne à espérer. Vous vous étonnez, continue ce Père, que Dieu exerce ainsi ses plus fidèles serviteurs, et qu'il laisse au contraire les plus grands pécheurs dans une paix profonde; vous voulez savoir la raison de cette différence. Elle est essentielle et très naturelle : c'est que Dieu ne couronne que les vainqueurs, et qu'il veut couronner ses élus; d'où il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, qu'il doit donc leur fournir des sujets de triomphe. Mais la couronne n'étant point réservée aux pé cheurs; il les laisse, par une conduite tout opposée, sans le r< donner ni à combattre ni à vaincre. IL en use comme les prince' de la ierre, ou plutôt les princes de la terre en usent eux-mêmej
comme lui, et nous n'en sommes point surpris. Nous ne croyons pas qu'ils abandonnent ceux qu'ils destinent à certaines dignités, quand, pour les mettre en état de s'avancer, ils les chargent de tant de soins, ou qu'ils les exposent à tant de périls. Ce n'est, dans l'estime du monde, ni indifférence ni rigueur pour eux, c'est laveur et grâce.
Que dirai-je encore? et supposons même que ce soit, à l'égard des justes, rigueur de la part de Dieu, ne sera-ce pas toujours une ligueur paternelle et toute miséricordieuse? Voici ma pensée. Il n'est point d'homme de bien, quelque juste qu'il puisse être, qui n'ait ses chutes à réparer et ses infidélités à expier. Le plus innocent et le plus juste, selon l'idée que nous en devons avon dans la vie présente, n'est pas celui qui n'a jamais péché et qui ne pèche jamais : où est-il maintenant, et où le trouve -t- on? mais celui qui a moins péché, et qui pèche moins; celui qui a plus légèrement péché et qui pèche encore plus rarement , celui qui s'est relevé, et qui se relève plus promptement de son péché. Quel qu'il soit, il est comptable à Dieu de bien des dettes, et il aut indispensablement qu'il les acquitte. Mais quand les acquitera-t-il? Si c'est après la mort, quel jugement aura-t-il à subir 't quel châtiment! Il vaut donc mieux pour lui que ce soit penlant la vie et par les peines de la vie. Or, voilà le temps en effet hue Dieu choisit, voilà le moyen qu'il emploie pour le châtier. 'est ce que saint Jérôme écrivait à l'illustre Paule, et c'était ainsi u'il la consolait dans les pertes qu'elle avait faites et dans la sen- | ble douleur qu'elles lui causaient. Pourquoi tant de larmes, lui imontrait-il, et tant de regrets? Choisissez, tenez -vous -en, i ;)urvous soutenir, à l'une de ces deux réflexions : ou, par le 1 m témoignage de votre conscience, et sans blesser les sentiments r< l'humilité chrétienne, vous vous considérez comme juste; et jprs votre consolation doit être que Dieu perfectionne votre vertu, il la met en œuvre et lui fait sans cesse acquérir de nouveaux grés : ou le souvenir de vos chutes, et la connaissance de vos blesses, vous porte à vous regarder comme criminelle ; et dans te vue vous devez, pour soulager votre peine et pour vous la dre non seulement supportable, mais aimable, penser que u vous corrige, et qu'il vous donne de quoi le satisfaire à peu frais. Ellçie : aut sancta en, et probaris; aut peccatrix, et 'ndaris? (Hieron.) Mais que ne corrige-t-il ce libertin ? Ah! i cher auditeur, contentez- vous que votre Dieu vous aime,
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et ne l'obligez point à vous rendre compte de la terrible justice qu'il exerce sur les autres. Je vous l'ai déjà dit tant de fois, et je ne puis trop vous le faire entendre : Dieu se venge d'autant plus rigoureusement, qu'il diffère plus ses vengeances ; et malheur à ces riches du siècle, à ces puissants du siècle, à ces superbes, à ces orgueilleux du siècle, qu'il engraisse comme des victimes pour le jour de sa colère! c'est l'expression de Tertullien : Quasi vietimas ad supplicium saginantur. (Tertlll.)
Arrêtons-nous là ; et, pour conclusion de cette première partie, raisonnons, s'il vous plaît, un moment ensemble. Voilà donc, par cela seul que je viens de vous représenter, la Providence justifiée sur le partage qu'elle fait des prospérités et des adversités temporelles entre les justes et les pécheurs. Car cette justification doit se réduire à deux points : Tua, que Dieu, dès cette vie, prenne soin de ses élus ; l'autre , que , dès cette vie même , il se tourne contre les pécheurs, et qu'il laisse agir contre eux sa justice. Or, éprouver ses élus, purifier ses élus, préserver ses élus. se les attacher d'un nœud plus étroit, leur faire amasser mérites sur mérites, pour les faire monter à un plus haut point de gloire, et lever, par de légères satisfactions, le seul obstacle qui pourrait retarder leur bonheur, ne sont-ce pas là les soins salutaires d'une miséricorde également sage et bienfaisante ? Mais, par une régit toute contraire, livrer les pécheurs à eux-mêmes et à leurs pas sions; ne point troubler un repos mortel, où ils demeurai" tranquillement endormis ; ne répandre jamais l'amertume sur d< fausses douceurs qui les corrompent ; les laisser dans une éleva tionquiles enfle, dans un éclat que les éblouit, dans une abon dance qui leur inspire la mollesse, dans une vie voluptueuse qi les entretient en toutes sortes de désordres, dans un oubli du s; lut et dans un état d'impénitence qui les conduit à une mort rt prouvée , ne sont-ce pas !à les coups redoutables d'une justic< d'autant plus à craindre qu'elle se fait moins connaître? Ce q nous trompe, c'est que nous ne jugeons des choses que par ra| port au temps où nous sommes, et qui passe ; mais que Dieu < juge par rapport à l'éternité où nous nous trouverons un joi et qui ne passera jamais. Or, de ces deux règles , quelle est meilleure et la plus avantageuse? J'en conviens, dit saint Augijtin : selon la première, le pécheur a droit, ce semble, d'insul ' au juste et de lui demander : Où est votre Dieu ? L ~bi est D(f tuus? (Ps. 41.) Mais, selon l'autre, qui des deux est sans c<-
tredit la plus droite et l'unique même qu'il y ait à suivre, le juste peut bien répondre aux insultes du pécheur : Mon heure n'est pas encore venue, ni la vôtre; attendons, l'une et l'autre viendra, et c'est alors que je vous demanderai : Où sont ces dieux que vous adoriez , et en qui vous mettiez toute votre confiance ? où est cette félicité dont le goût vous enchantait, et dont vous étiez idolâtre? que ne la rappelez-vous, pour vous retirer de l'éternelle misère où vous êtes tombé? Ubi sunt dit eorum, in quibus habebant fiduciam? (Deut., 32.)
Ainsi, mon cher auditeur, ce qui vous reste, c'est d'entrer dans les vues de votre Dieu, qui vous afflige, et de seconder par votre patience ses desseins ; et le regret le plus vif qui doit présentement vous toucher, c'est peut-être de n'avoir point encore profité d'un talent que vous pouviez faire valoir au centuple ; c'est d'avoir trop écouté les sentiments d'une défiance toute naturelle, et de les avoir fait éclater par des plaintes si injurieuses à la providence du Maître qui veille sur vous; c'est d'avoir trop prêté l'oreille aux discours séducteurs du monde touchant votre infortune et le malheur apparent de votre condition ; c'est d'avoir trop cherché à exciter la compassion des hommes , pour en recevoir de vains soulagements, lorsque vous deviez vous regarder comme un sujet digne d'envie, et ne mettre votre appui que dans la foi; c'est de n'avoir point assez compris la vérité de ces grandes maximes de l'Évangile, que bienheureux sont les pauvres, parce que le royaume céleste leur appartient; que bienheureux sont ceux qui souffrent persécution sur la terre, et qui pleurent, parce qu'ils seront éternellement consolés dans le ciel. Mais, Seigneur, me voici désormais instruit , et j'en sais plus qu'il ne faut pour éclaircir tous mes doutes et pour arrêter toutes les inquiétudes de mon esprit. De tant de raisons, une seule devait suffire; et même, sans tant de raisons, n'était-ce pas assez de savoir que, quoi qu'il m'arrive, c'est vous qui l'avez voulu? Ordonnez, mon Dieu, comme il vous plaira, et laites de moi tout ce qu'il vous plaira. Que l'impie à son gré domine le juste, qu'il le foule sous les pieds, et que je sois le plus maltraité de tous, je ne m'écrierai point, comme ces apôtres éperdus : Domine, salva nos, nerimus : aidez-nous, Seigneur; nous voilà sur le point de péir; mais, me reposant sur votre infinie sagesse et votre souveaine miséricorde, je vous dirai, avec un de vos plus fidèles prophètes : In te, Domine, speravi : non confundar (Ps. 40) :
c'est en vous, mon Dieu, que j'espère ; mon espérance ne sera point trompée; car je suis certain que tout ira bien pour moi, tant que je me confierai en vous, et que, dans cette conduite de votre providence , qui parait si surprenante aux hommes , il n'y a rien, non seulement qui doive ébranler leur foi, mais qui ne la doive confirmer. C'est la seconde partie.