DEUXIÈME PARTIE
Oui, chrétiens, s'il y a un motif capable de me confirmer dans la foi et d'affermir mon espérance, c'est de voir que les impies s'élèvent et qu'ils prospèrent dans le monde, pendant que les justes sont dans l'abaissement et dans l'adversité. Cette proposition vous paraît d'abord un paradoxe-, mais je vais l'examiner avec vous, et bientôt vous en découvrirez avec moi l'incontestable vérité. Xous la trouverons fondée sur les principes les plus solides et même les plus évidents de la raison naturelle, de l'expérience, de la religion. Appliquez-vous à ceci: j'ose dire que c'est le point essentiel d'où dépend toute la morale chrétienne. En effet, de voir les calamités des justes sur la terre, et la prospérité des pécheurs (ce qui nous semble un désordre ï, c'est un des arguments les plus forts et les plus sensibles pour nous convaincre qu'il y a une autre vie que celle-ci , et que nos âmes ne meurent point avec nos corps; qu'il y a une récompense, une gloire, un salut à espérer après la mort ; que toutes nos prétentions ne sont point bornées à la condition présente où nous sommes , et que Dieu nous réserve à quelque chose de meilleur et de plus grand : voilà le principe de la raison. Je dis plus; c'est ce qui nous montre que Jésus-Christ, notre maître, en qui nous nous confions, est fidèle dans sa parole, que ses prédictions sont vraies, qu'il ne nous a point trompés, et que nous pouvons compter avec assurance sur ses promesses, puisqu'elles ont déjà leur accomplissement : voilà le principe de l'expérience. Enfin, c'est ce qui se justifie, parce que rien n'est plus conforme à l'ordre établi de Dieu dans la prédestination des hommes, que les souffrances des justes et les avantages temporels des pécheurs : voilà le principe de la religion. Or, je vous demande si ce ne sont pas là trois considérations bien puissantes pour soutenir notre confiance? Je sais qu'il y a une vie future où je suis appelé, une vie bienheureuse nui m'est destinée, et ma raison me le fait connaître. Je sais que
tout ce que le Fils de Dieu a prédit devoir arriver, soit aux justes, soit aux' pécheurs, est certain; par conséquent je puis faire fond sur tout ce qu'il m'a promis, et j'en ai déjà la preuve dans ma propre expérience. Je sais et je reconnais visiblement que la prédestination des hommes, de la manière que Dieu l'a conçue et l'a du concevoir, que tout ce qu'il a réglé et ordonné sur cela . commence à s'exécuter. Dès qu'on est instruit de ces trois choses, y a-t-il une foi assez faible et si chancelante qui ne se fortifie , qui ne se réveille, qui ne se ranime tout entière? Or voilà, je le répète , ce qui s'ensuit évidemment de l'état de peine et d'affliction ou nous voyons les justes, tandis que les pécheurs vivent dans l'opulence et dans le plaisir. Reprenons, et mettons dans leur jour ces trois pensées.
Il n'y a poiut de libertin, soit de mœurs, soit de créance, qui ne cessât de l'être, s'il était persuadé qu'il y a une autre vie. Ce qui fait son libertinage, c'est qu'il ne croit pas, ou qu'il ne croit au'à demi , qu'il y ait quelque chose de réel et de vrai en tout ce qu'on lui dit de cette vie future, où nous aspirons comme au terme de notre course et à l'objet de notre espérance. Quoi qu'il en puisse penser (car ce n'est point à lui présentement que je m'adresse, ni pour lui que je parle), moi qui crois un Dieu créateur de l'univers, voici, pour me rassurer, et pour entretenir toujours dans mon cœur les sentiments d'une foi vive et d'une ferme confiance, comment je me sers de cette étrange diversité de condition où se trouvent les gens de bien et les impies. Je me dis en moimême : le parti de la vertu est communément opprimé dans le monde ; celui du vice y est dominant et triomphant : on y voit des justes dépouillés de tout et misérables, des amis de Dieu persécutés, des saints méprisés et abandonnés. Que dois-je conclure de là? qu'il y a donc pour le juste, après la vie présente, d'autres biens à espérer que ces biens visibles et périssables qui lui sont refusés. C'est ce que les Pères de l'Église ont toujours conclu , et c'est la plus grande preuve qu'ils ont toujours employée contre ; ces hérétiques, qui, prévenus de la connaissance de Dieu, voulaient néanmoins douter de l'immortalité de nos âmes. Lisez, sur cette matière, l'excellent traité de Guillaume de Paris; ou plutôt. écoutez-en le précis, que je fais en peu de paroles. Après bien d'autres raisonnements tirés de la nature de l'homme, d en revient toujours à celui-ci , comme au plus pressant et au plus convaincant. Vous convenez avec moi, dit-il , de l'existence d'un premier
Être , vous reconnaissez un Dieu ; mais , répondez-moi : ce Dieu aime-t-il ceux qui le servent et qui tâchent à lui plaire? S'il ne les aime pas, et qu'il ne s'intéresse point pour eux, où est sa sagesse et sa bonté? s'il les aime, quand le fait-il paraître? ce n'est pas dans cette vie, puisqu'il les y laisse dans l'affliction; ce n'est pas dans l'autre vie, puisque vous prétendez qu'il n'y en a point. Cherchez, ajoute ce saint évêque; ayez recours à toutes les subtilités que votre esprit peut imaginer ; vous ne satisferez jamais à cette difficulté, qu'en avouant l'âme immortelle, et confessant avec moi qu'après la mort il y a un état de vie , où Dieu doit récompenser chacun selon ses mérites : car ce Dieu devant être, comme Dieu, parfait dans toutes ses qualités, il doit avoir une parfaite justice. Or, une justice parfaite doit nécessairement porter à un jugement parfait. Ce jugement parfait ne s'accomplit p;is en ce monde, puisque les plus impies y sont quelquefois les plus heureux. Il faut donc qu'il s'accomplisse en l'autre , et par conséquent qu'il y ait un autre siècle à venir, qui est celui que nous attendons. Sans cela, poursuit le même Père, on pourrait dire que les justes seraient des insensés , et que les impies seraient les vrais sages : pourquoi? parce que les impies chercheraient les véritables et solides biens, en s'attachant à la vie présente; au lieu que les justes souffriraient beaucoup , et se consumeraient de travaux, dans l'attente d'un bien imaginaire. Voyez- vous, chrétiens, comment ce savant évêque tirait des adversités des justes une raison invincible pour établir la foi d'une vie et d'une béatitude éternelle?
C'est aussi ce que prétendait saint Augustin dans l'exposition du psaume quatre-vingt-onzième, lorsque, parlant à un chrétien troublé de la vue de ses misères et du renversement qui paraît dans la conduite du monde , il allègue cette même raison , pour lui inspirer une force à l'épreuve des événements les plus fâcheux. Voulez-vous avoir, dit-il, toute la longanimité des saints? considérez l'éternité de Dieu. Alors les plus tristes accidents, bien loin de vous abattre, seront pour vous autant de motifs d'une foi et d'une espérance plus constante que jamais. Car quand vous vous troublez parce que la vertu est maltraitée sur la terre et que le vice y est honoré, vous raisonnez sur un faux principe, et vous êtes dans l'erreur. Vous n'avez égard qu'à ce petit nombre de jours dont votre vie est composée , comme si dans ce peu de jours tous les desseins de Dieu devaient s'accomplir sur les hommes.
attendis ad elles tuos paucos , et diebus tuis paucis vis impie ri om nia. ( AuG.j C'est-à-dire, que vous voudriez voir dès maintenant tous les justes couronnés et récompensés , et les impies frappés de tous les fléaux delà justice divine; que vous voudriez que Dieu ne différât point, et que l'un et l'autre s'exécutât dans la brièveté de vos années. Mais c'est ce que vous ne devez pas demander. Dieu fera l'un et l'autre en son temps , quoiqu'il ne le fosse pas dans le vôtre. Le temps de Dieu, c'est l'éternité, et le vôtre, c'est cette vie mortelle. Votre temps est court, mais le temps de Dieu est infini. Or Dieu n'est pas obligé de faire toutes choses dans votre temps-, c'est assez qu'il les fasse dans le sien. Implebit Deus 'm (cm pore suo. (Aug.) Et c'est pourquoi je vous dis que si vous voulez vous affermir dans votre foi et soutenir votre espérance, vous n'avez qu'à vous remettre sans cesse dans l'esprit l'éternité de Dieu. Comment cela? parce que, témoin de l'injustice apparente avec laquelle Dieu semble traiter les hommes sur la terre, se montrant si rigoureux pour ses amis, et si favorable à ses ennemis, vous tirerez cette conséquence, qu'il prépare donc aux uns et aux autres une éternité où il leur rendra toute la justice qui leur est due, puisqu'il la leur rend si peu dans le temps. Tout ceci est de saint Augustin, et ce sont ses propres paroles que je rapporte.
C'est cette même vue d'une éternité qui a rendu les saints invincibles dans les plus violentes tentations. Quand est-ce que Job parlait de la vie future et immortelle avec une certitude plus absolue et une foi plus vive. Ce fut lorsqu'il se trouva sans biens, sans maisons, sans famille, privé de tout secours, et réduit sur le fumier. Scio quod Redemptor meus vivit. (Job, 19.) Oui, je sais, disait-il , que mon Rédempteur est vivant , et que moi-même je vivrai éternellement avec lui. Je n'en ai pas seulement une révélation obscure, mais une espèce d'évidence : Scio. Et d'où Rapprenait-il , demande saint Grégoire pape? de ses souffrances 'iièmes et de toutes les calamités dont il était affligé. Quand est- *e que David eut une connaissance plus claire et plus distincte les biens éternels , et qu'il s'en expliqua comme s'il eût eu devant es yeux le ciel ouvert : Credo videre bona Domini in terra iventium? (Ps. 26.) Ce fut dans le temps que Saiil le persécuiit avec plus de fureur. Ah! s'écriait-il, je crois déjà voir la luire que Dieu destine à ses élus, et il me semble qu'elle se dépuvre à moi avec tout son éclat. Mais , divin prophète , comment
la voyez-vous? les afflictions , les maux vous assiègent de toutes parts, et vous prétendez apercevoir au milieu de tout cel;; les biens du Seigneur? Mais c'est en cela même, répond saint Jean Chrysostome , c'est dans les maux dont il était assiégé, qu'il trouvait des gages certains qui l'assuraient , pour une autre vie . de la possession des biens du Seigneur. Car sa raison seule lui dictait au fond de l'âme , que, les maux qu'il avait à souffrir de la part de Saùl étant contre toute justice, il était de la providence de Dieu qu'il y eût dans l'avenir un autre état où son innocence fut reconnue et sa patience glorifiée ; et voilà ce qu'il entendait . et ce qu'il voulait faire entendre , quand il disait : Credo videre bona Domùii in terra vwenîium.
Nous avons encore, chrétiens, quelque chose de plus: ce sont les prédictions de Jésus -Christ, dont notre propre expérience nous fait voir l'accomplissement dans les souffrances des justes et dans la prospérité des pécheurs. Ceci n'est pas moins digne de vos réflexions. Si le Fils de Dieu avait dit dans l'Evangile, que ceux qui s'attacheraient à le suivre et qui marcheraient après lui, seraient exempts en ce monde de toute peine , à couvert de toute disgrâce, comblés de richesses, toujours dans le plaisir, et qu'il n'y aurait de chagrins et de traverses que pour les impies : alors, je l'avoue, notre foi pourrait s'affaiblir à la vue de l'homme de bien dans l'indigence, l'humiliation, la douleur, et du libertin dans la fortune, l'autorité, l'élévation. Il me serait difficile de résister aux sentiments de défiance qui naîtraient dans mon cœur : pourquoi ? parce que je me croirais trompé par Jésus-Christ même, et que j'éprouverais tout le contraire de ce qu'il m'aurait promis. Mais quand je consulte les sacrés oracles, sortis de la bouche de ce Dieu Sauveur, et que je les vois accomplis de point en point dans la conduite de la Providence; quand j'entends ce Sauveur adorable dire clairement et sans équivoque à ses disciples : Le monde se réjouira, et vous serez dans la tristesse; Mundus gaudebit, vos autem contristabimini (Joan., 16); quand je l'entends leur déclarer dans les termes les plus exprès qu'ils seront en butte aux persécutions des hommes ; leur faire le détail des croix qu'ils auront à porter, des mauvais traitements qu'ils auront à essuyer; leur marquer là-dessus toutes les circonstances, et conclure en les avertissant, que s'il leur annonce par avance toutes ces choses, c'est, afin qu'ils n'en soient point surpris ni scandalisés lorsqu'elles arriveront, Hœc locutus sum vobis ut
non scandalizemini ( Ibid. ) ; et afin qu'ils se souviennent qu'il les leur avait- prédites ; Ut cum venerit liora, eorum reminiscamini, quia ego dioci vobis. (Ibid.) Quand, dis-je, tout cela se présente à mon esprit , et que tout cela s'exécute à mes yeux ; que j'en suis instruit par moi-même , et que j'en ai les exemples les plus sensibles et les plus présents, est-il possible que ma confiance ne redouble pas, et qu'elle ne tire pas de là un accroissement tout nouveau? Si je voyais tous les pécheurs dans l'infortune, et tous les justes dans le bonheur humain , c'est ce qui m'étonberait, parce que je ne verrais pas la parole de Jésus-Christ vérifiée. Mais tandis que les gens de bien souffriront et que les impies auront tous les avantages du siècle, je ne craindrai rien, je me consolerai , je me soutiendrai dans mon espérance. Car voici comment. je pourrai raisonner. Le même Fils de Dieu qui a dit aux justes, Vous serez dans l'affliction, leur a dit aussi, Votre tristesse se changera en joie , Tristitia vestra vertetur in gaudium . (Joan. , 16.) Le même qui leur a prédit leurs peines et leurs adversités s'est engagé à leur donner son royaume, et dans ce royaume céleste une félicité parfaite. Or il n'est pas moins infaillible dans l'un que dans l'autre ; pas moins vrai quand il annonce le bien que lorsqu'il annonce le mal , puisqu'il est toujours la vérité éternelle. Comme donc l'événement a justifié et justifie sans cesse ce qu'il a prévu des afflictions de ses élus, il en sera de même de la gloire qu'il leur fait espérer. De là je prends le sentiment du grand apôtre, et je dis avec lui : Je souffre, mais je souffre sans me plaindre, et je n'en suis point déconcerté, ni inquiet ; car je sais en qui je me confie , et sur la parole de qui je me repose. Je le sais, et je suis certain, non seulement qu'il peut faire pour moi tout ce qu'il m'a promis, mais qu'il le veut et qu'il le fera, puisqu'il me l'a promis, et à tous ceux qui se disposent, \ dans le silence et la soumission , au jour bienheureux où il viendra reconnaître ses prédestinés et remplir leur attente.
Est-ce tout? non, mes chers auditeurs, mais je finis par un point lui me paraît, et qui doit vous paraître comme à moi, le plus essentiel. Car dans cette assemblée je m'adresse à celui de tous |ue Dieu connaît le plus juste, et que Dieu toutefois a moins pourvu lie ses dons temporels. Qu'il m'écoute et qu'il me comprenne : 'est à lui que je parle. Il est vrai, mon cher frère, et je ne puis ignorer, votre sort parmi les hommes est triste et fâcheux ; mais ar là, si je puis m'exprimer de la sorte, à quel sceau vous trou-
vez-vous marqué ? à celui que doivent porter les élus, à celui qui les distingue comme élus, en un mot, à celui du Fils unique de Dieu, le chef et l'exemplaire des élus. Tellement que vous entrez ainsi dans Tordre de votre prédestination, et que Dieu commence à exécuter le décret qu'il en a formé. Je m'explique, et je vais mieux vous faire entendre ce mystère de salut. On vous l'a dit cent fois après l'apôtre, et c'est un principe de notre foi, que Jésus-Christ étant le modèle des prédestinés, il faut, pour être glorifié comme lui, avoir une sainte ressemblance avec lui. Car, selon l'excellente et sublime théologie du Docteur des nations, telle est Tindispensable condition que Dieu demande, pour faire part de sa gloire à ses élus, et c'est ainsi qu'il les a choisis; Qitos prxscivit et prxdestinavit conformes fieri imaginis F'diisuL {Rom., 8.) Or il est évident que Jésus-Christ a vécu sur la terre dans le même état où Dieu permet que le juste soit réduit, qu'il a marché dans la même voie, qu'il a été exposé aux mêmes rebuts, aux mêmes mépris, aux mêmes contradictions. O profondeur des conseils de la divine sagesse ! Tibère régnait en souverain sur le trône, et le Fils de Dieu obéissait à ses ordres. Pilate était revêtu de la suprême autorité , et le Fils de Dieu comparaissait devant lui. Voilà comment Dieu opérait par Jésus-Christ le salut des hommes; et voilà, mon cher auditeur, comment il opère, ou comment il consomme le vôtre par vous-même. Il vous imprime les caractères de son Fils, il grave dans vous ses traits et son image. Sans cela tout serait à craindre pour vous ; mais avec cela que ne pouvez-vous point espérer, puisque c'est l'exécution des favorables desseins de Dieu sur votre personne ? Quos prœscivit et prxdeslinavit conformes fieri imaginis Filii mi. ^ Vous me direz : On a vu et l'on voit encore des gens de bien, riches et opulents, honorés et distingués dans le monde. J'en conviens, mais sur cela je réponds trois choses. En effet, s'il n'y avait de justes et d'élus que les pauvres et les petits , que ceux qui, par l'obscurité de leur condition ou par le désordre de leurs affaires, occupent les derniers rangs, les autres états seraient donc exclus du royaume de Dieu ? ce serait donc par eux-mêmes des états réprouvés ? il y faudrait donc nécessairement renoncer ? Or il était néanmoins de la Providence d'établir dans la société des hommes ces états , et il est toujours de la même Providence de les y maintenir. D'où il s'ensuit que Dieu n'a donc pas dû y attacher une damnation inévitable; et qu'au contraire
il devait y Taire paraître des exemples de sainteté, afin de ne pas jeter dans undésespoir absolu tous ceux qui s'y trouveraient engagés. Je vais plus loin, et j'ajoute que si les saints se sont vus quelquefois dans l'état d'une prospérité humaine, c'est ce qui les lais; lit trembler, que c'est ce qui les entretenait dans une dé~ fiance continuelle d'eux-mêmes, que c'est ce qui les humiliait, ce qui les confondait devant Dieu : pourquoi ? parce que ne reconnaissant point dans leur prospérité l'image de Jésus-Christ souffrant, ils craignaient que Dieu ne les eût rejetés, et de ne régner jamais avec Jésus-Christ glorieux et triomphant. De là , pour suppléer à ce qui leur manquait, et pour acquérir cette conformité si nécessaire, que faisaient-ils ? observez-le bien : c'est ce que j'ai en dernier lieu à répondre. Us ne quittaient pas pour cela leur condition , parce qu'ils s'y croyaient appelés , et qu'ils voulaient obéir à Dieu ; mais sous les dehors spécieux d'une condition aisée et commode, ils conservaient toute l'abnégation chrétienne; et portaient sur leur corps toute la mortification de leur Sauveur. Sans renoncer à leur état, ni à certain extérieur de leur état, ils renonçaient à ses douceurs, et surtout ils se renonçaient eux-mêmes. Au milieu de l'abondance, ils savaient bien ressentir les incommodités de la pauvreté; au milieu des honneurs, ils trouvaient l)ien des moyens pour se contenir dans les sentiments et s'exercer dans les actes d'une profonde humilité; au milieu des divertissements mondains, où quelquefois ils semblaient avoir part, ils n'oubliaient pas les devoirs de la pénitence, et là même souvent m pratiquaient-ils dans toute son austérité. Tout cela, afin d'être du nombre de ceux dont l'apôtre a dit : Quos prœscivit et prœwestinavit conformes fieri imaginis Fllii sui.
Vous me direz encore qu'on a vu des pécheurs et qu'on en voit dans les mêmes adversités que les justes, et aussi affligés qu'eux. Il est vrai; mais sans examiner toutes les raisons pourquoi Dieu ne veut pas, ni ne doit pas vouloir que le vice prospère toujours, je me contenterai d'une réponse que j'ai à vous faire, et qui servira de preuve à l'importante vérité que je vous prêche. C'est que pour ces pécheurs sujets comme les justes aux revers et aux disuràces de la vie, une des plus précieuses et des plus sensibles marques, selon la doctrine de tous les Pères, que Dieu ne les a pas entièrement abandonnés, ce sont leurs souffrances mêmes et leurs peines; que le plus grand de tous les malheurs pour eux, ce serait d'être ménagés, d'être flattés, de n'être jamais traversés
dans le crime; que la dernière ressource qui leur reste pour rentrer dans la voie du salut et pour être reçus dans le sein de la miséricorde, est que Dieu à présent les châtie, qu'en les châtiant il les corrige, qu'en les corrigeant il les réforme, et que ce renouvellement et cette réformation de mœurs retrace dans eux l'image de son Fils, qu'ils y avaient effacée. De sorte qu'il en faut toujours revenir à la parole du Maître des gentils : Quoi prxscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii suit Plaise au ciel, mes chers auditeurs, que vous ayez bien compris ce mystère de grâce et de sanctification que j'avais à développer; que dans les coups dont Dieu vous frappe, vous reconnaissiez l'amour qui l'intéresse pour vous ; que le juste ranime son espérance, et qu'il se soutienne par sa patience; que le pécheur ébloui du vain éclat qui l'environne, et enivré d'une trompeuse félicité qui le séduit , se détrompe enfin des idées qu'il en avait conçues, et que désormais il en détache son cœur, pour l'attacher à des biens plus solides ! Vous cependant, ô mon Dieu ! ne changez rien à l'ordre des choses que votre providence a réglées; agissez selon vos vues, et non selon les nôtres. Vos vues sont infinies et les nôtres sont bornées; vos vues sont toutes pures, et les nôtres sont toutes terrestres ; vos vues ne tendent qu'à nous sauver, et les nôtres ne tendent qu'à nous perdre. Si la nature se révolte, si les sens murmurent, ah ! Seigneur, n'accordez ni à la nature indocile, ni aux sens aveugles et charnels ce qu'ils demandent. Ne nous livrez pas à nos désirs , et ne nous écoutez pas, comme vous écoutiez autrefois dans votre colère le peuple juif. Mais suivez toujours vos adorables desseins, et quoi qu'il nous en doive coûter, exécutez-les pour votre gloire et pour notre bonheur éternel , etc.