PREMIÈRE PARTIE
Ce n'est pas sans un dessein de Dieu particulier que Jésus- Christ, qui devait être le juge de toutes les conditions des hommes, a voulu être jugé par des hommes de toutes les conditions. Le Juif et le Gentil, dit saint Chrysostome, le laïque et le prêtre, le pontife et le magistrat, le sujet et le roi, le peuple et la cour, tous l'ont condamné , parce qu'ils devaient tous être jugés par lui ; et quand nous voyons cet Homme-Dieu conduit de tribunal en tribunal, pour éprouver l'iniquité des divers jugements du monde , nous ne devons pas le considérer comme un coupable qui les doit subir, mais comme un Dieu qui va les confondre. Il parut devant trois différents tribunaux, celui de Caïphe, celui d'Hérode et celui de Pilate : celui de Caïphe où son innocence fut opprimée, celui d'Hérode où sa sainteté fut méprisée, celui de Pilate où sa cause fut trahie et abandonnée : celui de Caïphe que j'appelle le tribunal de la passion, celui d'Hérode que j'appelle le tribunal du libertinage, celui de Pilate que j'appelle le tribunal de la politique. Trois jugements du monde, auxquels Jésus-Christ a bien voulu se soumettre, et dont je vais vous représenter l'injustice : écoutez-moi , s'il vous plaît.
Les soldats, dit le texte sacré, s'étant rendus maîtres de Jésus- Christ, et l'ayant pris dans le jardin, le menèrent d'abord chez Caïphe: et là. les docteurs de la loi et les anciens du peuple
étaient assemblés : Tenentes Jesum, duxerunt ad Caipham, principem sacerdotum , ubi scribx et seniores convenerunt. (Matth. , 26.) Voilà le premier tribunal où le Fils de Dieu fut présenté, et où les hommes portèrent contre lui un jugement que j'appelle jugement de passion. Pourquoi? appliquez-vous à ma pensée : parce que ce fut un jugement auquel la passion seule présida; un jugement où Ton n'observa point d'autres procédures que celles que la passion y employa; et ce qui est encore plus inique , un jugement que la seule passion exécuta : Nunc judicium est mundi. (Joan., 12.)
La passion seule y présida ; car c'étaient les ennemis de Jésus- Christ, qui, contre toutes les lois de l'équité, se déclarèrent alors ses juges. Les mêmes qui l'avaient hautement persécuté, les mêmes qui, par un dessein formé, avaient entrepris de le faire périr, les mêmes qui étaient connus dans Jérusalem par leur animosité et leur haine contre lui, ce furent ceux qui prirent séance pour décider de sa cause. Ils avaient la rage dans le cœur, une maligne envie les piquait et les irritait : possédés de ce démon, ils méditaient une vengeance d'éclat, et c'est dans cette disposition qu'ils tinrent conseil. A quoi pensons-nous? disaient-ils. On ne parle plus que des miracles de cet homme , tout le monde court après lui , le peuple l'écoute comme un prophète ; et si nous le souffrons plus longtemps , il nous détruira : il vaut donc mieux le prévenir; et puisque sa ruine est le seul moyen nécessaire pour empêcher la nôtre , il faut nous hâter de le perdre. C'est ainsi que raisonnaient ces esprits prévenus et envenimés. Le Fils de Dieu était pour eux un concurrent importun. Les pharisiens se tenaient mortellement offensés de ce qu'il découvrait leur hypocrisie; les scribes, les savants de la synagogue, de ce que leur doctrine était moins approuvée que la sienne : les pontifes et les prêtres, de ce qu'il était plus honoré qu'eux; et parce qu'ils désespéraient de pouvoir obscurcir sa réputation , ils l'attaquent lui-même, et travaillent à l'opprimer. Mais il fallait un prétexte : ah! mes chers auditeurs, la passion en manqua-t-elle jamais? et quand elle n'en aurait point d'autre , le masque de la piété n'a-t-il pas été de tout temps le voile spécieux dont elle a su se couvrir? Ils font passer cette conjuration pour un vrai zèle : Caïphe la leur propose comme un expédient nécessaire pour le bien et le salut du peuple , c'est-à-dire qu'il les engage au plus grand de tous les sacrilèges, comme à un acte de religion et de
charité. Ainsi, les mesures prises pour faire réussir leur attentat. ils commencèrent à éclater, mais avec une violence, ou pour mieux dire, avec une fureur qui n'eut point d'égale ; voulant que Jésus-Christ fût jugé et condamné à mort le jour même qu'on célébrait la Pàque ; sans respecter la solennité, sans déférer à la coutume, sans garder nulle bienséance, parce que la passion avait éteint dans eux toutes les lumières de la raison.
Mais encore quelle procédure, quelle forme observa-t-on dans ce jugement? Je vous l'ai dit : point d'autre que celle que la passion leur suggéra. Car prenez bien garde, s'il vous plaît : ils sont juges, et toute leur application est à chercher contre Jésus-Christ de faux témoignages pour le faire mourir : Principes aident sacerdotum, et omne concilium quxrebant falsum testimoii huit contra Jesum, ut eum morti traderent. (Matth., 26.) Au défaut de la vérité , ils emploient l'imposture et la calomnie ; d'un grand nombre d'accusateurs qui ne parlaient ni conséquemment , ni à leur gré , ils en subornent deux , dont la déposition vaine et frivole est reçue avec applaudissement. Ils pressent le Sauveur de répondre s'il n'est pas vrai qu'il s'est vanté de détruire le temple de Dieu et de le rétablir trois jours après ; et quoiqu'il se fût expliqué d'une manière à faire entendre aux plus grossiers que c'était du temple de son corps qu'il s'agissait, ils lui font, de cette marque qu'il avait voulu donner de son pouvoir, un prétendu crime. Ils l'interrogent touchant sa doctrine et ses disciples; et parce qu'il répond qu'il n'a rien dit en secret, qu'il a toujours parlé publiquement, et qu'il veut bien s'en rapporter à ceux qui l'ont entendu (réponse pleine de sagesse, d'humilité, de modestie), ils le traitent d'insolent, comme s'il eût perdu le respect qu'il devait au souverain pontife. Le grand prêtre lui commande par le Dieu vivant, de déclarer s'il est en effet le Christ, Fils de Dieu; et sans autre examen, ayant tiré de lui cet aveu, il l'accuse de blasphème, il déchire ses habits, il le juge digne de mort. Jamais la passion prononça-t-elle un jugement plus irrégulier? Mais elle ne se contente pas de l'avoir prononcé, puisqu'au même temps, malgré toutes les lois de l'humanité, elle en vient à l'exécution. A peine Caïphe a-t-il conclu au nom de tous contre Jésus-Christ, que chacun d'eux, oubliant la qualité de juge, ne pense plus qu'à l'outrager et à l'insulter : les uns lui «Tachent au visage, les autres le chargent de coups, ceux-ci lui (I muent des soufflets, ceux-là lui bandent les yeux, et en le frap-
pant, le défient de leur marquer et de dire quel est celui qui le frappe : Tune expuerunt in faciem ejus , et colaphis eum ceciderunt. (Matth., 26.)
Il semble qu'on ne pouvait rien ajouter à cet emportement. Vous vous trompez, chrétiens; une nouvelle circonstance eut quelque chose encore de plus piquant , et mit le comble à tout le reste. C'était la coutume de délivrer au temps de la Paque un criminel : et sur le choix qu'on leur donne à faire, ou de Jésus surnommé le Christ, ou de Barabbas, un des plus méchants hommes de la Judée , toujours également remplis de fiel , et aveuglés par la passion qui les transporte, ils persuadent au peuple de demander Barabbas, et d'abandonner Jésus. Cieux! s'écria le prophète, en vue de cette iniquité, soyez-en saisis d'étonnement : Obstupescite , cœli, super hoc. (Jerem. , 2.) Le Saint des saints est mis en parallèle avec un séditieux et un homicide : que de^ vous -nous, après cela, penser de la fausse estime du monde. Mais aux dépens du Sauveur, l'extravagance de l'estime du monde va bien encore plus loin, car la chose mise en délibération, sans variété d'opinions et de suffrages, d'une commune voix Jésus-> Christ est abandonné, et Barabbas absous. Un scélérat infâme est préféré à l'innocence même; et ce peuple, dont les acclamations retentissaient, il y a quelques jours, à la gloire du Fils de David, ce peuple qui le reçut comme le Messie, comme l'envoyé de son Père, comme le roi d'Israël, par un changement d'autant plus inconcevable qu'il est extrême, le met au-dessous de Barabbas, l'accable de malédictions, sollicite sa mort, et demande avec empressement et par mille cris redoublés qu'on le crucifie.
Encore une fois, chrétiens, voilà le jugement du monde : jugement de passion, et par là même jugement corrompu et réprouvé. De vous dire que c'est ainsi que nous en usons tous les jours , et que la plupart des jugements des hommes sont encore d? ce caractère; des jugements où la passion domine, où elle prononce des arrêts, et ou elle décide souverainement, mais cruellement au désavantage du prochain ; des jugements que forme l'aversion et l'envie, et dont les pernicieuses conséquences ne vont pas moins que celui des Juifs, au renversement de toute l'équité naturelle.... De vous dire qu'il nous suffit, par exemple, de regarder un homme comme notre ennemi, pour ne pouvoir plus lui rendre justice, tant nous sommes alors déterminés à le censurer et à le décrier; que du moment qu'il s'est attiré notre in-
dignation, ou que, sans sujet, il a eu le malheur d'encourir notre disgrâce, reflet.de la passion qui nous préoccupe est de noircir dans notre esprit ses plus innocentes actions, et d'empoisonner jusqu'à ses intentions, de nous cacher ses vertus et de nous grossir ses vices; qu'en vain il ferait des miracles, puisque ses miracles mêmes ne serviraient qu'à nous le rendre plus odieux : pourquoi? parce que nous jugeons de lui, non par les qualités qui sont en
lui, mais par la passion et la malignité qui est en nous De
vous dire que, par une indignité dont nous devons rougir, et qu'on ne peut assez nous reprocher, il n'est presque pas en notre pouvoir de conserver des sentiments raisonnables pour ceux qu'une malheureuse jalousie nous fait envisager comme nos compétiteurs , pour ceux qui prétendent aux mêmes rangs que nous, pour ceux qui sont en état de nous les disputer, beaucoup moins pour ceux qui les obtiennent et qu'on nous préfère; que par là , si nous n'y prenons bien garde, nous devenons ennemis de tout bien, capables de tout mal; que par là, sans scrupule et sans remords, nous entrons dans des intrigues qui ruinent absolument la charité chrétienne; que par là, faisant servir Dieu à notre injustice, ainsi que parle le prophète, semblables aux pharisiens, nous appelons la religion au secours de notre passion, et nous regardons comme autant de sacrifices nos ressentiments et nos vengeances; que de là naissent les médisances, de là les suppositions et les impostures, de là mille autres désordres si connus et si pernicieux dans la société des hommes.... De vous dire, enfin, qu'à l'exemple des Juifs, parce que nous sommes passionnés, nous sommes non seulement aveugles, mais inconstants, mais bizarres, mais emportés dans nos jugements : inconstants, condamnant aujourd'hui ce que nous approuvions hier, rabaissant par mépris jusqu'au néant celui que nous élevions jusqu'au ciel , disant anathème à qui, peu de jours auparavant, nous avions applaudi; bizarres, ne faisant grâce qu'à qui nous plaît, nous entêtant par caprice en faveur des uns, et nous déchaînant sans raison contre les autres, détruisant indiscrètement ou malicieusement ceux-ci pour élever injustement ceux-là, et parce que c'est la passion qui nous fait juger, préférant les sujets les plus indignes à ceux qu'un vrai mérite rend malgré nous recommandâmes ; emportés, nous formant de fausses consciences pour justifier nos aigreurs, pour persécuter plus impunément le juste et pour accabler le faible.... De m'étendre, dis-je, sur cette morale aussi salutaire qu'humi-
liante pour nous, ce serait un champ trop vaste. J'ai à vous dir quelque chose encore de plus, en vous faisant voir Jésus-Christ à un autre tribunal.
Le second tribunal où comparut le Sauveur du monde, c'est celui d'Hérode et de sa cour : tribunal de l'impiété, qui, de tout temps ayant affecté de juger des œuvres de Dieu, entreprit déjuger ia personne de Dieu même. Ne craignons point de nous expliquer : parlant ici devant le plus chrétien de tous les rois, et le plus zélé pour sa religion, je puis hardiment, et sans aucun risque, profiter de l'avantage que me fournit mon sujet, pour vous représenter dans toute son horreur le désordre d'une cour profane et impie ; et si , parmi mes auditeurs , il y avait encore aujourd'hui de ces courtisans réprouvés , qui se font un mérite et une gloire de leur libertinage, je sais trop les dispositions et les intentions du monarque qui m'écoute, pour ne pas seconder sa piété, en leur déclarant une guerre ouverte , et employant contre eux toute la force et toute la liberté du ministère évangélique. Hérode, homme sans religion, voit le Fils de Dieu soumis non seulement à sa puissance, mais à son jugement. Que fait-il, tout impie qu'il est ? Il reçoit d'abord Jésus-Christ avec honneur et même avec joie, dans l'espérance de lui voir faire des miracles. ÎSe perdez rien, s'il vous plaît, des circonstances que je marque. Au lieu des miracles que cherche Ilérode , Jésus-Christ en fait d'autres devant lui, encore plus convaincants et plus touchants; mais Hérode ne les connaît pas. Frustré de son attente, il méprise cet homme , dont il avait entendu tant de merveilles : Sprevit illuni cum exercitu suo (Luc, 23), et par dérision il le renvoie revêtu d'une robe blanche : Illusit indutum veste alba, et vernisit. (Id. ) Quatre caractères de l'impiété et surtout de celle qui règne plus communément à la cour, savoir : la curiosité , l'ignorance , le mépris des choses de Dieu, l'esprit railleur. En peut-on produire un exemple plus approchant des mœurs et plus sensible que celui-ci? Il y avait longtemps, dit l'évangéliste , qu'Hérode souhaitait de voir Jésus-Christ, parce qu'on lui en avait beaucoup parlé, et c'est pour cela qu'il lui fit en apparence un favorable accueil, et qu'il le prévint, l'interrogeant sur plusieurs choses: Viso Jesu gavisus est valde; erat enim cupiens ex multo tempore videre eum, eo quod audievat multa de eo. Intevvogabat autem eum viultis sevmonibus. (Id.) Voilà l'esprit du monde, et en particulier l'esprit de la cour. On veut voir à la
cour les hommes extraordinaires, les hommes rares et singuliers, les hommes même distingués par la sainteté de leur vie. On les veut voir, non pas pour les écouter, ni pour les croire , mais pour les examiner et pour les censurer, mais pour y découvrir du faible, mais pour en rabattre l'estime : car c'est à quoi aboutit cette maligne curiosité dont le monde se pique. Comme les entrées à la cour sont toujours riantes et agréables , et que les issues en sont ordinairement tristes et funestes, c'est ce que le Sauveur éprouve lui-même : il est reçu dans la cour d'Hérode comme un prophète et comme un faiseur de miracles , mais il en sort bientôt après comme un misérable et comme un insensé : pourquoi cela? c'est que la joie qu'on témoigne de l'y voir ne vient pas d'un désir sincère d'apprendre de sa bouche les vérités éternelles, mais d'un esprit vain et curieux qui ne cherche qu'à se satisfaire. Or, il est injurieux à Dieu , dit admirablement saint Augustin , de servir de sujet à la vanité et à la curiosité de l'esprit de l'homme; et c'est en quoi l'homme est impie, de vouloir contenter sa raison aux dépens de la majesté de Dieu-, ou plutôt de vouloir soumettre la majesté de Dieu au jugement de sa raison, au lieu de suivre l'ordre contraire en soumettant, par la foi, sa raison et son jugement à l'esprit de Dieu.
De plus, Hérode espéra que Jésus-Christ ferait quelque miracle en sa présence, et il le désira avec passion : Sperabat signum aliquod videre ab eo fieri. ( Idem.) Autre caractère de l'infidélité du siècle ; on veut voir des miracles , et sans cela on ne veut rien croire : Nisi signa et prodigia videritis, non creditisa (Joan. , 4.) Mais Jésus-Christ, bien loin de s'accommoder en ceci au caprice et au goût de l'impiété , la laisse dans son endurcissement et la confond , suspendant les effets de cette vertu divine, dont il avait donné en tant de rencontres des marques éclatantes, et ne voulant pas prodiguer, pour ainsi dire, sa toutepuissance au gré et selon les idées d'un esprit mondain. S'il eût fait un miracle devant Hérode , peut-être Hérode se serait -il converti : mais il aime mieux (ô profondeur et abîme des conseils de Dieu!), il aime mieux qu'Hérode périsse, que d'autoriser I dans la personne de ce prince une curiosité directement opposée à l'humilité de la vraie religion. Il a fait, dit saint Chrysostome? des miracles pour seconder la foi des peuples , il en a fait pour soulager les misérables, il en a fait pour exaucer les pécheurs; mais il n'en fera point pour déférer à l'incrédule et au libertin :
et en cela, mon Dieu, paraît votre gloire, aussi bien que votre sagesse ; en cela même vos serviteurs trouvent un fonds de consolation pour eux. Il a fait des miracles dans les bourgades de la Judée et de la Galilée, et il n'en veut point faire à la cour. Ah! mes frères , reprend saint Chrysostome , n'est-ce point parce que la cour en est indigne , et qu'il était de l'honneur et de la sainteté de Jésus-Christ , la voyant dans cette corruption entière et de mœurs et de créance , de la dédaigner? Ainsi , en cessant même de faire des miracles, cet Homme-Dieu montre-t-il ce qu'il est, et réprouve-t-il le jugement du monde. Mais encore, direz-vous , pourquoi refuse-t-il ce remède à l'impiété et puisque l'impiété ne peut être convaincue que par les miracles, pourquoi ne condescend-il pas à sa faiblesse? Pour deux raisons qu'en apporte saint Grégoire pape : premièrement, parce que l'impiété, indépendamment des miracles , n'a d'ailleurs que trop de lumières pour se convaincre, et qu'il n'est pas juste que Dieu s'oblige à employer des moyens extraordinaires, tandis qu'il nous en fournit d'autres suffisants, mais dont nous abusons par malice; secondement, parce que tout impie et tout libertin qui demande des miracles pour se convertir, n'en serait pas moins libertin ni moins impie après les avoir vus, et qu'ayant étouffé dans son cœur toutes les lumières de la raison et de la foi, il saurait bien encore, pour se maintenir dans la possession de son libertinage, éluder la preuve que formeraient contre lui les miracles, en les attribuant, soit à l'illusion des sens et à l'art magique, soit à toute autre vertu occulte, mais naturelle.
Tel était l'état d'Hérode, telle était la situation de son esprit, et telle est celle de tous les esprits prétendus forts que je combats. Car le Sauveur, encore une fois, pratiquant lui-même ce qu'il avait enseigné, ne voulait point, selon l'expression de l'Écriture, donner aux chiens les choses saintes, et faire des miracles dont il n'y avait nul fruit à attendre. Que dis-je, chrétiens? Jésus-Christ fit des miracles en présence d'Hérode, mais il en fit qu'Hérode ne connut pas , et dont son ignorance , compagne inséparable de l'impiété, ne lui permit pas de faire le discernement : car la curiosité d'Hérode allait à voir des miracles de puissance, des miracles de grandeur, des miracles de gloire et d'éclat; et Jésus-Christ, par une opposition à l'esprit du monde, qu'il soutint jusqu'à l'extrémité aux dépens de lui-même, lui fit voir des miracles d'humilité, des miracles de charité et de douceur : mi-
racles que le monde ignore, et qu'il fait profession de méconnaître: et c'est en cela que consiste la dépravation de son jugement. Car si Hérode eût bien raisonné, cette modestie d'un homme que tant de miracles avaient rendu célèbre et vénérable, ce silence si constant, ce refus de se justifier, cet abandon de sa propre cause et par conséquent de sa vie, cette tranquillité et cette patience au milieu des outrages et des insultes, cette fermeté à les souffrir sans se plaindre, tout cela lui aurait paru quelque chose de plus surnaturel et de plus divin que les miracles mêmes qu'il avait souhaité de voir. Et en effet, c'est par là qu'un de ces deux criminels crucifiés avec Jésus-Christ fut non seulement touché, mais persuadé et converti. La force héroïque et surprenante avec laquelle il vit le Sauveur sur la croix recevoir les injures et les pardonner, prier pour ses persécuteurs et les recommander à son Père, lui fit conclure qu'il y avait en lui quelque chose au-dessus de l'homme, et que quiconque mourait de la sorte ne mourait pas en homme, mais en Dieu. Ainsi en jugea-t-il; et ce ne put être que l'esprit de Dieu, qui, élevant sa raison et la fortifiant, lui donna cette vue supérieure à toutes les vues humaines. Mais le monde en juge tout autrement : ces miracles de patience n'y sont ni reconnus, ni goûtés. Bien loin de les tenir pour des miracles, il les regarde comme des marques de faiblesses; et c'est en quoi, remarque saint Grégoire, pape, paraît visiblement l'ignorance du monde, de ne vouloir pas convenir qu'il y a plus de force et plus de vertu à pardonner qu'à se venger, à s'immoler qu'à se sauver, à se taire qu'à se défendre. Quoi qu'il en soit, Jésus -Christ se laisse condamner par ce jugement du monde perverti, plutôt que de l'autoriser en faisant des miracles contraires à l'ordre de son Père. Il choisit plutôt, ajoute saint Jérôme, de périr lui-même et de sauver le monde par les miracles de sa charité, que de satisfaire le monde et de se glorifier lui-même par des miracles de sa propre volonté.
De là lïénxle ne trouvant pas dans Jésus-Christ de quoi contenter sa curiosité, il le méprise : troisième caractère de l'esprit ibertin du monde : Sprevit illum Herodes cum exercitu suo. Luc, 23.) Hérode avec sa cour : observez, s'il vous plaît, cette parole, avec sa cour. Car que ne peut point l'exemple d'un roi . îour imprimer à toute une cour les sentiments de mépris ou de •espect dont il est prévenu à l'égard de Dieu? et, selon les lois lu monde, que doit-on attendre autre chose de ceux que leur
naissance, leur emploi, ou quelque autre engagement attachent à la cour, sinon qu'emportés par le torrent, ils se tassent un mérite, si le maître qu'ils servent est impie, de l'être comme lui? L'usage du monde ne va-t-il pas là ? et quand par sa miséricorde Dieu nous donne un roi qui respecte sa religion, et qui veut que sa religion soit respectée, vous, mes chers auditeurs, qui, quoique courtisans, êtes chrétiens, et qui, lorsqu'il s'agit d'être chrétiens, devez peu estimer d'être courtisans, ne devez -vous pas regarder un don si précieux comme une des grâces les plus singulières? Hérode méprisa Jésus -Christ, et plût à Dieu que Jésus- Christ n'eût jamais été méprisé que dans la cour d'Hérode! c'était la cour d'un roi infidèle : et ma douleur est que, de la cour d'un roi infidèle, cette impiété et ce mépris de Jésus-Christ a passé dans les cours des princes chrétiens.
Enfin, dernier caractère du libertinage, Hérode joint au mépris la raillerie la plus outrageante. Le Verbe de Dieu, la sagesse éternelle de Dieu lui sert de jouet, et il donne Jésus-Christ en spectacle à toute sa cour et à tout le peuple, le faisant couvrir d'uni robe blanche et le renvoyant comme un fou : Indutum vesU alba. (Idem.) Telle est la ressource la plus ordinaire du libertin, et sa plus forte défense, un esprit railleur. Vous aurez beau vous appuyer des raisonnements les plus solides, pour convaincre un de ces esprits malignement enjoués et agréables; une vaine plaisanterie lui tiendra lieu de réponse : et parce que ceux qui l'écoutent ne sont souvent ni mieux instruits ni mieux disposés que lui, on s'attachera plutôt à un mot qu'il dira et qu'il saura assaisonner d'un certain sel, à un conte qu'il inventera, à un trait vif qui lui échappera, qu'aux solides vérités que vous voudrez lui faire comprendre. Esprit opposé à l'esprit de Dieu, surtout lorsqu'il s'attache aux choses saintes : on traite de folies les plus sages maximes de l'Evangile, et d'amusements frivoles les plus salutaires pratiques du christianisme. Esprit le plus difficile à guérir, parce qu'il ne peut être guéri que par de sérieuses réflexions, et qu'on se fait de tout un badinage et un jeu. Esprit de la cour, où la conduite d'un homme de bien n'est souvent regardée que comme superstition, que comme vision, que comme simplicité, pusillanimité, lâcheté. Reprenons. Voilà donc Jésus condamné au tribunal de la passion, condamné au tribunal du libertinage-, il ne lui reste plus que de l'être au tribunal de la politique : c'est celui de Pilate.
Quel autre que Pilate devait, dans un abandon si général, se
déclarer le protecteur de l'innocence ? Mais ce fut au contraire la malheureuse politique de Pilate qui acheva de sacrifier l'innocence du Fils de Dieu, en portant l'arrêt de sa condamnation. Politique (remarquez bien ceci, chrétiens); politique timide et faible pour les intérêts de Dieu; politique ardente et zélée pour les intérêts du monde; politique subtile et artificieuse, pour accorder les intérêts du monde avec ceux de Dieu, politique déterminée à tout pour son intérêt propre. Puis-je vous en faire une peinture plus naturelle, et ne la connaissez-vous pas à ces traits? Je dis politique timide et faible pour les intérêts de Dieu, car il devait user de son autorité absolue pour maintenir le bon droit de Jésus-Christ, dont il était persuadé; il devait résister hautement à la violence des Juifs : mais il voulut les adoucir, il craignit de les choquer, il ménagea leurs esprits. Il devait leur dire : Vous êtes des imposteurs, et c'est injustement que vous accusez cet homme; mais il voulut les gagner par voie de remontrance : et pour les flatter, il consentit même qu'ils jugeassent le Fils de Dieu selon leur loi : Accipite eum vos, et secundum legem vestntmjudicale. (Joan. , 18.) Je dis politique zélée pour les intérêts du monde : car dès qu'il entendit parler de César, et du rapport que cette cause pouvait avoir à la personne de ce prince, il rentra dans la salle de l'audience, il fit paraître de l'empressement et de l'ardeur, il recommença l'interrogatoire, il ne témoigna plus à Jésus-Christ la même bienveillance; au contraire, il lui parla avec empire, il l'intimida, il le menaça, pour montrer combien il avait à cœur tout ce qui regardait les intérêts de César, et combien il déférait à ce seul nom. Je dis politique subtile et arti'icieuse, pour accorder les intérêts de Dieu avec ceux du monde : voilà pourquoi il condamna Jésus-Christ à une sanglante et honteuse flagellation, espérant par là d'une part lui sauver la vie, et de l'autre contenter les Juifs, mais ne prenant pas garde qu'en voulant contenter les Juifs, il faisait le dernier outrage à Jésus-Christ, et qu'en voulant sauver Jésus-Christ, il ne contenterait jamais les Juifs. Je dis politique déterminée à tout pour son intérêt propre : car les Juifs le pressant toujours , et lui déclarant que, s'il hésitait à prononcer l'arrêt de mort, ils regarderaient ce refus comme un attentat contre l'empereur, il consentit à tout ce qu'ils lui demandèrent, aimant mieux perdre Jésus - Christ que de se perdre soi-même , et conserver sa fortune que de conserver sa conscience et son honneur.
Encore une fois, chrétiens, ne voilà-t-il pas dans la personne de ce juge, ministre de l'iniquité, une peinture achevée de la politique du siècle ? Car prenez garde que ce ne fut point l'ignorance de Pilate qui le porta à une telle extrémité; ce ne fut point la préoccupation de son esprit, ni la malice de son cœur, mais ce fut une fausse prudence ; et il ne parut en cette occasion le plus injuste et le plus corrompu des hommes, que parce qu'il était un sage mondain. Il avait pour Jésus-Christ les intentions les plus droites, il cherchait les moyens de le délivrer, il protesta plus d'une fois qu'il ne trouvait point de crime en lui; et, pour s'en déclarer plus hautement, il lava ses mains devant le peuple, en disant : Je suis innocent de la mort de cet homme. Cependant c'est lui qui Ta sacrifié : pourquoi? parce qu'il n'eut pour le Fils de Dieu que de honnes intentions, et rien de plus. Or avec de honnes intentions (ohservez cette réflexion de saint Augustin si propre ou à vous édifier ou à vous faire tremhler) , avec de bonnes intentions on peut faire et on fait tous les jours les plus grands maux ; avec de bonnes intentions, on commet des injustices énormes; avec de bonnes intentions, on se damne et on se perd. Et ta! est, mes chers auditeurs, le désordre, ou si vous voulez, le malheur des grands. Dieu leur ayant donné des âmes nobles et naturellement vertueuses, ils ont, aussi bien que Pilate, de bonnes intentions ; et si ces intentions étaient secondées, quels biens ne feraient-ils pas et quels maux n'empêcheraient-ils pas? Mais parce qu'ils en demeurent là, c'est-à-dire parce que ce ne sont que des intentions qu'une faiblesse pitoyable rend vaines et inutiles, et qui, n'étant pas à l'épreuve de la politique du siècle, ne sont suivies de nul effet; avec ces bonnes intentions, ils se trouvent chargés devant Dieu d'un nombre infini de péchés , qu'ils commettent à tous moments sans se les imputer jamais, d'autant plus criminels qu'ils ne sont pas seulement responsables de leurs propres iniquités, mais des iniquités d'autrui, et que les intentions qu'ils ont eues de faire le bien et de s'opposer au mal les condamnent par eux-mêmes, parce que les ayant eues sincèrement et ne les ayant jamais eues efficacement, ils se sont euxmêmes jugés, et ont employé contre eux-mêmes l'intégrité de leur raison et la droiture de leur cœur. On sait assez que ce que je dis est recueil de leur condition, et l'un des endroits par où, malgré leur grandeur, ils sont plus à plaindre. On sait que ceux qu'ils écoutent, et qui, abusant de leur confiance, servent d'obs-
tacles à leurs justes intentions, sont encore plus coupables qu'eux : niais cela les justifie -t-il, et de bonnes intentions, anéanties ou par de pernicieux conseils, ou par une sagesse humaine, peuvent-elles leur tenir lieu d'une légitime réparation auprès du prochain qui en a souffert? Non, chrétiens, point d'excuse en cehi pour eux. Ils ont beau dire, comme Pilate, Innocens ego sum a sanguine justi liujus (Matïh. , 27); ils ont beau, comme lui, se laver les mains de tant d'injustices et de violences dès qu'elles sont autorisées de leur nom, ils en doivent être garants; et quelque louange qu'ils se donnent d'avoir été bien intentionnés, on leur dira toujours : Sanguis ejus super vos. (Matth., 27.) Oui, vous étiez bien disposés, mais le sang de ce pauvre que vous avez laissé opprimer, mais le sang de cette veuve que vous avez abandonnée, mais le sang de ces misérables dont vous n'avez pas pris la cause en main, ce sang, dis-je, retombera sur vous, et vos bonnes dispositions rendront leur voix plus forte, pour demander à Dieu vengeance de votre infidélité.
Ah! chrétiens, n'attirez pas sur vous une si affreuse malédiction. L'avantage de vos conditions, si vous voulez bien le reconnaître , c'est que votre honneur, selon les idées même du monde, est attaché à votre conscience, et que votre conscience est inséparable de votre honneur; que vous ne pouvez renoncer à l'un sans renoncer à l'autre, et que par là les seules vues du monde même vous mettent dans une heureuse nécessité d'agir en chrétiens. Quoi qu'il en soit , soyez zélés pour Dieu , et Dieu le sera pour vous ; intéressez-vous pour Dieu , et Dieu s'intéressera pour vous; exposez-vous, et, s'il est nécessaire, perdezvous pour Dieu , et Dieu fera des miracles pour vous. Voilà ce qu'un apôtre appelle la religion pure et sans tache; et voilà ce que vous devez établir comme le fondement essentiel de toute votre conduite. Rendez à César ce qui est dû à César, c'est-àdire aux hommes ce qui est dû aux hommes, aux grands ce qui est dû aux grands ; mais ne séparez jamais ce. que vous leur devez de ce que vous devez à Dieu : et souvenez-vous de la belle maxime de saint Jérôme, que tous les intérêts de César sont bien les intérêts de Dieu , mais que les intérêts de Dieu ne sont pas toujours ceux de César. Si vous vous faites , mon cher auditeur, l'esclave des hommes aux dépens de votre conscience, en se servant de vous ils vous mépriseront : mais, en chrétien et en homme de bien, faites votre devoir, au hasard de leur déplaire ;
quand ils vous haïraient, ils vous honoreront. Or il vaut encore mieux être honoré d'eux, quoique haï, en faisant son devoir, que d'en être aimé et méprisé en ne le faisant pas. Que dis-je? si vous le faites constamment, et qu'ils en soient persuadés, ils vous aimeront et vous honoreront tout ensemble . et votre probité connue vous attirera de leur part plus d'estime et plus de confiance, qu'un dévouement lâche et sans bornes à toutes leurs volontés. Craignez de leur déplaire, j'y consens, et vous le devez-, mais ne le craignez jamais, quand il faudra leur déplaire pour ne pas déplaire à Dieu. Telle est la vraie piété : par là vous vous préserverez de la corruption des jugements du monde , et par là vous éviterez la rigueur du jugement de Dieu , jugement commencé dans la passion et à la mort de Jésus-Christ, comme vous l'allez voir dans la seconde partie.