LE SACREMENT DE LORDRE
Tableau de la Galerie du comte de Stafford à Londres , peint sur toile.
Hauteur 3 pieds 8 pouces , largeur 5 pieds 5 pouces.
Long-temps avant Poussin , il é^oit reçu parmi les peintres catholiques d'exprimer Tinstitution de la hiérarchie de r Eglise par le don des clefs symhoîiques fait par Jésus-Christ à saint Pierre, auquel il dit: « Tout « ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel , » et tout ce que vous délierez sera délié. «L'artiste français n avoil donc qu'à suivre la route tracée; et ici , comme presque dans tous ses ouvrages , il est irréprochable sous le rapport du respect du à la vérité historique.
Mais un obstacle réel, et qu'il n'apparlenoit qu'à bien peu de peintres de surmonter avec autant de bonheur , céloit celui qui résultoit de la concurrence avec Raphaël. Parmi les douze cartons que ce prince de la peinture exécuta , pour être reproduiis en tapisseries , et dont les sept qui restent sont au château d'Hamptoncourt en Angleterre , il en est un qui représente le même sujet : mémorable événement de la vie du Christ, dont les pontifes romains autorisent leurs prétentions à la suprématie sur tous les autres sièges catholiques. On saura gré au Poussin d'avoir saisi tout ce qui pouvoit rendre 5a composition différente de celle de son illustre devancier. On peut même dire que ces changemens sont, pour la plupart , des améliorations. L'abbé Oubos , dans ses Réflexions sur la Poésie et
ia Peinture f oavrage rempli souvent cVexcellenles ictées^^ a remarqué avec raison que , dans le carton de Raphaël , saint Jean applaudit , avec toute la franchise de son caractère, au choix de son divin maître. Jl donne aussi de jusies éloges à la manière énergique avec laquelle l'artiste a fait recoonoître Judas au sentiment de jalousie très-visihle sur son visage 5 mais il loue encoré le peintre d'avoir reproduit ce même sentiment sur là physionomie d'un autre Apolre , et ceci mérite quelque observation. Kaphaèl en ne donnant pas au seul Judas Texpression de la haine et de Tenvie , a certainement mérité plutôt des reproches que des louanges. Les Apôtres ne durent éprouver alors qu'une vive satisfaction, puisque, pendant la vie de Jésus-Christ et après sa mort , ils reconnurent toujours saint Pierre pour leur chef. Poussin a très-judicieusement pensé qu'aucune passion vile n'avoit pu , dans celte circonstance mémorable, souilier Fàme des Apôtres , et il s'est montré en ceci plus exact observateur des convenances que Baphaèl, dont l'idée ne devoit être remarquée que comme Terreur d'un homme de aénie.
Le fond d'arcbiiecture et de paysage est , comme la plupart de ceux du Poussin , noble , riche et digne de servir de modèle. Toujours attentif à manifester son savoir , quand l'occasion s'en ofTroit, ce grand peintre a indiqué que la Judée étoit alors soumise auxRomains par une de ces bornes militaires qui indiquoient les distances 5 et on peut supposer que la lettre E, sculptée sur cette colonne, place le lieu de la Scène à cinq milles de Jérusalem.
Ce tableau , comme les sept de la même suite , a été gravé par B. Audran, J. Pesne • Giop, Dughet ; Steph. Gcmtrel ci autres graveurs anonymes.
LA CÈNE ou L'ÉTABLISSEMENT DE L'EUCHARISTIE.
Tableau de la Galerie du comte de Siafford à Londres , peint sur toile.
Hauteur 3 pieds 8 ponces^ largeur 5 pieds 5 pouces.
Forcé ici , comme dans plusieurs autres tableaux , de se rencontrer avec des maîtres célèbres , le Poussin , selon sa coutume, a saisi , dans la représentation de la Cène , tout ce qui pouvoit donner à sa composition un caraclère d'originalité. Léonard de Yiaci, et un grand nombre d'autres peintres ont assis leurs personnages à une table , selon Fusage de nos jours , ce qui produit dans leurs compositions deux inconvéniens assez graves , celui d'offrir les détails fort peu pittoresques des divers objets qui servent au repas , et de réunir sur une même ligne une foule de pieds vus en dessous de la table , et qui ne peuvent jamais produire un heureux effet. Poussin a placé le Cbrist et les Apôtres sur des lits , à la manière antique. Cette observation du costume lui a fourni Ie3 moyens de bien grouper ses figures , et d'éviter les inconvéniens dont nous venons de parler. De plus , il a rassemblé les convives autour de la table , ainsi qu'ils dévoient l'être naturellement, tandis que Léonard de Yinci et ses imitateurs, en laissant absolument vide le côté de la table le plus voisin de l'oeil du spectateur , ont eu recours à un artifice trop visible , pour ne cacher aucune de leurs figures*
A la verîtë, Ponssin avoit une difficulté à vaincre dann la disposition des personnages du premier plan j il Fa surmontée en artiste habile • des trois Apôtres qu^il a été forcé de montrer en raccourci, deux sont vus de profil et placés de manière que le Christ et les Apôtres saint Jean et saint Pierre sont parfaitenient en vue du spectateur.
D'intrépides commentateurs ont écrit longuement pour déterminer quelle étoit , dans le tableau du peintre florentin , la figure de Judas , quoiqu'elle ne fût nullement difficile à reconnoitre. Poussin, du moins, leur a épargné cet embarras : dans son tableau, onze Apôtres seulement sont présens et attentiis aux paroles mystérieuses que prononce leur maître. Judas s'est déjà levé de table , empressé de mettre le sceau à sa perfidie , et il ne prend aucune part à uli événement si important dans riiistoire du Cliristianisme.
La Cène , comme l'indique ce mot, traduction du latin, cœna , étoit un souper^ Poussin a donc eu raison d^écîairerle lieu du festin d'une lampe qui produit d'ailleurs d'heureux effets de clair-obscur. Peut être cet appartement est-il un peu somptueux pour des personnages à qui Jésus préchoit d'exemple la pauvreté j mais cette licence , si c'en est une, est au nombre de celles qui sont le plus permises , puisqu'elle ne fait qu'ajouter à la dignité de révènement. 11 est rare que Poussin s'écarte de l'exactitude historique , sans qu'on doive, non - seulement l'excuser, mais même approuver ses motifs.
Gravé par B, Audran, J, Pesne, Giop, Dughet , Et, Gantrcl et autres.