‹ Choix de tableaux et statues des plus célèbres musées et cabinets étrangersChapitre 121 sur 124 · JÉSUS-CHRIST PORTÉ AU TOMBEAU · texte numérisé non relu

JÉSUS-CHRIST PORTÉ AU TOMBEAU

Tableau de la Galerie du comte de Stafford à Londres ; sur toile ^

Hauteur 6 pied 5 pouces , largeur 4 pied y pouces.

Joseph d'Arimathie , Nicomècles , saint Jean et nn autre personnage que nous ne saurions designer, portent le corps de Jésus vers le lieu de sa sépulture. Deux femmes tenant des flambeaux précèdent la marche. Sur le premier plan du tableau , la Vierge , évanouie à la vue de son fils mort, est secourue par les saintes femmes , dont Tune, par son geste et l'altération de ses traits , semble faire croire qu'elle a perdu tout espoir de la rappeler à la vie. Autrefois un ange terminoit celte composition, mais la partie où il se trouvoit ayant été endommagée , au lieu de la restaurer, on Ta coupée. Le fond représente le Calvaire.

Le champ de la peinture est si vaste j cet art exige, dans ceux qui le cultivent , la réunion d'un si grand nombre de qualités diverses, qu'il suffit, pour se faire un nom célèbre , de posséder quelqu'une de ces qualités à un degré éminent. Combien la critique n'auroitelle pas à s'exercer sur ce tableau ! Que ne pourroiton pas dire du peu de noblesse des figures ! de cette méthode vicieuse adoptée par Tartiste de copier sans choix les modèles que la nature lui présentoit, et de s'exposer ainsi à blesser sans cesse les convenances î Et cependant avec tous les défauts qu'on peut lui repro-

cher , ce tableau est une des belles productions de Yatii Quelle fougue d'exécution ! Quelle hardiesse de pin-^ceau î Et , malgré son incorrection , quelle fierté et quelle énergie de dessin ! mais qu'eût pensé Michel Ange en voyant un tel tableau , lui qui disoit à Yasari « que le coloris et la manière du Titien lui plaisoient » beaucoup , mais qu'il étoit bien dommage que les )) peintres vénitiens n'apprissent pas dans leur jeunesse » à dessiner corretement , et qu'ils ne suivissent pas » une meilleure méthode dans leurs études, i)

Le jugement que porte Yasari suî» le style et la manière du Tintoret , mérite , à cause de sa justesse , d être rapporté ici. « De tous les génies extraordinaires , dit-il, )) qui ont pratiqué Part de la peinture , il n'y en a point » de plus extravagant, de plus capricieux , de plus fan- » lasque dans ses inventions , ni déplus hardi et de plus )) impétueux dans l'exécution. Ses idées singulières sont » plus que bizarres , et ses ouvrages paroissent plutôt le M produit d'un simple effet du hazard , que le fruit d'un 5) dessin prémédité , comme s'il avoit voulu montrer » que Tart n'est qu'une chose frivole , et qu'il est facile 3) d'y atteindre. »

Le tableau de Jésus porté au tombeau fut offert au Duc de Mantoue , fils de l'archiduchesse Anne-Catherine , par Marchion-Monlisfer. 11 passa ensuite à Madrid, et de là dans la galerie d'Orléans. On sera sans doute étonné d'apprendre qu'il ne fut porté qu'à 5oo fr. dans l'estimation faite en 1791 des tableaux de cette galerie. Il a été gravé par Z. Kilian , «/. Matham » L, Croidelle ; et par un anonyme dont l'estampe vient à contre-sens du tableau.

désiré. Il est bien dWtres petits artifices qu'un ceil exercé pourroit découvrir encore. Nous nous bornerons a ceux que nous avons cités , et nous ajouterons seulement qu'il n'y a pas jusqu'au moindre accessoire qui ne tende à la perfection de l'effet général.

Si ce tableau est un véritable chef-d'œuvre de coloris, il n'est pas sans reproche, considéré sous le rapport du dessin et de l'expression. Quoique le Titien ait été bien supérieur aux peintres de son pays dans cette partie importante de l'art , on sait qu'il s'est rarement élevé à la hauteur des artistes florentins. Nous ne nous étendrons donc pas sur le plus ou le moins de mérite de chacune de ces figures en particulier. Nous nous bornerons à dire qu'en ne s'arrêtant pas à quelques incorrections de dessin, au manque d'expression de plusieurs nymphes , au peu de noblesse de la figure d'Actéon et de sa pose théâtrale , du mauvais goût qui introduisit une africaine parmi les suivantes de Diane , ce tableau ne mérite que des éloges. La figure de Diane surtout est un modèle achevé de grâce et de noblesse : le dessin en est aussi correct que bien choisi.

Ce tableau et son pendant, Diane et Calisto , que nous avons déjà fait connoîlre , furent exécutés pour Henri YIII, et firent partie de la collection royale d'Angleterre jusquà la mort malheureuse de Charles 1^^ y après laquelle tout ce qui lui appartenoit fut vendu et dispersé. Ces deux chefs d'oeuvre furent acquis pour la reine Christine de Suède , et devinrent par suite la propriété de D. Livio Odescalchi, neveu d'Innocent XL Le duc d'Orléans, régent, ayant acquis les deux cents cinquante tableaux qui composoient la collection Odescalchi, ceux-ci restèrent dans la galerie que ce prince

forma alors dans son palais, jusqu'en 1791 , époque où elle fut transportée et vendue a Londres. Le dernier duc de Brîdgewater, Tun des Irols spéculateurs sur cette galerie, avoit conservé pour lui ces deux tableaux et plusieurs autres chefs-d'œuvre, tels que la belle Sainte Famille de Rapbacl, deux Paysages d'Annibal Carrache, et les Sept Sacremens du Poussin. Tous ces tableaux , se voient aujourd'hui dans la magnifique collection de M. le comte de Stafford. Si, comme nous l'avons dit, le tableau de Diane et Calisto ne fut évalué qu'à 4000 fr. dans l'inventaire estimatif de la galerie d'Orléans, celui de Diane et Actéon , qui lui est bien supérieur en mérite , devoit être porté pour une somme beaucoup plus considérable ; en effet , il y figure pour 1 5,000 fr. Cette différence nous prouve du moins que les estimateurs surent par fois établir une difïérence respective entre la valeur et le mérite de chaque tableau.

On voit dans la galerie de Lucien Bonaparte , à Rome, une répétition du tableau de Diane et Actéon, qui, si elle n'est pas de la main même du Titien , semble du moins avoir été faite par un de ses élèves et retouchée par le maître.

L'estampe exécutée d'après celte peinture pour l'ouvrage Ael^ galerie du Palais-Royal , est due à deux artistes j le paysage a été gravé par Duclos , et les figures par Longueçille qui a terminé la planche.

C ■Hormand' \

Page 1