DARIUS FAIT OUVRIR LE TOMBEAU DE WITOCRIS
Tableau de la Galerie de V Ermitage ^ peint sur toile.
HRuteur 5 pieds 4 lignes, largeur 3 pieds 4 pouces lO lignes.
Ce sujet , essentiellement moral , est consacré par le récit d'Hérodote, qui est aux historiens ce quTiomëre est aux poëtes. Offrant à l'artiste les moyens de se montrer expressif sans exagération , et d'introduire sans efforts dans sa composition une heureuse variété de rangs, d'âges et de costumes , il semhloit , par cela seul , appartenir de droit à l'âme élevée et mélancolique de Le Sueur. On peut seulement être surpris que le Poussin ne le lui ait pas enlevé.
LFanecdote retracée dans la helle composition de Le Sueur, est une de celles qui jettent tant de charmes dans l'ouvrage du père de l'histoire. Nitocris, selon Hérodote, étolt reine de Babylone, et épouse d'Evilmérodac. A l'exemple de la fameuse Sémiramis , elle embellit et fortifia la capitale de son empire. Piès de mourir, elle voulut que son tombeau fut placé sur une des principales portes de la ville. Une inscription annonçoit à ses successeurs que ce monument renfermolt de grandes richesses , mais elle leur recommandolt de n'y toucher que quand ils y seroient forcés par une impérieuse nécessité. Environ 6o années après, 5i4 ans avant l'ère vulgaire, Darius, fils d'Hystaspes , que le meurtre du faux Smerdis , et une circonstance singulière avoient placé sur le trône de Perse , entreprit sa folle et funeste expédition contre les Scythes Il crut qu'il lui étoit permis de s'approprier des trésors sur lesquels personne n'avoit encore osé jeter des mains
avides. Il fit donc démolir Tentrée de rédlfice; maïs quelle fut sa surprise y quand il ne trouva près du squelette de Nitocris que ces foudroyantes paroles : « Si tu n'ai^ois » pas été dominé par une ai^arice insatiable ^ tun^ aurais » jDas violé l'asile des morts ^ »
La composition de Le Sueur est un modèle parfait tle ce que l'artiste doit exposer aux yeux, et de ce que, guidé par un goût pur , il doit leur dérober. Les premières pierres du monument ont cédé aux eiforts de trois hommes ro- Jjustes , et Tintérieur est enfin offert aux regards du monarque : mais son expression seule , et celle des gens de sa suite, annoncent la présence du cadavre près duquel est l'inscription. Il seroit impossible de rendre avec plus de justesse, que Le Sueur ne l'a fait, la surprise mêlée de quelque lionte qu'éprouve Darius. Un vieux satrape , qui avoit sans doute conseillé cette action blâmable , contribue par son expression, plus prononcée encore que celle du prince, à expliquer le sujet. Plusieurs soldats et un des ouvriers sont animés des mêmes sentimens, tandis qu'un jeune homme qui regarde fixement Darius est placé là d'une manière fort ingénieuse , comme pour indiquer au spectateur les reproches que mérite le monarque.
Il est inutile d'insister sur le mérite de cette excellente composition, sur la justesse et la vérité du mouvement dans les figures accessoires, sur la belle disposition des draperies , et la noble simplicité du fond. Notre gravure démontre suffisamment que tout, jusqu'aux objets inanimés, concourt à caractériser l'action.
Bernard Picard a gravé ce tableau ^ que Le Sueur peignit pour M. de Grandmont.
LA SAINTE FAMILLE
Tableau de la Galerie de Florence ^ peint en détrempe.
Environ 3 pieds et demi de diamètre,
Vasarlet Condlvî^ les historiens , les élèves et les amis cîe Michel-Ange y disent positivement qu'il ne peignit qu'un très-petit nombre de ta])leaux de chevalet. Cependant presque toutes les collections des souverains , et même celles de quelques particidiers , passent pour en contenir plusieurs. Mais, comme la plupart sont à l'huile, et que l'impétuosité du génie de Michel- Ange, la fougue de son imagination et son aversion pour cette espèce de peinture ^ qu'il appeloit dédaigneusement un ouvrage de femmes^ sont généralement connues, il est permis de douter de l'authenticité de tous les tableaux à l'huile qu'on lui attribue. Quand la nomenclature , que nous donne Vasari, de toutes les productions de cet illustre maître, soit en peinture, soit en sculpture, soit en architecture, ne viendroit pas à Tappui de notre opinion, il y auroit encore en sa faveur la diversité des manières dont ces ouvrages sont exécutés. Il est donc raisonnable de croire que toutes ces peintures à l'huile, qu'on donne à IMichel-Ange, ont été faites par ses plus célèbres imitateurs , au nombre desquels sont : Daniel de Volterre, Sebastien del Piombo, Baptiste Franco,^ et Marcello Venusti. Ce dernier, surtout, selon Vasari, rendoit admirablement les pensées de Michel- Ange, et fit un grand nombre de tableaux de chevalet d'après ses dessins. Delà vient que plusieurs de ces morceaux, marqués
m cachet du génie de Îvlicliel-Ange, lui sont communemeat attribués. Parmi ces derniers, celui qui représente l'enlèvement de Ganimède, est le plus généralement connu. Il est cependant un de ceux qu'on peut assurer n'être pas de la main de Buonarroti- car ce grand artiste qui ne peignit jamais de portraits, parce qu'il ne pouvoit, disoit-il, s'assujettir à copier servilement la nature ; ne se seroit certainement pas amusé à répéter ses propres compositions , et Ton compte jusqu'à quatre répétitions de ce tableau, qui toutes seroient dues à son pinceau.
Le roi de Prusse possède l'enlèvement de Ganimède qui s'est vu long-temps à Rome dans la Galerie Giustiniani ( i) , il y en a un autre à Vienne qui fait pendant à la singulière composition du songe de la vie humaine peint sur ardoise et attrii)ué également à Michel -Ange (2)-, on en voyoLt aussi un à Rome , dans la Galerie Corsini. C'est sans doute celui qui fait aujourd'hui partie de la Galerie de Corsham housey château situé à quatre-vingt-dix-sept lieues de Londres, dans le comté de Wiltshire. Nous ne compterons pas celui que les historiens de l'art disent avoir été peint par Baptiste Franco , sur un dessin de Michel- Ange , parce que noiis supposons qu'il est un des trois déjà cités. Enfin, le quatrième fut peint sur bois par Sébastien del Piombo. Le fonds de ce dernier est différent. Le peintre a placé sur le troisième plan à droite , l'ancien temple de la Paix; des bergers; une ville au bas d'une montagne , sur laquelle on découvre plusieurs monumens \ un fleuve que l'on passe sur deux ponts
(1) Il a été publié dans les Annales du Musée par M. LandoB. Voyez le volume Galerie Giustiniani, pl. 42.
(2) Gravé par G. D. de Rossi et par Yau Hoy D. V. Stiern^
avec des diîFévences très-remarquables.
pour arriver a la ville dont les édifices sont du plus beau style j etc. De tous les enlèvemens de Ganimëde attribués à Michel- Ange, celui que nous considérons comme véritaljlement sorti de sa main est le bas-relief qu'on voit à Rome dans la Galerie de Lucien Bonaparte. Il pourroit bien avoir servi de type à tous les taljleaux que nous venons de citer.
Cette digression qu'on jugera peut -être étrangère au sujet de cet article , nous a paru devoir donner plus de prix au tableau de la Sainte Famille , exposé dans la tribune de la Galerie de Florence, parce qu'il est du très-petit noml^re de ceux dont Fautlienticité ne peut être révoquée en doute. Tous les historiens de l'art en ont parlé. Vasari dit expressément « que , de tous les taHeaux de chevalet » peints par Michel-Ange, celui-ci est considéré comme » le plus fini et le plus beau.)^ Michel-Ange, jeune encore, le fit lorsqu'il revint de Rome à Florence, pour y sculpter la statue colossale de David. Un connoisseur, appelé Angelo Doni, lui demanda cette Sainte Famille, et l'artiste en voulut avoir 70 cens (un peu moins de 4oo fr. ). Doni fit difficulté de payer cette somme j mais ce n'étoit pas le moyen de réussir près de Michel- Ange, que de lui contester quelque chose. Il doubla aussitôt le prix du tableau , et Doni, qui savoit apprécier les ouvrages d'un tel peintre, dut se résigner à lui donner les i4o écus qu'il demandoit.
Dans ce tableau, la singularité de l'action des personnages caractérise parfaitement Michel -Ange. La Yierge agenouillée élevé sur son épaule l'Enfant Jésus, pour le remettre à Saint Joseph, placé derrière elle, et qui s'empresse de le recevoir. Ces diverses attitudes ont quelque chose d'éminemment original. D'autres peintres auroient placé ces trois figures seules dans un appartement ou un paysage j
mais tourmenté, pour ainsi dire, par le besoin de montrer sa science dans le dessin , Michel- Ange a représenté sur un plan éloigné plusieurs hommes nus qui semblent prêts à se baigner. Il est inutile d'insister sur le peu de convenance de cet épisode avec le suj et principal ; bornons-nous à remarquer que le style de ces figures accessoires annonce la manière fière et savante de celui qui déjà étoit reconnu pour le plus étonnant des dessinateurs.
Ce tableau est extrêmement fini , ce que l'on peut regarder encore comme une singularité j et plus d'un demi connoisseur, entraîné par un enthousiasme peu réfléchi, n'a pas manqué d'y louer jusqu'à la beauté du coloris. C'auroit été la première et la dernière fois que Michel-Ange eût mérité cet éloge; mais la vérité oblige à dire qu'il ne s'écarta pas à ce point de son système habituel. On sait qu'il auroit cru déroger à sa manière puissante et terrible s'il eût cherché à charmer les yeux; tandis qu'il se sentoit fait pour frapper et subjuguer les âmes. Ici donc, comme dans ses fresques imm;.rtelles , la couleur est terne et rien n'annonce que Fartiste ait songé au clair- obscur. On y retrouve, en un mot, Michel-Ange avec les défauts dont il ne daigna jamais se corriger; mais aussi avec les beautés du premier ordre qui ont fait de lui un artiste incomparable.
Ce tableau n'a point été gravé»