‹ Choix de tableaux et statues des plus célèbres musées et cabinets étrangersChapitre 53 sur 124 · MOÏSE FRAPPANT LE ROCHER · texte numérisé non relu

MOÏSE FRAPPANT LE ROCHER

Tableau de la Galerie dit comte de Sùaffo?^d ^ Cleveland^ House à Londres , peint sur toile.

Hauteur 3 pieds, largeur 4 plecis ?. pouces 8 lignes.

Poussin a peint deux fois ce sujet; le tableau dont nou? donnons le trait fut fait pour M. de Gillier , et après avoir appartenu successivement à M M. de Flsle Sourdière ^ de BeliievrC; de Dreux ^ de Seignelay ^ il a passé delà Collection du Palais-Royal dans celle de M. le comte de StafFord , à Londres.

La Bible raconte que les Israélites , conduits par Moïse tlans les déserts de l'Arabie ^ à la sortie de la fertile Egypte , parvinrent près d'Horeb, dans une solitude appelée PLépliidim. Exténués par la soif , ils murmurèrent contre leur chef; mais Dieu fit cesser les frayeurs de Moïse, qui craignoit d'être lapidé. Il lui ordonna de frapper un rocher avec cette verge fameuse j qui avoit opéré déjà tant de prodiges. Moïse obéit. L'eau jaillit du rocher, et les Israélites désaltérés s'apaisèrent.

Le texte est très-concis sur cet événement miraculeux; et ce fut peut-être un avantage réel pour l'artiste. En de telles occasions , le génie a plus de liberté ; ce qu'il produit lui appartient plus intimement que quand il trouve en quelque sorte sa composition tracée par l'auteur auquel il a emprunté son sujet. Poussin a donc pu déployer ici ime de ses vastes et magnifiques ordonnances qui l'ont placé et le maintiendront toujours au premier rang.

Moïse touche le rocher de sa puissante baguette, et déjà

les eaux ont jailli. Derrière lui, son trcre Aaron^ élevant une main vers le ciel , apprend aux Israélites a bénir le Dieu qui seul a pu faire cesser leur détresse. Plusieurs d'entre eux saisissent parfaitement sa pensée; mais l'habile peintre les a groupés sur un plan un peu éloigné. Les figures le plus rapprochées de l'œil du spectateur ne sont occupées qu'à étanclier leur soif L'activité de leurs mouvemens n'ôte rien à la grâce qui, par-dessus tout , de voit présider aux conceptions d'un homme si bien pénétré des principes des artistes anciens. Sur le premier plan , a droite, on voit une femme avec deux enfans. Ces sortes de groupes sont souvent insignifians dans les grandes compositions. Ici, c'est une mère qui, lorsqu'un de ses fils a déjà bu l'eau bienfaisante, présente à l'autre le vase auquel elle n'aura recours elle-même qu'après eux. Les figures que Ton aperçoit au loin annoncent, parleur abattement, les extrêmes souffrances auxquelles étoit réduite la horde fugitive. Le petit enfant placé à gauche est un modèle charmant de ces idées naïves, qu'un grand maître peut se permettre sans conséquence dans les sujets les plus graves, afin de varier ses compositions , sans tomber dans la caricature. Son attitude prouve assez qu'il n'éprouve plus le besoin de se désaltérer, et fait naître un sourire involontaire.

Poussin étoit dans la force de l'âge et du talent; il avoit environ quarante ans lorsqu'il peignit ce tableau, l'un des plus corrects et des mieux exécutés de tous ceux que l'on doit à son pinceau.

Il a été gravé par Et, Baudet; mais cette estampe, quoique la meilleure , de celles exécutées d'après cette composition , ne donne pas une très-juste idée de la peinture.

moïse frappant le rocher.

Tableau de la Galerie de V Ermitage ^ peint sur toile.

Hauteur 3 pieds 8 pouces 4 lignes, largeur 5 pieds to pouces 8 lignes."

Poussin, dégoûté du séjour de Paris, où il avoit été appelé avec une sorte de solennité , et qui l'avoit exposé à tous les ressent imens de la médiocrité jalouse , revint à Ptome , véritalile patrie d'un artiste tel que lui. Ce fut alors qu'en 1649 , il peignit pour son ami , le peintre Stella , un tableau de Moïse frappant le rocher , sujet qu'il avoit déjà traité environ quinze années auparavant. Plusieurs grands maîtres italiens lui avoient donné l'exemple de répéter une composition avec de légères différences, propres seulement à empêclier que le second tableau ne passât pour une copie. Mais il se sentoit trop d'imagination, il étoit trop « animé du désir de bien faire , » comme il le dit dans une de ses lettres , pour imiter un exemple si favorable à la paresse.

Son nouveau Frappement du Rocher n'eut donc avec le premier , d'autre ressemblance que celle du sujet. Loin de sentir sa verve se refroidir avec l'âge , Poussin , qui n'opéroit que d'après des principes sûrs , a mis dans cette seconde composition encore plus de pathétique et de feu que dans la première. Si elle lui cède sous le rapport de l'ordonnance , elle exprime le sujet avec plus d'énergie : la détresse , le désespoir du peuple d'Israël , s'y font encore mieux sentir. Ici , c'est une vieille femme qui tient dans ses bras sa fille mourante ; et qui implore pour elle ainsi q^ue pour squ

petit-fils, quelques gouttes de la source salutaire. Plus ioin , une autre femme , penchée sur le genou de son mari , semble résignée à la mort , tandis que , celui-ci soutenu par son fils, se soulève a l'aspect du miracle qui Ta leur rendre à tous Texistence. Pvien de plus expressif que Fempressement de tous ces infortimés , qui , d'un mouvement unanime , se précipitent vers le ravin oii Teau coule. Rien de plus noble que les attitudes de ces vieillards, qui songent avant tout, à rendre grâce à Dieu d'une faveur autant signalée que nécessaire , et dont l'un exprime sa profonde reconnoissance , en se prosternant la face contre terre.

Nous ne dissimiderons pas que l'on a reproché à Poussin d'avoir représenté Moïse touchant encore le rocher de sa ]>aguette, lorsque déjà l'eau couloit à grands flots. Cette critique porte sur les deux compositions ; mais elle est plus spécieuse que solide. Le peintre n'ayant qu'un instant dont il puisse disposer, doit y réunir tout ce qui sert à mieux caractériser son sujet. Ainsi, Moïse touche encore le rocher quoique déjà le prodige ait commencé à s'accomplir. Pourquoi? parce que s'il se tenoit debout, près de ce même rocher, son attitude serolt glaciale; et que si Peau ne couloit pas encore, il régneroit dans l'action une incertitude très-voisine du ridicule. Que d'objections de cette espèce on s'épargneroit, si, avant de les hasarder, on réfléchissoit sur ce qu'une connoissance approfondie de l'art a permis ou défendu aux hommes de génie !

De toutes les bonnes gravures exécutées d'après ce tableau, celle de Claudine Stella mérite la préférence. Dans aucune le dessin et l'on peut dire la couleur du Poussin ne sont rendus avec autant de vérité ; sous ce dernier rapport cette estampe est un véritable chef-d'œuvre.

£co^e^ cK ouiatiie.

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