DÉMOCRITE ET PROTAGORAS
Tableau peint sur toile.
Hauteur 5 pieds 7 pouces; largeur a pied» \ pouces 10 lignes.
Démocrite et Protagoras naquirent tous deux à Abdère en Thrace. Le premier étoit déjà un célèbre philosophe lorsqu'un jour il rencontra près de cette ville le jeune Protagoras avec une charge de bois. La manière ingénieuse dont son fardeau étoit arrangé, afin de le porter avec plus de facilité, frappa Démocrite. Protagoras délia le bois devant lui et le disposa de nouveau comme auparavant. Démocrite charmé de son intelligence, le reçut au nombre de ses disciples. Dans la suite Protagoras devint un sophiste fa-meux et gagna des sommes considérables dans cette profession , dont Futilité étoit au moins douteuse. Bien cliiFérent en cela de son maître qui, dans ses voyages entrepris pour s'instruire, avoit dépensé tout son bien, montant à cent talens, ou deux cent mille écus, selon l'évaluation de Fabbé Barthelemi. Au reste, ils avoient ensemble ce point de ressemblance qu'ils revoquoient en doute l'existence des dieux. Protagoras fut même chassé d'Athènes et de FAttique parce qu'il avoit, sans aucun détour, manifesté cette opinion dans l'un de ses ouvrages.
Les nuits attiques d'Aulu-Gelle , ont fourni à Salvator Rosa l'anecdote qu'il a représentée. Ce sujet en lui-même n'avolt rien de bien intéressant , mais Foriginalité du talent de l'artiste en a su composer un tableau fort agréable. L'expression des deux figures principales est juste et vraie. Salvator Rosa, en homme instruit , a retracé sur la figure de Démocrite, ce léger sourire, mêlé
souTent d'Ironie ^ qui caractérisoit un homme habitué â se moquer des sottises humaines. Les deux autres figures^ quoique peu nécessaires a Faction , y prennent du moins assez de part pour que Ton doive savoir gré au peintre d'en avoir enrichi sa composition.
Salvator Rosa est du très -petit nombre des peintres ^ qui y sans s'assujettir à marcher sur les traces d'autrui , ont eu le mérite de se recommander par des idées et une manière essentiellement originales. La sienne a quelque chose de sauvage et de bizarre j mais elle attire toujours l'attention du spectateur, son dessin est spirituel quoique parfois incorrect , et sa couleur, peu étudiée il est vrai, ne manque jamais de force. En un mot, il y a de la verve dans tout ce qu'a fait Salvator Rosa. En Italie ce peintre est aussi considéré , avec raison , comme un très-bon poète satyrique. Taillasson, peintre estimable de l'école françoise régénérée vers la fin du dix-huitième siècle , a prétendu dans ses excellentes Observations sur quelques grands peintres que chez l'artiste italien c( les saints et les philosophes ressembloient à des voleurs de grand chemin. » L'expression peut paroître un peu exagérée mais il est certain que les figures de Salvator Rosa ont un caractère singulier qui les fait d'abord reconnoître. Ce caractère se retrouve dans ses paysages , presque toujours recommandables par des sites extraordinaires. Cette partie de l'art n'est ici qu'accessoire , fnais j comme tout le reste , elle est traitée avec cette liberté de pinceau qui ajoute toujours du prix même aux meilleures compositions.