CONTINENCE DE SCIPION L'AFRIQUAÏN
Tableau de la Galerie de V Ermitage ^ peint sur toile,
EauteuT 3 pieds 7 pouces 8 lignes, largeur 4 pieds lO pouces î lignes.
Il est rare qu en politique , les bonnes actions ne soient pas aussi des actions utiles à la cause que Ton défend. Le trait représenté par Poussin s'est reproduit plusieurs fois dans Fhistoire. Scipion imita la grandeur d'âme qu'avoit fait paroitre Cyrus , lorsqu'il rendit à Abradate y roi de la Susiane , la belle Penthée , son épouse , et chacun d'eux changea ainsi un ennemi en un allié fidèle. On sait combien Alexandre accrut sa gloire , lorsque , ayant en sa puissance la famille de Darius, il respecta l'épouse de ce roi. Un fait à peu près semblable honore aussi Turenne,
L'action qui fait le sujet du tableau dont nous nous occupons , eut lieu , lorsque Scipion , déjà célèbre , et qui le devint bien plus encore dans la suite , par la défaite d'Annibal, commandoit en Espagne les armées romaines. Son père et son oncle y étoient morts les armes à la main, et il lui fallut non-seulement déployer ses taîeos militaires ; mais se rendre reconunandabîe par de grandes vertus , pour ramener la fortune sous les aigles romaines.
L'un de ses plus beaux faits d'armes fut la prise de Carthage la neuve , encore aujourd'hui connue sous le nom de Carthagène. Elle eut lieu l'an de Rome 542. Ses Soldats crurent lui faire une offrande flatteuse , en bii amenant une jeune espagnole d'une rare beauté , qu'ils considéroient comme la plus riche part du l>utin qu'ils venoient de faire. Scipion apprenant qu'elle devolt épouser
un jeune 'prince Celtiljérien , nommé Allutlus , et partisan des Carthaginois, fit dire à celui-ci de se rendre près de lui, afin qu'il pût recevoir intacte celle dont ilpleuroitla perte. « Je vous l'ai gardée avec soin , lui dit Scipion ^ y) pour que le présent que je veux vous en faire soit digne y> de vous et de moi. Je vous la remets et , avec elle , la 1* somme que ses parens m'ont fait recevoir pour sa » rançon. » Allutius éperdu de joie, ne savoit comment lui exprimer sa reconnoLssance. Scipion lui dit : « De- 7) venez l'ami de Rome. »
Il le devint en effet , et entraîna dans son nouveau parti un grand nombre de ses concitoyens. Scipion eut d'autant plus de mérite à se vaincre ainsi lui-même , que , selon l'excellente remarque de Veilleïus Paterculus , souvent citée avec raison, il étoit alors jeune, célibataire et vainqueur ( ef juvenisy et cœlehs ^ et victor^.
A la belle ordonnance du tableau , où ce fait est représenté , à la sagesse de cette composition expressive , il est impossible de méconnoître Poussin. Le jeune proconsul par un signe non équivoque, remet à Allutius la belle captive , dont toute la personne exprime à la fois la reconnoissance et la pudeur. Le guerrier espagnol escorté de quatre de ses concitoyens, dont le peintre a varié avec goût les costumes , s'incline avec respect devant son bienfaiteur. Deux licteurs sont les^seuls romains qui accompagnent Scipion. Poussin a pensé que, protégé par sa gloire, et au moment ou il s'illuslroit par une action si noble, il n'avoit pas besoin d'un plus nombreux cortège.
Nous ne dissimulerons pas qu'il y a dans ce tableau une figure qui nous paroît déplacée ou à peu près inutile. C'est celle de la Victoire qui couronne le héros. Outre qu'une si facile allégorie pouvolt être inventée