L'EXTRÊME ONCTION
Tableau de la Galerie du comte de Stafford , Cleueland- House à Londres y peint sur toile.
Hauteur 3 pieds 8 pouces, largeur 5 pieda 5 pouces.
Aucune production célèl^re clans les arts ou la littérature , ne prouve mieux que ce tableau, combien l'intérêt du sujet est capable d'étendre , de fortifier , si l'on peut dire , le génie de l'artiste ou de l'écrivain. De tous les tableaux qui composent la suite des sept Sacremens , l'Extrême -Onction passe avec raison pour le plus admirable ; à quoi doit-il cet avantage insigne ? c'est en très-grande partie à un sujet éminemment patbétique.
Il ne faut cependant pas croire que , pour parvenir u produire ce sublime monument de son génie y Poussin n'ait eu qu'à exécuter la première pensée qui se seroit offerte à lui. Au contraire , il n'a jamais mieux fait paroître la profondeur de son jugement , et l'attention qu'il apportoit à méditer long-temps ses compositions. L'administration des secours de la religion à un chrétien mourant pouvoit être traitée de vingt manières différentes. Ce n'étoit pas là un de ces faits historiques où la marche de l'artiste est tracée d'avance. Parmi une foule de scènes douloureuses et imposantes qui ont lieu en de telles circonstances , Poussin avoit à choisir une de celles qui produiroient le plus d'intérêt. L'examen de son tableau fera connoître avec quelle prodigieuse sagacité^ il a su remplir cette tache difficile*
D'abord , Il reporte le spectateur aux premiers temps du Christianisme , et ainsi , ce tableau ^ pour la grandeur du stjle , se trouve en harmonie avec les six autres. Le prêtre vénérable qui assiste le mourant , et ses aco - Ijtes, ne diffèrent en rien^ pour le costume , des autres personnages. C'est le temps où l'Eglise ne se distinguoit que par les vertus de ses ministres ; le temps voisin de celui où les apôtres n'avoient ni or ni argent , mais effectuoient des miracles, au nom de Jésus de Nazareth. L'homme étendu sur un lit de douleur , et qui va bientôt échanger le bonheur périssable de ce monde , contre une félicité éternelle , n'est point parvenu a la vieillesse. Son bouclier, son épée, sa lance, suspendus près de lui , montrent que naguère encore , il défendoit avec courage , sa patrie , sa religion et sa famille. Cette famille se presse autour de lui ; et le peintre a nettement indiqué chaque personnage , par la place qu'il occupe , et le degré d'émotion qu il éprouve. L'épouse du guerrier chrétien lui présente le dernier de leurs enfans , comme pour retenir , par une vue si chère , son âme fugitive , ou du moins pour appeler sur ce jeune innocent les dernières bénédictions d'un père. L'enfant étend vers ce père chéri des bras caressans. Comment éprouveroit-il un sentiment plus profond , plus pénible ? Il ne sait pas encore ce que c'est que la mort. De l'autre côté , son frère aîné , déjà susceptible de réflexion , examine avec Inquiétude et une sorte d'elFroi , leur père expirant. Telle est la justesse de son action , que , malgré qu'on n'aperçoive que son buste , on sent qu'il se hausse sur la pointe des pieds, pour mieux voir celui dont la langueur lui cause des alarmes qu'il n'avoit point encore connues. La sœur de ces deux enfans, jeune vierge parvenue à un
et n'être point encore retombés de tout le pokls de l'étoffe. Jésus, de son autre main, retient la croix dont Simonie Cyrénéen cherclie à le soulager. Mouvement sublime par lequel Raphaël a sans doute voulu rappeler que le fils de Dieu souffroit volontairement et parce que cela étoit nécessaire à l'accomplissement du grand oeuvre de notre rédemption.
Pai'mi les soldats qui accompagnent le Sauveur, celui qui lui pousse fortement la croix sur Tépaule , est remarquable par son air de férocité. L'officier de justice, vu de dos est un véritable chef - d'oeuvre. Ce personnage, d'une nature commune, mais savamment dessinée , et dont Faction est en parfaite harmonie avec son caractère y établit le plus heureux contraste avec la figure du Christ. Pourquoi le Dominiquin, dans son célèbre tableau de la flagellation de Saint André n'a-t-il pas imité un pareil exemple? Sa figure principale auroit plus de noblesse et celle du bourreau moins de cette beauté sublime dont les sculptures du beau siècle de la Grèce ont pu seules lui fournir le modèle.
Le tableau de lo Spazimo di Sicîlia n'est pas seulement recommandable sous le rapport de l'invention et de la composition, deux choses bien distinctes, mais que, les amateurs et les artistes médiocres confondent ordinairement j il se fait encore remarquer par le mérite de son exécution, qui n'est point inférieur à celle des meilleures productions de Raphaël. Nous n'entreprendrons pas d'analyser toutes ces beautés de détail dont le tableau seul peut donner une idée parfaite; nous nous bornerons à réfuter R. Mengs qui a prétendu, dans sa prolixe dissertation sur cette peinture, qu'elle n'avoit jamais été restaurée, et qu'on devoit la considérer comme une des mieux conservées du maître. Admirateur passionné de Raphaël 11 a
sans cloute avancé ce fait pour avoir occasion de critiquer M. de Cumberland, qui a prétendu que dans ce tableau, les chairs étoient trop noires, et les figures du fond trop rapprochées de l'oeil par le manque de perspective aérienne. M. de Gumberland , qui attribuoit ces défauts aux difFérens vernis dont le tableau avoitété successivement couvert , rem ar quoi t de plus que dans le groupe des soldats il se trouve une jambe qui n'appartenoit à aucune ligure ( ce qui est vrai ) , qu'une telle faute ne pouvant être imputée à Raphaël, il falloit que des mains étrangères aient été chargées de remédier à quelque dommage majeur. Ce que nous pouvons assurer, c'est que, lorsque ce tableau est arrivé à Paris, il étoit à peu près dans l'état ou M. de Cumljerland l'avoit vu. Ce chef-d'oeuvre, peint originairement sur bois, a été transporté sur toile et restauré complètement à Paris en 1818. 11 a été renvoyé en Espagne et se volt aujourd'hui à Madrid.
L'estampe gravée par Augustin Vénitien , d'après le tableau de lo Spasimo di Slcilia, est fort recherchée , quoiqu'elle ne rende pas les beautés de l'original. Elle est marquée du chilFre du graveur et porte la date de 1517. 11 y a des épreuves qui portent la date de 1619, cependant la planche n'étoit point alors retouchée. François Villamena en a fait une copie dans laquelle on ne retrouve pas le chiffre d'Augustin Vénitien, ni les deux croix qui sont sur le sommet du Calvaire dans l'estampe originale. Il y a de plus, au bas de la sienne, deux distiques latins et l'adresse : Homœ , Ant, Lafrerj, Ce tableau a encore été gravé par D . Csenégo et nouvellement par Fernando Selma, artiste espagnol très-distingué.
âge oîi elle peut connoître toute Fétendue de la perte t[ne sa famille et elle-même vont faire , éîçve vers le ciel ses mains pures , et le conjure de suspendre le fatal arrêt- Il est impossible de méconnoitre la mère du mourant, dans cette femme vénérable et toute éplorée , placée derrière l'un des assistans du ministre de l'autel. Cette dernière figure , celle dont on n'entrevoit que la tête , et le jeune homme agenouillé sur le premier plan, concourent par la vérité de leur expression , à FeiFet de cette scène pathétique. us^ loin , une femme penchée sur le lit , est plongée dans l'i^battement. Il n'en faut pas douter, c'est la sœur de celui qui inspire des regrets si vifs et si généraux. Deux autres femmes debout, sont des parentes ou des amies; enfin, comme pour prolonger et étendre partout le sentiment de tristesse qui domine dans cette composition , Poussin a placé dans le fond de l'appartement , une suivante affligée ; car le bon époux , le bon fils , le bon père , n'a pu être qu'un maître plein de douceur , et la mort d'un homme de bien, est un événement funeste pour tous ceux qui l'ont connu.
Il n'est que trop ordinaire aux grands peintres de remplir leurs compositions par des épisodes au moins inutiles , lorsqu'ils ne sont pas déplacés. Ce n'est pas ainsi que le Poussin, guidé par un goût sur, a agi dans cette production merveilleuse. 11 ne nous reste à parler que de deux figures, et elles complètent l'intérêt de cette scène solennelle. Le médecin qui a donné ses soins au père de famille expirant , remet une potion à un jeune serviteur : son geste annonce qu'elle ne pourroit plus rendre la santé à celui dont la dernière heure est venue , et que pour lui , toute la science d'un ami compatissant est désormais inutile.
Tant de pensées nobles, pathétiques, ou sublimes,
auroîent perdu presque tout leur mérite , si le Poussin n'eut su joindre au génie qui invente le génie qui sait rendre ses inventions sensibles. Sous ce rapport encore , son tableau de l'Extréme-Onction ne sauroit trop être admiré. Jamais il n'y eut de plus belle ordonnance. Chaque lîgure, d'un dessin très-correct , et drapée avec noblesse , ofFre des expressions de la plus grande justesse et vraies sans exagéra-^ tion. Depuis long-temps il est reconnu que le bas-relief antique de la mort de Méléagre a fortement inspiré Poussin pour la marche générale de sa composition ; mais qui oseroit lui en faire un reproche , lorsque le peintre françois a su tirer un si grand parti de l'idée première du sculpteur grec, et se la rendre propre en la perfectionnant? Qui jamais reprocheroit à La Fontaine d'avoir saisi une moralité indiquée par Esope, pour en faire le sujet d'un apologue inimitable ?
Afin que ce tableau approchât de la perfection , autant qu'il est permis aux ouvrages des hommes , il se trouve que le coloris austère du peintre étoit celui qui convenoit le mieux à ce sujet mélancolique. Les tons chauds du Titien, les couleurs brillantes de Rubens, auroient produit ici moins d'effet que les teintes rembrunies du Poussin. Ces dernièï*es surtout, eussent été presqu'un contre -sens, au lieu que dans rExtrême-Onction , comme dans le Déluge, Poussin a eu Finsigne bonheur que tout, jusqu'à son goût de couleur, concourût à l'effet général. Ce n'est donc pas sans raison que l'on considère ce tableau non- seulement comme un des plus capitaux de ce grand maître , et peutêtre son chef-d'œuvre , mais encore comme un des chefsd'œuvres de l'art.
La gravure de Pesne donne l'idée la plus juste de la. perfection ^e ce tal^leau.
par des artistes fort inférieurs à Poussin, ce mélange cle personnages réels et d'êtres imaginaires a toujours été condamné par des hommes sensés. Si l'on disoit, pour autoriser cette allégorie , que Jules Romain , dans son ta])leau du Triomphe de Titus et de Vespasien, exposé au Musée du Louyre , a aussi introduit une Victoire qui couronne les deux vainqueurs^ on prouveroit seulement que Poussin, en copiant une faute réelle d'un de ses plus illustres devanciers, n'a pas même eu ici le foible avantage de l'invention.
On ne se permet jamais qu'à regret de censurer de tels maîtres, mais l'intérêt de l'art l'exige, et l'on a bientôt le plaisir de compenser une légère critique par de nombreux éloges. Par exemple, dans l'examen de ce tableau, on se rendroit coupable d'injustice , si l'on négligeoit d'observer qu'une partie de la ville est consumée par les flammes : sur le premier plan, le spectateur charmé jouit de la vue d'une action généreuse , tandis que les lointains lui rappellent ces elFets cruels de la guerre , que le vainqueur le plus humain ne peut presque jamais empêcher. Ce contraste, aussi admirable que naturel, ne pouvoit être négligé par un peintre aussi profond et aussi philosophe que Poussin.
Ce tableau fit partie de la plus célèbre Collection qu'ait jamais possédé l'Angleterre. Celle d'Houghton , dans la province de Norfolk, formée parla famille Wal pôle , ou des comtes d'Orford. Cette Collection, connue pour ne contenir que des originaux du meilleur choix , étoit composée de 2^2 tableaux. Elle fut vendue pour 5o,oooliv.stefip ( i,'2oo,ooo fr. ) à l'impératrice de Russie, Catherine ïl, par George comte d'Orford.
Si l'on ajoute foi à ce que dit Dalla way, dans son
ouvrage sur les Leaux-arts en Angleterre , cette princesse n'aiirolt pas acquitté toute la somme convenue , mais seulement 36,ooo livres sterlings , ( 864,000 fr. )
Le tableau de la Continence de Scipion a été gravé par CL Dubosc et François Légat,