‹ Choix de tableaux et statues des plus célèbres musées et cabinets étrangersChapitre 86 sur 124 · LE BAPTÊME · texte numérisé non relu

LE BAPTÊME

Tableau de la Galerie du comte de Stafford , Cle{>,eland^ House à Londres , peint sur toile.

Hauteur 3 pieds 8 pouces, largeur 5 pieds 5 pouces.

Le mérite éminent des sept Sacremcns que le Poussin peignit pour le commandeur Cassiano delPozzOy a été proclamé par tous les historiens de Fart, Ils nous ont appris que ne pouvant se résoudre à se copier et moins encore à se voir copier par une main étrangère , le Poussin préféra peindre une seconde fois ces mêmes Sacremens sur de nouvelles compositions, qui ne furent ni moins neuves ni moins sublimes que les premières , lorsque M. de Chanteloup , maître d'hotel de Louis XIII , lui en demandoit seulement une répétition. Pourquoi fautil que des événemens qu'on ne peut se rappeler sans gémir, aient privé la France de ces immortels chefsd'œuvres, l'honneur et la gloire de l'Ecole françoise ! L'Angleterre qui saisit avec empressement toutes les circonstances dont elle peut tirer quelque avantage ^ possède présentement ces deux suites célèbres. Celle du commandeur del Pozzoy qu'on voyolt à Piome en 1 784 dans la maison du marquis Bocca Paduli, fait aujourd'hui partie de la Collection du duc de Rutland. Il la conserve dans son château de Belvoir, avec quantité de productions remarquables des premiers artistes de l'école anglaise. Celle de M. de Chanteloup, après avoir ûiiî:

loiig-iemps partie de la précieuse collection réunie par le duc d'Orléans régent , fut cédée au comte de Stafford ^ par lord Gower, Fun des acquéreurs de cette Galerie dite du Palais - Royal. Quoique Ton sache que les tableaux qui la composoient aient été vendus à trës-]3as prix ^ on n'apprendra pas sans surprise , que les sept Sacremens payés 120000 fr. , par le régent , ne furent portés qu'à 70000 fr. , dans l'estimation qui précéda la vente de sa collection.

Le prince de Conti possédoit des copies de ces mêmes Sacremens qui furent achetées à sa vente pour 3ooo fripons pensons que ce sont les mêmes qui furent rapportées d'Amérique en France^ ^ J ^ quelques années, et que le propriétaire prétendoit être les originaux. Les amateurs qui les ont vues à Paris , ont été loin de partager son avis.

Le tal^leau du Baptême dont nous donnons la gravure , fut terminé vers la fin de Tannée i646. Ici, le Poussin , toujours profond dans l'art d'exposer sa pensée, vrai dans l'expression générale de ses sujets et grand observateur des convenances a exprimé avec une clarté merveilleuse la marche successive de l'action qu'il avoit à représenter, et le spectateur saisit sans le moindre effort d'imagination, ce qui a précédé comme ce qui a suivi le Baptême de Jésus. Sur la droite de la composition , les Juifs occupés à reprendre leurs vêtemens , indiquent , par cette action , qu'ils viennent d être baptisés, et que Jésus à qui Saint Jean verse l'eau sur la tête est venu là, comme le rapporte l'évangile, « pendant

que son précurseur prêchoit le baptême de la repen- )) tance pour la rémission des péchés, et baptisoit sur » les bords du Jourdain , tous ceux qui se préî^entoienî

» à lui. n La colombe qui descend vers le rétîempteur ^ rappelle cet autre passage de révaugile, oà il est dit :

« Lorsque Jésus eut reçu le }3aptéme, et pendant » qu'il prioit , le ciel s'ouvrit , et le Saint Esprit des- )) cendit sur lui sous une forme corporelle, comme une )) colombe. Alors une voix du ciel se fit entendre , et » prononça ces paroles : Tu es mon fils bien-aimé, en )> qui j'ai mis toute mon affection. ))

Les diverses sensations que causent cette apparition subite et la voix qui l'accompagne, jettent une intéressante variété dans les physionomies de tous les assistans ; les uns restent immobiles d'étonnement; d'autres se jettent aux pieds de Jésus, et l'adorent 5 plus loin, trois jeunes hommes qui forment un groupe admirable , fixent leurs regards surpris sur le Saint Esprit ; d'autres enfin discourent ou réfléchissent sur cet événement extraordinaire. Il n'est pas une de ces figures qui soit étrangère au sujet, et dont le geste ou l'expression ne serve au développement de la pensée de l'artiste. Les tableaux du Poussin ont un mérite qu'on ne sauroit leur contester; c^est cekii d'oflrir souvent h l'observateur instruit , des beautés qui, malgré le talent avec lequel elles sont rendues, ne sont pas aperçues ou senties parla majeure partie des amateurs de peinture. Aussi le Poussin, a-t-il reçii le surnom glorieux et unique dans les fastes de l'art, de peintre de la raison et des gens d'esprit. Son tableau du Baptême pourroit nous fournir plus d'une preuve de ce que nous avançons; nous citerons seulement celle-ci : le groupe des trois personnages qui adorent Jésus, est heureusement disposé, les attitudes en sont naïves et variées, le dessin en est correct et soutenu; toutes ces beautés n'échappen.t pas mêine aux dciïû^

connoisseurs. Mais ce que tous n^ont pas remarqué ^ c'est Fintention que le Poussin a eu d'exprimer trois nuances différentes dans le même sentiment qui anime ces trois personnages. A la pose , aux mains Jointes et à l'expression de la figure du vieillard, on Yoit qu'il adore de cœur , et que son esprit est absorbé dans cette seule pensée. L'homme de moyen âge , au contraire , tout en se prosternant ^ semble réfléchir sur le prodige dont il est témoin , et chercher à s'assurer si c'est bien le messie qui est devant ses yeux. Enfin ^ le jeune adulte qui offre l'image du respect le plus profond et de l'adoration la plus franche, manifeste de plus ce vif sentiment de curiosité, si naturel a son âge.

Après avoir admiré la savante ordonnance de ce tableau , si Fon en examine chaque groupe ou même chaque figure en particulier , on trouvera partout le peintre habile , riiomme de génie, le philosophe et l'historien exact. î\ous n'entreprendrons point de passer en revue toutes les parties de cette vaste composition. Les bornes de cet article ne peuvent nous le permettre -, nous vanterons seulement le groupe de Jésus et de Saint Jean , admira]3le par la noble hmnilité du Sauveur et l'expression respectueuse de son précurseur. Il nous servira à démentir ceux qui, comme Raphaël Mengs 5, prétendent que le Poussin a manqué généralement les figures principales de ses talileaux. Ici, le coloris du Poussin est plus doux et plus brillant que dans ses autres peintures; de son temps même on parut surpris qu'il eût ainsi dérogé en quelque sorte à l'austérité habituelle de son gOLit , qui lui avoit concilié tant de partisans. 11 fit à cette espèce de reproche une réponse victorieuse : elle se trouve dans mie lettre écrite à un de ses amis ^ <( que

)) pour lui il ne cliante pas touiours sur le même ton , )) qu'il sait varier sa manière suivant les clifFérens sujets y j) et que la médisance et la répréliension l'ont toujours )) engagé à mieux, faire. »

Les tableaux de ce maître ont le mérite particiilier de nous transporter au temps dont ils représentent quelques faits, et sous ce rapport, ils seront à jamais des modèles excelléns pour les artistes qui voudront se conformer aux coutumes des anciens. Cependant , un de ces hommes qui se font gloire de trouver quelque chose à reprendre dans une production reconnue pour être un chef-d'œuvre , a prétendu que le Poussin avoit eu tort de représenter Saint Jean versant l'eau sur la tête du Sauveur, parce que chez les Juifs, le baptême, dont l'usage remontoit à une très « haute antiquité, se conféroit par immersion, ainsi que le pratique encore l'église grecque. L'objection de ce critique peut être fondée, mais dès qu'il refuse la plus légère licence aux peintres, il devoit nous faire connoître l'instant piécis que le Poussin auroit dû choisir, en se conformant à l'usage général , pour produire un effet équivalent à celui qui place ce tableau parmi les chefs-d'œuvres de son auteur.

Un reproche qu'on a généralement fait au Poussin, est de s'être approprié la plupart des ])eautés éparses dans les productions de ses prédécesseurs, et de les avoir reproduites dans ses tableaux , avec si peu de différence , qu'au premier aspect, on peut citer de quel tableau, et surtout de quel bas-relief, telle ou telle figure est tirée. Il y a certainement de l'exagération dans cette inculpation y mais elle n'est pas toujours dénuée de vérité néanmoins, les figures qu'on pourroit lui contester sont si judicieu-

sèment employées, elles semblent tellement appartenir au sujet représenté, elles ont un tel accord avec celles qui les avoisinent , qu'elles sont devenues sa propriété , par cela seul qu'on ne pense pas qu'il eût pu leur en substituer d'autres, sans que sa composition y perdît. Le tableau du Baptême nous offre un exemple de ces réminiscences : l'homme qui se chausse est une imitation, à peu près exacte , du soldat qui , dans le fameux carton de la guerre de Pise par Michel- Ange ^ se mord les lèvres d'impatience, de ce que ses vétemens ne peuvent glisser sur ses membres mouillés, au moment où le cri aux armes l'appelle au combat ( i).

Il existe plusieurs suites d'estampes d'après les Sacrernens peints pour M. Fr. de Chanteloup : la plus renommée est celle de /. Pesne y non pas qu'elle soit la mieux burinée , mais parce qu'aucune n'approche autant du caractère du maître. Les épreuves avant la retouche de B . Audran sonl les plus recherchées.

(î) Voyez dans notre I^'' lîy. la gravure de ce carton.

Page 1