TESTAMENT D'UN CÉLIBATAIRE
Un homme riche , vieux garçon , étant atteint d'une maladie dangereuse, fit son testament dans lequel ses domestiques furent compris pour des legs assez minces, mais cependant proportionné* à leurs services; puis il ajouta une clause portant que, dans le cas où il reviendrait en santé, les mêmes legs seraient doublés et acquittés sur-lechamp, en même temps que les honoraires du médecin. On se doute bien que les domestiques que l'on avait eu soin d'instruire de ces dispositions, prirent le plus grand soin de leur maître pendant sa maladie r et firent tout ce qui dépandit d'eux pour qu'il en revint; en effet, le testateur guérit, et s'empressa d'être lui-même son exécuteur testamentaire à l'égard de ses gens.
La précaution n'était pas mauvaise ; il y a certainement beaucoup de domestiques très-attachés à leur maître, et sans aucune vue d'intérêt; mais il en est d'autres aussi, qui, assurés d'un bon legs , peuvent attendre avec une certaine indifférence l'issue de la maladie, quelle -qu'elle soit, et peut-être quelquefois désirer que les choses tournent de manière à ce qu'ils soient bientôt en pos* session de ce qui leur est assuré par le testament.
Le célibataire en question n'est pas le premier qui ait acquitté de son vivant ses propres legs, envers ses domestiques^
Le bon Montaigne en avait longtemps auparavant agi de même envers les siens , mais dune manière moins intéressée et qui prouve son excellent cœur; ce trait est rapporté par Bernard Authomne , dans son Commentaire sur les coutumes générales dé la ville de Bordeaux, 1621 , in-Zj.% ou 1666, avec les Arrêts notables, par Ant. Boé, f7i~4°, à l'article des testamens.
« Feu Montaigne, auteur des Essais* dit Au* » thomne, sentant approcher la fin de ses jours, » se leva du lit en chemise , prenant sa robe de 1 chambre, ouvrit son cabinet, fit appeler tous » ses valets et autres légataires , et leur paya les » légats ( legs ) qu'il leur avait laissés datis son » testament , prévoyant les difficultés que feraient » ses héritiers à payer ses légal s, » Ce fait, qui prouve que Montaigne était un bon maitre , n'a été rapporté par aucun de ses biographes (1); j'en dois la connaissance à Mt. Breghot du Lut,, vice-président du tribunal de première instance
(1) Combien de traits de la vie des gens de lettres sont encore inconnus, parce qu'ils se trouvent consignés soit dans des ouvrages obscurs , soit dans de grandes collections où Ton ne va pas les déterrer. J'en pourrais citer plusieurs exemples; je me contenterai de rapporter ici un fait concernant l'un de nos classiques du siècle de Louis XIV. Le hasard me l'a fait découvrir dans une collection académique étrangère (de Berlin, in-4.0). Cette anecdote est d'autant plus intéressante, que l'on n'a aucun détail sur la vie privée du littérateur en question (La Bruyère) et qu'elle lui est fort honorable. Voici le fait :
La Bruyère, dans le cours de ses promenades, venait presque tous les jours s'asseoir chez un libraire, nommé*