‹ Choix de testamens anciens et modernes, remarquables par leur importance, leur singularité ou leur bizarrerie; avec des détails historiques et des notes (volume 5)Chapitre 99 sur 136 · TESTAMENT DE CHRISTOPHE COLOMB · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE CHRISTOPHE COLOMB

Il est assez singulier qu'un homme qui a révélé à ses contemporains une quatrième partie du globe , qui a mis sous la main du roi d'Espagne ce nouveau monde dont la découverte a eu par la suite tant d'influence sur le sort des nations , soit , pour ainsi dire , resté dans l'obscurité aussitôt après cet événement, l'un des plus grands et des plus importans qui aient pu fixer l'attention des hommes. Non-seulement son nom n'a point été attaché au continent qu'il a découvert , mais on a presque toujours ignoré et le lieu de sa patrie et la date de sa naissance, et la famille qui lui a donné le jour; ce n'est que dans ces derniers temps , où l'esprit d'investigation est porté au plus haut degré d'activité , que l'on a trouvé dans la poussière de quelques bibliothèques des pièces qui jettent quelques faibles rayons de lumière au milieu des brouillards que l'ingratitude des Espagnols et des Italiens du XVI.* siècle a laissé s'accumuler autour du berceau de ce grand homme. Déjà l'on commence à soupçonner et même à avoir une espèce de certitude qu'il est Génois d'origine, qu'il doit çlre né vers l4/^5, et l'on pense qu'il est assez juste de témoigner quelque reconnaissance à sa mémoire , en restituant le nom de Colombie aux vastes contrées qu'il a découvertes. C'est aux Etats-Unis que ce nom a été en usage, depuis que ce pays s'est affranchi du joug de l'Angleterre.

Parmi les pièces relatives h Colomb , qui ont élé découvertes dans le dernier siècle , nous ne parlerons que de son codicille, parce que c'est le seul objet tenant aux recherches qui nous occupent. Ce codicille , écrit seize jours avant la mort du testateur, arrivée h Valladolid le 20 mai i5o6 , a élé trouvé presque par accident dans

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la bibliothèque de Corsini à Rome; il fut examiné avec le soin le plus scrupuleux par le savant abbé Andrès, qui le conmiuniqua à Tiraboschi. Celui-ci en ayant pris copie , l'inséra en note dans sa dernière édition de l'histoire littéraire d'Ilalie.

Mais longtemps avant ce codicille (en 1 498), Colomb avait fait un testament, qui a bien existé réellement, quoique son fils Ferdinand Colomb n'en ait pas parlé dans la Vie de son père , publiée vers i55o, et traduite en français par Cotolendi; Paris, 1681 , 2 vol. ài-12. Cet acte subsiste encore; on dit qu'en Espagne on en a déchiré une page et que l'on a altéré plusieurs chiffres. Ce testament a été publié dans cet état d'imperfection, et même on en a vu des copies sans signatures. Mais on le retrouve complet et muni de la signature dans le rapport d'une commission nommée dans le sein de l'académie des sciences et des lettres de Gênes , et composée de MM. Serra, Carrega et Piaggio; un extrait de ce rapport existe dans Y Histoire de Christophe Colomb^ traduite de l'italien de Bossi, par C. M. Lrano, Paris, 1824, in-8.'', pp. 59—86. Malheureusement ce testament n'est point rapporté dans cet extrait , et nous n'avons pas sous les yeux l'original du rapport; mais il paraît que cet acte a été frappé de nullité , soit par un testament postérieur, dont une lettre de Colomb, datée de Séville, 1002 , donnerait l'idée, puisqu'il y parle d'un don considérable ou plutôt d'un legs en faveur de la banque de Saint-Georges ( de Gênes ) , soit par le codicille que nous allons rapporter , et où cette disposition serait tacitement révoquée.

Tenons-nous en donc h. ce dernier acte, dont l'authenticité paraît démontrée , bien que plusieurs auteurs l'aient regardé comme apocryphe , surtout à cause de sa forme militaire. Quoi qu'il en soit , le voici tel qu'il a été trouvé , autant que je puis le croire , sur le feuillet blanc d'un Hvre de prières ( Heures de la Vierge ) , ri-

chement orné, dont le pape Alexandre YI avait fait présent à Colomb, qui y attachait le plus grand prix, puisque ce livre est le premier objet dont il dispose en faveur de sa chère patrie dans ce codicille.

CODICILLUS MORE MILITARI ChRISTOPHORI CoLOMBI (l).

Cmn SS. Aiexandcr PP. VI me hoc devolissimo prccum Ubeilo lionorâr'd , summum mihi prœbcnte solatium in caplivitatibus , prœUis , et adversitatibus vieis , volo ut post viortem meam pro memoria tradatur amantissimcB mece patrlce reipubUcœ Genuensi ; et ob bénéficia in eadem urbe recepta i:oLo ex slabilibus in Itaiia redditibus erigi ibidem novum Iwspitate , ac pro pauperum in patria meliori substentatione , deficientecjue linea mea viasculina in admirait u rneo Indiarum et annexis juxta privilegiis dicti régis in successorem decLaro et substitua eamdem rempublicam Sancti Georgii.

Datum Falledoliti, 4 maii i5o6.

XPOFERENS.

(i) Traduction :

Codicille de Christophe Colomb , selon la forme militaire.

« Le très— saint père ( Alexandre VI ) m''ayant gratifie de cet excellent livre de prières qui m'a donne' de grandes consolations dans les combats, dans ma captivité et dans mes malheurs, je veux que ce présent mémorable soit dévolu après ma mort à la république de Gênes , ma très— chère patrie. Je veux aussi quV-n reconnaissance des bienfaits que j^ai reçus dans ladite ville, il y soit érigé un nouvel Iiôpilal avec les fonds proven;)nt de mes possessions en Italie, pour la subsistance des pauvres de ma patrie. Je déclare en outre qu'en cas d'extinction de ma ligne masculine, je constitue ladita république de Saint- Georges (Gènes) hal)ile à succéder à l'amiralat des Indes et aux autres privilèges annexés à cette charge.

» Fait à Valladolid , le 4 mai i5o6. »

( Suit la signature de Colomb, )

DE CHRISTOPHE COLOMB. 58l

Cette signature singulière n'a pu encore être expliquée. l\ n'y a absolument d'intelligible que le prénom du testateur Xpofbbens ( Chrlstoferens ) , Christophe. Mais comme il a signé de la même manière deux lettres adressées, le 21 mars i5o2, et le 17 décembre i5o4, à l'ambassadeur Nicolas Oderigo , on ne peut pas douter que ce ne soit bien véritablement sa signature. Quant aux sigles placés au-dessus du mot Xpoferens, il serait difficile de tirer quelques conjectures sur ce qu'ils signifient; ces lettres ont probablement rapport à quelque pratique religieuse.

Je profiterai de cet article pour relever une faute grave qui se trouve dans mes Recherches historiques et littéraires sur les Danses des Morts , etc., Paris et Dijon, 1826, in-S.", fig. , p. 176. II y est dit : « Une pièce » extrêmement curieuse est un codicille de Christophe •» Colomb, lequel est écrit de sa propre main sur une » page blanche de ses Heures de la Viei^ge , qui furent s données au pape Alexandre VI. » Il faut lire : « Qui 5> lui furent données par le pape Alexandre VI , » ( qui a occupé le trône pontifical depuis le 11 août 1492 jusqu'au 18 août i5o5). Il était impossible que Colomb qui a écrit son codicille le 4 niai i5o6, sur un feuillet de ces Heures , en eût pu faire présent à Alexandre VI , mort en i5o5. S'il n'existe point d'autre original de ce codicille que le feuillet en question , alors ces Heures de la Vierge Marie se trouvaient dans la bibliothèque Corsi à Rome. Au reste , pour décider cette question , il faudrait avoir sous les yeux le Codice diplomatico Colombo-Americano, eXc. ,^uh\'\é parM. Spotorno, Gênes, 1823, in-4.°, orné du portrait de Colomb et d'un facsimile. Mais il est difficile de se procurer , dans le fond d'une province , tous les ouvrages et tous les renseignemens nécessaires, surtout en fait de livres étrangers, et particulièrement sur des matières aussi obscures que celles qui regardent la famille, la naissance, la fortune

et les dernières dispositions de Christophe Colomb. Une notice bibliographique et analytique de tous les ouvrages publiés et de toutes les petites pièces rares découvertes sur ce célèl^re navigateur, depuis une trentaine d'années, serait fort curieuse; mais pour cela il faudrait aller aux sources et ne pas s'en rapporter aux annonces et aux extraits de journaux , presque toujours rédigés et publiés avec une précipitation qui tient à la nécessité de remplir un espace donné dans une feuille périodique qui va partir, et qui ne peut guère produire que des articles dénaturés, raccourcisou allongés, enfin estropiés comme les victimes de Procuste. Il n'en peut être autrement, puisque la plume qui rédige ces pauvres articles , la feuille qui les contient , le courrier qui s'en charge , les chevaux qui les traînent, tout cela court la poste; puis rapportez-vous-en à de pareils renseignemens !

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