‹ Choix de testamens anciens et modernes, remarquables par leur importance, leur singularité ouChapitre 62 sur 96 · TESTAMENT DE CUJAS · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE CUJAS

Jacqucs Cujas, né à Toulouse, d'un foulon, en i520, s'appliqua de lui-même à l'étude et sut tellement tirer parti des heureuses dispositions et de l'excellente judiciaire qu'il avait reçues de la nature, qu'après avoir fourni, comme professeur de droit, la carrière la plus brillante, et avoir laissé des ouvrages immortels, il a été et est encore proclamé, à l'unanimité des suffrages, le premier de tous les jurisconsultes, non-seulement des temps modernes , mais depuis la renaissance du droit romain. Gujas a vécu dans des temps de troubles; les fureurs de la ligue empoisonnèrent la fin de sa carrière ; inébranlable dans sa fidélité à Henri lY , il courut des dangers à Bourges où les ligueurs dominaient. « Peu s'en » est fallu , écrivait-il à Loisel , que la populace » ne m'ait percé de coups. » On peut assurer que les chagrins que lui causèrent les maux auxquels la France était en proie, hâtèrent ses derniers momens. 11 était petit de taille; il avait le corps épais et carré, le ton de voix clair et ferme. Sa barbe extrêmement longue avait été fort noire dans sa jeunesse^ mais elle avait blanchi ainsi que ses cheveux dans ses derniers jours. On prétend que sa sueur, comme celle d'Alexaudre-le-Grand , répandait une odeur agréable; il plaisantait quelquefoissur cette ressemblance avec ceèonquérant. Il avait contracté la singulière habitude de travailler couché tout de son long sur un tapis, le

▼entre contre terre , ayant ses livres autour de lui. Il avait une bibliothèque immense, car il )oi« gnait le goût des livres à ses connaissances en jurisprudence. Sa collection occupait siiL à sept saUës dans son logement ; et il laugmentait tous les jours. Quoiquel!imprimerieeùt déjàbeaucoup multiplié les livres de son temps , il recherchait les manuscrits avec beaucoup d*ardeur. Pendant le séjour qu'il fit en Italie dans les année» 1 566 et 1 567, et où il professa quelque temps à Turin, il parcourut différentes villes pour y examiner tes manuscrits des différentes villes, et tâdm de s'en procurer quékpies-uns ; il en acquit^un ren^^ fermant vingt-cinq livres des Basiliques (qui, après sa mort, fut vendu, en 1693, quatre cents écus, équivalant à ^^2i}0 fr. de notre monnaie actuelle). De retour en France, il n^ai^[na aucun soin pour augmenter cette partie de sa bibliothèque. On voit par sa correspondance^ qu'ea 1670, il avait des commissionnaires chargés de lui chercher des manuscrits dan» trois pays différens. En 1671, il fit un Voyage littérail^é en Provence, d'où il tira des inanusctits déSénit/ue, de Prudence j de Marianus Capellà, et de quelques Conciles. En 1672 il était en relation avec un de ses amis d'Italie, qui devait lui acheter tout ce qu'il pourrait découvrir. 11 avait prié un autre ami qui était en Afrique , en 1 573 , de lui procurer un manuscHt de S. Augustin , qui s'y trouvait. En 1575, un gentilhomme devait venir exprès de Padoue lui apporter un recueil de sentences des anciens jurisconsultes. Enfin il recherchait tellement les manuscrits, que sa collection qui

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n'en comptaft encore que i85 en .1575, en offrit 5o0 à sa mort, en iSgo. Ce n'est pas qu'il négligeât .pour cela les imprimés , 1 étendue de sa bibliothèque le prouve bien ; mais sa passion pour les manuscrifts était extrême. En général, son amour pour les livres se peint bien dans ces mots, tirés d'une de ses lettres du 11 janvier 1674: Genus hoc est voluptatU meœ quœrere et perscrutari libroê. (Y. ses Œuvres, édit. de Fabrot, tome viu, p. 1254* ) 11 s'en fallait beaucoup que son goût bibliographique fût e&clusif pour la jurisprudence : on assure que dans sa bibliothèque, qui fut vendue en détail en 1 693 , les ouvrages de droit ne formaient que la septième partie ; ceux d'histoire , la huitième ; les poètes , la seizième; les mathématiciens, la trentième, etc. Beaucoup de ses livres étaient enrichis de notes et remarques de sa main. M. Bernard! , qui a (ait l'article Cujas dans la Biographie universelle, prétend qu'il ordonna par son testament , que Von vendit sa bibliothèque en détail , cela est vrai ; mais il ajoute : « De peur que si elle était au pou- » voir d'un seul^ on^ne se servit de ses notes , mal » entendues , pour en faire de méchans livreSt » Ce motif, qui pouvait être, celui de Cujas, n'est point exprimé dan^ son. testament^ comme nous le verrons bientôt. Mais M. Bemardi nous dit ensuite que : « Les volontés du^testateur furent » exécutées au-delà de ses désirs , car des libraires » de Lyon qui achetèrent ses manuscrits, les employèrent à couvrir des rudimens. • Si l'anecdote est vraie , c'est le cas. de s'écrier : Proh dolori quoiqu'il nou^ seste im petit dédomma-

gement consolant de douze à quinze Yolumes m-f. *, du père de la jurisprudence. La clause du testament relative aux jésuites, que cite M. Bernard i, est vraie : Gujas ne parait pas avoir été porté pour cet ordre. Mais il est temps d'arriver à cet acte de dernière volonté de Cujas ; il est fort simple et écrit en français par lui-m^me. Le voici en entier :

« Au non DU PÈRE , ET DU FILS, ET DU SAINT-ESPRIT.

» Je Jacques de Cujas ( i ) 9 ay écrit ce testament, 9 que s'en suit en cette sorte :

» Je veux qu'il ne soit veu d'autre personne 9 que de ma femme (2) et de son père , lesquels » je fais exécuteurs d'iceluy.

(1) Ce de donnerait à entendre que Cujas a été anobli. Nous n'avons aucun renseignement à oet égard; mais nous savons qu'il avait des armoiries, où il portait d'argent, chappé, eu té d'azur à une tour ronde couverte d'argent en pointe.

^a) Guîasa été marié deuxfQis;de8onpTemiermarlage avec une demoisette qui se nommait du Roure , il a eu un fils qui donnait les plus belles çspérances, mais qui est mort, dit-on, par suite d'une conduite déréglée. De son second mariage , avec une demoiselle nouunée Gabrielle Hervé , il a eu une fille , qui n^avait que trois ans à la mori de son père , et qui par conséquent a'a pu prêter à tous les sots quolibets que l'on a débités sur ses prétendues liaisons avec.les élèves de Cujas; mais il n'en est pas moins vrai que la conduite de cette fille, qui n'avait de Susanne que le nom , et nullement la fsrce de résister à la tentation , a été par la suite , et même de fort bonne heture , très-licencieuse. Suzanne Cujas a été mariée trois fois, a fait le tourment et la honte de ses maris, puis a terminé ses jours dans la misère.

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» Et aptes mon trépas , je veux être inhumé » en la paroisse , sans que l'on fasse , ny qu'il y » ait auciin conyoy , ny autre que le curé et le » porte-croix.

» Mes livres , qu'ils ne soyent vendus tous en- A semble à un , ou plusieurs , mais un livre après 9 l'autre, et prix fait, selon ce qui est porté par » l'inventaire que j'en ay fait.

» Quel'on ne vende nul de mes livres a jésuites, » et qu'on prennegardea ceuxa qui l'onen vendra, 9 qu'ils ne s'interposent pour lesdits jésuites.

» Qu'on rendeleslivresaM.deBourges, moyen- » nant ce que j'ay fourni pour les racheter.

» Ma femme prendra sur ce peu que je laisse » de biens, ce que je luy ay accordé par son

> contract de mariage.

» Le reste, elle le gardera pour notre commune 1 fille, qui est ma légitime héritière, jusqu'à ce » qu'elle soit mariée (1).

» Les instrumens des rentes qui me sont dues » et autres dd>tes, sont dans ma malle de bois^ » que l'on poursuive le payeméfnt.

» Le procez commencé contre le sieur de Ga-

> lifard et sa femme (celle-ci était, je crois, une » Ma'gdeleine du Roure, soeur de sa

(1) Terrasson n^avait sans doute pas lu le testament» car il dit -dans sa Jurisprudence romaine, p. 46^^ « U est IL certain que Cujas faisait beaucoup de eus de ja fille et » qu'il parle d'elle avec estîng^e dan^ son testainent. » 0;q voit que cela est aussi vrai que le conte qu'il nous fait sur cette fiUe , qu'il nous représente comme une grande jurisconsulte, du vivant de son père^ et voilà justement comm[e on écrit rbistoire.

femme) , qu'il soit poursuivi , afin que mon he« ritiere soit déchargée; d'autant que je n'entendois jamais m'obliger, etque jefusTeritablement inséré dans leur contract sans mon sceu.

» Les 25, 26 et 27 livres de mes observations seront délivrés a M. Pithou, avocat en la cour, mon amy, pour les faire mettre au net, et vendre a l'imprimeui*.

» Si les héritiers de ma première femme demandent mil francs qu'elle apporta, il faut dejSendre que je les ay gaignés, selon la coutume de Tholose, que nous suivimes en notre contract.

» Je ne sache point d'autres qui vous puissent rien demander. Passez cette vie en paix , louans et craignans Dieu sans cesse; ne faites mal à nul , faites bien à tous sans clistinction de personne. Fuyez l'Ante^Christ, et les inventions et suppôts d'iceluy , qui, sous le nom d'Eglise, gourmandent , brigandent , corrompent et persécutent la vraye Eglise , de laquelle la pierre fondamentale est Jesus-Christ seul, nôtre Sau« veur et Seigneur Dieu , et suivez la sainte parole de point en point , sans y rien ajouter py diminuer Dieu soit avec vous et vous conduise aprez cette vie temporelle a l'éternelle par sa sainte grâce , comme je le supplie au nom de Jésus son fils nôtre Sauveur , bientôt me faire jouir d'icelle , prenant garde a ses miséricordes , et non a mes mérites. Ainsi soit-il. »

Ainsi signé, Jag. de Cujas.

Ce testament n'a pas de date particulière , mais

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il a été fait peu avant la moît du testateur, qui est arrivée , non le 5 des nones de septembre i Bgo, comme le dit la notice qui précède son testament , dans l'Histoire de Berry, p. 66 , ni le 25 septembre de la même année, comme le dit Terrasson dans sa Jurisprudence romaine, p. ^6b; mais le jeudi 4 octc^bre de cette même année 1690, à deux heures du matin, ainsi que le porte une note à la suite de son testament , note assez mal rédigée, Car on pourrait prendre cette date pour celle du testam^^nt , tandis que c'est bien celle de la mort, puisque lepitaphe latine , faite par Pierre Pithou son ami, qui avait été gravée sur son tombeau, dit positivement : Degessit iv non. octob. mdxg.

Bien que Gujas eût ordonné par son testament qu'on l'enterrât de la manière laplus simple, on hii fit de» |imér&*lles ipqgnffîques r tous les ordres de la ville y assistèrent, et ses écoliers portèrent eux-mêmes son op^ps jusqu^au lieu de sa sépulture, dans l'église de Si; Pierre LegaiUard^ Twift jouira après, CL Mhreschal, conseiller au piiplement, prononça publiquement son oraison* fmiëbre priés de son tombeau , dans, ki chapelle Sflint-Denis de cette même église , où , p^rla suite^ ^n por^espit fut piacé'pariwsomkvte M* de Gi— bieux , miagistrat de Bpurges»

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noyembre i53g, a rédigé son testament lei.*' novembre 1587, et ( rapprochement asseÈ singulier quant au jour et au mois) est mort à Nogent* sur-Seine, le i." novembre 1596, Il a donc vuj^ comme le célèbre Cujas, son maître et son ami, dont nous venons de parler , toutes les fureurs de la ligue. Mais plus heureux que Cujas , il a eu , avant de mourir , la consolation d'en voir le terme, et même il y a contribué en prenant part: à cette fameuse Ménipëe qui, dit-on, contribua plus qu'une armée, à frayer le chemin du trône au bon Henri , et à éteindre les derniers feux de la ligue (i). Son testament ne peut pas être mis au rang des singularités dand ce genre, à moins'

{1) La Satyre Ménipëe est une des pièces politico^tté-' raîres les plus ingénieuses, les plus piquantes, les plus extraordinaires qui jamais aient vu. le jour,. Nousfn donnons une description très-détaillée dans notre Histoire littéraire des ouvragés à clef^ ( encore màniiiscrite ).' Nous nous contenterons de dire ici que cette sàtjné^à étif ëdhiposée, en commun, par Pierre Le Roy, Pien^YItlièa^ Florent Ghtistien , Jean Passerat , Nicolas Rapf a^ Jaccptts Gillot et GiUe Durant de la Bergerie;. Ces Afes8i««m*fe réunissaient chez Jacques Gillot, conseiller-clerc âvkpal^ lement , et chanoine de la sainte chapelle ; il logeait 4ans' une petite rue qui alors allait du quai de» Orf&vihâ^ à rhôtel du prenûer président; et, chose assez rèmnrqmibie, c'est que Boileau est né, dît-on , dans la même chambre où l'ingénieuse satyre du Catholicoji a été faite. Pierre Pithou n'est pas celui des .différens auteurs que nous venons de citer, qui a eu la moindre part à cette Satyre ; il a composé la dernière harangue , celle de M. Daubray pour le tieiv-^état. Cette pièce est la plus longue et la pins judicieilBe. !lL*&ràtein*, aiptès avoir faitie récit de tous tes

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que l'on ne r^arde comme singularité l'exprès- 8k>n la plus admirable des sentimeus de \ertu , de justice, de candeur, de probité et de vrai^ patriotisme , dont puisse être animé un bon cir toyen dans des temps de troubles et de révolution. Aussi Ton peut dire de cet acte ce que Pline le jeune (1. YIII, ép. 18) dit d'un certain TuUus : Quo laudabilius testamentum est qtiod pietiWj fides, fudor icripêit : in qtw denique omnibus afpnUatibus pro cujusque officio graiia relata est. Sincère ad« mirateur de tputes les qualités dont était doué le vénérable Pithou , nous n'avons pu lire son testament sans un plaisir et môme sans un attendrissement qui, nous le pensons, sera partagé par toutes les âmes sensibles. Ne trouve-t-on pas un certain charme à voir la vertu luttant contre toutes les passions au milieu des calamités publiques , et dans la conviction de sa propre force , faire elle-même son apologie , sans que l'on songe à la taxer de présomption, et sans qu'on puisse s*cmpécher de l'admirer! C'est ce qui nous a toujours fait regarder le testament de P. Pithou comme im morceau curieux ; et à ce titre , nous croyons pouvoir, non-seulement le réunir à notre recueil, mais pouvoir lui assigner l'une des pre-

excèset déportcmens des chefs de la ligue, dit qu'il n'y a que deux moyens de rétablir le royaume , c'est de reconiialtre Hetiri de Bourbon et de fiJve la paix. V. l!édUioq^ de la Satyre Ménipée de Ratisbonne , Kcvnier ( JBraxelies , Feppens), 1711,3 vol. in-8.*, tom. I, pp. 106—193. Il £aiut se rappeler que ceUe satyre a été foite en i5^, et que l'entrée de Henri lY à Paris n'eut Ueu que le 22» mars i5^.

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mières places parmi leê testameiiB remarquables. Ce testament a été rédigé en latin ; mais il en existe plusieurs traductions firançaises , a88es.ànciennes, entre autres celle deGrosley, quira inséré en latin et en français dans sa f^ie de$ frirei Pi^ thou, Paris, 1756, 2 vol. in-iâ, tom. II, pjl. 88 — 102. Nous avions consulté sa traduction aiÉm que les autres , et nous en avions pirofîté pour tâcher de rendre le plus littéralement possible dans notre langue , la pensée de Fauteur. Notre travail était terminé , lorsque nous est parvenHip une nouvelle traduction faite par M. Patris de Breuil, résidant à Troyes , et membre associé de i'académiè de Dijon; elle est insérée dans son

TESTAMENTUM PÉTRI PITH^I.

« In nohine Domini. Aiien.

9 I. Moribus valdè corruptis ac pravis , saeculo » infelicissino, quantum in me fuit, fidem servavi.

» II. Amicos ex animo amavi et colui. Inimicos > benefactis vincere aut contemnere , quÀm ul« 9 cisci, malui.

i> III. Gonjugem ut meipsum habui. Liberis » parùm indulsi , famulis ut hominibus usus sum.

» ly. Yitia sic odi in meis , ut virtutes in ex- 1 ternis vel hostibus reveratus sim.

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