‹ Choix de testamens anciens et modernes, remarquables par leur importance, leur singularité ouChapitre 80 sur 96 · DE MADAME DU PUIS · texte numérisé non relu

DE MADAME DU PUIS

et légué, et qu'ils sonnent pendant quatre heures , et on leur donnera cent sous une fois payés.

» Je vous prie très-humblement, Monseigneur révoque de Meaux, de prendre le soin de recommander à M]\l. vos aumôniers et chanoines, d'avoir soin de ma petite ferme et de mes terres , afin que cela dure autant que le monde vivra.

» Je vous prie. Monsieur de la Perrière, quand vous m'aurez mise dans mon repos, vous manderez les Dames et Messieurs à qui j'ai fait ces petits présens, et vous les leur donnerez en main propre.

» Je donne et lègue à Jeanneton qui m'allait quérir de l'eau de fontaine aux Petites-Maisons, et je prie M. de la Ferrière de lui donner tous les mois dix sous; et après vous en trouverez d'autres pauvres femmes, qui seront bien aise d'avoir les dix sous par mois. leur vie durant.

» Je veux que M. de la Ferrière habille maître Jacques, qui vend del'eau-de-vie auprès de moi. C'est un grand homme, qui n'est point mal fait ; il en faut choisir tant hommes que garçons, que femmes que filles^ des mieux faits et bien droits, qui ne soient tordus, ni bossus, ni aveugles, ni galeux ; il y en a tant à Paris à choisir.

» Je veux que l'on habille pia commère Jeanne , celle qui me donnait du lait d'ânjesse, et son mari ; ce sont trois gens qui ne sont pas mal faits. Il ne faudra plus que vingt-un pauvres, à qui Ton donnera à chacun trois livres. Ce pauvre

maître Jacques est tout nu. Je yeux que l'on vende mes habits.

» Les Messieurs de FHôtel-Dieu de Rheims m'ont ruiné , ils m'ont tout pris mon préciput ; ils ont enjôlé M. Dupuis, ils lui ont fait faire quatre ou cinq donations... Pour mon douaire, ils voulaient me le faire perdre; je Fai gagné au Châtclet ; ils portèrent leur procès à un nommé Guillaume qui est de Rheims , qui m'a fait perdre mon douaire. Il y a des servantes qui ont plus de cent francs de douaire , et ils ne m'en donnent pas tant.... K 'est-ce pas une chose horrible, de ruiner une pauvre femme comme moi , qui avais acquis tout ce bien-lâ par mes soins et mes veilles ! M. Guillaume, méchant juge, qui me fait perdre mon douaire de deux mille livres de rente , et me condamne à tous les dépens du Châtelet et de la Cour ! Je vous dis que ma sentence me coûta trente-six louis. Vous êtes un juge abominable, Monsieur Guillaume mon rapporteur; vous êtes un très-mauvais juge; vous en répondrez devant Dieu , et Dieu ne vous pardonnera jamais de ne me pas faire justice, méchante ame de Guillaume, de m'ôter tout mon bien, traître que vous êtes; et votre secrétaire aussi, Thypocrite qu'il est , qui a eu bien de mon argent , l'infâme qu'il est, le traître, le barbare. O méchant juge de Guillaume ! ame noire, cruel, vous ne craignez point Dieu ; vous serez jugé un jour, et Dieu ne vous pardonnera jamais. Il m'en a coûté deux mille francs de dépens. Voleur de juge Guillaume ! des dépens 1 infâme juge !

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Enfin ils m'ont tout ôté ; cela crie veangeancc ! C'est une chose horrible de me laisser mourir de faim ; traîtres d'administrateurs de l'Hôtel-Dieu de Rheims , de m'ôter tout mon bien ; il me le faut restituer, ou vous n'irez pas en paradis ; car eussiez-vous quantité d'enfans de lignée en lignée, je ne leur donnerai jamais mon bien, et je veux que l'on me le restitue ; autrement vous serez damnés. Dieu l'a dit. Il ne faudrait jamais donner à Messieurs de l'Hôtel-Dieu de Rheims, rien du tout. N'eût-il pas mieux été ( elle parle de M. Dupuis son mari ) de considérer une femme et des neveux , enfans de sa propre sœur , gens de qualité , que tout donner à l'Hôtel-Dieu de Rheims , et à une servante ? On n'est pas esclave ; il fallait donner un peu à l'un et un peu à l'autre : cela eût mieux été. l\ emmena une Lorraine que j'avais retirée par charité, qui était fort laide ; elle s'appelait Marguerite. Il l'emmena à la campagne dans notre maison ; elle n'était pas mariée , et après qu'il en eut eu une fille qui avait plus de six ans, il vint un jardinier qui épousa sa servante Marguerite. Voilà la naissance de la fille ; elle lui ressemble fort, c'était tout 5on visage, et le corps, et la taille de même.

Item y je donne et lègue à Jeanne, ma commère , quinze francs une fois payés , afin qu'elle prie Dieu pour moi. Je veux qu'ils portent le deuil de moi, un an durant, le mari et la femme, et qu'ils suivent mon corps. C'est elle qui m'a donné de bon lait d'ânesse. »

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Elle finit par la disposition suivante :

« INIcole Pigeon prendra mes deux chats, et M."** Calonge les ira voir quelquefois s'il lui plaît. M. de la Perrière lui donnera pour les deux chats trente sous par mois ; s'il n'y en a qu'un , c'est quinze sous par mois, ^tg-ne' Jeanne Félix. Ce que je veux être exécuté. Fait à Paris , dans ma maison, rue St. -Dominique, faubourg St. -Germain, le premier jour de mai 1 67 1 . Signé Jeanne Félix. »

Tel est le testament de M. "* Dupuis. Elle l'avait accompagné d'un mémoire composé d'observations adressées à différentes personnes qu'elle voulait que Ton invitât à l'ouverture et à la lecture de son testament. Ce mémoire est encore plus ridicule que le testament à la suite duquel il a été imprimé. Nous en allons donner quelques fragmens , en y changeant certains mots que la décence de nos mœurs actuelles ne permet plus d'employer dans le langage. Elle s'adresse d'abord à M. de la Ferrière son exécuteur testamentaire.

« Je vou^ prie de lire devant tout le monde les informations faites contre de Sacy (son gendre) ; c'est un infâme, un meurtrier , un barbare ; il a donné quatre fois du mal à ma fille

ù M. Daquin (1) ma dit que ma fille avait eu plus que le mal en question. J ai tiré Sacy deux fois de prison ; je lui ai donné 18,000 livres ; il m'a ruinée ; c'est un traître. . . Vous lirez devant toutes les Dames qu'il dit que je suis la cause de

(1) Antoine Daquin fut premier médecin de Louis XIV, Il est mort en 1696, à Vicljy.

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la mort de mon mari et de mon fils , et on verra le contraire de cet infâme de Sacy. Il faut restituer , traître de Sacy , voleur infâme î tu es un démon pire que FAntechrist. Lisez tout à loisir , Monsieur, et voyez comme il a volé Tenfant. 11 ne faut pas lire les lettres , mes mémoires et informations, devant moines ni prêtres; vous ne prendrez que des Dames et Messieurs de vos amis. »

Elle s'adresse à une Demoiselle.

« Je vous défends de venir chez moi, je vous ai donné un manteau de taffetas , doublé de ouatte , une jupe de brocart , des rubans couleur de feu et jaune ; vous étiez mal habillée , et comme un haillon, comme une puante , une vilaine , une infâme ; ceux qui vous ont donné à cause de vos beaux yeux et de votre petite bouche étaient aveugles (i) »

C'est sans doute de cette Demoiselle qu'il est question dans la lettre suivante ^ adressée à un abbé.

t Je vous prie de voir la lettre que j'écris à Mademoiselle, c'est une furie d'enfer ; je ne veux point qu'elle passe devant ma porte ; c'est une effrontée Elle est bien hardie de se

(i) Nous supprimons ici certains détails qui, sans être licencieux , sont cependant tellement ignobles , que nous ne concevons pas comment M. l'abbé Mercier de Saint-Léger a pu les conserver dans le recueil A. B. C; c'était sans doute pour faire voir jusqu'où l'extravagance et la folie peuvent aller dans certaines tètes, et pour qu'à l'avenir on fût préservé de pareilles incartades.

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mettre dans mon fauteuil ; il n'y a que des princesses, des duchesses et des comtesses qui s y mettent.

» Je vous prie de ne point laisser entrer vos laquais chez moi ; toutes les Dames en sont scandalisées ; car ils font des p.., épouvantables, je n'aime point ce parfum-là. Je vous prie que l'on ne me mette pas sur la paille ; je veux toujours être dans mon lit après ma mort, car je ne veux pas que mon testament et les papiers de ma ca^ sette soient sous le scellé »

Ce qui suit regarde la Marguerite dont il est déjà question dans le testament,

« Margot la bien coiiTée , tu m'as pris mes balances d'argent , rends-moi mes balances , car tu les, as prises quand M. Dupuis t'a menée en notre maison de campagne. Tu n'avais pas plus de six ans quand le jardinier vint au logis. On te connaît à la taille. »

Elle s'adresse à M, de la Perrière.

« Mémoire de ma naissance et de ma conduite daté du 1." mai 1671. Ma mère était cjousine de la femme de M. le président ; c'était un homme bien venu du roi Henrî-le-Grand. Mon père aimait bien à jouer des instrumens et du luth. J'en jouais admirablement bien. Ma fille était bien faite, bien blanche, d'une taille bien déliée; elle jouait de toutes sortes d'instrumens et de la harpe à merveilles. Je veux que ce mémoire soit lu à Messieurs et Dames. M. Dupuis (son mari) a écrit qu'il nie faudrait enfermer. C'est toi , infâme que tu es ! Je veux qu'on lise les informa-

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tîons, mon testament, et tous les papiers qui sont dans ma boite. »

Elle finît son mémoire comme son testament y par le tendre objet de ses affections j c'est-à-dire j par recommander ses chats.

« Je prie Mademoiselle Bluteau, ma sœur ^ et M.""" Calonge ma nièce , d'avoir soin de mes chats. S'ils sont deux, il faudra leur donner trente sous par mois, afin qu'on les nourrisse bien. On leur donnera deux fois du potage à la chair, de même que nous en mangeons ; mais il faut donner séparément, chacun sur ime assiette.

Il faut que le pain ne soit pas coupé en soupe ; il faut le mettre en gros morceaux comme de petites noix : autrement ils ne le mangeraient pas. Quand on leur a mis du bouillon du pot, et que le pain trempe, on met un peu de chair menue dans le potage, on le couvre bien, on le laisse mitonner jusqu'à ce qu'il soit bon à manger. S'il n'y a qu'un chat , il ne lui faudra que la moitié de Targent

» Nicole-Pîgeon prendra mes deux chats et en aura bien soin. M."' de Calonge ira les voir (i). »

(i) M."* Dupuîs n'est pas la première qui a donné des marques d'affeclion à ses chats, dans un testament. Drexelîus, dans son Avant-coureur de l'éternité que nous avons déjà eu occasion de citer, dit , p. 241 9 * qu'il s'est » vu une femme qui a laissé à son chat cinq cents écus » par testament , pour lui tenir toujours bon ordinaire. » Quœ feli suce testamento legavit quingentos philippeos, vide- • Ucetut honestâ sempermensâ frueretur, » L'auteur s'écrie :

Z^jl\ testament

11 est bien temps de finir ces extraits de balivernes, qui prouvent que M.°** Dupuis était une femme sans éducation, mais d'une imagination vive, ardente, mobile, disant tout ce qui lui

Quelle folie ! et il a raison. Nous verrons par la suite Grosley partager la même folie ; il n'oublie point ses chats dans son testament. M. Patrîs de Breuil nous apprend que « Grosley avait eu de tout temps une affection particulière pour cet animal domestique. » Dans sa jeunesse , il s'était fait peindre caressant un petit chat. Ce tableau est en la possession de son légataire. Il se proposait de dédier l'un de ces derniers ouvrages à Mlmi , sa cliate favorite , et il avait même composé Tépître dédicatoire que voici : « A qui puis-je mieux dédier ce » dernier travail, qu'à la compagne inséparable et à » l'unique confidente de mes travaux ? Vous l'offrir, c'est » sacrifier à la beauté , aux grâces relevées de ce que la » souplesse, le caprice, une douce fierté ont de plus » piquant. » Il n'est point de belle dame qui n'eût été flattée d'une pareille dédicace, au caprice près, que les belles dames n'ont pas. Et au moyen de ce que le nom dà Mimi n'était indiqué que par la lettre initiale , le plus galant cavalier y eût été pris lui-même. (V. le Parallèle des testamens des frères Pithou, Grosley ^ etc. , par M. Patris de Breuil, 1816, /n-S.", p. 17. )

Nous avons trouvé quelques questions assez singulières sur les chats dans un ouvrage très-érudit , intitulé Diatribe medicO'Seria de morbis bib liais, etc., à Christiano JVarlizio. Witembergae, 17149 P^t» m-8.", pp. 386 — 389. L'auteur demande car fêles fœminœ in congressu tant vehementer ululent ? et ensuite , cur fêles de nocte clariùs videant? La solution de ces questions est hors de notre sujet; nous citerons seulement un trait de l'affection de Mahomet pour les chats , que nous fournit le même auteur : le prophète ne les aurait sans doute pas oubliés dans son testament s'il en eût fait un. Voici le trait raconté

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venait à l'esprit , sans ordre , sans suite et sans réflexion. Il est surprenant que Tçn ait son'gé â faire valoir un testament comme le sien , qui est plutôt un acte de délire que de dernière volonté.

par "Warlizîus. Mahometes , dit-il , felem in deliciis habuit : quœ cùm super manicam ejus obdormivisset , et tempus esset rem sacrant peragendi , maluit ille manicam abscijidere, quàm feli turbare somnium , annotante Ursino in Analect. sacr, p, 441 • < Mahomet aimait tellement un chat, qu'un jour que cet animal dormait sur sa manche, le moment d'aller à la prière étant arrivé", le prophète aima mieux couper sa manche que de troubler le sommeil de son chat. V. les Analectes sacrés d'Ursiu, p. t\l\\, » C'est sans doute de là que les Mahométans poussent jusqu'à la superstition le soin qu'ils prennent des chats abandonnés.

Le même Warlizîus, parlant de la facilité avec laquelle la rage peut se communiquer aux chats, cite un couvent de moines dont tous les religieux périrent par suite de leur afl^ction pour ces animaux qu'ils avaient continuellement'sur leiu* table et dans leui*s lits. L'un de ces chats devint enragé, communiqua le venin aux autres, qui, ayant mordu les moines , firent subitement du couvent un vrai tombeau , tous les religieux étant morts dans des accès de rage. -(V. Ma.thioli, liv. VI , iîi Dioscorid., C. 25.)

Pour revenir plus particulièrement à notre sujet , nous dirons que les chiens ont aussi partagé avec les chats l'honneur d'être mentionnés dans des lestamens. Le docteur Christian , doyen de la faculté de droit à Vienne ( en Autriche) , a, par son testament, légué une somme de 6,000 florins pour l'entretien de ses trois chiens. Mais après leur mort , la somme a dû être réunie aux fonds de l'université de Vienne.

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