LIVRE IL
ter à celui qui l'a vendu. Les Égyptiens célè* brent le reste de la fête de Bacchus, excepté le sacrifice des porcs , à peu près de la même manière que les Grecs; mais au lieu de Phalles, ils ont inventé des figures d'environ une coudée de haut, qu'on fait mouvoir par le moyen d'une corde. Les femmes portent dans les bourgs et les villages ces figures , dont le membre viril n'est guère moins grand que le reste du corps, et qu'elles font remuer. Un joueur de flûte marche à la tête ; elles le suivent, en chantant les louanges de Bacchus. Mais pourquoi ces figures ont-elles le membre viril d'une grandeur si peu proportionnée , et pourquoi ne remuent-elles que cette partie? On en donne une raison sainte; mais je ne dois pas la rapporter.
XLIX. Il me semble que Mélampus , fils d'Amythaon , avait dès-lors même une grande connaissance de celte cérémonie sacrée. C'est lui , en effet, qui a instruit les Grecs du nom de Bacchus, des cérémonies de son culte, et quia introduit parmi eux la procession du Phalle. Il est vrai qu'il ne leur a pas découvert le fond de ces mystères ; mais les sages qui sont venus après lui en ont donné une plus ample explication.
C'est donc Mélampus qui a institué la procès* sion du Phalles que l'on porte en l'honneur de Bacchus , et c'est lui qui a instruit les Grecs des cérémonies qu'ils pratiquent encore aujourd'hui.
Mélampus est, à mon avis , un sage qui s'est rendu habile dans l'art de la divination. Instruit par les Egyptiens d'un grand nombre de cérémonies, et» entre autres, de ce qui concerne le culte de Bacchus , ce fut lui qui les introduisit dans la Grèce, avec quelques légers changements. Je n'attribuerai point en effet au hasard la ressemblance qu'on voit entre les cérémonies religieusesdes Egyptiens et celles que les Grecs ont adoptées. Si cette ressemblance n'avait pas d'autre cause , ces cérémonies ne se trouveraient pas si éloignées des mœurs et des usages des Grecs ,etd'ailleurs elles n'auraient pas été nouvellement introduites. Je ne dirai pas non plus que les Égyptiens aient emprunté des Grecs ces cérémonies ou quelque autre rit : il me semble bien plutôt que Mélampus apprit ce qui concerne le culte de Bacchus par le commerce qu'il eut avec les descendants deCadmusde Tyr» et
HISTOIRE D'HÉRODOTE
avec ceux des Tyriens de sa suite q.ui vinrent de Pbënicie dans cette partie delà Grèce qu'on appelle aujourd'hui Bëotie.
L. Presque tous les noms des dieux sont ve» nus d'Egypte en Grèce. II est très-certain qu'ils nous viennent des Barbares : je m'en suis convaincu par mes recherches. Je crois donc que nous les tenons principalement des Égyptiens. En effet , si vous exceptez Neptune , les Dioscures, comme je Tai dit ci-dessus, Junon, Yesta , Thémis , les Grâces et les Néréides » les noms de (ous les autres dieux ont toujours été connus en Egypte. Je ne fois , à cet égard , que répéter ce que les Égyptiens disent eux-mêmes. Quant aux dieux qu'ils assurent ne pas connaître, je pense que leurs noms viennent des Pélasges ; j'en excepte Neptune , dont ils ont appris le nom des Lybiens; cardans les premiers temps, le nom de Neptune n'était connu que des Lybiens , qui ont toujours pour ce dieu une grande vénération. Quant à ce qui regarde les héros, les Égyptiens ne leur rendent aucun honneur funèbre.
LI. Les Hellènes tiennent donc des Égyptiens ces rits usités parmi eux , ainsi que plusieurs autres dont je parlerai dans la suite ; mais ce n'est point d'après ces peuples qu'ils donnent aux statues de Mercure une attitude indécente. Les Athéniens ont pris les premiers cet usage des Pélasges ; le reste de la Grèce a suivi leur exemple. Les Pélasges demeuraient en effet dans le même canton que les Athéniens, qui, dès ce temps-là, étaient au nombre des Hellènes , et c'est pour cela qu'ils commencèrent alors à être réputés Hellènes eux-mêmes. Quiconque est initié dans les mystères des Gabires, que célèbrent les Samothraces, comprend ce que je dis ; car ces Pélasges, qui vinrent demeurer avec les Athéniens, habitaient auparavant la Samothrace, et c'est d'eux que les peuples de cette ile ont pris leurs mystères. Les Athéniens sont donc les premiers d'entre les Hellènes qui aient appris des Pélasges i à faire des statues de Mercure dans l'état que nous venons de représenter. Les Pélasges en donnent une raison sacrée , que l'on trouve expliquée datis les mystères de Samothrace.
■ Ces Pélasges sont probablement ceux qui s'établirent dans l'Aitique 1209 avant notre tre, et qui en furent chassés Il 62 ans avant la mfme ère.
LD. Les Pélasges sacrifiaient autrefois aui^ dieux toutes les choses qu'on peut leur offrir, comme je l'ai appris à Dodoue , et ils leur adressaient des prières; mais ils ne donnaient alors ni nom ni surnom à aucun d'entre eux , car ils ne les avaient jamais entendu nommer. Us les appelaient dieux en général, à cause de l'ordre des différentes parties qui constituent l'univers , et de la manière dont ils l'ont distribué. Ils ne parvinrent ensuite à connaître que fort tard les noms des dieux lorsqu'on les eut apportés d'Egypte; mais ils ne surent celui de Bacchus que long-temps après avoir appris ceux des autres dieux. Quelque temps après , ils allèrent consulter sur ces noms l'oracle de Dodone. On regarde cet oracle comme le plus ancien de la Grèce , et il était alors le seul qu'il y eût dans le pays. Les Pélasges ayant donc demandé à l'oracle de Dodone s'ils pouvaient recevoir ces noms qui leur venaient des Barbares, il leur réponditqu'ilsle pouvaient. Depuis ce temps-lù , ils en ont fait usage dans leurs sacrifices; et,' dans la suite, les Grecs ont pris des Pélasges ces mêmes noms.
LHL On a long-temps ignoré l'origine de chaque dieu, leur forme , leur nature, et s'ils avaient tous existé de tout temps : ce n*est, pour ainsi dire, que d'hier qu'on le sait. Je pense en effet qu'Homère et Hésiode ne vivaient que quatre cents ans avant moi. Or, ce sont eux qui, les premiers, ont décrit envers la théogonie, qui ont parlé des surnoms des dieux, de leur culte, de leurs fonctions, et qui ont tracé leurs figures ; les autres poètes , qu'on dit les avoir précédés , ne sont venus , du moins à mon avis , qu'après eux. Ce qui regarde les noms et l'origine des dieux, je le tiens des prêtresses de Dodone ; mais , à l'égard d'Hésiode et 'd'Homère , c'est mon sentiment particulier.
LIV. Quant aux deux oracles, dont l'un est en Grèce et l'autre en Lybie, je vais rapporter ce qu'en disent les Égyptiens. Les prêtres de Jupiter Thebéen me racontèrent que des Phéniciens avaient enlevé à Thèbes deux femmes consacrées au service de ce dieu ; qu'ils avaient ouï dire qu'elles furent vendues pour être transportées, l'une en Lybie, l'autre en Grèce , et qu'elles furent les premières qui établirent des oracles parmi les peuples de ces
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deux pays. Je leur demandaiooininent ils avaient * acquis ces connaissances positives : ils me répondirent qu'ils avaient long-temps cherché ces femmes sans pouvoir les trouver; mais que , depuis , ils en avaient appris ce qu'ils venaient de me raconter.
LV. Les prétresses des Dodonéens rapportent qu'il s'envola de Thèbes en Egypte deux colombes noires ; que Tune alla en Lybie » et Tantre chez eux ; que celle-ci, s*étant perchée sur un chêne , articula , d'une voix humaine : que les destins voulaient qu'on établît en cet endroit un oracle de Jupiter ; que les Dodonéens ^ regardant cela comme un ordre des dieux, rexécutèrent ensuite. Ils racontent aussi: que la colombe qui s'envola en Lybie commanda aux Lybiens d'établir l'oracle d'Am- Dion , qui est aussi un oracle de Jupiter. Yoilà œ que me dirent les prêtresses des Dodonéens» dont la plus âgée s'appelait Preuménia , celle d*après Timaréié» et la plus jeune, Micandra. Leur récit était confirmé par le témoignage du reste des Dodonéens , ministres du temple.
LVI. Mais voici mon sentiment à cet égard : s'il est vrai que des Phéniciens aient enlevé ces deux femmes consacrées aux dieux , et qu'ils les aient vendues, Tune pour être menée en Lybie, l'autre pour être transportée en Grèce, je pense que celle-ci fut vendue afin d'être condalte <lans le pays des Thesprotiens , qui iait partie de la Grèce actuelle , et qu'on appelait alors Pélasgie ; que , pendant son esclavage , elle éleva sous un chêne une chapelle à Jupiter; car il était naturel que celle qui , dans Thèbes, avait desservi les autels de ce dieu , lui dontiât, dans le lieu où on Tavait transportée , des marques de son souvenir, et qu'ensuite elle instituât un oracle, et qu'ayant appris la langue grecque , elle dît que sa sœur avait été vendue par les mêmes Phéniciens, pour être conduite
en Lybie,
LVIL Les Dodonéens donnèrent , à ce qu'il me semble, le nom de colombe à ces femmes , parce qu'étant étrangères, elles parlaient un hogage qui leur paraissait ressembler à la voix de ces oiseaux. Mais, quelque temps après, quand cette femme commença à se faire entendre , ils dirent que la colombe avait parlé ; car , tant qu'elle s'exprima dans ime langue éuangère , elle leur parut rendre des sons sem-
BÉROnOTB.
blables à ceux des oiseaux. Gomment, en effet, pourrait-il se (aire qu une colombe rendit des sons articulés? Et, lorsqu'ils ajoutent que cette colombe était noire, ils nous donnent à' entendre que cette femme était Égyptienne.
LYIIl. Ûoracle de Thèbes en Egypte, et celui de Dodone, ont entre eux beaucoup de ressemblance. L'art de prédire Favem'r, tel qu'il se pratique dans les temples» nous vient aussi d'Egypte ; du moins est-il certain que les Égyptiens sont les premiers de tous les hommes qui aient établi des fêles ou assemblées publiques, des processions , et la manière d'approcher de la divinité , et de s'entretenir avec elle : aussi les Grecs ont-ils emprunté ces coutumes des Égyptiens. Une preuve de ce que j'avance , c'est qu'elles sont en usage depuis long-temps en Egypte , et qu'elles n'ont été établies que depuis peu chez les Grecs.
LIX. Les Égyptiens célèbrent tous les ans un grand nombre de fêtes, et ne se contentent pas d'une seule. La principale , et celle qu'ils observent avec le plus de zèle, se lait dans la ville de Buhastis , en l'honneur de Diane ; la seconde, dans la ville de Busirîs, en l'houneur d'Isis. Il y a dans cette ville, qui est située au milieu du Delta, un très-grand temple consacré à cette déesse. On la nomme en grec Déméter *, La fête de Minerve est la troisième ; elle se fait à Saîs. On célèbre la quatrième à Héliopolis , en l'honneur du soleil ; la cinquième a Buto , en l'honneur de Latone ; la sixième enfin à Paprémis, en l'honneur de Mars.
LX. Voici ce qui s'observe en allant à Bubastis : on s'y rend par eau, hommes et femmes pêle-mêle et confondus les uns avec, les autres; dans chaque bateau, il y a un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe. Tant que dure la navigation , quelques femmes jouent des castagnettes , et quelques hommes de la flùle; le reste, tant hommes que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu'on passe près d'une ville , on fait approcher le bateau du rivage. Parmi Ie;s femmes, les unes continuent à chanter et a jouer des castagnettes , d'autres crient de toutes leurs forces et disent des injures à celles de la ville; celles-ci se mettent k danser, et celles-là , se tenant debout, retrouv
> Terre -Mère. Cérès,
HISTOIRE D^HÉRODOTE
sent indécemment leurs robes. La même chose s'observe à chaque ville qu*on rencontre le long du fleuve. Quand on est arrivé à Bubastis , on célèbre la fêle de Diane , en immolant un grand nombre de victimes ; et l'on fait à cette fête une plus grande consommation de vin que dans tout le reste de Tannée, car il s'y rend , au rapport des habitants, sept cent mille personnes, tant hommes que femmes, sans compter les enfants.
LXI. J'ai déjà dit comment on célébrait à Bosiris la fête d'Isis. On y voit une multitude {Prodigieuse de personnes de l'un et de Fautre sexe, qui se frappent et se lamentent toutes après le sacrifice; mais il ne m'est pas permis de dire en l'honneur de qui elles se frappent. Tous les Gariens qui se trouvent en Egypte, se distinguent d*autant plus dans cette cérémonie , qu'ils se découpent le front avec leurs épées ; et par là il est aisé de juger qu'ils sont étrangers , et non pas Égyptiens.
LXII. Quand on s'est assemblé à Saîs pour y sacrifier pendant une certaine nuit, tout le monde allume en plein air des lampes autour de sa maison : ce sont de petits vases pleins de sel et d'huile, avec une mèche qui nage dessus, et qui brûle toute la nuit. Cette fête s'appelle la fête des lampes ardentes. Les Égyptiens, qui ne peuvent s'y trouver, ayant observé la nuit du sacrifice , allument tous des lampes : ainsi ce n'est pas seulement à Sais qu'on en allume , msiis par toute l'Egypte. On apporte un^ raison sainte des illuminations qui se font pendant cette nuit , et des honneurs qu'on lui rend.
LXI II. Ceux qui vont à HéliopoUs et h Buto se contentent d'offrir des sacrifices. A Paprémis , on observe les mêmes cérémonies , et on ftit les mêmes sacrifices que dans les autres villes ; mais, lorsque le soleil commence abaisser, quelques prêtres, en petit nombre, se donnent beaucoup de mouvement autour de la statue de Mars, tandis que d'autres, en plus grand nombre, armés de bâtons, se tiennent debout à l'entrée du temple \ On voit vis-àvis de ceux-ci plus de mille hommes confusément rassemblés , tenant chacun un bâton à la main , qui viennent pour accomplir leurs vœux. La statue est dans une petite chapelle de bois
' G'«t le Testibnle du temps. Il le nomme ploi bat
doré. La veille de la fête, on la transporte dans une autre chapelle.(Les prêtres, qui sont restés en petit nombre autour de la statue , placent cette chapelle , avec le simulacre du dieu , sur un char à quatre roues , et se mettent à le tirer. Ceux qui sont dans le vestibule les empêchent d'entrer dans le temple ; mais ceux qui sont vis-à-vis, occupés à accomplir leurs vœux, venant au secours du dieu, frappent les gardes de la porte, et se défendent contre eux. Alors commence un rude combat à coups de bâtons : bien des têtes en sont fracassées ; et je ne doute pas que plusieurs ne meurent de leurs blessures , quoique les Égyptiens n'en conviennent pas.
LXIV. Les naturels du pays racontent qu'ils ont institué cette fête par le motif suivant : la mère de Mars demeurait dans ce temple. Celui-ci qui avait été élevé loin d'elle , se trouvant en âge viril , vint dans l'intention de lui parler. Les serviteurs de sa mère, qui ne l'avaient point vu jusqu'alors , bien loin de lui permettre d'entrer , le chassèrent avec violence ; mais étant revenu avec du secours qu'il alla chercher dans une autre ville, il maltraita les serviteurs de la déesse, et s'ouvrit un passage jusqu'à son appartement : c'est pourquoi on a institué ce combat en l'honneur de Mars, et le jour de sa fête.
Les Égyptiens sont aussi les premiers qui , par un principe de religion , aient défendu d'avoir commerce avec les femmes dans les lieux sacrés , ou même d'y entrer après les avoir connues, sans s'être auparavant lavés. Presque tous les autres peuples, si Ton excepte les Égyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes dans les lieux sacrés , ou bien , lorsqu'ils se lèvent d'auprès d'elles , ils y entrent sans s'être lavés. Ils s'imaginent qu'il en est des hommes comme de tous les autres animaux. On voit , disent-ils , les bêtes et les différentes espèces d'oiseaux s'accoupler dans les temples et les autres lieux coqsacrés aux dieux; si donc cette action était désagréable à la Divinité, les bêtes même neTy commettraient pas. Voilà les raisons dont les autres peuples cherchent à s'autoriser; mais je ne puis les approuver.
LXV. Entre autres pratiques religieuses, les Égyptiens observent scrupuleusement ceUe»*
Èl'TERt>Ë. - LIVRE
d. Qtiéiqiié lenr pats tonche à là Lybie , on y ToH cependant peo d'animaux ; et ceux qu'on y rencontre , sauvages ou domestiquer , oo les regarde comme sacrés. Si je voulais dire pourquoi ils les ont cousacrés, je m'engagerais dans on discours sur la reUgion et les choses divines : or , j'éviie surtout d'en parler ; et le peo qoe j'en ai dit jusqu'ici , je ne l'ai (ait qae parce que je m'y suîï trouvé forcé. La loi leur ordonne de notirrir les bétes ; et , parmi eox, il y a un certain nombre de personnes, tant hommes que femmes , destiné à prendre soin de chaque espèce en particulier : c'est un emploi honorable ; le fils y succède à son père. Cenx qtii demeurent dans les villes , s'acquittent des Yosux qu'Us leur ont faits. Voici de quelle manière : lorsqu'ils adressent leuk*s prières au dieu auquel chaque animal est consacré , et qu'ils rasent la tête de leurs enfants , OQ toat entière, ou à moitié, ou seulement le tiers , Ils mettent ces cheveux dans un des bassins d'mae balance, et de l'argent dans l'autre. Qaand l'argent a fait pencher la balance , ils le donnent à la femme qui prend soin de ces ahimaux : elle en achète dés poissons qu'elle eoope par morceaux, et dont elle les nourrit. Si Ton tue quelqu'un de ces animaux de dessein prémédité, on est puni de mort; si on Ta féh ÎBvolontairement, on paie l'amende qu*il platt aax prêtres d'imposer ; mais, si Ton tue, qjiéme sans le vouloir, un ibis ou un épervier, on ne pent éviter le dernier supplice.
LXVI. Quoique le nombre des animaux domestiques soit très-grand, il y en aufait encore plus , s'il n'arrivait des accidents aux chais. Lorsque les chattes ont mis bas, elles ne votit plus trouver les mâles. Ceux-ci cherchent leur compagnie ; mais, ne pouvant y réussir, ils ont recours à la ruse. Ils enlèvent adroiteihent aux aères leurs petits , et les tuent sans cependant m recevoir aucun dommage. Les chattes les ayant perdus , comme elles désirent en avoir (Tantres , parce que cet animal aime beaucoup ses petits , elles vont chercher les mâles. Lors- <|i1l survient un incendie , il arrive à ces ani- Baux quelque chose qui tient du prodige. Les Egyptiens, rangés par intervalles, négligent de Teteindre , pour mieux veiller à la sûreté de ces loimaux ; mais les chats , se glissant entre les àomoies , 00 sautant pardessus , se Jettent dans
les flammes. Lorsque cela art*ive , tes Égyptiens en témoignent une grande douleur. Si, dans qudque maison , il meurt un chat de mort naturelle , quiconque Tbabite se rase les sourcils seulement ; mais, quand il meurt un chien, on se rase la tète et le corps entier.
LXVII. On porte dans des maisons sacrées les chats qui viennent à mourir ; et , après qu'on les a embaumés , on les enterre à Bubastis. A l'égard des chiens, chacun leur donne la sépulture dans sa ville , et les arrange dans des caisses sacrées. On rend les mêmes honneurs aux Ichneumons. On transporte à Buto les Musaraignes et les Eperviers , et les Ibis à Hermopolîs; mais les ours, qui ftont rares en Egypte, et les loups, qui n'y sont guère plus grands que des renards, on les enterre dans le Ueu même où on les trouve morts.
LXVin. Passons au crocodile et à ses qualités naturelles. Il ne mange point pendant les quatre mois les plus rudes de l'hiver. Quoiqu'il ait quatre pieds , il est néanmoins amphibie. Il pond ses œufs sur terre , et les y feit éclore ; il passe dans des lieux secs la plus grande partie du jour, et la nuit entière dans le fleuve ; car Teau en est plue chaude que Faîr et la rosée. De tous les animaux que noils connaissons, il n'y en a point qui devienne si grand, après avoir été si petit. Ses œuft ne sont guère plus gros que ceux des oies , et l'animal qui en sort est proportionné à l'œuf; mais insensiblement il croît , et parvient à dix*sept coudées , et même davantage. Il a les yeux du cochon , les dents saillantes , et d'une grandeur proix)rtionnée à celle du corps. C'est le seul animal qui n'ait point de langue; il ne remue point la mâchoire inférieure , et c'est le seul aussi qui approche la mâchoire supérieure de rihfék-ieure. Il a les griffes très-fortes ; et sa peau est teilelbent couverte d*écailles,sur le dos , qu'elle est impénétrable. Le crocodile ne voit point dans l'eau ; mais , à l'air , il a la vue très-perçante. C!omme il vit dans l'eau , il a le dedans de la gueule plein de sangsues. Toutes les bêles , tons les oiseaux le fuient : il n'est en paix qu'avec le trochilus , à cause des services qu'il en reçoit. Lorsque le crocodile se repose sur terre au sortir de l'eau » il a coutume de se tourner pre^quetouyours Vers le côté d'où souffle le séphyre % et de tenir la
* Le vent d'oneit.
HISTOIRE D'HÉRODOTE
gueole ouverte : letrochilust entrant alors dans sa gueule, y mange les sangsues; et le crocodile prend tant de plaisir à se sentir soulagé , qu'il ne lui foit point de mal.
LXIX. Une partie des Egyptiens regardent les crocodiles comme des animaux sacres; mais d'autres leur font la guerre. Ceux qui habitent aux environs de Thèbes et du lac Mœris, ont pour eux beaucoup de vénération. Les uns et les autres en choisissent un qu ils élèvent et qu'ils instruisent à se laisser loucher avec la main. On lui met des pendants d'oreille d'or ou depierre factice , et on lui attache aux pieds de devant de petites chaînes ou bracelets. On le nourrit avec la chair des victimes , et on lui donne d'autres aliments prescrits. Tant qu'il vit» on en prend le plus grand soin ; quand il meurt , on l'embaume et on le met dans une caisse sacrée. Ceux d'£léphantine et des environs ne r^rdent point les crocodiles comme sacrés, et même ils ne se font aucun scrupule d'en manger. Ces animaux s'appellentchampses.LesIoniensleurontdonné le nom de crocodiles, parce qu'ils leur ont trouvé de la ressemblance avec ces crocodiles ou lézards que chez eux on rencontre dans les haies.
LXX. Il y a différentes manières de les prendre. Je ne parlerai que de celle qui parait mé* rîter le plus d'être rapportée. On attache un morceau de porc à un hameçon , qu'on laisse aller au milieu du fleuve, afin d'amorcer le crocodile. On se place sur le bord de la rivière, et l'on prend un cochon de lait en vie , qu'on bat pour le faire crier. Le crocodile s'approche du côté où il entend ces cris; et, rencontrant en son chemin le morceau de porc , il l'avale : le pécheur le tire à lui , et la première chose qu'il fait après l'avoir mis à terre , c'est de lui couvrir les yeux de boue. Par ce moyen il en vient facilementà bout ; autrement il auraitbeaucoup de peine.
LXXI. Les Hippopotames qu'on trouve dans le JNome Paprémites, sont sacrés ; mais dans le reste de l'Egypte , on n'a pas pour eux les mêmes égards. Voici quelle en est la nature et la forme : cet animal est quadrupède ; il a les pieds fourchus, la corne du pied comme le bœuf, le museau plat et retroussé , les dents saillantes , la crinière, la queue et le hennissement du cheval ; il est de la grandeur des plus gros bœuft ; son cuir est si épais et si dur, |
que, lorsqu'il est sec, on 'en fait des javelots.
LXXII. Le Mil produit aussi des loutres. Les Egyptiens les regardent comme sacrées : ils ont la même opinion du poisson qu'on appelle lépidote, et de l'anguille. Ces poissons sont consacrés au Nil. Parmi les oiseaux , le cravau est sacré.
LXXIIl. On range aussi dans la même classe un autre oiseau qu'on appelle Phœnix. Je ne Tai vu qu'en peinture : on le voit rarement; et, si l'on en croit les Héliopolitains, il ne se montre dans leur pays que tous les cinq cents ans, lorsque son père vient à mourir. S'il ressemble à son portrait, ses ailes sont en partie dorées et en partie rouges, et il est entièrement conforme à l'aigle , quant à la figure et à la grandeur. On en rapporte une particularité qui me parait incroyable. II part, disent les Egyptiens , de l'Arabie , se rend au temple du soleil avec le corps de son père , qn'il porte enveloppé dans de la myrrhe , et lui donne la sépulture dans ,ce temple. Voici [de ^ quelle manière : il fait avec de la myrrhe une masse , en forme d'œnf , du poidsqu'il se croit capable déporter , la soulève, et essaie si elle n'est pas trop pesante; ensuite il creuse cet œuf^ y introduit son père, puis il bouche l'ouverture avec de la myrrhe : cet œuf est alors de même poids que lorsque la masse était entière. Lorsqu'il l'a, dis-je, refermé , il le porte en Egypte dans le temple du SoleD.
LXXIV. On voit dans les environs de Thèbes une espèce de serpents sacrés qui ne feit jamais de mal aux hommes : ces serpents sont forts petits, et portent deux cornes au haut de la tête. Quand ils meurent, on les enterre dans le temple de Jupiter, auquel , dit-on , ils sont consacrés.
LXXV. Il y a dans l'Arabie, assez près de la ville de Buto , un lieu où je me rendispour m'imformer des serpents ailés. Je vis à mon arrrivée une quantité prodigieuse d'os et d'épines du dos de ces serpents. Il y en avait des tas épars de touslescôlés, de grands, de moyens et de petits. Le lieu où sont ces os amoncelés , se trouve à l'endroit où une gorge resserréeentredes montagnes , débouche dans une vaste plaine qui touche à celle de l'Egypte. On dit que ces serpents ailés volent d'Arabie en Egypte dès le commencemen tdu printemps ; mais que les Ibis,
'■Il
EUTERPE. — LIVRE IL
albiil à leur reiioonU*e , à l'endroit où ce défilé abootit à la plaine , les empêchent de passer, et les tuent. Les Arabes assurent que c'est en reeQDoaîssaiioe deceservice, que les Egyptiens ont une grande vénération pour ilbis ; et les Egyptiens conviennent eux-mêmes que c'est la rai« son poor laqneQe ils honorent ces oiseaux.
LXXVL II y a deux espèces d'ibis : ceux de la première espèce sont de la grandeur du Grex; leur plomage est extrêmement noir; ils ont les cuisses cx>niine celles des grues, et le bec reooorbé; ils combattent contre les serpents. Ceux de la seconde espèce sont plus communs , et Ton en rencontre souvent : ils ont une partie de la tète et toute la gorge sans plumes ; leur plumage est blanc » excepté celui de la tête, du colade Textrémité des ailes et delà queue, qui est très noir ; quant aux cuisses et au bec, ils les oac de même que l'autre espèce. Le serpent voiaol ressemble, pour la figure, aux serpents aquatiques ; ses ailes ne sont point garnies de phmes; elles sont entièrement semblables à celles de la chauve-souris. En voilà assez sur les animaax sacrés.
LXXVII. Parmi les Egyptiens que j'ai connus, œax qui habitent aux environs de cette paniede TEgypteoù l'on sème des grains, sont sans contredit les plus habiles , et ceux qui, de tous les bommes, cultivent le plus leur mémoire. Voici quel est leur régime : ils se purgent tous les mois pendant trois jours consécutifs , et ils ont grand soin d'entretenir et de conserver leur santé par des vomitifs et des lavements , persuadés qne toutes nos maladies viennent des aliments que nous prenons: d'ailleurs , après les Lybiens , il n'y a point d'hommes si sains et d'un meilleur tempérament que les Egyptiens. Je crois qu'il faut attribuer cet avantage aux saisons qui ne varient jamais en ce pays; car ce sont les variations dans l'air et surtout celles des saisons qui occasionnent les maladies. Leur pain s'appelle cyllestis : ils le font avec de l'épeautre. Comme ils n'ont point de vignesdans leur pays, ils boivent de la bierre; ils vivent de poissons crus séchés au soleil , ou mis dans de la saumure ; ils mangent crus pareillement lescailles, les canards, et quelques petits oiseaux qu'ils ont eu soin de saler auparavant; enfin, à l'exception des oiseaux et des poissons sacrés , ils se nourrissent de toutes les autres espèces qu'ils
ont chez eux, et les mangent ou rAtis ou bouillis. LXXYIII. Aux festins qui se font chez les riches, on porte, après le repas , autour de la salle, un cercueil , avec une figure en bois, si bien travaillée et si bien peinte , qu'elle représente parfaitement un mort : elle n'a qu'une coudée ou deux au plus. On la montre à tous les convives tour à tour, en leur disant : c Jetez • les yeuxsur cet homme, vous lui ressemblerez » après votre mort; buvez donc maintenant, et » vous divertissez».
LXXIX. Contents des chansons qu'ils tiennent de leurs pères, iisn'y en ajoutent point d'autres. 11 y en a plusieurs dontrinsiiiutieu est louable, et surtout celle quise]chante enPhénicie, en Cypre et ailleurs: elle a différents noms chez les différents peuples. On convient généralement que c'est la même que les Grecs appellent Linus , et qu'ils ont coutume de chanter. Entre mille choses qui m'étonuent en Egypte , je ne puis concevoir où les Egyptiens ont pris cette chanson du Linus. Je crois qu'ils l'ont chantée de tout temps. Elle s'appelle en Egyptien Manéros. UsdisaientqueManérosétait fils uniquede leur premier roi; qu'ayant été enlevé par une mort prématurée, ils chantèrent en son honneur ces airs lugubres , et que cette chanson était la première et la seule qu'ils eussent dans les commencemens.
LXXX. Il n'y a parmi les Grecs que les Lacédémoniens qui s'accordent avec les Egyptiens dans le respect que les jeunes gens ont pour les vieillards. Si un jeune homme rencontre un vieillard , il lui cède le pas , et se détourne; et si un vieillardsurvientdans un endroit où se trouve un jeune homme, celui-ci se lève. Les autres Grecs n'ont point cet usage. Lorsque les Egyp* tiens se rencontrent , au lieu de se saluer de paroles , ils se font une profonde révérence, en baissant la main jusqu'aux genoux.
LXXXI. Leurs habits sont de lin , avec des franges autour des jambes : ils les appellent calasiris ; et par dessus il^ s'enveloppent d'une es * pèce de manteau de laine blanche : mais ils ne portent pas dans les temples cet habit de laine; on ne les ensevelit * pas non plus avec cet habit.
■ Les momies sont enveloppées de tMndei de toile de ooton*
HISTOIRE D'HÉRODOTE
les lois de la religion le défendent. Gela est conforme aqx céréinonies Orphiques, que l'on appelle aussi Bacchique^, et qui sont les mêmes que les Egyptiennes et les Pythagoriques. En effet 9 il n*est pas permis d'ensevelir dans un vêtement de laine quelqu'un qui a participé à ces mystères. La raison que l'op en dopne^ est empruntée de la religion*
LXXXIL Entre autres choses qu'ont inventées les Égyptiens» ils ont imaginé à quel dieu chaque mois et chaque jour du mois sont consacrés : ce sont eux qui, en observant le jour de la naissance de quelqu'un, lui ont prédit le sort qui l'attendait, ce qu'il deviendrait, et le genre de mort dont il devait mourir. Les poètes grecs ont fait usage de cette science : mais les Egyptiens ont inventé plus de prodiges que tout le reste des hommes. Lorsqu'il en survient un, ils le mettent par écrit, et observent de quel événement il sera suivi. Si, dans la suite, il arrive quelque chose qui ait avec ce prodige la moindre ressemblance, ils se persuadent que l'issue sera la même.
LXXXIII. Personne en Egypte n'exerce la divination : elle n'est attribuée qu'à certains dieux. On voit en ce pays des oracles d'Hercule, d'Apollon, de Minerve, de Diane, de Mars, de Jupiter; mais on a plus de vénération pour celui de Latone, en la ville de Buto, que pour tout autre. Ces sortes de divinations n'ont pas les mêmes règles ; elles diffèrent les unes des autres.
LXXXIV. La médecine est si sagement distribuée en Egypte, qu'un médecin ne se mêle que d'une seule espèce de maladie, et non de plusieurs. Tout y est plein de médecins. Les uns sont pour les yeux ; les autres pour la tête ; ceux-ci pour les dents; ceux-là pour les maux (le ventre et des parties voisines; d'autres eniin pour les maladies internes.
LXXXy. Le deuil et les funérailles se font de cette manière : quand il meurt uq homme de considération, toutes les femmes de sa maisop se couvrent de boue la tête et même le visage; elles laissent le mort a la maison, se découvrent le sein, et ayant attaché leur habillement avec une ceinture, elles se frappent la poitrine, et parcourent la ville, accompagnées de leurs parentes. D'un autre côté, les hommes attachent de même leurs habits, et se frappçnt
la poitrine ; après cette cérémonie» on porte le corps à l'endroit où on les embaume.
LXXXVI. U y a en Egypte certaines personnes que la loi a chargées des embaumements» et qui en font profession. Quand on leur ap« porte un corps, ils montrent aux porteurs des modèles de morts en bois, peints au naturel. Le plus recherché représente, à ce qu'ils disent, celui dont je me fois scrupiile de dire ici le nom; ils en font voir un second qui est inférieur au premier, et qui ne coûte pas si cher ; ils en montrent encore un troisièn>e qui est au plus bas prix» Ils demandent ensuite suivant lequel de ces trois modèleson souhaitequele niortsoitem* baunié. Après qu*on est convenu du prix, les parents se retirent : les embaumeiirs travaillent chez eux, et voici comment ils procèdent à l'embaumçment le plus jprécieux.
D'abord ils tirent la cervelle par les narines, en partie avec un ferrement recourbé, en partie par le moyen des drogues qu'ils introduisent dans la tête ; ils font ensuite une incision dans le flanc, avec une pierre d'Ethiopie tranchante; ils tirent les intestins par cette ouverture, les nettoient, et les passent au vin de palmier; ils les passent encore dans deç aromates broyés; ensuite ils repiplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle et d'autres parfums, l'encens excepté; puisilsle recousent. Lorsque cela est fini, ils salent le corps, en le couvrant de patrum pendant soixante et dix jours. Il n'est pas permis de le laisser séjourner plus longtemps dans le sel. Ces soixante et dix jours écoulés, ils lavent le corps, et Tenveloppent entièrement débandes de toile de coton, enduites de commi, dont les Egyptiens se servent ordinairement comme de colle. Les parents retirent le corps; ils font faire en bois un étui de forme humaine; ils y renferment le mort, et le mettent dans une ssdle destinée à cet usage ; ils le placent droit contre la muraille. Telle est 1^ manière la plus inagQffique dentbaumer les morts.
LXXXVU. Ceux qui veulent éviter la dépense, choisissent cette auti*e sorte : on remplit des seringue d'une ligueur onctueuse qu'on a tiiée du cèdre; on en injecte le ventre du mort, sans y fsjire aucune indsion, et sans ex^ tirer les intestifis. Quapd on a introduit cette liqueur par ^e fondement, çn le. bouche pour
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empêcher la liqueur injectée de sortir ; ensuite OD sale le corps pendant le temps prescrit. Le dernier jour, on fait sortir du ventre la liqueur iDJectée : elle a tant de force» qu'elle dissout le ventricule et les entrailles, et les entraîne a?€C elle. Le natrum consume les chairs, et il ne reste du corps que la peau et les os. Cette opération finie, ils rendent le corps sans y faire autre chose.
LXXXVin. La troisième espèce d'embaumement n'est que pour les plus pauvres. On JDJecte le corps avec la liqueur nommée surmaîa ; on met le corps dans le natrum pendant soixante et dix jours, et on le rend ensuite à ceux qui l'ont apporté.
LXXXIX. Quant aux femmes de qualité, lorsqu'elles sont mortes, on ne les remet pas sur le champ aux embaumeurs, non plus que celles qui sont belles, et qui ont été en grande considération ; mais seulement trois ou quatre jours après leur mort. On prend cette précaution, de crainie que les embaumeurs n'abusent des corps qu'on leur confie. On raconte qu'on en prit un sur le fait avec une femme morte récemment, et cela sur l'accusation d'un de ses camarades.
XC. Si l'on trouve un corps mort d'un Égyptien ou méaxe d'un étranger, soit qu'il ait été enlevé par un crocodile, ou qu'il ait été noyé dans le fleuye, la ville sur le territoire de laquelle il a étc jeté, est obligée de l'embaumer, de le préparer delà manière la plus magnifique, et de le mettre dans des tombeaux sacrés. II B*est permis à aucun de ses parents ou de ses amis d'y toucher; les prêtres du Nil ont seuls ce privilège ; ils Fensevelissent de leurs propres mains, comme si c*é(£|it quelque chose de plus que le cadavre d*un homme.
XCI. Les Égyptiens ont un grand éloignement pour les coutumes des Grecs ; en un mot, pour celles de tous les autres hommes. Cet eloignement se remarque également dans toute 1 Egypte, excepté à Chemmis, ville considérable de la Thébaide, près de Néapolis, où l'on voit un temple de Persée, fils de Danaë. Ce temple est de figure carrée^ et environné de palmiers ; le vestibule est vaste et bâti de pierres, et sur le haut on remarque deux grandes statues de pierre : dans l'enceinte sacrée est le temple, où Ton voit une statue de Pei*sée. L^s
Chenunites disent que ce héros apparaît souvent dans le pays et dans le temple; qu'on trouve quelquefois une de ses sandales, qui a deux coudées de long, et qu'après qu'elle a paru, la fertilité et l'abondance régnent dans toute l'Egypte. Ils célèbrent en son honneur, et k la manière des Grecs, des jeux gymniques, qui^ de tous les jeux, sont les plus excellents. Les prix qu'on y propose, sont du bétail, des manteaux et des peaux.
Je leur demandai un jour, pourquoi ils étaient les seuls à qui Persée eût coutume d'apparaître, et pourquoi ils se distinguaient du reste des Égyptiens par la célébration des jeux gymniques. Ils me répondirent que Persée était originaire] de leur ville, et que Danaùs et Lyncée, qui firent voile en Grèce, étaient nés à Chemmis. Ils me firent ensuite la généalogie de Danaùs et de Lyncée, en descendant jusqu'à Persée; ils ajoutèrent que celui-ci étant venu en Egypte, pour enlever de Lybie, comme le disent aussi les Grecs, la tête de la Gorgone, il passa par leur ville, où il reconnut tousses parents ; que, lorsqu'il arriva en Egypte, il savait déjà le nom de Chemmis par sa mère ; enfin que c'était par son ordre qu'ils célébraient des jeux gymniques en son honneur.
XCIL Les Égyptiens qui habitent au-dessus des marais, observent toutes ces coutumes ^ ; mais ceux qui demeurent dans la partie marécageuse, suivent les mômes usages que le reste des Égyptiens, et^ entre autres, ils n'ont qu'une femme chacun, ainsi que les Grecs.
Quant aux vivres, ils ont imaginé des moyens pour s'en procurer aisément. Lorsque le fleuve a pris toute sa crue, et que les campagnes sont comme une espèce de mer, il piirait dans l'eau une quantité prodigieuse de lis, que les Égyptiens appellent lotos; listes cueillent, et les font sécher au soleil ; ils en prennent ensuite la graine; cette graine ressemble à celle du pavot, et se trouve au milieu du lotos; ils la pilent et en font du pain qu'ils cuisent au feu. On mange aussi la racine de cette plante; elle est d'un goût agréable et doux; elle est ronde et de la grosseur d'une pomme. Il y a une ^utre espèce de lis, ressemblante aux roses, et qui croit aussi dans le Nil. Son fruit a beaucoup de rap-
■ Gela ne te rapporte point aux mages établis à Chemmis, mais à ceux dont U a été fait mention plus bant.
fflSTOlRE DHÉRODOli;.
port avec les rayons d'au guêpier : on le recueille sur une tige qu! sort de la racine, et croît auprès de l'autre tige. On y trouve quantité de grains bons à manger, de la grosseur d'un noyau d*olive : on les mange verts ou secs.
Le byblus est une plante annuelle. Quand on l'a arhiché des marais, on en coupe la partie supérieure, qu'on emploie à différents usages; quant à l'inférieure, ou ce qui reste de la plante, et qui a environ une coudée de haut, on le mange cru, ou on le vend. Geuxqui veulent rendre ce mcis plus délicat le font rôtir, dans un four ardent. Quelques uns d'entre eux ne vivent que de poissons : ils les vident « le font sécher au soleil, et les mangent quand ils sont secs.
XG1IT. Dans les différentes branches du fleuve, on trouve très-peu de ces sortes de poissons qui vont par troupes: ils croissent dans les étangs. Quand ils commencent à sentir les ardeurs de l'amour, et qu'ils veulent frayer, î!s se rendent à la mer par bandes. Lesmàles vont devant, et répandent sur leur route la liqueur séminale : les femelles qui les suivent, la dévorent, et c'est ainsi qu'elles conçoivent. Lorsqu'elles se sont fécondées dans la mer, les poissons remontent la rivière, pour regagner chacun sa demeure accoutumée. Ce ne sont plus alors les mâles qui vont les premiers; les femelles conduisent la troupe. En la conduisant, elles font ce que faisaient les mâles; elles jettent leurs œufs, qui sont de la grosseur des grains de millet, et les mâles qui les suivent les avalent. Tous ces grains sont autant de petits poissons. Ceux qui restent, et que les mâles n'ont pas dévorés, prennent de l'accroissement, et deviennent des poissons.
Si Ton prend de ces poissons lorsqu'ils vont à la mer, on remarque que leurs têtes sont meurtries du côté gauche : ceux au contraire qui remontent, ont la tétc froissée du côté droit. La cause en est sensible. Quand ils vont â la mer, ils côtoient la terre du côté gauche, et, lorsqu'ils reviennent, ils s'approchent du même rivage, le touchent, et s'y appuient tant qu'ils peuvent^ de peur que le courant de l'eau ne les détourne de leur route. Quand le Nil commence à croître , l'eau filtre â travers les terres, et remplit les fossés et les lagunos qui sont près du fleuve. A peine sont-ils pleins, qu'on y voit fourmiller de toutes parts une multitude
prodigieuse de petits poissons : mais quelle est la cause vraisemblable de leur production? Je crois la connaître.
Lorsque le Nil se retire, les poissons qui, l'année précédente, avaient déposé leurs œufs dans le limon, se retirent aussi avec les dernières eaux. L'année révolue, lorsque le Nil vient de nouveau à se déborder, ces œufs commencent aussitôt à éclore, et à devenir de petits poissons.
XCiy. Les Égyptiens qui habitent dans les marais, se servent d'une huile exprimée du fruit du silticyprion ; ils l'appellent kiki. Voici comment ils la font : ils sèment sur les bords des différentes branches du fleuve et sur ceux des étangs, du sillicyprion. En Grèce, celte plante vient d'elle-même et sans culture; en Egypte, on la sème, et elle porte une grande quantité de fruits d'une odeur forte. Lorsqu'on les a recueillis, les uns les broient et en tirent l'huile par expression; les autres les font bouillir, après les avoir fait rôtir : l'huile se détache, et on la ramasse. C'est une liqueur grasse qui n'est pas moins bonne pour les lampes, que l'huile d'olive ; mais elle a une odeur forte et désagréable.
XC V. On voit en Egypte une quantité prodigieuse de moucherons. Les Égyptiens ont trouvé des moyens pour s'en garantir. Ceux qui habitent au-dessus des marais se mettent à couvert de ces insectes, en dormant sur le haut d'une tour : le vent empêche les moucherons de voler si haut. Ceux qui demeurent dans la paitie marécageuse^ ont imaginé un autre moyen : il n'y a personne qui n'ait un filet. Le jour, on s'en sert pour prendre du poisson ; la nuit, on l'étend autour du lit ; on passe ensuite sous ce filet, et l'on se couche. Si on voulait dormir avec ses habits, ou enveloppé d'un drap, on serait piqué parles moucherons, au lieu qu'ils ne l'essaient pas même à travers le filet.
XCVI. Leurs vaisseaux de charge sont faits avec l'épine, qui ressemble beaucoup au lotos de Cyrène , et dont il sort une larme qui se condense en gomme. Ils tirent de cette épine des planches d'environ deux coudées ; ils les arrangent de la même manière qu'on arrange les briques, et les attachent avec des chevilles fortes et longues; ils placent sur leur surface des solives, sans se servir de varangues ni de cour-
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bes, mais ils affermissent en dedans cet assonblage avec des liens de byblus : ils font ensuite on çoavernail qu'ils passent à travers la carène ; puis un mât avec l'épine, et des voiles avec le byblus.
Ces navires ne peuvent pas remonter le fleuve, à moins d'être poussés par un grand yeùt; aussi est-on obligé de les tirer de dessus le rivage. Voici la manière dont on les conduit en descendant : on a une claie de bruyère tissue avec du jonc, et une pierre percée, pesant environ deux talents * ; on attache la daie avec une corde à l'avant du vaisseau, et on le laisse aller au gré de Peau ; on attache la pierre à Tarrière avec une autre corde : la claie, emporta par la rapidité du courant, entraîne avec die lebaris (c'est ainsi qu'on appelle cette sorte de navires) ; la pierre qui est à l'arrière gagne le fond de l'eau, et sert à diriger sa course. Us ont un grand nombre de vaisseaux de celte espèce; dont quelques uns portent une charge de plusieurs milliers de talents.
XCVII. Quand le Nil a inondé le pays, on n*aperçoit plus que les villes ; elles paraissent au-dessus de l'eau, et ressemblent à peu près aux fies de la mer Egée. Toute l'Egypte , en effet, n'est qu'une vaste mer, si vous en exceptez les villes. Tant que dure l'inondation, on ne navigue plus sur les canaux du fleuve, mais parle milieu de la plaine. Ceux qui remontent de Naucratis à Hemphis, prennent alors par les pyramides ; ce n'est point là cependant la navigation ordinaire, mais par la pointe du Délia et par la ville de Cercasore. Si de la mer et de Canope, vous allez à Naucratis par la plaine, vous passerez près des villes d'Ânthylle et d'Archandre.
XCVllI. Anthylle est une ville considérable; elle fiiit toujours partie du revenu de la femme des rois d'Egypte , et lui est particulièrement assignée pour sa chaussure. Cet usage s'observe depuis que ce pays appartient aux Perses. La ville d'Archandre me parait avoir pris son nom d'Archandre de Phthîe, gendre de Danaiis, et fils d'Achaeus. Peut-être y a-t-il quelqu'autre Arcliandre ; mais certainement ce nom n'est pas égyptien.
> Le taleat pèce 51 livres , 6 onces, 7 gros, 24 grams. Aîoiî les deax talents pèsent 102 Ryres, 15 onces, 6 gros, 48 gnins.
XGIX. J'ai dit jusqu'ici ce que j'ai vu, ce que j'ai su par moi-même, ou ce que j'ai appris par mes recherches. Je vais maintenant parler de ce pays selon ce que m'en ont dit les Égyptiens; j'ajouterai aussi à mon récit quelque chose de ce que j'ai vu par moi-même.
Menés, qui fut le premier roi d'Egypte, fit faire, selon les prêtres, des digues à Memphis. Le fleuve, jusqu'au règne de ce prince, coulait entièrement le longdelamontagne sablonneuse qui est du cêté de la Lybie ; mais, ayant comblé le coude que forme le Nil du côté du midi, et construit une digue environ à cent stades au« dessus de Memphis, il mit à sec son ancien lit, et lui fit prendre son cours par un nouveau capal, afin qu'il coulât à égale distance des montagnes: et encore aujourd'hui, sous la domination des Perses, on a une attention particulière à ce même coude du Nil, dont les eaux retenues par les digues, coulent d'un autre côté, et on a soin de les fortifier tous les ans. En effet, si le fleuve venait à les rompre, et à se répandre de ce côté-là dans les terres, Memphis risquerait d'être entièrement submergée. Menés, lem* premier roi, fit bâtir, au rapport des mêmes prêtres, la ville qu'on appelle aujourd'hui Memphis, dans l'endroit même d'où il avait détourné 1^ fleuve, et qu'il avait converti en terre ferme; car celte ville est aussi située dans la partie étroite de l'Egypte. Le même Menés fit creuser au nord et à l'ouest de Hemphis, un lac qui communiquait ave4*, le fleuve, n'étant pas possible de le fuire à l'est , parce que le Nil s'y oppose ; enfin il éleva dans la même ville un grand et magnifique temple en l'honneur de Vulcain.
G. Les prêtres me lurent ensuite dans leurs annales les noms de trois cent trente autres rois qui régnèrent après lui. Dans une si longue suite de générations, il se trouve dix-huit Ethiopiens et une femme du pays ; tous les autres étaient hommes et Égyptiens. Cette femme qui régna en Egypte, s'appelait Nitocris, comme la reine de Babylone. Ils me racontèrent que les Égyptiens , après avoir tué son frère, qui était leur roi, lui remirent la couronne; qu'alors elle chercha à venger sa mort, et qu'elle fit périr par artifice un grand nombre d'Égyptiens. Qn pratiqua sous terre, par son ordre, un vaste appartement, qu'elle desU-
74 HISTOnUS D'HÉRODOTE.
Qait en apparence à des festins ; mais elle avait réellement d'autres vues. Elle y invita à un repas im grapd nombre d'Égyptiens qu'elle connaissait pour les principaux auteurs delà mort de soD frère, et pendant qu'ils étaient à table, elle fit entrer les eaux du fleuve p^r un grand canal secret. On ajoute qu'après cette action , el|e se jeta dans une chambre remplie de cendres, afin de se soustraire à la vengeance du peuple.
CI. Lies prêtres me dirent que de tous ces rois , il n'y en eut aucun qui se fût distingué par des ouvrages remarquablesou par quelques actions d'éclat, si vous en exceptez Mœris, le dernier de tous; que ce priuce s'illustra par plusieurs monuments; qu'il bâiit le vestibule du temple de Yulcain qui regarde le nord, et creusa un lac dont je donnerai dans la suite les dimensions , et qu'il y fit élever des pyramides» dopt je décrirai la grandeur dans le même temps que je parlerai du lac. Ils me racontèrent que ce prince fit faire tous ces ouvrages, et que les autres ne laissèrent aucun monument à la postérité ; aussi les passerai-je sous silence , et me contenlerai-je de faire mention de Sésostris, qui vint après eux.
CIL Ce prince fut, selon ces prêtres, le pren^ierqui, étant p^rii du golfe Arabique avec des vaisseaux longs, subjugua les peuples qui habitaient les bords de la mer Érithrée : il fit voile encore plus loip, jusqu'à une mer qui n'était plus navigable à cause des bas-fonds.
Delà, selon les mêmes prêtres, étant revenu en Egypte, il leva une nombreuse armée, et $(vançant parla terre ferme, il subjugua (ousies peuples qui se trouvèrent sur sa route. Quand il rencontr^iit des nations courageuses et jalouses de leur liberté , il érigeait dans leur pays des colonnes, sur lesquelles il faisait graver une inscription qui indiquait son nom , celui de sa patrie, et qu'il avait vaincu ces peuples par la force de ses armes; quant aux pays qu'il subjuguait aisément, et sans livrer bataille, il élevait des colonnes avec une inscription pareille; mais il faisait ajouter les parties naturelles de la femme , emblème (|e l lâcheté de ces peuples.
CIU. En parcourant ainsi le continent, il passa d* Asie en Europe, e( subjugua les Scy- .tbes et lesïhraces : mais je crois que l'armée
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égyptienne n'alla pa^ plps avant ; car op voit chez ces pations les colonnes qu'il y fit ériger, et Ton n'en trouve point au|-delà. Il revint ensuite sur ses pas : quand il fut a^Tivé sur les bords du Phase, je ne puis assurer s'il y laissa une partie de son armée pour cultiver le pays ; ou si quelques uns de ses soldats, ennuyés de la longueur de ces voyages , ne s'établirent point sur les bords de ce fleuve.
CIY Quoi qu'il en soit, il parait que les Colchidiens sont Égyptiens d'origine, et je l'avais présunié avant que d'en avoir entendu parler i d'autres ; mais, comme j'étais curieux de m'en instruire, j'interrogeai ces deux peuples : les Colchidiens se ressouvenaient beaucoup mieux des Égyp^ens que ceux-ci ne se ressouvenaient des Colchidiens.
Les Égyptiens pensent que ces peuples sont des descepdantsd'une partie des troupes de Sésostris. Je le conjecturai aussi sur deux indices : le preiqier, c'est quUls sont noirs, et qu'ils ont les cheveux crépus, preuve assez équivoque» puisqu'ils ont cela de commun avec d'autres peuples; le second, et le principal, c'est que les Colchidiens , les Égyptiens et les Éthiopiens sont les seuls (lommes qui se fassent circoncire de temps immémorial. I^es Phéniciens et les Syriens de la Palestine conviennent eux-mêmes qu'ils ont appris la circoncision des Égyptiens; mais les Syriens * qui habitent les bords du Thermodon et du Parthénius , et les Macrons , leurs voisins, avouent qu'ils la tiennent depuis peu des Colchidiens. Qr, ce sont là les seuls peuples qui pratiquent la circoncision , et encore parait-il qu'en cela ils ne font qu'imiter les Égyptiens.
Comme la circoncision parait, chez les Égyptiens et les Éthiopiens , remonter à la plus haute antiquité, je ne saurais dire laquelle de ces deux nations la tient de l'autre; à l'égard des autres peuples ^ , ils Tont prise des Égyptiens , par le commerce qu'ils ont eu avec eux. Je me fonde sur ce que tous les Phénjdens qui fréquentent les Grecs ont perdu la coutume qu'ils tenaient des Égyptiens , de circoncire les enfants nouveau-nés.