‹ Choix des historiens grecsChapitre 20 sur 286 · CXXXI. Quant à cette génisse et à ces colos · texte numérisé non relu

CXXXI. Quant à cette génisse et à ces colos

HISTOIRE D'HÉRODOTE, ms at. j.<.

ses, on conte que Mycérinus, étant devenu amoureux de sa fille , lui fit violence ; que cette jeune princesse s'étant-étranglée de désespoirç son père fit mettre son corps dans cette génisse; que sa mère fit couper les mains aux femmes de sa fiHe, qui l'avaient livrée à Mycérinus, et qu'aujourd'hui leurs statues, qui n'ont point de mains, sont un témoignage du supplice dont elles furent punies pendant leur vie. Mais je crois que tout ce que l'on raconte de cet amour et des mains des colosses n'est qu'une fable : en effet, j'ai remarqué, à la vue de ces colosses, que leurs mains étaient tombées de vétusté, et, de mon temps, on les voyait encore aux pieds des statues.

CXXXII. Cette génisse est couverte d'une housse cramoisie, excepté la tête et le cou qui sont dorés d'un or fort épais. Entre les cornes elle a un soleil d'or. Elle n'est pas debout, mais sur les genoux , et elle est de la stature des plus grandes génisses. On la transporte tous les ans hors de la salle. Cette cérémonie se fait dans le temps où les Égyptiens se frappent et se lamentent pour un certain dieu que je ne dois pas nommer ici : c'est alors qu'on expose cette génisse à la lumière ; car ils disent que la princesse, en mourant, pria Mycérinus, son père, de lui faire voir le soleil une fois par an.

CXXXIII. * Il arriva à Mycérinus un nouveau malheur après la mort de sa fille : il reçut de la ville de Buto un oracle qui lui annonçait qu'il n'avait plus que six ans à vivre, et qu'il mourrait la septième année. Il en conçut tant de chagrin qu'il envoya vers l'oracle, pour faire à la déesse de vifs reproches de ce que son père et son oncle avaient vécu si longtemps, quoiqu'ils eussent opprimé leurs sujets, et que , sans aucun égard pour les dieux , ils eussent fait fermer les temples , tandis qu'il avait si peu de temps à vivre , lui qui avait eu tant de piété et de respect pour les dieux. Il lui vint là-dessus une seconde réponse de l'oracle, qui lui apprit que c'était pour cette raisonna même qu'il devait mourir de si bonne heure ; qu'il n'avait point fait ce qu'il aurait dû ; qu'il feUait que l'Egypte fût accablée de maux pendant cent cinquante ans ; que les deux rois

> On rappelait aiml If éobérloai. Diodor, Sicnl.Ub,l $• uuf, tt 4» p* 74,

Ce font toi^onri IwprètrM quipirlent.

ICKiV.J.-!^

EUTERPE. -LIVRE II

ses prédécesseurs en avaient eu connaissance, et que lui il t'avait ignoré.

Hycérinus , voyant par cette réponse que sot» arrêt était irrévocable, fit faire un grand nombre de lampes. Dès que la nuit était venue, iltes liaisait allumer et pas^it le temps à boire et à se divertir, sans discominuer ni jour ni nitit; il allait dans les marais , les bois et tous les fienx af^rëables , et qu'il croyait les plus propres h inspirer du plaisir ; il avait dessein , en convertissant les noits en jours , de doubler le nombre des années , de six ans en faire douze , et de convaincre par là Torâcle de mensoDfje.

CXXXIV . Il laissa aussi une pyramide ; elle est carrée , et de pierre d*Éihiopîe jusqu'à la moiiié , mais beacrcoup plus petite que celle de son père , ayant vingt pieds de moins, et chaenn de ses côtés trois plèthres de large. Il y a des Grecs qui prétendent qu*elle est de laTcourikme Rhodopis. Ils se trompent , et il me semble qu'ils ne connaissent pas même cette cour- (cane. S'ils l'eussent connue , ils ne lui eussent pas attribué la construction d'une pyramide qui , pour le dire en peu de mots , a coûté des sommes immenses : d'ailleurs Rhodopis n'a pas vécu sous Hycérinus, mais sous A masis, c'est-àdire un grand nombre d'années après la mort des fois qui ont fait construire ces pyramides.

Rhodopis était originaire dëThrace, esclave dladmon, fils de Héphestopolis , de l'île de Samos , compagne d'esclavage d'Ésope le fabuliste ; car Ésope fut aussi esclave d'Iadraon : on en a des preuves ; et une des principales , c'est que lesÙelphiens ayant fait demander plusieurs fois par un héraut , suivant les ordres de l'oracle, si quelqu'un voulait venger la mort d'Ésope , il ne se présenta qu'un petit-fils d^ladmon qui portait le même nom que son aïeul.

CXXXV. Rhodopis fut ensuite menée en Egypte par Xanthus, de Samos , pour y exercer le métier de courtisane. Charaxus de Mytîlfene, fils de Scamandronyme, et frère de Sappho , dont nous avons les poésies , donna un prix considérable pour sa rançon. Ayant ainsi recouvré la liberté, elle resta en Egypte , où sa beauté lui procura de grandes richesses pour une femme de son état , mais fort au-dessous de celles qui étaient nécessaires pour la constructioQ d'une telle pyramide. On doit d'autant

moins lui attribuer de si grands biens , qu'on peut en voir encore aujourd'hui la dixième partie ; car , voulant laisser dans la Grèce un monument qui transmit son nom à la postérité, elle fit faire autant de broches de fer propres à rôtir un bœuf , que put y suffire la dixième partie de son bien ; chose que personne n'avait encore imaginée , et dont on n'avait point encore fait d'offrande. Elle les envoya au temple de Delphes , où on les voit encore aujourd'hui entassées derrière l'autel que les habitants de dios ont élevé vis-à-vis du temple même.

Les courtisanes sont en général d'une grande beauté à Naucratis. Celle dont nous parlons devint si célèbre, qu'il n'y avait personne en Grèce qui ne sût son nom. Une autre courtisane , nommée Archidice , acquit aussi après elle beaucoup de célébrité en Grèce ; cependant elle fit moins de bruit. Gharaxus étant retourné à Mytilène après avoir rendu la liberté à Rhodopis , Sappho le déchira dans ses vers. Mais en voilà assez sur ce qui r^rde cette courtisane.

GXXXVI. Les prêtres me racontèrent qu'après xMycérinuSy Asychis fut roi d'Egypte , et qu'il fit bâtir , en Thoaneur de Vulcain , le vestibule qui est à Test: c'est le plus grand et le plus magnifique. Tous les portiques du temple de ce dieu sont décorés de figures supérieurement sculptées, et de mille autres ornements dont on a coutume d'embellir les édifices; mais celui-ci les surpasse de beaucoup. Sous son règne, comme le commerce souffrait de la di* seite d'argent, il publia « me dirent-ils, une loi qui défendait d'emprunter, à moins qo'on ne donnât pour gage le corps de son père* On ajouta à cette loi que le créancier aurait aussi en sa puissance la sépulture du débiteur , et que, si celui-ci refusait de payer la dette pour laquelle il aurait hypothéqué un gage si précieux , 11 ne pourrait être mis après sa mort dans le sépulcre de ses pères ni dans quelque autre que ce fût, et qu'il ne pourrait, après le trépas d'aucun des siens | lenr rendre cet honneur.

Ce prince » voulant surpasser tous les rois qui avaient régné en Egypte avant lui , hiissa pour monument une pyramide de brique » avec cette inscription gravée sur une pierre : Nn nfe

MÉPRISE PAS EN Mfi COMPAIUNT AUX PTRAMmES

DK PIERRE. Je SUIS AUTANT AU-DESSUS D* ELLES ,

QUE Jupiter est au dessus des autres dieux ;

CAR j'ai été BATIE DE BRIQUES FAITES DU LIMON

TIRÉ DU FOND DU LAC. Yoiià cc qu'Asycbis fit de plus mémorable.

CXXXYII. Ce prince eut pour successeur » continuaient les mômes prêtres ^ un aveug[le de ta ville d*Anysts , appelé aussi An y sis. Sous son règne, Sabacos*, roi d'Ethiopie , vint fondre en Egypte avec une nombreuse armée. Anysis s'étant sauvé dans les marais, Sabacos fut maître de TÉgypte pendant cinquante ans. Il Be fit mourir personne pendant ce temps-là , pour quelque foute que ce fût ; mais, selon la qualité du crime, il condamnait le coupable à travailler aux levées et aux chaussées près de la ville où il était né. Par ce moyen , Tassicite des villes devint encore plus haute qu'elle ne l'était auparavant : elles avaient déjù été rehaussées, sous le règne de Sésostris , par ceux qui avaient creusé les canaux ; mais elles le furent beaucoup plus sous la domination de TÉthiopien. BulMistis est» de toutes les villes d*Égypte, celle dont on éleva le plus le terrain par les ordres de Sabacos.

CXXXVIII. Dans cette ville est un temple de Bubastis qui mérite qu'on en parle. On voit d'autres temples plus grands et plus magnifiques ; mais il n'y en a point de plus agréables à la vue. Bubastis est la même que Diane parmi lesGrecs. Son temple fait une presqu'île, où il n'y a de libre que l'endroit par où Ton entre. Sfcux canaux du Nil, qui ne se mêlent point ensemble , se rendent ù l'entrée du temple , et de là se partagent et l'environnent, l'un par un côté, Fautre par l'autre. Ces canaux sont larges chacun de cent pieds, et ombragés d'arbres. Le vestibule a dix orgy ies de haul ; il est orné de très-belles figures de six coudées de haut. Ce temple est au centre de la ville. Ceux qui en font le tour le voient de tous côtés de haut en bas ; car , étant resté dans la même assiette où on l'avait d*abord bâti , et la ville ayant été rehaussée par des terres rapportées , on le voit en entier de toutes parts. Ce lieu sacré est environnéd'un mur sur lequel sonlsculptées grand nombre de figures. Dansson enceinte est un bois

' Ce ne peut être SabaoM : U i*eit gllsfé nne erreur dam le teite d'Hérodote par la flmte dacopiftet.

HISTOIRE D'HÉllODOTE. looof.j.-iu.

planté autour du temple proprement dît : les arbres en sont très-hauts. La statue de la déesse est dans le temple. Le lieu sacré a , en tout sens, • un stade de long sur autant de large. La rue qui répond à l'entrée du temple traverse la place publique , va à l'est , et mène au temple de Mercure; elle a environ trois stades de long sur quatre plèthres de large , et est pavée et bordée des deux côtés de très-grands arbres.

CXXXIX. Voici comment l'Egypte, ajoutaient les mêmes prêtres , fut délivrée de Sabacos. Une vision qu'il eut pendant son sommeil lui fit prendre la fuite. U s'imagina voir un homme qui lui conseillait de rassembler tous les prêtres d'Egypte, et de les faire couper en deux par le milieu du corps. Ayant fait ses réflexions sur cette vision , il dit qu'il lui semblait que les dieux lui présentaient un prétexte pour violer le respect dû aux choses sacrées » afin de Ten punir ensuite par eux-mêmes ou par les hommes ; qu'il ne ferait point ce que lui avait suggéré la vision; qu'il aimait mieux se retirer , d'autant plus qu'il avait déjà passé le temps qu'il devait régner en Egypte, selon les prédictions des oracles ; car , tandis qu'il était encore en Ethiopie , ayant consulté les oracles du pays , il lui fut répondu qu'il (allait qu'il régnât cinquante ans en Egypte. Comme ce temps était expiré , et qu'outre cela, la vision qu'il avait eue le troublait , il prit le parti de se retirer volontairement.

CXL. 11 n'eut pas plus tAt quitté l'Egypte, qu'Anysis sortit des marais et reprit les rênes du gouvernement. Il était resté cinquante ans dans une île qu'il avait exhaussée avec de la cendre et de la terre ; car, lorsque les Égyptiens allaient lui porter des vivres , chacun selon sa cotisation , il les priait de lui apporter de la cendre en pur don , à l'in^iu de Sabacos. Avant Amyrtée , personne ne put trouver cette lie. Pendant plus de cinq cents ans les rois ses prédécesseurs la cherchèrent inutilement. On l'appelle l'fle d'Helbo ; elle a dix stades en tout sens.

CXIJ \ Après Anysis, un prêtre de Vulcain nommé Séthos monta , k ce quon me dit,

• Le s ciu ne toit pas fanmèdiatement le S cxl :!! y a noe lacune ooosidérable daot le teite.

EUTEKPE. — LIVRE II.

9$Sê AT. 1.-C •

sur le trône. Il n^eut aucun ^rd pour les gens de guerre , el les ti*aiia avec mépris comme s*ileût dû n'en avoir jamais besoin. Entreautres oulra{][e8, il leur ôta les douze aroures de terre | qae les rois ses prédécesseurs leur avaient données à chacun par distinction : mais dans la suite , lorsque Sanacharib , roi des Arabes et des Assyriens , vint attaquer TÉgypie avec une armée Donoibreuse, les gens de guerre ne voulurent point marcher au secours de la patrie. Le prêtre, se trouvant alors fort embarrassé, se relira dans le temple , et se mit à gémir devant la statue du dieu sur le sort fâcheux qu'il courait risque d'éprouver. Pendant qu'il déplorait ainsi ses malheurs , il s'endormit , et crut voir le dieu lui apparaître, l'encourager, etFassorer que, s'il marchait à la rencontre des Arabes, il ne lui arriverait aucun mal, el que laî-méme il lui enverrait du secours.

FÎeitt de confiance en cette vision , Séibos prît avec lui tous les gens de bonne volonté, se mît à leor léte , et alla camper à Pëluse , qui est la def de l'Egypte. Cette armée n'était eoroposëe que de marchands, d'artisans et de gensde laliedu peuple: aucun homme de guerre ne raccompagna. Ces troupes étant arrivées à Pause, une multitude prodigieuse de rats de cs^mfOfçne se répandit dans le camp ennemi , et roDgea les carquois , les arcs, et les courroies qui servaient à manier les boucliers ; de sorte que, le lendemain, lesArabes étant sans armes, la plupart périrent dans la fuite. On voit encore aujourd'hui dans le temple de Yulcain one statue de pierre qui représeoie ce roi, ayant un rat sur la main , avec cette insciiption: Qui que tu sois , apprends , en me voyant, a eespectbr les dieux.

CXLH. Jusqu'à cet endroit de mon histoire , les Égyptiens et leurs prêtres me firent voir qve« depuis leur premier roi jusqu'au prêtre de Vulcaîn , qui régna le dernier , il y avait eu trois opnt quarante et une générations, et, pendant cette longue suite de générations, autant de grands-prétres et autant de rois. Or , trots cents générations font dix mille ans ; car trois générations valent cent ans; et les quaninie et une générations qui restent au-delà des trois cents font mille trois cent quarante ^

" Hérodote amait dû diro^ taHiot sa manière de compter, fNS «m; mais oe peut être one flinto des eopMet*

ans. Ils ajoutèrent que, durant ces onze mille trois cent quarante ans, aucun dieu ne s'était manifesté sous une forme humaine, et qu'on n'avait rien vu die pareil ni dans les temps antérieurs à cette époque , ni parmi les autres rois qui ont régné en Egypte dans les temps postérieurs ; ils m'assurèrent aussi que , dans cette longue suite d'années , le soleil s'était levé quatre fois hors de son lieu ordinaire, et entre autres, deux foîs où il secouche maintenant^ et qu'il s'était couché aussi deux fois à l'endroit où nous voyons qu'il se lève aujourd'hui ; que cela n'avait apporté aucun changement en É?yp<c ; que les productions de la terre et les inondations du Nil avaient été les mêmes , et qu'il n'y avait eu ni plus de maladies, ni une mortalité plus considérable.

CXLIII. L'historien Hécatëe, se trouvant autrefois à Thèbes, parlait aux prêtres de Jupiter de sa généalogie, et faisait remonter sa famille i un dieu qu'il comptait pour le seizième de ses ancêtres. Ces prêtres en agirent avec lui comme ils firent depuis à mon égard , quoique je ne leur eusse rien dit de ma fomille. Ils me conduisirent dans l'intérieur d'un grand bâtiment du temple, où ils me montrèrent autant de colosses de bois qu'il y avait eu de grandsprêtres ; car chaque grand-prétre ne manque point pendant sa vie d'y placer sa statue. Ils les comptèrent devant moi, et me prouvèrent par la statue du dernier mort , et en les par* courant ainsi de suite jusqu'à ce qu'ils me les eussent toutes montrées, que chacun était le fils de son prédécesseur. Hécatée parlait , dis-je, à ces prêtres de sa généalogie , et se faisait remonter à un dieu qu'il regardait comme| le seizième de ses ancêtres. Ils lui oppcvèrent la généalogie de leurs pontifes , dont ils lui firent l'énumératioD , sans cependant admettre qu'un homme eût été engendré d^nn di^u comme il l'avait avancé ; ils lui dirent que chaque colosse représentait un piromis engendré d'un piromis ; et, parcourant ainsi les trois cent quarantecinq colosses, depuis le dernier jusqu'au premier, ils lui prouvèrent que tous ces piromis étaient nés l'un de l'autre , et qu'ils ne devaient point leur origine à un dieu ou à un héros. Piromis est un mot égyptien qui signifie ban el vertueux.

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