LIVRE Ut. iZi
» le temps devant nos murailles? Itetirei^vooa
I j)luiôt : vous prendrez Babylone lorsque les » mules engendreront. » Ainsi paria un Babylonien, ne pensant pas qu'une mule pût jamais engendrer.
CLIf. Il y avait déjà un an et sept mois que Darius était avec son armée devant Babylone ^ sans pouvoir la prendre; il en était très^aflKgé.
II s'était , mais en vain , servi de toutes sortes de stratagèmes; il avait même en reeours à celui qui avait autrefois réus» à Cyrus; mais les Babyloniens se tenaient sans cesse sur leurs gardes , et il n'était pas possible de les forcer.
CLIII. Le vingtième mots du siège, il arriva un prodige chez Zopyre , fils de ce Mégabyse qui, avec les six autres conjurés, détrôna le mage. Une des mules qui lui servaient à porter ses provisions fit un poulain. Il n'en voulut d'abord rien croire ; mais, s'en étant convaincu par ses yeux, il défendit expressément à ses gens d'en parler. S'étant mis ensuite à réfléchir sur ce prodige , il se rappela les paroles du Babylonien qui avait dit , au commencement du siège , qu*on prendrait la ville lorsque les mules, toutes stériles qu'elles sont, engendreraient. Il crut en conséquence de ce présage , qu'on pouvait prendre Babylone; que le Babylonien avait parlé de la sorte par une permission divine, et que le prodige de la mule le regardait.
CLIY. Ayant reconnu que les destins assuraient la prise de Babylone, il alla trouver Darius , et lui demanda s'il avah fort à cœur la conquête de cette place. Ce prince hii ayant répondu qu'il le souhaitait ardemment, il délibéra comment il ferait pour s'en emparer, et pour que lâ prise de retie ville ne pût être attribuée à d'autre qu'à lui. Les Perses estiment en effet beaucoup les belles actions ; et , chez eux , c'est le plus sûr moyen de parvenir aux plus grands honneurs. Ayant foit réflexion qu'il ne* pouvait se rendre maître de celte place qu'en se mutilant , pour, passer ensuite chez les ennemis en qualité de transfuge , il ne balança pas un instant , et nu tint aucun compte d'une difformité, à laquelle il n'était pas |]0Ssible de remédier. Il se coupa donc le nez et
les oreilles, se rasa d'une manière honteuse le tour de la télé» «emk k corps en sang i^
HISTOIRE
coups de fouet; et, en cet état, il alla se présenter au roi.
GLY. Dariiii, indigné devoir un homme de ce rang si cruellement traité , se lève précipî* tamraeot de son trône, et lui demande, avec empt*essement, qui l'avait ainsi mutilé, et pour quel sujet. € Personne que vous , seigneur» > répondit Zopyre , n'est assez puissant pour » me traiier de la sorte. Une main étrangère 1 ne m'a point mis en cet état; je Fai fait moii même, outré de voir les Assyriens se moquer i des Perses» — 0 le plus malheureux des hom- » mes ! s'écria Darius , vous cherchez, par ces » propos , à couvrir ë*un beau nom Taction la » plus honteuse. Insensé! les ennemis se ren* » dront-ils donc plus tôt , parce que vous vous » êtes ainsi mutilé ? N'a vez-vous donc pas perdu 9 l'esprit quand vous vous êtes mis en cet éiat? » — Seigneur, reprit Zopyre, si je vous avais » communiqué mon dessein , vous ne m'auriez » jamais permis de l'exécuter: aussi n'ai-je pris i conseil que de moi-même. Babylone est ù » nous si vous ne nous manquez pas. Dans l'é- 9^ tat oii vous me voyez , je vais passer dans la i ville en qualité de transfuge; je dirai aux Ba-
> byloniens que ce traitement m'a été fait par » votre ordre : j'espère que , si je réussis à les 9 persuader , j'obtiendrai le commandement 9 d'une partie de leurs troupes. Pour vous , 1 seigneur, le dixième jour après que j'aurai » été reçu à Babylone, choisissez mille hom- 1 m'es dont la perte vous importe peu; placez- 1 les près de la porte de Sémiramis. Sept jours » après , postez-en deux mille autres près de » la porte de Minive. Laissez ensuite passer
> vingt jours « et vous enverrez quatre mille 9 hommes près de la porte des Cbaldéens. » Mais que les uns et les autres n'aient, pour 9 se défendre , d'autres armes que leurs épées.
> Enfin, le vingtième jour après, faites avancer
> le reste de l'armée droit à la ville, pour don- » ner un assaut général. Mais, surtout, placez
> les Perses aux portes Bélides et Gissiènes.
> Je ne doute point que les Babyloniens , té- 9 moins de mes grandes actions , ne me con- 9 fient entre autres choses les defs de cespor- 9 tes : alor^ nous aurons soin , les Perses et 1 moi , de fiaire ce qu'il faudra. >
CLYI. CediA»urs achevé, il s'enfuit vers les portes de la ville » se retournant de temps en '
D'HÉRODOTE. màf.t.€.
temps , comme s'il eût été un véritable transfuge. Geux qui étaient en sentinelle sur les tours, l'ayant aperçu, descendirent promp«> tement ; et, ayant entr'ouveit un guichet de la porte , ils hii demandèrent qui il était , et ce qu'il venait chercher. Il leur répondit qu'il était Zopyre , et qu'il venait se rendre aux Babyloniens. Sur cette déclaration, les gardes de hà porte le conduisirent à l'assemblée de la nation. Lorsqu'il y fut arrivé, il se mit à déplorer son malheur; il attribua à Darius le traitement qu'il s'était fait, etleur dit que ce prince l'avait mis en cet état, parce que» ne voyant nulle apparence de forcer la place , il lui avait conseillé d'en lever le siège, c Maintenant donc , leur 9 dit-il, je viens vers vous, ô Babyloniens, et
> pour votre plus grand avantage , et pour le
> plus grand malheur de Darius, de son armée
> et des Perses. Tous ses projets me sont con- 9 nus ; il ne m'aura point ainsi mutilé impu- 9 nément. >
GLVII. Les Babyloniens , voyant un Perse de la première qualité le nez et les oreilles coupés , le corps déchiré de coups , et tout en sang 9 crurent qu'il disait vrai , et qu'il venait les secourir. Ils étaient disposés à lui accorder tout ce qu'il souhaitait. Il leur demanda des troupes. On lui en donna, et il fit tout ce dont il était convenu avec le roi.
Le dixième jour après son arrivée , il sortit à la tête des troupes dont les Babyloniens lui avaient confié le commandement; et, ayant investi, dans leur poste, les premiers mille hommes que Darius avait envoyés par son conseil » il les tailla en pièces. Les Babyloniens , ayant reconnu que ses actions répondaient à ses discx)urs , en témoignèrent une grande joie , et n'en furent que plus disposés à lui obéir en tout.
Zopyre laissa passer le nombre de jours dont il était convenu avec Darius ; et , s'étant mis à la tête de l'élite des troupes babyloniennes , il fit une seconde s )rtie, dans laquelle il tua deux mille hommes. Les Babyloniens, témoins de cette action , ne s'entretenaient que de Zopyre.
Après ce second exploit , laissant encore écouler le nombre de jours convenu , il fit une troisième sortie, aooena ses troupes vers le poste oh il avait dit à Darius d'envoyer quatre mille hommes, et, les ayant investis, il les massacra «
MELPOMËN£. — UVRE IV
GeDouTesD sncoèt le rendit toat-puiaant parmi les assiégés; il était tout: on loi confia tout, le commandement de l'armée et la garde des remparts.
CLVni. Enfin Darius fit , au jour marqué » ap|N*ocher son armée de toutes parts » pour donner un assaut générai. Alors Zopyre manifesta sa fraude. Tandis que les Babyloniens , montés sur les remparts, se défendaient contre l'armée de Darius , Zopyre ouvrit les portes Cissiènes et Bélides , et introduisît les Perses dans la place. Ceux des Babyloniens qui s*cn étaient aperçus se réfugièrent dans le temple de Jupiter Bélus. Hais ceux qui ne l'avaient pas vu tinrent ferme dans leurs postes» jusqu'à ce qu'ils eussent aussi reconnu qu'on les avait livrés aux ennemis.
CLIX. Ce fut ainsi que Babylone tomba » pour la seconde fois, en la puissance des Perses. Darius, s'en étant rendu maître, en fit abattre les murs , et enlever toutes les portes. Gyrus , qui Tavait prise avant lui, n'avait feit ni Tun ni l'autre. Il fit ensuite mettre en croix environ trois mille hommes des plus distingués de Babylone. Quant aux autres, il leur permit d'habiter la ville comme auparavant ; en même temps il eut soin de leur donner des femmes , pour la repeupler; car les Babyloniens, comme
nous l'avons dit au commencement , avaient étranglé les leurs , dans la vue de ménager leurs provisions. Il ordonna donc aux peuples voisins d'envoyer des femmes à Babylone , et chaque nation fut taxée à un certain nombre. Elles se montaient en tout à cinquante mille. C'est de ces femmes que sont descendus les Babyloniens d'aujourd'hui.
CLX. Un'y a jamais eu en Perse, au jugement de Darius, étais les siècles les plus reculés , ou dans les derniers temps , personne qui ait surpassé Zopyre par ses belles actions , excepté Cyrus , à qui jamais aucun Perse ne se jugea digne d^ètre comparé. On rapporte que Darius déclarait souvent qu'il eût mieux aimé que Zopyre ne se fftt pas traité si cruellement que de devenir maître de vingt autres villes comme Babylone. Il lui accorda les plus grandes distinctions: tous les ans , il lui faisait présent de ce que les Perses regardent comme le plus honorable. Il lui donna la ville de Babylone sans en exiger la moindre redevance , pour en jouir sa vie durant, et y ajouta beaucoup d'autres choses. Zopyre eut un fils, nommé Mégabyze, qui commanda en Egypte contre les Athéniens et leurs alliés. Mégabyze eut un fils , qui s'appelait aussi Zopyre. Celui-ci quitta les Perses , et passa volontairement à Athènes.