‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 2)Chapitre 10 sur 26 · PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES A MACAO · texte numérisé non relu

PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES A MACAO

Macao , le G février 1798.

M. Paul Sotjviron, prêtre françois, partit d'ici pour la mission du Su-tchuen , le 2 mars 1797 ; il a été arrêté en route, et conduit à Canton, où il est en prison avec plusieurs chrétiens , pris avec lui ou à son occasion.

Je fus aussi moi-même exposé à un grand danger. Le vice-roi , ayant appris que j 'a vois concouru à introduire en Chine M. Souviron et les autres missionnaires qui y éloicnt, et que c'étoit moi qui leur faisois passer des secours , résolut de se saisir fie moi. Mais comme la ville de Macao appartient aux Portugais , quoiqu'il y ait dedans quinze à vingt mille Chinois qui vivent selon les lois de Chine, il voulut me prendre par artifice , et envoya à cet effet trois des principaux négocians de Canton, qui vinrent me voir, et m'engagèrent, de la part du viceroi, à venir avec eux à Canton, pour traiter avec lui de la liberté de M. Souviron, ils employèrent tous les moyens d'hypocrisie pour me presser : les prières , les promesses , les larmes; ils allèrent même jusqu'à se mettre à genoux devant moi. Je refusai constamment de les suivre. C'eût été évidemment me sacrifier , sans aucun espoir d'être utile aux prisonniers; au contraire, ie viceroi auroit tout mis en usage pour me faire déclarer où éloicnt les autres missionnaires , et m'auroit envoyé à Pékin pour y être jugé. Un grand mandarin d'armes vint aussi à Macao avec trois cents hommes, dont une partie resta dans une pagode hors de la ville, et l'autre entra à

Macao secrètement. Les trois négocians me firent appeler chez les agens de la compagnie suédoise, pour réitérer leurs instances, et, pendant qu'ils s'entretenoient avec moi, le mandarin, qu'ils avoient fait avertir , survint, et vouloit m'emmener. MM. les agens suédois s'opposèrent à cette violence , se plaignirent vivement aux négocians chinois de l'insulte qu'ils leur faisoient en choisissant leur maison pour consommer une aussi indigne trahison, firent armer leurs domestiques, et protestèrent qu'on ne m'enlèveroit pas de chez eux. MM. les agens espagnols donnèrent avis de ce qui se passoit à l'évêque, au gouverneur et au sénat. Aussitôt to,ute la ville se mit en mouvement. Les esclaves accoururent, armés de pierres et de bâtons ; beaucoup de voisins prirent leurs armes; la troupe se réunit , avec des pièces de campagne , devant le palais du gouverneur, qui ordonna de préparer aussi les canons des forts, en cas que les Chinois voulussent user de violence. Alors le mandarin jugea prudent de se retirer en me laissant à Macao -, mais il demanda que le gouvernement lui répondit que je n'y étois pas ; ce que le sénat refusa avec fermeté. Le P. Rodriguez , interprète du sénat , dit au secrétaire du mandarin : « Votre maître a fait une demande imprudente et contraire aux usages ; il s'est attiré par là l'indignation du sénat et de toute la ville de Macao. Vous devez admirer la modération du sénat , qui vous a préservé de suites très-fàcheuses. Vous demandez qu'on fasse un mensonge : sachez que la vérité est sacrée dans les principes du christianisme , et chère aux bons chrétiens. \ous persécutez notre sainte religion dans votre pays ; c'est une injustice , puisqu'elle n'enseigne que le bien ; vous voulez encore l'outrager jusque dans nos murs, et nous rendre les complices et les instrumens d'un tel attentat; c'est ce que nous ne souffrirons jamais ». Le secrétaire du mandarin se retira, et

ÉCRITES DE LA CHINF. 22fï

le mandarin, voyant tous ses efforts inutiles, reprit le chemin de Canton.

Les mandarins étoient embarrassés pour le jugement de M. Souvirou. Celui qui l'avoit arrêté vouloit que l'affaire fut portée à Pékin , pour s'en faire un mérite à la cour. Les autres s'y opposoient , parce qu'ils craignoient des reproches pour eux-mêmes. L'un d'eux pressoit le gouverneur de Canton de finir l'affaire sur les lieux ; et celui-ci , pour ménager les intérêts des uns et des autres , fit , dans le procès-verbal envoyé aU tribunal des crimes à Pékin , un faux rapport. Mais M. Soitviroli mourut dune fièvre maligne qu'il contracta pour avoir prêté son mouchoir à Un des compagnons de sa prison , attaqué de cette maladie , et sW être ensuite servi lui-même. Il ne fut malade que huit jours. Deux mois après, j'envoyai un chrétien pour demander son corps. Il l'obtint, et le transféra dans un endroit où ont été enterrés plusieurs autres missionnaires morts à Canton. Quelque temps après, on prononça sur le sort des autres en retiens : quelques - uns furent mis en liberté , d'autres ont été condamnés à l'exil ; je tentai de délivrer Ceux-ci, moyennant cent piastres que j'avois fait déposer à Canton : mais je fus trompé dans mon attente. Je voulois au moins leur faire tenir des secours-, mais ils me firent dire de ne pas leur envoyer d'argent, parce que leurs gardes l'auroient tout pris; ils furent marques à la joue suivant l'usage; celte marque se fait dans la chair avec une aiguille trempée dans Une espèce d'encre ; elle ne s'efface jamais , si elle est profonde. Un grand nombre de païens accoururent pour les voir partir ; les chrétiens leur disoient entre autres choses : « Il viendra un temps où vous connoîtrez que c'est, non pour avoir été convaincus d'aucun crime , mais au contraire pour une bonne œuvre, que nous sommes ainsi traités. » J'ai l'honneur, etr. 3. iJ

2q6 lettres édifiantes

LETTRE (extrait) DE MeR DE TABRACA A MM. DU SÉMINAIRE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES. Au Su-tchuen , le u octobre 1804.

La religion fait toujours de nouveaux progrès dans le Su-tchuen. Nous avons tous les jours sujet d'admirer l'opération de la grâce dans la conversion des gentils. La prédication est le moyen dont Dieu se sert communément; mais ce ne sont point les prêtres européens que Dieu emploie pour opérer ces conversions; obligés de se tenir cachés, ils ne peuvent annoncer la foi aux gentils; ce ne sont pas non plus les prêtres du pays; ils sont si occupés de l'administration des sacremens , qu'il ne leur reste pas de temps pour convertir les infidèles; ce ne sont pas même les chrétiens les plus instruits et les plus capables de faire des discours suivis ; on remarque qu'ils ont peu de succès. De simples néophytes, pauvres , peu instruits, des laboureurs , des artisans, etc., voilà les instrumens de Dieu. Ces gens annoncent l'Evangile avec zèle , mais ils prêchent plus efficacement par leurs exemples que par leurs paroles. Les personnes du sexe réussissent surtout à persuader. Une visite de civilité , une rencontre fortuite, un repas, un entretien sur des affaires temporelles, des propos tenus par des gentils, la conduite des néophytes quand ils sont accusés ou vexés , le refus que font quelques-uns des mandarins de recevoir des accusations intentées contre les chrétiens , les procès que ceux-ci gagnent , des liaisons de parenté, d'amitié, etc., un accident, un contre-temps, un revers de fortune,

mille circonstances semblables , sont quelquefois des occasions Ou des moyens que Dieu fait servir à amener les idolâtres à la connoissance de la vérité.

Quant à la conduite du gouvernement, il laisse les chrétiens tranquilles. Chaque famille affiche au fond de la salle où l'on reçoit les hôtes la tablette de la religion chrétienne,- c'est une bande de papier de couleur, sur laquelle sont gravés ces mots : « Au vrai Seigneur Dieu , créateur du ciel , de la terre , des hommes et de toutes choses. » Les deux côtés de la tablette contiennent des sentences religieuses en vers, ou même les mystères de la foi 5 c'est là la manière d'orner les maisons dans ce pays. Les païens mettent sur leur tablette : « Siège du ciel, de la terre , de l'empereur, desparens, des maîtres et des esprits ; » avec des sentences tirées de la raison , ou de leurs superstitions. Les dimanches et fêtes, les chrétiens d'un même endroit se rassemblent dans une ou dans plusieurs maisons, et y chantent à deux chœurs les prières fixées pour ces jours, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, sans se mettre en peine si les gentils les voient ou les entendent. Autrefois, comme ces assemblées éloient secrètes , les païens en prenoient souvent occasion de calomnier les chrétiens et de blasphémer la religion -, aujourd'hui quelles se tiennent publiquement, les païens n'y trouvent rien d'indécent ni de suspect. Lorsque le prêtre est absent , les néophytes célèbrent publiquement les mariages et les funérailles avec les cérémonies et les prières qui leur sont prescrites. Tous , même les moins fervens , se font un honneur de se déclarer chrétiens ; ils prêchent hardiment la religion , quelquefois même en public , sans craindre la présence des prétoriens ou la proximité des tribunaux. Quant aux rites qui ne peuvent être exercés que par les prêtres, comme la messe, l'administration des sacremens , etc., on se

cache des païens le plus qu'on peut. La religion chré-' tienne n'est pas tolérée aU point qu'on souffre des ministres publics , surtout des étrangers ; les lois qui la prohibent n'ont point encore été révoquées. Néanmoins, nous ne sommes nullement gênés ; tout se fait , dans la plupart des chrétientés , avec liberté et sécurité. Si les gentils soupçonnent que le maître de la religion est. dans l'endroit, on convient bonnement qu'un maître est venu prêcher , comme on le diroit d'un simple chrétien. On leur propose quelquefois de venir l'entendre ; s'ils acceptent, on les introduit hors le temps des assemblées, et alors le prêtre lui-même , s'il est Chinois , ou un catéchiste , les exhorte. Quelquefois même des prosélytes tout nouveaux , moins prudens que zélés , introduisent, sans prévenir, des personnes dont ils ont la conversion à cœur , pour entendre prêcher publiquement , et assister à nos cérémonies , dans l'espérance qu'elles en seront édifiées et se convertiront. Dieu bénit quelquefois cette pieuse imprudence. J ai l'honneur d'être , etc.

RELATION (extrait) DE LA PERSÉCUTION DE i8o5, ÉCRITE PAR M. LAMIOT, LAZARISTE.

Pékin , le 1 o octobre 1 806.

Un édit nous avoit permis d'écrire par la voie publique, en défendant expressément d'ouvrir nos lettres. Cependant nous n'osions pas confier aux mandarins celles où il étoit parlé d'affaires qui tiroient à conséquence pour la mission. JNos confrères de Macao ayant envoyé un courriel chrétien, il le chargea en retour des lettres de tous les missionnaires de Pékin. Il fut arrêté en route; on saisit

ÉCUITE8 DR LA CHIKE. 22C)

nos lettres et une carte delà province de Chang-tong, en caractères chinois. Cette pièce donna des soupçons, et on en avertit l'empereur. Les missionnaires européens furent bientôt appelés ; le R. P. Adéodal confessa avoir envoyé la carte. ( Les missionnaires portugais et italiens ne s'accordant pas sur les limites de leurs missions , le père avoit envoyé celle carte à la sacrée congrégation de la propagande , la priant de décider la question.) Les mandarins insistoient pour connoître l'objet de cette carte, et les motifs de son envoi en Europe. Les missionnaires ne voulant pas tout déclarer, leurs réponses étoient embarrassées et leurs raisons foibles. Quoique tous les missionnaires eussent des lettres dans les paquets interceptés, tous ne furent point interrogés ; on ne s'occupoit que de la carte. Le P. Adéodat parut devant le ministre, qui lui demanda s'il étoit l'auteur de cette carte. Il répondit que non , mais qu'il l'avoit trouvée dans les papiers de la procure. La carte étoit en eflèt ancienne-, mais le P. Adéodat l'avoit transcrite. Il passa devant les ministres pour avoir voulu tromper \ ce qui lui nuisit beaucoup. Il fut consigné à un tribunal -, on fit dire à tous les autres Européens de demeurer en paix , que l'empereur n'avoit rien contre eux.

Après avoir été interrogé plusieurs fois, leR. P. Adéodat fut conduit en prison avec un appareil qui annoncoit une affaire sérieuse 5 cependant on ne lui mit aucune chaîne, et, moyennant cent trente taëls, on lui procura une chambre commode; il nous fut libre de communiquer avec lui, et de lui procurer tout ce dont il avoit besoin. Le lendemain de son emprisonnement, il fut traduit devant une quinzaine de mandarins, qui lui firent déposer son bouton de mandarin du sixième ordre, le tinrent à genoux pendant deux heures, le pressèrent de toutes manières, pour s'assurer si cette carte ne supposoit pas quelques projets

23o M3TTRES ÉDIFIANTES

d'invasiou. On vouloit lui faire avouer qu'elle devoit être envoyée aux Anglois , et qu'ils s'en serviroient pour faire une descente dans la province de Chan-tong. Le P. Adéodat se défendit fort bien contre ces imputations calomnieuses. Le porteur de nos lettres , arrivé le :3 avril , fut aussi interrogé ; on ne put rien tirer de lui , puisqu'il ne savoit rien. On pressa de nouveau le P. Adéodat pour s'assurer si la carte ne supposoit pas quelque mauvais dessein; on le fit tenir à genoux pendant quatre heures et une autre fois pendant sept ; il essuva beaucoup d'injures et de menaces; cependant on ne tira rien de plus que ce qu'il avoit dit le premier jour; enfin od lui persuada que son affaire étoit censée finie, mais qu'il falloit que ses dépositions fussent appuyées par quelques chrétiens. « N'en connoissez-vous pas un certain nombre ? » lui dit -on. Il avoua qu'il en connoissoit beaucoup ; que ses domestiques et ceux des autres Européens étoient chrétiens. « Faites venir les vôtres, dit -on, cela suffit. )> Il y consentit. On tira ensuite de la même manière les noms de deux chrétiens du Chan-tong , lieu décrit sur la carte. Jusqu'alors on ne paroissoit pas vouloir toucher à la religion. Il paroit que le P. Adéodat ne crut pas devoir faire un secret des moyens dont nous nous servions pour la répandre ; ses domestiques furent mis à la question; ils dirent tout ce qu'ils savoient là -dessus.

Tant de nuages s'accumulant , il étoit facile de prévoir l'orage. Parmi les missionnaires , les avis étoient partagés : les uns vouloieut qu'on présentât un écrit où, nous reconnoissant pour prédicateurs de l'Evangile , nous ferions l'apologie de notre sainte religion -, attestant ensuite que le P. Adéodat n'a voit eu aucun mauvais dessein, nous nous rendrions caution pour lui. D'autres croyoient qu'il falloit se borner à délivrer le P. Adéodat, sans parler de la religion. Le premier des deux plans prévalut : 1 écrit fut

ÉCRITES DE LA CHIÎfE. ^3l

rédigé , et présenté an grand mandarin chargé de nos affaires, pour être remis à l'empereur. Ce mandarin s'y refusa d'abord , disant que ce n'étoit pas un moyen convenable ; qu'il étoit intéressé lui-même à ce que l'affaire n'eût pas de suites , et qu'il travailleroit à en prévenir les fâcheuses conséquences. On revint à la charge , et il donna à peu près la même réponse ; cependant, comme on insistoit, et qu'il est défendu rigoureusement aux mandarins de rejeter un placet qu'une personne quelconque veut présenter à S. M., il reçut le nôtre. Quand le grand mandarin chargé de nos affaires présente à l'empereur une de nos suppliques, il l'appuie de son avis; mais cette fois-là, il avoit été offensé de l'espèce de violence qu'on lui avoit faite; on lui avoit remis , avec le placet , un édit de l'empereur Kang-hi, qui accordoit le libre exercice de la religion; mais personne n'ignoroit que des édils postérieurs défendoient de la prêcher. Notre mandarin , ne voulant donc pas cette fois nous protéger , se contenta de présenter l'édit de Kang-hi et la supplique, sans plaider notre cause.

Le même jour que notre placet fut présenté , on rappela les chrétiens qui avoient déposé dans l'affaire du P. Adéodat, et qui avoient été mis en liberté moyennant une caution. Jusque-là on ne leur avoit jamais parlé à'apostasier; dès-lors on essaya de les v forcer par des tourmens ; mais ils soutinrent fort bien celte première attaque. Il y eut ordre d'arrêter les lettrés chrétiens dont nous nous servions, de briser les planches dont nous faisions usage pour imprimer des livres de religion , de rechercher ceux qui la prêchoient, en un mot, de faire tout pour l'abolir dans l'empire. Outre ces ordres, communs à toutes les provinces, il y en avoit de plus rigoureux pour les Tartares de Pékin, ce qui a toujours eu lieu en pareille circonstance; car la politique du gouvernement est surtout d'empêcher que la religion ne se propage parmi eux. On fit la

visite de nos maisons, pour saisir nos livres et nos planches à imprimer. Prévenus par un homme acheté et sûr, nous cachâmes tous nos livres le mieux que nous pûmes, en réservant pour les perquisitions un certain nombre qui pourroit leur convenir. Nous cachâmes aussi nos planches, laissant celles que nous avions en double. Les mandarins inquisiteurs s'élant présentés , on leur offrit de les conduire dans nos bibliothèques, où ils seroient libres de prendre tout ce qu'ils voudroient; on leur dit qu'ils étoient parfaitement libres de visiter toute notre bibliothèque, et de se saisir de tout ce qu'ils jugeroienl à propos, parce qu'ils venoient au nom de l'empereur, et que nos personnes et nos biens étoient totalement à la disposition de S. M, ; on les invita à se rafraîchir avant que de commencer, et on leur fit toutes les honnêtetés du pays. Conduits à notre bibliothèque , ils prirent les livres et les planches laissés à leur disposition. Les plus honnêtes parmi eux ne firent point d'autres perquisitions ; les autres visitèrent quelques chambres, mais en vain ; c'est à quoi aboutit cette redou^ table visite.

En exécution de l'édit qui ordonnoit d'abolir la religion , on rechercha surtout les chrétiens tar tares ; on en découvrit facilement parmi les mandarins , et même dans la famille impériale, et surtout parmi le peuple. On les menaça , on en frappa cruellement plusieurs pour les faire renoncer à la religion. Un seul mot de rétractation équivoque suffisoit pour être mis en liberté. On employoit tous les supplices pour arracher ce mot. Les coups de bambou et de semelle étoient continuellement répétés sur nos confesseurs. Souvent on les faisoit mettre à genoux sur des chaînes pendant plusieurs heures ; et, afin que tout le poids du corps pesât dessus , deux bourreaux tenoieut les pa liens par les oreilles; ou, ce qui est bien plus horrible, pendant qu'ils étoient agenouillés sur des chaînes, on leur

passoit une barre de bois sur les jarrets, une autre barre entre les reins et les bras retirés eu arrière, tandis que les mains étoient enchaînées par devant 5 quatre bourreaux , tenant ces deux barres de bois, tourmentoient les confesseurs de toutes leurs forces. Enfin, voici le dernier moyen que les persécuteurs tentèrent sur quelques-uns de nos confesseurs , pour les forcer à fouler la croix aux pieds. On leur en fit une dans toute la longueur de la plante du pied , en leur donnant une infinité de coups d'aiguille ou de pointe de bambou, qu'on leur enfonçoit jusqu'à l'os. Ce genre d'épreuve étoit terrible. Nos chrétiens ne souffrirent pas tous également. L'âge, les infirmités et le rang, firent qu'on exerça moins de cruautés envers quelques-uns; mais on n'accorda la couronne qu'à ceux qu'on reconnut invincibles; cette couronne fut l'exil perpétuel pour ceux qui étoient distingués par leur rang ou leurs emplois, ou oui avoient eu une part active dans les affaires de la religion ; pour les autres , ce fut la cangue.

Tous ces martyrs étoient , avant la persécution , d'une vie très-exemplaire , excepté un seul, qui se réjouit d'avoir eu cette occasion de faire pénitence; il en avoit , dit- il, grand besoin : et cela est bien vrai. Il y en a parmi eux quelques-uns dont le rang, la bonne conduite , et les grands sacrifices , relèvent beaucoup le mérite. Parmi les exilés , on en distingue surtout quatre qui sont la gloire de notre mission françoise, parce qu'ils ont été élevés et formés par les François, et qu'ils ont toujours fréquenté notre église. Deux sont de la famille impériale; les deux autres étoient mandarins, issus des premières familles tartares. Les deux princes s'appellent l'un Michel , et l'autre Raphaël ; ils sont frères, et âgés de plus de soixante ans. Raphaël n'a jamais été marié. Il a passé sa vie à étudier la religion et à la prêcher. Aucun Chinois ne montre autant d'aptitude pour saisir

234 LETTUES ÉDIFIANTES

avec justesse les questions les plus, abstraites. Il s'est appliqué a la partie dogmatique de la religion. Il aime à en parler, et il est redouté par ceux qui n'ont pas ces matières bien présentes. 11 s'étoit retiré dans notre maison, et prêchoit les chrétiens et les infidèles qui venoient l'entendre , et s'employoit à nous former des catéchistes. Il confessa la foi avec cette vigueur et cette droiture qui distinguent son caractère. Lorsqu'il fut cité , il prêcha ses juges pendant une bonne heure; l'intérêt et l'éloquence qu'il sut y mettre empêchèrent qu'on ne l'interrompît. En retournant à sa prison , il dit à un chrétien : « Je suis bien soulagé, j'ai déchargé tout ce que j'avois sur le cœur. » Son frère Michel a, dit- on, plus de talens que lui ; mais , toute sa V]*c , il a été occupé du soin de sa famille , qui est nombreuse. Il tomba malade dans la prison. Quand il devoit paroître devant ses juges , il falloit l'y porter; il n'en fut pas moins ferme à confesser la foi. Les deux mandarins ont pour noms de baptême, l'un Matthias , et l'autre Jean. Matthias étoit à la tête d'un collège de Tartares. Cette charge lui fournissoit de quoi entretenir honnêtement sa famille. Il a renoncé aux honneurs et à sa fortune pour conserver sa foi. 11 a la croix aux deux pieds , et descend d'une de ces nobles familles tartares qui ont des dignités héréditaires. Tout jeune encore , il avoit obtenu le grade qui correspond à celui de capitaine en Europe. Il étoit fort estimé du frère de l'empereur. Ses mœurs douces et sociables lui avoicnt gagné un grand nombre d'amis parmi les chrétiens et parmi les infidèles. Ces derniers firent l'impossible pour le faire renoncer à la religion. Un de ses amis avoit pris secrètement les sceaux de sa charge , et fait pour lui un billet d'apostasie, afin de le délivrer; mais, s'en étant aperçu , il s'y opposa fortement. Sa mère , en le perdant , perdoit tout absolument. Elle fut chassée de sa maison >

ÉCRITES DE LA CHINE. Îi35

et demeurent chargée de sa bru , et de deux petits enfans en bas âge , sans rien pour subsister. Cependant elle encourageoit fortement son fils , lui répétant continuellement que, s'il renonçoit à la religion , elle ne le reconnoitroit plus. Un cinquième confesseur, non moins digne d'être distingué , est Jean Tcheou , élevé dans notre maison , et qui avoit déjà souffert pour la foi dès le temps de sa jeunesse. On l'a frappé jusqu'à le laisser pour mort, sans qu'il ait été possible de le faire apostasier. Lorsqu'il se vit recherché , ne pouvant se cacher sans compromettre ses amis , il se livra généreusement. Il fut d'un grand secours aux autres confesseurs , qu'il fortifia dans la foi. Parmi les autres condamnés à l'exil perpétuel , il y a uue veuve dont le P. Adéodat se servoit pour instruire les femmes. Elle a beaucoup souffert, et accepté l'exil pour conserver sa foi. Son frère l'a suivie , pour la préserver des dangers de tous genres auxquels l'expose une situation si pénible; car elle aura occasion de subir plusieurs espèces de martyres.

Voici Yédit de l'empereur Kia-King contre le R. P. Adéodat, et les \i Tar tares et Chinois chrétiens condamnés avec lui.

« Le tribunal suprême de justice nous a informé que Jean Tchen , de la province de Canton, avoit reçu en 6ecret des lettres de l'Européen Te-tien-tse (le P. Adéodat), dans lesquelles se trouvoit une carte géographique. On l'a interrogé au sujet de ceux qui enseignent et propagent îa religion du Seigneur du ciel , et touchant ceux qui l'ont embrassée. Les Européens ont quitté volontairement leur patrie pour venir dans cette capitale ; si on leur permit autrefois de bâtir à Pékin des églises , ce fut pour profiter de leurs talens dans les mathématiques, et pour la direction du calendrier qui avoit été établi; mais, pour éviter les abus , on leur a défendu dès l'origine d'avoir des com-

munications avec le peuple chinois. Néanmoins Te-tien-tse a eu l'audace de propager secrètement sa secte. L'on a interrogé les personnes qui l'ont embrassée, et l'on a trouvé que. non -seulement des hommes du peuple ignorans, et des femmes, mais môme des Tartares ont été séduits par Te-tien-tse, et ont embrassé sa religion. Les livres des Européens sont tous écrits en lettres européennes ; comment donc le peuple chinois auroit-il pu apprendre leur doctrine, s'ils n'avoient été traduits en notre langue, et écrits en nos caractères ? C'est pour cela qu'ils ont traduit en notre langue beaucoup de leurs livres. Je te le demande, Te-tien-tse, quel étoit en cela le dessein de ton coeur corrompu ? Les Chinois ne dévoient point embrasser cette doctrine; à plus forte raison les Tartares, parce que c'est changer et corrompre las bons usages de cet empire. « Jean Tcheu, comme porteur des lettres, et le maitre Teheou-ping , et les catéchistes Lieou-tchao-tong, Tchao-r ting^tching, Tchou-tchang-tai et Ouang-mou-te, comme prédicateurs de la religion chrétienne , seront exilés à Y-ly en Tartarie, conformément à la sentence portée contre eux par le trihunal suprême de justice; mais auparavant ils porteront pendant trois mois une cangue pesante. La femme nommée Tcheng-yang-che, qui a eu la présomption d'enseigner la doctrine des chrétiens dans des assem-r blées de son sexe, sera aussi exilée à Y-ly, et réduite à être esclave des soldats , sans qu'elle puisse jamais racheter sa liberté avec de l'argent- Kien-heng-tsen et Ton-hengchan porteront aussi une forte cangue pendant trois mois, et seront ensuite envoyés esclaves à Y-ly; le premier, pour avoir porté des lettres par lesquelles on appeloit des propagateurs de la religion chrétienne ; le second , pour n'avoir point voulu renoncer à cette religion qu'il a eu la folie d'embrasser. Tcheou-ping - te , Ouang-mou-te et Tong-heng-chan , qui se sont égarés jusqu'à embrasser

volontairement la doctrine européenne , sont indignes d'être regardés comme des hommes ; ainsi leurs noms seront rayés de la liste de ceux qui servent sous nos bannières tartares. Ouaug-su-ning et six autres individus, qui se sont repentis, et ont abandonné la secte des Européens, seront mis en liberté ; cependant , comme ils n'y ont peutêtre pas renoncé sincèrement, mais seulement de bouche , à l'extérieur, par la crainte des chàtimens, les mandarins, sous la juridiction desquels se trouveront ces individus, les surveilleront avec soin ; et s'ils s'aperçoivent qu'ils pratiquent encore la religion chrétienne, ils les puniront doublement.

« Quanta l'Européen 2'e-tien-tse , qui , étant employé au service de notre cour , a enfreint les lois , et oublié son devoir au point de faire imprimer des livres et de propager sa religion, le tribunal de justice nous a proposé de le renvoyer dans sa maison ( la maison des missionnaires de la propagande), ou en Europe sa patrie; mais cette punition ne seroit point proportionnée à son crime. Ainsi nous ordonnons au tribunal militaire de députer un officier pour le conduire à Ge-îiol, où il sera renfermé dans le quartier des soldats tartares, et remis au mandarin Ching-chi , qui veillera continuellement sur lui. Nous défendons qu'il y ait aucune communication ni aucune; correspondance avec les Tartares du voisinage , afin d'empêcher qu'il ne change et ne trouble le cœur humain en propageant sa religion.

« Le mandarin chargé de gouverner les établissemens des Européens, sera livré au tribunal de l'intérieur de l'état, pour y être jugé comme ne s'étant point aperçu que Te-tien-tse avoit envoyé des lettres, qu'il avoit fait imprimer des livres , et qu'il répandoit sa religion. Nous ordonnons que les ministres nomment des commissaires chargés d'examiner tous les livres de la religion euro-

péenne , et de les faire brûler. Nous ne voulons pas qu'il existe aucun de ces livres. Ils feront rechercher toutes les planches qui ont servi à imprimer ces livres, afin de les livrer aux flammes, et de les réduire en cendres. Ils publieront partout des édits pour prohiber ladite secte, afin que tous les habitans de notre empire sachent que si dorénavant ils ont avec les Européens quelque communication et correspondance dont 1 objet soit la pratique et la propagation de leur religion , ces transgresseurs de nos lois seront sévèrement punis, sans aucun espoir d'indulgence.» Le jour que le P. jidèodat partit pour Ge-hol , après la sentence rendue , on proposa de le mettre à la question pour avoir quelque chose de clair \ il y eut ordre de préparer les instrumens de supplice, mais cela n'eut pas lieu. Ce qui jeta de l'obscurité dans l'affaire , ce fut l'attention qu'eut le P. Adéodat d'en cacher une partie pour ne pas compromettre plusieurs personnes, ails se disputent ce pays , disoient les mandarins , tandis qu'il appartient à notre empereur. » Quel moyen de faire entendre à de tels hommes ce que c est qu'une juridiction spirituelle! Cependant un bon chrétien , à qui ils faisoient ce reproche, leur répondit dune manière assez satisfaisante : « Les porteurs d'eau , dit -il , se divisent entre eux les rues et les quartiers de Pékin \ qui a jamais imaginé que ce soit attenter aux droits de l'empire ? Notre religion consiste à prier , jeûner, faire des bonnes œuvres , etc -, ainsi , quand nous nous divisons pour l'exercer, nous ne sommes pas plus rebelles que les porteurs d eau de la ville. » Nos confesseurs partirent pour Y-ly. Leur départ fut un vrai triomphe. Nos confrères chinois passèrent la nuit a les confesser et à les communier. Tout se passa dans une sainte joie. Ils furent traités également dans la route; le jour , chargés de (haines, la nuit, jetés dans des eachots, ils n'en conservoient pas moins toute la liberté de saint Paul.

ÉCRITES DE LA CHIHE. ^3g

Ils avoient vaincu , et n'avoient plus rien à craindre. Tandis qu'on forçoit tous les autres chrétiens à se cacher, ceux-ci chantoient publiquement leurs prières, selon l'usage des chrétiens de la Chine, et prêchoient tous ceux qu'ils rencontroient.

Pendant la persécution, il a été publié un règlement sur la police des églises de Pékin, dont voici le considérant et les principales dispositions :

« Nous avons jugé , après un mùr examen , que la religion des Européens porte beaucoup de préjudice aux coutumes nationales et aux bonnes mœurs; nous avons observé qu'un grand nombre d individus se sont laissé tromper et séduire , ce qui doit être attribué à la négligence des mandarins, qui n'ont pas mis d'obstacle aux progrès du mal , en punissant sévèrement les coupables. C'est pourquoi, encore que nous soyons d'avis qu'il ne faut pas punir les chrétiens selon toute la rigueur des lois, néanmoins nous jugeons nécessaire de ne pas laisser les choses aller plus loin , et, après avoir délibéré et consulté , nous avons arrêté le présent règlement.

« Chacun des grands ministres préposés à l'administration des églises des Européens nommera deux substituts qui les surveilleront par eux-mêmes, et quatre inspecteurs qui iront fréquemment examiner ce qui s'y passe. Deux capitaines , avec cinq soldats sous leurs ordres, monteront la garde aux portes des églises, et examineront ce qui y entre.

« Les Européens étant venus à Pékin pour le service de l'empereur, il fut nécessaire de leur donner des maisons pour se loger. Mais, de leur propre autorité, ils placèrent sur leurs églises cette inscription : Eglise du Seigneur du ciel , construite avec la permission de l'empereur: ce qui iait voir qu'ils se promettoient de propager leur religion. Or, cela induisoit en erreur les iguorans, qui concluoient

24o LETTRES ÉDIFIANTES

de cette inscription que la religion chrétienne n'étoit pas défendue. Ainsi, il faut effacer cette inscription et faire disparoître les autres signes de cette nature, afin que les Européens ne puissent plus afficher de semblables faussetés.

« Les Européens ont , suivant les préceptes de leur religion, des jours destinés à la prière; mais les Tartarcs et les Chinois ne doivent point entrer dans leurs églises • les Européens ne doivent point entrer dans les maisons des Tartares et des Chinois , ni avoir avec eux aucune communication. Comme quelques-uns des Européens sont mandarins du tribunal des mathématiques, on leur permettra de sortir pour aller à leur service ; mais il faudra qu'ils en donnent avis à leur gouverneur respectif, qui enverra un officier pour les accompagner. Les autres Européens qui ne sont point décorés de la même dignité pourront aller dans les autres maisons de leurs compatriotes ; mais auparavant ils le feront savoir à leurs préposés , et on les fera accompagner par des soldats; s'ils entrent furtivement dans les maisons des Tartares, ou communiquent avec eux, ceux qui sont chargés de leur surveillance devront les faire arrêter, et ils seront punis ; et ceux des officiers qui ne veilleront pas sur ces points seront privés de leur emploi et châtiés sévèrement.

« Il y a , auprès des quatre églises , des chapelles où se rassemblent les personnes du sexe; ces femmes, ayant reconnu leur faute, ont pris la fuite. Ces maisons doivent être fermées et scellées. On demandera aux Européens s'ils veulent les louer ou les vendre en en recevant la juste valeur. Ils ont à Hai-tien quatre maisons de campagne, où aucun d'eux ne demeure pour enseigner la religion nî pour prier. 11 n'y a dans chacune que deux domestiques qui les gardent. Ces domestiques doivent être renvoyés. Quant aux maisons, on charge les mandarins du lieu de

les visiter fréquemment , et de ne permettre à aucun Tartare ni à aucun Chinois d'y entrer sans permission. Si les Européens veulent y aller pour quelque aflàire légitime , on pourra, après avoir vérifié les motifs par eux allégués, leur permettre d'y aller et d'y rester.

« Si les Européens veulent envoyer des lettres en Europe, ils en donneront d'abord avis aux mandarins qui les gouvernent. Ceux-ci feront traduire ces lettres en chinois par les Russes , et , après les avoir lues et cachetées , on les enverra au vice- roi de Canton, qui les remettra à qui il faut. S'il vient des lettres d'Europe pour les Européens, le même vice-roi les fera traduire en chinois, et enverra les lettres et la traduction à Pékin , aux gouverneurs des églises, qui remettront les lettres aux Européens. Quiconque sera trouvé portant des lettres en cachette , sera très-rigoureusement puni , et on défendra aux Européens de faire passer aucune lettre dans quelque province que ce soit. Par là on coupera tout lien d'amitié, de prétention et de correspondance.

« Le nombre des Tartares qui ont embrassé la religion est considérable, parce que , jusqu'à présent , il n'y avoit pas une défense très - rigoureuse d'aller prier dans les églises, et d'enseigner la religion. C'est pourquoi beaucoup de gens grossiers ont été trompés , et le nombre en croîtroit tous les jours, si on ne défendoit pas cette religion sous des peines. Beaucoup obéiront à l'extérieur , mais non lorsqu'ils ne seront point vus. Il faut donc publier maintenant, et afficher sur les portes des quatre églises et eu d'autres endroits, les dispositions suivantes : Si les sectaires du christianisme sont officiers , ils seront déposés 5 s'ils sont Tartares, ils seront punis doublement j les autres seront exilés.

« Durant l'été, les Européens sont dans l'usage d'envoyer chercher certaines plantes médicinales qui se trouvent à 3. io'

Pékin. Peut-être en usent- ils ainsi pour donner aux cens du peuple un sortilège qui les fascine et les séduise -, ainsi , il sera dorénavant défendu aux Européens d'acheter des herbes médicinales. Par là on leur ôtera tout moyen de tromper le peuple. »

LETTRE (extrait) DE M. RICHENET,

PROCl'REVR DES MISSIONNAIRES LAZARISTES EN CHINE,

A M. CHAOIOM.

Macao, le a5 mars 1812.

Mosieer, le censeur Kan-kia-ping présenta à l'empereur , dans le mois de juin , un libelle diffamatoire contre la religion chrétienne et contre les missionnaires. Ce libelle est horrible -, il renouvelle les anciennes et absurdes inculpations d'arracher les yeux des mourans pour servir à leurs tableaux , et d'employer des paroles de magie pour corrompre les femmes. Lorsque les missionnaires eurent connoissance de ce libelle , ils firent un petit mémoire pour se plaindre des calomnies inventées contre eux , et de l'infamie dont on les couvroit. Ils le présentèrent à un de leurs gouverneurs et au régulo , neveu de l'empereur et président du tribunal des mathématiques , qui leur a toujours montré de la bonne volonté. Ni l'un ni l'autre ne jugea à propos de le remettre à l'empereur , comme on les en prioit ; ils promirent seulement d'en parler à S. M. , lorsqu'ils en trouveroient l'occasion. Il paroit quils n'en ont rien fait; du moins l'empereur n'en a pas moins sanctionné la délibération du tribunal des crimes, contraire à la religion, auquel il avoit cnvové le libelle d'accusation , pour avoir son avis sur les peines qu'il devoit décerner.

ÉCRITES DE EA CHINE. l\$

D'après ce décret j il ne devoit rester d'Européens à Pékin que les trois employés au tribunal des mathématiques, et peut-être M. Lamiot, comme interprète de la cour. En conséquence, les deux grands mandarins, gouverneurs des missionnaires , les convoquèrent tous , pour leur intimer les ordres de S. M. Ils leur témoignèrent être fâchés de ce que le censeur avoit fait , et dirent qu'au reste personne n'ajoutoit foi à toutes les calomnies qu'il avoit débitées. Ils leur déclarèrent que l'empereur ne renvoyoit aucun d'eux , mais qu'il ne vouloit pas qu'ils prêchassent leur religion : qui si quelques-uns vouloient s'en retourner, ils pouvoient parler librement. Les missionnaires répondirent qu'ils ne pouvoient se dispenser de prêcher la religion , au moins à ceux qui les interrogeroient à son sujet; que d'ailleurs, diffamés comme ils l'étoient , ainsi que leur religion , ils ne pouvoient rester couverts d'une telle ignominie. Les mandarins répliquèrent, et à la fin il n'y eut que les quatre missionnaires italiens et l'évêque de iSan-kin ( M%T Perez , lazarisle portugais) qui témoignèrent le désir de s'en aller, si l'empereur le leur permeltoit. Les mandarins ne voulurent rien statuer pour le moment ; ils dirent qu'ils vouloient donner aux missionnaires le temps de réfléchir. Ln mois après, ils demandèrent si les Européens qui avoient témoigné le désir de s'en retourner persistoientdaus leurs dispositions -, les cinq répondirent affirmativement. L'évêque de JNan-kin , sollicité par ceux qui resloient, envoya dès le lendemain sa rétractation , qu'il accompagna de quelques présens , el son nom fut effacé. Ce fut alors que les mandarins firent leur rapport de la visite qu'ils avoient faite chez les Européens. Ils y déclarèrent que quatre dévoient être renvoyés, parce qu'ils étoient inutiles. C'est une tournure chinoise ; ils auroient été Lien aises qu'aucun missionnaire ne demandât à s'en aller ; mais ils n'eurent garde d'avouer que

ces messieurs ne s'en alloient que parce qu'ils ne se soucioient pas de rester. Ces rapports et ces décrets ont tous été rendus publics. Quelques jours après le dernier rapport , deux des quatre missionnaires qui dévoient partir , cédant aux sollicitations de ceux qui restoient , demandèrent à rester aussi ; mais on répondit qu'il n'étoit plus temps, que 1 affaire avoit été communiquée à l'empereur. Il étoit bien décidé que sept des missionnaires resteroient; mais il n'étoit pas certain qu'ils pussent demeurer dans leurs maisons respectives : il étoit à craindre qu'on ne les obligeât de se réunir tous dans une salle, comme le tribunal des causes criminelles avoit insinué à l'empereur de l'ordonner. Les missionnaires firent quelques démarches pour parer le coup, et, parle moyen de quelques présens, ils obtinrent aisément que leurs trois maisons fussent conservées.

Malgré les entraves qu'on met aux fonctions spirituelles des missionnaires , malgré les corps- de- garde qu'on place à leurs portes , ils n'ont pas cru devoir abandonner la partie. Ils ont considéré que, quoiqu'ils pussent peu faire par eux-mêmes , ils pouvoient au moins diriger les prêtres du pays , ce qui , comme vous le savez, est un point trèsessentiel. Us ont aussi été émus par les prières et les larmes attendrissantes des chrétiens, qui sont allés se jeter à leurs pieds. « Votre simple présence , disoient ces néophytes , nous soutient et nous anime. Tandis que nous voyons les églises sur pied et habitées par des Européens, quoique nous ne puissions pas y entrer , il nous reste quelque espérance que la tempête s'apaisera , et que les choses reviendront à leur ancien état. » En dépit des défenses , les chrétiens viennent souvent à bout d'entrer dans les églises, moyennant quelque monnoie qu'ils donnent aux gardes. Les missionnaires italiens , n'ayant ni élèves ni prêtres du pays, ni le moyen de supporter les dépenses que les cir-

ÉCRITES DE LA CHI^E. l\5

constances rendent plus onéreuses qu'auparavant , n'ont pas eu les mêmes raisons de rester que les autres. Au reste, la situation de ceux qui sont restés est très-précaire. Lorsqu'il n'y aura qu'un Européen dans une maison , ne l'obligera -t- on pas de se réunir à ceux d'une autre maison? Le plan du gouvernement est manifestement de laisser les Européens s'éteindre , et de n'en admettre qu'autant qu'ils seront nécessaires pour l'astronomie. Il faut dire pourtant que les Chinois, en parlant de supprimer les églises de Pékin et de renvoyer les Européens, ont déclaré qu'on n'avoit point l'intention de s'emparer des biens qu'ils possédoient en maisons , terres , etc. ; qu'ils pourroient en disposer comme bon leur sembleroit. On n'a mis aucun obstacle à ce que les Italiens vendissent ce qu'ils avoient , et en emportassent le produit. Comme on n'a trouvé personne pour acheter leur maison , l'empereur l'a prise et en a payé la valeur.

Les quatre missionnaires italiens revenus de Pékin ont été bien traités sur toute la route, et aux frais du gouvernement. L'ordre étoit qu'ils s'embarquassent pour l'Europe , lorsqu'il y auroit quelques vaisseaux de leur pavs à Canton. Messieurs de la compagnie angloise leur offrirent le passage; mais les missionnaires demandèrent à aller à Manille. Le gouvernement de Canton y consentit aisément, parce que, en bons géographes, les mandarins jugèrent qu'à Manille les missionnaires seroient plus près de leur pays qu'en Angleterre. Les quatre missionnaires vinrent à Macao pour y attendre quelque vaisseau qui allât aux îles Philippines ; trois d'entre eux voyant qu'ils pouvoient travailler plus utilement, ailleurs qu'à Manille , à l'œuvre à laquelle ils s'étoient consacrés , l'un resta au collège de Saint-Joseph à Macao , pour se livrer à l'éducation de quelques jeunes Chinois qu'on y dispose à la prêtrise ; deux autres se rendirent à l'île du

Prince-de-Gcilles , pour y travailler à la même fin , dans un collège que M. Létondal vient d'y établir sous la protection du gouvernement anglois, pour y élever de jeunes Chinois. Je suis, etc.

LETTRE (extrait) DE M. ESCODECA,

Page 1