DIRECTEUR DV SEMINAIRE DES MISSIONS ETRANGERES
Du Su-tchuen , le 3o août 178g.
Monsieur et très-cher confrère, nos vœux sont enfin remplis ; nous sommes arrivés , Msr de Caradre et moi , au terme de nos désirs , je veux dire dans la mission du Su-tchuen, après laquelle nous soupirions depuis quatre ans , avec autant d'ardeur que des exilés soupirent après leur patrie. Grâces soient rendues à la divine Providence, qui nous y a conduits par des moyens si doux et si forts , nonobstant la puissance de l'empereur de la Chine , la vigilance des mandarins, la multitude et la sévérité des douanes, et malgré tous les autres dangers dont la route est semée!
En nous rendant la liberté, on nous avoit laissé le choix de rester à Pékin , ou de retourner à Canton ; de douze que nous étions , trois seulement se déterminèrent à rester. Le premier ministre ordonna de faire conduire, sous bonne garde, les neuf Européens qui vouloient s'en retourner, et de les faire accompagner par des mandarins , qui les re-
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mettroient au gouverneur de Canton , lequel seroit tenu de les renvoyer en Europe. Il fut permis aux trois autres de rester dans les églises de Pékin. On ne pressa pas l'exécution de l'ordre de départ, soit par déférence pour les missionnaires de la cour, qui étoient bien aises de nous garder quelque temps , soit par une politique chinoise , pour nous laisser le loisir de voir les curiosités de la capitale , et de pouvoir les publier en Europe. Nous passâmes donc un mois à Pékin, pendant lequel les mandarins des villes qui sont sur la route reçurent ordre de pourvoir à tout pour notre passage. Les deux mandarins nommés pour nous accompagner ayant fixé le jour du départ , les missionnaires de Pékin nous fournirent ce qu'ils jugèrent nécessaire pour nous garantir du froid ; ils nous obligèrent même d'accepter chacun vingt taëls d'argent pour les besoins imprévus. Ils obtinrent que quatre de leurs domestiques, chrétiens, nous accompagneroient jusqu'à CantOD. Nous nous rendîmes, le 1 1 décembre 1780, à la cathédrale ; nous fimes nos adieux à Msr l'évèque de Pékin , et montâmes en voiture. Les missionnaires de chaque église nous firent cortège jusque hors des murs de la ville. Ce fut là qu'il fallut nous séparer. Nous embrassâmes nos généreux bienfaiteurs, qui s'en retournèrent à leurs églises ; mais leurs bienfaits nous suivirent. Nous arrivâmes au milieu de la nuit à la première couchée , distante de six lieues. Le lendemain, nous commençâmes à voyager dans des charrettes couvertes; deux sur chacune, avec un domestique et nos effets. Nos mandarins ont voyagé dans leurs chaises à quatre porteurs jusqu'au fleuve, où ils ont pris des barques. Les gens de leur suite étoient à cheval; deux précédoient la chaise de leur maître , les autres accompagnoient ses effets. Malgré les précautions des missionnaires de Pékin , nous avons beaucoup souffert du froid et de l'incommodité des voitures, chaises ou char-
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rettes -, exposés au grand air dans celles-là , cahotés dans celles-ci ; mais la grande fatigue venoit des journées forcées. Après avoir marché tout un jour , il falloit , pour arriver à la couchée, continuer jusqu'à dix heures du soir, minuit, trois heures du matin. Nous changions de charrette d'une ville à l'autre.
A Hiu-lcheou-fou , on nous fournit des chaises à demi usées, et si petites, qu'on ne pouvoitni étendre les jambes ni avoir les coudes libres. Nous voyageâmes ainsi jusqu'au fleuve Kiang. Au-delà de ce fleuve, à Kieou-kiang-fou , au lieu de chaises, on nous fournit de petits fauteuils de bambou fort incommodes ; on les portoit sur les épaules par le moyen de deux grands bâtons. Ce fut en cet équipage que nous continuâmes notre voyage jusqu'à Nantchang-fou ; là on nous avoit préparé de grandes barques bien couvertes et commodes. Chacun de nos mandarins avoit la sienne. Les gens de leur suite en avoient deux ; le mandarin militaire et les soldats en avoient trois, et nous Européens, ainsi que nos domestiques, étions distribués dans trois autres. Les mandarins des lieux nous fournissoient en argent le viatique , et nos domestiques faisoient la cuisine. Près de Yan-ngan-hien , la barque du premier mandarin fut renversée par un coup de vent. Ses gens , n'en trouvant aucune digne de lui , demandèrent une des nôtres. M6'- l'évêque de Caradrc céda celle où nous étions , et on en loua une plus petite pour nous. Cette politesse fit grand plaisir au mandarin 5 elle nous valut des saluts et des souris gracieux. Jusqu'à ce moment il nous avoit regardés du haut de sa grandeur, et traités froidement. À Nan-ngan-fou, nous fumes encore portés sur de petits fauteuils jusqu'à Nan-hiong-fou , d'où nous descendîmes le lieu ve jusqu'à Canton. Chaque barque de nos mandarins avoit au haut de son màt un pavillon jaune où étoit écrit en gros caractères : King-tchai , hing-pou : envoyés de
l'empereur, tribunal des causes criminelles. Chacune des nôtres en avoitun petit, aussi de couleur jaune, où étoit écrit en gros caractères : Fong-tchi, hoei-yang : par ordre de l'empereur, retournant en Europe. Les lieux où nous avons logé sur la route sont des hospices appelés kong-kouang. îNos deux mandarins avoient chacun le leur, et mangeoient séparément. Nous autres Européens, nous logions avec nos domestiques dans un hospice moins propre et moins commode •, il étoit pourtant assez honnête. Lorsque tous les kong-kouan étoient occupés, on nous mettoit à l'auberge , où l'on nous portoit à manger comme à l'ordinaire. Nous étions toujours distribués en trois tables, chacune servie de la même manière. En général , nous n'avions pas à nous plaindre de la nourriture. Le premier de nos mandarins, quoique affectant à notre égard un air sec et froid , et ne venant jamais nous voir , nous envoyoit de petits présens en fruits ou eu volailles. Le second nous visitoit dans nos hospices et dans nos barques ; il nous faisoit beaucoup de politesses : c'étoit un sexagénaire convaincu de la vanité du monde ; nous lui parlions de la religion chrétienne -, il convenoit qu'elle étoit vraie 5 mais il lui paroissoit impossible de l'embrasser étant mandarin, et il tàchoit de se persuader qu'en observant la loi naturelle , comme il l'entendoit , et ne faisant tort à personne , il iroit dans le ciel. Lorsque nous lui parlions de la nécessité de la foi, il détournoit la conversation , ou il gardoit le silence ; il disoit qu'il se feroit chrétien, si l'empereur l'étoit. C'est la réponse d'une infinité de Chinois.
C'est le 1 1 février 1786 que nous arrivâmes à Canton; on nous fit descendre à terre , et on nous conduisit d'abord dans un temple d'idoles servant quelquefois de salle d'audience; des mandarins subalternes s'y rendirent avec les ministres du prétoire et les interprèles. Ils écrivirent nos noms, notre âge, Tannée de notre entrée en Chine, le
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temps que nous y avions demeuré. Cette pièce étoit nécessaire pour suppléer aux actes de notre procédure qui dévoient être remis aux mandarins de Canton , et qui avoient péri lorsque la barque de notre conducteur fut renversée : ensuite on nous conduisit au tribunal du lieutenant criminel. Nous lui fîmes le salut d'usage, mais nous nous tînmes debout; on lui remit le catalogue de nos noms, qu'il confronta avec une liste qu'il avoit-, une transposition de nom le mit en colère contre l'interprète. « Pourquoi, lui dit- il, ne fais-tu pas mettre ces Européens à genoux ? Que ceux qui viennent ici faire le commerce ne s'y mettent point , à la bonne beure ; mais ceux - ci , qui sont vernis seulement pour prêcher leur religion, et cela contre nos lois , ne se mettront point à genoux devant le mandarin! Fais-les mettre à genoux. » L'interprète cria : A genoux ; nous nous y mimes. On nous conduisit aux treize magasins (Che-san-hang) ; c'est le quartier où logent les Européens.
Nous fûmes conduits chez M. de Grammont , ex-jésuite francois , qui étoit à Canton pour rétablir sa santé. Sa qualité de mathématicien de l'empereur lui attiroit toutes sortes d'égards de la part des mandarins. A notre arrivée, il nous avoit envoyé offrir tout ce qui étoit en son pouvoir : ce fut notre ange tutélaire. >ous trouvâmes chez lui trois mandarins qui dévoient nous garder jusqu'à notre départ, nous introduire dons les tribunaux , et nous accompagner jusqu'au vaisseau qui nous porteroit en Europe : 1 un d'eux vint loger avec nous, c'étoit un bon vieillard 5 les deux autres demeurèrent chez eux. Les hanuistes (société chinoise qui fait le commerce avec les Européens) furent chargés par les mandarins de donner dix piastres par jour pour notre entretien. On leur a fait supporter presque tous les frais occasionés par la persécution , et on les a rendus responsables de l'entrée des Européens dans l'em- 3. î4
pire , parce que c'éloit à eux à surveiller les vaisseaux qui les portoient.
Cependant les mandarins de Canton s'occupèrent de nous faire passer en Europe ; ils s'adressèrent à deux capitaines de vaisseaux espagnols, qui, ravis de nous rendre service, s'offrirent de nous conduire à Manille, où ils savoient que nous désirions d'aller. Nous nous rendîmes avec eux au prétoire du gouverneur. Nous n'attendîmes pas cette fois qu'on nous dit de nous mettre à genoux. Mais les deux capitaines saluèrent le gouverneur à la manière européenne, et se tinrent debout, le chapeau sur la tète. Le gouverneur ne nous fit aucune question; et, s 'adressant à l'interprète, après avoir exalté la grâce que nous faisoit l'empereur : « Répète , dit-il, à ces Européens, que S. M. , par un effet de sa bonté, leur accorde la liberté, et les renvoie chez eux ; et dis-leur que, s'ils s'avisent de rentrer dans les terres , on ne leur permettra plus de s'en retourner. » Alors les deux capitaines firent en sa présence leur déclaration : l'un , qu'il prenoit sur son vaisseau cinq d'entre nous-, l'autre, qu'il en prenoit quatre. Ce fut notre dernière comparution devant les tribunaux de la Chine. N'y comparoitrons-nous point encore ? Dieu le sait !
Le 3o mars 1786, nous partîmes de Canton; les Lrois mandarins députés étoient dans une barque chinoise , nous dans un canot européen , qui nous conduisit , sous pavillon espagnol, jusqu'à notre vaisseau, lequel étoit à 7 am-pou, à quatre lieues au-dessous de Canton. Nos mandarins et leur suite y montèrent avec nous. On les accueillit avec politesse , on leur offrit des rafraichissemens qu'ils acceptèrent volontiers, et ils s'en retournèrent le même jour à Canton. Le vaisseau que montèrent les quatre autres missionnaires ne partit de Canton que huit jours après; il arriva cependant un jour avant nous à Manille. Nous mimes à la voile le 2 avril, et le lendemain au soir nous
mouillâmes à la vue de Macao, le vaisseau y resta un jour pour prendre des marchandises et des personnes qui dévoient passer à Manille. Nous reçûmes à bord plusieurs visites , entre autres celle du procureur de nos missions , qui nous apporta habits, linge, etc. Nous levâmes l'ancre le 5; la traversée fut longue, à cause des calmes. Ce ne fut que le 27, à minuit, que nous mouillâmes à la vue de Manille. Le lendemain nous descendîmes à terre. Au moment où Msr de Caradre quitta le vaisseau , l'équipage cria Twe le roi! et le capitaine fit tirer six coups de canon. Lui et moi, nous allâmes au collège royal de saint Thomasd'Aquin, qui est sous la direction des RR. PP. dominicains; on ne peut peindre l'accueil que nous reçûmes, ni exprimer les soins et les attentions que ces RR. PP. ont eus pour nous tout le temps que nous sommes restés à Manille.
Hélas! nous espérions ne faire qu'un très-court séjour dans cette ville, car à notre arrivée M?' de Caradre reçut ce billet du gouverneur et du sénat: « Monseigneur, les persécutions qu'a souffertes votre grandeur ont excité une grande compassion dans ce tribunal royal. \ otre grandeur et ses compagnons trouveront ici toute protection, en attendant une occasion favorable de retourner en Chine, ou à toute autre destination. Que Dieu conserve votre grandeur un grand nombre d années. » Les effets ont répondu aux paroles , en ceci que tous les secours qu'exige l'hospitalité nous ont été donnés ; mais le temps fixé par la Providence pour accomplir ses décrets sur nous n'étoil pas près d'approcher.
Dans l'été de 1786, époque du départ des vaisseaux pour la Chine, Msr de Caradre présenta au gouverneur une requête pour notre transport sur l'un de ses vaisseaux destiné pour Émoui, seul port par où les missionnaires pouvoient alors tenter de rentrer en Chine. Mais celte
requête ne fut point admise , et l'on répondit à M. de Caradre : « La lettre de votre grandeur a été vue et examinée avec toute l'attention qu'elle mérite par le sénat royal , M. l'archevêque et les RR. PP. provinciaux des ordres religieux de Manille. Ils pensent tous que pour le présent il n'est pas convenable que votre grandeur retourne en Chine. »
Cependant il y avoit à Manille deux frégates françoises destinées pour nos colonies : la Précieuse et la Cas tries , commandées par MM. de Kersauson et de Richeri : M. Berneron commandoit les troupes qui étoient à bord. Nous conférions souvent avec ces messieurs; ils sa voient notre projet de rentrer en Chine , et les difficultés qui se rencontroient. Quelquefois monseigneur leur disoit eu plaisantant: «Vous devriez nous conduire en Chine.» Mais nous n'osions espérer qu'ils voulussent se détourner de leur destination , et il n'y avoit pas lieu de croire que nous pussions trouver dans les colonies françoises des occasions plus favorables qu'à Manille. Pourtant M. de Richeri jugea, tout bien combiné, qu'il pouvoit se rendre à nos vœux; et le i3 décembre, M. de Berneron vint, à la nuit tombante, nous prendre au collège de Saint-Thomas , et nous mena , dans une barque du pavs , à la maison où il demeuroit avec M. de Richeri. Là, nous rasâmes notre barbe , primes des habits laïques, et partîmes aussitôt pour nous rendre en rade. Nous en usâmes ainsi pour ne point être reconnus par les gens de l'équipage ; quelques-uns d'eux pouvoient déserter à Macao et nous dévoiler, ce qui nous auroit exposés aux tracasseries des Chinois. Nous changeâmes de noms: malgré ces précautions, je crois que les matelots étoient instruits. Le capitaine céda sa chambre et son lit à M. de Caradre ; je couchai dans la chambre du conseil. On mit à la voile, et nous mouillâmes dans la rade de Macao, le i\ , à quatre heures
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du soir. M. Létondal , notre procureur , fui Lien surpris de voir monseigneur et moi. On convint que nous descendrions secrètement à terre } il vint la nuit nous prendre dans une barque chinoise-, nous arrivâmes à Macao à deux heures du matin , mais si accablés de fatigue que nous ne pûmes célébrer la naissance de notre divin maître que par une seule messe.
Si notre descente à Macao fut secrète, notre séjour n'a pu 1 être. A Manille, on savoit notre embarquement sur le Castries; mais on ignoroit que ce fut pour Macao; les vaisseaux venant de Manille y trouvant le Castries , on ne douta pas que nous n'y fussions aussi. Les gens de l'équi page le dirent à plusieurs habitans ; nous crûmes d'ailleurs devoir en faire part à quelques personnes discrètes et zélées , qui auroient pu se formaliser de notre silence, tfientôt des courriers du Su-lchueu arrivèrent. L'un d'eux conseutoit d'y conduire monseigneur et moi. Comme j'ai la figure plus chinoise, je serois parti, si l'on avoit pu trouver un homme sûr , païen ou chrétien , pour me conduire dans sa barque jusqu'au-dessus de Fou-chan , près de Canton , où les courriers m'auroient pris. A défaut d'un guide sûr, nous allions, M. l'évoque de Caradre et moi, partir directement pour le Fo-kien , à l'aide d'un néophyte qui depuis long- temps porte dans sa barque de pareilles contrebandes. Si la Providence l'eût permis, M. de Caradre alloit au Su-tchuen , et moi je reslois au Fo-kien jusqu'à nouvel ordre. C'est un plan concerté, depuis la persécution , de placer au Fo-kien un missionnaire européen , pour faciliter l'entrée du Su-tchuen, la route par Canton étant trop périlleuse : j'eusse été le premier commis de l'entrepôt. Mais des troubles survenus dans le Fokien ont empoché l'exécution de ce projet ; le chrétien qui devoit nous conduire n'est point venu, tant le voyage devint périlleux, même pour les Chinois. Il y avoit cependant
trois ans que nous étions chassés de notre mission , sans savoir combien cela devoit durer encore.
Jugez quelle lut notre joie , lorsque le 1 1 janvier i j8s nous vîmes revenir du Su-tchuen nos courriers chrétiens, ceux que nous n'avions pu suivre l'année précédente. }ious leur demandâmes s'ils consentoient enfin à nous conduire; mais ils représentèrent que sur la route on étoit souvent exposé à manquer de barques , parce qu elles étoient arrêtées par les mandarins pour le service des troupes. Ils promirent que, de retour au Su-tchuen, ils en parliroient aussitôt et loueroient au Hou-kouang une barque de chrétiens qui viendrait à Canton, et conduiroit monseigneur avec d'autant moins de péril , qu'il n'y auroit plus de vaisseaux européens. Mïr de Caradre se rendit à leurs raisons. On leur demanda s'ils ne pourroient pas se charger de moi , qui ai la physionomie moins antichinoise ; ils donnèrent d abord une lueur d'espérance, et se déterminèrent enfin pour la négative. Il me fallut prendre patience , et croire que les momens de la Providence n étoient point encore arrivés pour moi. Mais ces courriers sont revenus au mois d'août avec le dessein de nous introduire l'un et l'autre. Après toutes sortes de démarches qui ont duré jusqu'en octobre, on a enfin trouvé une barque appartenant à un chrétien qui nous a conduite jusqu'à Fo-kan. a environ sept lieues au-dessus de Canton, où une autre barque plus grande , dont tous les bateliers sont chrétiens , nous attendoit pour nous porter jusqu au Su-tchuen. Comme on a pris des mesures pour empêcher que cette barque ne soit visitée dans la route, monseigneur et moi avons fait le trajet ensemble. C'est un voyage de sept ou huit cents lieues , à cause des circuits multipliés des rivières sur lesquelles nous avons eu à naviguer. Il y a beaucoup de douanes sur la route , et par conséquent beaucoup de dangers ; mais nous nous abandonnâmes entre les mains de la divine
Providence. »ms étions partis de Macao le ->.o octobre 1788, et nous arrivâmes, le i4 janvier de celte année 1789, à Tchong-king-fou. Nous y attendîmes la réponse de Msr d'Agathopolis, à qui nous avions envoyé un exprès. Ce prélat ayant appelé M§r de Caradre auprès de lui , et m'ayant fixé dans la partie orientale , nous nous séparâmes. Msr de Caradre se rendit heureusement dans un endroit distant de quelques lieues de Tching-tou, où M§r d'Agathopolis l'attendoit. Pour moi, je suis allé à Tao-pa, et de là sur le sommet de la montagne nommée Tien-teing-ping, où est une ancienne chrétienté, au mi~ lieu de laquelle j'ai recommencé mes travaux apostoliques, pour le succès desquels j'invoque vos ferventes prières. J'ai l'honneur d'être , etc.
LETTRE (extrait) DE MGR DE CARADRE (i).
A MM. DU SÉMINAIRE DES MISSIONS ÉTUANGÈliES.
Du Su-tchuen , le 3o septembre 1791,
Messieurs et trls-chers coisfrèues, nous nous sommes mis au moment d'être iradnits devant les tribunaux ,
non précisément comme chrétiens, mais comme rebelles et séditieux. Malgré notre innocence, nous avions peine .1 soutenir ! horreur d'un pareil jugement, dont les suites nous paroissoient devoir couvrir la religion du dernier opprobre.
Sur la fin de l'an dernier, deux bonzes de la secte de, Tao formèrent le complot de détruire la dynastie présente.
(1) Cette lettre el les six qui la suivent sont tirées du recueil des Nouvelles Lettres édifiantes, publié par A. Leclere , quai des . uslins, n° 2J.
2l6 LETTRES ÉDIFIANTES
Ils avoient choisi , pour être empereur, un jeune homme de ving- trois ans, de la lie du peuple, et chassé de sa famille pour sa mauvaise conduite. Un prétendu physionomiste , qui gagnoit sa vie à dire les bonnes aventures , avoit tiré son horoscope. Il soutenoit que , suivant les règles de son art , ce jeune homme étoit né pour être empereur, qu'il n'y avoit pas le moindre doute, et que, le Ier de la première lune chinoise, il seroit d'abord reconnu comme tel dans la capitale duSu-tchuen. Les deux bonzes, ajoutant foi à l'horoscope , firent prendre au futur empereur le nom de Tchou, y ajoutant un surnom qui le mettoit dans la lignée d'un empereur de la dynastie des Min ; ils firent part de leur projet à quelques dignitaires riches et superstitieux. Ceux-ci leur en attirèrent un grand nombre d'autres ; ces scélérats promettoient aux uns des dignités et exemptoient les autres des tributs.
Un nouveau catéchumène , qui avoit embrassé la religion après avoir perdu tout son bien au jeu, sentit renaître son ambition et sa cupidité. Il fit offre de services au bonze , chef de la révolte , et en tira promesse d'un grand mandarinat. Son frère aîné, baptisé depuis dix ans , et revêtu d'une dignité qu'il avoit achetée dès le temps du paganisme , se laissa séduire le premier. Son exemple en attira deux ou trois autres , auxquels ils procurèrent une entrevue avec le bouie. Ces chrétiens commencèrent par l'exhorter à embrasser la foi \ il leur répondit qu'il étoit chargé de gérer les affaires de l'empereur son maître ; qu'il ne les empèchoit pas de gérer les affaires de l'empereur du ciel, parce que sa religion étoit bonne ; qu'au reste il n'avoit de bonze que l'habit , dont il se servoit pour réussir plus efficacement , vu les préjugés du peuple. Les chrétiens dirent qu'ils ne demandoient ni honneurs ni dignités, mais uniquement la liberté de la religion, qui leur fut facilement accordée. Le généralissime étoit un chef de prétoriens
dont moitié de la famille étoit chrétienne , et il avoit deux filles baptisées. Le jour fixé pour l'exécution étoit la nuit du dernier jour de l'an , jour où le peuple se livre à toutes sortes de débauches. Le rendez-vous général des révoltés étoit dans les montagnes; on ne parloit que de la révolution future, et cependant le gouvernement étoit parfaitement tranquille.
Cinq jours avant le terme fixé pour l'exécution , deux chrétiens vinrent me trouver. Ils m'apprirent ce qu'ils savoient de la révolte dans laquelle ils étoient entrés. Je leur fis de vifs reproches , et je leur dis qu'ils dévoient dénoncer cette révolte pour sauver l'honneur de la reli- * gion. Il parurent disposés à obéir, mais il n'étoit plus temps ; des païens les avoient prévenus , et on commençoit à rechercher les coupables. On saisit beaucoup d'armes , de drapeaux , et trente révoltés, qui furent conduits à la ville. On les soumit aux questions les plus rigoureuses, pour les forcer à déclarer où étoient les chefs et quels étoient leurs complices. Ils ne tardèrent pas à les dénoncer, et le firent d'autant plus facilement qu'ils ne doutoient point qu'au terme fixé on ne vint les délivrer. Le prétendu empereur fut arrêté le lendemain comme il sorloit de la ville. On trouva sur lui un catalogue qui contenoit les noms des principaux conjurés , les dignités qu'il leur avoit promises, et le compte de l'argent qu'il avoit reçu. Il se reconnut comme étant l'empereur qui devoit régner, insulta les mandarins avec la dernière impudence , refusa de se mettre à genoux devant eux , suivant l'usage : « Un empereur, disoit-il, ne fléchit pas les genoux devant ses sujets; dans peu de jours je vous apprendrai à me respecter. » Ce ton hardi parut intimider les juges ; ils ne le firent point maltraiter, et se contentèrent de le garder soigneusement en prison.
Alors ce fut un cri général que les chrétiens se révol-
toient 5 les soldats le disoient ouvertement; personne ne paroissoit en douter. Informé de ces bruits, un des grands mandarins voulut donner ordre d'arrêter les chrétiens ; mais le principal juge dans la cause des révoltés s'y opposa fortement. « Si l'on veut compromettre la celigion chrétienne dans cette allai ro, dit-il , je ne m'en mêlerai plus -, jo commis parfaitement cette religion , et je me rends caution qu'elle n'a aucune part à la révolte. » Son avis prévalut ; seulement il y eut ordre d'examiner secrètement les chrétiens, mais de n'en inquiéter aucun pour cause de religion.
Le généralissime des brigands étoit allé se mettre à leur tète au lieu du rendez-vous, ainsi que le bonze qui étoit le principal moteur de la rébellion. Les soldats qu'on envoya contre eux les dissipèrent, et les deux chefs , après s'être déguisés , échappèrent. Le grand mandarin, qui présidait a l'exécution, fit brûler le camp et tout ce qu'il reniermoit, craignant d'y trouver des catalogues de complices , et d'avoir trop de coupables à punir. Mais la loi de Chine , en cas de révolte , rend les familles responsables, à moins que quelqu'un de la famille n'ait dénoncé le complot avant l'exécution. En conséquence, la famille du généralissime , fort nombreuse et dont la moitié est chrétienne, fut arrêtée et jetée dans les prisons. On espéroit qu'en usant de cette rigueur, le coupable, touché de compassion, se rendroit à la fin et viendrait délivrer ses enfans. On dit qu'il y fut sensible, mais que le bonze qui étoit avec lui le pressa de passer dans la province du Yunpàri, et de ne pas s'embarrasser de sa famille. Comme ils marchoient fort lentement , ils furent pris tous deux , huit jours après leur fuite.
Le catéchumène dont j'ai parlé ci-dessus fut recherché ainsi que son frère et le reste de sa famille. Il étoit inscrit comme mandarin sur le catalogue du prétendu empereur. Plusieurs maisons chrétiennes furent visitera et durement
traitées. Enfin cet homme, ne trouvant plus d'asile, résolut de se rendre 5 il se souvint qu'il étoit chrétien, et, sachant qu'il ne pouvoit plus espérer de vivre long-temps, il désira le baptême. Pendant qu'il délibéroit, les soldats arrivèrent. Un d'eux, chrétien, l'exhorta à le demander, s'offrit à le conduire dans l'endroit où étoit M§r l'évèque d'Agathopolis, et se rendit caution pour lui devant les autres soldats païens. Ils y consentirent , l'amenèrent à la porte de la maison , et montèrent la garde à l'entour , tandis qu'il entra avec le soldat chrétien. Ce malheureux détesta son crime , demanda pardon du mauvais exemple qu'il avoit donné, et promit solennellement de ne dénoncer aucun chrétien. Il fut instruit autant que la circonstance put le permettre, et baptisé. Ensuite il sortit de la maison , et fut conduit au prétoire. M. l'évèque d'Agathopolis, craignant que l'entrée du catéchumène dans cette maison ne la rendit suspecte, voulut la quitter; mais les chrétiens soutenoient qu'il n'y avoit rien à craindre, qu'il suftisoit de mettre les effets de la religion en sûreté; c'est ce qu'on fît le mieux qu'on put. Cependant le lendemain cette maison fut investie, avec ordre d'enchainer tout le monde, excepté les femmes et les vieillards; à ce dernier titre, monseigneur fut épargné; mais son catéchiste, un prêtre chinois et celui qui lui servoit de catéchiste , furent enchaînés avec les autres chrétiens de la maison, et conduits au prétoire. Le catéchumène, ne pouvant résister a la rigueur des tortures qu'on lui faisoit endurer pour le forcer à déclarer ses complices , avoit dénoncé le fils du bourgeois et trois ou quatre autres chrétiens , comme ayant contribué d'une somme d'argent pour soutenir la révolte. Le sort des chrétiens arrêtés nous inquiétoit beaucoup; il nous tardoit d'apprendre quelle seroit l'issue du jugement. Le prêtre chinois et les deux catéchistes furent interrogés les premiers; on leur demanda pourquoi ils se
trouvoient dans cette maison , et quels rapports ils avoient avec les accusés. « Nous étions venus, répondirent -ils , pour souhaiter la bonne année , suivant l'usage , ignorant absolument les accusations qu'il y avoit contre eux ; nous n'avions d'autre rapport avec eux que parce qu'ils sont chrétiens comme nous'; au reste, nous n'étions point compromis dans cette affaire, les soldats nous ont arrêtés sans ordre. — La religion chrétienne est défendue par les lois de l'empire, reprit le mandarin , il faut y renoncer. » Les chrétiens répondirent constamment qu'ils n'en ieroient rien. Le mandarin les fit frapper chacun de vingtcinq coups de bâton, et les envoya en prison. Au bout de huit jours, après s'être assuré qu'ils n'avoient eu aucune part à la révolte, il les renvoya en disant : « Retournez chez vous, et priez si vous le voulez , je ne m'en embarrasse point. » Ce jugement consola les chrétiens ; ils virent que le gouvernement n'en vouloit point à la religion , et qu'il n'ajoutoit point foi aux bruits injurieux qui se répandoient contre elle.
Mais dans le môme temps , un mandarin qui faisoit patrouille , s'étant informé aux infidèles du lieu s'il n'y avoit point dans les environs des gens suspects , ils répondirent qu'ils ne connoissoient aucun bandit , mais qu'il y avoit des chrétiens qui tenoient fréquemment de nombreuses assemblées, et que ce jour, qui étoitleur jour de dimanche, ils étoient réunis, hommes et femmes; et ils s'offrirent pour escorte. Les chrétiens , qui ne s'aitendoient à rien, étoient occupés à chanter à pleine voix les prières du dimanche. Dans le moment la maison est entourée, et les soldats y entrent. Le mandarin se contenta d'en enchaîner onze, et les conduisit au prétoire au milieu d'une foule de peuple qui crioit : Périssent les chrétiens avec les révoltés! Mais dans le même temps, un grand mandarin militaire, chargé de poursuivre les rc-
belles, arriva. Celui qui avoit pris les chrétiens vint lui rendre compte de ce qui venoit de se passer, et lui remettre les prétendus coupables. « Vous avez fait une sottise, lui dit nettement le mandarin militaire: les chrétiens ne sont point compromis dans cette affaire , il y a ordre de ne point les inquiéter ; mettez-les au plus tôt en liberté. >» Le petit mandarin les garda hors de prison, mais toujours dans le prétoire, les interrogea juridiquement , et leur dit qu'il vouloit savoir s'ils étoient réellement chrétiens. Pour s'en assurer, il leur fit réciter à tous leurs prières, qu'il suivoit le livre à la main ; puis , leur ayant fait donner un écrit par lequel ils se déclaroient chrétiens, et promettoient de n'avoir aucune communication avec les révoltés , il les renvoya sans les avoir maltraités. Les païens s'attendoient à tout autre jugement. Plusieurs avoient dit que si les chrétiens en sortoient sains et saufs, ils ne demanderoient point d'autres preuves, et se feroient chrétiens : ils ont tenu parole.
Ces deux jugemens, qui s'étoient suivis de près, arrêtèrent les clameurs des païens. Ils commencèrent à revenir de leur prévention, et nous rendoient publiquement justice. Ce changement du peuple pensa nous coûter cher. Les rebelles dénoncés, témoins des bonnes dispositions du gouvernement en notre faveur, voulurent en profiter. On eût dit que la plupart s'étoient donné le mot pour se déclarer chrétiens. Ils le disoient aux soldats qui venoient les saisir chez eux, où l'on voyoit encore leurs idoles; ils l'assuroient effrontément devant les juges, qui, poulies convaincre d'imposture, leur demandoient les prières chrétiennes , dont ils ne savaient pas le mot. Aussi les juges, convaincus que les vrais chrétiens étoient calomniés, ne faisoient plus attention aux païens accusés qui se disoient tels; ils étoient ennuyés de vérifier leurs mensonges, et disoient : « Sois chrétien ou non , ce n'est pas
ici l'affaire : tu es un rebelle, il faut que lu avoues ton crime. » C'est ainsi que Dieu a permis le jugement des chrétiens coupables, et qu'il a sauvé la religion de l'opprobre. Quant au catéchumène , après avoir avoué son crime et dénoncé les chrétiens qu'il avoit séduits , il lut ciié au tribunal du principal juge , précisément celui qui s éloiî déclaré caution pour la religion chrétienne. Le malheureux , soit qu'il crût adoucir ce mandarin, soit tout autre motif, commença par se déclarer chrétien, sans être interrogé s'il l'étoit. Le juge, indigné, le traita d'imposteur. « Je connois, dit -il, ta religion ; elle enseigne la fidélité au souverain ; ses sectateurs ne se révoltent pas. » Ensuite il le fit frapper d'un grand nombre de soufflets, pour le forcer à reconnaître qu'il n'étoit pas chrétien. Le catéchumène voulut insister $ mais, frappé de nouveau encore plus rudement, il finit par apostasier. Le fils du chrétien chez qui l'évoque d'Agathopolisdemeuroit, reconnut qu'effrayé par le catéchumène, et menacé d'un massacre prochain, il lui avoit donné cinq taëls pour s'en rédimer, lui et sa famille. Les autres chrétiens dénoncés firent la même déposition.
Les mandarins, craignant de déclarer à l'empereur les choses telles quelles étoient, présentèrent cette affaire comme une simple supercherie de bonzes, qui avoient feint une espèce de révolte , pour tirer du peuple de l'argent qu'ils dévoient employer a bâtir une grande pagode. Les principaux chefs furent coupes par morceaux:. leurs ministres décapités et leurs tètes exposées; ceux qui avoient eu des prétentions au mandarinat furent condamnés à être étranglés \ le catéchumène fut du nombre. Ceux qui ont contribué en argent n'ont point encore subi leur jugement. Il paroit que la plus grande peine qu'on imposera aux chrétiens sera un exil de trois ans.
J'ai l'honneur d'être, etc.
LETTRE (extrait) DE M. LÉTONDAL ,