‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 2)Chapitre 11 sur 26 · A M. CHAUMONT · texte numérisé non relu

A M. CHAUMONT

Le 20 septembre i 81 5.

Monsieur, outreletraitre qui avoit dénoncé les chrétiens de Lo-jang-keou et l'Européen qui y euseignoit, ily avoit, dans la partie où demeuroit Msr l'évèque de Tabraca , deux autres mauvais sujets plus à craindre. L'un étoit un mandarin militaire disgracié , baptisé depuis peu. Lorsqu'il connut le décret contre la religion , il alla promettre de livrer quelque Européen. Le gouverneur l'assura qu'il lui donneroit une place s'il accomplissoit sa promesse ; il lui en donna même une , quoique aucun Européen n'eût été pris. Ce faux frère vouloit à toute force voir Mgr l'évèque de Tabraca. Pour tromper les chrétiens , il se plaignait beaucoup du gouverneur devant eux ; quelquefois il feignoit de vouloir se confesser. L'autre espion chrétien étoit barbier de profession, pauvre , mais très-instruit , et surtout très-hypocrite et très- rusé. Ayant obtenu quelque argent du gouverneur, il alloit dans les marchés et dans les auberges , surtout dans celles des chrétiens. Il se donnoit pour un homme riche qui avoit souiîèrt et beaucoup perdu dans cette persécution 5 illeur térnoignoit la crainte qu'il avoit que la persécution ne les atteignit aussi , et les exhortoit à être fermes dans la foi , et à ne dénoncer au-

cun prêtre , surtout aucun Européen , disant qu'il valoit mieux que cent chrétiens souffrissent que d'exposer un seul prêtre. Il trompa beaucoup de chrétiens simples , un entre autres , qui lui déclara être dépositaire de malles contenant des ornemens sacrés ; le traître alla dénoncer ce chrétien au prétoire de Tsong-kin-tcheou; et, le lendemain matin, deux mandarins vinrent, avec plus de deux cents satellites et une multitude de païens , investir la maison, et en surprirent les maîtres et plusieurs chrétiens qui s'y trouvoient, entre autres mon servant. Tout étoit alors en feu dans le district. Un grand nombre de chrétiens furent arrêtés; d'autres prirent la fuite, et se cachèrent dans les montagnes •, quelques-uns se rédimèrent, les uns en apostasiant extérieurement, les autres en donnant de l'argent.

M8r l'évêque de Tabraca étoit alors bien caché , dans un réduit entre deux murailles 5 les satellites entrèrent plusieurs fois dans la maison sans le découvrir. Il avoit dans ce réduit les effets les plus précieux de la mission, et les titres d'achats ou de donations. Quelque bien cachés qu'ils fussent , la crainte porta les chrétiens à les enfouir. A peine le furent-ils, que les satellites les découvrirent. Mgr de Tabraca , qui ne doutoit pas que tous ces effets ne fussent portés au prétoire , et qui étoit affligé au dernier point des tourmens qu'on faisoit souffrir aux chrétiens à son occasion, vouloit se livrer. Quelques chrétiens étoient de cet avis, d'autres s'y opposèrent. Après avoir souvent changé de domicile, et couru beaucoup de dangers, il trouva enfin un endroit qui paroissoit fort sûr, chez un chrétien dont la maison étoit située sur les limites de trois districts différons, et qui , n'étant dans cet endroit que depuis un an , étoit peu connu.

Je fus aussi dans la nécessité de changer souvent de demeure. Je vins enGn me réfugier sur des montagnes es-

carpées, au milieu des neiges et des glaçons; pendant que j'y étois , les satellites allèrent sur une montagne opposée, extrêmement haute, sur laquelle est une célèbre pagode. Ils y entrèrent, et enjoignirent aux bonzes de leur livrer l'Européen qui s'étoit réfugié chez eux. Les bonzes, fort surpris, répondirent qu'ils ne connoissoient aucun Européen , et qu'il n'en étoit jamais venu dans leur maison. Rien de plus vrai, et les mandarins n'en doutoicnt pas-, mais ils insistèrent à me demander, et menacèrent les bonzes de les faire frapper , s'ils ne livroient de suite l'Européen. Les bonzes eurent beau s'excuser, les mandarins feignirent de ne pas les croire , les firent fustiger, puis se retirèrent. Cette conduite semble prouver que ces mandarins n'avoient aucune envie de m'arrèter.

Après Pâques, je changeai de domicile pour divers motifs, et en particulier pour me rapprocher de M§r de Tabraca , avec lequel je désirois avoir une entrevue, et qui paroissoit la désirer aussi. Dans ma nouvelle demeure, je reçus la visite de M. Paul Tchang, prêtre chinois, qui me dit qu'il avoit un endroit sûr, où il vouloit me conduire. C'étoit chez un de mes chrétiens , qui avoit fabriqué lui-même un réduit entre deux murailles. Je partis de nuit avec ce prêtre et son servant. Arrivés au passage d'une petite rivière, sur un pont de planches assez étroit, je tombai dans l'eau, et marchai jusqu'au bord, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Je perdis mon chapeau et une pipe que je voulois abandonner. Le prêtre chinois s'étant procuré de la lumière avec son briquet pour chercher, plusieurs mauvais sujets commencèrent à s'attrouper ; nous fûmes obligés, le servant et moi, de marcher dans l'obscurité , et de le laisser seul -, il étoit inquiet sur notre compte , et nous sur le sien. Il prit le bon parti , et se rendit au lieu déterminé. Comme nous passions à une porte

du bourg, un satellite, qui faisoit sentinelle , demanda qui nous étions. Le servant eut assez de présence d'esprit pour lui répondre : « C'est moi 5 est-ce que tu ne me connois pas? — Ah! c'est toi , » dit la sentinelle, sans faire d'autre question. Arrivé chez mon nouvel hôte, je me procurai la consolation d'aller voir Msr de Tabraca; je ne passai qu'une journée avec lui : elle me parut bien courte. Je le trouvai fort maigre ; il étoit mal nourri. Ce qu'on lui servoit étoit si mal préparé, que je ne mangeai que très-peu et à contre-cœur. Je lui dis que dans la maison où j'étois, il y avoit un réduit où il pourroit être plus en sûreté ; qu'il pouvoit y venir 5 que je trouverois aisément un autre endroit. Ce prélat craignoit de m'exposer; il me demanda si nous y pourrions loger tous les deux 5 j'osai l'assurer ; et en effet, en ayant parlé à mon hôte, il répondit que nonseulement il y consentoit , mais qu'il en étoit bien aise. J'avertis les personnes qui géroient les affaires de monseigneur de l'y amener; mais, croyant trouver un endroit plus sûr, elles le détournèrent d'accepter ma proposition.

Sur ces entrefaites , le mandarin de Siu-tsin-hien, averti qu'il y avoit des personnes qui savoientla retraite de Msr de Tabraca, fit appeler le maître de la maison , un de ses neveux et un de ses petits-fils, nommé Mathieu Hoang , ancien écolier de notre collège. On leur demanda s'ils savoient la retraite de Msr l'évèque de Tabraca, et où demeuroit un jeune homme qui avoit porté le prélat sur ses épaules pour passer une rivière. Le vieillard et son neveu se déchargèrent sur l'écolier, et dirent qu'étant jeune, il étoit ami du jeune homme sur lequel on les questionnoit. Le mandarin ordonna à Mathieu de conduire les satellites chez le jeune homme. Il répondit d'abord qu'il ne savoit pas où étoit sa maison 5 mais à peine eut-on commencé à le frapper , qu'il avoua la connoître , et y conduisit les satellites. Dès qu'ils y furent arrivés, ils frappèrent le jeune

homme, son père et sa mère. Tous nièrent savoir la retraite de monseigneur. Les satellites encbainèrentle jeune homme et son père, et les emmenèrent. Dans la route, ils frappèrent de nouveau le fils , et conduisirent le père au prétoire. Le fils fut si rudement frappé , qu'il ne put résister aux tourmens \ il déclara le lieu de la retraite de monseigneur, et y conduisit la troupe prétorienne. En arrivant, il fit des excuses au prélat , lui disant que c'étoit bien malgré lui qu'il venoit. Monseigneur se contenta de lui dire : « Si vous vouliez me livrer, il falloit prendre des moyens pour me livrer hors de la maison, et ne pas exposer les personnes qui m'ont donné l'hospitalité. » Ce fut le 18 mai que ce prélat fut arrêté. Lorsqu'il fut arrivé au prétoire, les mandarins le reçurent avec civilité, lui firent ôter ses chaînes, lui firent préparer à manger , se mirent à table avec lui , et le firent asseoir à la première place. Le lendemain , ils lui procurèrent une chaise à porteurs, et le firent conduire au pi'étoire de la capitale.

Aussitôt après la détention de monseigneur, j'avisai au moyen d'obtenir sa délivrance. Je m'adressai à un bachelier , ancien prétorien , homme que je croyois très-propre à la ménager. Je l'engageai à se transporter à la capitale. Il m'obéit 5 mais il ne lui fut pas possible de voir les chrétiens riches , capables de l'aider dans cette affaire; ils demeuroient tous cachés, ou avoient pris la fuite. Un païen, qui suit le prétoire, lui dit qu'il étoit venu trop tard, la prise de l'Européen ayant été annoncée au gouverneur. L'arrestation de Msr de Tabraca occasiona , dans le district de Kiong-tcheou, une persécution beaucoup plus violente qu'auparavant. Tous les chefs de famille furent appelés et contraints de donner des billets d'apostasie , plusieurs foulèrent aux pieds la croix et affichèrent la tablette superstitieuse. Néanmoins tous ces chrétiens ne sont apostats que de bouche; ils récitent encore leurs

prières , observent le dimanche et les autres exercices du christianisme. J'ai l'honneur , etc.

P. S. Msr de Tabraca a été sacrifié le i/\ de ce mois à la rage du gouverneur de la province, auquel les noms de chrétien et d'Européen sont également odieux. Le viceroi, en présence de toute sa cour, le condamna à être décapité. Le prélat, dépouillé de ses habits , sans être lié, fut conduit au lieu du supplice. U ne portoit point , comme il est d'usage, l'affiche ou inscription qu'on fait porter aux criminels , pour faire connoître leur nom et la cause du supplice auquel ils sont condamnés. Le vice-roi fit tirer des prisons trente -trois chrétiens qui , malgré la violence des tourmens , étoient demeurés inébranlables dans la foi, et ordonna qu'ils fussent conduits, avec l'évêque, sur la place publique , accompagnés de bourreaux portant des cordes et autres instrumens de supplices. Le saint pasteur étoit donc suivi de cette petite portion de ses ouailles , l'élite de son troupeau, qui se croyoient destinées à être immolées avec lui. Arrivés sur la place où étoit accouru un peuple immense , les mandarins qui présidoient à cette exécution , ordonnèrent aux chrétiens de renoncer à la foi, sous peine d'être étranglés. Ces généreux chrétiens se montrèrent disposés à souffrir la mort, et , se prosternant aux pieds du pasteur, lui demandèrent l'absolution et sa bénédiction. 11 la leur donna, après leur avoir fait une courte exhortation pour les animer à suivre son exemple. Un seul d'entre eux demeura immobile. Interrogé par les mandarins pour quel motif il ne se prosternoit pas comme les autres pour demander la bénédiction, il fit entendre qu'il chanceloit dans la foi , et n'étoit pas disposé à répandre son sang pour Jésus-Christ. Le saint prélat présenta ensuite sa tête au bourreau , avec une présence d'esprit et un visage serein et gai, qui remplirent d'admiration tous les assistans. Sa tête fut détachée du tronc d'un seul coup,

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et sa belle âme s'envola au ciel pour y recevoir la couronne immortelle. Les chrétiens furent reconduits dans les prisons , pour être de là envoyés en exil. La tête du saint évêque fut placée sur une colonne hors de la porte orientale de la ville , avec l'inscription suivante : « Su (nom chinois de monseigneur), Européen, prédicateur et chef de la religion chrétienne. » Les chrétiens recueillirent son sang avec soin ; ils ont gardé nuit et jour le cadavre, qui est resté exposé sur la place publique pendant trois jours : ils l'ont ensuite enterré dans un lieu peu éloigné de celui où il a été décapité.

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LETTRE (inédite) DE M. CLET,

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