‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 2)Chapitre 12 sur 26 · PROCUREUR DE LA MISSION DE PEKIN A PARIS · texte numérisé non relu

PROCUREUR DE LA MISSION DE PEKIN A PARIS

Des prisons de Out-chang-fou, le a8 décembre 1819.

Monsieur et très-cher confrère , l'endroit d'où je vous écris vous indique au premier abord que c'est avec raison que j'emploie ces paroles du prophète : Deus adjutor in tribulationibus quœ invenerunt nos nimis. Au mois de décembre 181 8, une maladie de sept à huit jours nous a ravi M. Dumazel. La Providence a voulu, je crois, épargner à son âme très -sensible le regret de la désolation des chrétientés des montagnes Cou-tching. Dans le mois de février 18 19, M. Chen a été vendu aux prétoriens par un nouveau Judas 20,000 deniers, dont il a été dépouillé par un aussi mauvais sujet que lui. Il a été conduit à Coutching , d'où , après avoir été honoré d'une soixantaine de soumets, il a été traduit à la métropole Out-chang-fou. Pour moi, j'ai été pris, le 6 juin 1819, au voisinage de

Nan-yang-fou, dans le Ho-nan, où, après avoir été honoré, à diverses reprises, d'une trentaine de soufflets et d'un agenouillement à nu pendant trois ou quatre heures sur des chaînes de fer, j'ai été conduit à Out-chang-fou , par une route de vingt jours, les fers aux pieds, les menottes aux mains et les chaînes au cou , n'ayant pour auberge que les prisons qui se rencontroient. L'intention du mandarin étoit de m'envoyer dans une prison où j'aurois été seul chrétien , où j'aurois peut-être péri faute de secours , mon séjour dans la prison du Ho-nan et ma longue route ayant fort altéré ma santé. Mais la bonne Providence a permis que les geôliers de ces prisons n'ont pas voulu me recevoir. J'étois alors dans un pauvre état : une grande maigreur, une longue barbe qui fourmilloit de poux, une chemise (i) assez malpropre, sur une culotte du même calibre , tout cela annonçoit un homme pauvre, qui n'avoit point d'argent. Ce refus a été cause que l'on m'a conduit dans une prison voisine , où j'ai eu la consolation de trouver M. Chen et dix bons chrétiens réunis seuls dans une chambre, où nous faisons sans gêne en commun les prières du matin et du soir, et les fêtes, sans être inquiétés, soit par les geôliers, soit par une multitude de païens prisonniers qui occupent d'autres chambres qui donnent sur une vaste cour , où chacun a la liberté de se promener depuis l'aurore jusqu'à la nuit. A cette vue, je vous avoue que je ne pus m'empêcher de verser des larmes de consolation et de joie, en voyant le soin paternel du bon Dieu à l'égard de son indigne serviteur , et à l'égard de ses enfans fidèles , qui ne pouvoient être confessés que par moi. Nous avons

(i) La chemise chinoise tombe sur la culotte, qui est un long et large caleçon ou pantalon. Comme c'étoit l'été, M. Clet n'avoit probablement aucun autre vêtement. Au moins c'est l'usage en pareil cas.

tous fait la confession, et M. Tching , qui continue en secret la visite des chrétiens dans les lieux ci rcon voisins de cette ville , a célébré la messe dans une maison peu éloignée, et nous a apporté la sainte communion, à linsu de tous nos co-habitans. H y a bien d'autres prisons en cette ville, où il y a aussi de bons chrétiens ; mais la nôtre est la seule où l'on ait la liberté de recevoir la visite de ses amis, moyennant ioo sapées (environ 20 sous) par tète. Il y a cinq mois et demi que je suis dans cette prison , attendant avec patience et résignation , delà part de l'empereur, la décision de mon sort pour la vie ou pour la mort. Si ma destinée dépendoit des seuls mandarins d'ici , je n'aurois d'autre peine que d'être renvoyé dans ma patrie ; mais l'empereur, qui craint, je ne sais pourquoi, les Européens , a décrété peine de mort contre les missionnaires qui entrent à son insu dans son empire. Trois autres prêtres, plus ou moins heureux que moi, ont pris la fuite au loin, et je ne sais où. J'ai trouvé dans le Ho-nan des mandarins assez durs à mon égard, mais les mandarins d'ici sont fort doux -, ils ont compassion de nous , nous font asseoir lorsque l'audience est longue. Trois fois ils nous ont fait dîner, s'étant informés de nous si nous avions pris notre repas 5 et une fois , s'étant enquis de nous si cétoit jour d'abstinence, sur notre négative, ils nous ont fait donner de la viande.

Je ne sais quel est l'état des prisons de France. Vous pourrez en faire comparaison avec les prisons de la capitale du Hon-pe. Douze taels environ (le tael vaut environ 7 livres 10 sous) ont fait tomber de notre cou, de nos mains et de nos pieds , les chaînes , les menottes et les entraves, en latin compedes , si je ne me trompe. Pour cela chaque prisonnier donne plus ou moins, à raison de ses facultés. Dans la cour assez vaste, il y a plusieurs potagers où chacun fait cuire son riz , qui est en suffisante quantité

pour un homme qui n'est pas gros mangeur. On donne en bois, combustible et en deniers, suffisamment pour la coction de ce riz : mais on ne donne ni huile ni sel , de façon que les très-pauvres font une bien maigre chère. Mais la plupart ont de chez eux quelques deniers (5 ou 6 sous de France par jour) pour avoir de 1 huile , du sel , et des plantes potagères. Ceux qui sont plus riches vivent comme les familles honnêtes d'Europe. Pour nous , nous vivons en commun; nous avons un commissionnaire gagé qui va tous les jours au marché pour nous acheter ce dont nous avons besoin en plantes potagères, teon-foh , quelquefois viande, poisson, etc. Les chrétiens des lieux circonvoisins nous offrent assez souvent viande, poisson, fruits de divers genres , etc. Vous voyez par là que nous ne sommes pas beaucoup à plaindre. Mais nous ne sommes pas toutefois sans quelques soulfrances. Dès que la nuit arrive, grands et petits jours , il faut se coucher et mettre une des jambes dans une entrave, jusqu'à l'aurore du lendemain ; cette entrave est formée de deux planches de deux pouces d'épaisseur, que le geôlier réunit ensemble et ferme par un cadenas, après que chaque prisonnier a mis une des jambes dans un trou formé en rond , d'où il ne peut sortir que le lendemain à l'ouverture du cadenas. Ce n'est pas la jambe entravée qui souffre , excepté du froid pour ceux qui ne sont pas nantis de bons bas : c'est l'autre jambe, que l'on ne peut étendre à volonté-, ce qui, je vous avoue, est fort incommode. Dans la orison de Honan, où j'ai demeuré un mois, il y a une autre incommodité, non douloureuse, mais très-gênante : c'est une chaîne de fer, qui nous lie sur notre chevet et nous empêcbe de lever la tète; nous pouvons seulement, avec bien des efforts, nous tourner sur le coté et sur le dos.

Je reviens sur mes pas, pour vous décrire l'origine et les progrès de cette persécution. Un païen , pour se venger

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d'un chrétien qu'il haïssoit, a brûlé lui-même sa maison et est allé l'accuser d'avoir fait cet incendie à mon instigation. Cette accusation <£ incendiaire est tombée; mais le mandarin civil et le mandarin militaire, ce dernier surtout, se sont mis à la recherche de cet Européen ; 3 ou 4oo hommes , soldats , prétoriens , païens , ont envahi nos montagnes, alléchés par une promesse de 1000 taels à celui qui me prendroit ; ils ont parcouru toutes les cavernes, tous les antres ; mais ils n'y arrivoient que lorsque j'en étois sorti pour me réfugier dans un autre. Une fois surtout, il y avoit onze jours que j'étois dans une caverne profonde de dix pieds , lorsque sur le soir un passant dit à haute voix à son compagnon : « La pierre de cette ouverture a été dérangée, il y a peut-être là quelqu'un de caché. » Cette parole nous parut une voix du ciel. Nous sortîmes la nuit, et le lendemain elle fut visitée en vain. Enfin , las de parcourir les grottes , dont plusieurs périlleuses, je pris la fuite la nuit et me rendis au Ho-nan, où, me croyant en sûreté , j'ai été pris, comme je l'ai dit précédemment. A la même époque , toutes les maisons des chrétiens ont été ravagées, dévastées, pillées, avec une atrocité inconcevable. On ne leur a laissé, pour ainsi dire, que les yeux pour pleurer .... M. Lamiot a été compromis à mon occasion. Il est arrivé ici. Il paroit que son affaire s'accommodera ; pour la mienne , la voilà à peu près finie 5 on vient de m'annoncer que dans peu, peut-être demain, je serai supplicié 5 peut-être aussi M. Chen. . .

Je suis, etc.

P. S. Aujourd'hui , 16 janvier, je suis encore en vie. Hier, fête de la conversion de saint Paul, jour mémorable par l'institution de notre congrégation, M. Chen et moi avons reçu la sainte communion des mains de M. Tchiug , et à midi nous avons fait un petit festin , où nous étions trois prêtres et six laïques , dont deux de la prison et quatre

ÉCRITES DF. LA CHIME. r>5^

du dehors. Il ne nous manquoit que M. Lamiot, qui a payé les frais du repas ; mais, quoiqu'il ne soit pas en prison ccmrae nous, il n'a pas la liberté de nous visiter. M. Lamiot, M. Chen, moi et un bon nombre de cli réliens, nous avons été jugés définitivement par le grand mandarin , le icr de janvier, qui tombeit un samedi. D'abord on a présenté aux apostats de la viande de porc, ce qui est dans ces circonstances un signe d'apostasie ; ils en ont tous mangé , ensuite de quoi on les a tous renvoyés chez eux, avec une double apostasie sur le corps. Ensuite on a fait comparoître vingt-trois chrétiens fidèles, qui, persévérant dans la profession de notre sainte foi , ont été renvoyés en prison pour y attendre la décision de l'empereur. Enfin ont comparu MM. Lamiot, Chen et moi. Après deux ou trois interrogations a nous faites, le ta-giu a déclaré M. Lamiot déchargé de toute accusation , et il a eu ordre de se lever. Enfin , M. Chen et moi demeurant à genoux , le ta-gin a exhorté M. Chen à apostasier. Sur son refus, il a été déclaré sujet à peine. Enfin ledit ta-gin a dit quelques mots pour m'excuser sur mon séjour en Chine, ce qui a été confirmé par un mandarin inférieur. M. Lamiot est retourné en chaise à porteurs à son logis, et M. Chen et moi , avec nos chaînes aux pieds , aux mains et au cou, nous sommes retournés en prison, où nous avons aussitôt déposé ces instrumens, dont nous ne sommes décorés que lorsqu'il faut comparoître devant le mandarin. jNous attendons à présent la décision de l'empereur, qu'on conjecture devoir arriver dans cinq ou six jours. Ouoique le ta-gin ait écrit quelques mots à ma décharge, on doute fort que l'empereur consente à me laisser vivre. Je me prépare donc à la mort, disant souvent avec saint Paul : Mihi vivere Christus est et mori lucrum.

J'ajoute, avant que de finir, que nos chrétiens des montagnes , à l'instigation d'un mandarin voisin, indigné des 5. 17

LETTRES ÉDIFIAXTES

atrocités commise* contre eux. ont accusé le chef des pntoriens . auteur de ces brigandages, et ses adhérens » au tribunal des crimes, dont le chef a titre de n^an-tcJu> Ce procès au criminel, qui d abord sembloit devoir se perdre . commence a prendre une bonne tournure . pur la laveur de quelques mandarins indignés : et ce chef des prétoriens, qui auparavant alloit la tète levée, commence «à craindre pour lui-même: il a osé proposer un accommodement frauduleux : mais le mandarin la rejeté avec mépris . et le ngan-teha-sse a déclaré par écrit qu'un pi au criminel ne pouvoit finir que par un jugement. Ce procès a été intente à mon insu: cependant nous prions, nous jeûnons pour son heureuse issue : car si les chrétiens des montagnes le gagnent, ils pourront espérer de jouir désormais de la paix: si au contraire ils le perdent, ils perdront tout, et seront probablement réduits à transmigrer je ne sais où. Ce qui rend la cause de cet accusé plus mauvaise, c'est que ses principaux adhérens . justement intimides . ont pris la fuite : pour lui . il ne peut fuir. L procès a été porté d emblée à la capitale du Hou-pé. c està-dire à cent lieues de distance de nos montagne^.

y îa. On lit ce qui suit dans une lettre tic M. Lamiot Janv. 1820).

La première fois que je parus en jugement avec M. Ciel , je sarois que c étoit lui : mais je ne le reconnus pas . quoiqu'aux autres entrevues il m'ait paru absolument tel que je lai connu il v a 3o ans. Seulement il avoit la peau moins délicate, et un air un peu rustique, quil n'avoit pas autrefois . comme vous savez . et qu'il a contracté en courant les montagnes. Je ne le reconnus pas à la première entrevue, parce qu'aussitôt quil me vit. il tourna la tète de mon coté, et chaque fois que je voulais le regarder, il avoit toujours les veux lixes et immobiles sur moi, tell. ment que je crus qu'il avoit perdu la tète; mais je fus

ÉCRITES DR LA CHINE. Sja

bientôt détrompé par la sagesse de ses réponses. Lorsqu'on me fit mettre à genoux à son côté, il se mit à pleurer. Comme on vouloit frapper M. Chen, M. Clet s'écria : « Pourquoi le frapper ? c'est moi qu'il faut frapper; j'ai fait seul la faute.» Le mandarin lui dit: «Vieille machine(grossc injure chinoise) , tu as corrompu ( c'est-à-dire converti ) trop de nos gens ; l'empereur veut ta vie.» Il répondit : Bien volontiers. »J'admirois sa sensibilité extrême pour M. Chen et pour moi , son intrépidité pour le martyre, sa présence d'esprit admirable, ce qui me fit une impression qui ne s'effacera jamais de mon àme. Un autre jour qu'on frappa réellement M. Chen ( on avoit pourvu à tout, et promis un peu d'argent, afin qu'il n'eût pas beaucoup à souffrir), M. Clet s'écria encore : « Pourquoi le frapper et non pas moi ? etc. » Le mandarin président , ému , se retira les larmes aux yeux : « Je n'ai jamais vu, dit-il, de telles gens ; je serois un malheureux si je faisois du mal à uu tel homme.» Quand M. Clet à genoux (genoux nus) sur des chaînes, pendant tant d'heures, fut frappé si cruellement, tout son habit fut teint de son sang. J'ai recommandé que cet habit vous fût envoyé.

J\ota. Cet habit, et le cordon avec lequel M. Clet a e'te étrangle le 17 avril 1820, sont arrives à Paris, ainsi que les vetemens dont il c'toit couvert lors du supplice.

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