DE LA TARTARIE CHINOISE
La Tartarie chinoise est bornée au nord par la Sibérie, au levant par le golfe de Kamtschatka et par la mer orientale, au midi par la Chine, et au couchant par les Tartares kalmouks. Au treizième siècle , les Tartares s'emparèrent de la Chine. Après y avoir régné cent ans , ils en furent chassés , et allèrent s'établir les uns vers l'orient, les autres à l'occident de la Chine. Ces derniers s'appellent Tartares moungales ou mouugous ; les autres, Tartares manteheoux.
Les Tartares orientaux ou manteheoux , expulsés de la Chine, bâtirent des villes, des bourgs, des villages , et cultivèrent les terres ; ils ont des demeures fixes , et sont civilisés. Ils avoient pour chefs des kans particuliers, indépendants les uns des autres ; mais depuis que celui de Ningouta, le plus puissant d'entre eux, s'est emparé de la Chine en i644) l'empereur, qui est encore un de ses descendans, a soumis tous les autres kans de cette partie de la Tartarie. Leur pays se divise en trois grands départemens.
Le premier de ces départemens est celui de Chcngyang, dont la capitale est Cheng-yang ou Moug- den , ville bâtie sur une hauteur; le pays qui l'environne est fertilisé par plusieurs rivières. Cette ville en forme deux dont l'une est renfermée dans l'outre. La ville intérieure contient le palais impérial , et les autres établissement.
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Le peuple et les artisans habitent la ville extérieure ; les murailles qui enferment les deux villes ont plus de trois lieues de tour. Près des portes , on voit les sépultures des premiers empereurs de la famille régnante, bâties à la chinoise , et enfermées de murailles. Là , dans des temps marqués , les mandarins mantcheoux pratiquent certaines cérémonies en témoignage de respect et de vénération. La province ne compte d'autre ville un peu considérable que Fong-hoajig-tching , sur la frontière de Corée-, elle sert de passage et d'entrepôt. Entre ce royaume et la Chine , beaucoup de négocians chinois habitent les montagnes du Cheng-yang , qui produisent des métaux et des bois propres à bâtir. Les plaines y sont fertiles en blé, millet , légumes et coton ; elles engraissent d'immenses troupeaux de bœufs et de moutons : la plupart des fruits de l'Europe y viennent en abondance.
Le second département est Kirin , pays que ses nombreuses forêts rendent extrêmement froid et presque désert. On n'y compte que trois ou quatre villes mal bâties , murées de terre. C'est dans les forêts de cette province qvie croit le gin-seng. La ville de Kirin, qui donne son nom au département, est la résidence d'un vice-roi. Pétoiwc, ville moins considérable , est un lieu d'exil pour les Tartares et les Chinois. Ningouta est regardée comme le berceau de la famille impériale régnante ; elle est percée de quatre portes, qui correspondent aux quatre points cardinaux.
Le général mantchcou, qui commande à Ningouta, étend son pouvoir sur tous les villages des Fupi-tase, Tartares lourds et grossiers , sans aucune teinture des lettres, et sans aucun culte. Ils ne cultivent que le tabac, et ne se nourrissent que de poissons, dont les peaux servent à leur faire des habits. Ils savent travailler ces peaux, les teindre, les découper et les unir à l'aide de
courroies fines comme de la soie , formées aussi de peau de poisson. La forme de leurs habits est la même que celle des autres Mantcheoux. Pour parure, leurs femmes garnissent le bas de leurs manteaux de pièces de monnoie et de grelots, comme elles attachent de petits miroirs aux tresses de leurs cheveux qu'elles laissent flotter sur leurs épaules. Les Yupi-tase se servent de dards pour percer les gros poissons. Leurs canots sont faits d écorces d'arbres, si bien cousues, que l'eau n'y pénètre pas. Ils font de l'huile avec une partie du poisson qu'ils pèchent ; ils sèchent au soleil ce qu'ils réservent pour l'hiver, temps où les glaces leur interdisent la pèche. Ils ont d'autant plus besoin de faire provision de poissons, que, chose singulière , la chair des animaux du pavs est d'un goût qui n'est pas supportable. Leurs chiens sont dressés à tirer les traîneaux sur les rivières glacées. Celui qui est le plus fait à la route va devant ; ceux qui sont attelés le suivent sans se détourner, et s'arrêtent à des lieux de relais , où on les remplace par ceux de la troupe qui sont venus en laisse.
Sur les bords du Saghalien - oula , plus loin que les Tartares yupi-tase, sont d'autres Tartares appelés Ketcheng-tase , leur langue n'est point celle des Mantcheoux ; on la croit celle des autres Tartares plus septentrionaux ; ils ne se font point raser la tête comme les autres Tartares chinois ; leurs cheveux sont attachés par un nœud de ruban, ou enfermés dans une espèce de bourse. Us font la chasse aux martres , dont ils donnent un certain nombre de peaux en tribut.
Le troisième département de la Tartarie chinoise orientale est celui de Tcitciear , ville nouvelle, bâtie par les Chinois, pour assurer leurs frontières contre les Moscovites. Cette ville a deux enceintes, la première occupée par les tribunaux et le général tartare \ la seconde par la
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garnison et par des marchands et des artisans chinois , attirés parle commerce ou exilés. Le général de Tçitcicar commande aux villes de Merguen et de Saglialien - ouîahotun (ville du fleuve >~oir); cette dernière peuplée, et riche, et très -importante par sa situation, puisqu'elle assure aux Tartares mantcheoux la possession des déserts où Ton trouve en très -grande quantité les martres -zibelines. Les chasseurs tartares sont des plus robustes, des nlus braves et des plus adroits; leurs femmes montent à cheval, manient l'arc et la flèche, et font la chasse aux cerfs et autres bêtes fauves. C'est ordinairement en octobre qu'a lieu la chasse des martres zibelines ; les chasseurs sont Têtus d'une robe de peau de loup, la tète couverte dune calotte de même peau. Ils se munissent encore de longs manteaux de peaux de renard ou de tigre, pour se défendre du froid de la nuit. Leurs chiens connoissent toutes les ruses des martres. Les peaux de martres sont très -estimées ; mais que de dangers et de fatigues elles coûtent aux chasseurs ! Outre des froids si rigoureux qu ils gèlent les plus grandes rivières , ils ont encore à braver les tigres qu il leur faut combattre. Les plus belles peaux sont réservées a l'empereur , qui en paie un certain nombre à un prix fixé. On pécha des perles dans quelques-unes des rivières qui se jettent dans le Saghalien - oula ; cette pèche appartient à l'empereur ; mais les perles sont petites et n'ont point une belle eau. Les autres rivières de la Tartarie , qui se jettent dans la mer orientale , en fournissent de plus belles et en plus grande quantité. Ce sont des Tartares choisis dans les huit bannières , que l'empereur envoie tous les ans à cette pèche ; ils sont accompagnés de marchands qui se connoissent en perles. Chaque bannière doit donner en tribut à 1 empereur un nombre fixé de perles bien nettes et sans défaut. Si la pèche n'est pas assez abondante , on punit les officiers tartares.
Les Tar tares occidentaux ou mongous habitent le pays qui est borné au nord par la Sibérie , au levant par la Tartaric chinoise orientale , au midi par la grande muraille et le Leao-tong, et au couchant par la Tartaric indépendante. Les Mongous se divisent en différentes peuplades qui forment des hordes errantes, et n'habitent que sous des tentes, qu'ils transportent suivant les saisons, ou les besoins de leurs troupeaux. Chaque horde a ses limites respectées des hordes voisines. Les Mongous sont grossiers, malpropres dans leurs habits et sous leurs tentes , où ils vivent au milieu des ordures de leurs troupeaux : paresseux, ils aiment mieux vivre de leurs troupeaux que de cultiver la terre. Lorsqu'on leur demande pourquoi ils ne cultivent pas au moins quelques jardins, ils répondent que l'herbe est pour les bêtes, et les bêtes pour l'homme. Ils ne vivent donc que de laitage. Ils boivent de l'eau chaude , dans laquelle ils font infuser des feuilles de thé commun ; ils mêlent à cette infusion du beurre ou du lait. Us fabriquent une espèce d'eau-de-vie de lait de cavale 5 quelques-uns, avant de distiller ce lait aigri, y mêlent delà chair de mouton fermentée 5 ce qui rend cette eau -de -vie plus forte et très -nourrissante. Us s'enivrent de cette liqueur avec volupté.
Les Mongous sont francs , droits , sincères. Us sont habiles à tirer de l'arc, à monter à cheval, à chasser les bêtes fauves. La polygamie leur est permise , mais ils n'ont ordinairement qu'une femme. Us brûlent le corps des morts, et portent les cendres sur des hauteurs où ils les enterrent; ils chargent la fosse de pierres, sur lesquelles ils plantent de petits étendards. Us ne connoissent point l'usage delà monnoie , et commercent par échange. Us s'habillent de peaux de moutons , la laine en dedans ; ils savent les préparer et blanchir. Les plus riches se servent de peaux de cerfs et autres bêtes sauvages 5 ils s'en font de*
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habits de printemps. Quelque préparation qu'ils fassent subir à ces peaux, elles exhalent encore une odeur forte, qui leur a fait donner par les Chinois le nomdc 7'sao-ta-tse, Tarlares puaits. Leurs tentes ont aussi une odeur de brebis très-désagréable. Ces tentes forment comme des cônes tronqués. Une ouverture , à l'extrémité supérieure , donne passage à la fumée du brasier placé au milieu de la tente. Taut que le feu dure, ces tentes sont assez chaudes; mais elles se refroidissent aisément ; si l'on n'y veille , il arrive que pendant la nuit surtout on s'y trouve gelé; l'été, la chaleur qui s'y concentre les rend insupportables, l'humidité dej pluies et de la fange dont elles sont environnées les rendent malsaines ; mais telle est la force de l'habitude et de l'éducation, que ces peuples les préfèrent aux maisons qui les priveroient du plaisir de changer de demeure à chaque saison.
Les chefs de ces Mongous s'appellent kans; ils sont indépendans les uns des autres , sous l'autorité souveraine de l'empereur de la Chine, qu'ils regardent comme le grand kan des Tartares. La religion des Tartares mongous , ainsi que celle des Tartares manteheoux, est un composé des superstitions des lamas et des bonzes. Il en est parmi eux qui n'ont ni temples ni idoles, et qui suivent la loi de Confucius, adorant l'empereur du ciel. Le vrai Dieu ne compte dans les deux Tartaries chinoises que peu d'adorateurs , aussi les lettres des missionnaires qui vont suivre ce tableau n'ont-elles pas été écrites de la Tartarie où il n'y a pas de missions ; ces lettres concernent uniquement ou la Tartarie, ou la famille impériale de Chine, qui est d'origine tartare et qui conserve les mœurs et usages tartares , c'est pour cela que nous avons distingué ces lettres , et que nous les avons fait précéder du tableau qu'on vient de lire.
LETTRE (extrait) DU PÈRE D'EATRECOLLES AL P. PROCUREUR GÉNÉRAL DES MISSIONS.
A Jao-tcheou, ce 17 juillet 1707.
Moh RÉvÉREWiJ pèke , je profite de quelques momens de loisir pour vous apprendre un événement des plus singuliers qu on ait peut-être vus à la Chine. Pendant le voyage deTartarie , on a trouvé moyen de rendre suspecte à l'empereur la fidélité du prince héritier, et les soupçons dont on a prévenu son esprit lui ont paru si bien fondés, qu'à son retour il a fait arrêter ce malheureux prince. Ce lui un spectacle bien triste de voir chargé de fers celui qui peu auparavant marchoit presque de pair avec l'empereur. Ses enfans, ses principaux officiers, tout fut enveloppé dans sa disgrâce. Un faiseur d'horoscopes >P qui avoit prédit au prince qu'il ueseroit jamais empereur s'il ne l'éloit à une certaine année qu'il lui marquoit, fut condamné à être coupé en mille pièces ; ce qui est parmi les Chinois le dernier supplice. Rien n'étant plus extraordinaire à la Chine que la déposition d'un prince héritier, l'empereur crut devoir informer ses sujets des raisons qui l'avoient porté à faire un si grand éclat.
Lelilsainé de l'empereur, que nous nommons premier rc'-.^ulo , étoit le seul de tous ses enfans qui fut dans ses bonnes grâces 5 il se flattoit déjà de se voir bientôt élevé sur la ruine de son frère, par le choix que son père feroit de lui pour succéder au trône; mais de nouvelles lumières qu'eut l'empereur lui découvrirent l'innocence du prince déposé, et les artifices qui avoient été employés pour le perdre. Il sut que pour y réussir, le régulo avoit eu ro
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à la magie et à divers prestiges , et que , par l'instigation de certains lamas (prêtres tartares) fort expérimentés dans l'usage des sortilèges, il avoit fait enterrer une statue en Tartarie, en accompagnant cette cérémonie de plusieurs opérations magiques. L'empereur envoya sur-le-champ saisir ces lamas et déterrer la statue. Le régulo eut son palais pour prison, et fut condamné à un châtiment qui marquoit assez l'indignation de l'empereur.
Le chagrin que causèrent à l'empereur ces dissensions domestiques , le plongea dans une mélancolie profonde, accompagnée de palpitations de cœur si violentes, qu'on eut tout à craindre pour sa vie. Dans cette extrémité, il voulut voir le prince déposé. On le tira de prison, et il fut conduit chez l'empereur, mais toujours dans l'équipage de criminel. Les cris que jeta ce prince infortuné attendrirent le cœur du père jusqu'à lui tirer des larmes; il demanda plusieurs fois aux grands de l'empire s'il n'avoit pas le pouvoir de rendre la liberté à un fils dont l'innocence venoit d'être reconnue. La plupart répondirent assez froidement qu'il étoit le maître 5 quelques-uns, prévoyant la mort prochaine de l'empereur, lui insinuèrent de mettre, ordre au repos de l'état, en se nommant un successeur, et ils lui proposèrent son huitième fils } pour qui ils témoignoient beaucoup d'estime; c'étoit donner l'exclusion au prince héritier, dans la crainte, sans doute, qu'ayant contribué de leurs conseils à sa déposition , il ne fit éclater son juste ressentiment quand il seroit une fois rétabli. Cette résistance leur coûta cher. Lempereur, outrédupeu de déférence que ses ministres avoient à ses volontés , cassa les principaux d'entre eux, et éloigna les favoris qui avoient été le plus opposés au rétablissement du prince. Le prince fut rétabli dans sa dignité avec toutes les formalités qu'on a coutume d'observer dans l'empire. Partout on donna des marques de l'allégresse publique. L'empereur accorda
une indulgence impériale, c'est-à-dire qu'il a remis toutes les tailles dont les particuliers étoient en arrière, et pour lesquelles ils ont ici beaucoup à souffrir. Celte indulgence portoit encore diminution des peines imposées aux criminels, en sorte que les moins coupables furent renvoyés sans châtiment.
La punition du régulo suivit de près le rétablissement du prince héritier. 11 fut condamné à une prison perpétuelle , et on fit mourir les lamas avec sept des officiers du régulo qui l'avaient aidé dans ses prestiges; et ainsi, ce prince est tombé dans le précipice qu'il avoit creusé à un frère, que sa qualité de fils d'une impératrice légitime mettoit au-dessus de lui, quoiqu'il fut lainé-L'empereur appela ceux à qui il avoit confié l'éducation des princes , et se plaignit amèrement de ce qu'ils avoient souiîert que ses enfans s'adonnassent à la magie et à des superstitions qui avoient mis le trouble et la division dans sa famille.
Cependant la maladie de l'empereur, qui s'éloit augmentée chaque jour, l'avoit réduit dans un état de foiblesso qui ne laissoit plus d'espérance aux médecins chinois. Ils étoient au bout de leur art , lorsqu'ils eurent recours aux Européens; ils avoient ouï dire que le F. Rhodes entendait bien la pharmacie, et ils jugèrent qu'il pourrait soulager l'empereur. Ce frère employa l'alkermès , qui fit d'abord cesser ses palpitations du cœur; il conseilla ensuite l'usage du vin de Canarie, que les missionnaires, à qui on en envoie tous les ans de Manille pour leurs messes , eurent soin de fournir. En peu de temps les forces du malade se rétablirent, et l'empereur jouit bientôt d'une santé parfaite. Il en a voulu convaincre ses sujets, en paraissant pour la seconde fois de son règne dans les rues sans faire retirer le peuple, comme c'est la coutume de 1 empire; coutume qui inspire pour la majesté royale un respect presque religieux; et à celte occasion, il fitconuoilre, pai
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un acte authentique , l'idée qu'il avoit des missionnaires. L'éloge qu'il y fait de leur conduite et de leur attachement à sa personne , est conçu eu ces termes : « Vous , Européens, que j'emploie dans l'intérieur de mon palais, vous m'avez toujours servi avec zèle et affection , sans qu'on ait eu jusqu'ici le moindre reproche à vous faire. Bien des Chinois se défient de vous; mais pour moi, qui ai fait soigneusement observer toutes vos démarches , et qui n'y ai jamais rien trouvé qui ne fût dans l'ordre, je suis si convaincu de votre droiture et de votre bonne foi , que je dis hautement qu'il faut se fier à vous et vous croire. » 11 v parle ensuite de la manière dont sa santé a été rétablie par le soin des Européens. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DU PERE JARTOUX AU PÈRE PROCUREUR -GÉNÉRAL DES MISSIONS.
A Pékin, le 12 avril 1711.
Mon révérend père, la carte de Tarlarie, que nous faisons par ordre de l'empereur de la Chine, nous a procuré l'occasion de voir la fameuse plante de gin-setig , si estimée à la Chine , et peu connue en Europe. Les plus habiles médecins de la Chine ont fait des volumes entiers sur les propriétés de cette plante-, ils prétendent que c'est un remède souverain pour les épuisemens de corps ou d'esprit 5 quelle dissout les flegmes, guérit la faiblesse des poumons et la pleurésie, arrête les vomissemens , fortifie l'estomac et ouvre l'appétit ; qu'elle dissipe les vapeurs, fortifie les esprits vitaux, et qu'elle prolonge la vie aux vieillards; aussi les Chinois et les Tartarcs qui se portent bien , en usent pour se rendre plus robustes.
Ce qui est certain, c'est que cette plante subtiliselesang, qu'elle le met en mouvement, quelle réchauffe, qu'elle aide la digestion, etqu'elle fortifie dune manière sensible. Avant d'en faire l'essai, je me tàtai le pouls pour savoir en quelle situation il étoit; je pris ensuite la moitié de cette racine toute crue , sans aucune préparation, et une heure après je me trouvai le pouls beaucoup plus plein et plus vif-, j'eus de l'appétit; je me sentis beaucoup plus de vigueur, et une facilité pour le travail que je n'avois pas auparavant. Quatre jours après, me trouvant fatigué et épuisé de travail , j'en pris sur-le-champ , et une heure après , je ne ressentis plus de foiblesse. J'en ai usé ainsi plusieurs fois depuis ce temps-là , et toujours avec le même succès. IN ious nous sommes souvent servis de feuilles de gin-seng à la place de thé , ainsi que font les Tartares , et je m'en trouvois si bien, que je préfèrerois, sans difficulté, cette feuille à celle du meilleur thé. Quant à la racine , il faut la faire bouillir un peu plus que le thé, aiin de donner le temps -:ux esprits de sortir. ^ oici de quelle manière on la prépare : on coupe une racine en petites tranches qu'on met dans un pot de terre bien vernissé , où l'on a versé un demi-setier d'eau. Il faut avoir soin que le pot soit bien fermé; on fait cuire le tout à petit feu, et quand, de l'eau qu'on y a mis , il ne reste que la valeur d'un gobelet, il faut y jeter un peu de sucre , et la boire sur-lechamp. On remet ensuite autant d'eau sur le marc ; on le fait cuire de la même manière , pour achever de tirer tout le suc , et ce qui reste des parties spi ri tueuses de la racine. Ces deux doses se prennent , l'une le matin , et l'autre le soir.
C'est sur le penchant des montagnes et dans des forêts épaisses, sur le bord des ravines ou autour des rochers , au pied des arbres et au milieu de toutes sortes d'herbes que se trouve la plante de gin-seng. On ne la trouve
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point dans les plaines , clans les vallées, ni dans les lieux trop découverts ; ennemie de la chaleur, elle se cache du soleil ; les lieux où elle croit sont gardés. Cependant , quelque vigilance qu'on apporte , l'avidité du gain inspire aux Chinois le secret de se glisser dans ces déserts , quelquefois jusqu'au nombre de deux ou trois mille , au risque de perdre la liberté et le fruit de leurs peines , s'ils sont surpris. L'empereur en fait faire la recolle par dix mille Tartares; chacun d'eux donne à sa majesté deux onces du meilleur, et le reste est payé au poids d'argent fin. Voici l'ordre que garde cette armée d'herboristes : après s'être partagé le terrain , chaque troupe s'étend sur une même ligne jusqu'à un terme marqué , en gardant de dix en dix une certaine distance \ ils cherchent ensuite avec soin la plante dont il s'agit , en avançant insensiblement sur un même air de vent 5 les mandarins veillent sur chaque troupe , et vérifient si le nombre est complet. En cas que quelqu'uu manque , comme il arrive assez souvent, ou pour s'être égaré, ou pour avoir été dévoré par les bêtes , on le cherche un jour ou deux. Ces pauvres gens ont beaucoup à souffrir dans cette expédition ; ils ne portent ni tentes ni lits , chacun deux étant assez chargé de sa provision de millet rôti au four, dont il se doit nourrir tout le temps du voyage. Ainsi ils sont contraints de prendre leur sommeil sous quelque arbre , se couvrant de branches, ou de quelques écorces qu'ils trouvent. Les mandarins leur envoient de temps en temps quelques pièces de bœuf ou de gibier qu'ils dévorent, après les avoir montrées vin moment au feu. C'est ainsi que ces dix mille hommes passent six mois de l'année ; ils ne laissent pas, malgré ces fatigues, d'être robustes , et de paroître bons soldats.
J'ai l'honneur d'être, etc.
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LETTRE (extrait) DU PÈRE PARENNIN A MM. DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES.
A Pékin , le 1 er mai 1 723.
Messieurs , vous serez peut-être surpris que je vous envoie de si loin un traité danatomie, un corps de médecine, et des questions de physique écrites en une langue qui , sans doute , vous est inconnue ; mais votre surprise cessera quand vous verrez que ce sont vos propres ouvrages que je vous envoie habillés à la lartare. Cest l'empereur de la Chine qui m'a donné le soin de rendre en sa langue naturelle ces fruits de vos profonds et immortels travaux. Ce prince, qui mourut le 20 décembre 1722, étoit un de ces hommes extraordinaires qu'on ne trouve qu'une fois dans plusieurs siècles. Il ne donnoit nulles bornes à ses conuoissances , et de tous les princes d'Asie, il n'v en a aucun qui ait jamais eu tant de goût que lui pour les sciences et les arts. C'étoit lui faire sa cour que de lui communiquer de nouvelles découvertes, surtout celles qui venoient d'Europe; et comme il ne s'en est fait nulle part en aussi grand nombre que dans votre illustre académie , c'est aussi d'elle que les missionnaires jésuites ont le plus souvent entretenu ce grand monarque.
Quand j'arrivai ici, il y a vingt-cinq ans, on lui a voit déjà inspiré une grande estime de l'astronomie et de la géométrie perfectionnées par vos soins; on lui avoit même présenté plusieurs beaux instrumens faits sous votre direction. Vos observations sur la phvsique ne furent pas oubliées. Pour ce qui est de l'anatomie et des maladies du corps humain, elles n'avoient encore élé qu'entamées. Ce
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grand prince , c[ui possèdent déjà les livres de médecine chinoise, comprit bien que cette connoissance étoit imparfaite, si l'on n'y joignoit celle de l'anatomie, pour diriger le médecin dans ses ordonnances , et conduire la main du chirurgien dans ses opérations ; c'est pourquoi il m'ordonna de traduire en langue tartare'(la langue des Man-clheoiLT qui régnent à la Chine depuis quatre-vingts ans) une anatomie complète et un corps de médecine. L'empereur voulut corriger lui-même les mots et le style, sans toucher au fond de la doctrine ; et c'est ce qu'il a faiteonstamment jusqu'à la fin de l'ouvrage. Ce sage prince prévint une difficulté qui regardoit l'exécution. « Je vois Lien , me dit -il , qu'il y aura à traiter des matières peu honnêtes, et qu'étant religieux, vous pourriez les omettre, ou n'en parler qu'en termes impropres, et dès-lors inutiles; c'est pour cela que je vous ai associé deux médecins habiles qui traiteront les matières que vous trouverez être moins convenables à votre profession 5 car je prétends que l'on n'omette rien , puisque le public doit retirer un grand avantage de ce livre, et qu'il doit contribuer à sauver, ou du moins à prolonger la vie. »
Tels furent les ordres que l'empereur me donna -, il ne s'agissoit plus que de les exécuter. Pour maider, S. M. mit à ma disposition trois mandarins des plus habiles, deux écrivains dont la main étoit excellente, deux peintres capables de tracer les ligures, des tireurs de lignes, des cartonniers, etc. Voilà bien de l'équipage. Je sais, messieurs , qu'il ne vous en a pas tant fallu pour composer ce que je n'ai fait que traduire 5 mais chaque pays a ses modes, et dans cette cour on ne fait rien à petit bruit. Au reste, je n'ai pas cru devoir m'assujettir en esclave à une traduction purement littérale. Notre langue eût perdu beaucoup de sa beauté si j'en eusse rendu servilement les • xpressions, les tours et les arrangemens. L'empereur en 5. iS
eut été dégoûté dès les premières feuilles, et il n'auroit pas eu la patience d'attendre cinq années entières la fin de cet ouvrage-, car il a duré autant de temps. Mais la langue tartare des Man-tchcoux fournit-elle assez de mots pour s'expliquer clairement sur des matières d'anatomie et de médecine, et pour faire de semblables traductions? La principale raison qui fait naître ce doute, vient de cette prévention dans laquelle sont presque toutes les nations, que leur langue est la plus belle et la plus abondante qui soit au monde. Cette idée croit à mesure du peu de rapport quelle a avec d'autres langues. C'est une erreur dont j'ai eu bien de la peine à guérir le fils aîné de V empereur , qui est homme de lettres. Vous en jugerez par f entretien que j'eus avec lui, lorsque nous étions à la suite de son père en Tarlarie. Il s'étoit persuadé qu'on ne pouvoit bien rendre le sens de sa langue naturelle , et encore moins la majesté de son style, en aucune de ces langues barbares (ainsi appeloit-il nos langues d'Europe) \ et pour s'en convaincre , sans que je m'en aperçusse, il me fit appeler un jour dans sa tente, et me dit qu'il avoit à écrire au P. Suarès , jésuite portugais , pour lui recommander une affaire importante. « Mais, ajouta-t-il, comme il n'entend point le tartare, je vous dicterai ce que j'ai à lui mander, et vous le traduirez en latin, qui est, comme vous me l'avez dit, une langue commune en Europe à tous les gens de lettres. » Le prince commença d'abord une longue période qu'il n'acheva pas tout-à-fait , et me dit de traduire. Je le priai de dire tout de suite ce qu'il vouloit mander, après quoi je le mettrois en latin. Il le fit en souriant, comme s'il eût cru que je cherchois à éviter la difficulté. La traduction fut bientôt faite. Je lui demandai quelle suscription il vouloit que je misse à la lettre. « Mettez celle-ci : Paroles du fils aine de l'empereur A Soulin (c'est le nom chinois du P. Suarès). » Je le fis , et lui présentai la lctti <^ .
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affectant de ne pas la relire. « Que sais -je, me dit-il, ce que vous avez écrit? Est-ce ma pensée? est-ce la vôtre ? ]Vavez-vous rien oublié, changé ou ajouté? N'est-ce pas quelque pièce que la mémoire vous a fournie ? Car j'ai remarqué qu'en écrivant vous n'avez fait aucune rature, et que vous ne transcrivez pas, comme nous faisons nous autres. Dites -moi en chinois ce que je vous ai dicté en tartare, et que vous dites avoir mis en latin. » Je le fis aussitôt, et il en fut surpris. « Cela n'est pas mal , ajouta-t-il, et si la réponse qui viendra est conforme à ce que vous venez de dire, je serai un peu détrompé ; mais il faut que le père me réponde en chinois; car s'il répondoit en langue européenne , vous pourriez me donner une réponse de votre façon. » Je l'assurai qu'il seroit obéi, et que la réponse seroit conforme à sa lettre. « Je vous avoue , répliqua le prince , que je vous ai fait appeler plutôt dans le dessein d'éprouver ce que vous saviez faire que par le besoin que j'eusse d'écrire à Pékin. Quand je considère vos livres d'Europe, je trouve que la couverture en est bien travaillée, et que les figures en sont bien gravées ; mais les caractères me déplaisent fort 5 ils sont petits, en petit nombre, mal distingués les uns des autres; ils sont semblables aux vestiges que les mouches laissent sur les tables de vernis couvertes de poussière. Comment peut-on avec cela exprimer tant de pensées et d'actions différentes , tant de choses mortes et vivantes? Au contraire nos caractères, et même ceux des Chinois, sont beaux, nets, bien distingués. Us sont en grand nombre, et l'on peut choisir ; ils se présentent bien au lecteur, et réjouissent la vue. Enfin notre langue est ferme et majestueuse; les mots frappent agréablement l'oreille , au lieu que quand vous parlez les uns avec les autres, je n'entends qu'un gazouillement perpétuel.))
Ce prince ne trouve pas mauvais qu'on le contredise :
chose rare parmi les personnes de son rang ; ainsi je saisis cette occasion de défendre nos langues européennes. Je commençai cependant, selon la coutume du pays, par avouer qu' il avoit raison ; ce mot plaît aux princes orientaux; il flatte leur vanité, et les dispose à écouter les raisons par lesquelles on leur prouve insensiblement qu'ils ont tort. Je ne doute pas que ces ménagemens ne soient pareillement en usage dans les cours d'occident , car il me semble que partout c'est un mauvais métier que celui de disputer avec les princes. J'accordai au prince que la langue tartare étoit assez majestueuse-, qu'elle étoit propre à décrire les hauts faits de guerres, à louer les grands, à faire des pièces sérieuses, à composer l'histoire; qu'elle ne manquoit pas de termes et d'expressions pour toutes les choses dont leurs ancêtres avoient eu connoissance, mais qu'aussi on devoit prendre garde de ne pas trop se prévenir en faveur de sa langue. «"Vous préférez votre langue, lui ajoulai-je , «à celle des Chinois, et je crois que vous avez raison-, mais les Chinois qui savent les deux langues n'eu conviennent pas. Vous dites que les Chinois , avec tant de milliers de caractères , ne peuvent exprimer les sons, les paroles, les termes de votre langue sans les défigurer, de manière qu'un mot tartare n'est plus reconnoissable ni intelligible, dès qu'il est écrit en chinois ; et de là vous concluez avec raison que vos lettres sont meilleures que les lettres chinoises , quoiqu'en plus petit nombre, parce qu'elles expriment fort bien les mots chinois. Mais la même raison devroit vous faire convenir que les caractères d Europe valent mieux que les caractères tartares, quoiqu'en plus petit nombre, puisque par leur moyen nous pouvons exprimer aisément les mots tartares et chinois, et beaucoup d'autres encore que vous ne sauriez bien écrire. Ceux qui ont inventé les caractères européens n'ont pas prétendu faire des peintures propres
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à réjouir la vue 5 ils ont voulu seulement faire des signes pour représenter leurs pensées, et exprimer tous les sons que la bouche peut former ; et c'est le dessein qu'ont eu toutes les nations , lorsqu'elles ont inventé l'écriture. Or, plus ces signes sont simples, et leur nombre petit, pourvu qu'il suffise, plus sont-ils admirables et aisés à apprendre. L'abondance en ce point est un défaut, et c'est par là que la langue chinoise est plus pauvre que la vôtre, et que la vôtre l'est plus que les langues d'Europe. »
Le prince ne goûtoit pas trop ce discours ; il me dit cependant <Ie continuer mes remarques. Je lui dis que la langue tarlare n'étoit pas commode pour le style concis et coupé, que plusieurs mots éloient trop longs, et que je eroyois que c'étoit une des raisons qui la rendoient inutile pour la poésie; que je n'avois pas vu de docteur faire des vers, ni même traduire autrement qu'en prose les vers chinois. J'ajoutai qu'il y avoit peu de transitions dans la langue tartare; qu'elles étoient très-fines et difficiles à attraper; que c'étoit l'écueil où échouoient les plus habiles gens; qu'on en voyoit quelquefois demeurer assez longtemps le pinceau en l'air, pour passer d'une phrase à l'autre, et qu'après avoir rêvé , ils étoient obligés d'effacer ce qu'ils avoient écrit; que quand on leur en demandoit la raison, ils n'en apporloient point d'autres que celles-ci: Cela sonne mal , cela est dur , cela ne se peut dire , il faut une autre liaison, etc.
Le prince m'arrêta et me dit en souriant que la partie n'étoit pas égale entre nous deux , parce que j'étois dans son pays, et que lui n'étoit jamais allé en Europe. «Si j'y avois fait un voyage, dit-il agréablement, j'en serois revenu chargé de tous les défauts de votre langue , et j'aurois de quoi vous confondre. — \ous n'auriez pas été aussi chargé que vous le pensez, lui répondis-je; on y a soin du langage ; il n'est pas abandonné au caprice du public ;
2n8 lettres édifiantes
il y a , de même que pour les sciences et les beaux-arts , un tribunal établi pour réformer et perfectionner la langue. — Arrêtez là, dit le prince, je vous tiens -, car s'il y a des réformateurs pour votre langue , elle doit avoir des défauts, et beaucoup : on n'établit pas un tribunal pour une bagatelle. — Je me suis mal expliqué , lui dis-je : on ne Ta pas tant établi pour réformer notre langue que pour la contenir dans ses limites ; en cela elle ressemble à vos grands fleuves 5 quoiqu'ils roulent majestueusement leurs eaux , vous ne laissez pas de commettre des officiers pour y veiller, de peur qu'ils ne débordent, ou que ces eaux ne s'enflent par le mélange des eaux étrangères , et ne deviennent moins pures et moins utiles. — Mais, poursuivit le prince, votre langue n'a-t-elle rien emprunté des autres? Ne s'y est-il point introduit des termes et des expressions des royaumes voisins? S'est-elle toujours conservée dans la pureté de son origine ? » Je lui répondis que le commerce réciproque des différentes nations avoit introduit des mots communs, surtout dans les sciences et les arts , selon le langage des nations qui les avoient inventés les premières. Ces paroles furent un sujet de triomphe pour le régulo : il s'écria qu'il avoit l'avantage. «Nous n'avons pris, dit -il, que fort peu de mots des Mongols et encore moins des Chinois ; encore les avonsnous dépaysés eu leur donnant une terminaison tartare. Mais vous autres, vous vous êtes enrichis des dépouilles de vos voisins. Vous avez bouue grâce après cela de venir chicaner la langue tartare sur des bagatelles ! »
Je ne crois pas devoir vous fatiguer par un plus long récit de ce dialogue, ni m'étendre sur la manière dont il fallut mettre au fait ce prince , sur la différence des langues vivantes et des langues mortes -, car il n'a voit jamais ouï parler de ces dernières. Il suffit de vous dire que notre dispute dura jusqu'à ce qu'il eût reçu la réponse
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que lui fit le père Suarès ; il en fut content, et commença à avoir meilleure opinion des langues d Europe ; c'est-àdire qu'il les plaça immédiatement au-dessous delà sienne, encore vouloit-il mettre la chinoise entre deux ; mais je protestai contre cette injustice , alléguant la multitude des équivoques qui se trouvent dans la langue chinoise. « Eh bien , je vous l'abandonne , dit-il en riant ; les Chinois , qui n'aiment pas à être contredits sur cet article , sauront bien se défendre.» Telle est donc la prévention générale où sont tous les peuples ; chacun pense bien de soi , de son pays , de sa langue, de son mérite. Encore s'ils en demeuroient là ; mais de plus , ils se persuadent que les autres nations n'ont pas les mêmes avantages , et sans façon ils se donnent mutuellement le nom de barbares ; c'est qu'aux uns et aux autres il en coùteroit trop de voyages et d'étude pour se mettre en état de se rendre plus de justice.
H n'est pas nécessaire , messieurs , de vous donner ici les règles de la langue tartare , car je ne m'imagine pas qu'aucun de vous soit tenté de l'apprendre. Je vous en rapporterai seulement quelques singularités qui peut-être ne vous déplairont pas. Comparée avec la langue françoise, elle a cela de particulier, que si , par exemple , l'on use du verbe faire, il faut le changer presque autant de fois que change le substantif qui suit le verbe. Nous disons faire une maison, faire un ouvrage, faire un personnage , faire le modeste , faire croire, etc. Les Tartares ont des verbes différens autant de fois que les substantifs régis par le \erhe faire sont difïérens entre eux. Le retour du même mot dans deux lignes voisines leur choque l'oreille ; ils se mettent à rire, lorsqu'on leur lit dans nos livres, que, qu'ils, qu'eux, quand, quoi, etc., souvent répétés : ils se passent de ces pronoms ; le seul arrangement des termes y supplée , sans qu il y ait jamais ni obscuiité ni équivoque; aussi n'ont-ils point de jeux
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de mots , ni de fades allusions. Us ont quantité de termes pour abréger, et n'ont pas besoin de périphrases ni de circonlocutions •, des mots assez courts expriment nettement les choses; un seul exemple me fera comprendre : Le chien est celui de tous les animaux domestiques qui fournit le moins de termes dans leur langue, et ils en ont cependant beaucoup plus que nous. Outre les noms communs de grands et de petits chiens , de mâtins , de lévriers , de barbets, etc. , ils en ont qui marquent leur âge, leur poil, leurs qualités bonnes ou mauvaises. Youlez-vous dire qu un chien a le poil des oreilles et de la queue fort long et bien fourni ? le mot taiha suffit ; qu'il a le museau long et gros , la queue de même , les oreilles grandes, les lèvres pendantes ? le seul mot yolo dit tout cela. S'il a la taille basse , les jambes courtes , le corps épais, la tète levée, c'est eapari, etc. Jndagoii est le nom générique du chien-, niegueii, celui de la femelle. Leurs petits s'appellent nialia jusqu'à l'âge de sept mois, et delà jusqu'à onze mois nouquere : à seize mois ils prennent le nom générique dîindagon. Il en est de même pour leurs bonnes et mauvaises qualités , un seul mot en explique deux ou trois. Pour le cheval; les Tartares, par une espèce de prédilection pour cet animal , qui leur est si utile, ont multiplié les mots à l'infini : non-seulement ils ont des mots propres pour ses différentes couleurs , son âge, ses qualités-, ils en ont encore pour les différens mouvemens qu'il se donne : si , étant attaché , il ne peut demeurer en repos -, s'il se détache et court en toute liberté; s'il cherche compagnie; s il est épouvanté de la chute du cavalier , ou de la rencontre subite d'une bête sauvage ; s'il est monté , de combien de sortes de pas il marche , combien de secousses différentes il fait éprouver au cavalier ; pour tout cela et pour beaucoup d'autres choses , les Tartares ont des mots uniquement destinés &
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les exprimer. Cette abondance est-elle bonne? est-elle mauvaise ou inutile ? C'est à vous , messieurs , d'en décider. Ce que je puis vous dire , c'est que si elle charge la mémoire de ceux qui l'apprennent , surtout dans un âge avancé , elle leur fait beaucoup d'honneur dans la conversation, et est absolument nécessaire dans la composition. Sans cette multiplicité de noms pour toutes les parties externes ou internes des animaux, je n'eusse jamais pu faire les huit volumes que j'ai l'honneur de vous présenter.
Après la conquête de la Chine, les Tartares man-tcheoux craignirent que leur langue ne s'appauvrit ou ne se perdit tout-à-fait, plutôt par l'oubli des termes que par le mélange de la langue chinoise avec la leur ; car ces deux langues sont inalliables. Les vieux Tartares mouroient peu à peu , et leurs enfans apprenoient plus aisément la laugne du pays conquis que celle de leurs pères, parce que les mères et les domestiques étoient presque tous Chinois. Pour parer à cet inconvénient, sous le premier empereur ( Chun- tclii) , on commença à traduire les livres classiques de la Chine , et a faire des dictionnaires. L'empereur Cang-hi érigea un tribunal des plus habiles gens dans les deux langues tartare et chinoise à qui il fit composer un trésor de la langue tartare, où les mots sont distribués par classes : la première classe parle du ciel 5 la seconde du temps ; la troisième de la terre 5 la quatrième de l'empereur, du gouvernement, des mandarins, des cérémonies, des coutumes, de la musique, des livres, de la guerre, de la chasse, de l'homme, des terres, des soies , des habits, des instrumens , du travail, des ouvriers, des barques, du boire, du manger, des grains , des herbes , des oiseaux , des animaux domestiques et sauvages, des poissons, des vers, etc. Chacune de ces classes est divisée en chapitres et en articles. Tous
les mots ainsi rangés et écrits en lettres majuscules , on met sous chacun, en plus petit caractère, la définition, l'explication et l'usage du mot. Les explications sont nettes, élégantes, d'un style aisé, et c'est en les imitant qu'on apprend à bien écrire. Ce livre , écrit en langue et en caractères tartares , ne peut servir qu'à ceux qui , sachant déjà la langue, veulent s'y perfectionner , ou composer quelque ouvrage. Le dessein principal a été d'avoir une espèce d'assortiment de toute la langue , de sorte qu'elle ne puisse périr.
De tous les anatomistes que j'avois , j'ai fait choix de M. Dionis , qui m'a paru le plus clair et le plus exact. Quand je vins à la circulation du sang dans le corps humain, je m'appliquai à la décrire et à imiter la netteté et la clarté de mon auteur 5 mais je fus un peu plus diffus que lui, parce que l'empereur manquoit des connoissanecs nécessaires pour comprendre aisément ce que j'avois à lui dire. Il me fallut donc faire une préface à cette leçon. 11 la lut plusieurs fois, et dit que la théorie étoit admirable , le style net et clair , les expressions bien choisies. Il ajouta qu'il se souvenoit d'avoir vu dans les gardemeubles une statue de cuivre, haute d'environ trois pieds, qui étoit couverte de veines et de lignes j il la lit tirer , afin que j'examinasse s'il y avoit quelque rapport avec ce que disoient nos livres. Cet ordre me fit plaisir , dans la persuasion où j'étois que , les Chinois ayant toujours supposé la circulation du sang, je pourrois faire quelque découverte. On m'apporta donc la statue. Les lignes qui la couvroient étoient toutes parallèles entre elles , et presque toutes de la même longueur. Elles n'a voient nulle forme de veines ni d'artères, et ne répondoient pas même aux endroits où il y en a. Deux des plus habiles médecins du palais , l'ayant considérée assez long-temps, furent de mon avis. Leur pensée fut que par ces lignes on avoit voulu
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indiquer les endroits où Ton doit enfoncer les aiguilles dans les sciatiques , ou dans les douleurs podagriques. Ces aiguilles ne sont autre chose que de petites broches de fer , que les femmes emploient à tricoter des bas-, les Chinois les enfoncent entre les muscles , dans les parties charnues et même ailleurs, jusqu'à deux ou trois pouces de profondeur. Il est certain que les Chinois ont connu de tout temps la circulation du sang et de la lymphe ; mais ils ne savent comment elle se fait, et leurs livres n'en disent pas plus que les médecins qui vivent aujourd'hui. Je fis mon rapport à l'empereur, et il convint que les lignes de cette statue ne ressembloient en rien aux veines du corps et aux autres vaisseaux -, il me dit qu'il se souvenoit que sous la dynastie précédente des 31ùig, on avoit fait l'ouverture d'un cadavre, mais qu'il ne croyoit pas qu'avant ce tempslà on en eût jamais fait. « J'avoue , m'ajouta -t- il, qu'on peut retirer de grands avantages de la dissection des criminels, surtout si, comme vous me le dites, elle se fait dans des lieux retirés , et seulement en présence des médecins et des chirurgiens. Il faut bien que ces malheureux, qui ont fait tant de mal au public pendant leur vie , lui soient de quelque utilité après leur mort. » Je n'eus garde de lui dire qu'en Europe un père faisoit quelquefois ouvrir le corps de son fils, et le fils celui du père. J'aurois eu beau lui en apporter les raisons, jamais 1 empereur n'eût pu accorder cette conduite avec le respect du fils pour le père, et la tendresse du père pour son fils. Il y a des préventions qu'il est inutile et même dangereux de combattre ; celle - ci en est une , surtout à la Chine.
Je ne finirois point, si je rapportois toutes les questions que me faisoit l'empereur à chaque leçon que je lui présentais^ il m'interrogeoit sans cesse, et souvent, passant dune chose à l'autre , il me conduisoit bien loin de l'anatomie. J'eus à lui répondre sur la chimie et ses principes ,
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sur l'action subite des poisons , et sur la lenteur ordinaire des remèdes. Ces différentes questions, qui se multiplioient, ont fourni la matière d'un tome séparé de ceux qui concernent Tanatomie, lesquels ne comportoient pas tant de matières disparates. Au reste, mes traductions n'ont point été imprimées . et il y a de l'apparence qu'elles ne le seront jamais. « Ce livre est singulier, dit l'empereur , et ne doit pas être traité comme les livres ordinaires , ni abandonné à la discrétion des ignorans. » Il ordonna qu'on écrivit trois exemplaires avec respect , c'est-à-dire , en caractères semblables à ceux qui se gravent sur la pierre et sur le bois, pour les palais de Pékin et de Gehol en Tartarie.
Quoique les Tartares n'aient qu'une sorte de caractères, ils les écrivent cependant de quatre façons ; la première est celle dont je viens de parler , qui demande beaucoup de temps. Un écrivain ne fait pas plus de vingt ou vingtcinq lignes dans un jour, lorsqu'elles doivent paroitre devant l'empereur. Si un coup de pinceau d'une main trop pesante forme le trait plus large ou plus grossier qu'il ne doit être, si par le défaut du papier il n'est pas net , si les mots sont pressés et inégaux, si on en a oublié un seul , il faut recommencer. Il n'est pas permis d'user de renvois , ni de suppléer à la marge ; ce seroit manquer de respect au prince. La seconde façon d'écrire , fort belle et peu diflérente de la première, donne beaucoup moins de peine. Il n'est pas nécessaire de former à traits doubles les finales de chaque mot, ni de retoucher ce qu'on a fait pour un trait plus maigre ou baveux. C'est de cette sorte de caractères que sont écrits les livres que je vous envoie ; quoiquils ne soient pas tous d'une même main-, ils sont sans faute et sans rature. La troisième façon est l'écriture courante; elle va vite, et l'on a bientôt rempli la page et le revers j comme le pinceau retient mieux la liqueur que nos plumes, on perd peu de temp.s à l'imbiber d'encre 5 et
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quand on dicte à l'écrivain, on voit son pinceau courir sur le papier d'un mouvement très -rapide, et sans qu'il s'arrête le moindre instant. C'est le caractère le plus d'usage pour écrire les registres des tribunaux, les procès et les autres choses ordinaires. Ces trois manières d'écrire sont également lisibles , mais moins belles les unes que les autres. La quatrième façon est plus grossière, mais c'est aussi la plus abrégée et la plus commode pour ceux qui composent, ou qui font la minute ou l'extrait d'un livre. Pour mieux m'entendre, jetez les yeux sur un des livres que je vous envoie; vous verrez que dans îécriture-tartare, il y a toujours un maître-trait qui tombe perpendiculairement de la tùte du mot jusqu'à la fin , et qu'à gauche de ce trait , on ajoute comme les dents d'une scie, qui font les voyelles a e i o, distinguées l'une de 1 autre par des points qui se mettent à la droite de cette perpendiculaire. Si Ion met un point à 1 opposite d'une dent, c est la voyelle e; si on l'omet, c'est la voyelle «; si l'on met un point à gauche du mot près de la dent, ce point pour lors tient lieu de la lettre n, et il faut lire ne; s'il y avoit un point opposé à droite, il faudroitlire lia. De plus, si a la droite du mot, au lieu d'un point, on voit un o, c'est signe que la voyelle est aspirée, et il faut lire ha lie, en l'aspirant , comme il se pratique dans la langue espagnole. Un homme qui veut s'exprimer poliment en lartare , ne trouve pas d abord les mots qu'il cherche; il rêve, il se frotte le front , il s'échauffe l'imagination, et quand une fois il s'est mis eu humeur, il voudroit répandre sa pensée sur le papier , sans presque l'écrire. 11 forme la tète du caractère en tirant la perpendiculaire jusqu'en bas; c'est beaucoup s'il met un ou deux points ; il continue de même jusqu'à ce qu'il ait exprimé sa pensée. Si une autre la suit de près, il continue ses lignes jusqu'à ce quil arrive à une transition difficile, et alors il s'arrête tout court; il relit
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ses perpendiculaires, et y ajoute quelques traits dans les endroits où un autre que lui ne pourroit deviner ce qu il Et écrit. Si en relisant, il voit qu'il ait omis un mot, il l'ajoute à côté, en faisant un signe à l'endroit où il devoit être placé ; s'il y en a un de trop , ou s'il est mal placé , il ne l'efface pas , il l'enveloppe d'un trait ovale. Enfin, si on lui fait remarquer ou s il juge lui-même que le mot est bon, il ajoute à côté deux oo. Ce signe le fait revivre , et avertit le lecteur de cette résurrection.
Les Tartares qui travailloient avec moi se servoient de la quatrième façon d'émre. Voici comment on s'y prenoit : celui qui tenoit le pinceau jetoit sur le papier ce que je dictois en tartare , sans y chercher que la vérité et l'exactitude ; après quoi c'étoit à lui à travailler et à composer sur l'ouvrage; et quoique pendant ce temps-là les autres s'entretinssent ensemble, son travail n'étoit nullement interrompu ; il n'entendoit même rien de ce qui se disoit. On est accoutumé ici dès la jeunesse à cette application. Il composoit donc tranquillement au milieu du bruit, et cherchoit des expressions dignes de la réputation qu'il s'étoit acquise par d'autres ouvrages. Quand il étoit content, il m'apportoit sa feuille ; si je trouvois que le choix des plus beaux termes l'eût rendu moins exact, je ne faisois point de quartier, il falloit recommencer et prendre un autre tour; car dans cette langue, comme dans les autres, il n'y a rien qu'on ne puisse dire d'un style poli , clair et net. Il en coùtoit un peu plus à celui qui tenoit le pinceau; mais il en falloit passer par là , c'étoit l'ordre. Quand j'étois content , la feuille passoit dans les mains de deux autres associés : c'étoit leur tour d'être attentifs et appliqués. Le pinceau à la main, ils examinoierit scrupuleusementles termes, l'expression, la brièveté, la netteté, l'ordre du discours, etc.
Quelquefois ces reviseurs n'a v/>icnt rien ou très-peu de
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chose à réformer; d'autres fois ils ne s'accordoient ni entre eux ni avec celui qui avoit tenu le pinceau ; il falloit alors se rassembler tous , disputer ensemble , mais avec modestie et sans contention. Quand on étoit convenu des termes et de l'expression , c'étoit l'affaire des écrivains de mettre la feuille au net. Il leur étoit permis de n'employer que l'écriture du second ordre , parce qu'elle n'étoit présentée à l'empereur qu'afin qu'il la retouchât. En effet, il ne passoit guère quatre leçons de suite sans ajouter ou retrancher quelques mots. Il ne négligeoit pas même un point , quoiqu'il fit cette lecture avec une rapidité incroyable 5 mais il ne faisoit ces corrections que lorsque nous étions absens ; car si nous étions présens , il ne prenoit point le pinceau. S'il rcmarquoit quelque terme impropre, après quelques paroles obligeantes, il demandoit, par manière de doute, s'il n'y en avoit pas un autre plus expressif 5 et quoiqu'il le sût, au lieu de nous le dire, il nous avertissoit de le chercher. Son intention étoit sans doute de nous exercer plutôt que de nous donner de la peine. lien falloit pourtant prendre beaucoup ; on refeuilletoit le trésor de la langue, qui est en vingt tomes, et l'on trouvoit enfin ce terme, qui n'étoit que dans l'explication d'un mot écrit en lettres majuscules. Il falloit transcrire une seconde fois , et porter de nouveau la feuille à l'empereur , qui la relisoit encore. S'il la rendoit sans y rien changer, elle étoit censée avoir son approbation, et se gardoit jusqu'à la fin de l'ouvrage, pour être décrite avec les autres en caractères du premier ordre , ainsi que je l'ai dit.
Enfin , messieurs, pour finir tout ce que j'ai à vous dire sur la langue tartare , les caractères sont de telle nature , qu'étant renversés , on les lit également , c'est-à-dire , que si un Tartare vous présente un livre ouvert dans le sens ordinaire, et si vous le lisez lentement , lui , qui ne voit les
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lettres qu'à rebours , lira plus vite que vous, et vous préviendra lorsque vous hésiterez. De là vient qu'on ne sauroit écrire en tartarc, que ceux qui se trouvent dans la même salle, et dont la vue peut s'étendre jusque sur l'écriture , en quelque sens que ce soit , ne puissent lire ce que vous écrivez , sur tout si ce sont de grandes lettres.
J'ai l'honneur, etc.
P. S. En vous envoyant mes traductions , j'y ai joint quelques racines particulières à la Tartarie et à la Chine.
La première se nomme hia-lsao-tom-chom , ce qui signifie, qu'en été cette plante est une herbe , mais qu'en hiver elle devient un ver. Vous verrez que ce nom ne lui a pas été donné sans raison. Rien ne représente mieux \\\\ ver long de neuf lignes et de couleur jaunâtre. On voit Lien formés la tète , le corps , les yeux , les pieds des deux côtés du ventre , et les divers plis qu'il a sur le dos. Cette plante est très - rare , aussi n'en voit-on guère qu'au palais ; je n'ai pu connoitre ni la figure de ses feuilles , ni la couleur de ses fleurs , ni la hauteur de sa lige ; sa vertu est de fortifier.
Le saut -si est plus facile à trouver: c'est une plante qui croît sans culture dans les montagnes de quelques provinces ; son nom de sant-si veut dire trois et sept , parce qu'ayant huit liges, celle du milieu n'a que trois feuilles, et les sept autres tiges n'en ont en tout que sept. Toutes ces tiges sortent d'une grosse racine ronde , qui en jette quantité d'autres petites oblongues, qu'on emploie particulièrement dans la médecine. Les Chinois les pilent pour en exprimer le jus, qu'ils mêlent avec de la chaux commune en farine , en font une masse, qu'ils sèchent a l'ombre , et s'en servent pour guérir les plaies. Ils usent de ce même jus mêlé avec le vin , pour arrêter les crachemens de sang. Le tai-hoam ou la rhubarbe croit en plusieurs endroits de la Chine. Sa tige est semblable aux petits hambous ; <-ll«:
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est vide et très-cassante ; sa hauteur est de trois ou quatre pieds, et sa couleur d'un violet obscur. Au mois de mars, elle pousse des feuilles longues et épaisses , qui sont quatre à quatre sur une même queue, se regardant et formant un calice 5 ses fleurs sont jaunes, et quelquefois violettes-, sa racine est grosse et longue ; la plus pesante et la plus marbrée en dedans est la meilleure et la plus estimée. Les Chinois , après l'avoir arrachée et nettoyée, la coupent en morceaux et la font sécher sur de grandes tables de pierre, sous lesquelles ils allument du feu. Ils tournent et retournent ces tronçons jusqu'à ce qu'ils soient bien secs ; s'ils avoient des fours tels que ceux d'Europe , ils ne se serviroient pas de ces tables. Comme cette opération ne suffit pas pour en chasser toute l'humidité , ils font un trou à chaque morceau, puis ils enfilent tous ces morceaux en forme de chapelet, pour les suspendre à la plus forte ardeur du soleil, jusqu'à ce qu'ils soient en état d'être conservés sans danger de se corrompre. Pour l'usage de la rhubarbe, les Chinois pensent à peu près comme les Européens; néanmoins il est rare qu ils s'en servent crue et en substance. Elle déchire les boyaux , disent-ils ; cela veut dire qu'elle cause des tranchées ; et comme les Chinois aiment mieux d'ordinaire ne pas guérir que d'être secourus avec de grandes douleurs , ils prennent plus volontiers la rhubarbe en décoction , avec beaucoup d'autres simples qu'ils allient selon les règles de leur art.
J'ai ajouté une quatrième racine très -aromatique, et qui m'a paru mériter une attention particulière. Les médecins chinois n'en connoissent pas tous les usages , parce qu'ils ne savent pas en faire l'analyse. Ils l'appellent tamcoué; elle est toujours humide, parce qu'elle est huileuse. Sa vertu, disent-ils, est de nourrir le sang, d'aider à la circulation, de fortifier, etc.
Une cinquième drogue que je vous envoie, messieurs, 3. 19
s'appelle ngo-kiao : voici comme elle se prépare. Il y a dans la province de Chan-tong une ville appelée Ngohien ; près de cette ville est un puits naturel , ou un trou en forme de puits, de 70 pieds de profondeur; l'eau qu'on en tire est très-claire , et plus pesante que l'eau commune; si on la mêle avec de l'eau trouble, elle l'éclaircit d'abord en précipitant les saletés au fond du vase. C'est de l'eau de ce puits qu'on se sert pour faire le ngokiao , qui n'est autre chose qu'uue colle de peau tïdne noir. On prend la peau de cet animal tué tout récemment, on la fait tremper cinq jours de suite dans l'eau tirée decepuils, après quoi on la relire pour la racler et la nettoyer en dedans et en dehors; on la coupe ensuite en petits morceaux, et on la fait bouillir à petit feu dans l'eau de ce même puits jusqu'à ce que les morceaux soient réduits en colle, qu'on passe toute chaude par une toile, pour en jeter les parties les plus grossières qui n'ont pu être fondues; puis on en dissipe l'humidité, et chacun lui donne la forme qu'il lui plait. Les Chinois la jetteut en moule avec des caractères, des cachets, ou les enseignes de leurs boutiques.
Ce puits est unique à la Chine ; il est fermé et scellé du sceau du gouverneur du lieu, jusqu'au temps qu'on a coutume' de faire la toile pour l'empereur. En attendant, les peuples voisins traitent avec les gardes du puits et avec les ouvriers qui sont chargés de faire la colle de sa majesté. Ils en font le plus quils peuvent , avec celte différence qu'elle est moins propre, et qu'ils n'examinent point, avec une attention si scrupuleuse , si l'âne est gras et d'une couleur bien noire. Cependant loule la colle qui se fait en cet endroit est aussi estimée à Pékin que celle qui est envoyée par les mandarins du lieu à la cour et à leurs amis. Comme cette drogue est en réputation , et que ce qui s'en fait à INgo-hien ne suffit pas pour tout
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l'empire, on ne manque pas d'en faire ailleurs quantité de fausse avec de la peau de mule , de cheval , de chameau , et quelquefois avec de vieilles bottes ; on lui donne , tant qu'on peut , la même forme et le même cachet; on l'étalé avec un peu de véritable pour la montre dans de belles et grandes boutiques ; et parce qu'il se trouve presque autant de sots et de dupes qui l'achètent qu'il y a de fourbes et de fripons qui la vendent , il s'en fait un grand débit dans les provinces. Il est cependant assez aisé de distinguer la véritable d'avec la fausse. La véritable n'a ni mauvaise odeur ni mauvais goût. Elle est cassante et friable ; il n'y en a que de deux couleurs , ou tout-à-fait noire , ou d'un noir rougeàtre , comme est le baume du Pérou. La fausse est de mauvaise odeur et de mauvais goût, même celle qui est faite de cuir de cochon , et qui approche le plus de la véritable; d'ailleurs elle n'est pas cassante, et n'est jamais bien semblable à l'autre.
Les Chinois attribuent beaucoup de vertus à ce remède : ils assurent qu'il dissout les flegmes ; qu'il est ami de la poitrine -, qu'il facilite les mouvemens des lobes du poumon ; qu'il arrête l'oppression , et rend la respiration plus libre à ceux qui ont l'haleine courte ; qu'il rétablit le sang , et tient les boyaux en état de faire leurs fonctions ; qu'il affermit l'enfant dans le sein de sa mère ; qu'il dissipe les vents et la chaleur ; qu'il arrête le flux de sang , et provoque l'urine, etc. Je ne voudrois pas être le garant de tant d'effets admirables. Je sais seulement que cette drogue, prise à jeun, est bonne pour les maladies du poumon ; l'expérience l'a confirmé plusieurs fois , et des missionnaires, attaqués de ce mal, s'en sont bien trouvés.
LETTRE (extrait) DU PÈRE PARENXLY
Pékin, le 20 août 1724.
Parmi les régulos (princes du sang), il y en a un du troisième ordre, nommé Sounou , âgé de 77 ans. Il descend de Paine des empereurs qui ont régné jusqu'ici. Il a eu treize fils, dont onze vivent encore, et ont tous des eafans; et seize filles, qui presque toutes ont été mariées à des princes mongols ou à des mandarins de Pékin ; car, selon la loi des Man- tcheoux , ils ne peuvent s'unir par le mariage avec des princes du même sang. Le lioisième des fils de ce régulo, signalé dans les emplois militaires et dans la connoissance des livres chinois et tertares , naturellement ennemi de tout amusement frivole „ s'occupoit à la lecture, et ce fut la voie dont Dieu se servit pour l'attirer à la connoissance des vérités chrétiennes. 11 y a environ douze ans qu'il suivit l'empereur en Tartane pour la grande chasse d'automne ; il sut que j'étois du voyage; il ordonna à ses gens de dresser ses tentes près de la mienne , sans néanmoins faire paroitre aucune all'ectation. Il avoit lu alors presque tous les livres composés en langue chinoise sur la loi de Dieu, et il s'en étoit souvent entretenu avec ceux qu'il avoit cru être au fait de ces matières. Il vint un jour dans ma tente avec le douzième de ses frères , jeune homme de dix-sept ans j il me déclara d'abord que s'il entroit en dispute , cetoit uniquement pour dissiper ses doutes et s'éclaircir des vérités qu il avoit peine à comprendre ; que pour cela il me prioit de ne pas perdre le temps à lui prouver des choses dont il étoit persuadé, comme , par exemple , l'existence de Dieu, créateur de toutes choses , etc. Mais voici ma-
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jouta-t-il, ce qui me révolte, et à quoi j'ai de la peine à me rendre. Sur cela il me proposa ses difficultés sur l'incarnation du verbe , sur l'inégalité des conditions, sur les afflictions des justes et la prospérité des méchans, et sur d'autres articles, qui me firent dès -lors espérer que sa conversion n'étoit pas éloignée. Il est inutile de vous rapporter les réponses que je lui fis, conformément à ce que la théologie enseigne.
Quand il fut de retour de la Tartarie, il entretint souvent le régulo son père et ses frères de l'excellence de la religion chrétienne ; mais ses discours ne faisoient que des impressions légères sur leur esprit. Voyant pour lors qu'il ne feroit que peu de progrès par la voie de la dispute, il composa un livre des motifs de sa foi. Dieu y donna sa bénédiction ; on le lut avec attention; on disputa encore, mais ce fut avec moins d'entêtement et d'opiniâtreté. Enfin la grâce triompha ; trois ou quatre d'entre eux se sentirent persuadés ; mais il leur restoit à vaincre certains obstacles, parmi lesquels un des plus grands étoit celui du Tiao- Chili, culte que les Man - ttheoux rendent presque tous les mois à leurs ancêtres , depuis la conquête de l'empire. Quelques-uns d'eux ont mêlé à ce culte diverses cérémonies des sectes de Fo et de Tao ; et comme ni le prince ni ses frères n'éloient pas chefs de famille, puisque leur père vivoit encore, il ne leur étoit pas libre de faire aucun changement dans ces sortes de cérémonies, ni de s'en absenter: autrement ils auroient été regardés comme des fils dénaturés. C'est parmi les Tartares un crime égal au crime de rébellion , et qui se punit avec une égale sévérité. Un autre obstacle venoit du régulo leur père ; quoiqu'il estimât la religion chrétienne, il ne vouloit pas permettre qu'aucun de ses fils l'embrassât; il les menaçoit même de les déférer à l'empereur ; la crainte de déplaire à S. M. , et d'être en butte aux railleries des autres princes
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du sang, le faisoit agir ainsi contre ses propres lumières.
En 17 19 , l'empereur Cang-hi} qui étoit en guerre avec les Eleutes , prit la résolution d'y envoyer son quatorzième fils ; plusieurs princes du sang s'offrirent de l'accompagner dans cette expédition . Le dixièmejïls du régulo avoit la réputation d'un officier fort instruit dans le métier de la guerre ; il s'offrit, et l'on accepta ses offres. Il y avoit déjà quelque temps que sa vie étoit toute chrétienne; il avoit souvent pressé le P. Suarès de lui accorder la grâce du baptême; se voyant sur le point de partir pour un voyage de six cents lieues , il renouvela ses instances. Le père n'eut garde de se refuser plus long-temps à ce saint empressement; il le baptisa, et le nomma Paul, ainsi qu'il souhaitoit , à cause de la dévotion particulière qu'il avoit pour ce saint apôtre. De l'armée, il écrivit au régulo son père et à la princesse sa mère , pour les exhorter à embrasser le christianisme avec toute leur famille: il écrivit une autre lettre à la princesse son épouse , qui , étant déjà instruite, demanda aussitôt le baptême; on le lui accorda , et elle fut nommée Marie. Le prince Paul annonçoit les vérités chrétiennes aux princes et aux seigneurs de l'armée. Ayant appris qu'il y avoit dans les troupes huit ou dix soldats chrétiens, il les fit venir en sa présence, et les traita avec tant de bonté et de familiarité qu'ils en furent confus ; il fit parmi eux les fonctions de missionnaire, prêchant encore plus eflicacement parles grands exemples de vertu qu'il leur donnoit que par les fervens discours qu'il leur tenoit.
Le troisième prince, instruit de la conduite de son frère, se reprochoit à lui-même de s'être laissé prévenir par celui à qui il avoit donné les premières connoissances de la loi chrétienne; il résolut d'effectuer bientôt ses saintes résolutions; la Providence lui en ouvrit la voie. D'une foible complexion et d'une santé altérée , ce prince s'ab-
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sentoil souvent du palais, où d'ailleurs il ne prenoit plus de goût ; et déjà , par principe de conscience, il refusoit de se trouver à certaines assemblées où sa charge l'obligeoit d'assister. L'empereur Cang-hi l'en destitua pour le punir de sa négligence ; il lui laissa néanmoins une dignité inférieure à la première, avec des appointemens proportionnés; mais ce prince y renonça peu après, afin d'être tout-à-fait libre , et de ne plus servir que Dieu. Il ne tarda pas à demander le baptême. Il fut nommé Jean; son fils unique, qui fut baptisé en même temps , s'appela Ignace. Peu après toute sa famille, bien instruite, imita sou exemple, savoir, la princesse Cécile sa femme, qui a été l'instructrice des autres dames ses belles -soeurs, sa belle-lîlle Agnès que son directeur appelle une héroïne chrétienne, ses deux petits- fils Thomas et Mathieu, l'un âgé de six ans et l'autre de sept , et deux petites-filles. L'esprit de ferveur animoit toute cette famille; les domestiques furent si frappés de tant d'exemples , et surtout du zèle avec lequel ce prince les instruisoit, qu'ils vinrent en foule demander le baptême ; il avoit bàli dans son hôtel une chapelle isolée, où deux fois le jour il assembloit sa famille pour y réciter les prières de l'église et instruire ses domestiques , qu'il traitoit également bien , soit qu'ils profitassent de ses instructions, soit qu'ils négligeassent de les suivre.
Mais le regulo n'eut pas plus tôt appris la démarche qu'avoit faite son troisième fils , le prince Jean, qu'il ne put retenir sa colère; elle alla jusqu'à lui interdire l'entrée de son palais, de même qu'à ceux de ses autres fils qui s'étoient faits chrétiens, à leur défendre de paroitre désormais en sa présence, et même à les menacer qu'il les déféreroit lui-même à l'empereur. Cet éclat n'empêcha pas le onzième prince de demander aussi le baptême. Il prit le nom de François; et d'abord, à l'exemple du prince Jean
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sou frère, il éleva une chapelle dans son palais, où la princesse son épouse , sa fille et leurs suivantes , qu'il aroit instruites , pussent être baptisées, et recevoir dans la suite les autres sacremens ; car il ne convient point en ce pays -ci que des personnes de ce rang aillent à l'église, où le commun des femmes chrétiennes se rendent deux fois Tannée. Un semblable éclat ne pourroit cire que trèspréjudiciable à la religion. Cette nouvelle conversion ne put être long-temps cachée au régule. Il estimoit la religion chrétienne, mais il craignoit moins Dieu que l'empereur; il appréhendoit surtout la décadence de son crédit et de sa fortune. Il avoit été général de toutes les troupes de la Tartarie orientale , et en même temps gouverneur de la province de Leao-loiig; il avoit exercé celte charge pendant dix ans avec tant de probité et de satisfaction de la part de l'empereur , qu'à son retour il fut employé aux affaires du gouvernement de l'empire , et devint le chef d'une des huit bannières, c'est-à-dire , qu'il gouvernoit plus de trente mille personnes dans Pékin , dont il rapportoit toutes les affaires à sa majesté. De plus, il avoit deux de ses fils, le sixième elle douzième , qui étoient continuellement à la suite de l'empereur; le sixième, qu'on appeloit Lessihin, étoit l'homme de la cour qui s'ex* pliquoil le mieux dans l'une et l'autre langue, tartare et chinoise, et qui y brilloit le plus par la beauté de son esprit. Il étoit entré si avant dans les bonnes grâces de l'empereur, qu'il fut honoré coup sur coup de cinq ou six charges, possédées auparavant par autant de .grands seigneurs; il eu remplissoit les différentes fonctions avec tant d'exactitude, qu'on étoit surpris qu'il pût suffire à tant d'occupations ; en sorte qu'on ne cessoit d'admirer l'étendue et la supériorité de son génie. Le régulo son père croyoit que ce sixième fils seroit infailliblement choisi par l'empereur à l'exclusion de ses autres frères , pour succéder
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à sa dignité de régule II n'avoit garde de soupçonner que lui et son frère, qui étoit officier des gardes-du-corps , eussent aussi conçu le dessein d'embrasser le christianisme ; cependant l'un et l'autre en étudioient continuellement les principes ; à la vérité celui-ci s'instruisoit plus secrètement. Mais son a-iné parloit partout avec éloge de la religion chrétienne, et jusqu'à la porte de l'empereur, assis avec les grands, il ne souflroit point qu'on l'attaquât sans prendre aussitôt sa défense; il tournoit en ridicule les différentes sectes de la Chine; il poussa si loin son zèle, que, quelque difficulté qu'il y ail d'accuser un favori, il se trouva un prince qui en porta ses plaintes à l'empereur ; mais S. M. n'y lit qu'une médiocre attention , et sa réponse fut en termes si généraux , qu'elle ne signiuoit lien.
Le prince Lessihin ne cessa pas pour cela de combattre les ennemis de la foi. Mais la mort lui ayant enlevé assez subitement son fils unique qui étoit âgé de deux ans, celte perte inattendue ralentit son courage; il s'échappa même en des plaintes et des murmures contre la divine Providence \ m'ayaut rencontré un jour dans le fort de sa douleur, il ne put retenir ses larmes ni ses murmures. « Où est donc la justice de; Dieu , me dit-il , qui fait prospérer les méohans , tandis qu'il nourrit de pleurs et d amertume ceux qui croient eu lui? Faut-il que les ennemis de son nom insultent à ma disgrâce? » Je l'inleiTompis en lui témoignant la surprise où j'étois de lui entendre tenir un pareil langage : « ISe dites-vous pas tous les jours, lui ajoutai-je, que l'empereur n'est responsable à personne de sa conduite? que nul de ses sujets n'a droit de lui demander compte de ses actions ? qu'on doit se soumettre à ses volontés avec respect et sans murmure ? qu'on doit croire qu'il ne fait rien sans de bonnes raisons? cependant vous ne le regardez pas comme une divinité. Vous savez
que c'est un homme sujet à Terreur comme les autres, et capable d'être maîtrisé par ses passions. Que prétendezvous donc? Voulez-vous avilir la majesté de Dieu, et la mettre au-dessous d'un homme ? Mais je veux , lui ajoutai je, que vous ayez raison de faire consister la prospérité dans les honneurs, dans les grands emplois et dans les richesses ; si c'est là votre idée , je vois peu de princes à la cour qui y soient autant honorés que vous , ou qui y aient des emplois aussi considérables que ceux dont vous êtes revêtu: vous avez d'ailleurs des biens proportionnés à vos emplois 5 vous voilà donc, selon vous, du nombre de ces mêchàns à qui tout prospère ? Et vous vous plaignez de- Dieu ! etc. » Il sourit à ces dernières paroles, et il m'avoua qu'à la vérité il auroil de la peine à se faire chrétien avec cet attirail d'emplois et de dignités, et l'assiduité au service qui ne lui laissoit presque aucun moment de libre; mais que si une fois il pouvoit s'en dégager, sa conversion scroit sincère et durable. On verra dans la suite de quelle manière Dieu l'attira tout-à-fait à lui.
Environ deux ans après son départ , le grand général , étant venu passer le nouvel an à la cour, ramena avec lui le prince Paul, qu'il eslimoit fort à cause de sa valeur et de son expérience à la guerre; il rendit de lui un témoignage si favorable à l'empereur que S. M. l'éleva à de nouveaux honneurs; mais le prince Paul avait pris la résolution de ne plus servir d'autre maître que Jésus-Christ , et de ne plus combattre d'autres ennemis que ceux de son nom. Il ne fut pas long-temps sans présenter un mémoire au tribunal des princes, où , entre autres choses, il disoit qu'une incommodité qui lui étoit survenue aux genoux le mettoit hors d'état de monter à cheval ; que, devenant par là inutile pour le service, il n'étoit pas juste qu'il possédât les dignités ni qu'il jouît des appointemeiis dont l'empereur l'avoit gratifié , et qu'il supplioit S. M. de vou-
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loir Lien agréer sa démission. Le régulo , président de ce tribunal, ami du prince Paul, fit son rapport dételle manière , que l'empereur consentit à sa retraite. Il lui laissa néanmoins un titre d'honneur , qui ne l'engageoit à aucune fonction. Le prince Paul, au comble de sa joie de se voir libre et dégagé des embarras du siècle, s'adonna tout entier aux œuvres de piété.
Ce prince et ses deux frères chrétiens, Jean et François, s'assembloien t tous les jours pour conférer sur les moyens les plus propres à avancer l'œuvre de Dieu. Ils convenoient qu'ils ne feroient que de médiocres progrès si le régulo leur père demeuroit dans son infidélité ; mais sa présence leur étoit interdite à tous trois , et il falloit chercher d'autres gens capables de toucher son cœur. Ils jugèrent que personne n'étoit plus propre à ce dessein que l'aîné de leurs frères. Ses talens naturels, son éloquence modeste et persuasive, son habileté dans la langue tartare, que le régulo préféroit de beaucoup à la langue chinoise , toutes ces qualités lui avoient gagné le cœur du bon vieillard. Ce prince étoit d'un jugement sain , homme de conseil , et son père l'a voit souvent employé avec succès dans les affaires de sa maison les plus épineuses. Cejïls aine n'étoit encore que catéchumène; mais, parfaitement instruit de la loi chrétienne, il Fobservoit aussi exactement que ses frères chrétiens. Il accepta volontiers la commission dont ses cadets le chargèrent , et il s'y porta avec un zèle sage et discret, avançant peu à peu, et se servant de toutes sortes d industries pour s'insinuer dans son cœur, et lui inspirer le désir d'embrasser une religion dont il connoissoit la vérité, et de laquelle il n'étoit éloigné que par des vues d'intérêt et de politique. Pendant ce temps-là les trois princes chrétiens , qui ne pouvoient rien par le ministère de la parole, imploroient la miséricorde de Dieu avec leurs familles. Ils pratiquoient diverses austérités ,
dont on aurait peine à croire que des personnes de ce rang fussent capables 5 ils faisoient des aumônes considérables ; ils fréquentoient les sacremens; ils prioient les missionnaires d'offrir souvent le saint sacrifice de la messe pour obtenir de Dieu la conversion d'un père qu'ils aimoienl tendrement. Tant de pieux efforts n'eurent pas l'effet qu'ils espéraient; ils mirent quelques favorables dispositions dans son cœur, mais ils ne le changèrent point.
Tandis que le troupeau de Jésus- Christ croissoit dans cette illustre famille . la mort enleva de ce monde l'empereur Cang-hi , le ao décembre 1722. Le même jour son quatrième fils monta sur le trône Ou sait les agitations et les changemens qui accompagnent d'ordinaire un nouveau règne. Cependant la famille Sounou n'eut pas d'abord sujet d'être mécontente ; le vieux régulo fut avancé d'un degré, en considération des services qu'il avoit rendus à l'empereur défunt. Mais le prince Lessihin connut bientôt combien il est difficile d'être le favori de deux maîtres qui se succèdent l'un à l'autre ; on se fait sous le premier des ennemis, dont on a d'ordinaire à souffrir sous le second. L'empereur régnant étoit mécontent de son neuvième frère, que nous appellerons le neuvième ago ; il le condamna à rendre de grosses sommes d'argent qu'il prétendoit avoir été mal acquises , et à partir ensuite pour l'armée ; et comme il n'étoit guère plus content du prince Lessihin , et qu'il cherchoit à l'éloigner, il le chargea de poursuivre la restitution. Le prince Lessihin s'aperçut bien qu'on lui tendoit un piège auquel il ne pourrait échapper. Effectivement, l'ago ne se pressant pas de rendre l'argent ni de partir , l'empereur accusa le prince Lessihin de ces lenteurs; il lui reprocha d'avoir de plus grands égards pour l'ago que pour lui qui étoit son maître; il lui fit un crime des anciennes liaisons qu'il avoit avec ce prince, et enfin il lui ordonna de le suivre à l'armée. Le prince Lessihin
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sentit bien qu'on ne vouloit point de justification ; aussi ne se mit-il pas en devoir de faire son apologie; il se contenta de frapper la terre du front, selon la coutume de l'empire , et il se retira pour se préparer à suivre l'ago. Cependant il crut de son devoir d'aller saluer S. M. , et de lui demander ses instructions selon l'usage. Il se rendit donc au palais la veille de son départ , et il s'y fit accompagner par son douzième frère, qui étoit devenu tai-touambarn , c'est-a-dire, grand-maitre des équipages soit pour la guerre, soit pour la chasse. Mais l'empereur, averti que le prince Lessihin demandoit ses ordres, entra dans une grande colère, et lui fit dire qu'il le trouvoit bien hardi d'être YCBU au palais. Le prince répondit à genoux qu'il venoit avec son frère , le tai-tou-ambam , prendre les derniers ordres de S. M. «Les voici, répliqua l'empereur: partez demain, vous et votre frère. » Un ordre si sévère fut un coup de foudre qui fit trembler tous les grands-, mais ce fut véritablement un coup de prédestination pour ces deux princes , qui acheva de rompre tout-à-fait les liens qui les lenoient encore attachés aux honueurs du siècle.
Le douzième prince devoit naturellement être frappé de se voir enveloppé dans la disgrâce de son frère. Cependant il ne se troubla point; il sortit sans se plaindre ; et , au lieu de songer à mettre ordre à ses aifaires domestiques , son premier soin fut d'aller à l'église demander le baptême. Il fut nommé Joseph. Le prince Lessihiu , qui étoit tombé d'un rang bien plus élevé, ressentit aussi plus vivement cette disgrâce , il n'avoit pas encore les dispositions néeesraires pour recevoir le baptême mais pendant le voyage ; il eut le temps de réfléchir sur l'inconstance de la fortune et l'instabilité des choses humaines, sur l'injustice des hommes et la vanité de tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde. Il résolut de se faire chrétien , regardant cet état comme le seul où l'on puisse trouver une paix solide. Ces
deux princes étant arrivés avec le neuvième ago à Sinon, ville située sur les limites de la Chine , ce fut là que le prince Lessihin acheva de s instruire par les soins du père Jean Mouram , jésuite portugais , qui avoit suivi le neuvième ago, et il fut baptisé le jour de Noël 5 on le nomma Louis.
Cependant le prince aîné s'appliquoit de toutes ses forces à la conversion du vieux régulo; mais , voyant qu'il n'avançoit que fort lentement , il s'avisa de s'associer un antre prince son oncle qui avoit été baptisé secrètement ; il s'appeloit Joseph : l'âge et la parenté dévoient lui douner plus d'autorité. Il inspira à son père la curiosité de voir et d'entendre le prince Joseph-, l'entrevue eut lieu à l'église , un jour de fête; la conversation fut longue, et roula principalement sur les points qui révoltoient le plus l'esprit du régulo. 11 parut satisfait de ce premier entretien. Il voulut entendre les prières des chrétiens, et depuis ce temps-là il vint assez souvent à Véglise pour s'y prosterner devant l'autel, et y adorer Jésus - Christ -, il vit volontiers les missionnaires, et les traita toujours avec politesse et amitié, jusqu'à leur faire des présens.
Cependant la persécution venoit de s'élever clans le Fokien, et l'accusation des deux premiers mandarins de cette province avoit été portée à l'empereur, qui l'avoit remise au tribunal des rites pour en délibérer. Cette nouvelle , qui devoit naturellement plus ébranler les princes Sounou que les autres chrétiens, parce qu'ils avoient beaucoup plus à perdre, ne ralentit point leur ferveur. Ils aidèrent les missionnaires de tout leur pouvoir; mais leurs efforts et les nôtres furent inutiles, et le \ri janvier de cette année 17^4 , la sentence fut publiée contre la religion. Ce triste événement fit faire au vieux régulo des réflexions qui l'intimidèrent , et il renouvela ses menaces aux princes ses enfans. Cependant quand il vit que les missionnaires
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n'étoient pas renvoyés de Pékin, ses frayeurs se dissipèrent, et il se tranquillisa. Ses enfans chrétiens continuoient toujours d'aller à l'église et d'y fréquenter les sacremens ; mais l'empereur ayant défendu toutes sortes d'assemblées, soit dans les pagodes, soit ailleurs, les pères prièrent ces seigneurs de modérer leur zèle, et de venir un peu plus rarement à l'église, jusqu'à ce qu'on eût vu quel tour prendroit l'aifaire. Tout ce qu'on put obtenir d'eux, ce fut qu'ils s'y rendroient sans équipage , et de grand matin, pour entendre la première messe. Piien de plus édiliant que la piété avec Inquelle ils y assistoient-, loin de chercher dans l'église , comme on fait en Europe , les places les plus distinguées et les plus commodes , ils se mettoient à genoux parmi le peuple. Après avoir commencé si saintement la journée, ils en sanctiûoient le reste dans leurs palais par la lecture des livres de piété, que chacun d'eux faisoit dans sa famille -, et comme parmi les princesses chrétiennes et les autres dames, il y en avoit peu qui connussent les caractères chinois, et qu'elles souhaitoient de comprendre le sens des prières vocales de l'église , elles prièrent leur confesseur de leur en procurer une traduction en langue lartare. Le P. Suarez m'engagea dans ce travail, dont je me chargeai volontiers. Quand je l'eus achevé, je l'envoyai au prince Jean et au prince Paul.
A cette occasion, les princes me renouvelèrent leurs instances de les aller voir ; je le leur promis , et me rendis bientôt à Y hôtel du prince Jean, où je trouvai presque tous les autres frères rassemblés. Il me fallut essuyer toutes les civilités dont ils m'accabloient ; après quoi ils me firent une infinité de questions auxquelles je répondis bien volontiers, croyant ne pouvoir rien faire de plus utile que d'instruire à fond de tels catéchistes , qui peuvent pénétrer et porter la lumière de l'Evangile dans des lieux où nous n'avons nul accès, et où ils sont toujours
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mieux venus et écoutés avec plus d'attention que lt*s plus habiles missionnaires; je retournai souvent les voir. Je ne raconterai pas tout ce qui se passoit d'édifiant dans nos conversations ; ils les finissoient toujours par me prier d'offrir le saint sacrifice de la messe pour obtenir de Dieu la conversion de leur père. « Il faut , me direntils un jour, vous donner la peine de l'aller visiter vousmême avec le pèreSuarez, qui l'a déjà vu plusieurs fois; il vous a connu en Tartarie-, vous lui parlerez maii'tcheou, et vous lui ferez plaisir.» J'acceptai volontiers cette offre, et l'ainé des princes en fit bientôt naître l'occasion, afin qu'il ne parût rien d'affecté dans notre visite. Le régula nous reçut avec l'air aisé et familier si naturel à tous ceux de sa famille ; il me fît d'abord quelques questions sur la géographie , auxquelles je répondis : mais quand je faisois tomber le discours sur la religion, il le détournoit adroitement sur des matières de pure curiosité , et il terminoit la conversation par les complimens ordinaires. Deux choses surtout retiennent ce prince : la crainte de l'empereur , et la persuasion où il est qu'ayant toujours vécu en homme d'honneur , Dieu est trop bon pour vouloir le damner.
Un jour, comme je sortois, le prince Paul m'invita à venir voir sa chapelle , parce qu'il avoit à me consulter sur la disposition des tableaux. Je ne crains point d'exagérer en disant que je vis la plus belle chapelle qui soit à la Chine; je pourrois même ajouter qu'elle ne dépareroit pas le palais d'un prince en Europe. Tout y brille d'or , de vernis et de peintures -, le pavé même est si luisant qu'il faut le couvrir de tapis de peur d'y glisser. Vous jugez assez du plaisir que je ressentis, en vovant l'autel que ce prince avoit dressé au Seigneur. Comme il me demanda s'il y manquoit quelque chose : « Non, lui dis-je-, il n'y manque plus qu'un bon nombre d'adorateurs du
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vrai Dieu; puisque vous avez commencé à le sanctifier, vous ne devez plus y laisser aucun serviteur du démon , mais il faut les gagner tous à Jésus-Christ. » Il me répondit qu'il y avoit plusieurs personnes, tant dans sa famille que dans celle de ses frères et de ses neveux , qui n'attendoient que la bénédiction de cette chapelle , les uns pour y être baptisés , les autres pour y faire leurs dévotions; qu'il me prioit de presser le père Suarez. Le jour fut bientôt arrêté pour cette cérémonie ; elle se fit avec beaucoup d'appareil. Six missionnaires y furent invités. ZSous trouvâmes à notre arrivée que le prince avoit déjà rassemblé dans son hôtel ses frères , ses neveux et ses arrière-neveux , les uns déjà chrétiens, les autres catéchumènes, avec d'autres chrétiens lettrés de ses amis. La chapelle fut bénite avec solennité; quand nous fûmes sur le point d'en sortir, tous les princes petits et grands fléchirent les genoux, et battirent la terre du frout pour nous remercier : nous leur rendîmes le salut à la manière du pays. De la chapelle nous fûmes conduits dans une grande salle préparée pour prendre le thé ; ce fut alors que la princesse Marie , qui de son côté avoit rassemblé les dames ses belles-sœurs, ses nièces, etc. , les conduisit dans la chapelle nouvellement bénite, pour y faire leurs prières j après quoi elle les ramena dans son appartement pour les y traiter, tandis que son mari le prince Paul nous traitoit dans la grande salle. Tous les conviés furent régalés splendidement. Le prince Paul faisoit les honneurs, et tout se passa sans la moindre confusion. Si la musique et la comédie ne s'y trouvèrent pas comme aux autres festins des Chinois, la joie et la piété y régnèrent. A la fin du repas, les princesses envoyèrent un eunuque, qui, un genou en terre, demanda , de leur part, si les pères se portoient bien. Ici la coutume est de se lever , de répondre qu'on est en bonne santé , et de demander pareil- 3. UO
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lement si les princesses se portent bien, après quoi l'envoyé se retire ; c'est une manière de saluer qui se pratique chez tous les gens de qualité par les dames , lorsqu'on va visiter leur mari ou leurs enfans , et qu'on est ami particulier de la famille. Avant que de nous laisser sortir, le prince Paul pressa le père Suarez de venir dire la messe dans sa chapelle pour les femmes chrétiennes qui ne pouvoient pas sortir ; ce père le lui promit pour le jour de la Sainte-Trinité, à laquelle sa chapelle est dédiée. Il y donna la communion à 59 personnes du sexe qu'il avoit auparavant disposées, et en baptisa plusieurs autres; ce furent là les premiers fruits qu'on recueillit dans ce saint lieu.
De si belles espérances ne pouvoient manquer d'être traversées, selon la destinée de toutes les œuvres qui tendent à la gloire de Dieu et au salut des âmes. En exécution des ordres de l'empereur, ou avoit signifié aux missionnaires des provinces de partir pour Macao. Nous tentâmes un dernier eifort pour obtenir de S. M. que du moins elle nous fit la grâce de les laisser à Canton ; nous en obtînmes une audience. Mais, avant que d'être admis , Y oncle maternel de l'empereur , ami des missionnaires , l'un des quatre gouverneurs de l'empire, me tira à quartier pour me donner un avis : « Prenez garde A vous, me dit-il, et au temps où nous sommes ; prêchez un peu moins votre religion; vous renversez les coutumes de l'empire, vous troublez la paix des familles , vousbrouillez les fils avec les pères. » Je fus d'abord surpris d'entendre ainsi parler un homme qui , d'ailleurs , étoit instruit des vérités chrétiennes , et de la morale que nous enseignons aux peuples. Comme je voulois lui répondre , il m'interrompit brusquement, et me dit : H i\e sais-je pas ce qui se passe dans la famille du vieux Sounou , dont les fils ont embrassé votre loi ? L'empereur lignore-t-il ? Je vous le
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répète, faites attention à l'avis que je vous donne. » Le même jour , arrivoit un mémorial secret du grand-général , accusant les princes Louis et Joseph de s'être faits chrétiens, d'avoir contribué de leur argent à la construction d'une église , et de parler souvent en secret au père Mouram. Le fils de l'accusateur donna secrètement avis de ce mémorial à un des fils du vieux régulo Sounou , qui étoit son allie et son ami. Celui-ci en avertit ses autres frères. Dans leur impatience de savoir ce qui s'étoit passé à notre audience , le prince aine , qui n'étoit que catéchumène , vint me trouver. Je lui en fis un détail exact ; sur quoi il fit les réflexions d'un homme d'esprit , et qui avoituneconnoissance parfaite delà disposition de la cour, et de tous les acteurs qui y jouent actuellement leurs rôles. Je m'aperçus qu'il voyoit venir la tempête , et que, loin d'appréhender d'en être submergé , il s'assuroit qu'elle alloit le jeter dans le port du salut. Ces pensées le remplissoient de la plus douce consolation ; sa joie éclatoit jusque sur son visage , et causoit un saint épanouissement. Hélas ! je ne savois pas que je l'entrelenois pour la dernière fois , et qu'il n'y aurait plus que l'éternité bienheureuse qui devoit un jour nous rejoindre. Je le quittai pour aller visiter le prince Jean, qui me demanda s'il étoit vrai que deux jésuites et neuf chrétiens eussent souffert tout récemment le martyre dans le Tunquin. Je répondis que nous en avions reçu avis de Canton , et que nous en attendions le détail. Il prit de là occasion de parler du bonheur des martyrs , et de la grâce singulière que Dieu leur fait de les conduire au ciel par une voie si courte. « Mais qui oseroil espérer une telle grâce?» ajouta-t-il. Puis se tournant vers ses frères qui étoieut tous là , il leur dit d'un air riant : a Oh ! que nous sommes entrés bien à propos dans le bercail de Jésus -Christ ! un peu plus tard la porte en étoit fermée. » Lorsque je pris
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congé , le prince Jean me dit que le régulo leur père étoit parti le matin pour aller à la sépulture de ses ancêtres , et que peu après son départ l'empereur avoit ordonné qu'on le fit venir au palais ; qu'à l'instant on avoit couru après lui pour le faire retourner 5 qu'il seroit sans doute arrivé au palais; que, selon les apparences, l'empereur n'étoit pas content , et qu'ils étoient tous rassemblés pour en savoir des nouvelles à son retour. Je me retirai la tristesse dans le cœur ; car je n'espérois rien de consolant de l'ordre qui étoit venu au régulo.
Le lendemain nous apprimes ce qui s'étoit passé au palais. Dès que le régulo parut à la porte où est la garde intérieure, et où sont assis les grands , un des quatre gouverneurs , président du tribunal des princes , fit mettre à genoux ce vieillard de 77 ans, et, par ordre de S. M. , il lui lut une longue liste des fautes qu'avoient commises ses ancêtres; il lui reprocha que ceux de sa branche avoient été de tous temps les ennemis secrets de la branche régnante.Venant ensuite à ses fautes personnelles , on avouoit qu'il s'étoit bien comporté pendant les dix années quil exerçoit la charge de général dans la province de Leaotong ; mais qu'ayant été fait chef de bannière , il étoit tombé dans plusieurs fautes qu'on lui détailla; entre autres, que quand l'empereur défunt déposa le prince héritier, et demanda aux grands leurs suffrages pour en élire un autre, il avoit donné le sien au huitième ago; que, quoiqu'il fut du conseil d'état , il se dispensoit d'y assister, et que tout récemment, ayant appris la mort du beau-père du neuvième ago, il avoit soupiré, levé les yeux au ciel , et envoyé des officiers faire des complimens de condoléance à sa famille , quoiqu'il ne put ignorer que ce seigneur étoit mort dans la disgrâce de l'empereur ; que pour toutes ces fautes, on le destituoit de sa dignité, on le privoit de ses appointemens , et on lui ordonuoit de partir dans dix jours
avec toute sa famille, ses femmes , ses enfans et ses petitslîls, pour aller au-delà de la grande muraille. Les courtisans virent clairement que toutes ces fautes, qu'on faisoit revivre depuis tant d'années , n'étoient qu'un prétexte pour couvrir le véritable motif d'un traitement si dur; car, nonobstant toutes ces prétendues fautes, qu'on n'ignoroit pas il v a deux ans , on n'avoit pas laissé de l'élever à un nouveau degré d'honneur. Le régulo souffrit impatiemment des reproches si peu mérités. Il se justifia d'une manière un peu vive, et il lui échappa même certaines expressions où il entroit du dépit; mais le président, qui -étoit son ami , et qui devoit porter sa réponse à l'empereur , ne fit extrait que de ce qu'il avoit dit de plus raisonnable. S. M. ne décida rien ; ainsi le vieillard , après avoir attendu long-temps, fut obligé de se retirer dans sa maison, où l'on étoit déjà informé de ce qui venoit de lui arriver. Ses fils le reçurent d'un air gai et content; ils le prièrent de ne point s'affliger et de conserver sa santé , l'assurant qu'ils le suivroient partout avec y'oz'e, et qu'ils feroient en sorte qu'il ne manquât jamais de rien. Ensuite le prince aîné lui demanda en grâce qu'il permit à ses autres frères , qu il n'avoit point vus depuis qu'ils étoient chrétiens, de paroitre en sa présence: « Allez, répondit le régulo, appelez- les vous-même; » ils ne furent pas long- temps sans paroitre. Cette entrevue donna quelques instans de joie, et dissipa la tristesse que causoit l'exil.
Le lendemain, le régulo étant retourné au palais, avec un mémoire apologétique qu'il avoit fait faire, son fils aîné, qui portoit déjà le nom de François- Xavier , vint à l'église demander avec empressement le baptême : « Il est à craindre, dit -il , que l'empereur , touché des longs services et du grand âge de mon père , ne lui remette la peine de l'exil; si cela étoit, je désespérerois presque de ma conversion ; il reviendroit du palais chargé de tant d'ordres
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pour arrêter les progrès delà religion dans notre famille , que mes autres frères et moi serions liés par de nouvelles chaînes bien plus difficiles à rompre. Il n'y a plus à délibérer ; je veux désormais vivre et mourir chrétien, et ne pas abuser davantage de la bonté et de la patience de Dieu, qui m'attend depuis si long-temps. » Il reçut donc cette grâce, de même que son neveu, fils du huitième frère , et chef de famille. Il y a long- temps qu'il imitoit ses oncles dans leurs pratiques de zèle. Il avoit instruit tous ceux de sa maison, et plusieurs avoient déjà été baptisés. Après1 ces deux princes, trois domestiques du second fils, qui dévoient accompagner leur maître dans son exil, furent aussi régénérés dans les eaux du baptême.
Pendant ce temps -là le régulo présentoit son mémoire au président du tribunal des princes; mais il fut fort surpris d'entendre les nouveaux reproches que ce président lui fit de la part de l'empereur. « Le sixième et le douzième de vos enfans, lui dit -il ( ce sont les princes Louis et Joseph ) , ont embrassé la loi chrétienne , et ont fourni de l'argent pour bâtir une église ; vous en avez encore d'autres qui ont imité leur exemple; que n'employiez - vous votre autorité pour les en détourner , ou que ne les défériezvous à l'empereur ? On saura les ranger à leur devoir , puisque vous ne savez pas les gouverner. » Le régulo répondit quà la vérité le troisième, le dixième et le onzième de ses enfans s'étoient faits chrétiens, mais qu'il avoit ignoré leur dessein ; et qu'aussitôt qu'il en avoit été infornié, il les avoit chassés de sa présence, et que pendant trois ans entiers il avoit refusé de les voir ; que s'il ne s'étoit pas fait leur délateur, c'est qu'il n'avoit ni assez d'esprit ni assez de capacité pour discerner si cette loi est vraie ou fausse. Ces excuses furent inutiles : on lui tourna le dos , et on le laissa là jusqu'au soir. Il retourna encore au palais le lendemain , et il y demeura presque tout le jour aussi
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inutilement que la veille : « Allez, partez, lui disoil-on , corrigez - vous , et l'empereur vous fera grâce; » mais on ne lui disoit pas de quoi il devoit se corriger.
Le même jour j'allai dès le matin à l'église des pères portugais, pour m'instruire de l'état où étoient les choses. J'y trouvai les princes Jean, François , Paul et Jean-Baptiste, avec le fils unique du prince Paul , âgé de dix -sept ans, qui atlendoit qu'on lui conférât le saint baptême. Quoiqu'il l'eût demandé plusieurs fois et avec de grandes instances , ou le lui avoit toujours différé, parce qu'il demeuroit chez le régulo son grand-père, qui , l'ayant élevé, l'aimoit tendrement, et qui eût porté les choses à quelque éclat s'il eût su qu'il étoit chrétien. Pendant qu'on disposoit toutes choses pour la cérémonie , le bruit se répandit que l'empereur remetloit la peine de l'exil au régulo , et qu'il se contentoit de le dépouiller de sa dignité. Quoique cette nouvelle se trouvât fausse dans la suite, elle devoit , ce semble , causer un mouvement de joie ; cependant les princes l'écoutèrent froidement , et y parurent peu sensibles. Celui qui étoit prêt à être baptisé craignit qu'on ne prit de là occasion de différer encore son baptême : «Tout va bien aujourd'hui, dit -il, et demain tout ira mal-, je ne veux pas courir le risque de sortir de Pékin sans avoir reçu le baptême • peut-être que je n'en trouverois plus l'occasion. » Il fallut donc le satisfaire au plus tôt. Le prince Jean fut le parrain , et donna au jeune prince le nom de Michel.
Le régulo , qui s'attendoit toujours à quelque favorable retour du côté de l'empereur, alla au tribunal des princes pour s'informer si sa majesté ne s'étoit point radoucie. Il eut pour toute réponse que l'empereur avoit vu son mémoire, et qu'il n'avoit qu'à partir sans délai; sur cela le régulo , ne prenant plus conseil que de son désespoir , crut qu'il devoit sévir lui-même. G'est une cou-
tume chez les Man-lcheoux , de livrer leurs en fans à l'empereur , quand il se plaint de leur conduite. Aussitôt qu'il fut de retour à son hôtel , il envoya chercher ses fils et ses officiers; il fit apporter des chaînes , et d'un signe de main, il ordonna qu'on les mît au prince Jean, qui les reçut sans dire un seul mot; il indiqua de même le prince Paul, l'officier s'approcha pour le lier; mais ce prince, repoussant de la main les chaînes, dit d'un ton ferme qu'il n'avoit offensé ni le ciel, ni la terre, ni l'empereur , ni son père , et qu'il prioit du moins qu'on lui dît pour quelle raison on vouloil l'enchaîner. Son père ne répondit rien , et se contenta de baisser les yeux ; sur quoi le prince Jean dit : «Ne voyez-vous pas que tout notre crime est d'à voi r embrassé la religion chrétienne ? — C'est cela même, reprit le prince Paul , que je voulois qu'on me fit savoir clairement; je recevrai volontiers ces chaînes pour une si bonne cause. » Et de la même main qu'il les avoit rejetées, il les reprit, et aida à se les mettre. Le prince François n'attendit pas qu'on vînt à lui ; il se présenta aux officiers, qui, sans autre ordre, le lièrent comme ses deux frères. A la fin de cette scène, le régulo se leva , et retourna au palais de l'empereur pour y rendre compte de ce qu'il venoit de faire. Les trois princes chrétiens, qui restèrent avec leurs gardes , ne doutoient pas qu'on ne les conduisît bientôt au tribunal des princes pour y subir l'interrogatoire. Us se félicitoient de ce que le temps étoit venu pour eux de rendre un témoignage public aux vérités de la religion. Le régulo ne fut pas reçu au palais comme il l'espéroit. Le président, l'ayant entendu, ne parut pas content de sa démarche ; il ne voulut jamais se charger d'en faire le rapport à sa majesté : « Tout est fini , lui dit-il ; vous êtes instruit de la sentence qui a été portée ; il ne vous reste plus d'autre parti à prendre que celui d'obéir , et de vous corriger vous et vos en-?
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fans. » Le régulo , ne se voyant pas plus avancé par une démarche qui avoit tant coûté à sa tendresse , retourna à son hôtel , et fit ôter les chaînes à ses enfans sans leur dire un seul mot. Le prince Xavier, son aîné , animé qu'il étoit de ce feu divin qu'il vendit de recevoir au baptême, lui dit : « Ace trait, mon père, ne reconnoissez-vous pas le monde qui a été jusqu'ici votre idole ? Quoi de plus ingrat ! il oublie les plus longs et les plus importans services. Quoi de plus injuste! ce n'est nullement la raison qui le conduit. Quoi enfin de plus trompeur ! il n'a que des apparences qui éblouissent. Mais, nous donnât-il des biens réels , quelle en est la solidité ? Tout ce qu'il a , et ce qu'il peut donner , n'est qu'une vapeur qui se dissipe à l'instant, et dont à la fin il ne reste qu'un souvenir inutile. Dieu , au contraire , est grand , libéral dans ses dons , magnifique dans ses promesses, et fidèle à les exécuter. Voulez -vous tout à coup goûter une paix que rien ne puisse altérer , et vous remplir d'une force supérieure à tous les événemens ? attachez-vous uniquement à Dieu ; adorez-le , servez-le de la manière dont il veut être adoré et servi \ en un mot , faites-vous chrétien, vous avez avoué tant de fois que cette religion est bonne. Dites-moi, y en a-t-il quelque autre qui soit capable de donner ce zèle et cette ardeur que vous nous voyez , qui nous fait pleurer et gémir depuis si long-temps sur le danger où vous êtes de vous perdre éternellement ? Eh ! que vous servira-t-il d'avoir eu ce grand nombre d'enfans que vous aimez avec tant de tendresse , s'il arrive que vous soyez éternellement séparé d'eux , pour n'avoir pas voulu reconnoître et servir le même maître ? » Le régulo , se voyant ainsi assailli de tous côtés , porta les deux mains à la tête , et , s'appuyant contre la muraille , il y demeura attaché sans répondre un seul mot. Cette posture fil connoitre à ses enfans qu'il ne les écoutoit pas
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volontiers, et que le temps de sa conversion n'étoit pas encore venu , ce qui les obligea de se retirer.
Le régulo partit bientôt pour se rendre au lieu de son exil, avec ses enfans, ses petits-fils , ses arrière-petits-fils , au nombre deS^, sans compter les princesses, femmes ou filles , qui égaloient presque ce nombre , et environ 3oo domestiques de l'un et de l'autre sexe, dont la plus grande partie avoit reçu le baptême -, plusieurs autres n'étoient encore que catéchumènes ; faute de temps , ils ont été obligés d'attendre qu'ils fussent arrivés au terme de leur vovage pour se faire baptiser. Les dames chrétiennes ne cédoient en rien aux princes leurs époux , pour la vivacité de leur foi et pour l'ardeur de leur zèle. Enfin, les domestiques , les princes et princesses , se montroient en tout dignes de leurs maitres. Lejour même que ces illustres exilés arrivèrent au terme qui leur étoit marqué, le prince François-Xavier passa à une meilleure vie. La nouvelle de cette mort nous causa plus de joie que de douleur, parce qu'il nous parut qu'elle devoit être très-précieuse aux yeux de Dieu.
LETTRE (extrait) DU MÊME : 24 août 1726.
Vers les fêtes de Noël 1724 , six mois après le départ des princes chrétiens , je reçus la visite d'un nommé Marc-Ki, chef de cinq ou six familles chrétiennes établies à Fourdane. Il m'apprit que nos illustres exilés , à peine établis dans cette forteresse , ont été envoyés plus loin et confinés h Sin-pou-tse , nouveau hameau dans le désert au milieu des sables , où de pauvres gens ont bâti sept ou huit cabanes sur un petit tertre qu'ils cultivent , et que le cillerai de Fourdane avoit fait défense d'aller à Sin-pou-tse,
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sous peine d'être livré au tribunal des crimes. Cet ordre arrêta ceux qui étoient portés à assister les princes , en sorte qu'ils n'étoient secourus que par quelques domestiques qui venoient secrètement à la ville pour acheter les choses les plus nécessaires. Cependant Marc-Ri éloit parvenu à s'introduire près des exilés, qui l'envoyoient à Pékin pour nous assurer de leur résignation et de leur satisfaction dans leurs maux. Le tribunal des princes avoit eu ordre de dresser un état des biens du régulo et de ses enfans , et l'on crut que ces biens alloient être adjugés au fisc. Ceux de leurs domestiques qui avoient fait paroitre peu de bonne volonté, en devinrent plus insolens. Ce fut dans de si fâcheuses circonstances que Marc-Ki arriva. Il n'en trouva presque aucun qui fût disposé à fournir aux besoins de leurs maîtres , et le pouvoir manquoit à d'autres qui avoient encore pour eux quelque reste d'affection. Les premiers firent courir le bruit parmi les chrétiens qu'il y avoit ordre d'arrêter Marc-Ki. Aux premières nouvelles qui lui vinrent, il fut saisi d'une telle frayeur, qu'il prit aussitôt la fuite, laissant à Pékin le peu qu'on lui avoit donné pour les princes.
.Nous apprîmes bientôt que le régido étoit mort d'ennui et de misère. Le président du tribunal des princes différa, on ne sait pour quelle raison , d'en informer l'empereur par un mémorial; c'est un usage auquel on ne manque point ; alors S. M. marque elle-même sur le mémorial et la somme qu'elle destine aux funérailles, et les personnes qui doivent y assister de sa part. L'empereur parut indigné de cette négligence. « Est-ce donc , dit-il , pour m'empècher de faire du bien à ce défunt qu'on ne m'a pas présenté de mémorial? » Ce reproche fit croire que la colère de l'empereur finiroit avec la vie de l'infortuné vieillard, et que ses enfans étoient sur le point de recouvrer leur liberté; mais on fut bientôt désabusé. En effet,
3l6 LETTRES ÉDIFIANTES
l'empereur donna ditiérens ordres au général de Fourdane , entre autres doter les chaînes au neuvième fils, et de les lui remettre aussitôt que les cent jours du deuil de son père seroieut écoulés; de rappeler les trois frères qui étoient à la guerre , afin que tous trois allassent porter le deuil de leur père à Sin-pou-tse ; et enfin de dégrader tous les fils du régulo de la qualité de princes du sang, en leur ôtant la ceinture jaune , qui en est la marque , et les mettant au rang du simple peuple. Voici ce que j'ai appris touchant la mort du régulo et la dégradation de ses fils , par un chrétien de Pékin, nommé Thomas Tem, à qui sa profession de médecin donna la facilité d'aller à Sin-pou-tse. <( Quand je vis les princes dans leurs hahits de grand deuil , me dit Thomas Tem , je ne doutai point que leur père ne fut mort. Je leur demandai s'il avoit enfin ouvert les yeux à la vérité. Hélas! me répondirent -ils , notre père est mort entre les bras d'un domestique infidèle. Que de larmes nous répandîmes ! que nous poussâmes de cris et de gémissemens inutiles! » Quant à la dégradation des princes, le médecin me dit que des mandarins venus exprès de la cour les avoient rassemblés tous à Fourdane, et que, les ayant fait mettre à genoux, ils leur signifièrent l'ordre de l'empereur qui les dépouilloit du rang et des prérogatives de princes du sang ; qu'aussitôt api'ès on leur ôta la ceinture jaune, et qu'on les renvoya à leur village confondus avec le simple peuple ; que les princes chrétiens témoignèrent beaucoup de joie de se voir débarrassés d'une dignité qui leur devenoit onéreuse, et qui les gênoit dans la pratique des devoirs du christianisme. En effet, depuis leur dégradation, ils jouissent d'une plus grande liberté. Comme ils sont au rang du peuple , le général se croit déchargé de toute inspection sur leurs démarches; personne ne les inquiète maintenant. Il leur est seulement défendu de sortir du désert où ils sont relégués.
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Le même Thomas Tem, quelques mois après, vint réapprendre que pendant un nouveau séjour à Sin-pou-tse il y étoit arrivé un officier delà part du général, qui enjoignit aux princes venus récemment de la guerre de se rendre à Fourdane, pour y recevoir les ordres de l'empereur • que ces trois seigneurs étant entrés dans le tribunal, le général les avoit fait mettre à genoux , et portant d'abord la parole au quatrième prince. » Vous avez eu permission, lui a-t-il dit, de revenir de la guerre pour porter le deuil de votre père; pourquoi n'y ètes-vous pas retourné aussitôt que le deuil a été fini ? Partez incessamment, et ne revenez pas que la guerre ne soit terminée -, pour lors vous vous rendrez à Sin-pou-tse : « Puis s'adressant aux princes Louis et Joseph : « J'ai ordre de vous mettre à chacun neuf chaînes, et de vous envoyer à Pékin pour y être enfermés et confiés à la garde du troisième régulo, frère de l'empereur. » Il exécuta cet ordre aussitôt, et le 7 juin 1725 les deux prisonniers arrivèrent au tribunal des princes. Ou ne leur fit point subir d'interrogatoire , mais on les livra sur-le-champ au troisième régulo pour les enfermer et les garder séparément.
Au mois d'avril de cette année (1726), l'empereur donna un ordre qui faisoit espérer qu'on alloit fixer l'état des illustres exilés; il dit au président du tribunal des princes que puisque Sounou leur père étoit mort, il falloit délibérer sur le traitement qu on devoit faire à ses eufans , et il ne s'expliqua pas davantage. C'est la coutume des tribunaux de prononcer des sentences sévères, afin de donner lieu à l'empereur d'user de clémence. Les juges décidèrent qu'il falloit envoyer ces princes disgraciés auprès de la quatrième sœur de S. M. , qui est mariée à un prince Kalka , au pays des Montgoux. L'empereur , qui ne fut pas de cet avis, prononça qu'il falloit les distribuer parmi les soldats des huit bannières qui sont à Fourdane, et leur
donner des places de cavaliers à mesure qu'elles vaqueraient. L'ordre en fut envoyé au général de Fourdane, qui le fît signifier aux exilés à Sin-pou- tse, et leur assigna dans les casernes autant de bâtiniens qu'il étoit nécessaire pour loger commodément chaque chef de famille avec toute sa maison. Ce changement de fortune fît croire à ces infortunés princes que la colère de l'empereur commençoit à se radoucir. Les chrétiens en remercièrent Dieu ; les infidèles ne parurent pas même être mécontens ; car, bien que ce poste soit beaucoup au-dessous de leur naissance, ils se consoloient en se disant les uns aux autres que tout Man-tcheou naît soldat; mais ce nouvel état , qu'ils regardoient comme fixe et arrêté, ne fut que de peu de durée. Au même temps qu'on les distribuoit dans les bannières , l'empereur faisoit faire le procès à quatre de ses frères. Tsi-clw, beau-père de l'un d'eux (le neuvième), s'y trouva mêlé sans qu'il fût coupable d'autre faute que d'être allié à un prince disgracié. 11 fut exilé. Etant mort en chemin de maladie et de vieillesse, on donna ordre de déterrer ses os, de les brûler et de les jeter au vent ; on confisqua ses biens , on emprisonna ses enfans ; et parce qu'il y en avoit deux qui avoient épousé les filles du régulo Souuou, on prétendit que ce dernier avoit été lié d'une amitié étroite avec Tsiché; sur quoi il y eut ordre de lui faire aussi son procès, quoiqu'il fût déjà mort. La décision du tribunal r!es princes fut que les os de Sounou seroient pareillement déterrés, brûlés et jetés au vent; que ses Jils et ses petitsfils, au-dessus de l'âge de quinze ans, seroient mis «à mort , et que les autres, qui n'avoient pas encore atteint l'âge de quinze ans, seroient dispersés dans les provinces. L'empereur confirma le premier article de la sentence. Pour ce qui est du second article, il prononça qu'il falloit en choisir quelques-uns pour les mettre à mort , et disperser les autres, il fallut délibérer sur le choix de ceux qu'on
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feroit mourir. On dépêcha Tordre de l'empereur au général de Fourdane, lequel envoya un officier appeler ces seigneurs qui éloient fort tranquilles dans les casernes, et qui ne s'attendoient à rien de semblable. Ils crurent que quelque courrier étoit venu de l'armée, et que le dessein étoit de les y envoyer. Mais quand ils surent qu'on appeloit aussi tous leurs enfans mâles, quand même ils seroient à la mamelle, ce fut pour lors qu'ils ne doutèrent point qu'on ne voulût éteindre leur famille. L'ordre pressoit, et il frtllut se rendre brusquement au tribunal du général. Ils n'y furent pas plus tôt arrivés , au nombre de trente- six, qu'on leur fit mettre neuf chaînes à chacun , et même aux plus petits enfans, pour qui on en avoit de conformes à leur âge ; en même temps le tribunal des princes délibéroit sur le choix de ceux qui dévoient être punis de mort. U désigna le second prince , le quatrième , le neuvième , le dixième, le treizième, le fils aine du prince Xavier, et à la tête de tous , les deux princes qui sont détenus dans la prison de Pékin depuis plus d'un an, savoir, le prince Joseph et le prince Louis. Lorsqu'on présenta la liste de ces huit princes à l'empereur, il répondit que les princes Louis et Joseph attendroient dans leur prison la sentence qu'on de voit porter contre les régulos leurs frères , et qu'elle leur seroil commune-, que les cinq autres princes seroient exilés dans les provinces, et séparés les uns des autres et de leur famille 5 que pour les autres , ils resteroient à Fourdane en qualité de simples cavaliers.
Lorsque le général de Fourdane reçut cette sentence, il lit ôter les chaînes aux prisonniers qui étoient absous, et les renvoya libres aux casernes; à l'égard des cinq autres, on leur laissa les chaînes, et on leur donna vingt-quatre heures pour se disposer à partir, et à se rendre aux prisons de Pékin, d'où ils dévoient être conduits au lieu de leur exil. Cette peine parut à quelques-uns deux plus
difficile à supporter qu'un arrêt de mort , lequel , en terminant leur vie , eût mis fin à leurs disgrâces. Rien en effet n'étoit plus cruel pour ces princes que de se voir à jamais séparés de leurs femmes, de leurs enfans , et même de leurs domestiques ; car on ne leur permit pas d'en prendre un seul avec eux. On les mit sur de méchantes charrettes louées à leurs dépens, et deux mandarins, à la tète d'une troupe de soldats , les accompagnèrent à Pékin , et les jetèrent dans les prisons du tribunal des crimes.
C'est le i3 du mois d'août que le département de nos prisonniers fut réglé. Le prince Jean fut exilé à Tsinan-fou, dans la province de Chang-tong ; le neuvième prince, à Tay-ycen-fou, dans la province de Cham-si ; le prince Paul , à Nankin; le prince Stanislas, à Soit" Icheou , dans la province de Kiang-nang; le fils aîné du prince Xavier, à Hang-tcheou , dans la province àeTchekiang; et quand le quatrième arrivera de la guerre , il doit aller à Cai-fong-fou , dans la province de Honan. L'ordre donné aux mandarins de ces provinces porte qu'on les renferme avec leurs chaînes, sans leur permettre la moindre communication au dehors. Il en est de même à Pékin pour les princes Louis et Joseph; il n'a jamais été permis aux domestiques qui leur préparent à manger au dehors, d'avoir avec eux le moindre entretien. Ainsi nous n'avons pu rienapprendrede l'état où ils se trouvent. Tout ce que j'ai pu savoir, c'est que le prince Joseph dit une fois à ses gardes qu'il falloit avertir le troisième régulo, qui est préposé à leur garde, qu'un anneau d'une des trois chaînes qu'il avoit au couétoit rompu. Le régulo se mit à sourire-, et, sans faire d'autre réponse , il entra seul chez chacun de ses prisonniers. On n'a rien appris de ce qui s'étoit passé dans cette entrevue; on sait seulement qu'il a permis aux domestiques de leur apporter des habjts propres à la saison.
ÉCRITES DE LA. CHJNF. (tARTARIE.) 3*i I
LETTRE (extrait) DU MÊME : i5 septembre 1738.
Lorsque les six princes chrétiens partirent de Pékin pour leur exil dans les différentes provinces, en août 1726, il y eut des défenses expresses de permettre à leurs domestiques de les y accompagner; quelques-uns cependant les suivirent, ce qui lut découvert et donna lieu h une information. La faute retomba sur le général qui commandoit alors Fourdane. Il éloit revenu à Pékin pour exercer une autre charge 5 on le cita, ce qui l'obligea à dépêcher courrier sur courrier à la forteresse. Ces courriers ayant jeté l'alarme parmi les officiers de la garnison , ils décidèrent de prévenir quelques plaintes contre eux , en accusant les princes sur leur religion , qu'ils regardoient comme l'unique cause de tous ces mouvemens. Ils composèrent une dénonciation pour le nouveau général de la forteresse , appelé Chc-moiUe , lequel est prince du sang , et par conséquent de la famille des princes accusés. Il savoit que les princes étoient chrétiens, et il faisoit semblant de l'ignorer. Mais quand ils lui eurent été déférés comme tels , il craignit de se rendre lui-même coupable , s'il ne se donnoit pas quelque mouvement ; en conséquence, il résolut de les faire renoncer à leur religion, chose à laquelle il ne voyoit nulle difficulté. Mais il s etoit singulièrement trompé , il ne put vaincre la résistance de ces fervens chrétiens -, et alors , assemblant son conseil de guerre, il en fit condamner deux à être décapités (les princes Jean et François), et les autres à être emprisonnés. Il envoya ensuite un mémorial à l'empereur , par lequel il le supplioit de ratifier sa sentence.
Dans le même temps ( janvier 1727), il arriva à Pé- 5. 21
kin un autre mémorial du général d'armes de Mougden , autrefois la cour des Tartares man-tchcoux. Ce général représentoit à l'empereur que les soldats de sa garnison n'avoient ni maison dans la ville ni caserne au dehors , et qu'étant obligés de demeurer dans des villages aux environs , ils étoient trop éloignés , et que le service en souffroit. L'empereur n'ignoroit pas que ce nouveau général seplaignoit d'une chose aussi ancienne que l'établissement des Man-tcheoux. Cependant il éclata contre les anciens commandans qui n'avoient pas donné cet avis. Les deux qui atoient précédé immédiatement celui-ci, sont à Pékin pleins de vie. L'un s'appelle Sunjou, l'un des quatre ministres d'état, et lautre Tang-pao-cfiou ; mais, en remontant plus haut , on trouvoit le régulo Souiiou qui étoit mort . et qui avoit en effet gouverné cette province pendant dix ans , avec un applaudissement général. Aucun d'eux n'avoit averti que les soldats manquassent de logement ; ou ne s'en prit néanmoins qu à Sounou. L'ordre de l'empereur portoil qu'on confisquât ses biens , et quils fussent employés à bâtir des logemens pour les soldats de Mougden ; que les deux commandans qui l'avoient suivi fussent chargés de l'exécution , et que s'ils ne trouvoient pas dans la confiscation l'argent qui étoit nécessaire, ils le fournissetil du leur. Aussitôt ces deux mandarins , trop intéressés dans cette affaire pour ne pas agir avec la dernière rigueur , allèrent apposer les sceaux dans 1 hôtel de Sounou , et dans tous les hôtels des princes ses enfans.
Cependant les régulos et les grands des neuf tribunaux, à qui l'empereur avoit renvoyé la sentence du général de Four dan e , lui présentèrent leur réponse. Ils confirmoient la sentence qu'avoit porté ce général contre Sourghieu et Courtchen ( les princes Jean et François ) , ajoutant qu'il falloit les décapiter à Fourdane. Pour ce qui est des fils , des petits -fils de Sounou, et des autres qui
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ont, disoient - ils , embrassé une fausse loi, il est difficile de leur pardonner ; il faut les punir et les livrer au général, pour les faire étrangler en automne. L'empereur fit la réponse suivante : « Cette délibération est faite avec peu de soin et d'attention. On s'en est tenu à l'accusation du général Ché-moute, qui rapporte que Sourghien et Courtcheu ont répondu qu'ils avoient embrassé cette loi depuis long -temps, et que quand il s'agiroit de perdre la vie, ils ne l'abandonneront jamais. On devoit me représenter qu'il étoità propos d'envoyer a, Fourdane un régulo et des grands pour les interroger, et que si Sourghien et Courtcheu , après avoir entendu mes ordres , continuent à dire qu'ils mourront plutôt que de changer , il faut les faire mourir. Mais s'ils venoient à changer , ce seroit autre chose , et il faudroit conclure d'une autre manière. Que l'on délibère donc une seconde fois. » Les régulos et les grands se rassemblèrent de nouveau, non pas pour délibérer, mais pour se conformer entièrement à la volonté de l'empereur, qui est l'unique règle qu'on ose suivre. L'empereur envoya à Fourdauele prince Tomoro-congo, son cinquième frère, et un chef de bannière. On ne fut pas peu surpris de ce choix, puisqu'il s'agissoit de princes dégradés, qu'il avoit mis au rang du simple peuple -, mais il n'y eut personne qui ne jugeât que l'intention de l'empereur étoit d'engager plus efficacement ces seigneurs à abandonner leur religion.
A Pékin , Sunjou, ministre d'état , l'un des deux inté* ressés à la confiscation des biens des seigneurs chrétiens , étoit continuellement occupé à questionner leurs domestiques, et à leur faire rendre compte des sommes qu'il prétendoit que leurs maîtres leur avoient laissées entre les mains. Dans la visite qu'il fit de leurs hôtels, ayant vu des chapelles, il leur demanda, leurs maîtres étant chrétiens, si eux-mêmes l'étoient aussi. Quatre répondirent
qu'ils étoient chrétiens. Alors Sunjou, croyant les intimider, leur fit de grandes menaces; mais, concluant toujours qu'il lui falloit remettre ce qu ils avoient retenu de l'argent, des papiers et des meubles de leurs maîtres : « Je vais vous livrer au tribunal , et vous accuser à l'empereur : remettez-moi tout ce que vous avez caché. — Nous n'avons rien caché, répondirent les chrétiens; vous pouvez nous accuser à l'empereur, nous vous suivrons jusqu'à la porte du palais , pour v attendre la réponse de sa majesté. » Sunjou les lit enchaîner tous quatre, et présenta à l'empereur l'accusation suivante: « Nous, vos sujets, nous avons visité les maisons de Sounou, et nous avons trouvé que deux de ses fils, Sourghien , Tchourtchen , avoient orné dans leurs maisons des endroits particuliers, pour v placer limage du seigneur du ciel, et pour l'honorer. Ayant interrogé les domestiques d'Ourtchen (le prince Joseph), ils ont répondu que leur maître, qui est actuellement à Pékin , éloit chrétien , et qu ils 1 étoient pareillement. En conséquence, nous demandons à votre majesté un ordre pour les livrer au tribunal des crimes, afin qu'ils y soient jugés dans la dernière rigueur. » La réponse de l'empereur ne fut pas entièrement conforme aux désirs de Sunjou ; mais elle frappa sur le prince Joseph. « \ ous me demandez, dit sa majesté , de livrer au tribunal les domestiques d'Ourtchen , parce qu'ils suivent la loi du Seigneur du ciel. En cela les domestiques n'ont fait que se conformer à la conduite de leur maître. Que le régulo Ounenguv, mon troisième frère, accompagné des grands de la même bannière, aille interroger Ourtchen ; s'il reconnoit sa faute et s'il s'en repent, tout est fini •, mais s il ne veut pas changer, quon en délibère, et qu'on me fasse le rapport de ce qu'on aura déterminé. A l'égard des domestiques, quon les mette en liberté; je leur pardonne. »
Le prince Joseph eut bientôt à soutenir les plus fié-
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qucntes ei les plus vives attaques. Promesses, menaces, reproches, tout futmis en oeuvre ; mais il y fut insensible ; et toute la réponse qu'on put tirer de lui , c'est qu'il étoit chrétien , et qu'il continuèrent de l'être jusqu'à l'effusion de tout son sang. Le compte que le régulo rendit à l'empereur se terminoit ainsi : « Ourtchen est obstiné dans sa désobéissance 5 son parti est pris, et il ne changera jamais. C'est pourquoi nous jugeons que sur-le-champ il doit être coupé en pièces ; c'est le moyen de faire observer exactement les lois. » 11 sembloit qu'on devoit perdre toute espérance d'ébranler cet illustre néophyte. Cependant l'empereur ne désespéra pas d'y réussir, et il se flatta que ses promesses ou ses menaces auroient enfin leur effet. 11 ordonna que le régulo, tous les chefs ([es bannières mantcheoux et tous les présidens des tribunaux iroient encore interroger Ourtchen, et feroient un nouveau rapport. Tous les juges furent bientôt convaincus qu'ils perdoient leur temps et leurs peines. L'empereur fut outré de cette résistance. Il dissimula néanmoins son chagrin , et, faisant semblant qu'on n'avoit pas compris sa pensée, il fit appeler les juges, et leur dit: « Ourtchen se moque de vous, et il a raison, parce que vous avez mal interrogé, faute d'avoir compris ma pensée -, écoutez bien ceci : quand on fait attention aux réponses d'Ourlchen , on voit qu'il se fâche, comme si l'on vouloit qu'il cessât d'honorer le ciel. Ce n'est pas là ce que j'ai prétendu lui défendre ; mais j'ai dit que chacun avoit sa manière de l'honorer, et que lui , étant Man-tcheou, devoit suivre le rite des Mantchcoux. Son père et lui méritoientla mort. Vous autres, grands, vous me présentâtes un mémorial par lequel vous me suppliiez de les traiter en rebelles ; je n'ai pas encore répondu à ce mémorial. Mais Ourtchen n'en fait pas moins ce raisonnement: C'est fait de moi , je dois mourir; si , en ai attachant opiniâtrement à la loi du seigneur du ciel ,
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l'empereur me condamne à la mort , je rendrai sa personne odieuse, et il aura la mauvaise réputation de m'avoir fait mourir, parce que j'honore le seigneur du ciel. Si je voulois le faire mourir, ce seroit pour les crimes de rébellion , dont son père et lui sont coupables , et non pas parce qu'il honore le seigneur du ciel. » Les grands mirent par écrit ces paroles de l'empereur, et allèrent pour la troisième fois attaquer le généreux néophyte. Ils redoublèrent leurs efforts, le nattèrent, lui firent les plus belles promesses, en vinrent ensuite aux reproches, aux menaces, aux invectives. Mais Joseph fut inébranlable , etfinissoit toujours par dire : « Je ne puis changer, » Les juges se retirèrent interdits et confus après avoir écrit et leurs interrogations , et quelquesunes des réponses d'Ourtchen , qu'ils présentèrent à S. M. Ils concluoient ainsi : « Les réponses d'Ourtchen prouvent évidemment qu'il a pris son parti , et qu'il raisonne de cette manière : Je ne puis éviter la mort que méritent mes crimes et ceux de mon père ; selon les lois de l'empire on ne peut les pardonner. Si maintenant l'on me fait mourir, parce que je fais profession de la loi chrétienne, et que j'honore le seigneur du ciel, à la bonne heure, je mourrai content. C'est ce qui n'a pas échappé aux lumières et à la pénétration de votre majesté. Si donc on le faisoit mourir, parce qu'il a suivi une fausse loi , on ne feroit que ce qu'il souhaite. Il est plus à propos , conformément à la délibération des grands, présentée à votre majesté, de le traiter en rebelle et de l'exécuter à mort sans aucun délai. » L'empereur ne parla plus de cette affaire qu'à l'occasion d'une cérémonie tartare après laquelle il dit que les fils de Sounou étoient des rebelles, que c'étoient des esprits brouillons et désobéis-, sans, et qu'on ne devoil pas les laisser vivre.
Pendant que ces choses se passoient à Pékin, le cinquième régulo envoyé à Fourdane , homme d'un caractère ploux el naturellement équitable, avoit interrogé plusieurs
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fois les princes Jean et François; bien qu'il eût ordre de les faire mourir s'ils refusoient de renoncer à Jésus -Christ ; il avoit été frappé de leurs réponses , et n'avoit pu se résoudre à condamner à la mort des gens qu'il ne trouvoit coupables d'aucun crime ; il avoit pris le parti de recevoir par écrit leurs dépositions et tous leurs moyens de défense, avec les livres de la sainte loi , qu'ils lui présentèrent, et avoit envoyé le tout à l'empereur, lequel avoit donné l'ordre suivant: « Ces gens- là veulent disputer*, eh bien.' qu'on les amène chargés de chaînes pour disputer à Pékin.» Le régulo les y amena aussitôt, et les conduisit au quartier oriental de la ville , où ils furent enfermés dans des prisons séparées. Deux jours après, le même régulo, accompagné des grands mandarins, fut envoyé vers ces princes pour les interroger. Voici la fin du rapport qu'ils firent de leur interrogatoire : « Nous nous sommes d'abord adressés à Sourghien , et nous lui avons dit : « Vous avez abandonné la religion de vos pères, pour vous livrer à une loi funeste etproscrite. — La religion chrétienne, a répondu Sourghien, enseigne des choses véritablement merveilleuses. Si l'on veut que j'en parle, je prie le prince et les grands de m'introduire en présence de l'empereur , afin de lui expliquer la loi du seigneur du ciel ; rien ne sera plus utile à S. M. — Comment osez- vous parler de la sorte ? nous écriàmesnous. L'empereur n'a - l - il pas lu tous les livres d'Europe ? N'en a-t-il pas pénétré le sens le plus caché? En parlant comme vous venez de faire , vous vous rendrez coupable d'un crime plus grand que celui de rébellion. Ne vous avisez jamais de rien dire de semblable; mais répondeznous nettement 5 voulez -vous changer, ne le voulez -vous pas? » Sourghien a répondu : « Si je dis de bouche que je change, et que dans le cœur je ne change pas, je trompe l'empereur. — C'est-à-dire, reprîmes -nous, que vous ne voulez pas changer. » Pour lors Sourghien a déclaré
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nettement qu'il persévérera jusqu'à la mort dans la religion qu'il a embrassée. Nous interrogeâmes ensuite Courtchen; il nous a fait à peu près les mêmes réponses que son frère et avec une égale opiniâtreté. Sur quoi nous jugeons qu'il faut traiter l'un et l'autre comme on a traité Ourtche/i ( le prince Joseph ) , et leur faire leur procès pour d'autres crimes que celui de leur religion. »
Après des démarches si éclatantes et si inutiles, l'empereur ne put dissimuler son chagrin; il le témoigna d'abord par paroles, et ensuite par des effets de sa colère. Les juges ne doutoient pas que dès qu'ils auroient rapporté cette afiaire, les princes ne fussent exécutés à mort le même jour. C'est pourquoi, comme ils dévoient la rapporter le 8 de juin 1727 , ils firent préparer ce qui étoit nécessaire pour cette exécution; on dressa les poteaux dans la place publique ; les soldats avec leurs officiers furent postés dans les rues où dévoient passer les prétendus criminels. Tout ce fracas remua le peuple \ chacun s'arrêtoit et demandent de quoi il s'agissoit; les soldats répondoient qu'on alloit couper en pièces les fils de Sounou , parce qu'ils étoient chrétiens. Les domestiques et les esclaves de ces seigneurs, hommes et femmes, ceux même qui étoient encore infidèles , accoururent et environnèrent les portes de leurs prisons, pour leur rendre les derniers devoirs. Grand nombre de chrétiens se préparoient avoir ce qu'ils avoient souvent admiré en lisant la vie des anciens martyrs; mais on fut trompé. L'empereur ne ratifia pas la sentence : il donna au gouverneur de Pékin des ordres qui prouvent assez qu'on ne leur laissoit la vie que pour les faire souffrir plus long- temps. Ce gouverneur fît préparer deux prisons de six pieds de large sur dix de profondeur, n'y laissant d'ouverture que la porte et une petite fenêtre à côté. Il fît élever une muraille à la hauteur du toit, où l'on pjaça un tour pour faire passer le boire et le manger.
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Tout étant prêt , il renferma Jean et François dans ces sombres cachots pour y passer l'été brûlant de ce pays -ci; il prescrivit qu'on leur donneroit chaque jour la troisième partie de ce qu'un homme mange communément de riz , vingt deniers pour des herbes , et de l'eau à discrétion.
Le i5 d'août suivant, nous apprimes que Dieu venoit d'appeler à lui le prince Joseph, mort d'un flux de sang. Depuis trois jours il ne venoit plus recevoir au tour ce qu'on lui portoit à manger -, on le trouva couché à la porte de son cachot, demi-nu, et sans mouvement. Le troisième régulo, à la garde duquel il étoit, avertit l'empereur de cette mort, et l'ordre fut donné aux mandarins d'aller visiter le corps ; ils le firent placer dans un méchant cercueil , et porter hors de la ville. Us mirent ensuite le feu sous le cercueil. Quand le corps lut à peu près consumé , ils brisèrent les restes et les jetèrent dans la boue ; on donna ordre aux soldats chinois de faire souvent la ronde en cet endroit, et de ne permettre à persoune de s'y arrêter; mais on espère bien , avec le temps , tromper leur vigilance et recueillir les os de ce saint martyr.
Le prince Jean, également prisonnier à Pékin, est mort le i3 novembre suivant , victime , comme le prince Joseph, des mauvais traitemens que son attachement au christianisme lui a procurés. Aussitôt le troisième régulo ordonna qu'on mit le corps dans un cercueil, et qu'on le transportât dans une pagode hors delà porte occidentale, où il seroit gardé jusqu'à ce qu'on pût être informé des volontés de l'empereur. Le i3 décembre, il fit appeler les anciens domestiques du prince, et leur permit de transporter le corps de leur ancien maître à la sépulture de ses ancêtres. Ces domestiques étoient extrêmement pauvres depuis la confiscation générale des biens de leurs maîtres; ils ne laissèrent pas néanmoins de prendre des habits de deuil , et de faire convenablement les choses. L enterre-»
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ment M fait de deux ■urtifuii parmi les Târtares m,in-
tcheoux : chez les uns . on enterre le corps avec le cercueil : les autres brûlent l'un et l'autre, ramassent les cendres . et les renîerment dans une urne quils mettent en terre, et ils élèvent ensuite au-dessus un monument. C'est cette dernière manière qui est en usage dans la famille du prince Jean.
Le prince Louis et le prince François sont toujours renfermes dans des prisons séparées . sous la sarde du même réculo. A l'égard des princes relégués dans les diverses provinces, le prince Paul est le seul dont nous avons entendu parler. Nota savons que l'un des soldats de sa garde, ée dément touché et de la patience de son prisonnier . et de ses entretiens sur les vérités chrétiennes, embrassa la loi . et reçut le baptême, ^os dernières nouvelles de Fourdane sont du 1 5 août de cette année i~ 3 Plusieurs princesses et dames chrétiennes sont mortes eu prison . sans avoir pu obtenir la permission de faire venir un médecin : ce qui est néanmoins permis dans 1 empire à tous les prisonniers qui ne sont point condamnemort. Il est difficile que les princes résistent encore I temps: ils sont logés fort a l'étroit, ils couchent sur la terre, ils n'ont pour toute nourriture qu'un peu de ris et des herbes salées: et sous un climat tres-froid. à peine ontils chacun une couverture pour s echaufler.
LETTRE [extrait) DL MÊME : 22 octobre i:~
E> 1- 33 . le premier ministre, qui avoit ete enven . Tartane pour passe* h: s troupes en revue, revint par Fourdane. Témoin du triste état ou étoïenl réduits les princes prisonniers . il crtit que l'indécence avec laquelle
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on les traitoit rejaillissent sur la famille impériale. Arrivé à Pékin , il entretint l'empereur des indignes traitemens dont on usoit à leur égard. Bientôt il y eut ordre de renvoyer à Fourdane les princes exilés dans les provinces. Des six princes que cet ordre concernoit, il n'en restoit plus que quatre \ deux avoient déjà passé à une meilleure vie , savoir le second prince nommé Jean Lou , et le dixième nommé Paul Chou. Il n'y en a voit donc plus que quatre qui dévoient retourner à Fourdane , savoir le neuvième prince , encore infidèle, les princes chrétiens Jean Ho , Stanislas Mou , et le prince fils aîné du prince Xavier, qui mourut saintement en arrivant à Fourdane.
Les princes, qui étoient restés prisonniers à Fourdane, crurent toucher enfin au moment où l'on alloit rendre leur captivité plus douce 5 mais le général, ne recevant aucune instruction , craignit de se compromettre en se relâchant de sa sévérité. Il demanda des ordres au tribunal des troupes , qui le renvoya à l'empereur. Il se détermina enfin à envoyer un mémorial à S. M. On ne sait en quels termes il étoit conçu 5 mais voici quelle fut la réponse , qu'il ne reçut qu'en avril 1734 : « Disposez de ces genslà de la manière que vous jugerez la plus convenable : falloit-il pour si peu de chose avoir recours à moi? » Cette réponse équivoque abandonna les princes à la discrétion du général , et c'est ce qui lui causoit une nouvelle inquiétude. Il craignoit également d'être trop sévère ou trop indulgent. Dieu voulut qu'il prît le parti que lui suggéra la compassion , et qui d'ailleurs pouvoit lui faire le plus d'honneur dans le public , et dans l'esprit des princes sortis tous de la même tige , qui sont en grand nombre à Pékin. Il commença par ôter les chaînes aux princes , et il leur permit de se faire raser , ce qui est pour des Tartares une consolation presque aussi grande que celle de se voir délivrés de leurs fers \ et les dames eu-
rent permission d'aller voir , les unes leurs époux , les autres leurs (ils, leurs lilles, leurs pères. Les princes et princesses étoient alors au nombre de soixante-douze , n'ayant pas un seul domestique pour les servir. Trop heureux encore , si an leur eût fourni le nécessaire pour leur nourriture et pour leurs vêtemens ! Mais le général ne leur faisoit distribuer tous les mois qu'une quantité insuffisante de riz pour leur subsistance. Il est vrai qu'il faisoit espérer à ceux qui étoient en âge de porter les armes , qu'il leur procureroit des places de soldats quand il y en auroit de vacantes : espérance qui ne remédioit pas aux besoins du moment. Ces seigneurs eurent soin de nous informer du triste état où ils se trou voient. Nous avons tâché de les assister , non pas selon l'étendue de nos désirs, mais à proportion de nos facultés et des secours venus d'Europe.
En octobre de l'année dernière , à l'avènement de Kienlong , prince d'un caractère doux et bienfaisant , des ordres furent donnés au tribunal des princes, de faire la recherche des princes du sang, dégradés et exilés depuis long-temps en divers lieux. 11 fallut du temps pour faire cette recherche, où les princes de Fourdane n'entrèrent que par occasion, sans qu'on eût faild'eux aucune mention particulière. On ne doutoit pas que le dessein de l'empereur ne fût de rétablir dans leur première spleudeur, les illustres et nombreuses victimes de la tyrannie de long-tching, et de leur rendre la ceinture jaune , cette marque d'honneur , qui ne s'accorde qu'aux descendons du fondateur de la dynastie et de ses frères, qui lui aidèrent à conquérir l'empire. Mais , quand l'empereur donna cet ordre , un censeur de l'empire lui représenta qu'il ne conveuoit pas que des gens dégradés et mis au rang du peuple fussent tout à coup rétablis:, que S. M. devoit premièrement leur faire porter la ceinture rouge,
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el que dans la suite, s'ils se comportoient bien , ellepourroit leur rendre la ceinture jaune, et même , si elle les en jugeoit dignes , les faire comtes ou régulos. Ce censeur appuvoit sa remontrance de plusieurs raisons et de divers exemples. L'empereur trouva que le censeur avoit raison-, c'est pourquoi ayant vu la liste des exilés , parmi lesquels étoient les fils et petits- fils de Sounou, il leur accorda la ceinture rouge, et ordonna qu'on écrivit leurs noms dans le registre' de la famille impériale , après ceux qui porloientla ceinture jaune; qu'on y ajoutât les fautes pour lesquelles eux et leurs pères avoient été punis , et qu'on les laissât où ils étoient. Quand on en apporta la nouvelle à Fourdane , quelques-uns de ces princes la recurent assez froidement. « On nous donne des ceintures rouges, dirent -ils -, mais nous donne-t-on de quoi en soutenir le rang ? Nous n'avons ni maisons ni terres ; une ceinture de soie rouge s'accorde-t-elle avec cette toile grossière dont nous sommes vêtus ? Ne valoit-il pas mieux nous laisser simples cavaliers, comme nous étions la plupart ? » Effectivement ceux de ces princes qui n'ont point à Pékin de parens riches du côté de leurs épouses, sont fort à plaindre. L'empereur ne donne rien à ceux qui sont au-dessous de 20 ans-, et à ceux qui ont atteint cet âge , il ne donne par mois pour leur entretien que trois taëls , et du riz à proportion , ce qui ne fait en tout que 45 livres monnoie de France. Il ne leur reste donc que l'espérance de devenir mandarins , ou d'être rappelés à Pékin , où ils trouveroient pour le corps et pour l'âme plus de secours qu'à Fourdane (1).
(1) Ici finit i'iiistoire des princes chrétiens de la famille Sounou.
LETTRE (extrait) DU PÈRE AMIOT AU PÈRE DE LA TOUR.
Pékin, le 17 octobre 1754.
Mo* révérend père , j'ai à vous parler du voyage du F. Atliret en Tartarie à la suite de l'empereur, de sa nomination au mandarinat, et de son généreux refus d'une dignité qui, en lui donnant un rang dans l'empire, auroit pu lui faire oublier l'état d'humilité auquel il s etoit consacré.
Dix mille Kalkas avoient quitté leur pays pour venir s'établir dans la Tartarie chinoise, et l'empereur avoit fait dire à leurs chefs de se rendre à Gé-hol, où il va chaque année pour prendre le divertissement de la chasse, et où il a des palais presque aussi beaux que ceux qui sont aux environs de Pékin. L'intention de S. M étoit de recevoir là les chefs en cérémonie au nombre de ses sujets , de leur donner le grand repas déterminé par les rites pour ces sortes d'occasions , et de leur accorder des dignités suivant leur naissance et leur rang. Lorsqu'ils y furent arrivés, l'empereur partit accompagné de toute sa cour. C'est uniquement lorsque S. M. est absente que les personnes qui travaillent sous ses yeux ont un peu de liberté. Le F. Attiret vouloit profiter de la sienne pour reprendre dans les exercices de piété les forces spirituelles dont on a autant et même plus de besoin ici que partout ailleurs. Mais le comte, grand tchanson, lui intima l'ordre de partir avec lui sans délai ; que l'empereur vouloit que dans trois jours au plus tard il fût auprès de sa personne. « Ne vous embarrassez de rien , ajouta le comte ; voilà cinquante taéls que l'empereur m'a ordonné de vous compter. J'ai
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ordre de fournir tout ce qui sera nécessaire pour vous et pour vos domestiques -, je vous donnerai mon propre cheval , et parmi mes habits vous choisirez ceux qui vous iront le mieux , et vous vous en servirez. » Il faut remarquer qu'il y a ici des habits de ville et des habits de voyage, déterminés pour la longueur, pour la forme, et pour tout rassortiment , et qu'il seroit de la dernière indécence de se montrer à la cour sous d'autres habillemens que ceux des circonstances, des lieux et delà saison.
Le comte et le F. Attiret rejoignirent la cour à Lcangkien-fang, où elle avoit fait halte pour prendre quelques jours de repos. L'empereur fit remettre le F. Attiret entre les mains du comte ministre , dont il fut reçu avec toutes les démonstrations de politesse et de bienveillance que ces messieurs savent si bien donner, lorsqu'ils croient se conformer aux intentions de leur maître. Il lui fit dresser une tente au voisinage de la sienne ; car le long de la route il n'y a ni hôlel ni maison pour qui que ce soit; les palais qui se trouvent de distance en dislance sont seulement pour l'empereur et ses femmes. Il ne lui arriva rien de particulier pendant le voyage 5 mais la marche du prince réveilla ses idées pittoresques, et il a avoué que s'il avoit eu à peindre une armée en déroute, il s'en seroit tenu à ce qu'il avoit sous les yeux. Cen'étoitpas cette majesté , cette économie , cet ordre qui caractérisent toutes les cérémonies chinoises, mais un amas confus de gens de tous les étages qui alloient et venoient, se pressoient à l'envi, se heurtoient et couroient, les uns pour porter des ordres, les autres pour les exécuter; ceux-ci pour chercher leurs maîtres, qu'ils ne distinguoient pas dans la foule; ceux-là pour trouver leur quartier , ou pour aller joindre celui de l'empereur dont ils s'étoient écartés. Tout ce qu'il vit lui parut tumulte , confusion , embarras ; c'étoient des chariots renversés , qu'on tentoit vainement de redresser, des cha-
meaux étendus avec toutes leurs charges, des ponts abat* tus, des chevaux crevés, des hommes foulés aux pieds des chevaux , ou écrasés sous des charrettes ; telles sont les images qui, sorties de son pinceau, auroient fait un tout qu'il n'auroit jamais osé intituler : marche de l'empereur de Chine. Il est vrai que jamais peut-être ce prince n'avoit eu tant de monde à sa suite. Il vouloit donner aux étrangers qui s'étoient livrés à lui une idée de sa puissance et de sa grandeur, qui leur inspirât une juste crainte de l'irriter, ouïes attirât sous son obéissance; artifice qui lui a parfaitement réussi; car, depuis peu, dix mille hommes sont encore venus se ranger sous ses étendards.
A Gé-hol , le ministre logea le F. Altiret dans son propre hôtel. Il lui fit les offres les plus obligeantes , et particulièrement celle de lui faire servir du maigre les jours réservés. Bientôt le frère reçut ordre de se rendre au palais, où on lui dit que l'intention de S. M. étoit qu'il peignit, ou du moins qu'il dessinât tout ce qui se passeroit dans la ceremonte qu'on alloit faire. On lui recommanda fort de se mettre à portée de bien voir tout, afin que rien ne manquât à son dessin , et que l'empereur put être content. Vous savez qu'ici il ne faut faire que ce qu'on vous dit, et faire de point en point tout ce qu'on vous dit. Il n'y a génie qui tienne : les plus belles lueurs doivent être étouffées dès qu'elles se montrent, si elles tendent à quelque chose qu'on ne vous a pas positivement demandé. Le F. Attiret, avant tendu toutes ses fibres , se rendit au lieu de la cérémonie, regarda de tous ses yeux , et , malgré tout cela , il ne sut au bout à quoi se fixer. Il n'y avoit que confusion dans ses idées et qu'embarras pour le choix qu'il devoiten faire. Il voyoit tout et il ne voyoit rien. Un dessin devant être livré le soir même à S. M. , il n'y avoit pointa reculer; le F. Attiret se retira pour se mettre à l'ouvrage. Il tailla plusieurs crayons en homme qui cherche à gagner du
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temps , et rien ne lui venoit encore. Enfin il saisit son point. Ce fut le moment de l'entrée de l'empereur au lieu de la cérémonie; point flatteur pour ce prince, qu'on y voit du premier coup d'oeil dans tout l'appareil de sa grandeur. Il crayonne rapidement tout ce qui s'offre, et quelques centaines de figures , sans compter les assortiméns, se trouvent ébauchées. Le temps s'écouloit; il fallut livrer son dessin. Il se rendit au palais. L'empereur lui fit dire que tout étoit heu hao , c'est-à-dire, très-bien.
Le lendemain, le F. Attiret s'étoit mis à le retoucher, lorsqu'on lui intima l'ordre de se transporter au palais, où S. M. venoit de décorer des titres de régulos , comtes et grands seigneurs, onze des principaux transfuges. C'étoit pour faire les portraits de ces onze seigneurs qu'on avoit mandé le peintre. Un de ces portraits fut achevé ce jourlà même et montré tout de suite à l'empereur. Il fut trouvé à merveille. S. M. fit dire au F. Attiret que la fête devant être terminée dans l'espace de six jours , il falloit que tous les autres portraits fussent finis pour ce temps -là. Le pauvre cher frère étoit attaqué d'un rhume de poitrine, accompagné d'un cours de ventre , et d'une fièvre assez violente; il lui fallut, malgré cette triple incommodité, qui dura quelque temps , aller chaque jour au palais , y travailler du malin au soir , dans un lieu qui étoit comme public, puisque c'étoit la salle où les courtisans s'assembloient ; ils étoient tout le jour sur ses épaules, à lui faire mille interrogations, toutes disparates, et auxquelles il falloit répondre , et faire l'ouvrage en môme temps. Il est vrai que ces seigneurs n'en agissoient ainsi que pour lui faire honneur, la plupart de leurs demandes roulant sur la France, ou sur des choses qu'ils croyoient lui être agréables ; mais quant aux Tartares , peu accoutumés à se voir reproduire, ils étoient émerveillés. Ils rioient les uns des autres, lorsque après quelques coups de pinceau, ils apercevoient
un peu de ressemblance ; mais quand elle étoit entière 4 ils éloiftnt comme extasiés. Ils ne pouvoient guère corn-prendre comment cela pouvoit se faire ; ils ne se lassoient point de regarder la palette et le pinceau ; aucuue des actions du peintre ne leur échappoit. Les seigneurs chinois et man- tcheoux qui étoient présens rioient aussi de tout leur coeur, non pas des copies, mais des originaux eux-mêmes, dont la figure, la contenance et toutes les façons avoient si peu de rapport avec la politesse et les manières chinoises. Il est vraisemblable que de tous ceux qui étoient là, il n'y avoit que le peintre qui ne fût pas tenté de rire. À mesure qu'un portrait étoit achevé, on le portoit à l'empereur, qui prononçoit son jugement. Comme tous furent flatteurs et honorables pour le peintre, ils lui attirèrent toutes sortes de complimens et de caresses affectées de la part de tous les grands qui samusoient à le voir peindre. Ce qui augmenta encore leur espèce de considération pour sa personne, c'est que chaque jour un mandarin, en habit de cérémonie, lui apportoit des mets de la table de S. M. , et les lui livroit devant tout ce monde , dont la plupart se seroient estimés fort heureux s'ils avoient eu le même honneur.
Après que les onze portraits eurent été achevés , le F. Attiret reçut ordre de mettre en grand le dessin de la cérémonie qu'il n'avoit fait d'abord qu'en petit. Il l'avoit à peine commencé qu'un mandarin de la présence lui apporta deux pièces de soie de la part de l'empereur. Un moment après l'empereur vint lui-même dans l'appartement où travailloit le F. Attiret, et, d'un air plein débouté, lui adressa plusieurs questions obligeantes ; après quoi il se retira; mais en sortant il dit que le F. Attiret n 'étoit pas bien là, et qu'il falloitle placer sur-le-champ dans le tat.ien, c'est-à-dire, dans la salle du trône. Lorsqu'il y fut , un mandarin lui apporta un papier d'une espèce particu-
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lière , et dont l'empereur se sert quelquefois pour peindre , cl lui dit que l'intention de S. M. éloit qu'il dessinât un seigneur tartare, qu'il lui nomma , à cheval, courant après un tigre , lare bandé , et sur le point de décocher la flèche, ajoutant que l'empereur vouloit lui-même en faire la peinture. Le F. Alliret fit ce qu'on exigeoit de lui. Le lendemain il reçut ordre de préparer quatre pièces de cette soie fine et gommée dont les Chinois se servent pour peindre à l'eau, et de se transporter ensuite au jardin pour prendre les sites et les lieux qui dévoient servir de fond aux peintures qu'il alloit faire pour représenter les jeux et les diverlissemcns de la fète présente. Arrivé au jardin, il jeta sur le papier quelques-unes de ses idées, et crayonna tout ce qu'il crut pouvoir servir à son dessin. L'empereur vint à lui , examina ce qu'il venoit de faire, lui fît corriger ce qui n'étoitpasde son goût, et fit ajouter ce qu'il jugea à propos. Au bout de trois jours, l'empereur voulut voir tout ce qui étoit fait, et trouva que sa personne qui avoit été dessinée à cheval dans un endroit , et portée en chaise dans un autre , étoit , dans l'une et dans l'autre position , un peu trop renversée de l'arrière. Il voulut qu'on corrigeât surle-champ ce défaut, et pour cela il s'assit sur son trône, et s'y composa à ;,a fantaisie. Comme il faisoit fort chaud , il eut la bonté d'ordonner au F. Attiret d'ôter son bonnet et de s'asseoir, faveur singulière qu'il ne fait à aucun de ses sujets , qui ne doivent jamais être en sa présence qu'à genoux ou debout . lors même qu'ils sont obligés de travailler. Un eunuque tenoit entre ses mains la peinture que S. M. avoit faite elle-même sur le dessin du Tartare à cheval dont j'ai parlé \ il la déploya devant le F. Attiret , auquel l'empereur ordonna de l'achever : il ne restoità faire que le carquois , la queue du cheval et la botte du cavalier.
Outre ces dessins , le F. Attiret avoit encore à faire
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tous les partraîts des principaux seigneurs qui dévoient figurer dans la cérémonie , et il falloit que tous ces portraits eussent l'approbation de S. M. , ce qui n'en augmentait pas peu la difficulté. Il y en eut deux auxquels on revint plusieurs fois , l'empereur ne les trouvant pas à son goût 5 celui du comte -mini sire fut entièrement manqué par le trop d'envie qu'on a voit qu'il ressemblât. L'empereur vouloit qu'il eût les veux d'une certaine façon , celle apparemment qui lui plaisoit le plus dans son favori ; qu'il eût la tête plus ou moins avancée 5 qu'il fût dans telle altitude ; et tout cela n'éloit pas l'idée du peintre , qui faisoit tous ses efforts pour se conformer à celle du prince. Aussi fut-il tellement dérouté par toutes ces difficultés qu'il ne put plus saisir son modèle , quelque soin qu'il se donnât pour en venir à bout. Le ministre lui en fît des reproches badins , en lui faisant entendre néanmoins qu'il étoit persuadé qu'il n'y avoit pas de sa faute. Tous les autres portraits furent trouvés à merveille ; S. M. les loua beaucoup , et par conséquent toute la cour leur prodigua des éloges. Mais ce n'étoit encore là , pour ainsi dire , que le coup d'essai du peintre. L'empereur voulut se faire peindre en grand. Le F. Atliret n'a voit pas encore eu cet honneur. Les autres poitrails avoieut été trouvés bons par l'empereur et par toute sa cour, il falloit que celui-ci fût trouvé excellent. Aussi le peintre se surpassa-t-il. Comme il fut pris à f'improviste , l'imagination n'en eut que plus de jeu. 11 n'y eut aucun coup de pinceau qui ne portât , et la première ébauche en fut â peine finie que l'empereur s'écria , en se levant : Cela est très-bien , cela est très -bien. Ce que ce prince trouva de yAas Jlatteur pour lui dans ce portrait , c'est de s'y voir avec une grosse tète et avec l'apparence d'une taille au-dessus de l'ordinaire. Il avoit insinué plus d'une fois qu'il vouloit être ainsi peint. Dans
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le temps même que le F. Attiret prenoit la palette et les pinceaux , un eunuque qui étoil vis-à-vis , portant les deux mains sur sa tète , les écarta considérablement Tune de l'autre , et montra ensuite du doigt l'empereur dont il n'étoit pas vu , comme s'il eût voulu dire au frère que 1 intention de S. M. étoit qu'il lui peignit la tète fort grosse ; un autre eunuque le lui déclara en propres termes d'un ton de voix assez haut pour que l'empereur pût l'entendre, et S. M. confirma , par un signe d'approbation , ce que celui-ci venoit d'avancer. Le peintre n'en voulut pas davantage; il se tint la chose pour dite, -se conduisit en conséquence, et réussit à merveille dans tous les sens. Au bout de quelques jours, S. M., ayant vu 6on portrait., le trouva encore plus de son goût que la première fois; elle en fit des complimens au peintre, et le combla de caresses. L'envie d'être reproduit par les couleurs augmentoit en lui à mesure qu'elles lui représentoient sa personne telle qu'il le souhaitoit. Il ordonna au frère d'aller au jardin pour y prendre lidée du fond d'un tableau où il vouloit être peint tirant de la flèche. Après que le F. Attiret eut crayonné son site et tout ce qu'il crut devoir servir à l'ornement de son tableau, le mandarin qui a inspection sur ces sortes d'ouvrages porta celui-ci à S. M. , qui l'approuva avec éloge.
Cependant \q grand cchanson venoit d'être chargé de porter au loin des ordres de l'empereur. Avant son départ, le F. Attiret courut audevanldelui pour lui souhaiter un bon voyage. Il neréponditàsessouhaitsque par des complimens réitérés de félicitation. Le frère ne douta en aucune façon que tous ces complimens ne tombassent sur ce qu'il avoit bien réussi dans les portraits de l'empereur. Il ne répliqua à son tour que par les réponses ordinaires; mais quelques momens après, un mandarin inférieur l'ayant félicité à peuples dans les mêmes termes, et d'unemauière qui lui parut avoir
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quelque chose de singulier, il eut la curiosité de lui demander quel étoit l'objet en particulier sur quoi tomboient ses félicitations. Le complimenteur, fort étonné, lui dit tout simplement qu'il se réjouissoit avec lui de ce que l'empereur l'avolt fait mandarin . « Moi , mandarin! reprit le F. Attiret. — Oui, vous, mandarin, lui répliqua-t-on froidement. Eh quoi! toute la cour le sait, et vous n'en êtes pas encore instruit! etc. » Le pauvre frère fut un peu consterné à cette nouvelle ; mais comme il s'y étoit préparé de longue main , il ne pensa plus qu'aux moyens de parer le coup sans offenser l'empereur. Le F. Attiret attendit en paix que l'ordre de l'empereur lui fût signifié juridiquement pour pouvoir se conduire en conséquence. Il travailla toute la journée à l'ordinaire, comme s'il n'eût rien su de ce qui le concernoit. Ce ne fut que le soir que le comte-ministre fit appeler le F. Attiret , et dès qu'il l'aperçut , il alla au devant, lui tendit les deux mains à la manière tartare, et le félicita de la manière la plus obligeante. 11 lui dit ensuite , de la part de l'empereur , que S. M. , étant satisfaite de ses services, et en particulier avant été charmée de son portrait pn grand, avoit voulu lui donner des marques de sa bienveillance et de son affection ; qu'elle l'avoit créé mandarin du quatrième ordre, et lui avoit accordé toutes les prérogatives attachées à ce grade 5 qu'ainsi lui, F. Attiret, porteroit désormais toutes les marques de son degré de mandarinat, etjouiroit des revenus qui y sont attachés. Mais le F. Attiret se jeta aux pieds du ministre , et le conjura de vouloir bien être son protecteur auprès de S. M. « Je suis religieux, lui dit-il, et, comme tel, j'ai renoncé à tous honneurs de ce monde ; ainsi je ne saurois accepter le bienfait de l'empereur, sans manquer aux devoirs les plus essentiels de mon état. Je vous prie de vouloir le représenter à S. M. , et je vous conjure d'emplover tout votre crédit pour qu'elle ne me force point à accepter
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un emploi qui me feroit passer le reste de mes jours dans l'amertume. — Cependant, reprit le ministre, le F. Castiglione, et les autres Européens qui sont mandarins du tribunal d'astronomie, sont bien religieux comme vous?
— Oui, répliqua le F. Attiret, ils sont religieux; mais s'ils sont mandarins, ce n'est que par force qu'ils le sont.
— Eh bien, répondit le ministre, vous le serez aussi par force. » Le frère le conjura de nouveau de vouloir bien intercéder pour lui. « Cela suffit, interrompit le ministre, nous en parlerons encore demain , et si vous vous obstinez à ne vouloir pas absolument des marques d'honneur attachées au mandarinat, on vous dispensera de les porter; mais cela n'empêchera pas que vous ne jouissiez des revenus; de celte sorte, l'empereur sera content et vous aussi ; je me charge de le faire trouver bon à S. M. — Non, seigneur, reprit le F. Attiret, je ne puis pas plus accepter les revenus que les honneurs, et je vous supplie d'empêcher, autant que vous le pourrez, que je ne sois contraint ni aux uns ni aux autres. — A demain, à demain, » dit le ministre en s'en allant.
Le F. Attiret se relira dans son appartement, où il s'en faut bien qu'il prit le repos dont il avoit besoin ; il passa la plus grande partie de la nuit en prières. Un peu avant la pointe du jour, il alla attendre le ministre à sa porte, se mit à genoux devant lui , et lui réitéra avec les mêmes instances les sollicitations qu'il lui avoit faites la veille; le ministre comprit que ce seroit lui rendre un véritable service que de le délivrer d'une chose à laquelle il voyoit bien qu'il ne se soumettroit qu'avec une extrême répugnance; il lui promit de parler efficacement à l'empereur, et d'employer toute l'autorité qu'il pouvoit avoir sur son* esprit, pour lui obtenir ce qu'il paroissoit souhaiter avec tant d'ardeur. Le F. Attiret se rendit ensuite au palais pour y travailler à ses dessins et à ses peintures. Il y fut
à peine arrivé, qu'il reçut ordre d'aller au jardin, où l'empereur devoit faire lui-même Yejccrcice de la flèche. S. M. , l'ayant aperçu, lui dit d'un air ouvert et extrêmement gracieux : « Viens, viens, approche-loi, viens me voir tirer de la flèche, et reste ici pour tout voir. » Ses fils, toute la cour et tous les grands étoient présens à cette cérémonie. Après avoir tiré quelques ilèches , l'empereur jeta par hasard les yeux sur le F. Attiret, et, ne lui ayant point vu sur le haut du bonnet le petit globe de verre bleu qui est la distinction du degré de mandarinat dont il l'avoit honoré, il s'adressa au comte-ministre, et lui demanda s'il avoit exécuté ses ordres. Le ministre , fléchissant les genoux , lui répondit que oui , mais que le F. Altiret refusoit d'être décoré d'aucun titre d'honneur. Il fit valoir, en homme qui veut rendre service, toutes les raisons que le frère lui avoit alléguées pour refuser le mandarinat. L'empereur ne répliqua pas un seul mot. L'exercice fini , le F. Altiret alla se rendre au travail. S. M. ne fut pas long -temps sans aller voir elle-même des peintures qu'elle paroissoit avoir si fort à coeur. Elle examina tout avec la dernière attention, et loua le peintre sur un de ses portraits en petit qu'elle trouva fort ressemblant. Elle lui fit plusieurs questions qui avoient rapport à la peinture , et , descendant ensuite dans une espèce à? entretien familier , elle lui dit: « J'ai appris que tu ne voulois point être mandarin 5 pourquoi cela ? — V. M. en sait la raison , lui répondit le F. Altiret 5 je suis religieux, et comme tel je ne puis pas jouir de ces sortes d'honneurs, qui ne s'accordeut pas avec mon état. — Mais le F. Casliglione est bien mandarin , il est cependant religieux comme toi. — Il est vrai, dit le F. Attiret ; mais V. M. sait qu'il avoit plusieurs fois refusé cet honneur, et qu'il ne l'a accepté enfin que ]Jar les ordres absolus de V. M. — El le P. Hallerstein n'est -il pas religieux ? reprit l'empereur. — Oui ,
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il Test, répondit le F. Atliret, et ce n'est que malgré lui qu'il porte les marques du degré de mandarinat auquel V. M. la élevé ; il est à la tête du tribunal des mathématiques , il faut qu'il fasse les fonctions de sa charge. . . — Eh bien , interrompit l'empereur, tu serois aussi dans un tribunal pour y faire les fonctions de la tienne. — Je ne sais pas parler ni n'entends assez bien le chinois, » reprit le F. Attiret. L'empereur parut satisfait de ces réponses , et parla d'autres choses.
Le soir du môme jour, dès que le comte -ministre fut de retour à son hôtel, le F. Attiret alla lui faire ses trèshumbles remercîmcns du service qu'il lui avoit rendu auprès de S. M. Le ministre lui fit mille reproches obligeans sur ce qu'il n'avoit pas voulu accepter le bienfait de l'empereur. Après une courte conversation , le F. Attiret se retira. Il fut à peine arrivé dans sa chambre , que le ministre vint lui-même l'y visiter. Il lui fit l'honneur de l'entretenir avec beaucoup de familiarité sur la religion r sur l'état religieux, et sur tous les Européens qui éloient à la cour. Il lui parla du royaume de France, et lui fit connoitre toute l'estime qu'il en faisoit ; il affecta en particulier de lui faire l'éloge de tous ceux qui avoient été au service de l'empereur jusqu'ici, répétant plusieurs fois que tous les Européens qui venoient à la cour éloient tous gens choisis, honnêtes gens, gens d'honneur et de mérite, auxquels il se feroit toujours un vrai plaisir de rendre service quand il en trouveroit les occasions. Il lui fit mille autres complimens, auxquels le frère répondit de son mieux. En le remerciant de ses offres obligeantes, le F. Attiret lui rappela que dans son illustre famille on avoit toujours aimé et protégé les François en particulier, et le pria de vouloir bien continuer lui-même à nous honorer de sa protection. Le ministre le lui promit dans les termes les plus gracieux. Il lui parla encore de la
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France, et lui demanda si le rei seroit instruit que 1 empereur avoit voulu faire mandarin un de ses sujets , si nous recevions quelquefois de ses nouvelles , et s'il nous faisoit des présens. Le F. Attiret satisfit à toutes ses questions, et n'oublia pas de lui dire que c'éloit à la libéralité de nos rois que nous étions redevables de notre établissement à Pékin.
Après le dénouement de l'affaire du mandarinat , le F. Attiret fut un peu plus tranquille qu'il ne l'a voit été jusqu'alors. Il continua à peindre ou à dessiner, suivant les ordres qu'il recevoit de l'empereur, qu'il voyoit presque tous les jours. Il ne fut en Tartarie qu'une cinquantaine de jours , parmi lesquels quarante seulement furent employés à l'ouvrage; et durant ce court espace de temps , il lit vingt-deux portraits à l'huile, quatre grands dessins , tant de la cérémonie que des autres exercices , et quantité d'autres choses , dont chacune en particulier auroit, dans des circonstances plus favorables , demandé un ou plusieurs jours de travail. Il faut être en Chine, et y être pour la gloire de Dieu, pour venir à bout d'exécuter tout ce qu'on y fait. Ceux, parmi nos habiles arùsi.es a" Europe, qui ont des fantaisies , et qui ne veulent travailler qu'à leur manière , et dans le temps qu il leur plaît , devroient venir passer ici quelque temps. Ils seroient , à coup sûr , guéris radicalement de tous leurs caprices, après quelques mois de noviciat à la cour de Pékin. J'ai l'honneur, etc.
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