RÉDIGÉE PAR M. DE GOVEA , ÉVÉQUE DE PÉK.IN EN
La nouvelle église de Corée doit son origine à la conversion d'un jeune homme , fils d'un ambassadeur du roi de Corée, appelé Ly, qui vint à Pékin en 1784. Grand amateur des mathématiques, il s'adressa aux Européens pour leur demander des livres de cette science, et en recevoir des leçons. Les missionnaires profitèrent de l'occasion pour lui prêter aussi des livres de la religion. La grâce agissant sur le cœur du jeune Ly, les conversations qu'il
eut avec les missionnaires lui firent une vive impression; il se convertit à la foi , et fut baptisé sous le nom de Pierre. Retourné la même année dans sa patrie, ce nouveau disciple de Jésus -Christ fit part à ses parens et à ses amis des principes de la vraie foi. Il leur distribua les livres quenouslui avions donnés. Cette lecture et les prédications vives du néophyte amenèrent bientôt plusieurs Coréens a la connoissance du vrai Dieu ; eu peu de temps , un grand nombre crurent en Jésus-Christ. Quelques-uns même devinrent plus savans, plus zélés prédicateurs et promoteurs que Pierre Ly. Il en baptisa beaucoup , et beaucoup d'autres furent baptisés par de nouveaux chrétiens qu'il avoit établis catéchistes ; dans l'espace de cinq ans, le nombre des chrétien s s'accrut jusqu'à environ quatre mille.
La propagation de la nouvelle religion ne put être longtemps cachée aux ministres du roi de Corée. Plusieurs, tant de la noblesse que du peuple, la prèchoient avec la même sincérité qu'ils l'avoient embrassée, et Dieu donnoit de l'efficacité à leurs paroles. Le gouverneur de la ville rovale fit arrêter, en 1788, Thomas Kùtg, zélé chrétien, sous prétexte qu'il enseignoit une religion et une doctrine étrangère a laquelle il attiroit ses concitoyens. A cette nouvelle, plusieurs néophytes se présentèrent devant ce gouverneur, et déclarèrent qu'ils étoient aussi chrétiens et prédicateurs. Etonné de leur nombre , ne connoissnnt pas d'ailleurs les intentions du roi louchant les partisans de la nouvelle religion, le gouverneur n'osa rien faire; il renvoya les chrétiens dans leurs maisons , et condamna à Vexil le seul Thomas King , comme perturbateur du repos public, et enseignant des doctrines étrangères. Ce prédicateur de Jésus-Christ mourut glorieusement flans son exil la même année. Les autres chrétiens n'en devinrent que plus hardis; ils annoncèrent le christianisme avec beau-
ÉCHITES DE LA CHINE. (cOtlÉE.) 353
coup de succès dans la ville royale cl dans les provinces. Us conduisoient à Pierre Ly et aux autres catéchistes ceux qu'ils jugeoient dignes de la grâce du baptême. Cependant comme il y avoit dans la religion plusieurs choses qu'ils ne pouvoient comprendre , et d'autres qu'il leur paroissoit impossible de pratiquer, ils résolurent d'envoyer demander à l'église de Pékin les instructions et les autres moyens d'entretenir et d'augmenter la foi parmi eux.
L'an 179O, Paul lu vint à Pékin à la suite des ambassadeurs coréens. Après avoir lu les lettres qu'il apportoit et l'avoir entendu , je vis qu'il y avoit de l'ignorance, même sur des points essentiels, parmi les nouveaux chrétiens. Je leur traçai ce qu'ils dévoient croire et pratiquer pour être vraiment chrétiens, et mériter d'être regardés comme tels. Paul Yn , après avoir reçu les sacremens de confirmation et d'eucharistie, partit plein de joie avec ma lettre pastorale écrite sur de la soie, afin qu'il bût la cacher avec plus de facilité. De retour en Corée, Paul Yn parla des églises qu'il avoit vues à Pékin, des mission* naires européens venus des extrémités les plus éloignées de la terre pour propager l'Evangile, des entretiens qu'il avoit eus avec eux, des sacremens qu'il avoit reçus, etc Enflammés d'un nouvel amour , les néophytes coréens déposèrent toute crainte et méprisèrent tout danger. Ils résolurent unanimement de demander des missionnaires, et ils m'envoyèrent, dans la même année 1790 , le même Paul Yn, et un catéchumène nommé £7, officier du roi de Corée, qu'il avoit chargé de faire quelques emplettes à Pékin-, ils me remirent les let^s de leur église-. Les chrétiens m'y prioient instamment de leur envoyer des missionnaires pour prendre soin de leurs âmes; il me faisoient aussi plusieurs questions sur les usages , les superstitions de leur pays, etc. Après avoir pris l'avis de missionnaires savans et zélés, je répondis aux questions et je promis d'en- 3. a5
voyer un prêtre, en convenant du temps, de la manière et des moyens propres à faire réussir son voyage. Le catéchumène U fut baptisé et reçut le nom de Jean-Baptiste ; je lui remis un calice, un missel , une pierre sacrée, des ornemens et les autres choses nécessaires pour célébrer le saint sacrifice de la messe. Je lui appris aussi à faire du vin avec des raisins, afin que tout fut prêt à l'arrivée du missionnaire.
Jean A, prêtre séculier de Macao , que j'avois nommé missionnaire pour la Corée, partit de Pékiu, au mois de février 1791. Après vingt jours de marche, il arriva au lieu convenu , où il demeura dix jours. Des chrétiens de Corée, que le missionnaire et ses conducteurs chinois auraient reconnus à certains signes, dévoient s'y trouver pour le recevoir et le conduire dans leur pays. Personne neparut. Le missionnaire revint à Pékin. L'année suivante, 1792, nous ne reçûmes ni lettres ni nouvelles de Corée. Cependant certains bruits sinistres se répandirent. Nous ne pûmes les vérifier qu'à la fin de 1793, époque à laquelle arrivèrent à Pékin Sabbas Chi, *hrétien, et Jean Po , catéchumène, avec des lettres de l'église de Corée. Les chrétiens y rendoient compte d'une cruelle persécution excitée en 1791 et 1792, laquelle les avoit mis dans l'impossibilité daller recevoir le missionnaire.
Voici quelle fut la cause de la persécution. Deux frères , PaulYn et Jacques Kuan, avoient refusé de faire les funérailles de leur mère chrétienne selon les cérémonies du paganisme. Ils éloient d'une famille noble, duue piélé exemplaire et d'un zèle ardent, à l'exemple de leur mère, qui leur avoit recommandé, à l'article de la mort, de ne point souffrir qu'on fit à ses obsèquesdes cérémonies superstitieuses et païennes. Selon l'usage, les enfans, à la mort de leurs parens , doivent ériger des tablettes portant les noms des défunts , que l'on place et conserve très -reliai eu-
ÉCRITES DE LA CHINE. (CORÉE.) 35f)
sèment dans un lieu dit le temple des ancêtres. Les descendais dune famille sont obligés de s'y rendre à certains temps de l'année pour brûler des parfums, offrir des mets préparés, et pour faire plusieurs autres cérémonies superstitieuses. Entre autres questions, l'église de Corée avoit demandé s'il étoit permis d'ériger les tablettes des ancêtres et de conserver celles qui Tétoient déjà. Je répondis , conformément aux décisions très-formelles du Saint-Siège, dans la bulle de Benoît XIV, ex quo , et dans celle de Clément XI, ex illâ die, que cela n'étoil point permis. Celte réponse fut une pierre de scandale pour plusieurs nobles coréens ; ils aimèrent mieux renoncer à une religion dont ils avoient reconnu la vérité, qu'aux mauvais usages de leur pays. Mais, au contraire, Paul Yn et Jacques Kuan brûlèrent celles qu'ils avoient chez eux. A la mort de leur mère, leurs parens et alliés, presque tous païens, appelés aux funérailles, ne trouvant plus les tablettes des ancêtres , entrèrent en fureur, se répandirent en injures contre la religion chrétienne et contre les deux néophytes , et exigèrent avec menaces qu'ils produisissent et remissent en place les tablettes qu'ils croyoient seulement cachées. Les deux frères ne se laissèrent point effrayer : « Nous sommes chrétiens, répondirent -ils avec franchise, notre mère l'étoit ; il ne nous est point permis d'allier le culte du vrai Dieu avec le culte faussement religieux des morts. Notre mère nous a défendu de sou 11 ri r qu'on fit à ses funérailles aucune cérémonie superstitieuse et contraire à la loi de Dieu; les tablettes ne sont point cachées; nous les avons, de son avis, jetées au feu. Nous sommes prêts à souffrir toutes sortes de tourmens, la mort même, plutôt que de violer la loi de Dieu en érigeant ou en conservant des tablettes qu'elle défend. » Ces paroles et autres semblables que Paul Yn , regardé parmi les siens comme un célèbre docteur, prononça avec force , mirent ses parens païens en fureur. Ils
allèrent dénoncer les deux frères au gouverneur de la ville, comme coupables d'impiété filiale, et de professer Une religion étrangère.
Les deux frères, interrogés par le gouverneur, confessèrent Jésus -Christ avec une noble sincérité. Paul Yn démontra là vérité de sa religion ; il ne nia point qu'il eût brûlé les tablettes 5 il prouva l'inutilité et l'injustice du culte superstitieux rendu aux défunts. Le gouverneur , ennemi de la famille de Paul Yn , saisit cette occasion de l'opprimer. Il écrivit aux ministres, en exagérant le danger dont il prétendoit que la religion menaçoit le roi et le royaume ; il lui reprochoit de détourner les hommes du culte envers les esprits protecteurs du pays, de la vénération envers les ancêtres , de l'obéissance aux lois de l'état. Le roi, d'ailleurs ami de la paix , fut saisi de crainte 5 i\ établit un des grands du royaume inquisiteur contre les partisans de la religion chrétienne.
Pour s'acquitter des fonctions de sa charge , ce grand inquisiteur excita une persécution générale. Il ordonna aux gouverneurs des villes de mettre en prison tons les chrétiens qu'ils découvriroient , et de ne les en laisser sortir qu'après qu'ils auroient renoncé à leur foi de vive voix et par écrit. Il fit amener les deux frères chargés de chaînes pour leur faire subir leur jugement. Aux différentes questions qu'on leur fit , ils répondirent : « Nous professons la religion chrétienne , parce que nous en avons reconnu la vérité ; nous avons jeté au feu les tablettes des ancêtres, parce que nous les regardons comme des choses inutiles et exécrables devant Dieu; nous voulons vivre et mourir chrétiens selon qu'il plaira à Dieu. Au reste, nous sommes prêts h obéir au roi et aux lois de l'état en tout ce qui n'est pas Contraire à la loi de Dieu. » Cette réponse courte, mais pleine de force, déplut à l'inquisiteur. Il donna ordre qu'on appliquât les deux frères à la torture
ÉCRITES DE LA CHINE. (CORÉE.) 35j
jusqu'à ce qu'ils eussent renoncé à Jésus -Christ, Ces deux athlètes du christianisme ne devinrent, au milieu des tour? mens, que plus fermes d.ans la foi. Après les tourmens, on employa les caresses .avec aussi peu de succès ; alors l'inquisiteur irrité prononça la sentence de mort, et les condamna comme partisans" d'une religion étrangère , contempteurs de celle de leur pays, et comme coupables d'impiété envers leurs ancêtres. La sentence fut, selon l'usage du royaume, présentée au roi pour qu'il la confirmât. Ce prince en fut attristé; il avoit reconnu le génie et les belles qualités de Paul Yn, et il aimoit sa famille; il envoya quelques personnes à la prison pour exhorter les deux frères à renoncer au christianisme, et à ériger la tablette en l'honneur de leur mère et de leurs ancêtres , avec l'autorisation , s'ils y consentoient , de leur remettre la peine de mort. Ce fut inutilement; irrité de cette résislance^ le roi ordonna l'exécution de la sentence. Ces généreux confesseurs furent aussitôt transportés de la prison au lieu du supplice, suivis d'une foule immense de païens et de chrétiens. Jacques Kuan, demi-mort des tourmens pruels qu'on lui ayoit fait souffrir, pouvoit à peine prononcer quelquefois les saints noms de Jésus et de Marie ; mais Paul Yn s'avançoit avec un air d'allégresse vers le lieu du supplice , comme vers un festin céleste ; il annonçoit Jésus -Christ avec tant de dignité , que les chrétiens et les païens étoient ravis d'admiration. Au lieu du supplice , on leur demanda encore s'ils vouloient rendre le culte aux ancêtres , et renoncer à la religion étrangère. Sur leur réponse négative , l'officier commanda à Paul Yn de lire la sentence de mort confirmée par le roi, et écrite sur une planche, suivant l'usage du royaume. Paul Yn la prend , la lit à haute voix, ravi de joie; aussitôt après l'avoir lue , il pose sa tête sur un gros billot de bois , prononce plusieurs fois les saints noms de Jçsus et de Marie, et,
d'un grand sang-froid , il fait signe au bourreau de faire son devoir. Le bourreau lui tranche la tête, et ensuite à Jacques Kuan, qui prononçoit les mêmes noms, quoiquà demi mort. Ceci arriva le 7 décembre 1791 ; Paul Yn avoit 33 ans , et Jaques Kuan 4 1 •
Le roi se repentit d'avoir confirmé la sentence de mort, et dépêcha l'ordre de les envoyer en exil ; mais lorsque le message arriva, la sentence étoit exécutée. Les corps des deux martyrs restèrent neuf jours sans sépulture. Pour intimider les chrétiens , on mit des gardes sur la place. Le neuvième jour, les parens, qui avoient obtenu du roi la permission de les ensevelir, et leurs amis, qui étoient venus à leurs funérailles, furent très-élonnés de voir les deux corps sans aucune marque de corruption, vermeils et flexibles comme s'ils eussent été décapités le même jour. Leur étonuement redoubla lorsqu'ils virent le billot sur lequel ils avoient eu la tète tranchée , et la planche où la sentence de mort étoit écrite, arrosés d'un sang liquide et aussi frais que s'ils eussent été mis à mort un moment auparavant. Ces circonstances parurent d'autant plus surprenantes , qu'au mois de décembre les froids étoient si grands que tous les liquides et fluides se geloient, disent les Coréens, même dans les vases. Les païens, pleins d'admiration , se récrièrent contre l'injustice des juges, et proclamèrent l'innocence des deux frères 5 quelques-uns , touchés du prodige qu'ils avoient examiné avec soin , se convertirent à la foi. Les chrétiens, dans leur admiration , louoient et invoquoient Dieu. Le sang de ces deux martyrs fut une semence de chrétiens.
Après un tel exemple de fermeté, le grand inquisiteur recommanda d'employer contre les fidèles les exhortations et les menaces, plutôt que les tourmens et la peine de mort. « Il est certain, disoit-il, que les chrétiens aiment à mourir pour leur religion, dans laquelle on leur
ÉCRITES DE LA CHI^ÎE. (cOUÉE.) 35c)
rend ensuite gloire et honneur comme à des saints. On lit dans leurs livres que plus on en fait mourir, plus il y a de personnes qui embrassent leur foi. » Les caresses, les promesses de richesses et d'honneurs lui réussirent auprès de plusieurs. Mais si nous avons à gémir sur quelques apostats, nous avons à nous réjouir de la persévérance d'un bien plus grand nombre de chrétiens, qui sacrifièrent à leur foi les honneurs, les biens et la paix de ce monde. Instruit que le peuple murmuroit de ce qu'on emprisonnoit et tourmcntoit tant de personnes à cause de la religion chrétienne, le roi ordonna au grand inquisiteur, la seconde année de la persécution, de mettre en liberté les chrétiens prisonniers , en les exhortant à quitter la religion d'Europe , et à observer les coutumes et la religion de leur pays. Il enjoignit toutefois de veiller avec soin à ce que les chrétiens n'allassent point en Chine , d'où leur étoit venue leur religion. Ce décret mit fin à la première persécution générale contre les fidèles de Corée; les chrétiens furent renvoyés chez eux , et les gouverneurs des villes cessèrenl de le» molester.
C'est après cette persécution que les plus fervens chrétiens m'envoyèrent Sabbas Chiel Jean Po, pour en rendre compte et demander des missionnaires. Je conférai avec ces deux néophytes des moyens de faire parvenir un prêtre en Corée. Le prêtre Jean A, que j'avois d'abord destiné à cette mission , étant mort, je choisis Jacques Velloz, prêtre chinois, le premier élève du séminaire épiscopal de Pékin , âgé de 24 ans , qui à la piété et aux lumières joint une connoissance profonde des lettres et des sciences chinoises , et qui d'ailleurs a la physionomie assez semblable à celle des Coréens. Ce missionnaire partit de Pékin en février 179^ muni de tous les pouvoirs ordinaires et extraordinaires, pour exercer le ministère apostolique. Après vingt jours de marche, il arriva aux confins des
36û LETTRES ÉniFXAKTES
deux rovaumes , et y trouva des chrétiens de Corée aveo lesquels il délibéra sur le temps, la manière et la route à prendre pour entrer dans leur patrie. Mais comme les gouverneurs coréens redoubloient alors de vigilance sur les frontières, ils convinrent que l'entrée seroit différée jusqu'au mois de décembre. En attendant, il visita et parcourut- les missions que nous avons en Tartarie. Revenu en décembre aux portes de la Corée, il trouva Sabbas Chi et d'autres chrétiens disposés à l'introduire. Il quitta son costume chinois, prit celui de Coréen, et entra dans le royaume; après douze jours de marche il arriva dans la capitale. Son arrivée causa une joie et une consolation inexprimables; on le reçut et on l'honora comme un ange descendu du ciel. Il se livra tout entier à l'étude de la langue coréenne, afin de commencer le plus tôt possible à exercer le saint ministère. Le samedi saint i'çp, il administra le baptême à quelques adultes, suppléa les cérémonies de ce sacrement à quelques autres, et reçut quelques confessions par écrit; le jour de Pâques, il célébra la sainte messe, et donna la communion aux personnes qui s'y étoient préparées. Jamais jusque-là le sacrifice de ]a loi évangélique n'avoit été offert dans ce royaume.
Jje missionnaire ne fut point troublé jusqu'au mois de juin. Mais alors une femme qui venoit de recevoir les sacremens, avertit son frère de l'arrivée et de la prédication du missionnaire. Cet homme, qui, dans la persécution précédente, avoit renoncé à Jésus-Christ, feignit un désir ardent de faire pénitence et de recevoir le baptême ; il courut à la maison du prêtre; il lui fit beaucoup de questions sur la religion et sur son arrivée dans le pays. Après cette conversation , il alla droit au palais du roi informer les ministres de l'arrivée d'un étranger , de sa demeure, de ceux qui l'avoient amené, etc. A cette dénonciation étoit présent un gouverneur militaire, chrétien.
ÉCRITES PE LA CHINE. (CORÉE.) 36l
apostat, qui détestoit sincèrement son crime, et désiroit ardemment un prêtre pour se confesser; mais les autres chrétiens ne lui avoient point fait part de l'arrivée du missionnaire, dans la crainte qu'il ne le trahit. Instruit par la dénonciation de la demeure du prêtre, il court l'avertir du danger qui le menace , lui conseille de sortir au plus tôt , s'ofFrant de le conduire ailleurs; et il le conduisit en effet dans la maispn d'une veuve chrétienne, riche et noble, qui le reçut et le garda chez elle jusqu'à ce que l'orage fût passé. Le missinonaire y étoiten sûreté ; car, selon l'usage du royaume, il n'étoit permis à personne d'entrer dans cette maison , parce qu'il n'y avoit point d'hommes. Le même jour, les ministres envoyèrent deux bandes de soldats , l'une à la maison de Matthias Xu , où le missionnaire avoit demeuré, l'autre à la poursuite des conducteurs de l'étranger, avec ordre de les amener tous au tribunal criminel souverain. Les soldats amenèrent Matthias Xu, Sabbas Chi et Paulin devant le tribunal. Par leur silence, leur patience et leur constance, ils fatiguèrent et déconcertèrent la méchanceté, la cruauté et les ruses des juges. On les frappa, on leur donna des soufflets et on leur écrasa les genoux : ce fut sans succès; ces trois hommes persévérèrent unanimement dans la foi, sans hésiter ni montrer aucune foiblesse. Interrogés sur les noms, la qualité et la patrie de l'étranger, ils gardèrent un profond silence sur toutes les questions. Alors s'imaginant que ces hommes se moquoient d'eux, et désespérant de leur arracher un seul mot sur l'arrivée de l'étranger, les juges entrèrent en fureur, et ordonnèrent qu'on leur fit souffrir toutes les espèces de tourmens jusqu'à ce qu'ils mourussent. L'ordre fut exécuté , et les trois confesseurs de Jésus -Christ rendirent l'esprit à peu près dans le même instant ; ils avoient un visage serein , indice de la douceur spirituelle dont jls jouissoient au milieu des tourmens» Ce
362 LF.TTRES ÉDIFIANTES
martyre arriva le 28 juin 1795. Sabbas Chi étoit âgé de 29 ans , Paul Yn de 36 et Matthias de 3 1 .
Après la mort de ces trois martyrs, on sollicita le roi d'ordonner par un décret des recherches contre la religion chrétienne. Ce prince, naturellement pacifique, n'étaut pas tropenuemi de la religion chrétienne, et craignant d'ailleurs une sédition populaire , ne voulut point exciter , par un édit public , une persécution générale contre le christianisme; mais il ôta leurs charges à quelques officiers militaires et civils ; il en dégrada quelques autres seulement eu partie, parce qu'ils étoient chrétiens. Pierre Lj fut envoyé en exil, après avoir été dépouillé de sa charge. Ensuite le roi enjoignit très- fortement a tous les gouverneurs de ne point laisser propager la religion d'Europe, d'exhorter le peuple à ne point abandonner celle du pays pour en embrasser une étrangère. Ce prince recommanda surtout aux gouverneurs placés sur les frontières et aux ambassadeurs qu'on enverroit désormais à Pékin , de veiller à ce qu'aucun chrétien ne sortît du royaume , et qu'aucun Chinois n'y entrai. Si cette ordonnance, empêcha une persécution générale , elle donna oc-? casion aux gouverneurs des villes de vexer les chrétiens par des recherches rigoureuses. La seule différence qu'on aperçoive entre cette inquisition et une persécution ouverte , c'est que la plupart des gouverneurs ne faisoient point mourir les chrétiens, et ne leur faisoient point souffrir les plus cruels tourmens. Il y en eut cependant qui , sous le prétexte de la vigilance recommandée par le roi , les firent tourmenter jusqu'à la mort. Un grand nombre de néophytes abandonnèrent leurs demeures , et se sauvèrent dans les déserts et sur les montagnes pour se soustraire à leur tyrannie; beaucoup d'autres périrent de laim et de misère dans les prisons ; il y en eut aussi beaucoup qui, foibles dans la foi, préférèrent les biens périssables
de ce monde à ceux du ciel , et tergiversèrent au lieu de confesser leur loi d'une manière claire et ouverte.
Cependant, grâce à la divine Providence , au milieu de dangers si grands et si multipliés , le missionnaire fut conservé sain et sauf pour le salut de plusieurs. Nous étions convenus qu'au printemps après son arrivée, il enverroit aux frontières un courrier coréen pour remettre ses lettres à un Chinois que j'enverrois de mon côté. Le retour à Pékin de mou chrétien chinois, sans lettres, nous jeta dans une grande inquiétude sur le missionnaire et sur la mission de Corée. Elle s'augmenta beaucoup, lorsque mon courrier de l'année suivante , au lieu de lettres, nous rapporta qu'un païen du pays avoit appris qu'on y avoit fait mourir des hommes à cause de la religion chrétienne ; il y avoit bien lieu de craindre que le missionnaire n'eût été pris et mis à mort. Enfin , au bout dé deux ans , le missionnaire put envoyer à Pékin un chrétien porter ses lettres, et donner des détails sur la nouvelle église. Ce pieux et fervent chrétien s'appelle Thomas p^ajig. Quoique de famille noble , il feignit d'être un homme du peuple, pour venir à Pékin, comme domestique de l'ambassadeur. Il avoit acheté à prix d'argent cette fonction humiliante d'un véritable domestique. Son arrivée à Pékin, le 28 janvier de cette année 1797, nous a comblés d'une joie d'autant plus vive que nous ne l'espérions plus. Les lettres du missionnaire sont en latin; celles des chrétiens sont en caractères chinois. Elles ont été écrites sur de la soie , et le porteur les avoit cachées dans ses habits pour échapper à la vigilance et aux recherches des officiers. J'y ai vu quele missionnaire a couru, en 1795, les dangers les plus pressans , et qu'il en est encore environné , à cause des recherches continuelles que font les gouverneurs ; il m'informe que le culte superstitieux que les Coréens rendent aux morts et aux tablettes
des ancêtres, est un grand obstacle aux progrès de lÉvanT gile, et que la défense de ce culte, que j'avois signifiée dans ma lettre pastorale, a fait retourner en arrière un grand nombre de nobles chrétiens et catéchumènes. Parmi les moyens que le missionnaire et les chrétiens du pays proposent pour y conserver et augmenter la religion chrétienne , voici celui qui leur paroit le meilleur et préférable à tous les autres ; ce seroit de supplier très-instamment le souverain du Portugal d'envoyer au roi de Corée un ambassadeur, accompagné de missionnaires instruits dans les mathématiques et la médecine, pour saluer ce prince, et lui proposer un traité d'alliance. Il arriveroit, disent les Coréens , que le roi de Corée, naturellement bon, passionné pour les mathématiques et la médecine, point ennemi du christianisme , flatté d'ailleurs et reconnoissant de l'envoi d'un grand ambassadeur européen, honoreroit la religion de cet ambassadeur, la permettroit dans son royaume, traiterait favorablement les missionnaires et les souffriroit auprès de lui, au grand profit et à la grande sûreté de la religion chrétienne-
Voilà l'histoire abrégée de l'église naissante dans Je royaume de Corée, sur lequel Dieu, infiniment bon , a jeté des yeux de miséricorde dans ces derniers temps, en éclairant des hommes assis dans les ténèbres, et les conduisant dans la voie de la paix et du salut par des moyens d'autant plus admirables qu'ils paroissent moins efficaces aux yeux des hommes. Quand on pense à la conversion extraordinaire d'une partie de cette nation , aux moyens par lesquels environ quatre mille hommes sont parvenus à la conuoissance de la vérité : quand on réfléchit à la vertu courageuse , à la constance héroïque avec laquelle ces hommes ont embrassé et conservé leur religion au milieu de tant de secousses violentes , l'esprit se rappelle aussitôt ces paroles de l'Exode : Le doigt de Dieu est ici ;
et ces autres de l'apôtre : O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu !
JVota. Les deux lettres qui vont suivre ont e'té extraites du recueil des Nouvelles Lettres édifiantes, chez Leclere, quai des Grands-Augustins, à Paris.
LETTRE (extrait) DE MGR DE GOVÉA,
Pékin, le a3 juillet 1801.
E> 1800 , il s'éleva dans la Corée Une nouvelle persécution ; elle donna environ trente martyrs. Enrayée du grand nombre des chrétiens, la cour de Corée en ordonna une recherche générale. Plusieurs centaines de fidèles furent arrêtés; M. Jacques Velloz, missionnaire j étoit du nombre. Il avoit été trahi par un officier qui , feignant d'être converti , demanda le baptême. Conduit devant les tribunaux, on lui demanda son nom , sa patrie, par qui il avoit été introduit, etc. M. Yelloz ne répondit pas un mot aux questions dont l'éclaircissement auroit pu porter préjudice à la religion et aux chrétiens. Quelques tournions que lui fissent endurer ses juges , il demeura ferme dans la confession de la foi. Il eut le courage de prêcher ses juges , et ne cessa d'exhorter les néophytes , ses compagnons de prison , à rester inébran^ labiés. Dans les interrogatoires, ceux-ci se référoient aux réponses du missionnaire ^ dont ils vouloient imiter la foi et subir le sort. Un des quatre ministres du roi osa plaider en faveur de la religion chrétienne : cette diversité d'opinions occasiona beaucoup de troubles dans le palais. Enfin on rendit une sentence contre la leligion chrétienne et ceux qui l'observent. Le ministre défenseur de la religion , qui probablement étoit un chrétien ca-^
o6G LETTRES ÉDIFIATSTES
ché , un néophyte de la ville royale, et d'autres glands mandarins furent pendus avec un cordon de soie. Le missionnaire et vingt et quelques des principaux chrétiens curent la tête tranchée; un autre mourut au milieu des tourmens; beaucoup de chrétiens du peuple furent exilés. Ceci arriva au mois d'avril 1801.
La persécution ne cessa pas pour cela , et la ferveur des néophytes ne se ralentit point. Ils envoyèrent un chrétien pour me porter des lettres qui contenoient le récit delà persécution , et pour me demander un prêtre. Mais , arrivé aux frontières , il fut pris par les gouverneurs et envoyé à la cour. Il demeura ferme dans la foi , et eut la tète tranchée avec deux autres chrétiens qui l'accompagnoient. On trouva des lettres cousues dans ses habits , et on connut par là tous les détails relatifs à l'église de Corée. Le roi écrivit à l'empereur de la Chine : il représentoit les chrétiens comme des rebelles , qui avoient pour but de changer la religion de Confucius et d'en introduire une européenne. Il affirmoit que cette religion étoit entrée dans la Corée par le canal des Européens de Pékin. Enfin il assuroit que cent vaisseau européens dévoient venir pour s'emparer de la Corée, et il prioit l'empereur de lui porter secours dans le cas que ces vaisseaux vinssent. L'empereur , par une providence bien spéciale , répondit au rci que les Européens de Pékin étoient incapables de former aucun complot contre la Corée; que, depuis près de deux cents ans qu'il y en avoit à Pékin , ils n'avoient jamais rien fait de répréhensible ; il lui persuada de ne point croire aux paroles de gens déjà morts , et lui recommanda de faire bien garder ses frontières par ses gouverneurs.
LETTRE (extrait) DES CHRÉTIENS DE CORÉE A L'ÉVÈQUE DE PÉKIN.
18 décembre 1811.
Bfopa allons exposer, en quelques articles, tout ce qui nous regarde , ainsi que les supplications que nous adressons à notre église de Pékin. Dans l'été de 1800, la persécution commença à la campagne. Elle prit bientôt un aspect effrayant. Yu-tsien-lou , qui étoit chargé des dépèches du missionnaire, fut arrêté pendant limer. Il demeura inébranlable dans la foi , et mourut martyr. Le rai mourut dans 1 été de la même année. Les mandarins, chargés de l'administration du royaume, commencèrent par persécuter les chrétiens de la campagne. L'hiver suivant, la persécution étendit ses ravages jusqu'à la capitale. En 1801 , on arrêta des chrétiens en plus grand nombre que jamais on n'avoit fait. Un tribunal spécial fut établi pour juger cette affaire. Parmi les chrétiens qui furent arrêtés se trouvèrent des ministres et des lettrés de la cour *, savoir , Ly-kia-houen , Tsing-vo-vung , Hungki-meng , Ly-tchang-siun , Pierre Ly, qui fut baptisé à Pékin , et qui , de retour en Corée , v fit eonnoilre le premier la religion chrétienne , et d'autres lettrés célèbres. Tous furent renfermés dans la prison royale ; tous moururent sous les coups , ou par suite des supplices qu'on leur fit endurer. Les tribunaux siégeoient jour et nuit , et examinoient tout avec la plus grande rigueur. On arrètoit même ceux qui , sans connoitre la religion , l'avoient entendu prêcher une seule fois. L'entrée des prisons ressembloit à un marché. On employa , pour vaincre la constance des chrétiens, les lourmens
les plus affreux ; on en inventa qui jusqu'alors étoient inconnus , et pour lesquels on ne sauroit trouver de nom. Nos communications les plus secrètes furent découvertes 5 tout ce qui en étoit l'objet fut mis au grand jour 5 tous ceux qui étoient employés aux affaires de la religion furent exécutés; après quoi le tribunal chargé dé cette affaire fut congédié pour quelque temps. Mais Alexis Hoaug-sse-yuhg , qui avoit fui, ayant été arrêté $ alors les procédures recommencèrent, et furent plus longues et plus compliquées que par le passé. Alexis souffrit le martyre , tous ceux qui étoient dans les prisons furent décapités, et le tribunal préposé à cette affaire fut de nouveau corn gédié. Pendant un an que durèrent les procédures contre les chrétiens j on fit mourir et on tourmenta tant de personnes qu'au jugement de tout le monde, depuis que ce royaume existe , on n'avoit jamais rien vu de semblable : ministres , lettrés , courtisans , nobles , bourgeois, artisans , laboureurs , négociant , petits marchands , femmes , enfans , en un mot des personnes de tous les rangs , de toutes les conditions , furent compromises pour être entrées dans la religion. Aussi tout le monde murmuroit ; tous étoient dans l'affliction , et se plaignoient d'une si cruelle oppression , dont on ne prévovoit pas le terme.
Voici ce qui regarde en particulier notre père, spirituel Jacques. Il vint en l'année 1 794* Quoiqu'il ne sût pas parfaitement la langue, il pouvoit exercer le saint ministère. Dans l'été dé 1 jg5 , un chrétien , traître à sa religion , qui avoit pénétré à fond tous nos secrets 5 fit naître une persécution. M althias Tsoui et deux autres chrétiens remportèrent la Couronne du martyre. Il résulta de cet événement une infinité d'autres maux. Peu s'en fallut que notre père spirituel ne fût arrêté. Colombe Kiang, préposée aux assemblées des femmes , le cacha dans une muraille.
ECRITES DE LA CHINE. (c.ORÉP:.) 3(>i)
Si Kiang elle -même ne fut pas arrêtée , ce fut uniquement par égard pour son sexe et sa naissance. Le prêtre resta ainsi caché très - secrètement pendant trois ans. En l'année 1797, il sortit de sa retraite pour faire mission 5 il exerçoit le saint ministère la nuit; le jour il s'occupoit à traduire des livres. Infatigable au travail, il ne lui restoit presque point de temps pour manger et pour dormir. 11 jeûnoit, se mortifioit et se sacrifioit tout entier à la mission; il excelloitpar sa prudence, ses talens et ses vertus. Quoique environné de dangers, néanmoins il put, à force de précautions et d'expédiens, se conserver en paix. La religion sainte ne faisoit encore que paroître dans le royaume; les hommes étoient grossiers ; c'étoit pour la première fois que le saint ministère y étoit exercé; il régnoit encore une grande ignorance de la doctrine. Le prêtre composa des livres pour répandre l'instruction ; il développa ce que les auteurs qui l'a voient précédé n'avoient point assez éclairci ; en instruisant les ignorans , fortifiant les foiblcs, excitant les paresseux , encourageant les fervens, il parvint à faire observer avec fidélité les préceptes de la religion , et à répandre sur nous ses bienfaits. Conformément aux usages de cette religion sainte , il établit la confrérie des personnes éclairées dans la doctrine ; il en régla les assemblées dans la ville, nomma les chefs qui dévoient y présider, statua que les hommes y assisteroient séparés des femmes; en un mot, il mit tout en bon ordre, n'ayant d'autre but que de convertir les hommes et de les porter à la vertu. Tous s'empressoient de venir recevoir le nom d'un saint patron ; chaque mois les bonnes œuvres se multiplioient. On imita en beaucoup d'endroits de la campagne ce qui se pratiquoit à la ville. Comme loutdevoit se faire en secret, le saint ministère n'avoit point encore été exercé dans les endroits éloignés. Cependant on comptoit près de dix mille personnes qui , à différentes époques , 5. -i4
3to lettres édifiantes
avoient été converties solidement. On se disposoit à faire mission dans les montagnes-, mais des circonstances imprévues suscitèrent des obstacles qui ont jusqu'ici empêché l'exécution de ce projet.
Le roi mourut l'année 1800; son successeur étant jeune, la reine -mère tint les rênes du gouvernement pendant sa minorité. Les intrigans regardèrent cette occasion comme favorable à leurs perfides complots ; ils s'en saisirent pour exécuter leurs désastreux projets. On réunit les trois grands tribunaux , qui examinèrent les chrétiens avec la dernière rigueur, et leur firent souffrir les supplices les plus affreux. Beaucoup d'entre eux, cédant à la violence des tourmens, décelèrent les traces du missionnaire. 11 étoit tellement à découvert qu'il lui étoit impossible de rester caché; il se présenta seul et plein de courage au tribunal. Il fut interrogé sur sou origine et sa conduite ; il répondit à tout selon la vérité. Ayant demandé du papier et des pinceaux, il exposa clairement par écrit les principes généraux de la religion et les motifs qui l'avoient déterminé à venir la prêcher, attestant qu'il n'étoit venu que pour la gloire de Dieu et l'amour des hommes. Il fit une longue pièce d'éloquence pour prouver tout ce qu'il avançoit. On délibéra long- temps à la cour sur ce qu'il y avoit à faire; s'il falloit le conduire de suite à Pékin, ou écrire pour demander une décision. On jugea ensuite que, puisqu'il avoit quitté la Chine furtivement , rien ne devoit arrêter et empêcher de le mettre à mort. Cet avis prévalut. Le dimanche delà Sainte -Trinité, on mit le missionnaire sur un lit de paille; on le porta, escorté par des soldats, à la plaine de sable située à une lieue de la ville, où l'on expose les cadavres des criminels mis à mort. Pour en imposer à la multitude, on avoit mis les troupes sous les armes. Le missionnaire, s'adressant à la foule qui l'environnoit , s'écria à haute voix : « Je meurs ici pour la rc -
ÉCRITES DE LA. CHINE. (cOUÉE.) 3^1
ligion du Seigneur du ciel. Dans dix ans, votre royaume essuiera une grande calamité : alors on se souviendra de moi. » Ces paroles , qui furent entendues de tous les idolâtres, firent une grande sensation dans le public. On fit faire au missionnaire trois fois le tour de l'enceinte, pour le montrer à la multitude et imprimer la terreur. On lui coupa ensuite la tète. Il reçut le coup de mort à genoux , les mains jointes, et dans un grand calme. Pendant qu'on faisoit les préparatifs pour l'exécution, le ciel, qui étoit serein, se couvrit tout à coup de nuages épais; il s'éleva un vent si impétueux, qu'il faisoit voler le sable et agitoit même les pierres ; la pluie tomboit en même temps à torrens, et le temps étoit si obscur qu'on ne distinguait rien à huit pieds de dislance. L'exécution finie , le soleil reparut , on vit l'arc-en-ciel , le ciel redevint serein et brillant. Le peuple et l'armée reconnurent à ces signes qu'on avoit mis à mort un innocent. Le corps du missionnaire resta exposé trois jours, gardé par des soldats qui l'enterrèrent ensuite, seulement pour cacher aux chrétiens le lieu de sa sépulture.
m— — «M— — — — mii«nm»i8nm«tti8i»igi»nn wit«i
MISSIONS DU TUNQUIN.