LETTRES ÉDIFIANTES ÉCRITES DU TUNQUIN
«aies , où il le laissa tranquille. Le prince fugitif, désespérant de réduire le rebelle, se contenta de la portion de son état qui lui étoit abandonnée, et y forma un royaume particulier , qu'on nomme maintenant la Cochinchine. Le Tunquin fut dès -lors entièrement soumis à l'usurpateur, lequel, pour assurer sa couronne , se reconnut tributaire de l'empereur de la Chine.
Cette dynastie fut détruite l'an 907. Alors les grands tunquinois songèrent à établir un roi qui fût indépendant de la Chine. Les plus illustres familles, rivales les unes des autres, aspiroient toutes à l'autorité suprême, et ces prétentions opposées allumèrent une guerre civile, qui ne fut terminée que par la supériorité d'un seigneur de la famille des Ting, qui gouverna le Tunquin en maître absolu, et affecta, pour plaire à ses peuples, une entière indépendance de l'empire. Il n'en fut pas de même de son fils Tinglien, qui lui succéda. Croyant que l'appui de l'empereur lui étoit nécessaire, il lui envoya des ambassadeurs. Cette politique lui réussit; son troisième successeur fut détrôné par Lyoan, dont la famille étoit puissante; mais le troisième successeur de celui - ci fut aussi renversé du trône par Ly-kong-jun , issu dune autre famille illustre. Ces divers princes cultivèrent avec soin l'amitié des empereurs chinois, qui, moyennant tributs, consacrèrent ces diverses usurpations.
Vers l'an 10^5 , Ljkiente , alors prince de Tunquin, voulut enfin affranchir son peuple ; il arma contre la Chine, et ses troupes allèrent assiéger la forte place appelée aujourd'hui Nannin-fou, dans la province de Kouangsi. Le gouverneur se défendit vaillamment; mais, faute de secours , la place fut prise , et cet intrépide guerrier, avec sa famille, se jeta dans un feu qu'il avoit fait allumer exprès, aimant mieux périr que de tomber vif entre les mains des ennemis. Les Tunquinois eurent la
cruauté de passer les habitans au fil de l'épée. L'empereur ne tarda pas à se veuger : une armée de 80,000 combattans , commandée par le général Kota , joignit les Tunquinois près du fleuve Fou-leang-kiang, et les tailla en pièces 5 le fils héritier de leur souverain y perdit la vie. Kota pénétra dans le Tunquin et s'empara de plusieurs villes. Alors on entra en négociation. Lykieute envoya des ambassadeurs à l'empereur, paya tribut et rendit les prisonniers chinois. De son côté, l'empereur fit grâce à Lykiente, et rendit les places du Tunquin prises par Kola ; on régla en même temps les limites de ce royaume et de la Chine.
Jusqu'ici les souverains tunquinois n'a voient porté que le titre de princes du Tunquin. Ly-tien-tso, l'an / 164 , après avoir payé tribut à l'empereur Iliao-tsonc, obtint de lui le titre de roi. Son petit-fils , n'ayant point d'eufans mâles, laissa le royaume à sa fille Tchao-ching, laquelle avoit épousé un seigneur appelé Tchinge-king. Elle gouverna d'abord ses états par elle-même; mais l'an is3o elle remit à son mari les rênes du gouvernement. Il fut reconnu roi et reçut l'investiture de l'empereur. C'est ainsi que la couronne du Tunquin, après 1.11 ans de possession, passa de la famille Ly à la famille Tchin.
C'est vers ce temps-là qu'arriva la grande révolution qui mit sur le trône de la Chine les Tartares mongous, et qui ébranla celui du Tunquin. Ce fut le général Hou-lean^liotay qui, en 125^, s'avança dans le royaume. Il envoya trois députés au roi pour le sommer de reconnoître iMengho pour son souverain, et de lui payer le tribut qu'il payoit aux Chinois. Uinvasion des Tartares répandit partout la consternation. Les Tunquinois parurent cependant résolus à se bien défendre ; mais leur armée fut défaite. Le général tartare entra dans la ville royale qu'il trouva abandonnée , le roi Tchinge-king s'étant retiré dans une île pour se
ÉCRITES DU TUKQUIÎÎ. 3^5
mettre en sûreté. Ce prince avoit juste raison de craindre, car il avoit traité avec cruauté les trois députés mongous ; il les avoit fait arrêter et lier si fortement avec des pièces de bambou, qu'elles étoient profondément entrées dans les chairs. Le général tartare n'apprit cette barbarie que lorsqu'il fut maître de la capitale. Il délivra ces malheureux-, mais au moment qu'on les délioit, un d'entre eux expira de douleur. Alors le général, outré de colère, fit passer au ni de l'épée tous les habitans, et ruina la ville de fond en comble. Jl employa neuf jours à cette terrible exécution, après lesquels la crainte des chaleurs et des maladies l'engagea à décamper; mais, avant de quitter le Tunquin , il lit une nouvelle tentative auprès du roi : il crut qu'après l'éclatante vengeance qu'il venoit d'exercer, de nouveaux députés seroicnt autrement reçus 5 il en fit partir deux avec ordre de sommer une seconde fois le prince de se soumettre aux Mongous. Mais le roi, irrité de la destruction de sa capitale, fit garrotter les deux députés et les renvoya ainsi au général tartare. Comprenant ensuite que sa conduite rendroit ses ennemis irréconciliables, et que ses étals seroient ravagés, il prit le parti de céder sa couronne à son fils. Le nouveau roi s'empressa de réparer les torts de son père : il envoya des présens au général, et sa soumission et son tribut à l'empereur Meng-ko -, mais, pour conserver la paix avec les deux cours , il envoya aussi un pareil tribut à l'empereur chinois.
Meng-ko mourut, et Koublay son frère lui succéda. Celui-ci confirma Tchin -koaug-piug roi , avec obligation de lui payer tribut de trois ans en trois ans. Il détermina même que ce tribut consisteroit en or, argent, pierres précieuses, remèdes, ivoire, cornes de rhinocéros. De plus, il demanda qu'on envoyât à sa cour d habiles médecins, de bons astronomes ou astrologues, des gens savans dans les livres chinois, et une carte du royaume. Koublay
3j6 LETTRES ÉDIFIANTES
vouloit aussi qu'un seigneur mongou résidât à la cour du Tunquin en qualité de commissaire impérial, avec un sceau pour les grandes affaires. Ces diverses demandes jetèrent le roi dans l'embarras. Espérant les éluder, il envoya de nouveaux présens à l'empereur, et lui répondit qu'il acceptoit le commissaire. Comme les députés de Koublay avoient proposé au roi daller en personne rendre hommage à l'empereur, il exposa les raisons qui l'en empêchoient; mais, à cette occasion, il lui arriva de traiter les envoyés impériaux avec trop de hauteur. Koublay déclara que le roi , pour être exempt du voyage , devoit donner une certaine quantité d'or. Tchin-koang-ping se vit donc obligé de faire des excuses et de payer.
Ce prince mourut en 1277. Son fils Tchin-ge -hyven lui succéda -, mais , ayant pris possession de ses états sans avoir eu l'agrément de l'empereur , on le somma de satisfaire à toutes les demandes qui avoient été faites à son prédécesseur. Tchin-ge -hyven plia en apparence, bien résolu, quand l'occasion se présenteroit, de rendre à l'empereur tous les désagrémens qu'il en recevoit } et c'est en effet ce qu'il ne manqua pas de faire. Koublay étoit en guerre avec la Cochinchine. Il demanda au roi du Tunquin passage par ses états pour une de ses armées , commandée par son fils Tohoan. Celui-ci, arrivé sur les frontières du Tunquin, renouvela au roi la demande du passage pour ses troupes. Il s'aperçut bientôt que les ré~ ponses du roi étoient équivoques. Ce prince représentoit à Tohoan les difficultés de son entreprise , et sous divers prétextes éludoit toutes ses demandes. Le général chinois comprit aisément que tant d'excuses artificieuses n'étoient qu'un honnête refus. Il résolut donc dépasser par force et dissipa les troupes tunquinoises. Mais bientôt il trouva une armée tunquinoise rangée en bataille. Le combat fut sanglant, et les Tunquinois furent entièrement défaits
ÉCRITES DU TURQUIE, i'j']
Mais le roi vaincu reparut peu après avec une nouvelle armée, dont l'attaque fut si vive et si bien conduite, que les Tartares , malgré leur bravoure et leur résistance , furent battus et obligés de se retirer. Koublay donna promptement ses ordres pour réparer une si grande perte, et rétablir la gloire de ses armes. Il fit attaquer le Tunquin par terre et par mer. Le roi s'y attendoit. Il se disposa , de son côté , à parer les coups qu'on alloit lui porter, et à bien recevoir l'ennemi. Tohoan, à la tète d'une bonne armée, rentra dans le Tunquin, et la flotte impériale débarqua beaucoup de troupes chinoises et tartares. Cette fois les Mongous furent vainqueurs: ils firent un horrible carnage des Tunquinois ; ils prirent et pillèrent la capitale et la plupart des autres villes , et firent un butin inestimable j mais ces revers ne déconcertèrent point le roi. Tohoan ignoroit encore où son ennemi s'étoit réfugié, et croyoit tout le pays soumis et tranquille, lorsqu'il apprit que Tchin-ge-hyvcn entroit en campagne avec une troisième armée, grossie par les troupes des montagnes, où le roi avoit, à l'insu des Tartares, de grands magasins d'armes et de toutes sortes de provisions. Dans cette conjoncture , Tohoan voulut joindre la ruse à la force. Il envoya des officiers à Tohoan l'assurer que c'étoit sincèrement qu'il vouloit enfin obéir aux volontés de l'empereur. Tohoan et ses généraux souflroient beaucoup des chaleurs du pays, insupportables pour des Tartares du nord, et ils souhaitoient tous passionnément la fin de la guerre. Ils crurent sincères les dispositions du roi , et attendirent sans assez de précaution l'effet de ses promesses. Mais ils apprirent bientôt que le prince avoit près de trois cent mille hommes armés sur divers points, et qu'il s'étoit rendu maître des défilés. Les peuples prenoient partout les armes et faisoient main basse sur les Tartares dispersés. Alors Tohoan, de lavis de ses généraux , prît le parti de se retirer.
3j8 LETTRES ÉDIFIANTES
Son armée, harcelée par les Tunquinois, dont les flèches étoient empoisonnées, perdit beaucoup de monde. Cependant les Tartares , quoique blessés ou malades, ou fatigués et vivement poursuivis, combattirent vaillamment. Tchinge-hyven, tout vainqueur qu'il étoit, envoya des députés au prince Tohoan pour lui faire des excuses de tout ce qui s'étoit passé 5 il s avoua coupable 5 il offrit une statue d'or pour tribut, et déclara qu'il reconnoissoit l'empereur pour son souverain: il traita bien les malades mongous , et renvoya les prisonniers avec leurs équipages et leurs armes. Malgré ces actes de soumission, l'empereur Koublay s'en prit à son fils Tohoan du désastre de son armée, et l'exila pour toujours de la cour. De leur côté, les grands représentoient à l'empereur les malheurs causés par tant de guerres, et l'exhortoient à la paix.
Cependant celui qui occupoit le trône du Tunquin depuis plus de vingt ans, et qui s'y étoit si fort distingué, le roi Tchin-ge-hyven , mourut. Son fils Tchin-getsin , qui lui succéda , envoya sur-le-champ des ambassadeurs à Koublay , lui paya tribut et fit tous ses efforts pour obtenir de lui l'investiture } mais on exigeoit qu'il vînt à la cour de l'empereur pour rendre hommage. D'abord il y consentit ; ensuite , sous divers prétextes , il s'excusa. A de nouvelles instances , il opposoit de nouvelles excuses. Enfin l'empereur, dont le cœur étoit aigri , et qui conservoit un vif ressentiment de la retraite àv son armée , résolut de se venger. Il ordonna d'équiper une flotte , et de faire marcher une grande armée. Mais tous ces préparatifs devinrent inutiles par sa mort , arrivée le a3 février iac)4' Timour , son petit-fils, reconnu empereur , fit suspendre les arméniens contre le Tunquin , déclara qu'il oublioit tout ce qui s'étoit passé , reçut les ambassadeurs et le tribut de Tehin -ge- tsun , elle reconnut roi , tributaire de l'empire. Depuis luis et pendant
ÉCRITES DU Tr/NQUIN. 3^9
long-temps , les empereurs lartares vécurent en paix avec les rois du Tunquin.
L'année i368 fut la première du règne de Hongou , fondateur de la dynastie chinoise Tay-ming. Tchin-getouej , alors roi du Tunquin , en reçut la patente impériale, qui fut accompagnée de présens considérables. L'empereur lui envoya en outre l'astronomie chinoise , corrigée et publiée par le tribunal d'astronomie. Le roi Tchin-ge-touey étant mort, Tchin -ge- tien , son neveu, lui succéda ; il fit notifier à la cour impériale la mort du roi son oncle. L'empereur lui adressa des complimens de condoléance , envoya des grands seigneurs de sa cour pour faire les cérémonies chinoises au roi défunt , et y ajouta de magnifiques présens. Ayant ensuite appris que les rois de Cochinchine et de Tunquin se préparoient à se faire la guerre, il les exhorta à mettre bas les armes , et ces princes suivirent son conseil, ou, selon l'expressiou de L'histoire chinoise, obéirent aux ordres de l'empereur , qui leur ordonnoit de vivre en paix. En i3^5 , Tchin-gekien périt par la perfidie de Tchin-chou- min g , son oncle. Ce prince ambitieux fit entendre à l'empereur que le roi étoit mort de maladie. L'empereur le crut , et envoya au Tunquin faire les cérémonies accoutumées , ordonnant aux peuples de porter le deuil du feu roi. 11 permit en même temps à Tchin-chou -ming de gouverner le royaume, mais sans lui donner le titre de roi. Alors ce prince, se voyant trompé dans son ambition, prétexta sa vieillesse , et pria l'empereur de donner le soin du gouvernement à Tchin - louan , son frère , ce à quoi l'empereur consentit.
Sous le règne de Tchin- ouey , successeur de Tchin-
•ouan , le Tunquin devint la proie d'un fameux usurpa-
'eur, nommé Lykili, ministre d'état. D'abord il déposa
Tchin - ouey , et mit à sa place Chou - ming , frère du roi
38o LETTRES ÉDIFIANTES
détrôné; ensuite il lit mourir secrètement Tchin-ouey, et cependant, sous le nom de ce prince , il envoya le tribut à l'empereur , qui, instruit de l'assassinat , défendit l'entrée de la Chine aux envoyés de Lykili. Mais celui-ci usa de tant d'artifices , qu'il vint à bout de faire accepter ses présens par l'empereur. Bientôt Chou-ming subit le même sort que son frère , et son meurtrier envova à la cour de la Chine annoncer cette mort , et faire savoir que Tchin-ge-koen , fils du feu roi , en occupoit la place. Le malheureux Tchin-ge-koen ne porta pas long-temps la couronne. Lykili la lui ôta avec la vie , et mit sur le trône successivement deux fils de Tchin-ge-koen , qu'il fit aussi mourir l'un après l'autre. Enfin , après s'être ainsi baigné dans le sang de ses rois, il fit égorger tous ceux qu'il put trouver de la famille royale Tchin , et les principaux de toutes les familles considérables attachés à celte maison. Le seul prince du sang qui restoit encore, Tchin - lien -ping , trouva le moyen de se réfugier au pays de Laos. Quelques seigneurs , ses alliés , se cachèrent aussi dans les montagnes. Alors , plus audacieux que jamais , Lykili prit le titre de roi, faisant publier qu il éloit descendant de l'empereur chinois Chun. Il prit encore le titre d'empereur , de père , et fit gouverner le royaume par son fils. En i4o'3 , lenglo étant monté sur le trôno de la Chine , Lykili fit tant par ses créatures , qu'il lui lit croire que la famille Tchin étoit éteinte , et qu'il n'en restoit plus d'héritiers , ce qui lui valut Yinvestiture et la pa^ tente de roi. Mais peu à peu l'empereur entra dans de justes défiances ; et les choses en étoient là , lorsqu'un grand du Tunquin, allié à la famille royale Tchin, eut le bonheur d'arriver à la cour. Il présenta à l'empereur un placet , où il exposa avec énergie le détail des crimes deLvkili et de son fils , et de la manière odieuse et cruelle dont ils avoient usurpé l'autorité royale. En même temps
ÉCRITES DU TUKQL'IN. 38l
le prince Tchin-tien- ping , réfugié au pays de Laos , faisoit tenir à l'empereur un autre placet, dans lequel il représentent qu'il étoit seul prince de la famille royale \ que tous les autres ayant été mis à mort par les usurpateurs , il supplioit l'empereur dele prendre sous sa puissante protection. L'empereur, également ému de compassion et de colère, jura qu'il ne laisseroit point sans vengeance des crimes si énormes. Il envoya au pays de Laos de l'argent , des habits et des provisions, pour amener à sa cour le prince Tchin-tien -ping. Il y fut traité en roi, et l'empereur lui promit de le mettre incessamment sur le trône de ses maîtres. Quanta Lykili , se vovant découvert, il prit le parti de témoigner du repentir, et promit de reconnoître Tchin - tien - ping pour son roi, et de le faire installer. L'empereur parut croire qu'il parloit enfin sincèrement} il lui donna même un titre honorable, et des terres dans le Tunquin , pour y vivre avec distinction. Alors le prince Tchin-tien- ping, comblé d'honneurs et de présens, partit de la cour. Le général Hoan-tchong , à la tête d'une petite armée de 5,ooo hommes , le reçut sur la frontière , et le prince avec celte escorte entra dans son royaume. Dès que Lykili eut appris son arrivée, il envoya par divers chemins un grand nombre de troupes , au milieu desquelles Hoan-tchong, qui s'avançoit dans la plus grande sécurité, se vit tout à coup enveloppé. A peine eut-il le temps de se reconnoitre: le prince Tchin-tien -ping fut tué , l'escorte battue et obligée de rebrousser chemin ; et, quoique le général chinois combattit avec beaucoup de courage et d'intelligence, il fallut céder au grand nombre et se retirer.
L'empereur , à cette nouvelle , fît assembler une armée formidable et mit Tchang- pou à sa tète comme généralissime. Entré dans le Tunquin avec toute son armée, ce général habile oilrit des sacrifices aux espiits des mon-
382 LETTUKS ÉDIFIANTES
tagnes , des fleuves et des forêts. Il fit publier à haute voix la liste des crimes de LyJdli et de son fils , et proclama qu'il venoit placer sur le trône quelqu'un de la famille royale de Tchin. Ensuite il pénétra dans le cœur du royaume. De son côté, Lykili et son fils avoient formé près de ïiinirhoa-fou des retranchemens qu'ils jugeoient d'autant pins imprenables, que pour y arriver il y avoit à passer une gorge de montagnes facile à défendre. Mais Tchangpou pénétra cette gorge et attaqua les retranchemens de Hing-hoa-fou avec tant de vigueur, qu'il les força et se rendit maître de la ville. Bientôt il arriva à la vue de la capitale du Tunquin qu'il trouva abandonnée. Presque toutes les autres villes se soumirent d'elles-mêmes , et Ton força celles qui voulurent faire résistance. Cependant les Lykili reparurent en campagne -, il y eut une première bataille qu'ils perdirent. Trois mois après, ils parurent de nouveau «à la tète d'une nouvelle armée. Les généraux chinois leur livrèrent une seconde bataille qui fut décisive. Les rebelles furent entièrement défaits et prirent la faite. On poursuivit les deux Lykili ; tous les deux furent pris le 16 juin i4o" sur la montagne Tinckin où ils s'étoient cachés, et ils furent conduits à la cour impériale. La prise de ces deux chefs des rebelles mit fin à la guerre , et tout le royaume fut soumis.
Malgré les plus exactes recherches, on n'avoit trouvé aucun prince de la famille des Tchin. C'est ce qui engagea l'empereur à faire du Tunquin une province chinoise. Il nomma donc un gouverneur général de cette province . un trésorier , un grand juge pour le criminel; des mandarins de divers tribunaux pour les affaires; des gouverneurs des provinces , des villes du premier , second et troisième ordres; des commandans pour les troupes et pour les villes de guerre ; des intendans pour le commerce, les grands chemins, les bàlimens publies et la marine; un
ÉCRITES DU TUNQUIN. 383
tribunal pour les collèges et les écoles; de plus il ordonna de faire un choix d'habiles ouvriers, de bons astronomes, de bons médecins, de gens lettrés, de personnes savantes dans l'art militaire , dans l'histoire et dans la marine , de jeunes gens forts et de bonne mine, pour être formés aux sciences ou à la guerre. Cet ordre particulier fut bientôt exécuté, et Tchatig-pou fit partir pour la cour de la Chine neuf mille Tunquinois qu'il crut tels que l'empereur les souhaitoit. L'empereur, prince sage et bienfaisant, pourvut libéralement «à la subsistance des veuves, des orphelins et des pauvres. Il établit des hôpitaux , fit réparer >'t embellir les sépultures des princes de la famille royale TcJiïil, accorda de grandes largesses aux soldats , aux veuves et aux parens de ceux qui étoient morts à la guerre; il fit dédommager les familles que Lykili avoit ruinées injustement, laissa dans les emplois ceux qui n'éloient pas suspects , et beaucoup de Tunquinois en obtinrent dans les armées ou dans les tribunaux ; il fit rechercher avec soin les personnes habiles et de probité , qui , se trouvant sans protecteurs, s'étoient retirées dans les montagnes et dans des lieux déserts -, enfin il n'omit rien de ce qui pouvoit faire aimer sa nouvelle domination.
Tout étant ainsi réglé, les généraux ramenèrent à la Chine les meilleures troupes; ce fut une faute : on compta un peu trop sur la fidélité des soldats, des officiers et des mandarins tunquinois qui s'étoient soumis. En effet , il vint à plusieurs d'entre eux la pensée de se soustraire à la domination chinoise; il s'éleva des chefs de parti, et il parut de tous côtés de petits corps d'armée. Ils s'emparèrent d'une bonne partie des places maritimes, et devinrent maîtres de la navigation sur les rivières. Les rebelles firent d'abord des pertes ; mais les Chinois en firent de plus grandes , et ils avoient bien de la peine à se maintenir dans la ville capitale et dans les autres places importantes.
L'empereur renvoya promptement dans le Tunquin Tchang-pou avec une bonne armée. Dans cette nouvelle guerre, il eut à surmonter beaucoup plus de difficultés que dans la précédente. Après avoir pris et mis à mort plusieurs chefs de parti , il paroissoit de nouveaux rebelles, qui, sous main, étoient soutenus par le prince du pays de Zoos, et par les peuples à demi sauvages qui habitoientles montagnes. Le principal chef des rebelles s'appeloit Tching-ki-kouang. Celui-là a voit été secouru en argent et en éléphans par le roi de la Cochinchine ; mais la valeur et l'habileté des généraux chinois avoient détruit toutes se» ressources. Réduit à la dernière extrémité, il fuyoitvers le pays des Laos \ Tchang-pou le poursuivit , et fît savoir au prince de Laos qu'il entreroit dans ses états avec l'armée chinoise s'il continuoità protéger Tchin-ki-kouang. Ce prince connoissoit trop le général pour douter de l'exécution de sa menace \ il abandonna à son sort le malheureux Tchin-ki-kouang. Celui-ci, trompé dans ses espérances , et ne trouvant pas dans Laos l'appui dont il s'étoit flatté, chercha une autre retraite , mais inutilement. Il fut pris avec quelques autres chefs des rebelles , le 3o mars i4I4- L'empereur, persuadé que la révolte étoit finie , rappela près de lui Tchang-pou; et Lypin, officier de réputation , fut nommé général en chef dans le Tunquin. On croyoit ce royaume soumis , et il ne l'étoit pas ; les peuples sentent qu'un pays est avili et dégradé lorsque , de royaume qu'il étoit , il devient province dune puissance étrangère. Tels étoient les sentimens des Tunquinois dans l'état de dépendance où ils setrouvoientréduits. Aussi, dès que les généraux chinois furent retournés à la Chine , la révolte recommença , et continua avec assez de succès pour ne finir que par le rétablissementdela royauté. Un mandarin de guerre , habile dans les livres chinois, bon officier, nommé LyU , fut la cause de ce nouveau
ÉCRITES DU TONQUlSf. 385
soulèvement. Il se donna le titre de prince, et à son frère le titre de général. Ces deux hommes se saisirent de plusieurs villes , et massacrèrent les soldats chinois. Le général Lypin prit et fît mourir un grand nombre de rebelles ; mais leur chef se réfugia au pavs de Laos, pour rentrer ensuite dans le Tunquin quand l'occasion s'en présenteroit. Lypin étant mort, Tchi fut mis à sa place. Ce nouveau général en vint aux mains avec Lyli , dont l'armée fut taillée en pièces. Dans ce même temps , l'empereur Yonglo mourut en Tartarie l'an 1 4^4* Suensong, son petit-fils, lui succéda , et Lyli s'appliqua à se le rendre propice. Avant sa révolte, il avoit contracté des liaisons étroites avec les principaux officiers chinois, et depuis il n'a voit pas tout-à-fait interrompu ce commerce. Il en amusoil plusieurs par des promesses de se soumettre ; il s'étoit d'ailleurs aperçu que les mandarins chinois étoient las de la guerre dans un pays dont le climat occasionoit des maladies continuelles aux troupes, et qu'ils pensoient à proposer à l'empereur d'abandonner le Tunquin. Il savoit de plus que Oiumg-Tong étoit très -porté à donner ce conseil à son maître. Il prit donc le parti de négocier secrètement avec lui. Pendant cette négociation clandestine , Lyli eut de grands avantages , et faillit se rendre maître de la capitale du royaume. Ouang-tong, qui étoit redevenu généralissime, survint et battit son armée. Lyli parut alors saisi de crainte; mais Ouang-tong ne le poursuivit pas, et refusa de se donner à cet égard aucun mouvement. Lyli, informé de la désunion que cette inaction mettoit entre les généraux chinois , en profita habilement. Il poussa si loin ses négociations avec Ouangtong , qu'ils se promirent de s'accorder ensemble, et en firent serment : en conséquence, plusieurs postes importans , occupés par les Chinois , furent pris faute de secours. Ln autre artifice de Lyli , fut de faire croire à 5. 25
TempereuT qu'un certain Tchhi-hao, qu'il avoit près de lui , étoit de la famille royale Tchin -, on ajouta munie qu'on l'avoit vérifié , et que rien n'étoit plus constant que cette descendance. L'empereur, qui cherclioit unprélexte pour finir une guerre onéreuse, fit sur-le-champ proclamer Tchin -hao roi de Tunquin -, Y amnistie fut accordée à Lyli , et tous les Chinois eurent ordre de sortir du royaume. Tchin-hao, qui n'étoit roi que de nom, mourut sans postérité l'an 1428 , et ainsi Lyli se trouva maître absolu du royaume.
L'empereur, après itu'oii l'eut assuré que la famille Tchin étoit entièrement éteinte , déclara Lyli gouverneur héréditaire du Tunquin , et reçut honorablement ses députés, ses présens, et un acte solennel par lequel il se reconnoissoit tributaire et vassal de 1 empereur. Lyli prit le titre de Ty, qui signifie maître souverain, et que les Chinois ne donnent qu'à l'empereur, n'osant pas s'en servir pour désigner les rois des pays étrangers ; il mourut l'an i4^3, après avoir fait fleurir dans son pays les sciences chinoises. Il eut pour successeur son fils Lylin, que l'empereur déclara roi. Celui-ci mourut en i442- Après lui, son fils Lysun hérita du trône , et reçut aussi l'investiture. Ce prince déclara la guerre à la Cochinchine , et dans différentes courses fit esclaves 33, 000 Cochinchinois. Il veut ensuite un combat très- vif, où Mahopenkai, roi de la Cochinchine, eut le malheur d'être fait prisonnier, malheur qui ne finit qu'avec sa vie. L'an 1439 , Lysun, plus malheureux encore que son prisonnier, périt par la perfidie de Ly-hong, son frère, qui se fit ensuite déclarer roi. Mais neuf mois après l'usurpateur fut déposé , et Lyhao, autre frère du roi défunt , prit sa place et reçut de l'empereur la patente de roi. Ce prince a été un roi guerrier, ambitieux et redoutable à ses voisins. En 1 47 1 , il fit prisonnier le roi de la Cochinchine, et ajouta ce royaume
ÉCRITES DU TUKQCIN. 38^
à ses états. Il ne se contenta pas de cette conquête. A la tète <le 80,000 Ames, il entra danslepays de Laos qu'il ravagea , pt dont il fit mourir le prince. Il altaqua ensuite le souverain de Pape; mais celui-ci se mit en marche avec beaucoup de troupes et coupa le retour à l'armée tunquinoise. Lvliao fut donc obligé de reprendre à la hâte le chemin de Tunquin ; mais il resta en possession de la Cochinchine , où sa puissance prit de nouveaux accroisscmens. Il mourut en 1 497 » laissanl les deux couronnes à son fils Hoej , qui les légua également à Lj-kien.
Après Ly-kien, Ljli, second du nom, régna. Mais ce prince confia le gouvernement de ses états a des seigneurs de la famille de sa mère, gens avides et cruels, qui firent mourir plusieurs princes de la famille royale ., qui attentèrent à la vie du roi, et qui l'obligèrent à se donner la mort. C'est sous le règne de ce prince qu'il faut placer le rétablissement du trône de Cochinchine , au profit du vice -roi ou régent que lui avoit donné la cour du Tunquin. Quant à ce royaume, un grand seigneur, nommé Ly-koang, vint à bout de chasser les mauvais ministres de Lyli, et de les faire périr tous. Il mit ensuite sur le trône Lytcheou , prince peu habile, qui gouverna si mal, qu'il donna occasion à des troubles, qu'excita contre lui un certain Tchinkao. Ce rebelle, qui se disoit issu de la famille royale Tchin , secondé de ses deux fils , souleva les peuples, fit assassiner le roi Lytcheou, et usurpa l'autorité royale. Un autre rebelle , nommé Moteng-jroiig, attaqua Tchinkao, le défit et le tua. Ensuite il fit reconnoître pour roi le prince Lyhoej , neveu du roi Lytcheou. Ce nouveau roi, trop reconnoissant, donna à Moteng-yong toute autorité pour gouverner, et le lit généralissime, élévation excessive qui fit naître en lui la pensée d'être seul le maître. Il prit le titre de prince , et se mit en mesure de faire mourir le roi Lvhoev. Mais la
princesse, mère du foible monarque , instruite du complot, se réfugia , avec son fils et quelques grands de confiance, à Tsing-hoa-fou. Ils se fortifièrent dans la partie occidentale , tandis que Moteng -yong gouvernoit la partie orientale. On peut aisément imaginer quelle confusion tous ces mouvemens causèrent dans le royaume. L'année i53o fut la dernière de la vie du roi Lyhoey.
Son frère Lyning lui succéda. Ce prince envoya des députés à la cour de là Chine; mais Moteng-yong, qui entretenoit des espions sur la frontière, les fit arrêter-, quelques-uns même perdirent la vie. Cependant un d'eux , qui s'étoit échappé, arriva à la cour. L'empereur apprit les événemens du Tunquin , et fut d'abord porté à favoriser Lyning. Il envoya des grands s'informer de la vraie cause des troubles, et ordonna à ses généraux de rassembler des troupes. Mais, de son côté, Moteng-yong ne rcstoil pas dans l'inaction. Il envoya aussi des députés à l'empereur 5 paraissant disposé à obéir sans délai à ses ordres, il n'épargna rien pour avoir des protecteurs, et en effet il en eut de si puissans , qu'ils déterminèrent l'empereur à faire examiner l'affaire et à le traiter avec douceur. Des commissaires chinois s'étant rendus sur la frontière du Tunquin , Moteng-yong leur envoya par un de ses fils, avec (\i de ses principaux mandarins, l'acte par lequel lui et son fils se soumettoient aux ordres de l'empereur, et se déclaroient ses fidèles sujets. Les commissaires lurent à haute voix le rescrit de sa majesté qui leur accordoit l'amnistie et le pouvoir de conserver les états qu'ils possédoient actuellement , à condition de payer de trois en trois ans le tribut déterminé. Le rescrit accordoit en outre à Moteng le titre de seigneur héréditaire du Tunquin oriental et un sceau d'argent; le titre de prince héréditaire du Tunquin occidental fut donné au prince Lyning, et dans les deux états on eut ordre de suivre le calendrier de la cour. En-
ÉCRITES DU TUNQUIN. 38g
suite on renvoya le fils de Moteng-yong et les 4a mandarins <jui avoient écouté à genoux les ordres de l'empereui'i et comme Lyning n'étoit pas accusé de révolte ou de désobéissance, on le dispensa de venir ou d'envoyer des députés au tribunal des commissaires, et Ion se contenta de lui faire savoir ce que l'empereur avoitfait pour finir les troubles du pays, et pour éviter les maux que le Tuuquin auroit soufferts par l'entrée d'une armée impériale dans ce royaume.
Moleng-yong mourut en i5/J2. Son héritier Mo-fangyong étoit mort avant lui, et avoit laissé un fils nommé Souhay, qui eut la patente impériale de gouverneur et de seigneur héréditaire. Mais la division se mit dans la famille de Mo. Ses états, partagés entre plusieurs chefs , se firent une guerre si vive, qu'ils s'affoiblirent mutuellement, et qu'en ib'jy celte famille se trouva entièrement déchue de sa puissance et de sou autorité. La famille de Lj sut profiter de ces divisions. Lyouey-tan , sou chef, attaqua le plus puissant seigneur de Mo, le vainquit , et reprit la capitale du Tuuquin et bientôt après tout le royaume ; il paya tribut à l'empereur, offrit une statue d'or et eut la patente de gouverneur héréditaire, mais non pas celle de roi. Les seigneurs Mo eherchèrent une retraite sur les frontières chinoises, conservant à la cour de l'empereur le même rang que la famille Ly. Dans la suite plusieurs d'entre eux, qui s'étoient cantonnés dans des montagnes , firent, à la tète dune troupe de brigands , beaucoup de ravages dans le Tunquin. 3fo-hiiig, chef de leur famille, ne se borna point à une guerre de cette nature ; il prit les armes contre le roi Lyouey-ki. Celui-ci alla à sa rencontre, le défit, tua son fils aine dans le combat, et fit prisonniers sa femme , ses concubines et sou troisième fils ; de sorte que Mo-king, avec son second fils , put à peine regagner les montagnes , où il resta sous la protection de
3gO LETTRES ÉDIFIANTES
l'empereur. Cependant c'est à la famille Ly que resta le Tunquin • En 1 66 1 , le vice - roi de la province de Kouangsi assura la cour de Pékin que Lyouey-ki , chef et héritier de cette famille, secomportoit en fidèle sujet de l'empire-, et le tribunal des rites représenta à l'empereur Kang-hi que la famille de Ly étoit digne de recevoir de S. M. de grands honneurs et de grands privilèges. En i683, l'empereur envoya un grand à la cour du Tunquin avec un diplôme qui déclaroit roi le prince Lyouej-tching. A ce diplôme, l'empereur ajouta des caractères chinois , écrits de sa main , à la louange du prince. En iya5 , l'empereur Yong-tchiug, fils de Kang-hi, écrivit quatre caractères chinois à la louange du roi Lyouey-tao, qui avoit demandé l'investiture et payé tribut. Sous l'empereur Kieng -long , la famille Ly vécut aussi en bonne intelligence avec la cour de Pékin ; mais des troubles affreux, survenus dans les dernières années du i8me siècle, ont fait disparoître la famille Ly. Le Tunquin, qui avoit long -temps exercé un droit de suzeraineté sur la Cochinchine, est devenu la conquête des Cochinchinois. Dans le tableau historique que nous donnerons de la Cochinchine , on trouvera quelques - unes des circonstances de cette révolution.
u\tHU\\vmim\M\vvmu\u\\\uituuvm»uiu\ui\vAunmvuviu»\iiuu\
LETTRES (extraits de trois) DU PÈRE LE ROYER.
PREMIÈRE LETTRE. Du Io juin 1700.
Le Tunquin a été long- temps une de nos plus florissantes missions de l'Orient. Les PP. Alexandre de Rhodes et Antoine Marques } de notre compagnie , furent les premiers qui la fondèrent en 1627 •, en moins de trois ans ils baptisèrent près de six mille personnes. Trois bonzes , qui avoient beaucoup de crédit parmi ces peuples, furent
ÉCRITES DU TU3QUIN. 3c) 1
de ce nombre ; ils devinrent trois excellons catéchistes , (|iii rendirent des services infinis dans la prédication de l'Evangile. Mais les prêtres des idoles, alarmés de voir que leurs disciples embrassoient comme à l'envi la religion chrétienne, firent tous leurs efforts pour la décréditer, et pour rendre les missionnaires suspects au roi. Us y réussirent, on ne sait pas comment 5 mais enfin les pères furent chassés du royaume, après y avoir demeuré trois ans. Les trois bonzes convertis eurent soin de la nouvelle chrétienté , et ils la cultivèrent avec tant de zèle , que les pères étant revenus l'année suivante au Tunquin , ils trouvèrent leur troupeau augmente de quatre mille néophytes. Dieu ne permit pas que l'éloignement des missionnaires durât plus long-temps. Le roi, qui reconnut presque d'abordl'imposture des prêtres des idoles, vit revenir le P. Alexandre de Rhodes et ses compagnons avec plaisir, et leur accorda la permission de prêcher l'Evangile dans tous ses états. Ils la lisent avec un si grand succès, qu'on compta dans le Tunquin jusqu'à deux cent mille chrétiens. Alors les grands du royaume se plaignirent au roi des progrès que f;iisoit la nouvelle religion, et lui remontrèrent avec tant de force les maux inévitables qu'ils prévoyoient de l'établissement des étrangers dans le royaume, que l'on proscrivit le christianisme, et que l'on chassa les missionnaires une seconde fois. Depuis ce temps on a persécuté les chrétiens , et les prédicateurs de l'Evangile ont été obligés de se tenir cachés: cependant le nombre des néophytes n'a pas diminué. '
Les peuples du Tunquin ont de l'esprit, de la politesse et de la docilité. Ils ont peu d'attachement pour leurs pagodes , et moins encore d'estime pour leurs prêtres. Leurs mœurs sont d'ailleurs assez innocentes , et ils ne commissent point les vices grossiers auxquels les autres nations de l'Orient se livrent avec fureur. Il n'y a parmi eux que
39'i LETTRES ÉDIFIANTES
la pluralité des femmes , le droit de répudiation, et la barbare coutume de faire des eunuques, qui soient des obstacles à l'établissement de la religion chrétienne. La pluralité des femmes et la coutume de faire des eunuques ne regardent guère que les personnes de qualité ; mais le droit de répudier sa femme et d'en prendre une autre , quand on n'en a pas d'enfans ou qu'on la trouve d'une humeur fâcheuse , est un usage établi même parmi le peuple. Cependant la religion ne laisse pas d'être trèsflorissante. La plupart des grands l'estiment, et plusieurs l'embrasseroient si la crainte de perdre leurs charges et leurs biens ne les retenoit. On trouve dans les campagnes, et au milieu des bois, des bourgades qui sont toutes chrétiennes; si la persécution venoit à cesser tout-àfait, et s'il venoit ici autant de missionnaires qu'il seroit nécessaire pour la grandeur de l'ouvrage, le christianisme seroit en peu d'années la religion dominante.
En 1696, il s'éleva une nouvelle persécution contre les chrétiens. Le roi fît un édit par lequel il défendoit à ses sujets d'embrasser la religion des Portugais ( c'est le nom qu'on donne au Tunquin à la religion chrétienne ) , et ordonna à tous ceux qui en faisoient profession de ne plus s'assembler pour prier, et de ne plus porter d'images ni de médailles. Il voulut aussi qu'on arrêtât les étrangers partout où l'on pourroit les trouver. Le chef de nos catéchistes fut emprisonné et chargé de fers; les PP. Vidal et Séguéyra, auxquels le roi avoit donné une permission particulière de demeurer dans le Tunquin , eurent ordre, comme tous les autres , d'en sortir incessamment ; ils furent même traités avec plus de rigueur. Ledit du roi alarma d'abord tous les chrétiens , et jeta les missionnaires dans une terrible consternation; ils ne trouvoicnt personne qui osât les recevoir. On abattit presque toutes les églises et les maisons des catéchistes dans la province du
ÉCRITES DU TCNQt'lN'. 3()3
nord , et Ton maltraita même les chrétiens en quelques endroits ; mais daus la plupart des autres provinces les gouverneurs furent beaucoup plus modérés: ils se contentèrent d'envoyer ledit du roi aux chefs des villages , a6n que les chrétiens se tinssent sur leurs gardes, et qu'ils n'irritassent pas le prince par une conduite d'éclat contraire à ses intentions. On assure même que celui de la province de Nheari, où il y a beaucoup de chrétiens, a osé représenter au roi que depuis long- temps qu'il connoissoit les chrétiens, jamais il n'avoit rien remarqué en eux qui fût contraire à son service; quil avoit dans ses troupes plus de trois mille soldats qui faisoient profession de cette religion: qu'il n'en connoissoit point de plus braves ni de plus affectionnés à sa personne. On dit que le roi lui répondit simplement qu'il ne pouvoit pas révoquer l'édit qu'il avoit porté , mais que c'étoit aux gouverneurs à voir ce qui convenoit au bien de l'état, et à en user dans les rencontres particulières selon qu'ils le jugeroient à propos. Ainsi cette persécution n'a pas eu les suites fâcheuses qu'on avoit sujet d'appréhender.
SECONDE LETTRE. Du i5 décembre 1707.
En i jo5 , un apostat a présenté une requête au roi contre les missionnaires dans laquelle il faisoit de moi une mention expresse , y marquant le temps de mon entrée dans le pays , les provinces que j'avois parcourues , et celles que je parcourois actuellement. Cette affaire se termina en 1^06 par une sentence qui a coûté quelque argent aux évèques , aux missionnaires et à quelques \illages accusés de les avoir reçus. L'apostat n'avoit point parlé du lieu de ma retraite , qu'il n'avoit pu découvrir ; il est vrai que depuis quatre ou cinq ans je n'ai point de demeure fixe, passant tout mon temps dans mon bateau à parcourir mon district qui est fort étendu. Maintenant
3q4 LETTRES ÉDIFIANTES
tout est assez paisible. Il n'y a eu depuis peu que quelques accusations intentées contre des villages chrétiens d'une province dont le gouverneur, tout récemment nommé , écoute volontiers les dénonciations parce qu'elles lui procurent de l'argent moyennant des amendes : il ne contraint personne de renoncer au christianisme ni d'adorer les idoles-, il ordonne seulement de tenir les assemblées plus secrètes, et de cacher avec plus de soin les marques extérieures de religion. Ces amendes , qu'on impose dans d'antres provinces encore, ne laissent pas d'être un grand obstacle à la propagation de l'Évangile. De pauvres gens s'exposent difficilement à être long-temps en prison; car on les y retient jusqu'à ce qu'ils aient pavé et l'amende et les autres frais de justice*, et quand ils sont insolvables , ils y languissent plusieurs années. Ceci détourne un grand nombre d'idolâtres d'embrasser le christianisme , et fait que plusieurs chrétiens n'osent en faire une profession ouverte.
Au mois de juillet dernier, j'ai couru un nouveau danger. Jallois entrer dans un village où des officiers étoieut alors pour lever le tribut ; averti de cette circonstance , je restai dans mon bateau. Mais un païen, avant reconnu un de mes catéchistes , avertit l'officier du gouverneur qu'il y avoit près du village un missionnaire étranger. L'officier posta des gardes aux environs de mon bateau pour observer mes démarches. Je fus appelé pour donner les sacremens a une personne dangereusement malade, qui étoit dans une barque voisine. J'entrai dans cette barque; mais l'officier, croyant que je voulois m'évader , fit ramer les gens de son bateau pour me joindre. Le maître de la barque que je montois rama aussi de son côté pour me dérober à leur poursuite ; et tandis que l'officier me poursuivoil, les catéchistes eurent le temps de faire avancer mon bateau et de le mettre en lieu de
ÉCRITES DU TUKQUIK. 3c)5
sûreté. Ils confièrent à quelques pêcheurs chrétiens les meubles de ma chapelle et les livres -, après quoi ils se dispersèrent en difterens bateaux de néophytes , pour voir ce que je deviendrois, et les mesures qu'il y auroit à prendre. Cependant l'officier eut bientôt atteint la barque où j'étois. Il me demanda où étoit mon bateau, combien j'a vois de disciples, et où étoient mes meubles et mes livres. Comme je ne lui faisois aucune réponse, une bonne chrétienne prit la parole : « Ne voyez-vous pas, lui dit-elle, que vous perdez votre temps à interroger un pauvre étranger , qui ne sait qu'imparfaitement notre langue , et qui apparemment ne comprend rien à ce que vous lui dites? » L'officier, après quelques discours, alloit me faire passer dans son bateau pour me conduire au gouverneur. Je crus alors devoir parler, et, m'étant approché de lui, je lui dis à l'oreille que j'étois fort pauvre , qu'il ne gagnerait rien à m'arrêter , et que s'il vouloit, sans faire de bruit, recevoir quelque petite somme, les chrétiens ne feroient nulle difficulté de la fournir pour me tirer du mauvais pas où je me trouvois. Il goûta la proposition , et se contenta de huit taëls, qui lui furent livrés sur-lechamp, et que j'ai rendus depuis à ceux qui les avoient avancés , ne voulant être à charge à personne. C'est pour la seconde fois que j'ai été arrêté depuis que je suis au Tunquin. Dieu n'a pas permis qu'il me soit arrivé rien de plus fâcheux.
TROISIÈME LETTRE. De l'année 1714.
Cette chrétienté jouissoit d'une paix profonde; mais un édit du roi, publié en 1712 , Fa mise dans une agita-? tion extrême. Les missionnaires ont été obligés de se tenir cachés, sans pouvoir visiter leurs néophytes. Plusieurs de nos catéchistes furent arrêtés ; ils ont été bàtonnés plusieurs fois, et ils ont reçu de grands coups de massue
3q6 LETTRES EDIFIANTES
sur les genoux 5 ils sont encore en prison , et il y a bien de l'apparence qu'on les y laissera jusqu'à leur mort. On assure que le roi a été engagé à porter cet édit par les pressantes sollicitations de sa mère, qui est dévouée aux pagodes, et d'un mandarin lettré, qui a beaucoup de crédit. Le plus grand éclat qu'ait produit ce nouvel édit, a été la sortie de MM. les évèques ûAuren et de Basilée. Ces messieurs demeuroient ici publiquement en qualité de facteurs de la compagnie du commerce de France. On savoit qu'ils étoient chefs des chrétiens, et l'on n'avoit jamais parlé d'eux dans les édits précédens; mais dans celui-ci on les a désignés nommément , et il y a eu ordre de les faire sortir du royaume sans qu'il leur soit jamais permis d'y rentrer. Ils ont fait de grands présens à des personnes considérables , qui leur promettoient de les servir, mais inutilement. Le gouverneur devoità ces prélats sept cents taëls . qu il leur avoit empruntés dans un besoin. Cette dette, qu'il éloit ravi de ne pas payer, l'aura sans doute porté à exécuter promptement les ordres de la cour. Nous nous persuadions qu'on ne voudroit pas exposer aux tempêtes de la mer M. l'évêque d Auren, qui a plus de 80 ans, et qu'on le laisseroit finir ici tranquillement ses jours-, mais on n'a eu nul égard à son âge. Les prélats ont été embarqués à Ifieu, et de là ils ont dû être conduits à Siam. D après l'édit, les chrétiens qui seront découverts seront condamnés à paver soixante taëls au profit de l'accusateur. Cette récompense rendra les païens très-attentifs à surprendre les chrétiens et les missionnaires. Chacun se cache où il peut. Pour moi , je demeure dans des forêts de mon district avec quelques catéchistes, en attendant un temps plus favorable. Les chrétiens viennent m'y trouver. Comme tous les édits n'ont jamais nommé la loi chrétienne loi du Dieu ou du maître du ciel, mais qu'ils l'ont défendue sous le nom de loi Hoalang, ou lo»
ÉCRITES DU TUNQUIN. 3c)^
portugaise , les mandarins ont fait la distinction de ces deux lois quand ils ont voulu nous favoriser. Ainsi une dame fort riche ayant assemblé plus de deux cents chrétiens pour accompagner le corps de sa mère au lieu de sa sépulture , le chef du village alla aussitôt trouver le gouverneur de la province, et l'accusa de suivre la loi Hvalaug, que le roi venoit de défendre. Cette dame, étant citée au tribunal, répondit qu'on ne prouveroit jamais qu'elle eût suivi d'autre loi que celle du Dieu du ciel. Le gouverneur se contenta de celte réponse, et il fit fustiger 1 accusateur, qui ne pou voit donner aucune preuve qu'elle eût embrassé la loi HoaUuig. Mais la plupart des ministres païens ne reçoivent pas cette distinction , qu'ils regardent comme une subtilité dont on se sert pour éluder ledit du roi. Tel est l'état présent de cette mission affligée.
RELATION (extrait) DE LA PERSÉCUTION DE 1731.
La mission de Tunquin paroissoit assez paisible depuis quelques années; une infinité d'âmes étoient enlevées au démon ; mais cet esprit de ténèbres ne voyoit pas d'un œil tranquille tant de conquêtes arrachées à l'enfer. L'instrument dont il se servit pour troubler le calme fut une chrétienne de K es at , dontla foi étoit altérée par la corruption de son cœur. Le dérèglement de sa vie causoit un énorme scandale. Les avis, les reproches, dont on usa tour à tour pour la faire rentrer dans la voie du salut, furent inutiles. Enfin, ses désordres montèrent à un tel excès, que les chrétiens ne voulurent plus avoir de communication avec elle, et que les missionnaires la privèrent de l'usage des sacremens. Celte malheureuse mit le comble à ses crimes par l'apostasie , et par la résolution qu'elle prit
3o8 lettres édifiantes
de tout entreprendre pour détruire absolument le christianisme. Elle communiqua son dessein à un apostat et à un autre de ses amis infidèle, qui présentèrent une requête au régent contenant plusieurs dénonciations. Le père Bucchajclli, qui résidoit à Kcsat, ayant appris qu'on 'y envoyoit des soldats, en donna avis aux chrétiens ; mais la frayeur ne leur laissa pas la liberté de prendre les mesures convenables. Le père et ses catéchistes n'eurent que le temps de quitter la bourgade ; ils en étoient à peine sortis quand les soldats arrivèrent. Ils allèrent tout saccager dans l'église et dans les maisons des chrétiens. Ils arrêtèrent six néophytes, plus particulièrement dénoncés; ils les conduisirent à la cour, et de là au tribunal. On étala à leurs yeux des chaînes d'une pesanteur énorme , et tous les instrumens des plus cruels supplices. Le mandarin jeta par terre un crucifix, et leur déclara que le seul moyen de sauver leur vie et leur liberté étoit de le fouler aux pieds. Trois néophytes effrayés se rachetèrent par une lâcheté criminelle-, les autres s'offrirent généreusement aux tortures et à la mort. Aussitôt on les enchaîna et on les emprisonna. Les mandarins allèrent faire leur rapport au régent de l'expédition de Kesat, et lui présentèrent tout ce qu'ils y avoient trouvé qui servoit au aille divin. À cette vue, le régent, entrant dans une espèce de rage, ordonna un nouveau pillage de Kesat et la destruction des églises.
Un autre apostat, cherchant à se venger d'un gentil qui favorisoit notre sainte religion, et dont la femme et les enfans étoient chrétiens, dénonça les chrétiens de Koumay, où le père de Chaves faisoit sa résidence. Averti de l'arrivée des soldats, il se sauva. Il étoit à demi nu, sans nulle provision pour subsister, et souvent obligé de s'enfoncer jusqu'au cou dans les rivières ou dans la fange des marais, pour n'être point aperçu des infidèles. Les
ÉCRITES DU TXNQUIJV. 3gr)
soldats entrèrent dans sa maison, et prirent quatre néophytes qui laccompagnoient ordinairement dans ses courses apostoliques, et qui n'avoient pas eu le temps de s'évader. Us v pillèrent tout ce qui n'avoit pu être caché, se saisirent de quelques autres chrétiens, elles conduisirent aux prisons de la cour.
Dans la province de Ngheyein , un chrétien appelé 7'hadcc J7io, poussé d'un zèle indiscret, entra dans la salle de Coiifucius , renversa sa statue et la foula aux pieds. Quelques gentils se jelèrentsurlui, l'accablèrent de •coups, et le traînèrent au tribunal du gouverneur, auquel ils demandèrent justice de l'outrage fait à leur maître. Us accusèrent aussi les chrétiens d'avoir été les instigateurs <le cette action, qui déshonoroit le premier de leurs sages. Le gouverneur fit arrêter ceux qu'on lui déféroit comme coupables, mais il ne punit que légèrement le néophyte, qu'il regarda comme un esprit foible, et relâcha les chrétiens , dont il reconnut l'innocence. Indignés de cette indulgence, les fidèles en portèrent leurs plaintes au régent , qui entra dans ses accès ordinaires de fureur , et ordonna que sans délai on amenât dans les prisons de la cour tous les chrétiens don ton lui avoit donné la liste. L'ordre s'exécuta avec une extrême diligence. En même temps il porta un nouvel édit qui fut comme le signal de la persécution générale. Dans chaque province on renversa les églises 5 les chrétiens eux-mêmes en ruinèrent quelques-unes, pour ne les pas exposer à la profanation des infidèles. Les ministres de l'Evangile fuyoient de tous côtés sans trouver nulle part ni repos ni sûreté. Les néophytes consternés étoient poursuivis, et s'ils échappoient aux recherches des mandarins, ils lomboient entre les mains des soldats et des gentils , qui entroient à main armée dans leurs maisons, et y raettoient tout au pillage. Grand nombre de chrétiens chargés de chaînes étoient envoyés aux prisons de la cour-,
enfin on n épargnent ni la réputation, ni les biens, ni la vie de ceux qui avoient embrassé la foi.
Quelques mois s'étant écoulés, on fît comparoitre les prisonniers devant les juges, qui leur donnèrent le choix ou de la mort, ou de renoncer à leur foi et défouler aux pieds le crucifix. La vue des tortures et des supplices ébranla la constance de quelques-uns 5 mais plusieurs autres considérèrent d'un oeil intrépide ce formidable appareil, et protestèrent qu ils préféreroient toujours leur foi à la conservation d'une vie fragile. Un d'eux se distingua 5 c'étoit un bon vieillard appelé Luc Thu. Lorsqu'on lui demanda de fouler aux pieds l'image du Sauveur, il se prosterna aussitôt devant elle -, il la prit entre les mains , puis la serrant étroitement sur son sein: «Mon Seigneur et mon Dieu, dit- il d'un ton de voix ferme et affectueux, vous qui sondez les cœurs , vous connoissez les sencimens du mien 5 mais ce n'est pas assez, je veux les manifester à ceux qui croient m'épouvanter par leurs menaces : qu'ils sachent donc que ni les plus affreux tourmens ni la mort la plus cruelle ne pourront jamais me séparer de votre amour. » La fermeté de ce vieillard imposa aux mandarins ; ils le renvovèrent en prison sans le questionner davantage. Là il mit par écrit sa profession de foi, qui fut portée au tribunal des mandarins; ils la lurent, et ne purent s'empêcher d'avouer qu'elle ne contenoit rien que de conforme à la droite raison; ils jugèrent même que ce bon vieillard devoit être traité avec moins de rigueur. En effet, sa vertu et son zèle le rendoient respectable jusque dans les fers ; et , quoique accablé du poids de ses infirmités et des incommodités d'une affreuse prison, se soutenant toujours par son courage, il ne cessoit de consoler ses compagnons et d'animer leur ferveur. A l'égard des autres chrétiens , qu'il n'étoit pas à portée d'entretenir, il leur écrivoit des lettres remplies de l'esprit de Dieu , pour les exhorter à
ÉCRITES DU THHQBIN. 4° l
la constance dans les tourmens, et à la persévérance dans la foi.
Le tyran n'étoit quà demi satisfait, parce qu'on n'avoit pu encore se saisir d'aucun missionnaire. Enfin il eut lieu d'être content : le P. Buccharelli et le P. Mes sari furent arrêtés sur les confins delà Chine, et avec eux trois catéchistes et un jeune enfant qui leur servoit de guide; on les traîna à la cour, chargés de fer; et de là dans des prisons séparées, où, entre les durs traitemens qu'ils essuyèrent, on les laissa manquer des choses les plus nécessaires. Ces exécutions tyranniques émurent de compassion jusqu'aux infidèles mêmes. Un président de tribunal, traitant de quelque affaire d'état avec le régent , fit tomber adroitement le discours sur la persécution, et se servant à propos de la liberté qu'il paroissoit lui donner : «Seigneur, lui dit- il, l'édit que V. A. a publié contre la loi chrétienne, apporte un grand préjudice au royaume ; il sert de prétexte aux plus violentes extorsions; les petits comme les grands s'en prévalent pour opprimer un peuple nombreux. Je connois à fond ces chrétiens qu'on vexe d'une manière si étrange ; ce sont des esprits doux , paisibles, ennemis de toute dissension, exacts à payer le tribut: que leur demandez -vous davantage? » Ce raisonnement si plausible ne fit qu'effleurer lesprit du tyran, et il n'y répondit que par un silence affecté. Il eut à essuyer de pareilles remontrances de la part de son gendre, général des troupes. « Je ne puis vous dissimuler, seigneur, lui dit ce mandarin , que tout est en confusion , et qu'on trouve de l'embarras à percevoir les tributs. Des officiers parcourent les maisons comme des furieux et metteut tout au pillage ; la crainte de tomber en des mains si barbares, disperse de tous côtés ce pauvre peuple; vous m'avouerez que c'est un triste spectacle de voir des vieillards, des femmes, des en fans , errer comme des étrangers dans le 5. 26
sein même de leur patrie. Pour se soustraire h une si cruelle oppression, les uns se font des demeures souterraines, où ils s'enterrent tout vivans avec leurs effets ; les autres courent chercher un asile dans le fond des forêts parmi les bêtes sauvages. Des familles entières fugitives , et dépouillées de tout ce quelles possédoient, sont réduites à périr de faim et de misère. Les prisons de la cour et des provinces sont remplies de chrétiens ; ceux qui ont pu échapper aux plus exactes perquisitions, n'osent paroître dans les marchés publics , et le commerce dépérit insensiblement. Ah ! seigneur , laissez attendrir votre cœur à tant de ealamités ! un mot de votre bouche arrêtera le cours de ces injustices, et rétablira le calme dans nos provinces. Apres tout, ces chrétiens qu'on opprime sont irréprochables dans leur conduite -, ils sont fidèles au roi , zélés pour son service, et des plus exacts à fournir aux dépenses de l'état. » Le régent répondit que ce n'étoit pas de son propre mouvement qu'il avoit entrepris d'abolir le christianisme, qu'il y avoit été forcé par les plaintes des tribunaux, et que ces plaintes étoient de nature a ne pouvoir le dispenser d'user de sévérité.]
Il y avoit déjà plus de six mois que les deux pères languissoient dans les fers ; les incommodités du lieu , la disette , et les autres misères inséparables de leurs prisons étoient devenues extrêmes. Les mandarins, qui les appeloient souvent à leur tribunal , où on les traînoit les fers aux pieds parmi les huées de la populace, ne pouvoient ignorer leurs souffrances ; elles étoient peintes sur leur visage hâve et exténué} mais ces juges barbares, qui regardoient les ministres de Jésus- Christ comme des victimes destinées à la mort, se metloient peu en peine de leur procurer du soulagement. Cependant il s'en falloit bien que les forces du corps égalassent leur courage; à la fin ils furent attaqués l'un et l'autre d'une maladie violenie
ÉCRITES DU TUJNQCIN. 4°^'
qui enleva le père Messari, L'heure étoit venue où il plut à Dieu de couronner son invincible paiience , et son zèle infatigable pour la conversion des infidèles. Le régent ordonna que son corps fût porté hors de la ville et enterré avec ses fers 5 quant au P. Bitccharellî , qui alloit aussi succomber, on le tira de sa prison pour le mettre dans une autre moins incommode, et on lit venir un médecin pour le soigner , ou plutôt pour empêcher que la mort ne le dérobât au supplice qui lui étoit préparé.
Enfin , après une année de la plus douloureuse détention , le père et les néophytes piisonniers apprirent que le tribunal venoit de les juger et de les condamner à mort. Le 1 1 octobre fut le jour de leur triomphe; les prisonniers furent conduits dans une place vis-à-vis le palais du tyran. On les rangea sur une même ligne, le P. Buccharelli à la têle-, suivoient les chrétiens, puis des gentils accusés de divers crimes. Un officier de la cour publia à haute voix que S. A. , par un effet de sa haute piété, faisoit grâce à ceux qui, étant fils uniques, pourroient racheter leur vie par une somme d'argent. Puis s'adressant au P. Buccharelli : « Vous, étranger, lui dit-il, parce que vous avez prêché aux peuples la loi chrétienne, qui est proscrite dans ce royaume, S. A. vous condamne à avoir la tête tranchée. » Le père se baissa modestement, et dit d'un air content : «Dieu soit béni.» L'officier dit cependant à Thadée Tho : « Vous êtes condamné au même supplice, parce que vous êtes disciple de cet étranger, et que vous suivez la loi de Jésus- Christ , et de plus, votre tête sera pendant trois jours exposée sur un pieu aux yeux du public. » Il continua de lire à tous les autres leur sentence , qui étoit conçue et motivée delà même manière. Il lut aussi aux gentils leur condamnation , et les différens crimes pour lesquels ils dévoient perdre la vie , et il finit par la lecture de la sentence qui condamnoit plusieurs
i e + s éoiFiAsrsa
\ns à aroir soin des èJépkatis . les nos pet dut ton le I wk . les J.ut un certain nom bit
.niant toujours pour cause de leur condamnation la profession qu'ils t'.usoient du christianisait •••-..•..:. d.tiis les prisons rcux y.:': <\ : ■: ': c :: : c::z:~cï - t'eve. r.ir de l'a '.-cent, et e.:-s: ceux :v.: levoîenl prendre des elee-hams. A l'égard des condamnes à mort, on les condu>: :-.•..-'.;-...:. • a lieu du sa .éloigné/,
grande lieue de b ville; le P. Buccharelli marehoit à h n :e de ? es ree-e'.v.es. h:« e :v. : nue, ils m cessèrent de chanter les le •.:.-. tu - - : tnterroea]
que par de courtes exhorta, qui,
pour soutenu c: animer leur constance . leur dis* temps ans Kncorequc
deli>: sd Eueuicnx exil, et nous poss I us]
dans le ciel. » Cest aiusi qu'ils sauctitioieuî irebe
ble et ienerainieuse. Mais le : pas
li de sa maladie , et qui march
- - - : ;es. ne put ri siste g i .
il tore. •. e. et il fallut le soutenir le
du su P. Bu lurelli se
p:.s:erua plusieurs fois, baisant avec respect cette km qui afi s le son s.! ne;.
en aurifiée, Les bourreaux se sais -
et les attachèrent chacun à uu poteau, les mains derrière le des . I . :. re tomba la preni :
il n'etoit Ace que de re Prieu} Ambroise Dos ,
F.iunianuel Dieu, Philippe M. . I .. ... Lue IIr,
Thade: / : . Paul tifbi et Fr.-e is \.:m. tous lot neuf -.es. reçu rent vttK Un la palme du mar*.
ÉCRITES DU TUWQUIW. l\Ol
RELATION (extrait) DE LA PERSÉCUTION de 1757,
Df.pujs plusieurs années les chrétiens du Tnnquin deroandoient de nouveaux missionnaires, les anciens étant aecablés par l'âge et les travaux. Plusieurs jésuites pleins de zèle éloient venus à Maeao, dans le dessein d'aller à leur secours; mais la difficulté étoit de les introduire, le passage par la Chine étant absolument fermé, et la voie de la mer étant aussi peu praticable;. Enfin, après bien des mouvemens, on trouva dans la petite ville d'Ançau un maître débarque, qui s'offrit à mener six missionnaires au 'fuiiquin, mais à un prix excessif, à cause du péril auquel il s'exposoil. C'est le 18 avril i^35 que nos pères s'embarquèrent, accompagnés de trois Tunquinois, (Quoique avec des vents contraires, ils arrivèrent en assez peu de jours dans un parage voisin des terres du Tunquin. Ils y ilrmcurèrent quelque temps pour attendre un vent favorable, au moyen duquel ils pussent passer rapidement un petit détroit , et tromper la vigilance des gardes qui y sont postés pour faire la visite des barques. Mais le temps restant 1(5 même , le maître de la barque se lassa d'attendre, se flattant d'ailleurs que , moyennant une petite somme , les soldats ne <<j oient leur visite que superficiellement, et qu'ils le laisscroient continuer sa route. Malheureusement il se trompa : les soldats arrêtèrent la barque au passage ; et , sans égard aux offres qui leur furent faites, ils procédèrent à la visite avec tant d'exactitude, qu'ils eurent bientôt dérouvert les missionnaires. On les conduisit aux mandarins de llui-ciufn , qui les enfermèrent dans un petit fort, jusqu'à ce qu'on eut pu connoilre les intentions des premiers mandarins de la province. La réponse qui vint
loG LETTRES ÉDIFIANTES
de Canton fat un ordre de renvoyer à Macao les Européens et les Tunquinois , et de remettre le maître de la barque à son mandarin, afin qu'il le fit châtier. Ainsi nos pères, après plus de six mois d inquiétudes et de fatigues, eurent la douleur de revenir au même lieu d'où ils étoient partis.
Un si mauvais succès, loin de ralenti]- leur z,è!e , ne servit qu'à le rendre plus vif. Ils songeoient continuellement aux moyens de vaincre les obstacles qui les écartoient d'une mission ardemment désirée. Un jour qu'ils s'en entretenoient avec plus de vivacité que jamais , en présence d'un Chinois de confiance, celui -ci leur fit part d'un projet qu'il avoit imaginé, et qu'ils agréèrent, bien qu'ils doutassent fort du succès. Il s'offrit d'aller à Canton, où il espéroit gagner quelques officiers des tribunaux, pour en obtenir un passe-port , à l'aide duquel il lesconduiroit lui-même jusqu'à Lofeou , ville frontière du Tunquin. Il partit aussitôt et se conduisit avec tant de dextérité , qu'il obtint un écrit signé des premiers mandarins , qui permettoit aux trois Tunquinois de traverser la province de Quang-tong, pour retourner dans leur patrie avec les Européens qui les accompagnoient. Muni de celte permission, il se rendit à Ançan , où il loua une barque, sur laquelle les missionnaires , au nombre de six , s'embarquèrent le 10 mars 1736.
Arrivés à Muyloc , district où ils «voient été arrêtés l'année précédente, et où par conséquent tout éloit à craindre pour eux, leur guide eut recours à une ruse qui lui réussit. Il fit sonner bien haut sa qualité d'envoyé des mandarins de Canton, et l'honneur qu'ils lui avoient fait de lui confier la conduite de ces Européens. On le laissa passer avec de grands égards et beaucoup de politesse. Mais il falloit encore traverser Hui-eiuen , où on les avoit fait comparaître devant le mandarin , et d'où ils avoient
ÉCRITES DU TUNQUIN. 4°7
été conduits à Macao. Ce passage dans un lieu si critique leur donna de l'inquiétude ; mais ils furent véritablement alarmés lorsqu'ils virent approcher d'eux un vieillard, ojjicier du tribunal, qui, jetant sur eux un regard menaçant, s'écria: «Quoi! ces marauds d'étrangers, qui furent chassés d'ici il y a peu de mois, et renvoyés ignominieusement à Macao , ont le front d'y revenir encore, et même d'y paroitre avec honneur ! Où est leur interprète? » Le guide , non moins alarmé que les pères , sut pourtant payer de résolution ; et prenant un ton d'autorité : « Misérable, lui dit-il, comment as- tu l'audace d'insulter d'honnêtes gens, dont je suis chargé par les plus grands mandarins de la province? Si je n'avois pitié de ton grand âge, je te ferois châtier sur l'heure même, comme tu le mérites. » Le vieillard, étonné de ce discours, rabattit de ses hauteurs: « Seigneur, répondit-il d'un air radouci , ne me sachez pas mauvais gré si je fais le devoir de ma charge: je suis posté ici pour examiner ceux qui vont et qui viennent, et pour en rendre un compte exact; j'y suis d'autant plus obligé, dans la conjoncture présente, qu'il n'y a que deux mois que ces étrangers ont passé par ce pays - ci , et qu'ils en ont été chassés par ordre des premiers mandarins de Canton , avec défense expresse d'y jamais reparoitre. » Le guide chinois dissimula encore son embarras, et répliqua sur le même ton: « Je m'embarrasse peu , dit- il , des ordres que tu as, et du compte que tu dois en rendre; ce que j'ai à te dire, c'est que , pour un homme de ton âge, tu es fort mal instruit , et que je t'apprendrai à avoir des manières plus civiles et plus affables.» Le vieillard ne répondit rien , mais défendit de laisser passer les étrangers sans un ordre exprès de son chef, qu'il alloit informer. Le guide, plus inquiet que jamais, soutint toujours son caractère: « Fais ce qu'il le plaira ; mais je l'avertis que ces Européens me sont confiés par
les grands mandarins de la province , et que je dois les conduire en toute diligence à Lien-tcheou. Tu retardes leur marche, c'est ton affaire; je veux qu'à l'heure même tu me donnes un écrit, signé de ta main , qui fasse foi que tu les as arrêtés, et que tu te rends responsable de tout ce qui en arrivera. » Ces paroles intimidèrent le vieillard, qui, n'osant signer, demanda si les Européens avoient un passe-port , et si on vouloit bien le lui communiquer. Le guide le lui montra sans peine , en lui ajoutant qu'à l'égard des ordres particuliers qu'il avoit, il ne les feroit voir qu'à ceux qui dévoient en être instruits. La vue du passe-port calma le vieillard. « Je ne m'oppose plus, lui dit -il, au départ de ces étrangers, et je suis très -fâché de les avoir traités avec si peu d'égards et de modération ; pardonnez- moi , je vous prie , des emporlemens qui sont si peu séans à mon âge , et obligez -moi de m'assurer que vous les avez tout- à-fait oubliés. » Le Chinois loua l'officier du sage parti qu'il venoit de prendre, et l'assura qu'en lui pardonnant , comme il faisoit , tout ce qui s'étoit passé , il n'avoit rien à craindre de sa part. Ainsi se termina une affaire qui tint les missionnaires dans des transes continuelles ; car si le mandarin eût été informé de leur passage, ils ne pouvoient douter qu'au moins ils ne fussent renvoyés encore une fois à Macao ; ils partirent donc avec beaucoup de joie.
Après avoir essuyé une furieuse tempête , qui fut plusieurs fois sur le point de les submerger , les pères pénétrèrent dans la rivière qui conduit à Lo-feou , frontière du Tuuquin ; ils n'y entrèrent qu'à nuit close , pour n'être point aperçus des infidèles , et arrivèrent à la maison d'un chrétien, où ils se dévoient tenir cachés, jusqu'à ce qu'ils pussent pénétrer dans l'intérieur du royaume. Après avoir remercié leur guide, qui les avoit conduits avec tant d'affection et de zèle , ils le congédièrent. Cependant
ÉCRITES DU TLKQUIN. -\0i)
quelques Tunquinois vagabonds pressentirent, on ne sait comment, qu'il y avoit des étrangers dans la bourgade, et que leur dessein étoit d'avancer dans le royaume. Ils conçurent la pensée d'aller les attendre à l'autre bord d'une rivière , que les pères dévoient absolument passer pour se rendre à leurs missions respectives; le 12 d'avril, les pères gagnèrent le rivage. Aussitôt ces vagabonds, feignant d'avoir un ordre des mandarins, sautent en furieux dans la barque, se saisissent de quatre missionnaires ( les deux autres étoient restés à la bourgade ) , de leurs catéchistes, et du batelier qui étoit chrétien, les chargent chacun d'une cangue, et pillent leur bagage. Le chef de ces bandits, ayant trouvé un crucifix, l'éleva en l'air , et le montrant à la populace : « Je savois bien , s'écriat-il , que ces étrangers étoient des prédicateurs de la loi chrétienne. » Le peuple accabla les missionnaires des plus sanglans outrages; les uns leur arrachèrent la barbe, d'autres leur crachèrent au visage. On les fit sortir de la barque, et on les conduisit à terre, où ils demeurèrent quatre jours exposés aux ardeurs du soleil le plus brûlant, et aux cruelles morsures des moustiques , environnés d'une foule d'infidèles, qui se relcvoient les uns les autres pour les garder , et qui nuit et jour ne leur laissèrent pas ]e moindre repos. Les soldats du gouverneur étant arrivés, ils attachèrent les cangues des prisonniers les unes aux autres, et les firent marcher ainsi liés, les escortant au son du tambour; ce qui rassembloit dans tout le chemin une foule innombrable de peuple, qui leur faisoit toutes sortes d'insultes.
Cependant un mandarin chrétien , qu on avoit averti de la détention des missionnaires , alla trouver un des grands de la cour, protecteur d'un catéchiste, nommé Marc. Seigneur, lui dit-il, votre serviteur Marc, à qui vous aviez donné un passe-port pour la Chine . en ievcnoit
4lO LETTRES ÉDIFIANTES
avec quelques curiosités quil vous apportait.; ayant rencontré des Européens , munis d'un passe-port des mandarins de Canton, lesquels venoient dans ce royaume pour visiter la sépulture de leurs frères qui y sont décédés, il s est joint à eux. Mais ils ont été arrêtés par une troupe de bandits qui ont pillé tout ce que ces Européens apportaient pour présenter au roi , et ce que votre serviteur Marc vouloit vous oiFrir à vous-même. Ils les ont livrés ensuite au gouverneur de la province de l'est , qui les retient dans ses prisons. » Le mandarin écrivit à l'instant à ce gouverneur de lui renvoyer les prisonniers avec tout leur bagage. Celui-ci , qui avoit eu part aubulin, s'en excusa sous divers prétextes; et, pour mieux se mettre à couvert du ressentiment d'un si puissant seigneur, il fit partir aussitôt les prisonniers pour la cour. On les avoit mis dans des cages semblables à celles où l'on enferme les bètes féroces, et on ne peut exprimer ce qu'ils eurent à souffrir de la faim , de la soif, des ardeurs d'un climat brûlant , et des mauvais traitemens que leur firent les soldats.
Enfin ils arrivèrent à la cour, et furent conduits dans une salle intérieure du palais, où le roi se tint caché pour voir sans être vu. On apporta un crucifix que l'on posa à terre, et on ordonna aux missionnaires de le fouler mue pieds. A cet ordre, ils répondirent qu'on leur couperoit plutôt les pieds, les mains et la tète que de commettre une pareille impiété ; ils se mirent à genoux devant ce signe de notre rédemption , le prirent entre les mains , se Jp donnèrent les uns aux autres à baiser, et relevèrent audessus de leurs tètes ; ce qui est , selon l'usage de ces peuples , la marque de la plus profonde vénération. Les deux catéchistes firent paraître la même fermeté; mais le jeune batelier témoigna de la faiblesse. Il en fut puni par les railleries amères de quelques eunuques : «Le scélérat, sécrièrcnt-ils, qui marche sur celui-là même qu'il regardoit.
écrites m: Tvvqvn. 411
il i) y a qu'un moment, et qu'il respectoit comme sou Dieu! » On re\int à Marc, et on lui demanda si les Européens avoient déjà demeuré dans le royaume. 11 répondit négativement. « Comment cela se peut-il faire, reprirent les mandarins, puisqu'il y en a parmi eux qui parlent notre langue? — C'est, dit le catéchiste, qu'en chemin je leur en ai appris quelques mots, et qu'ayant plus de mémoire que les autres , ils les ont retenus plus aisément. » Ils demandèrent ensuite si ces étrangers avoient un passe port des mandarins de la Chine : les missionnaires le leur présentèrent. Ils le prirent, et allèrent le porter au roi.
La cour remettoit au tribunal des lettres le jugement de l'affaire ; les prisonniers furent donc traiués à ce tribunal, atéchistes ne firent que les réponses qu ils avoient déjà faites. Les juges, irrités , les condamnèrent à la martelade : supplice qui consiste à recevoir de grands coups de marteau sur les genoux. Vincent demanda la permission de parler, et l'ayant obtenue : « Je suis chrétien , dit-il , depuis mon enfance, et je fais gloire de l'être; puisque c'est là tout mon crime, je souffrirai avec joie pour une si bonne cause. » Les juges firent signe aux bourreaux , et ils exécutèrent aussitôt l'ordre qu on leur donnoit de la manière la plus barbare. Le jour suivant, on les tourmcnla encore avec plus d 'inhumanité -, mais comme leur constance étoit à 1 épreuve des plus vives douleurs, un des juges fit cesser les bourreaux , en disant qu'un plus long supplice étoit inutile , puisqu'il sembloit qu'on frappât sur la terre. On transporta les prisonniers dans une prison qu'on nomme JYgue-Dom, c'est-à-dire l'enfer de l'est, où l'on enferme tous les malfaiteurs, et d'où ils ne sortent que pour être conduits au lieu du supplice. Le catéchiste Vincent A^ien y succomba bientôt : affoibli par les tortures, il finit saintement sa vicie 3 1 juin. Les autres confesseurs languirent dans les fors peu tant plus de neuf mois.
La sentence de mort éloit portée depuis long-temps , mais ce ne fut que le 21 décembre 1^36 qu'elle fut confirmée. Le y janvier suivant, un secrétaire du tribunal des crimes se transporta à la prison , et fit venir les prisonniers dans une chambre particulière, pour les reconnoître, et bien imprimer leur physionomie dans son idée. C'est un usage qui se pratique dans le Tunquin à l'égard de ceux qui sont condamnés à mort, afin d'éviter toute supercherie , et de s'assurer qu'on n'a pas substitué un innocent à la place du criminel. Le secrétaire les envisagea long-temps dans un grand silence 5 après quoi, s'étant approché de plus près de leurs personnes , il parut dans les diverses attitudes d'un homme qui prenoit la mesure de leur taille, et qui traçoit les traits de leur visage. Cette cérémonie fit juger aux missionnaires que l'heureux moment après lequel ils soupiroient n'étoit pas éloigné ; et en effet, le 12, un mandarin de la cour lut aux prisonniers leur sentence ; après quoi il fit entrer les bourreaux dans la prison , et assigna à chacun d'eux celui qu'il devoit exécuter. Ces bourreaux tiroient de temps en temps leur sabre comme pour s'exercer à leur fonction prochaine ; prélude de supplice qui donna lieu aux pères de renouveler autant de fois le sacrifice de leur vie. Après la lecture de la sentence, l'entrée de la prison étant devenue libre, elle fut bientôt remplie de chrétiens. Les pères , qui ne savoient pas assez bieu la langue tunquinoise, chargèrent le catéchiste Marc de parler en leur nom à ces bons néophytes. Le catéchiste prenant donc la parole : « Ecoutez , chers enfans en Jésus- Christ, les dernières paroles de vos pères, dont je suis le fidèle interprète. Nous avons appris vos besoins pour la sanctification de vos âmes ; nous avons aussitôt quitté noire patrie, et nous sommes venus vous chercher dans cette terre qui nous est étraugère. ÎSous avons entrepris deux voyages pénibles et difficiles, saus nous effrayer des dan^-
ÉCRITES DU TUNQCIN. 4*3
gers auxquels nous nous exposions : le premier a été infructueux, parce que nous avons été arrêtés et renvoyés à Macao. Le second a été plus lieureux ; mais à peine avonsnous mis le pied sur vos terres , qu'on s'est saisi de nos personnes, et qu'on nous a traités comme on fait de scélérats convaincus des plus grands crimes. Vous avez vu ce que nous avons eu à souffrir dans cette prison ; notre sang va bientôt couler pour rendre un témoignage public à la foi ; qu'elle vous soit comme à nous plus chère que votre propre vie, et soyez toujours fidèles à remplir les obligations qu'elle impose. » A ces paroles, les chrétiens fondirent en larmes 5 ils se prosternèrent jusqu'à terre, embrassèrent les genoux des pères , et baisèrent plusieurs fois les chaînes dont ils étoient chargés.
Bientôt des soldats entrèrent, lépée nue, chassèrent tous les chrétiens, et mirent de nouvelles chaînes de fer aux bras des missionnaires ; ils les tirèrent de la prison avec le catéchiste Marc , pour les conduire aux portes du palais , qui en éloit éloigné d'une lieue. Les pères marchoient pieds nus , traînant leurs fers avec bien de la peine. Une gaité modeste, peinte sur leur visage, marquoit assez la joie qu'ils goûtoient intérieurement. Chacun d'eux étoit accompagné d'un soldat et d'un bourreau , celui-ci tenant son sabre nu, et celui-là portant la lance haute. L'escorte, arrivée aux portes du palais, fit halte. Pendant ce temps les prisonniers devinrent le jouet de la populace, dont ils eurent à souffrir toutes sortes d'injures et d'opprobres. Un secrétaire du tribunal suprême vint lire la sentence du catéchiste Marc: elle le condamnoit seulement à Yexil. Il demanda alors à prendre congé des pères, ce qui lui fut accordé. Il avoit mis en usage prières, supplications, instances même , pour être enveloppé avec eux dans le même jugement ; mais on l'épargna par considération pour le grand de la cour qui le protégeoit. Le même secré-
t\\.\ LETTRES ÉDIFIANTES
taire lut ensuite la sentence des missionnaires, qui avoit été traduite en langue portugaise, afin qu'elle fût entendue d'eux. Elle étoit conçue en ces termes : «Pour vous quatre, qui êtes étrangers, le roi ordonne que vous ave/. la tèle tranchée, parce que vous êtes venus prêcher la loi chrétienne qu'il a proscrite dans son royaume. »
Après la lecture de cette sentence, les deux mandarins nommés pour présidera l'exécution, rirent partir les prisonniers pour le lieu du supplice, qui est éloigné de deuxlieues du palais. La marche se fit dans le même ordre qu'on étoit venu de la prison. Suivoient derrière les deux mandarins, portés chacun dans sa chaise , et accompagnés d'un grand nombre d'eunuques et de mandarins subalternes. A une certaine distance marchoit une multitude innombrable, tant de chrétiens que d'infidèles. Pour n'être Dits surpris par la nuit avant l'exécution , on pressoit le pas. Les efforts des pères, affaiblis par les souffrances, ne répondoient point à l'activité des soldats ; aussi ces barbares les poussoient-ils rudement du bout de leurs lances, en les menaçant de leur en décharger de grands coups sur le corps s'ils n'avançoient pas plus vite. Aussitôt que les pères eurent mis le pied sur la terre qui alloit être arrosée de leur sang , ils se jetèrent à genoux , levèrent les yeux au ciel, et demeurèrent en prières environ une heure, qu'on employa à tout disposer pour leur supplice. Tout étant prêt , ils s'approchèrent chacun du poteau qui leur étoit destiné \ les bourreaux les y attachèrent et leur coupèrent les cheveux; puis, se tenant le sabre nu, les veux tournés vers le premier mandarin , aussitôt que celui-ci eut donné le signal, ils frappèrent tous ensemble. Le P. Alvarez et le P. Cratz eurent la tète abattue d'un seul coup \ il en fut a peu près de même du P. dAbreu , dont la tète demeura suspendue sur sa poitrine, jusqu'à ce que le bourreau l'eût coupée tout-à-fait ; mais le
ÉCRITES DU TUNQUIN. 4 l &
P. Da Cunha n'eut la tète tranchée qu'au troisième coup. Aussitôt que l'exécution fut finie, les mandarins, les soldats et tout le peuple se retirèrent, à la réserve des chrétiens, qui ne pouvoient se lasser de considérer les corps morts de leurs maîtres et de leurs pères en Jésus- Christ , et de baiser la terre arrosée de leur sang. Ils dépouillèrent les corps de leurs vêtemens ensanglantés , qu'ils s'approprièrent; et, après les avoir revêtus d'habits neufs, ils les mirent chacun dans un cercueil, et les transportèrent, pendant la nuit, dans des maisons chrétiennes , où ils leur ont donné une sépulture honorable , jusqu'à ce qu'on ait quelque occasion de les transporter dans noire église de Macao.
««««%%%* -»-i%«%i««%*«%*«%**«**\« VM4 »^»v»%»»»v» ■%%%-» vv»v%'\\.v»\
LETTRES (extraits de quelques) de 1737 a i;5i.
Le Tunquin commença vers 1737 d'être agité par des guerres civiles. Le roi , s'imaginant que c'étoient les chrétiens qui les a voient suscitées, il attendoit la pacification de ses états pour faire rechercher tous ceux qui professoient le christianisme. L'oncle de ce prince, qui avoit à son service des chrétiens qu'il eslimoit, fit paroilre devant lui un dominicain espagnol qui étoit prisonnier à la cour. Il lui demanda pourquoi, depuis quelques années, le royaume étoit affligé de guerres et d'autres calamités. Le missionnaire répondit que Dieu vengeoit la mort des quatre martyrs à qui Ton avoit tranché la tète pour avoir prêché la véritable loi. Cette réponse fut sue des juges de la cour, et un d'entre eux, parlant aussi des calamités du royaume , ne craignit pas de les attribuer hautement aux persécutions contre les Européens ; et il prouva par des faits que tous ceux qui avoient persécuté la religion avoient péri miséiwblemeot.
Malgré ces dispositions favorables à la religion dans les premières personnes de l'état, la persécution continua , et mita l'épreuve la constance de bien des fidèles ; elle procura entre autres à deux chrétiens l'occasion précieuse de sceller de leur sang leur amour pour Jésus Christ. L'un étoit un vieillard , et l'autre son petit-fils , habitant seuls une pauvre chaumière, contens de passer leurs jours dans la misère, pour mériter une vie plus heureuse en gardant la loi de Dieu. La Providence voulut qu'un grand mandarin passât près de leur cabane, et qu'une grosse pluie l'obligeât d'y entrer. Il n'eut pas plus tôt aperçu l'image de Jésus-Christ en croix, qu'il s'écria : a Ces gens-ci sont chrétiens \ il faut les forcer à renoncera leur religion. » En même temps il fait mettre la croix à terre , et ordonne au vieillard chrétien de la fouler aux pieds, sous peine d'avoir sur-le-champ la tête tranchée \ le religieux vieillard dit qu'il ne fouleroit jamais aux pieds son Dieu, et qu'il étoit prêt à donner plutôt sa vie. Le mandarin fait la même menace au jeune chrétien , et en reçoit la même réponse ; puis, sans délibérer, il les fait décapiter. Les chrétiens célébrèrent leur triomphe , et se préparoient à suivre leur exemple, lorsque tout à coup il se fit à la cour une espèce de révolution en faveur de notre sainte religion.
Le roi, tout occupé des guerres civiles , visitoit, sur la fin de 1748» un arsenal où il y avoit plusieurs pièces de canons. Les inscriptions piquèrent sa curiosité ; mais comme les caractères étoient européens , personne ne pouvoit la satisfaire. Ce prince demanda si on ne pourroit pas découvrir quelqu'un des Européens qui viennent prêcher en secret leur religion dans le royaume 5 la réponse fut que la chose étoit difficile. «Mais, dit le roi, que sont devenus les Européens que nous avons eus dans notre capitale ? » On lui dit qu'ils avoient été exécutés à mort. A ces paroles, le monarque croisa ses mains sur sa poitrine, et puis les
ÉCRITES DU Tl>'Qll>. [\\~j
éleva en s écriant : ■ O ciel ! comment les ministres osentils faire de pareilles choses sans mes ordres ? Sûrement ils nous auroient expliqué les inscriptions des canons, et nous aurions appris à en user. Je veux qu'on trouve un Européen , et je promets une somme considérable à celui qui ira en chercher un, quelque part que ce soit. » Un chrétien s'offrit à en faire trouver un, sans vouloir pour cela de récompense. Il fut présenté au roi , et lui découvrit qu'il étoit chrétien, etquil connoissoit un Européen qui pourroit expliquer les inscriptions des canons. On lui donna une empreinte des inscriptions, et il la fit passer au P. Yinceslas Paleccuk , supérieur de la mission des jésuites. I. < \plication qu'en donna ce père fut envoyée à la cour , et y répandit la joie. Le roi , extrêmement satisfait, dépêcha plusieurs mandarins pour aller chercher le père, et il fut traité n\ec distinction dans le voyage qu il lui fallut faire pour se rendre à la cour; en même temps le roi ordonna qu'on mit hors des prisons sept chrétiens qui y soulî'roient pour la cause de Jésus-Christ. « Il ne convient pas, dit-il, qu'ils languissent dans les fers lorsque nous avons recours au maître de leur loi. » Le père lut conduit au palais, et, après un court entrelien qu'il eut avec le monarque , il lut mené dans l'arsenal , où il expliqua de nouveau les inscriptions qui étoienl en hollandois , et marquoient le nom du fondeur, le calibre des canons, le lieu où ils avoient été fondus. Le prince voyoit et entendoit tout sans se montrer. On demanda au père comment il falloit user de ces canons : il dit ce qu'il en savoit, ajoutant que les docteurs de la loi , comme lui , ne se mèloient pas en Europe des choses de celte nature. Le prince demanda un mathématicien et un canonnier, el dit qu il les verroit volontiers arriver en habits européens. Il déclara de plus qu'il souhaitoit qu'un vaisseau de Macao vint faire commerce dans ses porls , avec assurance qu'il ne paieroit 3. 27
aucun droit. Il voulut mettre entre les mains du P. Paleceuk une somme d'argent pour faire acheter à Macao différentes choses venues d'Europe ; mais le père s'excusa de la recevoir jusqu'à l'arrivée des divers effets que le monarque désiroit.
Pendant qu'à Macao on se préparoit à satisfaire le roi, le P. Paleceuk , qui étoit resté à Ketcho , eut le bonheur de conférer le baptême à la femme du mandarin chez qui il étoit logé. Beaucoup de gentils demandèrent aussi à le recevoir. Alors les bonzes , voyant l'empire de Jésus-Christ s'accroître notablemeut, essayèrent d'y mettre obstacle. Un d'entre eux engagea un eunuque à aller demander au roi la tête du missionnaire : « C'est un méchant homme, dit cet eunuque à S. M. , qui n'a en vue que la ruine du royaume. Il va déterrer les morts pour avoir leurs os , qu'il pile ensuite dans un mortier, et dont il compose une poudre qui tue les vivans; il vaut mieux le faire mourir lui-même, et que sa mort nous délivre d'un tel scélérat.» A ce discours extravagant, le roi répondit : a Cet Européen est d'un naturel pacifique , et ne veut faire de mal ni aux morts ni aux vivans ; retirez-vous. » Cependant la requête fit du bruit , et on parloit diversement du P. Paleceuk. Les bonzes ne cessoient d'irriter les esprits contre lui. Les choses allèrent si loin, que le père ne se crut plus en sûreté. Le roi, informé, fit appeler l'eunuque, le força de lui déclarer à l'instigation de qui il étoit venu accuser l'Européen, et fit mettre en prison le bonze qui lui fut nommé, avec ordre de faire son procès. Les juges portèrent contre lui une sentence de mort ; mais le P. Paleceuk demanda sa grâce , et il l'obtint. Le roi fit publier que quiconque oseroit parler , dans la suite , contre l'Européen, auroit la langue coupée.
Celte conduite du roi donna aux missionnaires les plus grandes espérances-, mais les effets ne répondirent pas à
ÉCRITES DU TL'NQCIN. ^ I f)
une si douce attente. Il avoit fallu du temps pour se mettre en élat de satisfaire aux demandes du monarque. Aussitôt qu'on eut des mathématiciens, et toutes les choses nécessaires pour l'expédition, le P. SimoncJli et quatre autres jésuites partirent de Macao. Le P. Simonelli étoit l'homme du monde le plus propre à faire réussir une entreprise de cette nature. Sa science, son zèle, son expérience, tout sembloit promettre les plus heureux succès; mais Dieu, dont les jugemens sont impénétrables, permit que les choses changeassent de face, lors même qu'il y avoit moins lieu de s'y attendre. Les missionnaires, parvenus au Tunquin, donnèrent à la cour avis de leur arrivée. Ils espéroient que le roi , qui les avoit demandés avec tant d'ardeur, les recevroit avec plaisir; mais ils reçurent ordre de ne pas quitter le rivage. Ils envovèrent cependant les présens dont ils étoient chargés pour S. M. tunquinoise ; ils furent acceptés, mais les missionnaires obtinrent pour toute faveur la permission de se bâtir une maison sur le bord de la mer. Le roi parut avoir oublié que c'étoit à sa demande que les missionnaires mathématiciens étoient venus. On attribue le peu de réussite de cette affaire à la jalousie des ministres, que le P. Paleceuk avoit négligé de consulter avant que d'appeler ses confrères. Quoi qu'il en soit , le P. Simonelli, vieillard de plus de 70 ans, s'en retourna à Macao. Ses quatre compagnons, dans la force de l'âge , se glissèrent furtivement dans les provinces, où ils exercent aujourdhui les fonctions de leur ministère envers les simples et les pauvres, avec beaucoup plus de consolation et de succès qu'ils n'en auroient eu sans doute auprès des riches et dans le séjour des grands.
,.»%% l««V%«V«**%«V% ****** V%%*>«VM.« t V\%ltV«VVt\VkUllV%\\1.\ *%%%*,* v
LETTRE (extrait) AU R. P. CIBOT, A PÉKIN.
Les Tunquinois adorent trois idoles principales : celle de la cuisine ; le maître - es - arts ; et le seigneur de la demeure. L'idole de la cuisine a cette origine : Une femme, s'élant séparée de son mari, passa à de secondes noces ; ce qui causa tant de douleur à son premier époux, que cet infortuné se jeta dans un brasier ardent. Le bruit ne s'en fut pas plus tôt répandu , que l'épouse infidèle , touchée de repentir, alla mourir dans le feu qui avoit consumé son mari. Le second époux y courut aussitôt, trouva sa femme réduite en cendres -, pénétré de douleur, il se précipita dans le même brasier, où il fut brûlé à l'instant. L'esprit de l'idole anime trois pierres, dont les Tunquinois se servent pour faire leur cuisine , et ils adorent ces pierres le premier jour de l'an. L'idole maître -es -arts est l'image d'un Chinois , qui passe pour avoir été le plus ingénieux , le plus sage et le plus savant des hommes. Les marchands l'invoquent avant de vendre et d'acheter , les pêcheurs avant de jeter leurs filets, les courtisans avant d'aller à la cour , les artisans avant de commencer leur ouvrage, etc. Quant au seigneur de la demeure, voici la manière dont on lui rend hommage. Celui qui veut faire bâtir une maison fait appeler un magicien, qui , au bruit du tambour, invite 1 ame de l'ancien maitre du terrain à venir demeurer sous un petit toit qu'on lui prépare, et où on lui présente du papier doré , des odeurs et de petites tables couvertes de mets, le tout pour l'engager à souffrir le nouvel hôte dans son champ.
Outre ces trois idoles, les Tunquinois adorent le ciel 7 la lune et les étoiles. Quelques-uns partagent le monde
ÉCRITES DU TVNQUIN. ^11
en six portions égales et prennent, pour les adorer, des couleurs particulières. Pour le septentrion, ils s'habilleut de noir, et ne se servent dans leurs sacrifices que dinstrumens noirs 5 pour le midi, ils se revêtent de rouge; pour l'orient, ils ont des habits verts; pour l'occident, la couleur est blanche; enfin pour la partie du milieu, ils lui rendent hommage en habits jaunes. La superstition des Tunquiuois va encore plus loin : on dit qu ils révèrent des animaux } tels que les éléphans, les chevaux, les oiseaux, les singes, les serpens ; les arbres ; les vices même, et les créatures les plus infâmes. Lorsqu'un infidèle veut bâtir une maison, ou marier un enfant, ou. faire quelque vovage, il va consulter un devin; celui-ci feint d'être aveugle, pour donner à entendre qu il ne voit et n'écoute que la vérité. Après avoir demandé l'âge du consultant, il jette en l'air deux petites pièces de cuivre, où sont gravés, d'un côté seulement, certains signes mystérieux. Si les signes se trouvent renversés , c'est un mauvais présage; s'ils sont tournés vers le ciel, l'augure est favorable. Il y a aussi des magiciennes qui font connoître l'état des âmes dans l'autre monde, on frappant â coups inégaux sur un tambour comme pour appeler l'âme du défunt; cet état est plus ou moins heureux, selon qu'on paie plus ou moins généreusement. On consulte une autre .sorte d'imposteurs pour la guérison des maladies. S'ils disent que la maladie vient des génies malfaisans , ils les invitent à un grand festin , qui se donne aux dépens de la famille du malade ; on lui donne la place la plus honorable; on le prie , on le caresse, on lui fait des présens; et si le mal ne finit point, on l'accable d'injures, et on lui tire des coups de mousquet pour le chasser de la maison. Si c'est le dieu des mers qui a causé la maladie , on se transporte au bord d'une rivière; là on lui offre des sacrifices pour l'apaiser, et l'engager à quitter la chambre du ma-
/j.2'2 EETTIIES ÉDIFIANTES
ladc et à retourner dans les eaux. Cependant la maladie ne cesse pas; le malade reste sans argent et sans remède dans sa maison , et les magiciens en sortent chargés d'or et de présens. On voit des Tunquinois si superstitieux, qu'avant d'entreprendre un voyage , ils ne manquent jamais de regarder les pieds d'une poule; d'autres qui, s'étant mis en route, rebroussent chemin , parce qu'ils ont éternué une fois. S'ils éternuent deux fois, ils se croient obligés de doubler le pas et d'aller le plus vite qu'ils peuvent. Quand il y a éclipse de lune, le peuple s'imagine qu'un dragon fait la guerre à cet astre et qu'il veut le dévorer. Aussitôt on s'assemble pour le secourir; on arme les troupes , on pousse des cris épouvantables ; et quand l'éclipsé cesse, on s'en retourne aussi satisfait que si l'on avoit remporté une grande victoire.
On compte dans le Tunquin plus de vingt mille villages, tous plus peuplés les uns que les autres. On diroit que le printemps y règne toujours, et l'on n'y sent du froid que quand le vent du nord y souffle avec violence. On n'a jamais vu ici ni glace ni neige ; jamais les arbres n'y ont perdu leur verdure ; jamais l'air n'y est infecté de vapeurs contagieuses -, le ciel y est ordinairement si serein et si pur , qu'on ignore ce que c'est que la peste. La goutte, la pierre, les fièvres malignes et mille autres maladies, si communes en Europe, sont ici entièrement inconnues. Le riz est la nourriture ordinaire du pays ; on en fait même un vin dont La force égale celle de l'eau-de-vie. Les meilleurs fruits du Tunquin sont les oranges et une espèce de figue rouge très -délicate; les citrons sont assez malsains , et ne servent guère que pour teindre les étoffes. On voit ici de grands arbres dont les branches ne portent ni feuilles ni fruits; ils ne produisent que des fleurs. Il y en a une autre espèce dont les branches se courbent jusqu'à terre , où elles jettent des racines d'où naissent d'autres arbres ;
ÉCRITES DU TUKQUIIf. 4'-*3
les branches de ces derniers, se courbant de même, poussent à leur tour de semblables racines • et ces arbres , à la longue, occupent un espace de terrain immense.
Les chevaux sont ici d'une rare beauté et en très-grand nombre; on en admire la vivacité, la légèreté et la vigueur; cependant ils sont petits et peu propres à l'attelage. Les éléphant n'y sont pas moins communs ; on en nourrit plus de cinq cents pour le service du roi. On prétend que leur chair est bonne, et que le prince en mange quelquefois avec délices. On ne voit dans ce royaume ni lions ni agneaux; mais on y trouve une quantité prodigieuse de cerfs, d'ours , de tigres et de singes. Ces derniers sont remarquables par leur grosseur et leur hardiesse. Il n'est pas rare de les voir au nombre de deux ou trois mille entrer comme des ennemis dans les champs des laboureurs, s'y rassasier, se faire ensuite de larges ceintures de paille qu'ils roulent autour de leur corps , après les avoir remplies de riz , et s'en retourner chargés de butin à la vue des paysans, sans que personne ose les attaquer.
Parmi les oiseaux rares et curieux de ce pays , est une espèce de chardonneret, dont le chant est si doux et si mélodieux, qu'on lui a donné le nom d'oiseau céleste; ses yeux ont l'éclat du rubis le plus étincelant; son bec est rond et affilé ; un petit cordon d'azur règne autour de son cou, et sur sa tète s'élève une petite aigrette de diverses couleurs ; ses ailes , lorsqu'il est perché , offrent un mélange admirable de couleurs jaune, bleue et verte ; mais quand il vole, elles perdent tout leur éclat. Il se tient caché pendant les pluies, et aux premiers rayons du soleil il va voltiger sur les haies, et par un ramage des plus agréables il annonce aux laboureurs le retour du beau temps. Cet oiseau est ennemi mortel du ho-kieu, ; à sa vue son duvet se hérisse, ses ailes s'étendent et tremblent , son bec
s'ouvre , et il en sort un bruit semblable au sifflement d'un serpent; en un mot, tout son corps annonce une espèce d'épouvante mêlée de fureur ; mais il se contente de regarder son ennemi d'un œil fixe , et ne l'attaque jamais. Le ho-kien a les ailes , le dos et la queue d une blancheur éblouissante ; sa tête est couverte d'un duvet rougeâtre , et son ventre est ordinairement d'un jaune clair , semé de taches grises et noires. Cet oiseau , qui est à peu près de la grosseur d'une caille , ne fait son nid que dans les roseaux, et ne multiplie qu'une fois par an.
Il y a ici des médecins aussi habiles qu'en France, bien qu'ils fassent entrer la superstition dans leur art; mais c'est pour plaire au peuple, qui ne s'en serviroit pas sans cela. Quand l'un d'eux visite un malade , il ne 1 accable pas, comme en Europe, de son jargon scientifique, il se contente seulement de lui tàter le pouls ; après quoi il dit la nature et les effets de la maladie. En tàtant le pouls de la main droite, il le touche en trois endroits difFérens : au poumon , au ventricule , et aux reins du côté droit. S'il ta te le pouls de la main gauche , il le touche également en trois endroits : au cœur, au foie , et aux reins du côté gauche. Le médecin fait attention surtout au nombre des battemens du pouls durant une respiration; et, selon les diverses pulsations , il prétend connoître la cause de la maladie, et voir si le cœur, le foie ouïe poumon est en mauvais état, ou si le mal vient de chaleur, de froid, de joie, de tristesse ou de colère, et combien de temps il doit durer. Les médecins tunquinois ne se servent que d'herbes et de racines dans la composition de leurs remèdes. Cependant , pour les migraines, les fièvres chaudes et les dysenteries , ils emploient communément le suc d'un fruit qui s'appelle miengou. L'arbre qui le porte croit dans les haies , à la hauteur du figuier, dont il a la figure. Dans les temps humides, U en sort un sucre acre et laiteux, que les paysans re-
ÉCRITES DU TXKQUIN. ^l5
cueillent avec beaucoup de soin dans de petits vases de porcelaine, où il se durcit à la longue, et sert dans les maladies causées par une trop grande chaleur. Pour le fruit, qui ressemble à une grenade , lorsqu'il est parvenu à maturité , on le cueille , et l'on en fait une espèce de cidre sans aucun mélange d'eau. Cette liqueur se conserve parfaitement bien, etl'on en use dans les maladies que j 'ai nommées avec un très-grand succès. Le tcha, ce simple si estimé à la Chine, est ici d'un grand secours contre la colique, le défaut de sommeil , le mal de tète , la pierre et les catarrhes. Pour se guérir du pourpre , maladie fort dangereuse en Europe, les Tuuquinois prennent une moelle de jonc, la trempent dans l'huile , l'allument , et l'appliquent successivement sur toutes les marques du pourpre ; la chair alors se fend avec bruit ; aussitôt on en exprime le sang corrompu, etl'on finit par frotter les plaies avec un peu de gingembre. Ce remède doit être fort douloureux , mais il est efficace. Les morsures de serpens , ici fort communes , sont faciles à guérir avec une petite pierre semblable à une châtaigne, que l'on nomme pierre de serpent. Quand on a été mordu, on exprime le sang de la plaie, et l'on y applique la pierre , qui s'attache à la blessure ; peu à peu elle en attire le poison. Lorsqu'elle en est imprégnée, elle tombe , et on la lave dans du lait ou dans de l'eau où l'on a soin de délayer un peu de chaux , puis on l'applique de nouveau sur la plaie , dont elle se détache d'elle-même , après en avoir bu tout le venin. Les saignées ne sont guère en usage dans le Tunquin ; elles sont la dernière ressource des gens de l'art; encore, avant d'y avoir recours , faut-il être bien assuré que les autres remèdes ne peuvent être au malade d'aucune utilité. Quand les Tunquinois se sentent oppressés ou engourdis , ils se servent d'une espèce de cancre, dont la vertu est de purifier la masse du sang. Cet animal , jeté par les flots sur le rivage , s'y pétrifie à la
longue, sans rien perdre de sa figure naturelle ; et lorsqu'il est parvenu à la dureté de la pierre, on le réduit en poudre, et on le fait prendre au malade avec de l'eau, du vin ou de l'huile, suivant les cas plus ou moins pressans où il se trouve. J'ai l'honneur, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE HORTA A MADAME LA COMTESSE DE
A l'île de France , 1766.
Madame, pour satisfaire aux diverses questions que vous me faites , je répondrai par ordre à tous les articles de votre lettre, mais je n'y répondrai qu'en peu de mots; il me faudroit faire un volume si j'entreprenois d'expliquer en détail tout ce qui concerne la religion et les usages du Tunquin.
Un des usages les plus singuliers de ce pays, qui ne vous surprendra pas moins par sa bizarrerie que par l'exactitude plus bizarre encore avec laquelle on l'observe, est celui-ci : quand un Tunquinois rend visite à un autre , il s'arrête à la porte , et donne au portier un cahier de huit à dix pages, dans lequel il a écrit en gros caractères son nom, ses titres et le motif de sa visite. Ces cahiers sont de plusieurs sortes, selon le rang des personnes. Si celui qu'on veut visiter est absent , on laisse et on recommande le cahier au portier, et la visite est censée faite et reçue. Un magistrat, dans ses visites , doit être vêtu de sa robe de cérémonie. Ceux qui n'ont aucune charge, mais qui sont en considération parmi le peuple, ont aussi des habits destinés aux visites , et ne peuvent se dispenser de le mettre sans manquer à la civilité. Celui que l'on visite ya recevoir le visiteur à la porte ; ils joignent tous deux
ÉCRITES DU TUSQCIN. 49'7
les mains en s'abordant, et se font quantité de politesses muettes. Le maître de la maison invite l'autre à entrer. S'il y a plusieurs personnes, la plus distinguée, ou par son âge ou par sa dignité , occupe la place d'honneur ; mais elle la cède toujours à l'étranger. La première place est celle qui se trouve la plus voisine de la porte, ce qui est directement opposé à nos usages. Après que chacun est assis, l'arrivant expose le motif de sa visite. Le maître de la maison l'écoute gravement et s'incline de temps en temps, selon qu'il est marqué dans le cérémonial. Ensuite les premiers serviteurs de la maison, vêtus d'un habit de cérémonie, apportent une table triangulaire, sur laquelle il y a deux fois autant de tasses de thé qu'il y a de personnes 5 au milieu se trouvent deux boites de bétel , des pipes et du tabac. La visite finie, le maître reconduit son hôte jusqu'au milieu de la rue, et là recommencent les révérences, les inclinations, les élévations de mains et les complimens ; enfin, lorsque l'étranger est parti, et qu'il est déjà un peu loin, le mailre de la maison lui envoie un valet pour lui faire un nouveau compliment de sa part ; et, quelque temps après, celui-ci en envoie un à son tour pour le remercier ; ainsi finit la visite.
Ce n'est pas seulement dans leurs visites que brille cette politesse gênante , elle éclate encore dans toutes les actions qui ont quelque rapport à la société. Les Tunquinois mangent fort souvent ensemble , et cest pendant leurs repas qu'ils traitent ordinairement de leurs affaires. Ils se servent pour fourchettes de certains petits bâtons d'ivoire ou d'ébène , dont les extrémités sont d'or ou d'argent. Ils ne touchent jamais rien avec les doigts \ de ià vient qu'ils ne se lavent jamais les mains, ni avant ni après le repas. Je ne puis mieux comparer les Tunquinois à table qu'aux musiciens d'un orchestre : il semble qu'ils mangent en cadence et par mesure, et que le mou-
vement de leurs mains et de leurs mâchoires dépend de quelques règles particulières. Leurs tables sont nues, sans nappes et sans 'serviettes , mais entourées de longs tapis brodés qui pendent jusqu'à terre. Chacun a sa table, à moins que le grand nombre des convives ne les oblige de s'asseoir deux à la même. On les sert toutes également et en même temps , et on les couvre de plusieurs petits plats, les Tunquinois préférant la variété à une abondance superflue. Celui qui veut inviter quelqu'un à un festin lui envoie la veille un petit cahier d'invitation où se trouve l'ordonnance du festin. J'en ai vu un qui étoit conçu en ces termes : « Tchio-ting a préparé un repas de quelques herbes , a nettoyé ses verres , et rendu sa maison propre, afin que Se~long vienne le récréer par les charmes de sa conversation et par l'éloquence de sa doctrine , et il le prie de lui accorder cette divine satisfaction. » Sur la première feuille du cahier on écrit, en forme d'adresse, le nom le plus honorable de celui qu'on invite, et on lui donne les titres convenables au rang qu'il occupe. On observe les mêmes formalités avec tous les convives. Le jour du festin , le maître de la maison envoie dès le matin un second cahier, semblable au premier, pour rappeler aux convives la prière qu'il leur a faite. Vers l'heure du repas, il leur envoie un troisième cahier et un serviteur pour les accompagner, et pour leur marquer l'impatience qu'il a de les voir. Lorsque les convives sont arrivés, et qu'on est sur le point de se mettre à table, le maître de la maison prend une coupe d'or ou d'argent , et, l'élevant avec les deux mains , il salue celui des convives qui tient le premier rang par son emploi-, ensuite il sort de la salle et va dans la cour, où, après s'être tourné vers le midi , et avoir offert le vin aux esprits tutélaires de sa maison , il le verse en forme de sacrifice. Après cette cérémonie , chacun s'approche de la table qui lui est destinée. Les convives, avant de s'asseoir,
ÉCRITES DU TUNQUIN. 4?-9
sont plus d'une heure à se faire des complimens, et le maitre de la maison n'a pas plus tôt fini avec l'un qu'il recommence avec l'autre. Lorsqu'il s'agit de boire, on redouble les complimens ; le convive le plus distingué boit le premier, les autres boivent ensuite, et tous saluent le maitre de la maison. Quoique leurs tasses soient fort petites , et qu'elles n'aient pas plus de profondeur que la coquille d'une noix, cependant ils boivent lentement et à plusieurs reprises , et lorsque leurs fronts sont déridés , ils agitent plusieurs questions plaisantes, et ils ont de petits jeux où celui qui perd est condamné à boire.
Il arrive souvent que l'on joue la comédie pendant le repas : ce spectacle mérite bien que je vous en fasse une courte description. C'est un divertissement mêlé de la plus effroyable musique qu'on puisse jamais entendre. Les instrumens sont des bassins d'airain ou d'acier, dont le son est aigu ou perçant, un tambour fait de peau de buffle , qu'ils battent tantôt avec le pied, tantôt avec des bâtons semblables à ceux dont se servent les trivelins d Italie, et enfin des llùtes dont le son est plus lugubre que touchant. Les voix des musiciens ont à peu près la même harmonie. Les acteurs de ces comédies sont déjeunes garçons, depuis l'âge de douze jusqu'à quinze ans. Les conducteurs les mènent de province en province , et on les regarde partout comme la lie du peuple. Je ne saurois vous dire , madame, si leurs pièces de théâtre sont bonnes ou mauvaises , ni quelles en sont les règles. La scène m'a paru toujours tragique ; j'en juge par les pleurs continuels des acteurs , et par les meurtres feints qui s'y commettent. La mémoire de ces enfans m'a surpris : ils savent par cœur jusqu'à quarante et cinquante comédies, dont la plus courte dure ordinairement cinq heures. Ils traînent partout leur théâtre; quand ils sont appelés , ils présentent le volume de leurs comédies , et sitôt qu'on a choisi la pièce qu'on veut voir,
43o LETTRES ÉDIFIANTES
ils la jouent sur-le-champ sans autre préparation. Vert le milieu du repas un des comédiens fait le tour des tables , et demande à chacun quelque petite récompense. Les valets de la maison font la même chose , et portent au maître l'argent qu'ils ont reçu. On étale ensuite aux yeux des conviés un nouveau repas qui est destiné pour leurs domestiques. La fin du repas répond au commencement. Les convives louent en détail l'excellence des mets , la politesse et la générosité de leur hôte -, celui-ci s'humilie et leur demande pardon, en sinclinant profondément, de ne les avoir pas traités selon leur mérite.
Quant à la religion du pays, il seroit difficile , madame, de vous en donner une idée nette et précise. Ce n'est qu'un tissu de fables entremêlé dequelques histoires queles peuples deTunquin ont tirées des Chinois-, mais les savans suivent à la lettre la doctrine de Confucius , et se conforment au peuple pour toutes les autres cérémonies religieuses. Il est peu de villes où l'on ne trouve au moins un temple élevé à Confucius. On y voit dans l'endroit le plus éminent la statue de ce philosophe environnée de celles de ses disciples. Les magistrats de la ville s'y assemblent aux jours de la nouvelle et pleine lune, et ils font un petit sacrifice, qui consiste à offrir des présens sur l'autel, à brûler des parfums, et à faire quantité de génuflexions qui n'ont rien que de ridicule et de grotesque. Mais il y a tous les ans , aux deux équinoxes, des sacrifices solennels, auxquels tous les lettrés doivent assister. Le sacrificateur, qui est ordinairement un savant , se dispose à cette cérémonie par le jeûne et par l'abstinence. Jl prépare la veille le riz et les fruits qui doivent être offerts , et il arrange sur des tables tout ce qu'on doit brûler en l'honneur de Confucius. On orne son autel des plus riches étoffes de soie, et Tony met sa statue et plusieurs tablettes sur lesquelles son nom est gravé en caractères d'or. Le sacrificateur éprouve les
ÉCRITES DU TUNQUIN. 4'>)I
animaux qu'on doit immoler, en répandant du vin chaud dans leurs oreilles j si ces animaux remuent la tête, on les juge propres aux sacrifices, et on les rejette s'ils ne font aucun mouvement. Avant de les immoler , le sacrificateur fait une profonde inclination; après quoi il les égorge, et conserve pour le lendemain leur sang et le poil de leurs oreilles. Le jour suivant, le sacrificateur se rend, dès le matin, au temple, où, après plusieurs génuflexions, il invite l'esprit de Confucius à venir recevoir les hommages et les offrandes des lettrés, tandis que les autres ministres allument des bougies, et jettent des parfums dans les brasiers qu'on a préparés à la porte du temple. Lorsque le sacrificateur est arrivé près de l'autel, un maitre de cérémonie dit à haute voix : « Qu'on offre les poils et le sang des bêles immolées. » Alors le prêtre élève avec ses deux mains le vase où ce sang et ces poils sont renfermés, et immédiatement après le maître de cérémonie dit: « Qu'on ensevelisse ces poils et ce sang. » A ces mots tous les assistans se lèvent-, le prêtre, suivi de ses ministres, porte le vase avec beaucoup de modestie et de gravité dans une espèce de cour qui est devant le temple, et là il enterre le sang et les poils des animaux. Après celte cérémonie, on découvre la chair des victimes, et le maître de cérémonies dit: « Que l'esprit du grand Confucius descende. » Aussitôt le prêtre élève un vase plein d'une liqueur forte, et le répand sur une figure humaine faite de paille, et prononce ces paroles: « Vos vertus sont grandes, admirables, excellentes, ô Confucius! Si les rois gouvernent leurs sujets avec équité, ce n'est que par le secours de vos lois et de votre doctrine incomparable. Nous vous offrons ce sacrifice; notre offrande est pure. Que votre esprit vienne donc vers nous, et nous îéjouisse par sa présence. » Après ce discours le prêtre prend une pièce de soie, l'offre à l'esprit de Confucius, et la brûle eusuite
dans une urne de bronze, en disant à haute voix: «Depuis que les hommes ont commencé à naître jusqu'à ce jour, quel est celui d'entre eux qui a pu surpasser ou même égaler les perfections et les vertus de Confucius ? O Confucius ! tout ce que nous vous offrons est peu digne de vous ; le goût et l'odeur de ces mets n'ont rien d'exquis', mais nous vous les offrons afin que votre esprit nous écoute. » Ce discours étant fini, le prêtre boit la liqueur, tandis qu'un de ses ministres adresse cette prière à Confucius : « Nous vous avons faitcesoffrandesavecplaisir, et nous nous persuadons que vous nous accorderez toutes sortes de biens, degràceset d'honneurs.)) Alors le prêtre distribue aux assistans les viandes immolées, et ceux qui en mangent croient que Confucius les comblera de bienfaits et les préservera de tous maux. Enfin on termine le sacrifice en reconduisant l'esprit du philosophe au lieu d'où l'on suppose qu'il est descendu.
Le caractère des habitans du Tunquin est assez franc, quoique parmi eux une tromperie faite avec adresse passe ordinairement pour un trait de prudence. Ils sont généreux, mais leur générosité ne se règle que sur leur intérêt; quand ils n'ont rien à espérer, ils ne se déterminent que difficilement adonner, et dans ces sortes d'occasions, ils ont un grand soin de cacher ce qu'ils ont pour n'être pas importunés. En général, ils sont braves, laborieux, adroits, et prodigues dans leurs dépenses d'éclat , comme leurs mariages, leurs enterremens, leurs fêtes et leurs alliances. Ils n'aiment point les Européens , et leur plus grand plaisir est d'en faire des dupes.
La culture la plus importante pour les Tunquinois après celle du riz, qu'ils cultivent comme à la Chine, est celle de la canne à sucre. D'abord ils remuent la terre à deux pieds, ensuite ils plantent deux ou trois des boutons de canne dans un sens couché-, les boutures sont enfoncées à 1 8
ÉCRITES DC TLKQUlA. 4^''
pouces en terre, et plantées en échiquier, à 6 pieds de distance les unes des autres. On choisit pour cette opération la iin de la saison des pluies. Quinze mois après on fait la première récolte: quand le suc de la canne est exprimé, on le fait bouillir pour faire évaporer l'eau; puis on le transporte au marché le plus voisin pour le vendre en cet état. Ici finissent l'industrie et les profits du cultivateur tunquinois. Des marchands achètent ce sucre-, ils le font cuire de nouveau, et jettent dans les chaudières quelques matièresalealines qui occasionnentune écume considérable que le raflineur a soin d'enlever. A force d'ébullitions, on réduit le suc en consistance de sirop , et dès que ce sirop commence à perler, on le décante dans un grand vaisseau de terre. Bientôt le sirop se couvre d'une petite croûte molle de couleur jaunâtre-, alors on le vide dans un vase conique. Aussitôt que le sirop paroit avoir pris la consistance du sel, dans toute la capacité du vase, on l'en tire pour le blanchir et le purifier. Les autres opérations sont à peu près les mêmes que dans nos colonies américaines. Les Tunquinois cultivent encore le cotonnier, le mûrier , le poivrier, l'arbre de vernis , le thé, X indigo, le safran , et une plante nommée tsai , qui, étant mise en fermentation, fournit une fleur dune couleur verte, qui donne en teinture un vert d'émeraude très-solide. Je crois que cette plante ne se trouve qu'au Tunquin et dans la Cochinchine.
Le pays est plein de gibier, comme cerfs, gazelles, chèvres sauvages, paons, faisans , etc. La chasse est libre, mais dangereuse , à cause de la grande quantité de tigres , d'éléphaus, de rhinocéros, et d'autres animaux carnassiers qui peuplent les forets. Les animaux domestiques qu'on v élève sont, le cheval pour les voyages , le buffle pour les labours, le bœuf, le cochon, la chèvre, la poule, l'oie et le canard. Les Tunquinois ont peu de bons fruits ; l'ananas et les orangers de différentes sortes sont les meil- 3. 28
leurs. Us ne cultivent pas la vigne, quoiqu'elle soit une production naturelle de leur terre. Ils ne sont pas riches en légumes , et il ne paroît pas qu'ils soient jaloux d'en avoir.
Parmi les occupations des Tunquiuois , celle de se bien former à la guerre est une des principales. Pour soldats , on prend les plus robustes, et l'on a un soin extrême de les employer continuellement , tant à leurs exercices qu'aux autres ouvrages publics et particuliers du royaume. Les compagnies sont divisées par quartiers, et chaque soldat a sa maison. Tous sont habillés de même, c'est-à-dire, d'un justeaucorps de soie, d'un caleçon de même étoffe , et d'un bonnet de crin renversé par le haut. Leur épée est une espèce de sabre } mais il y en a qui ne portent que le mousquet, d'autres que des lances, et d'autres encore des arcs et des carquois. Ils ne passent presque aucun jour sans s'escrimer en présence de leurs chefs ; ceux qui réussissent le mieux remportent toujours quelques faveurs , soit en argent, soit en robe, soit en riz, et ceux qui sont assez maladroits pour faire quelque lourde faute sont mis à l'amende , et quelquefois déchus de leur poste. Ainsi un officier qui manquera notablement, deviendra simple soldat. Les Tunquinois ne sont pas moins jaloux de rendre justice que de s'exercer dans le métier des armes. Il n'v a peut-être aucun crime qui n'ait son châtiment particulier 5 mais le supplice le plus ordinaire consiste à trancher la tête. Le criminel est toujours présent dans la discussion de son affaire ; il peut réclamer s'il a des preuves convaincantes qu'on l'a jugé iniquement , et pour lors les juges subissent la même peine. Comme l'on n'y plaide ni par procureur ni par avocat, mais par soi-même, et toujours en présence des parties, qui n'oseroient sortir du respect qu'elles doivent aux juges , il se vide une infinité de causes , dont cependant l'on tient un registre extrêmement exact.
ÉCRITES Dl' TOOUIN. /|3j
Je crois avoir satisfait, madame, à toutes vos questions. J'ai l'honneur d'être, etc.
Nota. Les sept lettres qui vont suivre sont extraites du recueil des Nouvelles Lettres édifiantes, publiées à Paris , chez A. Leclere, quai des Augustins.
UV\Mi\UlU\M\U\H%\i\UtH\IMM»4\lUUtMU\lUlU\UlUIU\U«UU%\U\U\h
LETTRE (extrait) DE M" DE GABALE : 7 mai 1766 (1).
Il faut vous dire quelque chose de moi et du pays où je suis. Je sens que je deviens vieux. Je n'ai ni pain, ni vin , ni soupe, qu'on ne connoit point dans ce pays-ci 5 le lait , le beurre et le fromage n'y sont pas d'usage : c'est toujours du riz chaud à maDger , et de l'eau chaude à boire (du thé) , même dans les plus grandes chaleurs. Le bouillon , c'est de l'eau pure cuite avec quelques herbes; le poisson et la viande, également cuites à l'eau, sont les mets ordinaires. En guise de beurre, d'huile, de sel et de poivre, on sert sur la table une eau salée, extraite de la sardine, qui est l'assaisonnement ordinaire de toutes les sauces. Pour manger on se sert de petites tables portatives de la hauteur d'un tambour \ on s'y assied quatre , in piano , les jambes croisées et repliées, de façon que les deux plantes des pieds se trouvent sous les deux genoux , à la manière de nos
(1) Les détails de géographie, de mœurs, etc., que donnent cette lettre et quelques-unes de celles qui la suivent , durèrent assez sensiblement de ceux que Ton a lus dans les lettres précédentes. Cependant ou nesauroit douter de la véracité des auteurs des unes et des autres ; mais , placés sur des points divers , les choses n'étoieut point les mêmes. En efTet, quel est le pavs tant soit peu- étendu qui n'offre des conti-astes frappans , dans tout ce qui se rapporte au sol comme aux habitans ? Le seul reproche qu'il soit permis de faire à nos voyageurs apostoliques, c'est d'avoir présenté pour des généralités ce qu'ils ne dévoient offrir que comme des faits particuliers à la contrée dans laquelle chacun d'eux se trouvoit placé.
tailleurs d'Euro pe. Chaque personne prend une écuelle de riz de la main gauche, et de la main droite deux petits bâtonnets , pour faire entrer le riz petit à petit dans sa bouche, en approchant l'écuelle ; ces bâtonnets servent de fourchettes pour prendre les mets dans les plats. On ne boit point en mangeant; à la fin du repas, on boit d'un seul trait de l'eau chaude à grandes écuellées. La cuisine se fait sur la terre, dans la maison ou dans la cour ; les riches ont quelques ustensiles de cuivre ; chez les pauvres, tout est en terre. Trois morceaux de terre glaise ou trois pierres servent de trépied et de crémaillère : ni tournebroche , ni fourneau , ni cheminée ; les mets sentent la fumée ou le traîné sur les cendres, et ils ne sont cuits qu'à demi pour ne pas leur ôter la vertu nutritive et confortative ; le pot n'est point écume de peur d'enlever ce qu'il y a de meilleur.
Les maisons n'ont que le rez-de-chaussée , et sont fort basses. Ou les couvre avec de la paille ou avec une espèce de jonc. Les murailles sont faites avec quelques roseaux , et plâtrées de terre ; quand elles se sèchent, cette terre se crevasse et se fend partout. Le jour, les portes fermées, sans aucune fenêtre , on voit clair dans sa chambre : quand il fait du vent, on a bien de la peine à y conserver une lampe allumée. II y a peu de maisons où l'on pratique quelques fenêtres. En tout ceci, le riche et le pauvre ne diffèrent pas beaucoup l'un de l'autre. Les caves sous terre ne sont point praticables , parce que le pays est bas ; à peinea-t-on creusé deux pieds que l'eau sourd. Aussi l'air n'est pas sain ; il engendre beaucoup de maladies f comme scorbut, goutte seiatique , fièvres de différentes espèces, érysipèle, rhumatismes, paralysie, enflure des pieds. Les femmes à leurs premières couches sont sujettes à mourir , à cause de cette trop grande humidité. Les livres, les habits et autres meubles, dans la maison, se
KCKITES DU TlîNQUIN. 4^7
moisissent et se pourrissent bien vite 5 il faut souvent les mettre au soleil. Ce mauvais air engendre aussi une graude quantité ù insectes , qui mangent et gâtent tout, surtout le papier et nos livres d'Europe-, parmi ces insectes, les plus à craindre sont les fourmis blanches , qui en une seule nuit mangent un coffre entier d'effets. Le lit sur lequel on couche est un plancher-, on étend une claie de bambou avec une natte de jonc par- dessus. Ceux qui veulent avoir un oreiller roulent une natte qu'ils mettent sous leur tête. En été , plusieurs couchent sur la terre afin d'être plus fraîchement; en hiver, ils mettent une litière de paille par-dessous la natte. Le mobilier et les maisons sentent la pauvreté.
Ce royaume est situé sur le bord de la mer \ il est plein de rivières, d'étangs et de ruisseaux sans nombre. Les pays éloignés de la mer sont des montagnes et des forêts. Dans ces montagnes, on trouve quelques peuplades sauvages fort éloignées les unes des autres, et qui n'ont aucun rapport entre elles 5 elles ont chacune leur chef ou capitaine. Ces sauvages sont des Tunqninois qui , autrefois, pressés par la faim et par la misère, se sont retirés dans les montagnes et s'y perpétuent. Ces peuples adorent le soleil, la lune et leurs ancêtres. Jusqu'ici aucun missionnaire n'a pénétré chez eux. Le plat pays est fort peuplé, et par là assez misérable, parce que la terre ne suffit pas pour nourrir seshabitans. Outre cela , il y a grand nombre de faiuéans, dont tout le métier est d'aller piller les moissous et voler dans les maisons par force ou par ruse. Aussi les riches ne dorment point la nuit et sont obligés de faire sentinelle. Ce qui fait que le pays est si peuplé , c'est que tous se marient, et même de bonne heure; tous veulent devenir pères d'une famille nombreuse. Celui dont la femme est stérile la quitte bien vite pour en prendre une ou plusieurs autres en même temps. On trouve des Tun-
quinois qui ont chacun 70 cnfans vivans; ces enfans en ont d'autres; de sorte que le bisaïeul ou trisaïeul peut voir sa lignée multipliée jusqu'à plusieurs centaines de personnes. Que ces enfans soient pauvres, ce n'est pas ce dont il s'embarrasse le plus; il leur laisse à chacun le soin de se produire , comme il a été obligé de le faire lui-même.
Il y a deux langues dans ce pays : l'une que tout le monde parle et entend: l'autre celle des lettrés, qui n'est entendue que des savans , lesquels sont estimés et considérés , et occupent exclusivement tous les postes du royaume. Toute la nation aime fort la politesse : le dernier du peuple s'étudie à se montrer poli. C'est une maxime universelle qu'il faut être humble. Si quelqu'un osoit se vanter, il seroit moqué et raillé par les autres; de sorte que, sans être humble de cœur, on l'est à l'extérieur; et ainsi un riche se dit pauvre , et un savant se dit ignorant. Les vieillards sont fort respectés. A 5o ans , ils sont exempts des impôts et des corvées publiques. Un vieillard pris en faute sera repris et grondé , mais non puni : les lois lui pardonnent. Les Tunquinois ont aussi un très-grand respect pour leurs pères et mères. Les lois punissentsévèrement tout enfant qui leur a manqué ; il en est de même des disciples envers leur maître , qu'ils doivent honorer pendant sa vie et adorer après sa mort. De là vient le culte superstitieux des ancêtres, que les missionnaires ont tant de peine à déraciner, même parmi les chrétiens. Les pères et mères à 5o ans sont censés dispensés de travailler; ils distribuent leurs biens entre leurs enfans, qui doivent les nourrir tour à tour chacun un mois; quand le tour est fini, ils recommencent, et continuent ainsi jusqu'à la mort du père et de la mère.
La cérémonie de Y enterrement demande de grands préparatifs et de grandes dépenses. On habille le mort de ses plus beaux habits, et l'on met dans le cercueil beau-
itCHITES DU TUNQUIN. 4^9
coup de provisions pour l'autre monde. On fait le cercueil de quatre grosses planches vernissées, dont une seule fait la charge de deux hommes ; les jointures sont bien bouchées, de peur que la mauvaise odeur du mort n'infecte les vivans. Pour avoir le temps de faire tout avec pompe, on diffère l'enterrement jusqu'à des six mois, quelquefois un an. Les parens çt les amis viennent rendre Jeurs derniers devoirs au défunt, et personne ne manque à cette cérémonie, de peur de perdre un bon repas. A lenterrement , ils battent toutes sortes d'instrumens. Il faut jusqu'à 3o personnes pour porter le corps; on met sur le cercueil une ccuelle pleine d'eau, qui sert comme de boussole pour juger si les porteurs gardent l'équilibre, ou n'inclinent point de côté et d'autre. Pour que la cérémonie dure plus long-temps , on marche fort lentement et on fait différentes pauses; à chaque station on fait un sacrifice au mort. Le deuil des pères et mères est de trois ans; celui des autres parens est plus court à mesure que le degré de parenté est plus reculé. L'habit de deuil est blanc, sans ourlet, et de la toile la plus simple et la plus grossière. Ceux qui sont en deuil ne peuvent assister à aucun spectacle, ni se trouver à aucune assemblée, ni se marier, etc. ; les lois le défendent, cl punissent ceux qui violent le deuil des défuuts.
RELATION (extrait) DU MARTYRE DE DEUX RELIGIEUX.
Le 5 août 17 y 3 , le P. Castaneda, Espagnol , allant en plein jour chez un malade, parce qu'il n etoitqu'à quelques pas, fut aperçu par un païen, qui le fit saisir avec ses effets de religion. Le gouverneur se le fit amener et le retint prisonnier. Ce mandarin est un eunuque adonné aux plaisirs, et que sa vie déréglée entraîne dans de grandes
dépenses. Il exigea une somme exorbitante pour la rançon du missionnaire. Comme les chrétiens ne se présentèrent point, le mandarin baissa le prix par degrés : mais en vain, personne ne parut. Le mandarin, outré de colère, fît enfermer le père dans une cage, où il pouvoit à peine se remuer , et le fit exposer aux ardeurs du soleil , qui sont excessives. 11 espéroit exciter les chrétiens à se cotiser ; mais on ne trouva pas convenable de favoriser la cupidité des persécuteurs. Le mandarin, ainsi frustré, fit faire d'autres recherches, et le 3 octobre on prit un missionnaire tunquinois, nommé Vincent Liêm, qu'il enferma aussi dans une cage.
Cependant le mandarin, courroucé de ne point recevoir d'argent des chrétiens, porta ses plaintes au roi, et accusa les pères d'être des chefs de rebelles, ayant des armes, et méditant une révolte générale. Le roi entra dans une grande fureur, et ordonna qu'on les lui amenât. Le 27 octobre , les deux missionnaires , plus doux que des agneaux, furent portés à la ville royale, toujours enfermés dans leurs cages. Le roi interrogea lui-même le missionnaire espagnol , mais sur la religion seulement , et ne parla ni de révolte ni de complot contre le gouvernement. Les deux confesseurs furent conduits ensuite à l'audience de la reine-mère , qui s'adressa au père tunquinois , et lui demanda quel seroit dans l'autre vie le sort de ceux qui n'auroient pas cru la doctrine qu'il enseignoit. Le père Vincent lui répondit, avec la sainte liberté de l'Evangile, qu'ils ne pourroieut éviter les supplices éternels de l'enfer. La reine, qui est fort attachée à ses idoles, irritée de cette réponse, ordonna de renfermer les deux missionnaires dans leurs cages, et de leur mettre des entraves aux pieds. On les ramena dans la prison, où ils continuèrent de prêcher l'Evangile avec encore plus de zèle qu'auparavant. Le roi prononça lui-même la sentence
ÉCRITES DU TUNQUIN. 44 l
de mort contre eux. Il l'écrivit de sa propre main et l'envoya à son conseil, avec ordre de la signer et de la faire exécuter sur-le-champ. Trois grands mandarins, dont deux étoient chrétiens , voyant que la condamnation n'étoit motivée que sur le prétendu crime de rébellion, dont on ne donnoit aucune preuve, refusèrent d'y souscrire. Ce refus courageux occasiona dans le conseil une discussion qui dura trois jours. Si cet examen ne put sauver la vie aux deux accusés , il servit à prouver qu'ils n'étoient point des chefs de rebelles, mais des prédicateurs de la religion chrétienne ; ce qu'ils avouoient.
Le 7 novembre, le juge criminel , les officiers et les soldats, tenant leurs armes nues, suivis d'une foule innombrable de monde, tant chrétiens que païens, se rendent à la prison. On en lire les deux cages, et on les transporte à une grande place hors de la ville. Là, le juge étant assis sur son siège, placé sur un éléphant , les soldats se rangent pour contenir la multitude. On fait sortir les missionnaires de leurs cages, on les fait asseoira terre, on leur attache les genoux à deux piquets, et on les déshabille jusqu'à la ceinture ; on leur coupe les cheveux , et on leur fait tenir la tète et les épaules droites. Enfin, on leur lit la sentence, et, au signal donné , les bourreaux leur tranchent la tête. A l'instant les chrétiens, dépouillant toute crainte, rompent la foule, ramassent avec respect les tètes des deux martyrs, arrosent de leurs larmes les deux corps, et transportent ces précieuses reliques dans un village éloigné, où les obsèques de ces glorieux athlètes de J.-C. furent célébrées avec toute la solennité que pouvoit le permettre une aussi triste conjoncture. Le mandarin qui avoit présidé à l'exécution, s'étant aperçu que sa suite étoit diminuée, revint au lieu du supplice, et remarqua, parmi les chrétiens occupés aux obsèques, des riches et des hommes en dignité : trois étoient porte-parasols dut
442 LF.TTHES ÉDIFIANTES
roi. Il rendit compte au roi de ce qu'il avoit vu. Celui-ci, transporté àe fureur, fit arrêter tous ceux qui avoient honoré les corps des martyrs; puis il ordonna de rechercher tous les prêtres tunquinois et européens, voulant qu'ils fussent tous pris et mis à mort ; il enjoignit aussi à tous les chrétiens d'abjurer leur foi, d'abattre les églises, de livrer leurs eiï'ets de religion , promettant des récompenses et des privilèges à ceux qui dénonceraient ou livreraient des missionnaires et des chrétiens.
LETTRE (extrait) DE M. GUERARD : 2 1 avril i 793.
Je parle la langue du peuple au milieu duquel je suis avec autant et peut-être plus de facilité que je ne parfois la francoise. C'est une musique qui vous feroit rire, si vous m'entendiez prêcher seulement une fois. Il v a presque un langage particulier pour chaque village, Leurs caractères d'écriture sont une invention diabolique; je n'ai pas encore pu leur persuader de les abandonner pour se servir des nôtres. Ils ne sauraient comprendre comment on peut écrire sans une multitude innombrable de signes. Aussi l'ignorance est ici à un point dont vous avez peu d'idée ; et avec cela les docteurs, qui en savent à peine autan», que nos bergers de France, se croient des savans tels qu'il y en a peu dans l'univers.
Il y a dans ces contrées une espèce de devins qui persuadent au peuple ignare que leurs maladies viennent de quelque démon qu'ils ont dans le corps et qui les tourmente. Pour les guérir, ils font un bruit épouvantable autour du moribond, afin de faire peur à ce prétendu démon ; quelquefois ils frappent le malade jusqu'à le tuer ; d'autres fois ils lui percent la peau pour faciliter l'évasion du malin esprit. Ils ont dernièrement
ÉCRITES DU TLKQUIW. 44^
coupé la gorge à une pauvre femme qui en est morte trois jours après. Si dans ces opérations le malade crie, ils attribuent ses cris au démon , qui ne veut pas sortir. Ils adorent toutes sortes d'idoles , sous le nom d'esprit : le chien et le tigre ont aussi leurs autels. Ce qui est incompréhensible, ils ne rougissoient pas, jusqu'à il y a environ six ou sept ans , d'offrir en sacrifice au chien des excrémens d'homme , et au tigre delà chair humaine. Ils croient à la métempsycose. Quand un petit enfant meurt , les parens coupent son corps par morceaux, qu'ils portent de côté et d'autre, de peur qu'il ne revienne dans le sein de la mère lorsqu'elle concevra une autre fois. Ils s'imaginent aussi que, s'ils donnoient un beau nom à leur enfant, le diable le rechercheroit : ils lui donnent en conséquence le plus vilain qu'ils peuvent trouver. Quand ces enfans sont parvenus à un certain âge , on leur en donne un autre \ et les appeler ensuite de celui qu'ils avoient en premier lieu, ce seroit leur faire l'outrage le plus sensible. Si quelqu'un s'avise de leur dire que leur enfant est joli , ils s'en fâchent, dans la persuasion que le diable , entendant ce compliment , l'enlèvera. Ils ont mille et mille autres superstitions. Mais , au milieu de toutes ces erreurs , les Tunquinois sont polis, honnêtes , et portés à rendre service. Les chrétiens surtout se feroient couper la tête pour leurs prêtres , et se priveroient du nécessaire pour ne pas les laisser manquer. Je les gronde continuellement sur cet article, sans pouvoir les faire changer. Si je veux les bien punir, c'est de ne pas recevoir quelques herbes ou quelques fruits qu'ils m'apportent. Je ne mange pas autre chose depuis plus d'un an , et je me porte bien.
\\-*\,»\'*vw»-i^.*-\\\^\-»-v\,»*%v\'»\-»-%\»
ÉTAT (extrait) DE LARELIGION, de 1798 a 1802.
La persécution qui éclata en août 1798 se ralentit vers le mois de juin 1799- Mais, comme il y avoit toujours une multitude d'espions , l'on étoit obligé de prendre beaucoup de précautions. Les prêtres du pays pouvoient aller assez librement exercer leurs fonctions à petit bruit et sans éclat , et même hors de la ville royale ; les Européens , quoique cachés, pouvoient administrer les sacremens aux chrétiens qui venoient secrètement les trouver dans leur asile, et même aller visiter les chrétientés qui avoient le courage de les recevoir ; uiais en marchant la nuit , et avec beaucoup de précautions. Cependant les évoques et les missionnaires se hasardèrent, par l'entremise de personnages puissans , à faire quelques tentatives pour obtenir la révocation de ledit de persécution ; mais elles furent inutiles. Le tyran ne voulut même pas lire une requête apologétique qui lui fut présentée au nom des principaux personnages chrétiens de sa cour. Une victoire qu'il venoit de remporter lui avoit enflé le cœur au point qu'il regardoit ce succè.s comme la récompense de ses efforts pour extirper le christianisme, et de la mort qu'il avoit fait subir à deux prêtres. Il se flaltoit de pouvoir terrasser le roi légitime de Cochinchine, s'il pouvoit faire mourir quelque missionnaire européen.
La persécution se faisoit toujours sentir dans le Nghcan. Le gouverneur continuoit «à forcer les chrétiens à planter devant leurs maisons un piquet avec l'étendard de l'idole du pavs , et ceux qui refusoient ctoient mis à 1 airende et si inhumainement frappés, que plusieurs restèrent presque morts sous les coups. Les soldats n'avoient
ÉCRITES DU TUKQUIN. 44^
égard ni au sexe ni à l'âge. Au mois de mai 1801, le même gouverneur fit décapiter deux néophytes , frères, dont le crime étoit d'avoir donné avis de la persécution à M»r de Castorie, de l'avoir soustrait aux recherches et conduit en lieu sur. Il fit écraser les deux poignets au jeune , et fendre le gras de la jambe à l'aîné jusqu'à l'os-, il les fit ensuite coucher sur le dos, les pieds attachés en l'air, et on leur versa de l'eau dans la bouche et sur tout le visage. Ces pauvres paticus vomissoient le sang, à force de se contraindre, pour ne pas être suffoqués par l'abondance de l'eau. Pendant qu'ils étoient dans cet état, le gouverneur leur adressoit ces paroles : « Où avcz-vous conduit 1 Européen ? où est-il caché? Si vous le déclarez, je vous donnerai la liberté. » Ils le savoient, mais ils ne voulurent rien déclarer. « Si vous voulez abandonner votre religion, conlinuoit le gouverneur, vous aurez votre grâce; si vous refusez , je vous ferai trancher la tête. — Notre religion est la véritable, répondirent les deux généreux athlètes; nos parens nous l'ont laissée , nous l'avons gravée dans le cœur : plutôt mourir que d'y renoncer jamais! » D'après leur refus, d'apostasier, ils eureutla tète tranchée sur la pi ace public pie. M. Lepavec a été sur le point d'être noyé. Il alloit, dans une petite barque de bambou, pour administrer des malades : une vague renversa cette barque légère. Heureusement il avoit saisi une traverse de bois attachée à Tintérieur du bateau. Dieu lui donna la force de tenir cette traverse, et de ne point perdre la respiration; enfin, les néophytes le joignirent. Quelle fut leur joie, quand ils virent que le bon pasteur n'avoit point péri ! Sorti de ce danger , il en a couru un autre. Aux approches de Noël (1801), des païens s'attroupèrent, et vinrent pendant la nuit, armés de piques, bloquer sa maison; ils le saisirent et l'accablèrent de coups et d'injures. A la corde qui le tenoit lié les mains derrière le dos . ils en avoient attaché une
autre , par laquelle un satellite le traînoit derrière lui ; un autre le poussoit avec une pique -, un troisième ne cessoit de lui donner des coups de plat de sabre pour le faire avancer. Il ne resta que trois heures entre leurs mains, les chrétiens des environs, armés de bâtons, l'avant délivré, et porté dans une maison de religieuses, située dans le bois. « Si j'élois resté long-temps entre les mains de ces satellites furieux, dit ce missionnaire dans une de ses lettres, vu le traitement qu'ils me faisoient endurer, j'aurois eu le bonheur de mourir pour la foi. » Quelques mois après , un père espagnol et trois prêtres du pays furent aussi arrêtés ; mais les persécuteurs consentirent à les relâeher, moyennant des sommes très -considérables. L'un d'eux avoit été cruellement tourmenté : ils le laissoient exposé à toute l'ardeur d'un soleil brûlant 5 et, pendant la nuit, ils le tenoient enfermé dans un coure où il ne pouvoit respirer faute d'air, ayant en outre les jambes serrées dans des ceps qui lui causoient de très-grandes douleurs. Pendant cette cruelle persécution, un grand nombre de chrétiens se distinguèrent par des traits frappans de courage et de fermeté.
Dieu, après avoir fait passer les missionnaires et les chrétiens du Tunquin par cette cruelle épreuve , eut enfin pitié d'eux , et leur rendit la paix au mois de juillet 1 80*2, époque à laquelle il exerça contre les ennemis de son nom une vengeance éclatante. Le tyran , qui attribuoit ses succès contre le roi de Cochinchine à son zèle persécuteur , ne tarda pas à éprouver les effets de la vengeance céleste. Cependant son plan étoit bien formé , son armée formidable 5 mais son adversaire connut , par une lettre interceptée, les projets de son ennemi. Il le défit, et, en moins d'un mois, il fit la conquête du Tunquin. Le peuple, las des vexations qu'il éprouvoit , soupiroit après le roi de la Cochinchine comme après sou libérateur-, beaucoup de mi-
ÉCRITES PU TUNQUIN. 447
litaires même étoient dans son parti. On se souleva de tous côtés; les troupes du tyran se dispersèrent 5 il prit lui-même la fuite avec ses frères . emportant une partie de ses trésors , dans le dessein de passer en Chine ; mais le peuple les arrêta et les livra. L'armée cochinchinoise entra à la ville royale le 18 juillet 1802. Le roi, avant d'entrer au Tunquin , avoit témoigné le désir de voir des missionnaires. Lorsqu'il passa par la province deNghê-an, M.stde Castorieet^l. de La Bissachère furent admis à son audience, et il les traita avec distinction. Dès le jour de son arrivée à la ville royale, Msr de Go rty ne lui envoya quelques petits présens , auxquels il témoigna être sensible. Ce prélat et M. EjoL lui furent ensuite présentés ; il leur fit un accueil très-honorable , et il leur promit de donner un édit favorable à la religion. Peu de jours après, il publia en eflèt une ordonnance qui défendoit aux païens de forcer les chrétiens à faire des actes d'idolâtrie.
Pendant que les missionnaires et les chrétiens se voyoient délivrés du terrible fléau qui, depuis quatre ans, aflligeoit l'église du Tunquin , et recouvroient la liberté , les uns de prêcher, les autres de pratiquer l'Evangile , le bras vengeur de Dieu s'appesantissoit de la manière la plus épouvantable sur ceux qui avoient persécuté avec tant de violence ses ministres et ses serviteurs. Le tyran et ses frères } tous les grands mandarins et plusieurs gouverneurs de provinces furent chargés de chaînes. Les autres mandarins furent dépouillés de leurs dignités, et condamnés aux travaux les plus pénibles et les plus humilians, comme de couper et de porter de l'herbe aux chevaux , aux éléphans , et de balaver leurs écuries. Le roi fit mettre à mort le tyran du Tunquin et ses frères , plusieurs femmes et enfans de leurs familles, et plusieurs grands mandarins. Le prince fut écartelé par cinq éléphans j, ses frères et les mandarins eurent la tète tranchée.
LETTRE (extrait) DE 31. LANGLOIS : 14 avril 1804.
Nos dernières lettres vous ont appris la fin delà persécution et la liberté dont jouissent les chrétiens. Elles vous ont dépeint le roi actuellement régnant comme un prince duquel nous espérions un grand appui contre les vexations des païens \ c'est au moins ce que nous avions tout lieu d'attendre de lui , d'après les services signalés qu'il a reçus tant de monseigneur l'évêque d'Adran que des chrétiens de la Cochinchine et du Tunquin , et d'après les promesses qu'il avoit faites aux évèques de donner un édit solennel pour défendre aux païens de vexer les chrétiens à l'occasion de leur refus de coopérer à de certaines superstitions. Deux mois après la conquête du Tunquin , il donna à la vérité une déclaration qui défendoit aux païens d'inquiéter les chrétiens au sujet du culte des idoles ; mais cette déclaration étoit conçue en termes si équivoques, que la plupart des païens et ceux des mandarins qui étoient ennemis de la religion chrétienne l'interprétoient en mauvaise part, et elle ne fut publiée de manière à être bien connue que dans une province. Les gouverneurs des autres provinces refusèrent aux chrétiens une nouvelle publication. Toutes ces circonstances déterminèrent monseigneur de Veren, vicaire apostolique de Cochinchine, monseigneur dcCastorie ( M. Lamothe ) , coadjuteur du Tunquin occidental , et M. Liot, missionnaire de Cochinchiue, à présenter au roi une supplique , pour en obtenir un édit plus clair et plus solennel. Ce prince , après avoir tantôt gardé le silence , tantôt répondu d'une manière équivoque, dit enfin à M. Liot, qui faisoit une dernière instance, que le grand conseil avoit jugé qu'il n'étoit pas à propos d'accorder un édit tel que nous le demandions. La plupart des grands»
ÉCRITES DU TLJSQUIJV. 44()
mandarins formant ce conseil manifestèrent dans cette occasion leur haine contre la religion par tontes sortes de propos injurieux contre elle, contre ses ministres et contre les chrétiens. Quelques-uns conseillèrent même d'inviter les missionnaires à un festin , au milieu duquel on se saisiroit de leurs personnes et on les renverroiten Europe. Le roi n'a pas acquiescé à ce conseil perfide.
Dans le voyage qu'il a fait au Tunquin l'année dernière , pour y recevoir la couronne royale de la main de l'ambassadeur chinois, il a fait voir combien il est refroidi à notre égard : il a donné un édii de police dans lequel il est question de la religion chrétienne ; il ne la proscrit pas , mais il en parle d'un ton fort méprisant, et assujettit les chrétiens à des mesures gênantes. Cet edit règle d'abord les fêtes et réjouissances publiques qui se célèbrent annuellement dans les villages , les redevances (pie les villages exigent à l'occasion des mariages ou des enterremens, et les amendes qu'ils infligent. Le dernier article traite du culte des idoles et aussi de la religion chrétienne. S'il ne parle pas avantageusement de celle-ci , il ne traite pas mieux le culte païen. Il défend de faire de grandes dépenses pour la construction des pagodes et pour les fêtes que les villages célèbrent en l'honneur de leurs génies tutélaires. <c Quant à la religion des chrétiens, d'après l'édit , c'est originairement la doctrine d'un pays étranger qui s'est introduite et maintenue jusqu'à présent dans le royaume. L'enfer, dont cette religion menace , est un mot terrible dont elle se sert pour épouvanter ; le paradis qu'elle promet est une expression magnifique qu'elle emploie pour amorcer. Cette doctrine s'est insinuée peu «à peu parmi des hommes grossiers et ignorans qui l'embrassent et la suivent comme des insensés. Un grand nombre de sujets sont déjà infectés de cette doctrine , et tout-à-fait accoutumés à en observer les pratiques et les lois, qu'ils suivent comme 5. 29
45o LETTRES ÉDIFIANTES
des gens ivres , sans réfléchir à rien , et comme des aveugles que rien ne peut ramener de leur égarement. Dorénavant nous ordonnons , pour les églises qui tombent en décadence , que ceux qui voudront les réparer aient à s'adresser au gouverneur de la province, pour en obtenir la permission (permission qui, bien entendu, ne s'obtiendra point gratis ; car les mandarins de ce pays n'accordent de grâces qu'à ceux qui les paient grassement) ; et quant à construire de nouvelles églises , nous le défendons absolument. » Voilà comme ce roi est reconnoissant envers Dieu pour les bienfaits et les marques visibles de protection qu'il en a reçus , et envers les chrétiens qui se sont dévoués à mille dangers pour lui rendre service; voilà comme il est fidèle à ses promesses. Au reste, le roi s'est attiré par cet édit plus d'indignation encore de la part des païens que de la part des chrétiens , à cause des retranchemens qu'il ordonne dans le culte des idoles *, ce qui fait que beaucoup de païens croient que le roi est chrétien , et qu'il n'a parlé comme il a fait de la religion chrétienne que pour ne pas paroître trop favorable aux chrétiens. Mais la vérité est que ce prince, toute sa cour et ses officiers sont bien éloignés d'embrasser le christianisme. Si ce monarque n'aime pas l'idole Foë, sa propre sœur et grand nombre des femmes de sa cour y sont follement attachées. S'il ne témoigne pas grande estime pour le culte des esprits ou génies tutélaires , il est on ne peut plus attaché au culte de Confucius et à celui des ancêtres ; il en autorise toutes les pratiques , qui ne sont pas moins superstitieuse», que celles du culte des génies tutélaires.
ECRITES DTT TUNQtlN. ^5 1
M«t«tuuM%wtMitit«ntuuuiv%\nwtt%t
\>A\t\u\\twv\u\vnvi
LETTRE (extrait) DE M. EYOT : 17 avril 1817.
On nous annonce des lettres d'Europe, mais le porteur a été bien malavisé ; il les a remises au mandarin qui gouverne en dehors de la ville royale du Tunquin , et celui-ci les a fait porter au roi. Heureusement, quand elles ont été apportées à la cour, M. Vannier y étoit présent. Le roi lui a demandé à qui ces lettres étoient adressées ; il a répondu qu'elles étoient à l'adresse de M. Chaigneau (1). Le roi a ordonné de les ouvrir; il y avoit dans ces lettres un paquet pour Mgr de Véren et un billet de M. Marchîni, procureur de la propagande à Macao, donnant avis qu'il envoyoit deux missionnaires à la Chine. On n'a point lu cet avis , et le roi a ordonné de faire porter les lettres à Mgr de Véren, demandant seulement que, s'il y avoit quelques nouvelles d'Europe, on lui en donnât connoissance. Le bâtiment qui portoit les effets des missions est arrivé. Il s'y trouvoit un missionnaire de la propagande et deux de nos domestiques qui revenoient de Macao. Cela pouvoit nous attirer une aifaire fâcheuse ; mais la divine Providence a permis que le roi prît lui-même notre défense contre ses mandarins. «Ces deux hommes, a-t-il dit , sont des gens que les missionnaires ont envoyés porter des lettres à Macao , ce qu'ils font tous les ans $ ils s'en reviennent. Nous-mêmes nous avons profité de cette occasion, et envoyé de nos gens avec eux. » Il paroît que l'af-
(1) MM. Chaigneau et Vannier sont deux officiers françois, qui sont depuis plus de vingt-cinq ans au service du roi de Cochinchine , et y ont la dignité de mandarin. Ils se sont fixés en Cochinchine, et s'y sont mariés. M. Chaigneau revint en France en 1820 , et fut renvoyé en Cochinchine par le gouvernement françois avec les pouvoirs de consul.
faire en restera là. Le roi paroît très-bien disposé en notre faveur ; il a dit que , des cinq religions connues dans le pays , savoir : celles de Confucius , des idoles , des magiciens , de Mahomet et du Seigneur du ciel, cette dernière étoit la seule qui fût conforme à la raison , mais quelle est bien stricte sur la pluralité des femmes, et qu'il étoit trop foible pour l'observer. C'est un hommage qu'il rend à la vérité ; mais quel profit en retire-t-il?
LETTRE (extrait) DE MCR DE CASTORIE : i5 nov. 1820.
Le roi Gia-ïaong est entré dans sou éternité. Son fils, Chi-dam , maintenant appelé Minh-mênh, règne glorieusement et pacifiquement en sa place. Jusqu'à ce moment, on n'a encore rien à lui reprocher, et il a déjà fait beaucoup d'actions très-louables. On dit qu'il se dispose à venir au Tunquin, pour connoître l'état de son peuple. Malheureusement il n'y verra que de la misère. Cependant celle qui y étoit causée par les brigands est beaucoup diminuée : presque tous les chefs ont été condamnés au dernier supplice, et ont subi cette sentence.
Depuis la mi-septembre jusque vers la fin d'octobre , il y a eu au Tunquin et en Cochinchine une mortalité telle qu'on n'en avoit jamais vu de semblable : c'étoit le choléra-morbus. La province de Xu-nghè en est pour plus de vingt-deux mille personnes. Cette peste n'est pas encore entièrement cessée, mais seulement fort diminuée. Il est vrai qu'un très-grand nombre sont morts par leur faute, sans compter ceux que limpéritie des médecins a tués. Le roi a fait distribuer des remèdes ; mais , outre que c'étoit souvent, comme on dit, après la mort le médecin, le pauvrepeuple nepouvoit guère arracher ces remèdes des mains des mandarins chargés de les distribuer : vous
ÉCRITES DU TUNQUIIC. ^55
eonnoissez cette race. Le roi a ensuite fait donner à toutes les familles des morts , sans distinction d hommes ou de femmes , trois ligatures(en\îroa 8 fr.) par chaque mort. Aux soldats , on ajoutoit une pièce de toile. Ceci s'est mieux exécuté. Cette largesse par tout le royaume se monte à des sommes immenses.
Notre collège de Saint-Jacques a beaucoup souffert de la faim, mais point de la peste. iSotre Seigneur l'a gardé et protégé. Seulement le bon père Ly , comme tous les autres prêtres ^ a été obligé de courir aux malades , jour et nuit , sans relâche. Je me dispose à partir pour une assez longue course dans les montagnes qui continent au royaume du Laos, qui est aussi de notre mission, et qui est encore tout païen , faute de missionnaires. Il y a environ quinze ans que je fus choisi par notre vicaire apostolique pour en être l'apôtre-, mais, sans doute parce que j'en étois indigne, il révoqua presque aussitôt la mission qu'il m'avoit donnée Maneal nostros ea cura ne-
poies (que ce soin reste à nos descendans).
MISSIONS DE LA COCHmCHINE.