TABLEAU HISTORIQUE DE LA COCHINCHINE
La Cochinchine et le Tunquin, trois cents ans avant l'ère chrétienne, étoient encore des pays incultes, et leurs habitans de vrais sauvages ; ils n'avoient ni livres ni caractères , et ne connoissoient de lois fixes ni pour le gouvernement ni pour le mariage. Cefutl'an 214 avant J.-C. que ces contrées commencèrent à changer de face. L'empereur de la Chine, Tsinchi-hoaiig, ayant nouvellement conquis le Tunquin et la Cochinchine, tira de son empire plus de cinq cent mille familles , et les envoya peupler ses nouvelles conquêtes. Ces Chinois expatriés se multiplièrent dans les deux royaumes, et par là les caractères , le gouvernement et la religion des Chinois s'y introduisirent peu à peu.
Après la mort de Tsinchi-hoang, un seigneur chinois nommé Tchaoto , gouverneur de la province de Canton, d'où dépendoient la Cochinchine et le Tunquin, se fit déclarer roi, et rompit toute communication avec la Chine. L'empereur Venu entreprit de soumettre Tchaoto. Pour y réussir, il prit la voie de la négociation ; et ce qu'il auroit eu peine à emporter par la force , il l'obtint par une douce politique ; il amena ce prince à lui payer tribut. Mais bientôt la mort de Tchaoto jeta sa cour et ses états dans un trouble et dans une confusion dont l'empereur Vouti sut habilement profiter. Il fit marcher des troupes,
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et se rendit mailre du Tunquin et de la Coehinehine. Sous le règne de l'empereur 'Koangouti , les Cochinchinois se liguèrent avec les peuples du Tunquin , et secouèrent le joug des Chinois. Deux dames, nommées Tching-Tze et Tching-Eul, se mirent à la tête des révoltés; elles étoient soeurs, etavoient toutes deux des inclinations guerrières et des qualités véritablement héroïques. On les voyoil nuit et jour à cheval, armées, faisant l'office dégénérai. Elles fortifièrent les frontières, disciplinèrent des troupes nombreuses, et les animèrent à la défense de la patrie. L'empereur envoya une armée pour réduire les rebelles. Il en donna le commandement à Mayven, qui eut besoin de toute son expérience dans l'art militaire et de toute sa bravoure pour attaquer avec succès l'armée indépendante-, et si les dames belliqueuses qui la cornmandoient a voient été mieux secondées par leurs officiers et leurs soldats , il est à présumer que Mayven auroit échoué dans cette périlleuse entreprise. On lui disputa pied à pied le terrain; il ne put avancer qu'à force de combats , etdans toutes ces actions les deux héroïnes (iront admirer également leur courage et leur prudence. Mais enfin , auprès du lac Syliou, il y eut une bataille sanglante; Mayven remporta une victoire complète , et les deux sœurs guerrières périrent en combattant. Après leur mort le Tunquin et la Coehinehine l'entrèrent sous l'obéissance chinoise. Le rétablissement de l'autorité impériale se soutint jusqu'en a63. Alors il se fit une nouvelle révolution. Un grand seigneur cochinchinois , nommé Kulien, entreprit de délivrer son pays de toute domination étrangère. Il se défit du gouverneur chinois, et , par ce coup hardi , il échauffa tellement les esprits qu'il se trouva partout le maître, et se fit reconnoître roi. Personne ne lui disputa la couronne , et il mourut paisible possesseur du royaume qu'il avoit usurpé. Sans héritier par les
mâles, le seigneur Fan-hiong, son allié par les femmes, fut élu roi. Fan-y , fils et successeur de Fan - hiong, adopta un esclave appelé Onen , à qui il donna le nom de Fan- ouen . Ce vil étranger parvint bientôt à un crédit sans bornes. Il trouva le moyen de rendre odieux le fils de son bienfaiteur, et, après la mort de ce prince, il se saisit sans peine de la couronne. Pour signaler le commencement de son règne , et s attirer par quelque exploit glorieux 1 estime de ses sujets, il entra à la tète d'une armée dans le Tuuquin, et proposa au gouverneur chinois de fixer de nouvelles limites aux deux états \ mais sa proposition fut rejetée , et sa mort, qui suivit de près, délivra le Tuuquin d'un si dangereux voisin. Son fils Fan - fou lui succéda : il n'avoit ni 1 habileté ni l'expérience de son père. Le règne de Fan-ouenti , petit-fils de Fan-fou, a été si agité, que ce prince fut tué par le fils du roi de Camboge ; mais Fan-tchou-nong , prince de la famille royale, rétablit le calme, et se fit reconnoitie roi. Après sa mort , son fils Fan-yang-may le remplaça, et eut lui-même son fils Fan-tcho pour successeur. On ne sait rien de toute cette famille, sinon qu'elle paya exactement le tribut aux empereurs chinois.
En 6o5, lang-ti, empereur de la Chine, fit éclater d'une manière révoltante son excessive avidité et son ambition démesurée. Il avoit ouï dire que dans la Cochinchine il se trouvoit une infinité de choses rares et précieuses 5 il résolut de s'emparer de ces trésors. Les prétextes manquent rarement aux entreprises les plus injustes ; il publia ce qu'il put imaginer de plus spécieux pour colorer l'invasion qu'il niéditoit; et, sans perdre de temps , il envoya le général Lieou -fang à la tète d'une puissante armée pour attaquer Fan-fantchi , alors roi 5 celui-ci étoit sur ses gardes 5 mais il avoit dans son armée, selon 1 usage de la Cochinchine , un grand nombre dV/e-
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pkans. Ces terribles animaux, qui sont d'un grand secours dans une bataille rangée, nuisent souvent plus à ceux qui les emploient qu'aux ennemis mômes contre lesquels on les irrite. Le général chinois, qui ne lignoroit pas, eut l'adresse de les effaroucher ; en conséquence ils prennent la fuite, renversent, écrasent tout ce qui se trouve sur leur passage , et jettent une confusion si étrange dans toute Tannée cochinchinoise, qu'elle est dissipée et taillée en pièces. Le vainqueur marcha droit sur la capitale, y entra, mit au pillage la ville et tout le pays, et enleva dix -huit tablettes d'or massif de la salle où le roi alloit honorer la mémoire de ses prédécesseurs-, le général chinois, chargé d'un si riche butin, reprit avec son armée la route du Tunquin. .Après sa retraite, le roi Fanfantchi rentra dans sa capitale, et s'appliqua à réparer le dégât qu'y avoient fait ses ennemis.
Les siècles suivans, dans l'histoire chinoise de la Cochinebine, offrent peu de counoissauces sûres, et l'on n'y trouve presque aucun détail. On sait seulement que vers l'an G3g, le roi Fan-teouly envoya à l'empereur Taytsong beaucoup de raretés de son pays-, que son tils et son successeur Fan- tching-long fut assassiné, et qu'en lui finit la famille royale Fan-, qu'après celte mort, les grands proclamèrent Tchou- coli , fils d'une tante paternelle du roi Fan-teouli, et que ce prince envoya pour tribut des présens à l'empereur Kaotsong -, que i5o ans après , vers 806 , la Cochinchine déclara la guerre au Tunquin , et que l'expédition ne fut pas heureuse \ qu'en 956, le roi s'appeloit Cheley nteman ; et que son successeur, en 960, se nommoit Sylejntopan ; que deux siècles après, entre les années 1166 et 1170, le roi Tseouyana voulut enrichir ses états par le commerce, en envoyant des Cochinchinois dansl'ile de Flaynan; que ces Coch in chinois, qui n'étoient que des brigands, pillèrent le
pays, ce qui fit échouer l'entreprise ; qu'il chercha un dédommagement dans une guerre avec le Camboge, où il entra à la tète d'une armée, l'an i ijg , et y fit de grands ravages , mais sans aucune conquête 5 que le roi de Camboge , en 1 197 , vint fondre sur le roi de la Cochinchine , le détrôna, le fit prisonnier, saccagea ses états, et, en se retirant, mit sur le trône de la Cochinchine un seigneur cambogien; que ce changement de domination ne subsista que peu de temps , mais que la guerre entre les deux états fut longue, et que les Cochinchinois se tinrent presque toujours sur la défensive.
Le prince qui régnoit sur eux en 1380 s'appeloit/Vv-eoupouletcheou. Dès qu'il eut appris que Koublay, empereur des Tartares mongous, éloit maître de la Chine , il lui envoya des députés avec des présens pour lui faire hommage comme prince tributaire. Ces députés furent traités avec distinction ; mais l'empereur ne se contenta pas du tribut; il résolut de faire partir pour la Cochinchine des grands de sa cour, et d'y ériger un tribunal pour gouverner ce royaume. L'entreprise étoit grande et pleine de difficultés, cependant elle s'exécuta. Mais deux ans après Pouti, fils du roi , indigné qu'un tribunal étranger donnât des lois à la Cochinchine, porta son père à faire arrêter les membres de ce tribunal.
L'empereur , irrité, ordonna d'équiper une flotte considérable, avec un grand nombre de troupes tartares et chinoises , dont Sotou fut nommé général. La flotte mit à la voile; Sotou se rendit maître de la capitale. Le roi et son fils se retirèrent dans les montagnes, en donnant des ordres pour rassembler de bonnes troupes. Ils firent, mourir en secret les grands du tribunal , et travaillèrent à amuser Sotou , en lui envoyant de riches présens pour lui et pour ses troupes , et lui promettant de se conformer aux ordres de l'empereur. Sotou se laissa d'abord tromper \
mais bientôt après un transfuge lui apprit le massacre des grands tartares et chiuois, les intrigues du roi et de son fils , et la marche d'une armée formidable pour lui couper les vivres et le retour. Il comprit alors qu'il n'y avoit plus de temps à perdre : il marcha à l'ennemi et l'attaqua avec vigueur. Si l'attaque fut vive, la défense ne le fut pas moins. Enfin, la difficulté du terrain et la résistance des montagnards lui ayant fait perdre beaucoup de monde, il fut obligé de se retirer. Le roi et son fils ne doutèrent pas qu'un pareil échec ne rendit l'empereur plus traitable. Ils députèrent quelques grands pour lui faire leurs soumissions. Ils espéroient l'adoucir, ils se trompèrent; le mauvais succès n'avoit fait qu'augmenter sa colère. Sans vouloir admettre les ambassadeurs cochinchinois , il ordonna de faire marcher une nouvelle armée en Cochinchine ; mais cette seconde invasion ne réussit pas plus que la première. Konbloy finit ses jours sans avoir pu se venger de la Cochinchine , et les rois de ce pays en furent quittes pour le tribut ordinaire qu'iJs continuèrent de payer à la Chine.
Lorsque la dynastie des Tartares mongous fut détruite par un prince de la dynastie Ming , en i368, ltataha régnoit en Cochinchine. Le nouvel empereur lui notifia son avènement au trône chinois; et, ce qui n'avoit pas encore eu d'exemple, il fit faire dans la Cochinchine des sacrifices pour honorer les esprits des forêts, des mon-* tagnes et des rivières ; ensuite il reçut l'hommage et le tribut, d'Itataha , à qui il fit de magnifiques présens. ltataha de son côté envoya à l'empereur 70,000 livres pesant d'un bois très- précieux, pris sur des pirates. Cette bonne intelligence ne dura pas , ltataha, malgré les avis et les ordres de l'empereur , ayant déclaré la guerre au Tunquin, Mais ce qui acheva d'irriter l'empereur, c'est qu'en i38^ ltataha fit enlever une partie des èUphans que le roi de
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Camboge envoyoit en Chine. Cette action révolta également les deux souverains. Itataha gouvernoit mal, et s'étoil rendu odieux ; Itocheug, un des grands de sa cour, profita de ces conjonctures pour le faire assassiner, et, ne trouvant plus aucun obstacle à son ambitiqp, il s'empara du trône en i3go. Dès qu'il s'v fut affermi, il envoya des ambassadeurs à Itongou pour lui payer tribut et pour lui demander l'investiture. L'empereur reçut l'un et refusa l'autre , et l'usurpateur ne put conserver le trône.
Tchenpatilay paya le tribut accoutumé. Ce prince n'avoit garde de se dispenser de cet acte de dépendance. Il avoit trop besoin du secours de l'empereur dans la guerre qu il avoit à soutenir contre le roi du Tunquin ; on avoit vu souvent ces deux royaumes aux prises ; mais ils étoient plus acharnés que jamais. Tchenpatilay pria l'empereur d'interposer son autorité pour faire la paix. Yonglo le promit et tint parole; mais ses exhortations et ses ordres furent inutiles; la guerre continua. Alors les dispositions du roi changèrent tout à coup. Il se ligua contre l'empereur avec un rebelle, à qui il donna de l'argent et des éléphans. Yonglo auroit pu tirer raison de cette trahison par la force des armes; mais il se contenta de faire des reproches à Tchenpatilay. Celui -ci mourut en 1 44 x '■> M&hopenkai\\x\ succéda. Il eut, comme son aïeul, de grands démêlés avec le roi du Tunquin. Cependant l'empereur exhortoit les deux rois à vivre en paix et à s'en tenir aux frontières déterminées; mais la guerre continua, etMahopenkai tomba entre les mains de son ennemi. On eut beau solliciter sa liberté, le roi du Tunquin fut inflexible. Alors les grands cochinchinois (en i447 ) reconnurent pour leur roi Mohokoueylay i neveu de Tchenpatilay , et l'élection fut approuvée et confirmée par l'empereur. Mohokoueylay régna, et son frère Molokoueyyeou lui succéda ; mais ces deux règnes ne furent pas de longue durée ,
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puisqu'en iZpS le roi de la Cochinchine étoit Molopauloyve , qui mourut en 1^60, et qui eut pour successeur son frère Panlotchatsuen. C'est en i^ji qu'une bataille décisive termina ces anciennes guerres entre la Cochinchine et le Tunquin, et rendit le roi du Tunquin Lyliao maître absolu de la Cochinchine. Son ennemi s étoit trop exposé dans le combat •, Panlotchatsuen fut fait prisonnier , et le prince Panlotchayve , qui seul pouvoit soutenir l'état chancelant, ayant eu le même sort, les Cochinchinois se virent obligés de subir le joug du vainqueur , et de reconnoitre le roi du Tunquin pour leur souverain. Les princes de la famille royale de Cochinchine agirent auprès des grands chinois et de l'empereur, pour procurer la liberté à leur roi captif, ou pour se donner un nouveau roi } mais la eour chinoise ferma l'oreille à toutes leurs sollicitations, laissa faire le roi Lyhao , et refusa d'armer contre lui.
Depuis cette conquête de la Cochinchine par Lyhao , l'histoire chinoise de la dynastie Ming ne dit presque rien sur la Cochinchine; et , ni dans celle histoire, ni dans la nouvelle notice chinoise sur les pays étrangers , on ne trouve ni quand ni comment la Cochinchine s'est affranchie de la servitude , et a eu de nouveau un roi particulier. INous avons dit dans le tableau du Tunquin qu'il falloil placer cet affranchissement au règne de Lyli , second du nom , prince qui abandonna les rênes de l'état à ses ministres, et nous avons ajouté que le trône de Cochinchine fut sans doute relevé au profit du vice -roi ou régent du pays. Nous allons emprunter aux Nouvelles Lettres édifiantes les faits historiques qui doivent terminer ce tableau de la Cochinchine, mais sans que nous puissions nous flatter d'établir une concordance bien exacte des temps, des lieux et des hommes. Voici au reste (en extrait) ce qui, dans les Nouvelles Lettres édifiantes , fait suite
aux anciennes , quant à l'histoire de la Coehinchine.
Pendant tout le 17e siècle et une grande partie du 18% le Tunquin et la Coehinchine formèrent deux états distincts, quoique sous un même roi, dans la personne des princes de la famille qui résidoient au Tunquin. Ces rois fainéans n'avoient qu'une ombre de royauté 5 et Ton ne connoissoit réellement en Coehinchine d'autre maître que le régent que nous appellerons roi , puisqu'il en avoit toute l'autorité et faisoit même la guerre au roi du Tunquin, son suzerain.
Vers l'an 1^65, le roi de Coehinchine voulut laisser son trône au Jils d'une concubine , au préjudice de son lils légitime. Celui de ses ministres qu'il fit entrer dans ses projets gardoit à vue le prince héritier; et, le roi étant mort la même année, il fît proclamer le fils de la concubine, encore en bas âge, et se fit déclarer régent du royaume. Le prince légitime , détenu dans une espèce de prison, y finit ses jours la même année, laissant deux jeunes héritiers. L'intrus s'adonna aux plaisirs, et laissa le régent maître absolu de la destinée de ses sujets. Ce régent opprima et vexa tellement tous les ordres de l'état , que les principaux officiers prirent le parti de s'en défaire. Ils offrirent au roi du Tunquin de lui ouvrir les portes du royaume , s'il vouloit les délivrer de la cruelle oppression sous laquelle ils gémissoient. Le roi du Tunquin pénètre avec une armée formidable. Il fait écrire au prince qu'il n'est venu que pour le délivrer d'une tutelle dont il auroit dû rougir; que s'il veut lui livrer son ministre mort ou vif, il sortira sur-le-champ de Coehinchine. Le prince assemble son conseil ; tout le monde est d'avis de livrer le régent aux Tunquinois . A peine ceux-ci l'ont-ils entre leurs mains, qu'ils avancent dans le pays et arrivent jusqu'à la province de la cour. L'intrus veut assembler une armée -, mais la division se met parmi ses officiers ,
son armée se débande, et il est obligé de fuir dans les provinces méridionales.
Pendant ces troubles, un homme du peuple, nommé JShac , collecteur et joueur de profession, s'annonce comme voulant remettre sur le trône le prince légitime. Il ramasse une troupe de brigands , auxquels il réunit des Chinois ; le peuple , trompé par ses promesses , se rassemble sons ses étendards. II compose en peu de temps une armée nombreuse, arrête les Tunquinois et les chasse» Telle est l'origine des rebelles cochinchinois connus sous le nom de Tày-son, mots qui signifient montagnes de l'occident, parce que leurs chefs étoient sortis des montagnes occidentales de la province de Qui-nhon. Un neveu du roi légitime, nommé Hoang-ton , fut pris par les Tày-son. Ceux-ci , voulant profiler de son nom , disent à tout le peuple que ce prince est le seul qui doit régner, et INhac lui donne sa fille en mariage. Le prince resta avec son beaupère pendant quelques années ; mais, s étant aperçu que les rebelles ne travailloient que pour eux, il s'évade, et vient trouver le roi dans la basse Cochinchine. Là, une partie des mandarins force le roi à lui céder la couronne ; les autres continuent à suivre leur ancien maître, qui s'enfuit à Can-cao et tombe entre les mains des Tày-son , qui le mettent à mort. Hoang-ton se renferme clans des retranchemens , et s'y défend pendant six mois. Enfin , trahi par ceux qui gardoient le fort, il est contraint de se rendre à discrétion. Les ennemis, qui craignoient le peuple , le traitent en apparence avec beaucoup d'égards ; mais ils le font mourir secrètement. Ngnyên-anli , soi» frère, restoit seul de toute la famille royale. Les Tày-son s'étant retirés en basse Cochinchine , Nguyên-anh sort de sa retraite, et rassemble quelques soldats; son parti grossit de jour en jour. Il se rend maître de presque toute la basse Cochinchine, et est proclamé roi . en 1779, par les
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peuples de cette contrée. De son côté , !\hac , qui sétoit déclaré roi ei empereur , et avoit pris le nom de Thai-duc , pénétra de nouveau dansles provinces les plus méridionales; le roi légitime fut obligé de s'enfuir dans des îles désertes.
Le roi de Siam avoit offert du secours à ce roi fugitif, et envoya en ba^se Cochinchine une armée qui pilla ces provinces, et y commit tant d'excès et d'horreurs en tous genres, que les habitons, par le conseil même du roi légitime , appelèrent les rebelles pour chasser ces étrangers. Le roi , ramené à Siam , s'en échappa bientôt ; et , ayant rencontré dans les îles du golfe M§r PigneauJC , évoque d'Adran , il confia à ce prélat ce qu'il avoit de plus précieux, son fils aîné, fils de la reine, héritier présomptif de la couronne, âgé seulement de cinq ans. Cet évèque sétoit concilié, par ses rares qualités, par l'éclat de sa vertu, parles services signalés qu'il avoit rendus à la famille du roi légitime , l'amitié et la confiance de ce prince , l'estime et la vénération de presque tous ceux qui le connoissoieut, tant païens que chrétiens. Il passa en France avec son royal élève, en 1786 , afin d'implorer la protection de Louis XVI en faveur du roi légitime de Cochinchine. Louis XVI, qui ne prévoyoit pas les malheursqui l'attendoient prochainement, non content défaire au jeune prince cochinchinois un accueil distingué, promit d'envoyer des secours à sou père ; mais les ordres donnés par ce prince généreux et bienfaisant ne furent point exécutés. Cependant le roi de Cochinchine , pendant l'absence de son fils et de lévêque d'Adran, étoit rentré, dès ij85 ou 1786 , en possession des provinces qu'on appelle la basse Cochinchine , et s'y étoit maintenu à la faveur de la division survenue entre les chefs des rebelles Tày-son.
Le Tunquiu étoit, depuis plusieurs années, en proie aux plus terribles fléaux et à Yanarchie la plus complète. Le roi , qui avoit cruellement persécuté les chrétiens, se
voyant attaqué dune affreuse maladie qui le faisoit tomber en pourriture, choisit pour son successeur un jeune enfant, fils dune de ses concubines , au préjudice d'un autre de ses fils plus âgé , qu'il avoit eu de la reine. Il nomma sa concubine favorite régente du royaume, et lui donna un premier ministre. Il mourut, rongé de vers, en i^8^». Aussitôt les mandarins attaquèrent le palais, tuèrent le premier ministre , et placèrent sur le trône l'héritier légitime. Ce jeune prince, pour les récompenser, leur conféra des dignités et des titres ; ceux-ci, devenus fiers et insolens, portèrent le trouble partout, et firent bientôt trembler le jeune prince qu'ils avoient placé sur le trône. Ils se répandirent ensuite dans les provinces, où tout ne fut que pillage et désolation . Un grand mandarin tunquinois étoit entré en Cochinchine pour appeler du secours. Le prince cochincliinois étoit en fuite. JS'hac, chef des rebelles, crut cette occasion favorable pour satisfaire son ambition : il ne demanda pas mieux que de marcher sur le Tunquin. Cet usurpateur avoit deux frères qui commandoient ses armées , et prenoient le titre de duc-ong, qui est le titre qu'on donne aux princes du sang royal. Le plus jeune, nommé Long-nhung, étoit le plus actif, le plus entreprenant et le plus habile dans le métier de la guerre. Nhac avoit établi sa cour à Qui-phu, ville capitale de la province de Qui-nhon , parce que la ville de Phu-xuân , résidence ordinaire des rois de Cochinchine, étoit encore sous la domination tunquinoise. Le second des trois frères commandoit les armées qui occupoient la basse Cochinchine. Long-nhung fut envoyé vers le Tunquin. Dans l'été de i ~8(j , il s'empara de toute la Cochinchine septentrionale , et traversa, avec la rapidité de l'éclair, tout le Tunquin. Après de tels succès , les deux frères de Nhac voulurent avoir des états à gouverner. Long-nhung se déclara souverain de la haute Cochinchine : le second des frères garda 3. 5o
pour sa part la basse Cochincliine, et IMiac ou Tbai-duc , l'aîné, fut réduit aux provinces du milieu. En 1787, il fut assiégé dans sa ville capitale par ses frères , et fut obligé de reconnoitre leur souveraineté. Mais celui qui avoit eu la basse Cochincliine en partage mourut peu de temps après , et le roi légitime Ngujén-anh avoit profité de ces circonstances pour rentrer dans cette portion de ses états.
Cependant le Tunquin resta pendant plus de deux ans plongé dans L'anarchie , et fut horriblement ravagé par toutes sortes de fléaux. Les Ta) -sou, en se retirant, portèrent partout le fer et la flamme , pillèrent et saccagèrent tout le royaume. Drs factions se formèrent, lune pour soutenir 1 indépendance du jeune roi Chiëu-thông , L'autre pour le forcer de reconnoitre un régent. Ces deux partis se firent une guerre d'autant plus cruelle qu'il n'y a\nit plus nulle forme de gouvernement , plus d'armée disciplinée : ce n'étoit , de tous côtés, que meurtres , pillages et incendies. Lafuiniuc et la peste furent les résultats de ce désordre couvulsif. La mortalité enleva près de la moilié des habitans du royaume. Des cantons restèrent presque entièrement dépeuplés , des communes tout - à - fait désertes. Long-nhungj après avoir dicté la loi à son frère, accourut de nouveau (1788), répandit partout la terreur par ses cruautés, se déclara roi du Tunquin, et prit le nom de Quaug - trung. Le prétendant à la dignité de régent avoit été tué parla faction qui lui éloit opposée. Le jeune roi Chiêu-lhâng s'enfuit en Chine, et l'empereur envoya, en 1789, une nombreuse armée de Chinois, pour le replacer sur le trône 5 mais Quaug - trung , qui, après sa conquête, étoit retourné à la ville royale deCochinchine, vint à marches forcées fondre sur l'armée chinoise, et la défit si complètement que fort peu échappèrent au carnage. Après cette victoire, il resta paisible possesseur de tout le Tunquin et de la haute Cochincliine. Cet usurpa-
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teur iir jouit pas long-temps du fruit de ses conquêtes ; il mourut au mois de septembre 179'^ et laissa ses états a un de ses fils, encore en bas âge, qui fut reconnu nu. sous le nom de Canh-thinh , auquel . en 1 801 , il substitua celui de Bao»himg. I 11 COflSeil de régence, composé de grands mandarins, administra le royaume en son nom, et lut occupé à soutenir l.t guerre.
l.e roi légitime de Cochiuchine , Pfgujrên-ttnh , depuis
le îetour de M: \'<i<'</iic lï.fdrctli , aidé par les conseils de .e prélat et p.ir le-; MffMJCl Slgttaléj que lui rendirent plusieurs <>fjia< r» Jraiu <OÙ qui setuient attaches .1 MM sei \ ii e . a\oit «.hteiill de 'I ailds s,ie< es sur se> ennemis, et étnit \euu , eu 1 -.,'>. ..-siéger Tliai-dllc d.uis
(hn-phu . s,i capitale. L'usurpateur, dans cette extrémité .
appela s(,u neveu Canh-thinh à son secours. Celui-ci en-
niie innée «jui lit lever le siège de la place, mais
qui força ensuite l'Iuu-dm a abdiquer 1 empire, lui laissant à peine une honnête suhsistaïKi'. Ce tyran mourut la
même niinr. accablé de honte et de chagrin. La gvetre continua . avw un rattès varié . entre le roi légitime, qui
a\oil ret oin[uis |,lusieui s provinces, et le fils de Ouang-
trung, qui était maître de t<»nt le Tunqtrin et de plus de la moitié de la Cochinchine. I" poi légitime rempoitoit chaque année des avantages sur ses ennemis, mais il n en tirait
point tout le parti qu'il auroit pu. Il brûla plusieurs lois leur Hotte dans le port même de Qui-nhOU : et comme il
avorl plusieurs vaisseaux de construction européenne, commandés par des officiers françois , sa marine étoit de beaucoup supérieure à celle des Tày-son ; mais, sur terre. ceux-ci a voient davantage. Cependant, en 17991 le roi
conduisit sa Hotte à lMiu-xuàn , capitale de la haute Cochinchine . et se rendit maître de tout le pays. Il ne pOUBSa pas sa conquête plus loin cette année, craignant que la nuée ennemie, composée de l'élite des troupes des Tdy-son } et
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commandée par leurs plus habiles généraux, ne reprit d'abord Phu-xuàn , et ensuite tout le reste de la Coehinchine. Il se borna donc à se fortifier de son côté. Le jeune roi des Tày-son, qui s'étoit enfui précipitamment au Tunquin, fit des levées de troupes; et, en 1802, il alla en personne attaquer la muraille qui ferme la Cochinchine ; mais son armée fut mise en déroute. Le roi légitime de Cochinchine entra au Tunquin sans presque aucune résistance. Le jeune roi Tày-son, tous ses frères, tous les membres de sa famille , et tous les grands mandarins qui étoient à son service, tombèrent entre les mains du vainqueur, et furent mis à mort. Ainsi finit cette race cruelle des Tày-son , après trente ans coulinus de troubles et de guerres.
Depuis ce temps, le roi légitime de Cochinchine , de la famille Nguycn , règne seul en souverain absolu sur toute la Cochinchine et sur tout le Tunquin. Les Tunquinois s'étoient flattés qu'après avoir anéanti les Tày-son , il se contenteroit de régner sur la Cochinchine, et relèveroit le trône du Tunquin. Il avoit souvent témoigné qu'il faisoit la guerre pour soutenir aussi bien les droits de celte famille que les siens propres-, mais, en partant de Phuxuàn pour la conquête du Tunquin, il s'étoit déclaré souverain indépendant des deux royaumes. 11 donna à son règne le nom de Gia-laong. En i8o4 , il fut reconnu roi par l'empereur de Chine. La conduite de ce prince envers la famille Ly , la pesanteur des impositions et des corvées , et les vexations exercées par ses officiers, lui aliénèrent le cœur des Tunquinois. Aussi se forma -t-il des factions pour faire valoir les droits de divers prétendans, qui étoient ou se disoient descendans de quelqu'une des anciennes dynasties \ elles ont été étouffées. Le roi Gia-laong est mort le iS janvier 1820. Son successeur a nommé les années de son règne Minh-mênh, c'est-à-dire, destin brillant.
ÉCRITES DE LA COCHITVCHlNE. /j1 i)
Ce nouveau souverain , (ils du précédent , est né d'une concubine. Il avoit été désigné par son père pour héritier de la couronne, préférablerncnt aux fils du prince qui vint en France avec M°r l'évêque d'Adran. Ce jeune prince, mort de la petite vérole en 1801, étoit fils de la reine légitime ; mais ses enfans sont nés de concubines.
LETTRE (extrait) DU PERE ARNEDO.
De la Cochinchine, le 3i juillet 1700.
Des le i4mai 1698, la tempête commença à s'élever dans celte cour contre nos églises. Le roi , encore jeune , est extrêmement superstitieux et dévoué aux bonzes chinois qu'il s appelés dans son royaume. On abattit plusieurs églises. Javois heureusement prédit, en ce temps-là, une éclipse d'une manière dont on parut satisfait ; ce qui porta la cour à me laisser mon église, et à traiter doucement les missionnaires. L'année royale , qui revient de douze en douze ans, suivit bientôt après. Comme on donne au peuple durant cette année une grande liberté, les chrétiens en jouirent comme les autres ; en sorteque nous faisions tous les exercices de la religion aussi publiquement qu'avant la persécution. Aucommencementdecetteannée 1700, quelques ennemis des chrétiens , pour leur attirer des affaires , mirent en pièces les idoles de la campagne. Le roi , ne dou-^ tant point que nous ne fussions les auteurs de celte action, donna ordre qu'à notre première assemblée on fit mainbasse sur tous les chrétiens qu'ontrouveroit. J'en fus averti; j'empêchai les chrétiens de se réunir. Nous étions alors cinq missionnaires d'Europe dans cette capitale ; savoir, MM . Pierre Langlois et Jean Cappon, ecclésiastiques françois ; les PP. Pierre Bclmonte et Joseph Candonne, je-
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suites italiens, et moi. Le 12 mars, on vint à main armée dans nos églises, on arrêta nos domestiques, on pilla ce qu'on trouva dans nos maisons, et les missionnaires furent menés dans les prisons publiques. J'étois du nombre ; mais, dès le lendemain , on me mit en liberté, à cause de ma qualité de mathématicien.
On publia Yédit du rot qui ordonnoit qu'on abattît toutes les églises des chrétiens , qu'on brûlât les livres de religion , qu'on arrêtât tous les missionnaires , que tous ceux qui avoient embrassé le christianisme reprissent la religion du pays, et que, pour marque d'obéissance , chrétiens et idolâtres, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous généralement foulassent aux pieds la sainte image du Sauveur. Cet ordre s'exécuta d'abord dans le palais , dans les maisons des mandarins , dans les rues et dans les places publiques de cette ville. Nous vîmes plusieurs lâches chrétiens obéir; d'autres se cachèrent; d'autres furent assez généreux pour refuser, et méritèrent la couronne du martyre. On brûla presque tous les livres saints ; mais on me rendit ceux qui étoient à mon usage, et plusieurs autres qu'on croyoit à moi , sous prétexte que ces livres pouvoient servir aux mathéma tiques. J'avois fait avertir les missionnaires du dehors , qui se cachèrent ; mais ils furent découverts , arrêtés et menés ici. Un bon vieillard, nommé M. Jean, qui avoit bâti à ses frais une petite église dans les montagnes , et qui y faisoit l'emploi de catéchiste, fut assommé de coups pour n'avoir pas voulu donner les livres saints , ni fouler aux pieds la sainte image.
Le roi avoit ordonné de laisser au pillage des soldats tout ce qui appartenoit aux chrétiens, à la réserve des choses que nous regardons comme sacrées, qu'il voulut qu'on lui apportât. On lui remit, entre autres choses, plusieurs reliques , dont quelques-unes étoient des es entiers. Les montrant aux gens de sa cour : « Voilà , dit-il ,
jusqu'où les chrétiens portent leur impiété , de tirer des tombeaux les ossemens des morts, ce qui nous doit faire horreur. Ils font plus , ajouta-t-il ; car, après les avoir réduits en poudre, ils en mettent dans des breuvages, ou ils en font des paies qu'ils donnent aux peuples, et les ensorcèlent par là si fort, qu'ils courent aveuglément à eux et embrassent leur doctrine. »Le roi, voyant que cediseours auimoit toute sa cour contre nous, ordonna qu'où exposât ces ossemens dans la place publique, et qu'on fit entendre au peuple l'usage que nous en faisions.
On se soumit dans les provinces à ledit du roi ; cependant un nommé PaulKien , mandarin considérable vers le pays du nord, refusa de fouler aux pieds la sainte image» On le conduisit prisonnier à la cour. « Il faut, lui dit le roi , fouler aux pieds celte image , ou perdre la vie ; lequel voulez-vous ? — Perdre la vie mille fois, sire , s'il est besoin, répondit le mandarin. Tout prêt à obéir a V. M. dans tout le reste , je ne puis le faire en ce qui regarde ma religion. Lorsque j'étois encore jeune, ajouta-t-il, mon père me mena à l'église : Sache, me dit-il, que le Créateur nous a envoyé son iils unique, appelé Jésus-Christ, dont voilà l'image, aGn que, souffrant la mort sur une croix pour l'amour de nous, il nous délivrât de la mort éternelle dont nous étions tous menacés. Je le laisse sa sainte loi pour mon testament ; c'est un héritage plus précieux que toutes les richesses du monde.» Les mandarins qui étoient présens, voulant faire leur cour, parurent si indignés de cette réponse, qu'ils prièrent le roi de leur permettre de meltre le chrétien en pièces. Le roi , plus mode ré, ordonna qu'il fût renvoyé en son pays pour y être décapité. Dès qu'il y fut arrivé, plusieurs de ses parens, encore gentils, vinrent se jeter à ses pieds dans la prison, le conjurant d'obéir au roi, ou du moins d'en faire semblant, en approchant tant soit peu le pied de la
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mainte image , ce qui suffirait au géuéral des troupes , qui , étant sou ami particulier, vouloit le sauver $ que s'il ue se soucioit pas de sa propre perte , il fut du moins sensible à celle d'une famille désolée qui lui étoit chère, puisqu'ils alloient tous être enveloppés dans sa ruine. Chose étrange ! celui qui avoit montré tant de courage devant le roi, n'eut pas la force de résister aux prières et aux larmes de ses parens. Il fit semblant de fouler l'image , protestant néanmoins qu il le faisoit plutôt pour se délivrer de leur imporlunité que pour renoncer à sa religion. Le général, étant content, écrivit au roi que Paul Kien avoit enfin exécuté ses ordres. Mais le roi , irrité qu'un autre eût mieux su se faire obéir que lui, commanda qu'on ne laissât pas de trancher la tète du coupable. Paul reçut cette seconde sentence avec une intrépidi té merveilleuse. Il reconnut la main de Dieu qui le punissoit visiblement de sa lâcheté. Il la pleura à chaudes larmes jusqu'au dernier moment, et mourut dans les sentimens d'une véritable pénitence.
Le 23 d'avril, on présenta au roi les quatre missionnaires avec lesquels j'avois été arrêté. Il ordonna qu'on leur mît au cou une cangue plus pesante , de gros fers aux pieds , et qu on les menât dans une prison plus rude , où il paroit vouloir les laisser tous mourir de misère. Trois dames furent conduites en même temps en la présence du roi : Elisabeth Mau, veuve d'un grand mandarin ; Marie Son, âgée de 60 ans, d'une innocence et d'une candeur admirables, et Paule Don, qui a eu son mari martyr. Le roi les condamna à la bastonnade, â être rasées , et à avoir les bouts des oreilles et des doigts coupés. Pour les hommes cochinchinois qui ne voulurent pas obéir, le roi les condamna tous à la mort, et la plupart â mourir de faim. On donna commission d'exécuter la sentence , à l'égard des trois dames chrétiennes, un â capitaine, parent & Elisabeth. Cet officier conjura sa parente d'obéir au roi -, mais, voyaut
quelle étoit inébranlable, il lui dit qu'il craignoit fort qu'après le supplice on ne l'obligeât à passer le reste de sa vie dans quelque emploi bas et humiliant. « Mon cher parent, lui répondit cette vertueuse dame, je suis femme et déjà sur l'âge , et par conséquent fort craintive ; aussi ne puis-je assez vous exprimer la crainte et l'horreur que j ai de voir sous mes pieds la sacrée image de mon Sauveur et de mon Dieu : j'en tremble de tout mon corps seulement en vous parlant. Ainsi , s'il n'y a point d'autre voie pour me garantir du supplice que de fouler aux pieds la sainte image, j'aime beaucoup mieux mourir. »L'offîcier, qui connoissoit sa fermeté , trouva un autre moyen de la sauver : il recommanda aux soldats d épargner sa parente. Ceuxci, après avoir traité les autres dames avec la dernière rigueur, approchèrent seulement leurs couteaux , encore tout ensanglantés, des oreilles et des doigts d'Elisabeth, et firent semblant de les lui couper. On jeta ensuite les trois chrétiennes dans une barque. Comme j'y entendis de grands cris, je m'en approchai avec quelques remèdes que je tenois prêts. Je crus que ces cris étoient causés par la douleur du tourment qu'elles avoient souffert ; mais je fus fort surpris de voir qu'il n'y avoit que la seule Elisabeth qui se plaignit et qui fût inconsolable de n'avoir pas été mutilée pour la foi de Jésus-Christ, pendant que ses compagnes avoient été traitées avec une extrême cruauté.
On a conduit dans une île voisine de cette capitale, quatre chrétiens condamnés à y mourir de faim. Le premier s'appeloit Paul So , habile lettré, et savant dans la médecine, dont il se servoit utilement pour porter ses compatriotes à embrasser notre sainte loi. On l'avoit d'abord condamné à avoir chaque jour trois coups de bâton sous la plante des pieds, jusqu'à ce qu'on l'eût obligé de se soumettre à ledit du roi , ce qui ne l'empêcha pas de persister dans sa sainte résolution. Le second
étoit Vincent Don, mari de l'héroïque Paule ; le troisième, Thadée Oiieti; il éloit dans une barque avec cinq autres personnes qui firent naufrage; il fut le seul qui se sauva, Dieu le réservant pour le martyre. Le quatrième étoit mon catéchiste, Antoine hy ; quoiqu'il eût près de soixante ans, plus robuste que ses autres compagnons, il est mort le dernier, après avoir souffert la faim pendant dix -huit jours , sans qu'on lui ait jamais rien donné, non pas même une seule feuille de bétel pour mâcher. Après leur mort on a mis leurs corps en pièces, et on les a jetés dans la rivière par ordre du roi, afin qu'on ne ramassât pas leurs reliques.
Je ne saurois dire ce que le père Candonne âgé de 63 ans, et fort incommodé, souffre sous la cangue et aux fers. Il résiste pourtant courageusement aussi bien que M. Cappon; mais les incommodités de la prison ont causé la mort du P. Belmonte. Sa douceur admirable et sa grande charité le rendoient aimable à tout le monde, et particulièrement aux pauvres , dont il étoit le protecteur et le père. Le roi m'a permis de le faire enterrer, je l'ai placé de nuit dans un lieu où étoit, il y a peu de jours, une très -belle église. M. Langlois est mort aussi de misère dans sa prison , comme le P. Belmonte , et il est aussi enterré au lieu où peu auparavant étoit son église. Il savoit heaucoup de médecine, ce qui lui avoit donné un grand crédit. Les néophytes l'aimoient beaucoup, et il leurfaisoit de grandes aumônes. M. Cappon, le P. Candonne, MM. Semenot, Fonseca, et les deux missionnaires du dehors qui furent arrêtés après nous , sont encore en prison. Pour moi, je loge dans un petit jardin qu'on m'a donné auprès du palais. Le titre de mathématicien me met en état d'aller librement partout, de visiter nos pauvres prisonniers , et de dire tous les jours la sainte messe.
LETTRE (extrait) DU PÈRE JACQUES A M. L'ABBÉ RAPHAELIS.
Le icr novembre 1722.
Monsieur , Poulo - Condore , où j'ai séjourné un an avant d'arriver en Chine, est un petit archipel au sud de Camboge, formé de huit ou dix îles dont la plus grande n'a pas plus de quatre lieues. C'est la seule qui soithabitée , encore n'y a-t-il qu'un village dans presque Tunique plaine qu'on y trouve. Les maisons des insulaires ne sont qu'un assemblage assez informe de bambous , couverts d'une herbe fort longue, qu'ils coupent sur le bord de leurs ruisseaux ; il n'y a dans ces cabanes ni porte ni fenêtre ; pour y entrer , et pour y avoir du jour, ils laissent un des côtés ouvert, et font déborder le toit de ce côté-là; ils les élèvent de terre de quelques pieds; par là ils évitent 1 humidité, et ont où loger leurs animaux domestiques pendant la nuit; la mauvaise odeur ne les inquiète point. Le plancher de distance en distance est rehaussé de quatre ou cinq pouces. Ils reçoivent les étrangers dans le fond sur des nattes ; leur réception est douce et ailàble, et ils leur présentent de l'arec, du bétel , et une pipe. Ils sont fort basanés, presque entièrement nus, excepté dans les cérémonies, où ils s'habillent, et quelques-uns même assez propre?ment. Les dents les plus noires sont chez eux les plus belles; aussi n'oublient -ils rien pour se les noircir. Ils laissent croître leurs cheveux, qui leur viennent communément fort longs; j'en ai vu à qui ils descendoient plus bas que les genoux. Comme ces insulaires sont la
plupart des réfugiés de la terre ferme , où il y a des missionnaires, plusieurs me parurent avoir été instruits dans la religion. J'en ai ti-ouvé souvent qui , me voyant un habit d'ecclésiastique (car les missionnaires ne sont pas obligés d'en changer à la Cochinchine) , venoient à moi laisant le signe de la croix, et récitant des prières, où je ne comprenois il est vrai que les noms de Jésus et de Marie. Je tàchois de me faire entendre par signes -, j'élevois les mains au ciel, je me prosternois ensuite pour leur marquer qu'ils dévoient adorer le Créateur 5 jétendois les bras en forme de croix,, pour rappeler dans leur souvenir la mort de l'adorable Rédempteur; je me frappois la poitrine pour leur faire connoitre qu'ils dévoient détester leurs péchés. J'aurois souhaité en pouvoir faire davantage ; mais la langue est difficile, et il n'est pas possible, sans le secours d'un interprète , d'apprendre les termes qui signifient les choses intérieures, lesquelles ne peuvent s'expliquer par des signes sensibles et extérieurs.
Il ne croit dans l'île que très-peu de riz, des patates, et quelques ananas assez bons. Les montagnes sont presque partout couvertes de beaux arbres propres à toutes sortes d'ouvrages , et même à mater des vaisseaux. Il y en a un fort commun , d'où découle une résine que les habitans emploient à faire leurs flambeaux. Pour l'extraire, ils creusent le tronc de l'arbre, et y font une large et profonde ouverture, dont le bas représente une espèce de récipient. En certaine saison, ils allument du feu dans cette concavité-, la chaleur détermine la liqueur à couler dans le récipient. De cette résine ils enduisent des copeaux de bois fort minces, et ils les enveloppent dans de longues feuilles d'arbres. Quand le tout est sec , ces copeaux éclairent parfaitement une chambre; mais aussi ils la remplissent bientôt de fumée. Rien de plus commun que la noix àarec et la feuille de bétel. Les insulaires en
portent toujours dans de petits paquets qu'ils mâchent continuellement. On n'y a trouvé aucune sorte de gibier, à la réserve des poules sauvages et des ramiers ; mais on y voit beaucoup de serpens et de lézards d'uue grandeur monstrueuse. On a tué un serpent long de 11 pieds, et plusieurs lézards de sept à huit. Ce qui est encore plus curieux, c'est le lézard et Y écureuil volans. Le lézard n'a pas plus de sept à huit pouces-, l'écureuil est de la grandeur de ceux qu'on voit en France. L'un et l'autre ont des ailes fort courtes, qui leur prennent le long du dos, depuis les pattes de devant jusqu'à celles de derrière. L'écureuil les a couvertes d'un poil fort ras et très-fin-, celles du lézard ne sont qu'une pellicule tout unie} on les voit voler d'arbre en arbre à la distance de vingt à trente pas. Peuvent-ils voler plus loin? c'est ce que je ne puis vous dire. Le lézard a encore de particulier au-dessous de la tète une bourse assez longue et pointue par le bas, qui s'enlle de temps en temps, surtout lorsqu'il vole.
L'île de Poulo-Condore est sous la domination des Cambogieus , nation tributaire de la Cochinchine. Les royaumes de la Cochinchine et de Camboge sont trèspeu policés. Ces nations n'ont presque aucun commerce avec leurs voisins , et ont très-peu d'ordre et d'union entre elles. Les grands, comme autant de petits tyrans, pillent les peuples à toute main. Les rois exercent encore une tyrannie plus cruelle sur les grands pour leur faire rendre gorge. Nous avons été témoins de celte dureté. Le mandarin de qui dépend Poulo-Condore, avant appris que les étrangers avoient répandu quelque argent dans l'ile, v a envoyé à diverses fois des collecteurs cruels , qui, à force de tortures, se faisoient apporter tout ce que ces malheureux insulaires avoient gagné à ia sueur de leur front. C'est un malheur que d'être dans la nécessité d'aborder ces côtes. Un vaisseau frauçois fut obligé d'v reîà-
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cher en 1721 pour acheter des vivres. Les officiers furent d'abord assez bien reçus-, on tâcha même, par des invitations, d'engager le capitaine à sortir de son bord. Les habitans avoient formé le dessein d'enlever le vaisseau-, ils envoyèrent plusieurs fois l'examiner ; mais , ne se trouvant pas assez forts, ils se vengèrent sur ceux qu'ils tenoient à terre 5 ils les lièrent et les maltraitèrent: et ce ne fut qu'aux instances des missionnaires, avertis de ce barbare procédé, qu'ils leur laissèrent la vie sauve -, mais on fut obligé de payer une somme considérable pour les racheter.
Les villes de ces royaumes ne sont qu'un amas sans ordre de misérables cases de bois. Le palais même du roi n'a presque rien qui le distingue des cabanes des particuliers. Les mœurs et les coutumes des Cambogiens et des Cochinchinois approchent en certaines choses des coutumes indiennes , et en beaucoup d'autres de celles des Chinois. Ils croient à la métempsycose comme les Indiens ; ce qui ne les empêche pas de manger toutes sortes d'animaux. Ils sont pleins de vénération pour le cheval et pour l'éléphant, et ils en ont des peintures dans leurs maisons. La plus belle récompense, selon eux, que puisse avoir un grand homme après sa mort, c'est que son àme passe dans le corps d'une de ces bêtes. Ils regardent Confucius comme le premier docteur de l'univers. Ils rendent de grands honneurs à leurs ancêtres morts, et à ceux de leur nation qui se sont distingués durant leur vie. Ils ont pour cela chez eux et hors de chez eux plusieurs petits oratoires où ils brûlent des pastilles. Mais le lieu le plus sacré parmi eux, est une place publique, au milieu de laquelle est élevée une longue poutre, qui a vers le haut un traversier tant soit peu incliné-, apparemment qu'ils y arborent un pavillon. Ils l'appellent touvo. Autour sont placés plusieurs oratoires 5 c'est là qu'ils vont faire leurs profondes
inclinations, qu'ils brûlent quantité de petites chandelles, qu'ils offrent du riz, qu'ils immolent des victimes, et surtout des chèvres. Aux fêtes publiques suit un grand repas, où l'on ne manque pas de s'enivrer de rack (c'est une eau-de-vie faite de riz). Viennent ensuite les danses, la comédie, souvent les querelles et les coups.
J'eus à Poulo-Condore la curiosité d'aller chez le bonze que je rencontrai par hasard, et qui me conduisit fort civilement dans sa maison. Il Y a pratiqué un petit temple, et dans le fond du temple un autel. Sur cet atitel sont rangées trois petites statues. Celle du milieu, qui représente un vieillard, est assise et a sur sa tête une espèce de tiare. L'une des deux autres est pareillement assise , et représente une personne plus jeune ; la troisième est si informe qu'on n'y peut rien connoitre. Les noms de ces trois figures sont Mat-loi , Bol-loi, Cou- loi ; c'est-à-dire, le tour du ciel, le roi du ciel y \ejils du ciel. Le bonze me fit sur cela un grand discours. Sa femme (car ce bonze-ci est marié) voulut aussi se mêler de prêcher -, mais je ne compris rien à ce qu'ils me dirent l'un et l'autre. À la vue des trois statues, je me rappelai ce qu'on rapporte des brachmanes indiens, qu'ils ont quelques idées confuses de la trinité et de l'incarnation, et je m'imaginai que ce bonze auroit peut-être les mêmes idées. Je lui présentai trois doigts bien distingués; je les réunis ensuite pour marquer l'unité. Il fit comme moi, paroissant comprendre ce que je lui représentois. J'étendis les bras en forme de croix , en faisant de la tète quelques signes d'un homme qui souffre et qui meurt. Il fit aussi de même. Je conclus de là qu'il auroit bien pu avoir quelque connoissance de nos mystères à la terre- ferme. En sortant de chez lui , et envisageant le soleil, il me parut avoir de la vénération pour cet astre. Je sais d'ailleurs que ces peuples révèrent la lune, la terre, des esprits, qui, selon qu'ils se l'imaginent, pré-
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sident au feu, à l'air, aux campagnes, aux mers , aux rivières , et qu'ils ont plusieurs sortes d'idoles qui leur sont venues des Indes et de la Chine. C'est là tout ce que j'ai pu apprendre de la religion et des mœurs de ces nations, où les missionnaires ont pénétré depuis assez longtemps. Je suis , etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE CH ANSE AIME.
A Macao, le 5 décembre 1750.
La Cochinchine offre cette année de tristes événemens à décrire. Une persécution s'y est tout à coup élevée contre la foi chrétienne , et a ruiné en peu de mois les abondantes moissons que donnoit ce champ du père de famille. Plusieurs causes ont contribué à un si funeste événement ; mais la principale est l'exemple que vient de donner la Chine. Pourtant le roi , à la première nouvelle de cette autre persécution , dit : « L'empereur de la Chine fait ce qu'il juge à propos, et moi , je gouverne aussi comme bon me semble. » Mais il n'a pas résisté long-temps aux conseils de son confident Kai-an-tin, homme de fortune, qui, dans son bas âge, fut disciple et serviteur des bonzes. Le bonze le plus passionné contre la foi peut à peine lui être comparé. Il avoit plusieurs fois proposé au roi de faire mourir tous les chrétiens qui refuseroient de fouler aux pieds les saintes images, en signe d'apostasie. Un autre personnage avoit aussi travaillé à rendre odieux les missionnaires, sinon comme ministres de la religion, du moins comme Européens : c'est un Cochinchînois chrétien, appelé Michel Kuong. Ce jeune homme, ayant passé plusieurs années à Pondichéry , à Madras et à Macao , s'en retourna dans sa patrie il y a près de trois ans. Le roi le
questionna beaucoup sur les coutumes , la puissance et l'ambition des Européens. Kuong, pour faire sa cour, les dépeignit comme des hommes entreprenans, qui ne pensent qu'à s'assujettir toujours de nouvelles contrées. Tout cela confirma de plus en plus le roi dans la pensée que les missionnaires pourroient bien avoir des desseins de rébellion. Bientôt ce Michel Kuong eut occasion de servir d'interprète pour un bâtiment frauçois, dont il trahit les intérêts. Persuadé que sa perfidie étoit restée secrète, il eut la confiance téméraire d'aller à bord du bâtiment prêt à partir. Le vaisseau mit à la voile et emmena le traître, généralement regardé comme le fléau des Européens , et par là même de la religion. Ses parens le réclamèrent auprès du roi ; alors Kai-an-tin ne manqua pas celte occasion de signaler sa haine. On fit arrêter prisonniers trois missionnaires françois, comme s'ils eussent été responsables de cet enlèvement. On eut bien de la peine à accommoder l'affaire. Il en coûta environ sept cents francs pour faire cesser les cris des parens de Michel Kuong, et pour payer d'autres frais de justice. Enfin les missionnaires furent remis en liberté , et le calme parut rétabli.
Sur ces entrefaites, il arriva de Macao des lettres pour les missionnaires. Il n'y avoit aucun ordre de les intercepter 5 cependant elles furent portées au roi , qui ordonna qu'on les fit interpréter, voulant savoir si les missionnaires pensoient à exciter quelque rébellion. Les seuls missionnaires pouvoient être choisis pour interprètes; les commissaires que l'on proposa les appelèrent l'un après l'autre , pour faire répéter à chacun en particulier le contenu des mêmes lettres. Il n'étoit pas à craindre qu'on y trouvât quelque indice de révolte. Tout ce que les missionnaires de la Chine écrivoient, touchant la persécution qui s'étoit élevée dans l'empire, rouloit sur l'aveuglement des idolâtres, et sur les châtimens dont le ciel venoit de 3. 3i
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punir les principaux ailleurs de la persécution. Il ne se pouvoit rien de plus à propos. Les commissaires protestèrent qu'ils ne vouloient rien faire contre la religion, et qu'au sujet des lettres, ils rendroientle témoignage le plus favorable. Ce qui prouve qu'ils le firent , comme ils l'a voient promis, c'est que le roi ordonna de les remettre aux missionnaires à qui elles étoient adressées.
Cependant le même jour (i\ avril) on assembla un grand conseil; on y délibéra s'il falloit laisser aux missionnaires la liberté d'enseigner publiquement leur religion, ou s'il étoit convenable de les mettre bors du royaume. Leurs ennemis dirent qu'il n'étoit pas raisonnable de souffrir que des étrangers enseignassent et établissent leur loi dans la Cochinchine; qu'ils nétoient ni nécessaires ni utiles au royaume , et qu'ainsi la seule crainte de quelques mauvais desseins de leur part étoit une raison suffisante pour les en chasser; que les ebrétiens étoient trop attacbés aux missionnaires -, qu'ils respectoient plus leurs volontés que les ordres des mandarins; que, pour peu qu'on laissât croître leur nombre, ils se trouveroient les plus forts, et pourroient donner la loi , sans qu'il fût possible au reste du royaume de leur résister; que les missionnaires s'étoient distribués dans tous les coins des provinces ; qu'ils savoient tout ce qui s'y passoit, jusqu'aux moindres minuties, et que par eux on le savoit dans tout le reste du monde; qu'il n'étoit pas glorieux à la nation de se relâcher de plusieurs de ses usages , les plus anciens et les plus sacrés, parce que des étrangers venoient en enseigner de contraires. Ces raisons n'auroient pas entraîné tous les suffrages, parce que dans ce conseil il nelaissoit pas d'y avoir un certain nombre de mandarins affectionnés à la religion chrétienne, et en particulier Yoncle du roi, la personne la plus respectable de l'assemblée; mais la manière foible ou équivoque dont il s'énonça occa-
ÉCRITES DE LA COCHINCHINE. fô'S
siona la ruine de la bonne cause. «Chassez, dit-il, les missionnaires puisque vous le voulez , mais vous verrez quels malheurs viendront aussitôt fondre sur l'état. » Les plus passionnés, prenant aussitôt la parole, dirent qu'ils étoient également d'avis qu'on les chassât, et les autres se déclarèrent aussi pour le même sentiment, chacun craignant de devenir suspect s'il s'opposoit à l'exil des missionnaires.
Le roi montra une grande joie lorsqu'il apprit que le prince son oncle avoit opiné le premier à exiler les Européens, et nomma son confident pour présider à l'exécution delà sentence. K ai-an-tin, sachant que les lettres interprétées n'avoient pas encore été remises aux missionnaires, demanda d'en être fait examinateur. Il dit que les commissaires s'étoient sûrement laissé tromper par les Européens, trop intéressés à ne pas traduire fidèlement, et promit de les forcer à en rendre le véritable sens. Il disposa tout pour faire arrêter les missionnaires, qui étoient au nombre de vingt-neuf dans l'étendue du royaume. Le Ie' mai, on alla prendre ceux qui se trouvoient dans la capitale ou dans son voisinage , au nombre de neuf. De ce nombre il faut ôter le père Kqfler, jésuite allemand, qui fut excepté comme médecin, et qui , en cette qualité, réside encore à la cour. On commença tout de nouveau à faire interpréter les lettres. Les pères qui les traduisoient étoient gardés chacun dans une prison différente, et les soldats ne les perdoient point de vue ni jour ni nuit, pour qu'ils ne pussent communiquer par écrit les uns avec les autres, ni même parler à qui que ce fût. Chacun étoit appelé à son tour, et avoit à répondre, plusieurs jours de suite, à toutes les chicanes, à tous les doutes, à tous les soupçons. Les examinateurs sortoient de la matière des lettres. « Pourquoi, demandoient-ils , les princes d'Europe ont-ils des établissemens et des forte-
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resses dans les Indes? Que veulent dire tant de guerres qu'ils ont entre eux ? Pourquoi font-ils la guerre aux Indiens? Ne viendroient-ils pas la porter ici, s'ils croyoient pouvoir se rendre maîtres de la Cochinchine ? » Ensuite ils vouloient savoir ce que les missionnaires avoient fait dans la Chine pour mériter d'en être chassés 5 s'il y avoit aussi des missionnaires dans le Tunquin et dans les autres parties du monde. Sur ce qu'un père avoit écrit de Pékin : « Votre tour d'être persécutés viendra bien aussi, » ils vouloient qu'on leur expliquât comment ce père avoit pu le savoir et le prédire. «Certainement, concluoient-ils , il sa voit que vous pensiez à un soulèvement qui donneroit occasion de vous punir comme rebelles. » D'autres fois ils supposoient, ils assuroient même que tel missionnaire avoit avoué le dessein de révolte. Ils cherchoient à surprendre par toutes sortes de questions captieuses ; à intimider par l'appareil des instrumens de la torture, qu'ils faisoient étaler avec fracas-, à étourdir par des éclats de rire, des cris, des injures ; à accabler de lassitude, en tenant nuit et jour le missionnaire dans une posture gênante; les juges se relevant, et ne laissant prendre au patient aucun repos ni presque aucune nourriture, et continuant à son égard ce cruel traitement jusqu'à ce qu'il fût hors d'état de répondre. Mais rien de tout cela ne réussit : la candeur, l'innocence, la vérité, la patience triomphèrent. Plus on avoit fait d'efforts pour trouver du crime, plus la vertu paroissoit clairement et à découvert. Kaian-tin n'en devint que plus furieux, et voulut essayer de faire passer les missionnaires pour complices d'une révolte que des Chinois venoient de faire éclater. Chose étrange ! deux chrétiens , qu'on avoit voulu faire entrer dans celte révolte, l'avoient dénoncée ; mais grâces aux suggestions de Kai - an - tin, un des conjurés chinois chargea les chrétiens , et alla jusqu'à déposer que les missionnaires étoient
les chefs de la rébellion. Il est vrai que hors de la torture il rétracta toutes ses dépositions, et que d'autres conjurés, qui subirent des interrogatoires pour la même fin , répondirent que ni les m'êsionnaires ni les chrétiens n'avoicnt pris part au projet de révolte; mais, nonobstant ces preuves d'innocence, Kai -an-tin rendit un compte au roi dont le résultat fut que non-seulement les missionnaires dévoient être exilés et leur religion proscrite , mais encore que toutes les églises dévoient être rasées, et les clfets des missionnaires confisqués.
Aussitôt des soldats furent envoyés où il y a voit des églises à démolir et des missionnaires à faire prisonniers. L'assaut fut général ; les demeures de ceux qui étoient déjà dans les prisons furent investies , et l'on envoya au palais du roi les meubles des missionnaires, leurs livres, leurs ornemens d'église , les vases sacrés , etc. On ordonna la démolition de leurs églises, laissant pour salaire du travail les matériaux que chacun pourroit emporter. La populace courut tumultuairement à la proie qu'on lui livroit. Dans le désordre, on se dispuloit une planche, une colonne; on en venoit aux coups ; les uns tomboient du toit ou du haut des murailles; d'autres , blessés par la chute des matériaux , crioient au milieu des débris. Combien ont été écrasés et suffoqués! Malgré ces accidens, le désir d'enlever quelque pièce faisoit qu'on ne discontinuoit pas jusqu'à ce que tout fût abattu et emporté. Les missionnaires des provinces, quoique prévenus , n'avoient point jugé à propos de se cacher ni de fuir; ils comprirent qu'ils ne pourroient échapper long -temps aux recherches, et ils craignirent d'irriter davantage le roi , qu'ils croyoient moins résolu que son ministre à les chasser de la Cochinchine. Ils étoient tous connus, et l'on savoit leurs demeures et leurs églises, parce que la religion , depuis bien des années, se professoit et se prêchoit publiquement.
Ainsi on les trouva et on les arrêta sans difficulté. On procéda sous leurs yeux au pillage de leurs maisons et à la démolition de leurs églises. Les soldats les enchaînèrent et leur firent porter le butin qu'ils avoientfait sur eux. Ils les firent marcher ainsi vers le port d'embarquement. Dans chaque village les chrétiens venoient secourir les missionnaires , et les soldats ne manquoient pas de leur demander ce qu'ils avoient reçu , et de se plaindre de ce qu'ils ne s'étoient pas fait donner davantage. Sans résistance, sans plaintes , sans aucun signe de regret , d'un air gai , content et libéral, les pères livroienttout. Les gardes , peu accoutumés à traiter avec des prisonniers si accommodans, en étoient dans l'admiration , mais pourtant sans rien relâcher de leur importunité } et ils n'en vouloient pas moins obliger les missionnaires à trouver des ressources pour leur payer le loyer des prisons, les cordes et les chaînes qui les tenoient captifs , et le transport de leurs meubles confisqués. Tout prisonnier , quel qu'il soit, est o*bligé , dans la Cochinchine, à tous ces frais, si injustes qu'ils passent la vraisemblance. De là il arrivoit que les ministres de J.-C. manquoient des alimens nécessaires \ ce qui , joint aux incommodités du voyage , et à tant d'autres peines , épuisa entièrement leurs forces. La plupart tombèrent malades avant que de parvenir au terme, et on jugeoit de quelques-uns qu'ils finiroient leur vie en chemin ; mais un seul, le P, Michel, céda à la force du mal près du grand port , et alla recevoir la récompense de ses souffrances pour la foi et de ses rares vertus. L'embarquement eut lieu dans la nuit du 26 au 27 août. Ainsi a été ravagée cette belle mission. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DE MACAO : 14 septembre 1754.
La religion étoit assez libre ici depuis vingt-cinq ans, et Ion célébroit l'office divin aussi publiquement que dans les états les plus catholiques. Mais le roi, conduit par les conseils de ses ministres et de sa propre avarice, s'est laissé persuader que les chrétiens possédoientdes biens immenses. Dans le dessein de s'en emparer , il a ordonné à tous les mandarins de faire comparoître devant eux les peuples de leurs districts, afin de leur faire fouler aux pieds Y image de la croix. Les missionnaires , à qui on a proposé les premiers de marcher sur le crucifix, ayant refusé de le faire, on les a dépouillés de tout, ainsi que leurs églises , et on les a renvoyés à Macao , après deux mois de la plus dure prison. Les Cochiiichinois , tant chrétiens qu'idolâtres, ont ensuite été cités. Vous comprenez que les gentils n'ont point balancé. Pour les chrétiens, les uns ont rejeté avec horreur l'affreuse proposition qu'on leur a faite, et c'est heureusement le plus grand nombre ; les autres ont succombé à la tentation, et sont devenus apostats. Les premiers ont été condamnés aux éléphans, punition qui consiste à couper tous les jours , quelque temps qu il fasse, de l'herbe pour ces animaux : voilà la peine des hommes. Pour les femmes , on leur a donné à chacune un certain nombre de coups de bâton sur le dos, après quoi on les a renvoyées libres.
Parmi ces confesseurs se trouvoit wnCochincliinois riche, qu'avant sa conversion on regardoit comme le plus avare du royaume. En commerce avec des chrétiens , il remarqua dans leur conduite tant de désintéressement et de générosité , qu'il fut curieux de connoître notre religion. En
conséquence, il se fit instruire. La pureté , la sagesse et la sublimité de nos préceptes le touchèrent, et les discours des missionnaires, secondés par la force de la grâce, le convertirent ; de sorte qu'il est devenu un véritable modèle de vertu. Lorsqu'on lui ordonna de fouler le cruciGx sous peine de perdre tous ses biens : « Prenez-les , dit-il à ses juges, ils sont fragiles et périssables 5 mais j'en attends d'autres qui sont éternels, et que personne ne m'enlèvera. » Ses biens furent en effet confisqués au profit du roi. Il fut chargé de chaînes et condamné à couper de l'herbe pour les éléphans. Parmi les apostats , il y eut un mandarin qui , à la première proposition, marcha sur le crucifix. Le roi , étonné de cette prompte obéissance , lui dit d'un air menaçant : «Vous êtes un méchant , et vous méritez doublement ma colère. Si je vous regarde comme chrétien , vous êtes un infâme qui outragez bassement le Dieu que vous adorez, et je ne trouverois point de supplice assez long pour vous , si vous traitiez ainsi les dieux de mon royaume. Si je vous regarde comme sujet, vous avez désobéi à votre prince, en embrassant une religion qu'il a proscrite. Ainsi, de quelque côté que je vous envisage, vous ne méritez que chàtimens. Allez subir la peine à laquelle je vous condamne. » Ce lâche mandarin fut chargé de fers, et tous ses biens ont été confisqués. Ce trait donne une idée du roi de Cochinchine , qui nest pas aussi persuadé qu'on le croit de l'existence de ses dieux : si la soif de l'or ne le dominoit point , notre sainte religion fleuriroit encore dans son royaume.
Les mandarins avoient oublié d'appeler quelquesyà/m7les chrétiennes de pêcheurs , qui n'avoient pour tout bien que leurs barques et leurs filets. Les idolâtres les dénoncèrent aux gouverneurs , qui les firent venir, et leur proposèrent ou de fouler aux pieds l'image de Jésus-Christ , ou de se faire soldats. Il est h remarquer que c'est la plus
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vile et la plus misérable profession du royaume. «. Nous nous ferons soldats, s'écrièrent -ils tous ensemble, nous mourrons même s'il le faut. » Les mandarins , surpris d'une réponse à laquelle ils ne s'aitendoient pas, furent quelque temps indécis. Ils ne vouloient ni les condamner aux éléphans, parce qu'on nauroit pu les occuper, vu le grand nombre de ceux qui subissoient déjà la même peine ; ni en faire des soldats, parce qu'on n'en avoit aucun besoin ; ni les retenir dans les cachots , parce qu'on n'avoit pas d'ordre. Ainsi le parti qu'ils prirent fut de les renvoyer libres.
Rien n'est capable de ralentir le zèle que Dieu inspire à ses apôtres. Quelque temps après le bannissement des missionnaires, deux d'entre eux tâchèrent de rentrer dans leur chère mission. Ils s'embarquèrent donc dans un petit vaisseau chinois qui alloit àCamboge , royaume limitrophe de la Cochinchine ; mais à peine furent-ils en mer, qu'ils se virent attaqués par des pirates , contre lesquels ils soutinrent avec beaucoup de courage un combat de deux heures; mais le feu prit à leur bâtiment ; alors ceux qui le montoient jetèrent à l'eau deux petits bateaux, et chacun chercha son salut dans la fuite, excepté les deux missionnaires. Les pirates, qui n'en vouloient pas tant aux hommes qu'à l'argent qu'ils pouvoient avoir, laissèrent aller les bateaux et s'emparèrent du navire. Le premier homme qu'ils y trouvèrent fut un des missionnaires : ils le massacrèrent -, l'autre, voyant son cher compagnon égorgé , s'étendit sur le tillac pour recevoir le coup de la mort. Les barbares alloient en effet l'immoler 5 mais le chef des brigands , touché de compassion , défendit de lui faire aucun mal. Dès que les pirates se furent emparés de ce qu'ils avoient trouvé dans le vaisseau , ils se retirèrent à la hâte, dans la crainte d'être enveloppés dans l'incendie, et laissèrent le missionnaire au milieu des flammes. Le
Seigneur a toujours soin de ses élus : il inspira aux pirates de revenir prendre le missionnaire ; ils le conduisirent sur le rivage, et l'abandonnèrent sur cette terre inconnue, où, accablé de douleur et de foiblesse, il fut obligé de rester plusieurs heures sans savoir quelle route il tiendroit. Tandis qu'il déploroit son sort , deux petites barques s'offrirent de loin à sa vue : c'étoient celles qui portoient ses compagnons de voyage et d'infortune. Il ramassa ce qui lui restoit de forces pour les appeler et leur tendre les bras. Elles s'approchèrent à force de rames , le prirent dans un de leurs bateaux , et le débarquèrent dans un bourg chrétien de Camboge, où il attendit une occasion favorable pour rentrer en Cochinchine.
Nota. Les huit Lettres qui vont suivre appartiennent au recueil des Nouvelles Lettres édifiantes , publie'es à Paris, chez A. Leclere, quai des Augustins.
LETTRE (extrait) DE M. LEVAVASSEUR.
Au Camboge , le 12 juillet 1769.
Macao étoil le lieu où il devoit être décidé de ma mission. Je fus destiné pour la Cochinchine et le Camboge. J'eus le temps de me retourner 5 car ce ne fut qu'au bout de huit mois qu'il se présenta un bâtiment chinois qui me prit à son bord jusqu'à Bassac , au Camboge , d'où je me rendis à Pam-bry~chom , village habité par les descendans des Portugais dont ils retiennent la religion et la langue , et où M^Piguel, évêque de Canathe, vicaire apostolique de Cochinchine et du Camboge , fait sa résidence. Depuis long - temps Ms1- de Canathe désiroit faire prêcher l'Evangile aux habitans du Camboge ; or, à mon arrivée, la porte de Cochinchine se trouvant fermée , il falloit ou me laisser oisif ou me charger de celte œuvre
importante : mais , encore jeune pour l'âge, la science et la vertu, comment me faire commencer une mission !.... Cependant il n'y avoù point à choisir. J'ai donc reçu ordre de m'appliquer à l'étude de la langue et des caractères cambogiens ; et , après avoir demeuré quelque temps avec notre respectable prélat, je partis pour la province la plus septentrionale du royaume. Je n'y fus pas plus tôt arrivé , que divers bruits coururent, parmi les infidèles, à mon sujet. Les uns disoient: «Jamais aucun prêtre européen n'est venu demeurer avec nous : que vient faire celui - ci ? Il sera cause que le diable nous fera souffrir quelque horrible famine. » D'autres publioient que j'étois un chef de voleurs , venu pour surprendre les hommes , les tuer, et en prendre le fiel et le sang. Enfin un talapoin , ou religieux du pays, assura comme article de foi que j'étois de la race des géans , et que dans trois ou quatre ans, étant devenu vrai géant, je mangerois tous les Cambogiens, sans en épargner un seul. Presque tous , hommes et femmes, grands et petits , fuyoient devant moi. Les chrétiens chez qui je demeurois allèrent se plaindre au gouverneur de la province. Sa réponse ferma la bouche à tous mes ennemis , et changea leur terreur panique en une crainte plus sérieuse. En effet, ce mandarin dit qu'il connoissoit les prêtres européens, qu'ils étoient pleins de droiture, qu'il étoit charmé qu'un d'eux vînt s'établir dans son gouvernement; et il ajouta que si on lui amenoit quelqu'un de ceux qui avoient parlé contre moi , il le mettroit à mort.
Les Cambogiens adorent non-seulement le soleil et la lune, mais encore la terre. Delà, quand quelqu'un veut acheter un champ, il n'en peut venir à bout. Tous ceux à qui je fis des propositions me répondirent qu'ils vouloient bien échanger un champ pour un autre champ 5 mais que la terre étant une chose saciée , on ne peut la vendre sans
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péché. J'étois ainsi fort embarrassé, ne trouvant point de lieu où bâtir une église et une résidence. Sur ces entrefaites, le talapoin qui me disoit géant me tira d'embarras. Il étoit venu voir le chrétien chez qui jedemeurois ; je m'y rencontrai avec lui , et l'écoutai proférer ses oracles. Il annonça , entre autres choses, que le monde finiroit dans trois ou quatre mois, et ajouta qu'un dieu étoit descendu du ciel sous la figure d'une couleuvre. LesCambogiens présens, remplis de frayeur, me demandèrent mon avis. Il n'étoit difficile ni à donner ni à comprendre. Je n'avois affaire qu'à un insensé qui , étonné de ce que je sais un peu lire leslivres cambogiens, déclara publiquement que j'avois une mémoire de pra-en (ange que les Cambogiens disent créateur de la terre) , et que j'étois envoyé par lui. Il me dit qu'il me feroit avoir un champ, et il me tint parole, se servant, à mon insu, de ses fourberies ordinaires. En effet , étant allé trouver un homme qui n'osoit me vendre le sien , il lui dit d'un ton menaçant : «Malheureux, à quoi pensez-vous? Ne savez- vous pas que cet Européen deviendra géant? Si vous ne tâchez maintenant de gagner son amitié, c'en est fait de vous : il vous mangera sans quartier, vous et toute votre famille. » Il n'en fallut pas davantage pour déterminer cet homme ; et, avant que je susse ce qui s'étoit passé, il vint, avec ses parens , me faire présent de son champ , n'attendant que ce que je voudrois bien lui donner. L'affaire fut bientôt terminée , au contentement des deux parties. Ainsi les propres oracles du démon m'ont procuré un emplacement où j'ai bâti une église et arboré le saint étendard de la croix, et où je vais pouvoir exercer le saint ministère. Nos prières et les principaux articles de notre catéchisme sont traduits en cambogien ; il ne me reste plus qu'à me mettre entièrement au fait de la religion des habitans en lisant leurs livres et conversant avec leurs talapoins. Dans mes
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entretiens avec les personnes de ces environs, je découvre en elles une grande simplicité ; niais malheureusement la corruption générale des mœurs , parmi les Cambogiens , n'annonce que trop lange de ténèbres qu'ils adorent. Si Dieu me fait la grâce d'en pouvoir faire des hommes , j'aurai grande espérance d'en faire des chrétiens.
LETTRE (extrait) DE MGB D'ADRAN
A MM. DU SÉMINAIRE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES. Pondichéry, le 20 mars 1^85.
Messiecrs , au mois de mars 1 785 , obligé d'abandonner la Cochinchine , je me retirai au Camboge avec le collège. La famine y étoit alors très-grande 5 et, si je n'avois eu la précaution d'y envoyer des vivres , nous n'aurions jamais pu v subsister. A peine y fûmes nous , que le chef des rebelles cochin chinois y détacha des troupes. J'allai me cacher avec mes écoliers et le reste de mes gens dans les plus affreux déserts , où je restai deux mois. Alors le roi de Cochinchine étant rentré dans ses états, je revins près de lui avec tout mon monde; mais ce ne fut, hélas! que pour nous préparer à une nouvelle fuite. ]Nous n'avions d'autre refuge à chercher que dans les îles du golfe de Siam 5 mais pour cela il falloit des matelots , des pilotes et des provisions débouche. Je fis tous les préparatifs nécessaires; et, à la première nouvelle de l'approche des rebelles , nous partîmes. Jamais, depuis mon arrivée dans l'Inde, je n'avois joui d'une aussi grande tranquillité que j'en trouvai dans lile où nous nous arrêtâmes ; nous nous y occupâmes uniquement de notre salut et de celui de nos gens, qui tous étoient bien résignés à supporter les épreuves que la divine Providence paroissoit nous réserver. En effet ,
on vint bientôt nous annoncer que le roi n'étoit plus qu'à une demi-journée de nous , et que les rebelles étoient à le poursuivre. Le roi leur livra une bataille , qu'il perdit avec presque toute l'armée navale qui lui restoit. N'ayant donc plus alors aucune espérance de retourner en Cochinchine, je fis voile pour Siam, où j'arrivai avec le collège, le 21 août 1783. Mon dessein, en allant à Siam, étoit d'y placer le collège et de me rendre ensuite dans la haute Cochinchine; mais comme le roi de Siam envoyoit une armée contre les Cocbinchinois , je devois cacher mon intention de retourner en Cochinchine. En conséquence, dans la première visite que je fis au ministre, quand il me demanda si j'étois venu pour rester à Siam , je lui répondis qu'ayant perdu presque tous mes effets , j'espérois obtenir du roi la permission de retourner à Macao ou à la côte de Coromandel, pour réparer mes pertes; qu'en attendant je le priois de prendre sous sa protection mon collège, que je laisserois à Siam. Le ministre } sans me faire aucune difficulté, me demanda seulement si je pouvois procurer au roi quelques pièces de soie fine, de toiles peintes et d'or faux dont il me fit voir la montre. Je répondis que je ferois tout mon possible pour satisfaire le roi , et que je le priois seulement de vouloir se souvenir du collège, et de me faire expédier un passe-port. Cet homme avide me le promit, et me tint parole.
Je partis donc, me félicitant d'échapper aux Siamois; mais j'étois bien loin de voir la fin de mes malheurs. Lorsque nous étions au milieu des îles , j'appris que le roi de Cochinchine n'étoit qu'à une portée de canon. Je me rendis aussitôt près de lui ; je trouvai ce pauvre prince dans le plus pitoyable état : il n'avoit plus avec lui que six ou sept cents hommes, un vaisseau et une quinzaine de bateaux; mais c étoit encore beaucoup trop , puisqu'il n'avoit pas de quoi les nourrir, et que les soldats mangeoient
déjà des racines. Je fus obligé de lui offrir une partie de mes provisions. Le roi me retint avec lui près de quinze jours. Je partis enfin, et nous arrivâmes à l'île de Pulopimjan le 6 février 1784. Nous essuyâmes là un calme de sept jours; le huitième, un petit vent s'étant élevé, nous tentâmes de passer le golfe de Siam ; mais , après avoir couru pendant dix jours tantôt sur un bord tantôt sur l'autre , nous fumes obligés d'aborder à l'île de Pulo-ubi , pour y prendre de l'eau. Pendant que mes gens éloient à terre avec la chaloupe, arriva subitement une armée de 70 à 80 voiles, qui venoient aussi faire de l'eau. J^a Providence permit qu ils ne nous aperçussent pas d'abord; mais à peine eûmes -nous levé l'ancre et mis à la voile , qu'ils nous poursuivirent. Cependant , voyant leurs efforts inutiles, et le soleil allant se coucher, ils revinrent à Puloubi , et nous, nous retournâmes à l'île de Pulo-puvjan. Nous tînmes alors conseil sur le parti que nous avions à prendre. La mousson étoit passée; il n'y avoit plus aucune espérance de pouvoir arriver à Malaque. Retourner à Siam, c'étoit donner des soupçons au roi ; passer à Macao avec tant de monde, quel embarras pour le procureur! et comment nous tirer des mains des Chinois ! Aller à la haute Cochinchine, qui est sous la domination des Tunquinois ennemis des Cochinchinois , c'étoit une entreprise impraticable avec un bateau de Cochinchine. Après avoir tout bien pesé , nous résolûmes de nous arrêter, jusqu'au retour de la mousson , dans les îles les plus éloignées de la terre ferme. L'embarras étoit d'y trouver de quoi subsister. La Providence ne tarda pas à nous le procurer; nous rencontrâmes un bateau de gens connus ; et, par leur entremise, nous nous procurâmes tout ce dont nous pouvions avoir besoin.
Nous nous retirâmes à Pulo-way ; et, après y avoir fait des cabanes , nous mîmes notre bateau à sec pour le ra-
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douber. Ce fut là que , délivrés de tous autres soins , nous pensâmes à procurer à notre mission , par nos écrits, ce que le malheur des temps nous empêchoit de faire par nous-mêmes. Je commençai avec M. Paul, prêtre cochinchinois, compagnon de tous mes travaux, des instructions familières sur tous les Evangiles des dimanches et des principales fêtes de l'année; nous y revîmes le Traité des quatre fins de l'homme , nouvellement traduit , et les Méditations de Dupont , à l'usage du collège particulier et des prêtres du pays. Nous restâmes dans cette île déserte, située à plus de soixante lieues de la terre ferme , depuis mars 1784 jusqu'en décembre. Notre solitude pendant ces neuf mois fut parfaite, puisque nous n'eûmes pour compagnie que quelques pigeons ramiers et quelques autres oiseaux inconnus. Cette île a environ une lieue de long sur une demi-lieue de large, et on peut la regarder à tous égards comme un endroit enchanté. Si je ne me croyois destiné à beaucoup d'autres travaux pour l'expiation de mes péchés , je serois trop heureux d'y passer le reste d'une vie qui , après tant de traverses, aura vraisemblablement un triste dénouement. Après avoir radoubé notre petit bâtiment , nous quittâmes notre chère solitude avec les plus grands regrets $ nous fîmes voile vers Pulo-punjan, pour de là traverser le golfe de Siam. Nous y vîmes une deuxième fois le roi de Cochinchine , qui me raconta la manière dont il avoit été emmené à Siam, et s'étendit particulièrement sur la duplicité des Siamois, qui, sous le prétexte de le rétablir dans ses états , n'avoient cherché qu'à se servir de son nom pour piller son peuple. Ce fut alors qu'il me confia son fils, âgé de six ans , que j'ai amené ici.
Je passai aussitôt le golfe de Siam, et touchai à Malaque. Je continuai aussitôt ma route pour Qucda , et delà pour Nicobar. J'arrivai à Pondichérj vers la fin de fé-
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vrier i^85. J'ai avec moi plus de trente Cochiiichinois qui ont tout quitté pour nous tirer des dangers auxquels la guerre de Coehinchine nous exposoit tous, les missionnaires et le collège. Ces pauvres chrétiens ne m'ont pas suividans l'espérance d'un gain temporel , niais uniquement pour l'amour de Dieu ; ils ont souffert, depuis trois ans, tous les maux qu'on peut imaginer; ils ont toujours montré une si grande résignation, que leur courage aété.souvent pour moi une leçon. Je les recommande à votre charité.
Une autre chose pour laquelle j'ai encore besoin de votre secours, c'est pour procurer l'éducation du jeune prince dont je me suis chargé... Je voudrois , de quelque manière que les choses vinssent à tourner, le faire élever dans Ja religion chrétienne, et le dédommager de la couronne temporelle qu'il vient de perdre par l'espérance d une autre beaucoup plus précieuse et plus durable; il n'y a que vous qui puissiez me rendre ce service , et veiller surtout à le préserver delà contagion qui, aujourd'hui, est presque universelle. Si, dans la suite, son père vient à passer chez les Anglois ou chez les Holbmdois, qui ne manqueront pas de le rétablir dans ses états, vous sentez combien il sera utile d'avoir fait au moins ce qu'on aura pu pour son enfant. Il n'a que six ans, et sait déjà les prières. Il est rempli d'esprit et a une grande ardeur pour tout ce qui touche la religion. Une chose qui paraît inconcevable à bien du monde, c'est qu'il se soit attaché à moi, sans regretter son père, sa mère, sa grand'mère, ses nourrices, et plus de cinq cents hommes qui fondoient tous en larmes quand il les quitta. Les chrétiens l'attribuoient à une grâce particulière de Dieu, et eu tiroient des conjectures très-favorables à la religion. Les gentils , qui n'en savoient pas tant, disoient que je l'avois ensorcelé. Les deux mandarins gouverneurs de cet enfant, et six autres soldats qui sont pour sa garde, sont déjà bien 3. 32
instruits et seront baptisés la veille de la Pentecôte. J'ai l'honneur, etc.
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LETTRE (extrait) DE M. BOISSERAND A M. MERCIER.
A Sai-Gon, en Cochinchine, 20 février 1792.
Je vais, mon cher Mercier, satisfaire à la fois vos désirs et les miens, en vous donnant des détails sur la Cochinchine, le climat, etc., et tout ce qui me concerne.
Climat. Nous sommes dans la zone torride par les onze degrés de latitude nord; ainsi le soleil passe sur nos tètes deux fois par an. Mais le pays est rafraîchi par les rivières dont il est coupé, et par la mer dont il est proche. Les nuits sont presque égales aux jours, et le soleil par conséquent échauffe moins long-temps l'horizon que chez nous en été. De plus, nous avons deux moussons, ou saisons : dans l'une (c'est notre été), le soleil est presque perpendiculaire sur nos têtes ; mais c'est le temps des pluies ; dans l'autre , le ciel est pur et serein , mais le soleil darde plus obliquement ses rayons (c'est notre hiver); ainsi, comme vous voyez , nous sommes dans une température assez uniforme, et l'on pourroit presque dire pour nous : L'été n'a point, de feux , l'hiver n1a point de glaces.
Productions. La principale , c'est le riz. On n'y commit de froment que celui que les Européens y apportent. Les Cochinchinois l'estiment beaucoup , et lui attribuent la force que nous avons au-dessus d'eux. J'en ai semé; mais il croît trop vite, et ne fructifie presque pas. J'ai vu de la vigne serpenter fort loin , et s'élever fort haut dans les forêts; les grappes en sont extrêmement grosses; mais on ne peut les manger ni en faire du vin ; la culture ,
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je crois, pourroit la bonifier. Le mais, ou blé de Turquie, n'y est pas rare. Nous avons tous les fruits de l'Inde, mais il seroit trop long de vous en faire la description : l'orange est le seul qui nous soit commun avec vous. Nous avons des cochons , des chèvres , des poules , des canards, des pigeons, comme en France. Il y a des chevaux , quelques bœufs et beaucoup de buffles ; ce sont eux qui servent au labourage. Le poisson et les légumes sont en abondance. Le pays peut fournir, pour le commerce , de la soie, du coton , du fil d'ananas, du cardamome, de la cannelle, de la gomme laque, de la cire, de l'ivoire, des cornes de rhinocéros, du poivre, du riz, du sucre, un peu d'indigo, de bois de teinture, de l'arèque , de l'huile de bois , mais surtout les plus beaux bois de construction navale. Les Chinois, les Portugais et quelques François y commercent.
Habillement. L'habit de cérémonie des mandarins est de soie, long et ample, ordinairement noir, semé de fleurs, orné d'oiseaux ou de dragons brodés en or ; aux pieds . des bottines de soie , et sur la tête une couronne assez élégante. L'habit de guerre est simple : un pantalon , une veste, une ceinture et un turban. Maintenant l'habit ordinaire est léger, ample et long, avec un grand pantalon et un turban: le tout communément en soie, ce qui n'est pas un luxe. Les femmes ont à peu près le même habit que les hommes. Maintenant représentez-vous un Européen , maigre et fluet , en grand pantalon et grand habit de soie , nu-pieds comme un chien , portant la barbe comme un capucin, un turban comme un Turc, une longue pipe à la main comme un grenadier : voilà mon portrait. Si vous venez nous voir, et que je ne rie pas, je parie que vous ne me reconnoitrez point.
Nourriture. Le riz cuit à l'eau en fait le fondement ; les pauvres y ajoutent du poisson sec ou des herbes salées.
JOO LETTRES ÉDIFIANTES
La table des gens aisés est garnie de toutes sortes de petits plats : œufs, poissons, volaille, cochon, etc. , le tout sans luxe. Ils boivent au commencement du repas un peu de vin de riz, et à la fin de l'eau ou du thé. Ils ne mangent point à la cuillère , comme les Européens , ni à la main , comme les Malabares , mais avec deux petits bâtons, qui leur tiennent lieu de cuillère et de fourchette.
Caractère. Assez bon et simple, mais moins que dans les provinces supérieures. Ils sont curieux à l'excès , et jaloux de leurs petites connoissances; point inventeurs, mais imitateurs; aimant à se vanter : c'est l'usage. N'allez pas vous humilier devant eux , et dire que vous ne savez pas , parce qu'ils vous croiraient. Admirant ce qu'ils n'entendent pas, etleméprisantquandilsle connoissent, combien de fois ne les ai-je pas étonnés en faisant des expériences simples , mais mettant du mystère où il n'y en avoit pas!
Usages. Ils sont bien différens des nôtres. Un inférieur ne passe jamais devant un supérieur sans s'incliner profondément ; il ne l'aborde point en face , mais par le côté ; il ne s'assied point sur la même natte , mais sur une autie assez éloignée. Le supérieur mange seul et le premier, et les égaux ensemble à la seconde table. On ne doit jamais avoir la tête nue; mais il seroit très-impoli d'entrer dans un appartement autrement que nu-pieds. On s'assied, comme la plupart des Orientaux, les jambes croisées sur une natte étendue par terre, ou élevée sur une estrade. On salue en se prosternant la face jusqu'à terre, et, si on demande une grâce à un homme bien supérieur, trois saints, au roi quatre. On ne se présente guère h'> mains vides, n'eût -on qu'un léger présent de quelques fruits; surtout jamais en habit blanc: c'est l'habit de deuil. Vous ne pouvez pas recevoir quelqu'un avec politesse sans lui présenter la pipe, le tabac , le thé, l'arèque et le bétel. (L'arèque est un fruit âpre , qu'on mange coupé
par morceaux 5 le bétel est une feuille aromatique enduite d'un peu de chaux; cela fait cracher rouge comme du sang, et rend les dents noires; voilà le grand ton. ) A ous ne donnez rien à un supérieur ou à un égal, ni n'en recevez rien , que des deux mains. Pour sortir décemment , vous devez avoir au moins un ou deux jeunes gens qui portent votre pipe, votre bourse à bétel, votre éventail et votre parasol. Si vous rencontrez un homme de condition , que vous soyez censé conuoitre , vous descendez de cheval ou de palanquin , ou vous ôtez votre chapeau ; mais vous ne saluez point ua inférieur. Voilà quelques-uns de leurs usages; j'en omets beaucoup, qui ne me viennent point à l'esprit dans le moment.
Langue. Elle n'est composée que de monosyllabes ; elle n'a ni conjugaisons ni déclinaisons; la construction en est simple , mais les tons la rendent extrêmement difficile. Le même mot, prononcé sur six tons diflérens, a six diiférens sens, souvent opposés. Deux missionnaires disputant ensemble, l'un disoit que c'étoit le diable qui lavoit inventée pour empêcher la propagation de l'Evangile. « ]Non, disoit l'autre, je défie le diable de la parler.» Cependant, vous qui avez loreille et la voiiv justes, vous vous en tireriez assez bien. Leurs lettres leur paroissent un chef-d'œuvre ; mais ce; n'est qu'un chef-d'œuvre de difficulté, et un amas confus de quatre-vingt mille caractères arbitraires, qui en feront toujours un peuple ignorant, parce qu'ils apprendront à lire toute leur vie, avant de pouvoir étudier les sciences. Quand on leur dit qu'avec nos vingt-quatre lettres nous écrivons tous les mots de toutes les langues , ils les admirent sans les comprendre ni les adopter. Ils opposent pour raisons deux sottises : la première, qu'on ne sauroit à quoi occuper la jeunesse ; la seconde, «pie les jeunes gens seroient bientôt aussi savans que les vieillards.
5û2 .LETTRES ÉDIFIANTES
Manière de se battre. Elle n'est pas fameuse. Leur arme principale est une longue lance, dont ils se servent pourtant assez bien, quelques sabres, lances à feu, fusils, canons , et quelquefois des éléphans. Ils ont beaucoup d'étendards, pour faire un grand étalage-, ils écartent les rangs , afin , disent-ils , de laisser passer les balles et les boulets ; ils chargent l'ennemi avec de grands cris , ei , quand ils ont fait leur décharge, ils se couchent. Si l'un des deux partis soutient le choc, l'autre s'enfuit en désordre, et celui-là le poursuit avec arrogance. Leurs forts sont un entourage de perches avec quelques pieds de terre, et la ruse fait toute leur valeur. Le roi , qui a plus d'esprit qu'eux tous , saisit assez bien les idées européennes. M. Olivier, officier du génie, lui a fait ôter cette foule d'étendards, a formé un corps de fusiliers, a fait serrer les rangs, et les a exercés à notre manière. Le même M. Olivier, et M. Lebrun, autre officier françois , qui vient de retourner à l'île de France , ont construit au roi un bon fort, avec bastions, fossés, ponts -levis , chemins couverts, glacis, demi-lunes; le tout à l'européenne. Ce foet leur donne de la confiance, mais peutêtre un peu trop.
Etat actuel de ta guerre. Représentez -vous un long royaume étroit, placé sur le bord de la mer, et divisé en trois : la partie inférieure , occupée par le roi , qui cherche à s'y maintenir; le cadet des rebelles, homme hardi et entreprenant , occupant la partie nord , et cherchant à s'étendre du côté du Tunquin ; l'aîné au milieu , entre deux feux. Représentez - vous un roi tantôt triomphant et tantôt fugitif, depuis dix -huit ans; tantôt vainqueur avec une poignée de monde , tantôt vaincu avec une armée florissante; vif, courageux, sans cesse en action , n'étant bien qu'où il n'est pas, allant de sa ville à ses chemins, de ses chemins à ses forts, de ses forts à ses chantiers,
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de ses chantiers à ses arsenaux; construisant sans cesse des galères , et les laissant à sec ; faisant à grands frais de petites expéditions, et manquant souvent les occasions les plus belles. Représentez -vous l'ennemi sans cesse à nos portes, et n'entrant jamais; les trois partis voulant se détruire, et se craignant réciproquement : voilà l'état de la guerre. Depuis quatre ans, je n'ai vu rien faire qui put être décisif. Cependant, à la longue, les rebelles se lont détester ; leur empire, nous écrit -on, penche vers sa ruine: peut-être en effet est-ce là l'ordre de la Providence: mais peut-être aussi les rebelles viendront-ils an beau jour à l'improviste, et le roi sera pris. En général, celui qui attaquera sera le vainqueur.
Conduite envers nous. Je ne vous parlerai point de la manière honorable dont nous avons été reçus à notre arrivée. Il n'y a rien d'étonnant : nous ramenions le fils du roi , et nous rendions la confiance à un peuple consterné; c'étoit pour nous une espèce de triomphe. Mais, même depuis ce temps , nous n'avons qu'à nous louer de leur conduite à notre égard. Ce n'est point comme en Chine, où les Européens sont obligés de se cacher; ce n'est poiut non plus comme à Siam, où les Européens sont bien reçus, parce qu'on y a un très-grand respect pour les bonzes , et qu'on regarde les missionnaires comme des bonzes d'Europe; mais ici les Cochinchineis ont une grande idée des lumières et des lalens des Européens. Ils savent tout ce que nous avons fait ou voulu faire pour eux; ils voient notre désintéressement, nous estiment, et nous reçoivent bien. J'ai vu des gouverneurs de province nous traiter avec la plus grande politesse , beaucoup de mandarins venir nous rendre visite , et se trouver honorés des nôtres. Un missionnaire est regardé comme un homme juste, et, quand il parle, on est sur qu'il ne ment point. Le roi lui-même surpasse peut-être les
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autres en ce point. Je sais que je ne l'ai peut-être jamais rencontré qu'il ne m'ait fait une inclination de tète et un sourire d'amitié; jamais je n'ai été au palais qu'il ne m'ait fait asseoir, servir du thé et des rafraîchissemens. Je l'ai même vu, obligé de rentrer dans l'intérieur de son palais, me laisser son fils pour me servir d'interprète auprès de ses mandarins. Il est vrai qu'alors je travaillois pour lui ; mais, à l'égard de tout autre missionnaire, ce seroit la même chose, et pour quelques-uns peut-être davantage. C'est lui qui a demandé le retour du collège qui étoit à Siam , et à sou retour il lui a fourni de l'argent et des vivres. Il a exempté tous ceux qui appartiennent au collège de la milice et des travaux publics. Ce sont là de grands égards. Votre sincère ami, etc.
LETTRE (extrait) DE MCRD'ADRAN : 5omai 1795.
Dix -neuf grands du rovaume se sont réunis pour représenter au roi que la prudence ne permettoit pas de me laisser plus long-temps chargé de Y éducation du prince ; qu'étant étranger et d'une religion différente, il étoit impossible que je ne lui donnasse pas mes principes 5 qu'ils supplioient S. M. de le remettre entre les mains de mandarins lettrés, qui lui donneroient une éducation conforme à celle qu'avoient reçue tous ses ancêtres. Le roi, indigné, jeta les remontrances par terre; il rappela tous les services que j'avois rendus à l'état, à lui en particulier, à sa mère, à sa femme, à son fils, à toute sa famille, et ajouta : « Il est bien étonnant qu'après avoir si peu fait pour reconnoitre tant de bienfaits , vous osiez encore importer à l'ingratitude la plus monstrueuse! » Il menaça de punir sévèrement les auteurs de cette cabale. 11 lit part à
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la reine de la conduite de ses mandarins , et prit avec elle la résolution de me la laisser ignorer. Mais quelques jours après, voyant que je n'allois plus chez le prince, il comprit bien que j'étois instruit de tout ce qui s'éloit passé. Il m'envoya l'écrit des mandarins et me fit dire le parti qu'il avoit pris d'en châtier les auteurs. Je fis remercier S. M. de la confiance qu'elle vouloit bien me témoigner, et lui représentai que le remède qu'elle vouloit appliquer ne feroit qu'irriter le mal ; qu'il valoit mieux consentir à ma retraite que de mettre sa cour contre lui et contre son fils. Le roi consentit à dissimuler ; mais il exigea de moi la promesse que je continuerois à prendre soin de son fils.
Il n'y avoit pas un mois que tout cela étoit arrivé, lorsque deux généraux, du nombre des dix-neuf grands, furent condamnés à avoir la tète tranchée; la sentence étoit confirmée par le roi. Toute la cour , persuadée que je pouvois seul obtenir leur grâce, croyoit que l'écrit qu'ils avoient signé m'empêcheroit de la demander. Mais comme leur faute étoit graciable, j'obtins qu'on leur accorderoit la vie, et. qu'on les remettroit à la tête de leurs troupes.
Ce qui a le plus contribué à faire craindre pour la religion du prince , c'est la conversion du premier mandarin lettré, qui jusqu'alors avoit été le plus opposé au christianisme. Cet homme étoit si prévenu en faveur de la doctrine de Confucius et du culte des païens , qu'il ne pouvoit supporter personne qui n'eût pas les mêmes sentimens que lui. Ayant eu occasion d'en conférer souvent avec moi, au lieu de me convertir, comme il en avoit le projet, il se trouva lui -même si changé, qu'il osa exhorter le roi à abandonner plusieurs superstitions d'étiquette à la cour. J'espérois que ce changement auroil d'heureuses suites } mais Dieu vient d'arranger les choses autrement. Ce mandarin étoit à la suite du prince, dans une ville où
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nous fumes assiégés. Après le siège levé, il tomba dangereusement malade, et ne put revenir avec nous à la ville royale. Pendant sa maladie il ne cessoit de demander à venir me trouver; et ses gens, vaincus par ses importunités, malgré le danger de la mort où il étoit, se mirent en devoir de le contenter; Mais il ne put supporter le voyage; il mourut dans son palanquin , au tiers du chemin. Quoiqu'il n'ait pas reçu le baptême , j'ai confiance que le désir qu'il en avoit y aura suppléé, et qu'il a reçu la récompense de tout ce qu'il a dit et fait en faveur de la religion depuis le moment de sa conversion. Il étoit grave , sérieux, appliqué, et montroit en tout une noble simplicité. Quoique pendant sa vie il ait possédé les plus grandes charges , il est mort pauvre et avec la plus grande réputation d'intégrité. Il étoit , par sa place et par ses lumières, le premier de tous les lettrés. Le roi avoit en lui une entière confiance, et ne faisoit rien sans l'avoir consulté. Mais plus on avoit grande idée de lui, plus on étoit étonné de sa conversion. On disoit partout: « Si cet homme n'a pu tenir aux raisonnemens de l'évoque européen , et en est venu à abandouner la doctrine des anciens, que sera-ce du roi et du prince ? » Je ne suis surpris ni des inquiétudes que témoignent les mandarins de me voir chargé de l'éducation du prince et jouir de la confiance du roi, ni des efforts qu'ils fout pour m'éloigner de la cour. Notre religion les effraie, parce qu'elle contrarie leurs passions, et qu'il faudroit abandonner tout ce qu'ils recherchent avec le plus d'ardeur , si elle venoit à régner dans leur pays.
RELATION (extrait) DU MARTYRE DU R. P. EMMANUEL TRIÊU.
Emu \ m el Tkièl naquit àPhu-xuàn , où réside la coin du roi de Cochiuchine , de parens chrétiens et d une extrac-
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tion noble. Il servoit dans les gardes du corps, lorsque le roi fut obligé de fuir à Dong-nai avec toute sa famille et les principaux mandarins. Très -peu de soldats suivirent le roi. Le plus grand nombre abandonna ce prince, et resta dans la partie de Hue, dont les Tunquinois s'emparèrent peu après : Emmanuel fut de ce nombre. Il s'attacha au service d'un grand tunquinois qui l'emmena au Tunquin : là , il commença à faire de sérieuses réflexions sur le néant des choses d'ici-bas , et , touché de la grâce , il prit la résolution de quitter le monde. Il se mit sous la conduite du vicaire apostolique, qui, ayant reconnu en lui d'assez bonnes dispositions, lui fit étudier la théologie, et l'ordonna prêtre au bout de six ans. Aussitôt après, son é\èque l'envoya prendre soin de plusieurs chrétientés. Après six ans de ministère, il obtint la permission de venir à Phu-xuàn visiter sa mère , qui étoit fort âgée, infirme, et si pauvre, qu'elle demeuroit chez une personne qui la logeoit comme par charité. Il résolut de lui bâtir une petite maison où elle pût demeurer tranquille, avec quelques nièces qui l'auroient aidée.
Alors l'usurpateur de la Cochinchine donna ordre de rechercher les chrétiens, et on envoya des soldats dans trois chrétientés voisines de la résidence rovale, espérant y découvrir un missionnaire. Les soldats ne trouvèrent aucun Européen , mais seulement le P. Emmanuel r dont ils se saisirent sans savoir qui il étoit. Rien ne lui étoit plus facile que de cacher sa qualité de prêtre: son extérieur n'indiquoit nullement qu'il le fût; mais il ne voulut rien taire, et dit tout naïvement aux satellites qu'il étoit prêtre de la religion chrétienne. Ceux-ci eurent d'abord de la peine à ajouter foi à ce qu'il disoit-, mais, comme il persistoit, ils le crurent, le fouettèrent rudement à deux reprises , et le garottèrent, ainsi que deux élèves qui l'accompagnoient , et plusieurs catéchistes des chrétientés
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voisines. Ils furent tous conduits au palais du roi , et mis en prison. Le grand mandarin, chargé de l'instruction de cette affaire, lit venir devant lui le P. Emmanuel, et lui dit, avec un ton de mépris et de menaces: « On dit que tu es un Tunquinois , que tu es venu ici pour ensorceler le peuple, et lui enseigner la religion chrétienne. Cela est- il vrai »? Le P. Emmanuel répondit: «Je ne suis point Tunquinois, mais bien Cochinchinois, natif de Phu-xuàn. Mon père étoit mandarin au service de l'ancieu roi. Il est vrai que j'ai quitté ma patrie pour aller au Tunquin. J'y étudiai sous un maître de la religion chrétienne, qui m'ordonna prêtre, et m'envoya prêcher cette même religion. Je suis revenu ici pour visiter ma mère, qui est très -avancée en âge. » Le mandarin lui demanda d'un ton moqueur : «As -tu femme et enfans ? sont - ils ici ou au Tunquin ? — Je n'ai jamais eu ni femme nienfans, répondit le P. Emmanuel, parce que, dès ma jeunesse, j'ai pris le parti d'abandonner le monde et de garder la virginité toute ma vie. » Alors le mandarin ordonna qu'on lui mit une cangue au cou et les fers aux pieds. Il fut détenu en prison pendant quarante jours, durant lesquels il fut encore flagellé trois fois très-rudement, et reçut vingt coups de bâton sur les os.
Le jour fatal, il fut ameué devant le grand conseil. Le premier mandarin lui dit : «Eh bien ! maître , voulezvous renoncer à prêcher la religion, et rentrer dans le monde, pour y exercer quelque autre profession à votre choix ? Si vous le promettez , nous allons supplier S. M. de vous pardonner. )> Le père répondit d'un ton hardi , mais respectueux, qu'il ai moi t mieux mourir 5 et aussitôt il fut condamné à mort sans autre formalité, et livré aux soldats. Lorsqu'il fut sorti du palais, on permit aux chrétiens de s'approcher de lui et de le conduire jusqu'au lieu du supplice. Il marchoit d'un pas grave et majestueux,
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avant la joie peinte sur son visage. Un soldat ma rclioit derrière lui , portant une tablette sur laquelle étoit l'inscription suivante, en gros caractères : « Il faut que le public sache qu'un individu, appelé Trièu, fait profession d'enseigner la religion chrétienne, et d'exhorter le peuple à embrasser cette religion , qui est la plus détestable qu'on puisse imaginer : c'est pourquoi son crime mérite quil ait la tète coupée. » Arrivés au lieu du supplice, les soldats lui ôtèrent les fers qu'il avoit aux pieds ; et aussitôt le père se mit à genoux pour prier. Alors le mandarin qui présidoit à l'exécution lui remit, au nom du roi, une ligature de deniers, qui vaut environ une demi- piastre, afin qu'il pût, ainsi que cela est d'usage au Tunquin pour tous les condamnés, se procurer quelque boisson enivrante, propre à lui faire braver la mort. Le père refusa cet argent, disant qu'il étoit reconnoissant envers le roi, mais qu'il n'en avoit pas besoin, puisqu'il alloit mourir. Le mandarin insista: alors le père dit: « Qu'on le prenne, à la bonne heure , et qu'on le donne aux pauvres. » En ce moment un soldat s'approcha, le menaçant de son sabre. Un autre soldat lui donna un grand coup de poing sur le visage. Le mandarin gronda beaucoup ce soldat et lui dit: « Comment! l'heure n'est pas encore venue, et tu maltraites ainsi le maitre? » Puis se tournant du côté du père: «Maître, lui dit-il, assevez-vous-, l'heure n'est pas encore venue. » Alors le P, Emmanuel s'abaissa , se tenant toujours sur ses deux genoux , ayant les yeux fixés vers le ciel, et priant continuellement. \ ers midi, le mandarin s'approche et lui dit d'un ton respectueux: « Maître, l'heure est venue. » Aussitôt le père se relève sur ses genoux pour s'ollrir à Dieu. Au même instant un soldat s'avance, et, dun seul coup de sabre, lui met la tète à bas. Alors les chrétiens accoururent en très-grand nombre pour enlever son corps et sa tète. Ils emportèrent ce précieux dépôt
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en cachette, et l'enterrèrent, sans aucune cérémonie ecclésiastique, dans un lieu inconnu aux païens, en attendant un temps plus tranquille, qui permit de l'ensevelir avec les honneurs qui lui éloient dus. C'est le 17 septembre 1798 que le R. P, Emmanuel Triêu rendit son àme à son créateur: il étoit dans sa42me année.
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LETTRE (extrait) DE M. LELABOUSSE : 1" mai 1800.
La lumière de Cochinchine est éteinte ; la colonne du royaume est renversée 5 la désolation est partout 5 le deuil est général; Ms'cVAdran est tombé malade vers le commencement d'août, dans la province de Qui-nhon. Il y étoit allé pour accompagner son royal élève, qui ne marchoit jamais sans son sage mentor. Le roi a envoyé ses médecins, et employé tous les moyens possibles pour conserver la vie à celui qui lui sauva si souvent la sienne. Il est venu luimême avec son fils pour le visiter. Que de larmes il a versées de voir tous ses soins inutiles ! Mgr dÀdran a vu arriver sa dernière heure avec une tranquillité dont on trouve peu d'exemples. Il n'a jamais paru si gai , si content. Enfin, le 9 octobre, après nous avoir édifiés par sa patience insurmontable, par sa ferveur extraordinaire, par sa fermeté héroïque, il expira entre mes bras , âgé de cinquante-sept ans et dix mois.
Aussitôt après sa mort , nous en portâmes la triste nouvelle au roi. Ce prince envoya sur-le-champ une belle bière, avec des pièces de damas et autres soieries pour l'ensevelir. Le 10 octobre , nous le mîmes à bord d'un grand bateau, et le transportâmes à Dong-nai, où nous arrivâmes le 16. Le soir, le cercueil fut porté, à la lueur des flambeaux et avec beaucoup d'appareil , dans la maison épiscopale. Nous le plaçâmes dans une grande salle ,
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pour y être exposé , et satisfaire au désir des fidèles , en attendant le retour du roi. Le fils du roi fit ériger une grande maison dans la cour , pour y recevoir les mandarins et tous ceux qui viendroient rendre à son illustre maître les honneurs funèbres. Les chrétiens de toute la province y accouroient en foule pour verser des larmes d'amour et de reconnoissance. L'enterrement s'est fait le 16 décembre. La religion et le trône se sont réunis pour rendre à Msr d'Adran tous les honneurs dus au rang qu'il tenoit dans l'Eglise et dans le royaume. Le roi avoit chargé le prince son fils de diriger le convoi. On se mit en marche vers les deux heures après miuuit. Le cercueil, enveloppé d'un damas superbe et enchâssé dans un cadre à deux degrés avec chacun vingt-cinq cierges allumés , étoit placé sur un beau brancard d'environ vingt pieds de long, porté par quatre-vingts hommes choisis \ un baldaquin brodé en or couvroit le tout. Une grande croix , formée avec des fanaux artistement disposés , étoit à la tète du , convoi. Elle étoit suivie de six niches bien sculptées , posées sur des tables et portées chacune par quatre hommes. Dans la première étoient écrites quatre lettres en or, qui signifient : au souverain Seigneur du ciel ; la seconde renfermoit l'image de saint Paul , la troisième celle de saint Pierre, la quatrième l'ange gardien, la cinquième la sainte Vierge; ensuite venoit un étendard de damas d'environ quinze pieds de long, où étoient brodés en caractères d'or les titres qu'avoient donnés à Mgr levèque d'Adran le roi de France et celui de Cochinchine, avec ceux qui lui appartenoient en qualité d'évèque. La crosse et la milre étoient dans la sixième niche : on la portoit aussi sur un brancard immédiatement devant le cercueil. Une nombreuse jeunesse chrétienne, en couronnes et des cierges à la main , avec les catéchistes les plus respectables de chaque église , accompagnoient les brancards et les niches ,
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Toute la garde du ror, composée de plus de douze mille hommes , sans compter celle du prince son fils , étoit sous les armes et rangée sur deux lignes , les canons de campagne à la tète ; cent vingt éléphans , avec leur escorte et leurs cornettes, marchoient des deux côtés. Tambours, trompettes, musique militaire, cochinchinoise et cambogienne, fusées, feux d'artifices, etc., rien n'y manquoil. Plus de deux cents fanaux de différentes formes , outi e un nombre prodigieux de flambeaux et de cierges, éclairoient cette marche lugubre. Au moins quarante mille hommes, tant chrétiens que païens, sui voient le convoi. Le roi s'y trouvoit avec tous les mandarins des différées corps 5 et, chose étrange, sa mère même, sa sœur, la reine, ses concubines, ses enfans , toutes les dames ôi: la cour, crurent que, pour un homme si au-dessus du commun, il falloit passer par-dessus toutes les lois communes-, elles y vinrent toutes , et allèrent jusqu'au tombeau.
Monseigneur avoit choisi pour lieu de sa sépulture un jardin champêtre fort agréable, qu'il avoit cultivé de ses mains, à cinq quarts de lieue de la ville. C'est là que le prélat conduisoit de temps en temps son royal élève, pour le distraire des embarras de la cour et des dégoûts d'une étude ennuyeuse 5 c'est là qu'il alloit avec les missionnaires pour les délasser, par un peu de repos , de leurs travaux pénibles. Il y trouvoit lui-même le remède à ses maux , et disoit qu'il les oublioit tous dès qu'il y entroit. Quand le convoi fut arrivé à ce jardin , autrefois de délices , et aujourd'hui de deuil , on déposa le cercueil sur le bord du tombeau ; le roi fit écarter tout le monde , pour nous laisser la facilité d'en faire la bénédiction et les prières accoutumées. Quand M. Liot vint à jeter un peu de terre dans la fosse, pour donner le signal de la remplir, le roi s'approcha et y en jeta aussi. Comme les chrétiens s'avanco\ent en foule,
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poussant les hauts cris, les mandarins voulurent leur imposer silence et les éloigner, pour ne pas incommoder ce prince : « Laissez-les faire , leur dit-il, et ne les empêchez pas. » ZSos cérémonies achevées , nous nous retirâmes , rendant grâces à Dieu de ce que le roi nous avoit laissé le corps de notre prélat pour l'ensevelir avec tous les honneurs de la religion, sans qu'il nous troublât par les superstitions usitées en Cochinchine en pareil cas. Ensuite le roi s'avança d'un pas grave et majestueux, la douleur peinte sur le visage, et fit ses derniers adieux au prélat. Ses larmes couloient avec tant d'abondance, qu'un grand mandarin, qui ne pleura jamais, en fut pénétré jusqu'au vif, et dit tout haut : « Quand nous ne pleurerions pas en voyant l'évèque, il faudroit pleurer en voyant le roi. »
Ce jour fut un jour de deuil pour toute la Cochinchine : chrétiens et païens , grands et petits , riches et pauvres , tous regrettoient, tous pleuroient celui qui, sans distinction de religion et d'état, étoit le bienfaiteur de tous. Quand tout fut fini , le roi fit servir , sous des tentes préparées pour cela , un repas somptueux aux mandarins , aux troupes et à tous ceux qui avoient suivi le convoi. Pour lui , il se retira avec la reine dans une chambre à part , pour satisfaire à sa douleur. Là ils parlèrent du prélat dans les termes les plus attendrissans. Ce prince s'est comporté, à la mort deM§rd'Adrau, d'une manière qui prouve bien son estime et son affection pour lui. Entre autres témoignages glorieux pour monseigneur, en voici un que les mandarins ont regardé comme le plus grand. Le roi a cinq drapeaux particuliers qu'on porte toujours à ses côtés quand il est à la guerre : c'est la marque distinctiveà laquelle on le reconnoîl. Le jour de l'enterrement, il les envoya pour être portés à la suite du cercueil. Tout le monde en étoit étonné. Actuellement ce prince fait élever un tombeau superbe , monument digne de monseigneur et da lui. Il est placé sur 3. 33
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une plate-forme de neuf toises carrées , sur une demi-loi se de hauteur, sur laquelle s'élèvera une belle maison couverte en tuiles ; une muraille de briques à hauteur d'appui, avec différentes décorations, en fera le contour. Le roi laisse à M. Liot la maison de monseigneur, avec sa garde; et, pour donner à la famille de ce prélat une marque éternelle de sa reconnoissance, il a fait délivrer un brevet sur un damas brodé, pour lui être envoyé par la première occasion. Ce brevet, dont je vous adresse la traduction , est un éloge de monseigueur, et contient les titres sous lesquels il est reconnu en Cochinchine.
Je ne dois pas omettre ici un beau trait de ce prince, qui prouve bien sa vénération et son tendre attachement pour le grand Louis XVI, d'immortelle mémoire, et pour Msr d'Adran. Ce prélat avoit recommandé d'offrir, après sa mort, au roi et au jeune prince, tout ce qu'il avoit de plus précieux, avec le \ portrait de Louis X.V1, et la tabatière qu'il reçut de ce monarque lors de son voyage en France. Quand on eut porté devant le roi ces riches présens divisés par portions, suivant les dispositions de monseigneur, il fut d'abord stupéfait de voir tant de choses, et ému jusqu'au vif de ce que , dans une maladie si cruelle , et au moment de mourir, il se fût encore occupé de lui, de sa mère, de la reine, et eût pensé à leur laisser un dernier gage de son attachement. Ensuite, apercevant le portrait de Louis XVI, il le prit entre ses mains, et le regarda d'un air affectueux. M. Liot eut beau lui présenter cette magnifique tabatière d'or, enrichie de diamans , avec le chiffre de ce prince ; il eut beau lui faire remarquer le prix de l'ouvrage, fait de main de maître; ses yeux humides se portoieut, malgré lui, sur ce bon roi dont il se rappeloit en ce moment les grandes vertus et le malheureux sort. 11 ne se lassoit point de le contempler. Enfin , après l'avoir bien examiné, et fait voir à la reine et aux
dames de la cour, il dit à M. Liot, en montrant la tabatière, les plats d'argent travaillés suivant le bon goût, les verreries, deux superbes lunettes astronomiques, etc. : u ^ oilà , maitre, de bien belles choses , et d'autant plus précieuses qu'elles viennent d'une main bien chère ; mais tout cela ne me tente pas. Après le portrait du grand Louis XM. mon cœur ne désire plus rien que celui du maitre (monseigneur) ; si vous pouvez m'en procurer un de la même grandeur, pour le porter toujours sur moi , je suis content. » ]Nous n'en avions à lui donner qu'un grand sur toile, qu'il a fait encadrer et suspendre dans son palais. La tabatière d'or a été donnée au jeune prince.
Traduction du brevet. Je possédois un sage, l'intime confident de tous mes secrets, qui, malgré la distance de mille et mille lieues, étoit venu dans mes états , et ne me quitta jamais , lors même que la fortune me touruoit le dos. Pourquoi faut- il qu'aujourd'hui qu elle a repassé sous mes drapeaux, au moment ou nous sommes le plus unis, une mort prématurée vienne nous séparer tout à coup? Je parle de Pierre Pigneaux , décoré de la dignité épiscopale , et du glorieux titre de plénipotentiaire du roi de France. Avant toujours présent à l'esprit le souvenir de ses anciennes vertus , je veux lui en donner un nouveau témoiguage. Je le dois à ses rares mérites. Si en Europe il passoit pour un homme au-dessus du commun, ici on le regardoit comme le plus illustre étranger qui ait paru à la courdeCochinchine. Dès ma plus tendre jeunesse, j'eus le honheur de rencontrer ce précieux ami, dont le caractère cadroit si bien avec le mien. Quand je fis les premières démarches pour monter sur le trône de mes ancêtres, je l'avois à mes côtés. C'étoit pour moi un riche trésor, où je pouvois puiser tous les conseils dont j'avois besoin pour me diriger. Mais tout à coup mille malheurs vinrent fondre sur le royaume, et mes pieds devinrent chancelans. Alors il nous fallut prendre un parti, qui nous sépara comme le ciel et la mer. Je lui remis entre les mains le prince héritier (et véritablement il étoit digne qu'on lui coufiàt un si cher dépôt), pour aller intéresser en ma faveur le grand monarque qui régnoit dans sa patrie. Il réussit à m'obtenir des secours; ils étoient déjà rendus à moitié chemin, lorsque ses projets trouvèrent des obstacles , et n'allèrent
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plus au gré de ses désirs. Mais , à l'exemple d'un ancien, regardant mes ennemis comme les siens, il vint, par attachement pour ma personne , se réunir à moi , pour chercher les moyens et l'occasion de les combattre. L'année que je rentrai dans mes anciens états, j'attendois avec impatience quelque heureux bruit qui m'annonçât aussi son retour. L'année suivante , il arriva au temps qu'il avoit promis. A la manière insinuante et pleine de douceur avec laquelle il formoit le prince mon fils, qu'il avoit ramené, on vovoit qu'il avoit un talent unique pour élever la jeunesse. Mon estime et mon affection pour lui croissoient de jour en jour. Dans les temps de détresse, il nous fournissoit des moyens que lui seul pouvoit trouver. La sagesse de ses conseils, et sa vertu, qui brilloit jusque dans l'enjouement de la conversation, nous rapprochoient de plus en plus. Nous étions si amis et si familiers ensemble , que , lorsque mes affaires m'appeloient hors de mon palais, nos chevaux marchoient de front. Nous n'avons jamais eu qu'un même cœur. Depuis le jour que, par le plus heureux hasard, nous nous sommes rencontrés , rien n'a pu refroidir notre amitié , ni nous causer un instant de déplaisir. Je comptois que cette santé florissante me feroit goûter encore long-temps les doux fruits d'une si étroite union : mais voilà que la terre vient de couvrir ce bel et précieux arbre. Que j'en ai de regrets! Pour manifester à tout le mondeles grands mérites de cet illustre étranger , et répandre enfin au dehors la bonne odeur de ses vertus, qu'il cacha toujours, je lui donne ce brevet d'instituteur du prince héritier, avec la première dignité après la royauté, et le surnom & accompli. Hélas ! quand le corps est tombé et que l'àme s'envole au ciel , qui pourroit la retenir ? Je finis ce petit
éloge \ mais les regrets de la cour ne finiront jamais O belle
âme du maître, recevez cette faveur !
LETTRE (extrait) DE MCR DE VÉREN : 10 juillet 1802.
Depuis trois mois le roi légitime est paisible possesseur de son royaume , et son armée occupe déjà les deux tiers du Tunquin. Les rebelles ne sont nullement en état de lui résister ; ils sont trop foibles et trop ruinés. Quant aux dispositions actuelles du roi en faveur de notre sainte religion , elles ne peuvent pas être plus désirables. Il est
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si pénétré de recomioissance des services rendus à sa personne et à toute sa famille par M8' l'évoque d'Adrau , que toutes les fois qu'il en parle, aussitôt les larmes lui viennent aux yeux. C'est par un effet de cette reconnoissance qu'il a voulu , l'an passé , aussitôt après son arrivée triomphante à la capitale de la Cochinchine , me visiter en personne dans les endroits où je me tenois caché depuis plus de trois ans; faveur signalée, qu'il n'accorde jamais , môme au premier mandarin du royaume ; aussi cela a bien étonné tout le monde. Quelques jours auparavant, sous la domination des rebelles, nous étions comme l'opprobre des hommes; tout le monde nous cherchoit pour nous mettre à mort , et voilà que dans un moment la scène a changé, à la grande admiration de tous , soit ici . soit au Tunquin. Il faut avouer que le roi pétille desprit ; il sait tout et il a une mémoire admirable.
LETTRE (extrait) DE M. GAGELIN : 4 octobre 1821.
Me voici enfln arrivé dans la mission pour laquelle la divine Providence semble m'avoir destiné. Notre voyage a été d'environ six mois. Nous avons été un peu contrariés par les vents et les calmes, pour nous rendre à Batavia. jNous avons eu la consolation d'y trouver un curé catholique hollandois , M. Wedding , qui nous a reçus très-amicalement, et a voulu nous nourrir et nous loger pendant notre séjour. Notre voyage de Batavia jusqu'en Cochinchine n'a eu rien de particulier. Nous sommes entrés dans la mer de Chine par le détroit de Gaspard , qui sépare l'île de Banca de l'ile de Billeton. Comme c'étoit de jour, et que nous avions bon vent, nous n'avons point eu affaire avec les pirates , qui sont si redoutés dans ces
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parages, et dont on a cru voir un certain nombre rôder autour des petites îles. En cas d'attaque, toutes les armes étaient préparées, et les pièces de canon chargées.
Arrivés au port de Hué (en haute Cochinchine ) , Ion a fait une salve d'une vingtaine de coups de canon , et de suite le mandarin du fort a envoyé reconnoître le navire. Le même jour, M. Chaigneau est descendu pour aller se présenter à l'empereur , et lui annoncer la lettre et les présens que lui envoyoit le roi de France. Ce n'étoit plus l'ancien empereur qui régnoit-, c'étoit le prince Chi-dam. Il passe pour être très-superstitieux , et ennemi juré de la religion chrétienne. Quoiqu'il eût menacé , avant de monter sur le trône , de la persécuter , il ne se presse pas d'en venir à l'exécution ; on prétend qu'il en est empêché par des vues politiques. Les Tunquinois sont toujours prêts à se révolter -, il y a même en Cochinchine bien des mécontens, et en général ce prince n'est pas aimé. Le surlendemain , l'empereur envoya chercher avec grande pompe la lettre et les présens de Louis XV III. Le colonel de la garde, qui se trouvoit en tête, se mit à genoux pour recevoir très-respectueusement la lettre de sa majesté , et l'on fit au départ une salve de sept coups de canon \ le fort répondit de même. Les présens furent emportés sur d'autres barques. C'étoient de belles glaces, des fusils, des épées , des longues-vues , dont l'empereur a paru satisfait. Trois jours après , nous sommes descendus chez M. Vannier , pour nous rendre de là chez Mgr l'évêque de Véren , habillés en Cochin chinois , et enfermés soigneusement dans une barque.