‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 2)Chapitre 19 sur 26 · MISSIONS DE SIAM · texte numérisé non relu

MISSIONS DE SIAM

TABLEAU DU ROYAUME DE SIAM (i),

Ce royaume est borné au nord par la province à Ava et par la Chine, à Test par le Caniboge et le Laos, au sud par le golfe de Siam, à l'ouest par le Pégu. Il s'étend sur 220 lieues de long du nord au sud, el il a 100 lieues dans sa plus grande largeur. Tout entier sous la zone torride , le sol est si brûlant, cpi'il n'est guère habitable qu'auprès des rivières. Ses principales productions consistent en riz, eu fruits et en coton. L'écorce de l'arbre tonki sert à faire du papier. L'or et l'argent, que l'on trouve abondamment dans les montagnes, y sont mêlés avec le cuivre. Les mines de fer et de kaoliu sont des objets bien plus importans. On rencontre aussi dans ce royaume du salpêtre , du soufre, des aimans , et quelques pierres précieuses. Les forêts sont peuplées d animaux féroces et gigantesques : de rhinocéros , de tigres, d'oiseaux et d'insectes d une grandeur démesurée ; di élcphans , qui sont les plus grands et les plus beaux de l'Asie après ceux de Ceylan. Les scorpions, les serpens, les lézards d'eau ,

(1) A l'exception des lettres des PP. de Fontaney et Coudé, toutes celles dont se compose la mission de Siam ont été extraites du recueil des Nouvelles Lettres édifiantes publiées par A. Leclere, quai des Grands-Augustins , à Paris.

5aO LETTRES ÉDIFIANTES

dont la blessure est mortelle, les mille -pieds, souvent de la longueur de dix à douze pouces, fourmillent dans les vastes marais et dans des forêts immenses. On trouve des crocodiles qui ont jusqu'à 5o pieds de long.

Les Siamois sont d'une taille médiocre et assez régulière. La forme du visage, tant des hommes que des femmes, tient moins de l'ovale que du losange; il est large et élevé par le haut des joues , et tout d'un coup le front se rétrécit et se termine autant en pointe que le menton; le nez court et arrondi par le bout, de grandes oreilles , les yeux petits, ternes et fendus un peu haut, le blanc en est jaunâtre; les joues creuses, la bouche grande, les lèvres grosses et pâles, les dents noircies, le teint grossier et d'un brun mêlé de rouge, tel est le signalement commun aux Siamois. Les individus des deux sexes y sont presque nus, plus modestes cependant que beaucoup des peuples voisins. Simples dans leurs logemens, les meubles, les habits, la nourriture, on ne voit chez eux ni nappes, ni serviettes, ni cuillères, ni fourchettes, ni couteaux; une table n'est pour eux qu'un plateau à bords relevés et sans pieds ; point de sièges que des nattes de jonc plus ou moins fines; les riches ont des coussins pour s'appuyer. Leur vaisselle est de porcelaine et d'argile ; le bois simple ou le bambou leur fournit tout le reste. Les meubles du roi ne sont guère plus magnifiques ; ce sont les mêmes à peu près que ceux dont les particuliers font usage ; ils sont seulement plus riches et mieux travaillés. L usage de fumer le tabac est commun aux deux sexes. Quant à leur caractère, on les dit en général bons, paisibles, naturellement sobres; ils regardent la mendicité comme une infamie. Les hommes se montrent jaloux plutôt par vanité que par passion. L'hospitalité est chez eux une vertu inconnue, à cause du soin que chacun prend de tenir ses femmes renfermées et invisibles; aussi n'y a-t-il point d'hôtelleries

ÉCRITES DE SIAM. 5?.l

dans ce pays, les bateaux des voyageurs en tiennent lieu. Leur religion est bizarre et absurde. Ils ont des temples , et ils ont érigé des statues à une idole, qu'ils nomment Sommonacodom ; ils lui rendent un culte public, et ils le regardent comme le fils d'un dieu. Ce Sommonacodom est leur prophète et leur législateur suprême. Les talapoins sout les dépositaires de sa doctrine ; ce sont des espèces debonzes qui vivent d'aumônes, et habitent des réduits où chacun a deux loges , l'une pour soi , l'autre pour les passans qui leur demandent l'asile. Les Siamois brûlent leurs morts, et déposent les cendres avec un respect religieuxdans de petits mausolées quils élèvent en leur honneur. Ce sont les talapoins qui marient les époux, en répandant sur eux de l'eau sur laquelle ils ont récité quelques prières. Le divorce est toléré, mais regardé comme nuisible et funeste aux mœurs et à l'état des enfans; aussi la législation v a mis des entraves qui le rendent peu fréquent.

Le gouvernement est absolu . et même despotique. Il y a six ordres ou dignités dans l'état, dont les principales décorations consistent dans les titres fastueux que prennent ceux qui en sont honorés. Tous les hommes sont nés soldats, et enrôlés dans la milice. Pour habituer les Siamois au joug , on leur fait, observer un cérémonial et des prosternations jusque dans les occasions les plus indiilérentes. Les serviteurs paroissent à genoux devant leurs maîtres; tous, jusqu aux mandarins, se prosternent devant le roi. C'est peu qu'à Siam les hommes soient esclaves d'autres hommes , ils le sont même des bêtes. Le roi , sans utilité et par des idées de pur faste, entretient un grand nombre ft éîéphans. Il en est qui ont jusqu à quinze esclaves attachés à leur service. Les éîéphans du palais sont traités avec des honneurs et des soins extraordinaires. Personne n'oseroit fermer son champ aux éîéphans du roi, dont plusieurs sont décorés de titres, et, pour cm-

52ft LETTRES ÉDIFIANTES

ployer les expressions des voyageurs , élevés aux premières dignités de l'état.

Quoique la religion chrétienne ait été prêchée à Siam depuis plus de i5o ans , elle y a fait assez peu de progrès. Le nombre des chrétiens répandus dans le royaume ne se monte pas à trois mille; encore la plupart sont ou des Portugais d'origine, établis dans ces contrées depuis le seizième siècle, ou des Cochinchinois , transportés à Siam dans des temps de troubles. Le roi permet aux étrangers chrétiens le libre et public exercice de leur culte, mais il défend à ses sujets de l'embrasser. La grande influence des talapoins sur l'éducation des Siamois de toutes les conditions, et l'indolence naturelle à ce peuple, contribuent beaucoup à son éloignement du christianisme. La mission de Siam a été, pendant plus de cent ans, très -intéressante, à cause d'un séminaire et d'un collège qui y furent établis par les premiers vicaires apostoliques françois, MM. de LaMothe-Lambert , évêque de Bérithe, et Fallu, évêque & Héliopolis , envoyés, en i658, pour travaillera former dans la Chine , le Tunquin , la Cochinchine , etc. , un clergé de naturels du pays. Ces deux établissemens essuyèrent de temps en temps des persécutions violentes , et furent enfin entièrement renversés, en 1767, par les Barmas du Pégu, qui ravagèrent alors le royaume de Siam, et détruisirent sa ville capitale.

LETTRE (extrait) DU PÈRE DE FONTANEY AU PÈRE DE LA CHAISE.

i5 février 1703.

Nous arrivâmes à Siam à la fin de septembre i685, après une navigation fort heureuse. On ne peut être

mieux reçu que nous le fûmes du roi et de son ministre, M. Constance. Pendant notre séjour, nous tâchâmes de n'être pas inutiles \ les PP. Gerbillon et de Visdelou prêchèrent lavent et le carême , et nous entendions les confessions.

Avant que de partir de Paris, j'avois pris des mesures avec M. Cassini , pour observer une éclipse de lune qui devoit arriver à Paris le 10 décembre i685, sur les neuf heures du soir, et dans le royaume de Siam, le n, sur les trois à quatre heures du malin. Comme elle devoit être totale, et qu'on la pouvoit voir en même temps à Paris et à Siam, elle étoil fort propre pour déterminer au vrai la différence des longitudes de ces deux méridiens, et < est ce qui nous porta à faire avec soin cette observation. Le roi. de Siam, averti de notre dessein, voulut que ce fût en sa présence. .Nous avions préparé pour lui une excellente lunette de cinq pieds, par laquelle ce prince regardoit l'éclipsé, pendant que nous l'observions avec M. Constance, qui l'entretenoit, et qui lui servoit d'interprète quand il nous faisoit quelques questions. Le roi, ayant vu la veille un des tvpes de la lune qu'on a gravés à l'observatoire de Paris, s'écria d'abord en regardant la lune par la lunette: « F 01 là justement ce que vous me fîtes voir hier dans le type, n La lune s'étant éclipsée notablement, il nous demanda pourquoi elle paroissoit renversée dans la lunette ; et. après limmersion totale, pourquoi le corps de la lune paroissoit encore, puisqu'elle ne recevoit plus aucune lumière du soleil. Ces questions judicieuses font voir quelle étoit la solidité d'esprit de ce prince, qui nous témoigna en cette occasion une bonté particulière, dont il nous auroit donné plus de marques, si sa mort , qui arriva peu de temps après, n'eût renversé tous ses grands desseins.

Ce fut en juillet i(>86 que nous partîmes de Si;un pour

aller à la Chine, par Macao. Le vaisseau sur lequel nous nous embarquâmes passoit pour être bon, et ne valoit rien en effet. Dès le cinquième jour il fit eau de toutes parts. Notre pilote, qui ne craignoit rien tant que de ne pas arriver à Macao , s'obslinoit à tenir le vent quoiqu'il nous fut contraire, et qu'il augmentât à chaque moment. Nous ne faisions que dériver, et aurions péri misérablement, si notre capitaine n'eût forcé le pilote daller vent arrière chercher le premier asile qu'on pourroit trouver. Le danger où nous fûmes en cette occasion est un des plus grands que j'aie courus sur toutes ces mers. Dans l'espérance de gagner la barre de Siam assez à temps pour nous embarquer dans un autre vaisseau , et arriver encore à la Chine cette même année , nous primes des guides. Mais , après un mois de détours dans les forêts, ils nous ramenèrent épuisés de fatigues à notre vaisseau , qui se rendit à petites voiles dans la rivière de Siam, au mois de septembre, lorsque la mousson pour aller à la Chine étoit entièrement passée. JNous trouvâmes sur notre chemin les galères du roi de Siam, que ce prince nous avoit envoyées , dès qu'il eut appris le mauvais succès de notre voyage. Notre retour donna de la joie à M. Constance, qui ne nous avoit laissés partir qu'avec peine. L'année suivante , nous nous abandonnâmes entièrement à ses conseils.

Ce ministre nous honora toujours d'une protection et d'une amitié particulières. Ce que nous estimions davantage en lui, c'étoil un fond de piété et de religion qui le portoil ta former de grands projets pour la propagation de la foi. Il protégeoit tous les missionnaires, et les aidoit à passer dans le lieu de leurs missions. Il leur distribuoit à tous des charités considérables. 11 a rebâti les églises des jésuites et des dominicains de Siam. Messieurs nos ecclé» siastiques françois pourront dire eux-mêmes tous les biens

qu'il leur a faits. Nous avons souvent déploré sa mort tragique (i) , et nous y avons été d'autant plus sensibles, qu'il ne lui a pas été impossible de l'éviter ; mais Dieu , qui l'attendoit en ce moment, lui avoit donné un courage capable de soutenir une si rude épreuve.

LETTRE (extrait) DE M^ DE TABRACA.

Du séminaire de Saint-Joseph, à Siam, le i5 décembre 1762.

On diroit que la religion chrétienne est sur le point de se retirer de toutes ces vastes régions de l'Orient, à cause des guerres, des persécutions, et de la disette de missionnaires. Il y a 74 ans que le christianisme fut sur le point d'expirer à Siara, dans son berceau, après la mort de M. Constance. Le calme étant rétabli, on en ramassa les tristes restes. Le collège des vicaires apostoliques fran-

(i) Constantin Faulkon, connu sous le nom de M. Constance, étoit Grec de nation , né à Céphalonie vers 1648. Il passa en Angleterre dès 1660. Après y avoir passé quelques années, il s'embarqua pour les Indes, arriva à Siam, et y resta plusieurs années chez un gros marchand anglois. Ayant amassé quelque argent, il entreprit de commercer pour son propre compte ; il acheta un vaisseau , et se mit en mer. Mais , après un triple naufrage , il revint à Siam , s'y fit connoître dubarcalon, ou premier ministre du royaume , dont il gagna la confiance et l'estime, et devint lui-même par la suite premier ministre du roi de Siam. Il s'attira la haine et la jalousie des grands de la cour. En 1688 , pendant que le roi sou protecteur étoit à la dernière extrémité, M. Constance fut arrêté et mis à mort par ordre d'un ministre du roi , qui s'étoit mis à la tête d'un parti , poui placer sur le trône, lorsqu'il seroit vacant, un autre prince que celui v^e le roi avoit désigné pour son successeur. Il y eut à cette occasion une cruelle persécution contre les missionnaires et les chrétieiis.

cois, dissipé par la tempête précédente, se remonta peu à peu: on commencoit à goûter quelque paix, lorsqu'elle fut de nouveau troublée, en 1728, par les talapoins, qui regardent l'établissement du christianisme comme le plus grand mal qui puisse arriver à leur secte-, en quoi ils ne se trompent pas. Une requête, présentée au roi par feu M. Lemaire, suspendit en partie les mauvais desseins qu'il méditoient contre nous. Mais cette bonace ne dura pas long-temps. La religion retomba, en 1780, dans un plus grand péril quejamais, par l'apostasie d'un ecclésiastique siamois, et l'apposition d'une maudite pierre à la porte principale de notre église, sur laquelle éloient gravées plusieurs inscriptions contre notre sainte religion et contre feu Mgr de Rosalie (1). Cette pierre fut renouvelée en 1749? parce que feu Mgr de Juliopolis avoit empêché les chrétiens d'assister à une procession faite en l'honneur d'une idole, à laquelle le roi vouloit les obliger d'aller. Cependant le collège et la chrétienté ne souffrirent presque rien dans cette nouvelle circonstance. Enfin, feu M. Sirou, emporté par un zèle extraordinaire, cassa lui seul cette pierre, au commencement de 1760. Comme l'invasion des Barmas survint, on ne pensa point à nous dénoncer, et notre quartier à Siam fut préservé , comme par miracle, de l'incendie. Il n'en fut pas de

(1) Cette pierre fut placée le 9 octobre iy5i. Le roi et son ministre avoient voulu contraindre M?r l'évêque de Rosalie et les missionnaires à désigner eux-mêmes la place oîi seroit posée cette pierre. Sur leur refus constant de se prêter à cet acte d'impiété, elle fut placée à la porte de l'église. L'inscription gravée sur cette pierre renfermoit une défense intimée à l'évêque vicaire apostolique, savoir : i° d'écrire des livres de sa religion en siamois et en bali ; 2° de prêcher la religion chrétienne aux Siamois, aux Péguans et aux Laos; 5° de le» exhortera se faire chrétiens; 4° de blâmer la religion des Siamois.

ÉCRITES DE SIÀM. 5^

même de notre beau collège de Mahapram, où tout fut brûlé; il ne resta que les pierres. Une partie de notre chrétienté se dispersa au lieu de venir chercher asile dans notre église, et tomba au pouvoir de l'ennemi.

LETTRE (extrait) DE M. ALARY : 17 mars i765.

Je me sers d'un morceau de papier que j'ai trouvé après l'embrasement de l'église et du presbytère , pour vous apprendre la ruine de Merguy, et l'esclavage où j'ai été réduit. M. uéndrieu , mon confrère, se préparoit à partir pour Siam , et moi à le remplacer à Merguy, lorsqu'il plut à la Providence de nous marquer une autre destination, bien différente de la première.

Le io janvier dernier au soir, on annonce que les Burinas avoient paru vers l'embouchure de la rivière. A cette première alerte, les chrétiens commencèrent à entrer dans leurs barques. Les autres nabi tans avoient déjà vidé leurs maisons, et s'étoient retirés dans les bois. PSous allâmes nous coucher, sans être bien instruits de ce qui se passoit ; mais bientôt après il fallut se lever. Vers quatre heures du matin , on entendit des clameurs , et de plus, des coups de canon , ce qui annonçoit que nous étions pris. M. Andrieu se leva , et descendit à l'église , où je le suivis. Quelques chrétiens, qui étoient restés chez eux, vinrent nous y joindre. M. Andrieu les exhorta à faire à Dieu le sacrifice de leur vie, les disposa à recevoir l'absolution qu'il leur donna , et se retira avec moi , pour nous confesser mutuellement, autant que le temps pouvoit nous le permettre. Il fallut abréger; car le feu, que les ennemis avoient mis aux maisons, voisines étoit déjà assez près de nous. Je pris lepeu d'argentque j'avois; je le plaçai à côtéd'un arbre

un peu à l'écart, pour l'y retrouver après l'incendie. J'appelai un domestique, et lui dis de me suivre dans les bois , et de prendre son fusil pour se défendre contre le tigre. Je tournois la tête vers la porte d'entrée, lorsque j'aperçus les ennemis qui s'avançoient vers moi avec des lances et des flambeaux, car il n'étoit pas encore jour. Je renonçai pour lors à la retraite , et me rendis dans le presbytère, où ils v trouvèrent mon confrère , qui leur donna les clefs de ses coffres : ils se saisirent de tout. Je leur ouvris aussi ma malle qui fut pillée. Je m'attendois à sauver au moins les habits que j'avois sur le corps; mais, dans le moment même , je fus dépouillé depuis la tète jusqu'aux pieds ; on me laissa seulement la chemise et la calotte. J'eus beau représenter que la pudeur étoit offensée , que je ne pouvois paraître en cet état : toutes mes représentations furent inutiles ; il me fallut sortir en chemise , sans caleçon , sans souliers, et avec la seule calotte que j'avois sur la tête, portant quelques livres que j'avois sauvés entre mes mains. Cependant, chemin faisant, je rencontrai un soldat qui portoit une vieille soutane de M. Andrieu; je la lui demandai pour couvrir ma nudité , lui représentant que cet habit ne pouvoit lui servir à lui-même pour aucun usage. A force de prières , il me la céda. On nous conduisit au rivage. Comme la mer s'étoit alors retirée , il nous fallut marcher dans la boue jusqu'aux genoux , pour aller joindre le bateau qu'on nous avoit assigné. A peine y étions-nous qu'on nous rappela du bord de la rivière , nous ordonnant de venir parler au général d'armée. Il nous fallut, pour y aller, essuver la même peine que nous avions eue pour arriver au bateau. Revenus au rivage, on nous fit asseoir par terre, par respect pour le mandarin. Comme on ne nous avoit pas expliqué la manière dont il falloit placer les jambes , il n'est pas étonnant que je rencontrasse mal la situation qu'il falloit leur donner ; cela me procura un.

<oup de canne que le général lui-même me donna pour me les faire abaisser. J'avois déjà eu le bonheur de recevoir auparavant un coup de poing sur le visage. Ce général nous interrogea au sujet des navires qui éloient mouillés à peu de distance , et qui , n'ayant pas eu le temps de lever l'ancre, avoient coupé leurs câbles pour fuir plus promptcment. Après que nous eûmes répondu à toutes les questions qu'on nous fit, on me désigna pour aller les combattre, avec les soldats barmas. Je répondis que je ne savois pas faire la guerre ; et quelqu'un ayant ajouté que j'étois un poiigiri, c'est-à-dire un père de s chrétiens , on n'insista pas. Ensuite on nous conduisit à l'autre extrémité de la rue, toujours au bord de la rivière, pour être prêts à nous embarquer. Je trouvai sous mes pieds un vieux caleçon que quelqu'un avoit jeté ou laissé tomber ; je remerciai Dieu de cette précieuse découverte, et je me trouvai pour lors un peu plus conforme à la modestie.

On nous laissa au milieu du bazar, les pieds dans la boue , sans chapeaux , exposés aux ardeurs du soleil. Vers les dix heures , on nous lit entrer dans un ballon couvert. INous étions entre la vie et la mort , et n'attendions plus rien du côté des hommes, lorsque nous entendîmes un jeune homme demander où étoit le père. Comme il parloit portugais, je lui adressai la parole, et lui demandai s il étoit chrétien. Il répondit qu'il 1 étoit , et que les chrétiens de Digon, n'ayant point de prêtre depuis quelques années, et désirant beaucoup en avoir, nous envoyoient chercher. « Tenez avec moi , ajouta-t-il, je m'en vais vous conduire au général, qui vous livrera à moi pour vous emmener.» Nous suivîmes ce jeune homme, bénissant les secrets admirables de la Providence. Il fallut se prosterner de nouveau devant le général \ nous évitions pourtant de nous mettre à genoux comme les autres ; mais nous restions assis à terre. Le général accorda la permission : 5. 54

53o LETTRES ÉDIFIANTES

alors nous suivîmes notre libérateur, qui se nom moi t le pilote Joseph, et nous le priâmes de passer du côté de notre église brûlée , où nous ramassâmes quelques livres épars qui avoient échappé à l'incendie. J'y trouvai aussi le peu d'argent que j'avois laissé au pied d'un arbre; je le remis entre les mains du pilote. Hélas ! j'eusse livré cet argent au pillage comme le reste de mes effets , si j'avois pressenti les interrogations que l'on devoit me faire à son sujet.

Joseph nous mit sous la juridiction d'un capitaine de sa connoissance ; et, ayant fait attention que nous étions à jeun , il alla chercher du riz. Nous l'acceptâmes avec reconnoissance ; mais, nous souvenant qu'il y avoit auprès de nous plusieurs chrétiens dans un besoin non moins pressant que le notre, nous partageâmes avec eux notre repas. Ils découvrirent le lieu où nous étions , et vinrent se jeter à nos pieds, employant toute l'éloquence que donne une pareille nécessité pour nous faire sentir leur misère. Nous priâmes Joseph de travailler à les rassembler tous. Il chercha pour cela une des maisons que le feu avoit épargnées ; et, en quelques jours , il réussit à en réunir un bon nombre, mais non les personnes qui nous iniéressoient le plus, à cause du plus grand danger auquel elles étoient exposées : je veux dire les filles dont ces barbares s'étoient saisis, et qu'il ne fut pas possible de leur faire rendre. Je ne pourrois exprimer quelle fut notre douleur, voyant toutes ces vierges violées , entendant leurs pleurs et leurs gémissemens , et nous trouvant dans l'impuissance de leur donner aucun secours pour les tirer du danger où elles étoient de perdre leur àme, et peut-être . dans la suite leur foi. Nous restâmes quinze jours à attendre l'armée que nous devions suivre; pendant ce temps, l'on mit deux fois en délibération si l'on nous tueroit. On se décida à nous emmener, sur ce qu'il y avoit un navire qui

ÉCKITES DE SIAM. 53 1

n'étoit point chargé , et qu'il étoit bon de remplir d'esclaves pour S. M. Enfin l'armée arriva ; on donna le signal du départ : ce fut l'embrasement du reste des maisons qu'on avoit conservées pour loger les soldats et les captifs. Nous fûmes conduits à Tïiavai avec les chrétiens que nous avions pu rassembler. Pendant ce voyage, qui ne dura que six jours , nous fûmes chaque jour exposés à être massacrés 5 car, comme notre ballon étoit chargé des effets pillés pour le roi, on menaçoit de tuer tout le monde s'il venoit à nous arriver quelque accident qui causât quelque perte. A peine mouillés dans la rivière de Thavai, il vint à notre bord deux chrétiens de Digon , nous dire que nous étions là en sûreté -, que le nacoda du vaisseau dont ils étoicnt pilotes avoit appris qu'il y avoit deux pères et plusieurs chrétiens qu'on emmenoit de Merguy ; qu'il avoit demandé et obtenu du vice-roi de la ville la permission de prendre les uns et les autres à son bord. Ils ajoutèrent que ce nacoda, quoique mahoniêtan, avoit beaucoup de crédit auprès du roi des Barmas , et beaucoup de compassion pour les malheureux ; qu'il avoit fait déjà de grands présens pour obtenir leur délivrance, et quil nous verroit arriver avec plaisir. Ils nous quittèrent aussitôt pour aller dire à ce Maure que nous étions arrivés \ et, vers le soir, cet homme plein d'humanité, nommé Momosadec , nous ayant fait appeler, nous témoigna beaucoup de sensibilité sur notre état , nous fit donner des bonnets et des souliers, et nous promit de retirer lesjïlles d'entre les mains de ceux qui s'en étoient emparés ; et en eifet, dès le lendemain, on nous les amena pour être réunies aux autres chrétiens. Le crédit que ce Maure nous parut avoir nous rassura entièrement. Nous commençâmes alors à respirer, oubliant déjà nos maux passés ; mais nous aurions dû plutôt nous souvenir que le bonheur des vrais chrétiens est dans la tribulation. Si c'eût été là notre disposition, nous

53l LETTRES ÉDIFIANTES

aurions été moins surpris de ce qui arriva bientôt après. A peine avions-nous commencé à prendre un peu de repos qu'on nous appela par ordre du vice-roi. On nous fit avancer et asseoir à terre auprès de lui. Il tenoit entre ses mains une croix de l'église , avoit à son côté le calice , et à quelque distance d'autres vases sacrés etquelquesornemens. Nous voyant à ses pieds, il nous présenta la croix , en nous mandant si nous la reconnoissions, et si elle nous appartenoit. Lui ayant répondu que nous la reconnoissions, et qu'on l'avoit prise chez nous , il continua à nous demander si l'on avoit pris autre chose, et en particulier combien d'argent on avoit trouvé chez nous. Mon confrère , qui ne vouloit point nuire à ceux qui nous avoient pillé , se contenta de répondre que nous ne savions pas assez la langue des Barmas pour nous expliquer. Cette réponse ne satisfit pas le vice-roi, qui lui demanda s'il avoit caché de 1 argent. M. Andrieu, avant de répondre, mit la main dans sa poche pour en tirer un brin de fil d'arcjial , et lui montrer que c'étoit tout ce qu il avoit sauvé. Le vice-roi , voyant qu'il fouilloit dans ses poches , dit tout haut : « Il a de 1 argent, qu'on le présente à la question, » Il y avoit là une chaudière, avec du câlin et du plomb fondu, où l'on faisoit mettre la main à ceux dont on vouloit tirer quelque aveu. On prit un instrument pour remuer la matière , afin de nous épouvanter 5 ensuite un soldat prit la main de M. Andrieu, et, la tenant sur la chaudière , attendoit l'ordre du vice-roi. M. Andrieu , se tournant de son côté , protesta tout de nouveau qu'il n'avoit rien caché. « Qu'il dise donc , dit le vice-roi , ce qu'on lui a pris. » Alors M. Andrieu se détermina à répondre article par article, sur ce qu'on lui avoit volé. On se contenta de sa déposition, et on n'alla pas plus loin. Je m'attendois à subir de suite mon interrogatoire; mais il fut différé de quelques jours. Je remerciai le Seigneur de ce qu il m avoit épargné la dou-

leur que j'aurois eue de compromettre le pilote Joseph , qui avoit entre ses mains l'argent dont j'ai parlé . et dont il avoit distribué une partie à nos chrétiens. Lorsque le danger fut passé, je le pris en particulier pour lui marquer mon embarras. Je lui dis que je ne voulois point mentir, quoi qu'il m'en dût coûter, et que cependant il se trouveroit enveloppé si l'on me queslionnoit sur l'argent qui me manquoit. Sentant lui-même la conséquence, il trouva tout l'argent , et me le remit ; bien entendu que je devois lui rendre ce qu'il avoit dépensé. Après nous avoir seulement présentés à la question , on nous fit approcher de nouveau du vice-roi, qui pour lors nous fit présenter du thé ] il nous fit montrer plusieurs effets pillés, pour savoir si on les avoit pris chez nous. JNous reconnûmes la boite des saintes huiles, la petite custode pour le saint sacrement , le calice, quelques ornemens. « Regardez maintenant, nous dit-il, tous ces soldats qui sont là à genoux devant vous, et voyez si vous reconnoissez ceux qui ont pris cette petite boite. » JNous répondîmes que les soldats étant venus chez nous pendant la nuit, il nous étoit impossible d'en reconnoître aucun. On ne nous pressa pas davantage. Le vice-roi s'étoit adouci, et j'eus, dans le même moment, l'occasion de l'adoucir encore. Une mamaise montre qu'on m'avoit volée s'étant trouvée parmi les autres effets, on la présenta au vice-roi qui, essayant de l'ouvrir, n'eupouvoit venir à bout. Je la lui ouvris, et lui en montrai le rouage. Il ne faut pas oublier ici une circonstance qui nous perça le cœur : on présenta au vice-roi la petite custode du saint sacrement, et l'on fut chercher en même temps une petite pagode ou idole qu'on enferma dans ce vase sacré qui avoit si souvent contenu le corps de Jésus- Christ. Le mal étoit sans remède-, nous nous contentâmes de baisser les veux et de garder le silence. Le vice-roi nous remit lacroix seulement j cl, quelques heures après, il nous

fut permis de nous retirer pour aller rassurer les chrétiens qui étoient en peine, à cause du bruit qui s'étoit répandu qu'on nous avoit décollés.

Le jour du second interrogatoire arriva. Quelques personnes malintentionnées dirent au vice-roi que les ponguis avoient encore de l'argent ; et , au lieu de lui expliquer qu'on n'avoit pas encore interrogé le second pongui , lequel étoit prêt à remettre son argent , quoiqu il fût destiné à secourir les chrétiens , on laissa penser à ce général que nous l'avions trompé dans le premier interrogatoire. 11 se sentit piqué, et nous envoya l'ordre de lui porter cet argent. Ce fut pour lors que nous nous trouvâmes, comme le jour de notre prise, destitués de tout secours humain. Il falloit une personne qui expliquât les choses au viceroi, dont nous ne savions pas la langue , et nous n'avions d'autre interprète que la seule personne que nous soupçonnions de nous avoir vendus. Hélas ! c'étoit ce même pilote qui nous avoit fait tant de Lien à Merguy, qui venoit de nous rendre cet office , si différent du premier. Nous ne lui étions plus si chers depuis que Momosadec nous avoit retirés d'entre ses mains, pour nous prendre dans son navire. Ainsi la jalousie s'en mêla, et l'indisposa à notre égard : tant il est vrai qu'il faut peu compter sur les hommes. Nous entrâmes, avec ce seul interprète , où étoit le vice-roi. Nous ayant fait mettre à ses pieds , on présenta l'argent, disant que les ponguis l'avoient apporté. Je m'adressai pour lors à Joseph , le priant d'expliquer que c'étoit moi qui apportois cet argent , et qu'on ne m'avoit encore rien demandé; que j'attendois mon interrogatoire pour dire la vérité comme mon confrère l'avoit dite quelques jours auparavant. Ma prière fut inutile ; je ne pus jamais obtenir qu'aucune de mes paroles parvînt jusqu'aux oreilles du vice-roi , que je voyois fort en colère. Il ne nous fit aucune question . mais il ordonna la peine, sans autre exa-

men. On apporta une corde pour m'attacher le premier ; on me l'avoit déjà passée au bras gauche, lorsque le viceroi nous ordonna d'aller nous prosterner vis-à-vis de son trône. On alla chercher quatre ou cinq lances qu'on plaça devant nous, attendant l'ordre du vice-roi. M. Andrieu , voyant ce préparatif , me demanda de lui donner l'absolution. Je le rassurai un peu, lui disant qu'il ne me paroissoit pas qu'il y eût un danger assez grand. Dans le moment, un soldat prit une de ces lances , et, me l'approchant trois ou quatre fois delà poitrine, avec des yeux pleins décolère, me dit d'avouer si j'avois de l'argent, ou bien qu'il alloit me percer. Je lui répondis à chaque fois que je n'en avois plus. M. Andrieu répondit de même à de semblables menaces ; alors le vice -roi prit un autre moyen, et ordonna de donner le chabouc. Un soldat alla chercher un bâton de sept à huit pieds de long , et gros à proportion. ÎSious étions toujours prosternés la face contre terre 5 il prit ce bâton avec les deux mains, et nous en donna assez rudement, mais trois coups seulement à chacun. Cependant le vice-roi fit signe à l'interprète, qui nous avoit si mal servi, de nous faire lever et de nous emmener. Nous nous retirâmes pour aller prendre un peu de nourriture que les chrétiens nous avoient préparée, et nous les consolâmes de la douleur que leur causoit notre situation. Notre interprète en parut un peu confus. Nous recommandâmes fortement aux chrétiens de ne lui rien témoigner qui pût lui reprocher son action. Il continua à rester avec nous, tout comme auparavant, et nous ne le quittâmes que pour nous embarquer avec Momosadee, qui nous conduisit à Digou, ville du Pégu.

5$t) LKTTaES ÉDIFIANTES

RELATION (extrait) DE L'EMPRISONNEMENT DE MM. ARTAUD ET PIGNEAUX , en 1768.

Un prince fugitif de Siatn ayant passé par Hondât, où notre collège de Siatn a été transféré , MM. Artaud et Pigneaux furent accusés d'avoir donné Y hospitalité à ce prince, et de l'avoir fait passer auprès du roi de Camboge. Le gouverneur de Cancao fit saisir les deux missionnaires qui , d'un air tranquille et content , marchèrent où on les menoit. Les soldats, accoutumés à ne voir que des larmes et à n'entendre que des gémissemens en de pareilles circonstances, laissoient éclater l'étonnement où les jetoient le contentement et la joie de leurs prisonniers. Alors un de ces soldats, plus hardi, voulut connoître la cause d'un phénomène qu'il ne comprenoit pas. « Je prends la liberté , dit-il, de demander aux pères pourquoi ils sont si contens, puisque c'est en prison que nous les conduisons ? » On leur en donna la véritable raison; mais on ne fut pas compris. A la nouvelle de l'enlèvement, les chrétiens accoururent au devant des prisonniers , se jetant à leurs pieds, les baisant respectueusement, et les arrosant de leurs larmes. On fit servir à manger aux soldats dans les maisons des chrétiens. Le supérieur du collège , M. Pigneaux, profita de ce temps pour donner difïerens avis, afin que le bon ordre se maintînt toujours pendant son absence, et que la règle, servant de supérieur, fût respectée et exactement observée comme auparavant. On s'embarqua bientôt après pour Cancao.

A quelque distance, les missionnaires virent une galère qui venoit droit à eux. Le fils du vice-roi , impatient de

savoir la vérité de la bouche des pères , envoyoit au devant d'eux un mandarin pour les interroger. M. Artaud prit la parole , et dit à l'envoyé : « Monsieur, si vous désirez savoir ce qui s'est passé , le voici clairement et en peu de mots : le prince siamois arriva à Hondàt, il y a environ un mois. Il me fit prier successivement de consentir qu'il vint au collège, je n'y consentis pas-, d'aller lui parler dans son bateau , je ne voulus pas y aller -, de convenir au moins d'un endroit où nous aurions ensemble une entrevue , je m'y refusai. Je me suis comporté ainsi, parce que je ne voulois point offenser le vice-roi , et parce que m'élant voué à la solitude et à la retraite, ma profession ne me permet pas de me mêler des affaires du monde , bien moins de celles des princes. Ayez la bonté de rapporter au vice-roi et au grand prince son fils , qu'il n'y a nulle raison , nul prétexte de nous accuser. » L'envoyé dit qu'il feroit son rapport selon ce qu'on venoit de lui exposer. Les missionnaires arrivèrent aux portes de Cancao le matin , à l'heure du marché ; la populace accourut de toutes parts : des prêtres , habillés de soutanes noires et accompagnés de soldats , étoient un spectacle nom eau. Il leur fallut ainsi traverser les faubourgs et toute la ville, pour arriver à la prison.

La cour fut informée de la réponse que le missionnaire avoit faite au premier interrogatoire. On le fit bientôt après interroger de nouveau. Les officiers interrogateurs , voyant qu'il n'en pouvoient tirer autre chose que ce qu'il avoit dit la première fois , tâchèrent de l'intimider par la terreur de la question. Mais, sans s'effrayer de leurs menaces ni de tous leurs préparatifs : « J'ai rendu témoignage à la vérité, leur dit-il , et toutes les tortures ne m'arracheront pas un mensonge ; je l'espère ainsi de la grâce du Tout-Puissant qui est ma force et mon appui. » On conduisit les prisonniers chez le premier juge, lequel , après

un long préambule , leur dit qu'on avoit entendu les accusateurs , qu'on savoit tout ce qui s'étoit passé, et qu'ils n'avoient qu'à l'avouer ingénument, afin d'éprouver la miséricorde du vice-roi , et de ne pas le mettre dans la nécessité d'en venir aux dernières extrémités. Le père , qu'on regardoit comme le plus intéressé dans 1'alïaire , répondit : « Notre religion défend le plus petit mensonge : toutes les richesses du vice-roi, tous les tourmens imaginables ne sont pas capables de m'en faire dire un seul. Pour ce qui regarde le prince siamois , je ne répéterai que ce que j'ai déjà dit. » Les soldats ramenèrent les pères en prison , et le premier juge fit son rapport au vice-roi.

Au bout de quelques jours les missionnaires furent conduits chez le préfet, qui déclara que le vice- roi l'avoit chargé de dire , en son nom, qu'il étoit plein d'estime pour les pères, dont il connoissoit la droiture ; qu'il les déclaroit innocens et doués de toutes sortes de vertus ; qu'il savoit que les missionnaires quittoient leurs familles , leurs biens , leurs amis , leur patrie , pour venir dans ces pays, uniquement pour y annoncer la vérité, etc. 5 qu'il prioit le missionnaire qui avoit répondu dans cette alFaire, daller au Camboge , et de faire son possible pour ramener le prince siamois , etc. M. JtrtauA accepta la commission , mais aux conditions suivantes : i° Qu'avant son départ, on élargiroit M. Pigueaux 5 20 que le gouverneur promettroit de ne faire aucun mal au prince siamois ; 3° qu'il ne s'engageoit qu'à rapporter fidèlement la réponse de ce prince \ 4° qu'il feroit cette commission sans aucune qualité d'ambassadeur ou d'envoyé. Ces conditions acceptées , les missionnaires furent élargis et déclarés , par sentence publique , non-seulement innocens , mais encore recommandâmes par leur vertu et leur charité.

Lors du départ de M. Artaud pour le Camboge, le grand pri nce le traita avec honneur, et le pria de ne point

s'offenser de ce qu'on Tavoit emprisonné. Le missionnaire répondit qu'il n'en avoit pas moins de respect et d'attachement pour le vice-roi et pour le grand prince ; que d'ailleurs il ne falloit pas penser qu'il eût été comme ceux qui adorent de fausses divinités , et qui , dans leur adversité , n'en reçoivent aucun secours : que le vrai Dieu qu'il adoroit l'avoit non-seulement fortifié et consolé dans cette occasion , mais qu'il lui avoit même fait trouver un vrai bonheur là où les autres ne trouvent que de l'amertume , de la peine et le désespoir. Le grand prince , qui écoutoit avec admiration , s'écria , en levant les mains et les yeux au ciel : « Le Dieu des chrétiens est le Dieu tout-puissant , le Dieu du ciel. » M. Artaud revint au bout de quelque temps , mais sans ramener le prince siamois. Il vit venir à lui un soldat qui le salua, et lui dit : « Père, donnez-vous la peine de me suivre. Le vice-roi a dit de vous remettre en prison et à la caugue. » M. Pigneaux subit le même sort. Un si grand exemple de résignation à la volonté de Dieu augmenta la ferveur des chrétiens , et quelques gentils se convertirent. Après trois mois de prison , le gouverneur remit les missionnaires en liberté, en publiant de nouveau leur innocence.

LETTRE (extrait) DE M. CORRE : 7 juo 1770.

Les pagodes de Siam , les plus beaux monumens d'architecture qu'il y eût dans l'Inde , sont entièrement ruinées; le nombre en étoit prodigieux : on n'a épargné que celles où les talapoins résident. Les idoles d'étain , de bronze, ont changé de forme \ mais leur métamorphose n'est pas merveilleuse 5 et je doute fort que les Chinois, chez qui elles sont allées chercher fortune , leur érigent

54o LETTRES ÉDIFIANTES

des autels. Les alcorans , ou pyramides , ont été démolis et réduits en cendre. L'or qui les couvroit n'a pu les garantir de la destruction. Les bonzes ont abandonné leurs casernes ; la plupart ont pris congé de leurs dieux. La panne jaune qui les décore n'est plus en honneur; elle a presque perdu sa vertu lucrative. Ces heureux changemens sont arrivés partout où le nouveau roi a porté ses armes.

Il paroît que nous touchons à l'heureux temps où la grâce triomphera dans ces pays infidèles. Les Siamois , naturellement souples , bas, timides , peu sincères, flatteurs , hypocrites, se corrigent sensiblement de ces vices. Plusieurs parmi eux demandent à être instruits , et leur conduite rassure notre défiante prudence sur la bonté de leurs dispositions. Ils sont assidus à la prière du soir et à celle du matin 5 ils se moquent du qu'en dira-t-on. Sans cesse on leur a répété qu'il ne faut rougir que de faire le mal , qu'il n'y a rien que d'honorable à être chrétien \ qu'être frère de Jésus-Christ vaut mieux que toutes les dignités mondaines : et il semble que l'esprit saint leur a fait entendre cette vérité. Un néophyte me disoit un jour : «On se fait un devoir de ne pas se mésallier, et de perpétuer sa famille. Un chrétien qui veut se marier avec une païenne méconnoît la noblesse de son origine : il allie du fer avec de l'argent , et le résultat n'en peut être heureux. » Les anciens chrétiens sont aussi meilleurs, et ils apprécient mieux le glorieux titre qu'ils portent. Une jeune fille, recherchée en mariage par un mandarin, a généreusement refusé cette alliance, parce que, disoit-elle, son rang étoit plus noble que celui d'un mandarin , et qu'un chrétien , même pauvre , étoit plus grand à ses yeux qu'un roi gentil. Les prières publiques de nos néophytes éveillent la curiosité des païens ; ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, leur donne occasion de discourir : ils s'enquièrent de notre sainte reli-

gion , ils en raisonnent. Le roi lui-même a dit publiquement , et en présence des talapoins, qu'il n'y a point de religion comparable à celle des chrétiens, ni de pères comme les leurs.

Ce monarque ni a honoré d'une visite, ce qui n'est jamais arrivé aux missionnaires depuis l'établissement de la religion à Siam. Les mandarins n'étoient jamais entrés dans le séminaire, par considération pour l'évèque luimême. Après plusieurs témoignages de bienveillance pour nous, et d'estime pour la religion, il me demanda pourquoi nous permettions de tuer les animaux. Je lui répondis que le Seigneur , souverain maître de tout, les avoit créés pour l'usage de l'homme ; que telle étoil la persuasion de tous les peuples ; que , sans cette destruction partielle et successive, la terre seroit bientôt remplie d'animaux , qui enfin parviendroient à exterminer l'homme de ce lieu fait pour lui seul. Cette réponse parut satisfaire le roi. Après les dispositions du roi et du peuple , seroit-il possible qu'on abandonnât la mission de Siam? Elle étoit autrefois la gloire de notre œuvre 5 mais , toute chétive qu'elle est aujourdhui, le champ est défriché, et il promet des fruits aux mains qui s'emploieront à le cultiver. Des ouvriers ! des ouvriers! mais des ouvriers zélés, courageux et constans \ des ouvriers que l'esprit de Dieu anime , qui n'aspirent qu'à procurer sa gloire, et qui soient également morts à eux-mêmes et à toutes les vanités du monde. Il faut ensuite , pour assurer nos succès, les moyens de faire quelques présens au nouveau roi, aux mandarins : telle est la nécessité de ces moyens, qu'un grand du pays, fut-il de vos plus intimes amis , ne feroit pas la moindre démarche pour vous obliger, si auparavant il n'avoit reçu un cadeau.

LETTRE (extrait) DE Mca DE MITÉLOPOLIS.

Siam, le 1" mai 1772.

J'arrivai à Bancok, résidence du nouveau roi , le 20 mars dernier. La lettre de M. Law , gouverneur de Pondichéry , et le petit présent que j'avois apporté de là pour S. M. , furent d'abord remis au barcalon , et nous fûmes appelés à l'audience de S. M. Le roi nous demanda des nouvelles de M. Law •, il nous fit offrir du bétel , et quelques pièces d'étoffe avec quelques pièces d'argent, selon l'usage, et il donna ordre au ministre d'ajouter un nouveau terrain à celui qu'il avoit déjà accordé pour les chrétiens. Puis il nous fit demander combien il falloit payer à M. Law pour les présejis que nous avions apportés de sa part. Nous répondîmes que M. Law ne les avoit point envoyés pour être payés , mais seulement pour supplier le roi d'accorder sa protection à l'évèque, aux missionnaires et aux chrétiens de son royaume , ainsi qu'aux vaisseaux fiançais qui pourroient aller commercer dans le port de Siam. « Si cela est ainsi , dit alors le roi, je pourrai bien faire expédier un vaisseau pour Pondichéry, qui portera cinq éléphans de ma part pour M. Law. »

Le 2 avril, nous fûmes appelés de nouveau à la cour ; le roi avoit fait appeler aussi les principaux talapoins et le bonze des Chinois 5 c'étoit un jour de fête dans tout le royaume, à l'occasion du renouvellement de l'année siamoise. Le roi étoit de bonne humeur; il s'assit ce jourlà simplement sur une natte à terre, comme nous, à la façon du pays 5 il se mit à parler de différentes choses -, il nous demanda si , ayant embrassé une fois notre élat de prêtre et de célibataire, nous y restions toute la vie. Nous

lui répondîmes que , nous étant une fois dévoués et consacrés à Dieu, c'étoit pour toujours et sans rappel. « Mon intention, dit le roi, est qu'il en soit de même de nos talapoins; je veux désormais qu'ils soient fixes dans leur état, et qu'ils s'obligent à garderie célibat. » Ainsi, dans le prince idolâtre , la seule lumière de la raison lui fait sentir la convenance et la décence du célibat pour les personnes consacrées à la religion. On parla assez au long, devant le roi , de la spiritualité et de l'unité de Dieu , et de l'unité de la religion, qui en est une suite, etc. Le roi écoutoit volontiers 5 il convenoit qu'il n'y avoit qu'un seul grand Dieu, et disoit que tous les autres n'étoient que comme des mandarins subalternes 5 il faisoit quelquefois de petites objections. Par exemple : « Si Dieu , dit-il , n'a point de corps, comment a-t-il pu parler aux hommes ? » Nous n'eûmes pas de peine à répondre, en disant que celui qui a formé la langue , l'oreille et les sons , doit pouvoir parler et se faire entendre, sans avoir de corps. Jamais à Siam on n'avoit vu personne parler ainsi au roi ; toute l'assemblée étoit également surprise, et de la confiance des missionnaires, qui entretenoient ainsi le roi publiquement sur la religion , et de la bonté avec laquelle le roi écoutoit et répondoit. Comme le roi est ici le chef de la religion , il ordonna encore aux talapoins d'apprendre la langue baly, qui est par rapporta eux ce qu'est la langue latine par rapport à nous, afin, dit -il, qu'ils puissent entendre eux-mêmes leurs livres; et il ajouta qu'ils eussent à retrancher de ces livres certaines fables qu'il leur cita, et qu'il dit lui-même être des choses ridicules. A la fin de l'audience , le ministre eut ordre de faire faire deux ballons , c'est-à-dire, deux de ces bateaux longs dont on a coutume de se servir ici, pour nous en faire présent de sa part.

Phaid- tlulc , quoique tout le monde lui donne le nom

de roi , ne prend cependant lui-même que le titre modeste de conservateur du royaume ; il ne goûte point le système des rois précédens de Siam , et de presque tous les rois orientaux de ces pays-ci, de se rendre inaccessibles et presque invisibles à leurs sujets pour en être plus respectés 5 comme il a du mérite et des taleus supérieurs, il ne craint point de rien perdre de son autorité en se montrant et se communiquant : il veut tout voir et tout entendre ; c'est un esprit entreprenant et de prompte exécution; c'est un brave guerrier. Si dans l'action il voit reculer quelqu'un de ses officiers , il court à lui le bras levé : « Tu crains donc le sabre des ennemis, lui dit-il, et tu ne crains pas le mien ? » En même temps il lui fend lui-même la tête. 11 a principalement confiance dans les chrétiens , il en a toujours à la guerre autour de lui : ce sont ses braves; il en fait ses gardes du corps ; il leur accorde beaucoup de privilèges, et les exempte des corvées. Pendant l'hivernage, il fait ouvrir des chemins dans le royaume, ce qui est contre la politique des règnes précédens , et il bâtit de nouvelles forteresses.

P. S. Du 11 juin. Malgré le bon accueil que le roi m'a fait, j'appréhende que nous ne venions à nous brouiller. Nos chrétiens étant regardés ici comme plus capables et plus entendus que les païens , le roi les fait appeler de préférence pour les ouvrages qu'il entreprend ; et comme , parmi ces ouvrages, il y en a qui sont destinés pour le culte des idoles et pour des cérémonies de superstition , je suis obligé d'empêcher nos chrétiens de se prêter en rien pour ces derniers. Ces jours-ci même, quelques-uns d'entre eux , sans y faire attention, s'étant mis à y travailler, je les envoyai avertir de se retirer ; ce qu'ils firent sur-le-champ, à la vue du ministre du roi qui présidoit à l'ouvrage , et à qui l'on dit que c'étoit par l'ordre de 1 evêque que ces ouvriers chrétiens se retiroient. Je ne sais si cela aura des

suites ; mais Dieu par-dessus tout. JNotre vie même est bien au service du roi pour tout ce qui n'intéresse point la conscience, et ne blesse point la religion; mais, dans tout ce qui est contre ce que nous devons à Dieu , qui est le roi des rois , mille vies plutôt doivent lui être sacrifiées que d'y prendre part.

LETTRE (extrait) DE M. COUDÉ.

Siam , le 19 juin 1779.

C'est une loi du royaume que de faire serment de fidélité au roi. Le jour marqué, tous les mandarins reçoivent ordre de se rendre à une pagode pleine d'idoles et de talapoins. Ceux-ci prennent de l'eau naturelle qu'ils préparent par des prières et des cérémonies sacrilèges: ensuite on y trempe le sabre et les armes du roi. Cela fait, les mandarins, prenant à témoin l'idole et leurs autres dieux , boivent un peu de cette eau qui , devenue efficace par la prière des talapoins, a la vertu, à ce qu'ils disent, défaire mourir ceux qui scroient traîtres au roi.

Parmi les chrétiens , nous avons plusieurs mandarins que la crainte du roi , qui est terrible quand on s'oppose à ses volontés, avoit engagés à se joindre aux autres. Sans avoir bu l'eau superstitieuse, ilspassoient pour l'avoir fait ; mais notre religion n'admet point les dissimulations , et nous ne cessions de leur répéter que leur feinte suffisoit pour qu'ils fussent coupables devant Dieu. En septembre 177 5, trois de ces mandarins résolurent de sacrifier leur vie plutôt que de manquer à leur devoir de chrétiens. Us ne furent point à l'eau du serment ; mais on les accusa au tribunal, comme n'ayant pas voulu jurer fidélité au roi. Us persistèrent à dire qu'ils ne pouYoient le faire à la 3. 35

manière des gentils, que cela éloit contraire à notre religion , et qu'ils l'avoient prêté sur l'Evangile des chrétiens ; et cela étoit vrai. L'affaire fut présentée au roi d'une façon bien envenimée. Il donna ordre que, si les mandarins chrétiens étoient traîtres , on les mît à mort. Ils furent jetés en prison. Nous ne manquâmes pas de les visiter; nous avions la consolation de les voir fermes , contens et disposés à tout.

Le jour auquel ondevoit rapporter l'affaire, le chef du tribunal nous envoya chercher, M8' de Mitélopolis , mon confrère M. Garnault et moi ,- nous nous attendions bien à avoir part aux souffrances de nos chrétiens. On nous conduisit devant le roi comme des criminels, et non comme nous avions coutume d'aller à l'audience dans d'autres occasions. Nos mandarins parurent enchaînés , bonheur que nous n'avions pas encore. Le roi , fort en colère, nous fît plusieurs questions auxquelles nous répondîmes ; mais la disposition où il étoit l'empêchoit de comprendre. Nous lui dîmes que nos chrétiens lui avoient prêté serment de fidélité, qu'ils l'avoient fait en notre présence*, mais que notre sainte religion défendoit à ses enfans de participer aux superstitions des païens ; que nos chrétiens ne rendoient aucun culte à l'idole, qu'ils n'y avoient aucune confiance, et ne pouvoient conséquemment jurer par elle. Nous voulions parler plus au long; mais le roi ne put attendre. Il donna ordre de nous saisir, de nous dépouiller à nu, et de nous amarrer pour nous donner du rotin. L'ordre donné, les fouetteurs nous traînèrent en nous arrachant la soutane et la chemise. Je ne puis vous dire ce qui se passoit dans mon cœur en ce moment. Nous reçûmes la bénédiction de monseigneur. A peine eut-il le temps de nous la donner; on se jeta sur lui , et on le renversa sur le dos pour le traîner hors de la présence du roi ; c'est tout ce que je vis. On nous

conduisit chacun à notre colonne-, cela se fit sur le bord de la rivière, en présence de tout le public et de toute la cour. Nous étions assis à terre, une cangue longue de dix à douze pieds au cou, dont les bouts étoient attachés à une colonne de bois ; nous avions les deux pieds liés par une corde qu'on amarra ensuite à la colonne que nous avions aux pieds; une autre corde nous prenoit parle ventre , et étoit attachée avec force à une colonne qui étoit derrière nous; nos mains étoient liées à la cangue que nous avions au cou, de manière que nous ne pouvions bouger. Nos trois mandarins étoient dans la même situation. Le roi donna ordre de leur donner à chacun 5o coups de rotin; ce qui fut exécuté dans le moment. Nous les entendions crier à côté de nous , sans savoir ce qui nous arriveroit; car on ne nous frappoit pas: on ne sut à quoi attribuer cela, et tout le monde en fut surpris. On nous démarra tous les six, et, après avoir mis aussi des fers à tous les trois, on nous conduisit à la salle du barcalon, où l'on nous mit en outre la cangue au cou et les ceps aux pieds et aux mains. On nous interrogea toute la nuit, sans vouloir écouter nos réponses. Le lendemain matin on nous traîna au palais. Le roi nous fit les mêmes questions que la veille , et nous lui répondîmes avec la même assurance. Il se fâcha, et dit qu'il nous feroit mettre à mort. Il ordonna de nous saisir ; on nous dépouilla comme la veille ; on nous amarra de la même manière, et on nous appliqua à chacun sur le dos à nu 100 coups de rotin. On comptoit tout haut, et le roi étoit présent. Je sentis du premier coup le sang couler; j'attendois le moment où je rendrois le dernier soupir. Mon crucifix, que j'avois le bonheur d'avoir sous les veux, étoit mon soutien. Nous gardions tous trois le silence; on ne nous entendoit ni crier ni nous plaindre. Le roi étant surpris, les bourreaux frappoient de toutes leurs forces,

dans la crainte que le roi ne les accusât de nous ménager. Enfin, le corps tout déchiré et trempé de sang, on nous conduisit en prison, où nous trouvâmes de nos chrétiens qui nous donnèrent tous leurs soins.

No vis sommes demeurés près d'un an dans les fers. Plusieurs mandarins s'iutéressoient pour nous ; le roi promettoit de nous relâcher, mais le moment ne venoit point. Il partit contre les B armas , nous laissant en prison. Sa présence , autrefois si propre à animer ses troupes , ne fit rien. Lorsqu'on apprit le traitement qu'il nous a voit fait, les plus grands mandarins disoient que c'en étoit fait du royaume, et les païens mêmes murmuroient hautement. Enfin, le roi dit un jour aux soldats chrétiens qu'il avoit emmenés de n'être point chagrin au sujet de leurs pères, qu'à son retour il nous mettroit en liberté. Pendant tout ce temps, on nous traitoit avec ménagement en prison, sans cependant nous ôter les fers, ni la chaîne par laquelle nous étions liés à une colonne. Nous étions toujours assis, ou debout, sans pouvoir marcher. A son retour de l'armée, le roi parut fort confus et triste de ses revers. Nos protecteurs cherchoient une occasion favorable pour lui parler de nous; elle ne se présentoit pas, et l'on ne savoit comment s'y prendre. Il nous falloit demander pardon au roi , reconnoître notre faute : on n'attendoit que cela de notre part; mais nous persistions à dire que nous n'étions coupables en rien, et que nous ne pouvions manquer à notre sainte religion.

Enfin, le i4 août 1776, on nous vint délivrer. On nous conduisit en chemise , les fers aux pieds et une chaîne au cou, devant les mandarins. Ils nous dirent que le roi nous pardonnoit, mais qu'il falloit faire un écrit par lequel nous reconnoissions notre faute, et une promesse de ne plus y retomber. Nous refusâmes et dîmes : « On peut nous l'émettre en prison , nous chasser du royaume , ou

ÉCRITES DE STAM. 549

nous mettre à mort 5 maïs nous ne changerons pas. » Le grand mandarin donna ordre de nous reconduire en prison. Le lendemain matin on vint nous tirer les fers des pieds et les chaînes, et Ton nous assuroitque nous allions retourner à notre église. Nous attendions ce moment ; mais nous vîmes bientôt rapporter nos fers et nos chaînes, avec ordre de nous les remettre. Enfin, le 3o aoiit, les mandarins, grands et petits, se réunirent. Le premier de tous, qui estime notre religion , commença par décider qu'il falloit nous élargir au plus tôt, et chacun en passa par là ; mais ou n'osa pas cependant en parler encore au roi , craignant qu'il n'accusât le jugement de partialité. Ce ne fut que le Ier septembre qu'on dit au roî que tous les mandarins étoient d'avis de nous élargir. S. M. donna ordre de le faire. Il ne fut plus question de promesse; on n'exigea rien de nous : seulement on obligea tous les chrétiens à répondre que nous ne sortirions point du royaume ; de manière qu'après avoir été plusieurs fois sur le point d'en être renvoyés ou chassés, nous nous y trouvions plus attachés que jamais. Après notre élargissement , le roi nous fit prier d'aller à Y audience. Il nous fit toutes sortes d'amitiés, et nous témoigna bien de l'affection. Il se plaça audessous de nous , nous fit présenter du thé (ce qu'il ne fait pas même à ses plus grands mandarins) , et nous invita , par des prières réitérées , à en boire. Il parut en ce jour vouloir réparer la manière avec laquelle il nous avoit traités pendant un an.

P. S. Il y a sept à huit mois que nous courûmes un grand danger. Le roi travailloit depuis long-temps à composer un nouveau code de superstitions siamoises ; après qu'il l'eut achevé, il en voulut faire la dédicace , par une procession solennelle sur la rivière. La fête devoit durer trois jours. Toutes les nations reçurent l'ordre de s'y trouver, Siamois, Chinois, Cochinchinois, Laos, Maures,

chrétiens, etc. Le roi se rendit à une salle bâtie sur le bord de la rivière, pour voir la procession } mais, n'y ayant aperçu aucun chrétien, il se fâcha et dit, en colère, qu'il ne lui étoit plus libre de disposer deux à sa volonté , que l'évêque et les missionnaires s'y opposoient toujours. Il menaça de nous faire mourir : «Mais, ajouta-t-il, ils se laisseroient tuer, et mourroient comme des bêtes. » Le grand mandarin de la cour prit notre défense, en disant que, dans le temps passé, les chrétiens n'avoîent jamais participé à aucune cérémonie siamoise ; que les anciens rois les laissoient jouir d'une pleine liberté à cet égard ; que si S. M. sévissoit contre nous , elle perdroit sa réputation j usqu'en Europe , et empêcheroit par là les Européens de venir à Siam. Le roi parut se rendre à cette raison, et se contenta de dire le lendemain à son audience : « Je voudrois conduire le monde dans le bon chemin \ les chrétiens ne veulent pas me suivre, ils se perdront ; c'est leur affaire. » Nota. Le calme rendu aux missionnaires de Siam n'a pas été de longue durée. Vers la fin de cette année 1779 , M§r Le Bon , évêque de Mitélopolis , et MM. Coudé et Gamault, ses missionnaires , furent de nouveau cités devant les tribunaux, interrogés, chargés d'opprobres, accablés de mauvais traitemens, emprisonnés, et enfin déportés hors du royaume. Dénués de tout en sortant de Siam , et obligés d'errer en divers lieux avant de pouvoir parvenir dans quelqu'une des autres missions françoises , les trois confesseurs exilés eurent à essuyer beaucoup de fatigues et de privations. M§r de Mitélopolis , déjà courbé sous le poids des années, et épuisé par les travaux de son ministère, par les fatigues de ses fréquens et longs voyages, et par les persécutions , succomba à tant de misères, et mourut à Goa , le 27 octobre 1780. Ses deux compagnons d'exil se retirèrent à Pondichéry, et rentrèrent dans leur mission de Siam en 1782, ^/

LETTRE (extrait) DE SIAM : 1782.

Depuis plusieurs années , le roi de Siam vexoit extraordinairement ses sujets et les étrangers. L'année passée , les Chinois qui avoient coutume dy faire leur commerce s'étoient vus obligés d'y renoncer presque tous. Cette année, les vexations de ce roi, plus qu'à demi fou , furent encore plus fréquentes et plus cruelles qu'auparavant : il faisoit emprisonner, mettre aux fers , rouer de coups , suivant son caprice, tantôt sa femme, tantôt son fils, héritier présomptif, tantôt ses premiers officiers. Il vouloit obliger les uns à avouer des crimes dont ils étoient innocens, aûn de les condamner ensuite à lui payer une amende qui éloit au-dessus de leurs moyens; il vouloit forcer d'autres à accuser injustement tels ou tels qui étoient riches , afin de pouvoir aussi les condamner à de grosses amendes à son profit. Deux mandarins chrétiens ont cruellement souffert de la sorte, et l'un d'eux est mort sous les coups. Tout cela faisoit haïr le roi de son peuple et de ses propres officiers. Quelques-uns de ceux-ci, ayant reçu des ordres pour exercer des vexations, se dirent entre eux : «Que devons-nous faire ? Si nous n'exécutons pas les ordres du roi , il nous fera mourir -, si nous les exécutons , le peuple nous haïra autant qu'il hait le roi , et nous n'échapperons pas à sa fureur. » Là-dessus ils prirent le parti d'ameuter eux-mêmes le peuple. Ils allèrent droit au palais vers minuit, et Y assiégèrent; mais les trente-six chrétiens de garde firent si bien résistance, qu'ils empêchèrent les rebelles d'y entrer jusqu'au jour. Alors ils se contentèrent de tenir le palais bloqué. Le lendemain, le roi , prévoyant qu'il ne pourroit plus résister long-temps , demanda à se faire lalapoin; à quoi consentit volontiers le chef

principal des rebelles. Le roi se coupa donc les cheveux , se revêtit des habits de talapoin, et laissa entrer dans son palais ceux qui l'assiégeoient. On donna avis de cet événement aux deux principaux mandarins du royaume, qui étoient alors à faire la guerre. Ils envoyèrent sur-le-champ des officiers et des soldats qui, arrivés à Siam, dépouillèrent le roi de ses habits de talapoin , et le chargèrent de chaînes. Peu de jours après, ces premiers mandarins arrivèrent euxmêmes à Siam. Ce sont deux frères , dont l'aîné, qui étoit le premier ministre , fut aussitôt proclamé roi par tout le peuple. \J ancien roi fut mis à mort , aussi bien que son fils , ses frères et leurs enfans , et ses principaux mandarins, le 7 avril 1782. Avant l'arrivée du nouveau roi, les chefs qui conduisoient le peuple, mécontensde la résistance qu'avoient faite les chrétiens pour défendre le palais , en firent mettre plusieurs en prison. Le roi talapoin plaida en leur faveur \ mais cela n'a pas empêché que le camp des chrétiens n'ait été pillé par le peuple. L'église a été entièrement dépouillée. On a enlevé tout ce qu'on y a trouvé, vases sacrés , ornemens, etc. Voilà ce qu'a valu aux chrétiens leur jidèlité envers leur roi, dont ils avoient plus de sujets de mécontentement que qui que ce soit. Le nouveau roi les a fait mettre en liberté, et a exempté les soldats du serment superstitieux qui a donné lieu aux dernières persécutions ; mais il n'en a pas exempté également les mandarins chrétiens.

LETTRE (extrait) DE M. GARNALLT : 8 juillet 1798.

Le roi avoit le dessein d'élever en dignité un mandarin nouvellement converti et dont la famille étoit chrétienne 5 le frère du roi , sous prétexte que ce mandarin fréquentoit notre église, l'accusa de félonie. Alors le roi, plein de

colère, ordonna que la femme, les fils et les filles de l'accusé, ramenés par force au culte siamois, lui garantissent désormais sa fidélité. L'épouse fut conduite devant les juges ; ses réponses furent pleines de fermeté. On lui fit envisager tous les maux qu'elle se préparoit, si elle persistoit dans les mêmes sentimens ; mais elle refusa de se rétracter; on la jeta dans les fers. Cette mère avoit deux fils et deux filles qui furent aussi présentés au tribunal et interrogés. Telle fut leur fermeté, que le juge en frémit de rage. On leur coupa les cheveux , selon l'usage du pays. Cependant le frère aine fut chargé de fers, et on se mit en devoir de le frapper de verges ; mais bientôt on le délia, on le traîna, on le porta au pied d'une idole. Sa mère alors, de toute sa force, lui cria de lever les yeux au ciel , et de regarder la récompense qui l'y attendoit. Le jeune homme ne montra que de l'horreur pour l'infernale divinité. Il fut conduit en prison. On dit au jeune frère, qui étoit élève de notre collège et qu'on interrogea séparément : « Déjà toute ta famille est redevenue siamoise; ne limiteras-tu pas? — Que les miens soient ou ne soient pas ce que vous dites , je ne m'en informe point , répondit- il ; pour moi , je resterai chrétien. » En vain on le menace de lui faire subir des tourmens; il témoigne être prêt à les souffrir, et semble, par son assurance , les provoquer comme sa famille. 11 fut aussi mis en prison, et l'on étala devant ses yeux les instrumens de divers supplices dont on l'avoit menacé. Toutefois on se contenta de tâcher d'ébranler sa constance par la terreur de ce spectacle , par de nouvelles menaces et par des promesses; mais il resta toujours inébranlable. Les sœurs furent garrottées et exposées à un soleil brûlant. Telle étoit la force de la chaleur , que l'officier envoyé pour questionner ces captives étoit forcé de se retirer promptement à l'ombre. Cependant leur frère aîné étoit mis à

d'autres épreuves : on lui enferma la tête dans une machine de bois, espèce d'étau qui saisit le patient par les deux tempes, et dont l'étreinte est si forte que d'ordinaire elle fait sortir les yeux de leurs orbites. Trop foible cette fois, elle ne produisoit pas ce lamentable etfet. Le juge, mécontent, gourmande alors le bourreau, et lui reproche sa mollesse. Celui-ci redouble ses efforts 5 mais l'instrument du supplice se brise entre ses mains. Trois fois on enfonce des coins de bois sous les ongles de ce jeune chrétien, et trois fois on les retire 5 il se pâme dans ce tourment. On le délie 5 et, après avoir repris ses esprits : «Allons, geôlier, dit-il , je suis mieux ; redonne-moi mes chaînes.» Le geôlier, ne comprenant point le sens de ces paroles , s'excusa sur le triste sort qui le dévouoit à être le bourreau de ses semblables. « Tu ne m'as point entendu , reprit le jeune chrétien 5 j'ai craint que ta compassion ne te fût funeste. » Le geôlier resta plein d'admiration pour une religion qui donne à ses sectateurs tant de force et tant de charité.

Voilà l'héroïsme de nos chrétiens ; heureux si un trait de foi blesse n'étoit venu pour un moment obscurci rieur gloire! La mère et lesjilles avoient reçu chacune seulement trois coups de verges 5 elles avoient souffert avec constance , on pansoit leurs plaies 5 les officiers eux-mêmes s'empressoient de leur donner des soins , et cherchoient surtou t à les séduire par de flatteuses paroles : «Nous ne vous demandons qu'un mot, disoient-ils : confessez que vous êtes Siamoises , et à l'instant même il vous sera permis de retourner dans votre quartier. » Hélas ! ces infortunées succombèrent -, l'enfant seul qui avoit eu l'assurance de dire : « Quoi qu'il en soit de mes parens, pour moi je ne changerai point, » resta fidèle à sa religion. Cependant le Seigneur ne permit pas que cette chute fût une ruine. Dès que nous apprîmes ce triste événement, deux jeunes chrétiennes, prenant, selon l'expression de l'esprit saint, leur âme entre leurs mains ,

se dévouèrent au salut des coupables. Malgré les défenses rigoureuses qui avoient été faites aux chrétiens d'approcherdes prisonniers, elles s'embarquèrent dans une nacelle, et se rendirent droit au lieu de la chute, pour relever ceux qui étoient tombés. Dieu bénit leur zèle ; les coupables reconnurent leur faute, et promirent de rétracter au plus tôt le mot apostatique qu'ils avoient prononcé. En effet , ce jour- là même on les traîna au pied d'une idole ; on les pressa de courber la tête devant cette fausse divinité, on voulut même les y contraindre; mais ils se roidirent contre les efforts des impies , et s'écrièrent constamment qu'ils n 'étoient point Siamois. La mère étoit grièvement malade , et il sembloit que sa dernière heure n'étoi l pas éloignée ; on la transporta hors des murailles , et on lui donna son fils aîné peur la soigner ; le plus jeune fut enlevé par ses parens , et envoyé au loin pour le soustraire aux recherches des officiers gentils, quibrûloient de corrompre sa foi. Cependant la tempête se calma -, et, après quelques mois d'absence , la mère et son fils aîné revinrent au quartier des chrétiens , et l'autre rentra au collège ; mais les deux sœurs furent retenues dans le palais du roi : le prince se flattoit qu'à force d'artifices, il triompheroit de leur résolution. Désespérant enfin de vaincre leur générosité , et voyant croître l'admiration quinspiroitleur constante fermeté , il les fit élargir. Le premier usage qu'elles firent de leur liberté fut de se transporter dans le lieu saint -, et , le 11 mai I797> Jour anniversaire de leur arrestation , elles se retirèrent dans la maison de nos religieuses, où jusqu'à présent elles expient leurs péchés par les larmes et les austérités de la vie la plus pénitente et la plus laborieuse.

556 LETTRES ÉDIFIANTES ÉCRITES DE SlAM.

t\\UV\\\l\M\V\\\UV\\V\\Vi\W\HMI,M^\VlMV\\\\V\\4UVV\V\\U\\i\\UH\H\»l\l\\V

LETTRE (extrait) DE M. RECTINWALD.

De Poulo-Pinang, le 25 octobre 1810.

Vers la fin de novembre dernier, les Barmas s'emparèrent de l'ile de Joncsélam, et y exercèrent de grandes cruautés. M. Rabeau, missionnaire françois qui venoit d'arriver dans l'île, est resté au milieu des Barmas avee une partie des chrétiens. Il eut d'abord beaucoup à souffrir; mais, par la protection d'officiers qui sont favorables aux chrétiens, il obtint une certaine liberté. Ce fut en se présentant aux barbares avec les images du crucifix et de la sainte Vierge entre les mains qu'il les désarma; en sorte qu'on peut dire de lui qu'il a apaisé des monstres par sa foi et sa douceur , et que , comme Tobie au milieu de la captivité, il a triomphé, et même avec encore plus de gloire, puisqu'il a eu celle de baptiser même des bonzes. Mais, hélas! la suite a été pour nous un sujet de douleur inexprimable. Les Barmas, après avoir tout saccagé h Joncsélam, s'embarquèrent. M. Rabeau, qui étoit un peu malade, monta un des meilleurs vaisseaux, dont le capitaine étoit chrétien et son ami. Les matelots, qui étoient des Maures, saisirent le capitaine, et le lièrent pour le jeter dans la mer. M. Rabeau voulut les détourner de cet homicide ; ils le lièrent aussi, et les y jetèrent tous les deux. Ainsi il est mort victime de sa charité. Les Barmas boivent à longs traits dans le calice dont boiront tous les pécheurs delà terre. La ville de Rangon , ou Pégu , a été réduite en cendres. L'église des chrétiens, la maison des orphelines et le presbytère sont les seuls bàtimens qui aient échappé aux flammes.

Page 1