‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 2)Chapitre 3 sur 26 · SUR LA CIRE D'ARBRE. I7D · texte numérisé non relu

SUR LA CIRE D'ARBRE. I7D

La Chine produit une cire plus belle que la cire d'abeilles^ qui se recueille sur des arbres. On l'appelle pe-la , ou cire blanche, parce qu'elle est blanche de sa nature. Elle est produite par le concours d'une sorte d'arbres, et dune espèce de petits insectes. Les Chinois connoissent deux espèces d'arbres qui portent du pe-la ; l'une tient du buisson, supporte une grande sécheresse, et se nomme kan-la-cliu, arbre sec qui porte de la cire 5 l'autre, plus grand dans les endroits humides , s'appelle cliouila-chu, arbre d'eau qui porte de la cire. Je ne pourrois presque rien dire du choui-la-chu , que sur le rapport d'autrui 5 mais je connois mieux le kan-la-chu, que j'ai eu souvent sous les yeux. Etant de la nature des buissons, il se propage de lui-même en poussant des branches sous terre. De plus, il porte de petits fruits à noyaux, par le moyen desquels on peut le multiplier ; enfin ses branches plantées et bien arrosées prennent aisément racine. A deux ou trois ans, il porte des grappes d'un grand nombre de petites fleurs blanches et odoriférantes, qui durent épanouies environ un mois. Il supporte également le chaud et le froid, et réussit san3 culture, même dans un mauvais terrain.

Non-seulement ces arbres ne portent pas la cire sans être mis en œuvre par une espèce de petits insectes, mais encore ces insectes ne se trouvent pas d'eux-mêmes sur ces arbres : il faut les y appliquer. Rien, au reste, de plus facile et de plus tôt fait. Au commencement de l'hiver , sur les arbres qui ont porté de la cire, on voit croître de petites tumeurs qui croissent jusqu'à la grosseur d'une petite noisette. Ce sont autant de nids remplis d'œufs d'insectes appelés pe-:a-tcliong , ou la-tchong. Quand au printemps la chaleur fait épanouir les fleurs de l'arbre , elle fait aussi éclore les petits insectes. C'est le temps propre à appliquer des nids aux arbres qui n'en ont pas. On fait des paquets de paille ; sur chaque paquet on met sept ou huit nids. On attache les paquets aux branches inclinées en plaçant les nids immédiatement sur l'écorce. Les nids que j'ai appliqués moi -même étoient fermés de tous côtés , à peu près ronds, excepté qu'il y avoit une canelure sur le côté par lequel chacun d'eux tenait à une petite branche \ leurenveloppe extérieure était un peu dure, polie, comme vernissée, et de couleur de marron. Elle couvroit une tunique blanche, mince et molle, qui étoit la seule enveloppe intérieure. Dans chaque nid étoit un nombre prodigieux d'œufs si petits, qu'il en faudroit une trentaine pour faire la grosseur d'une tête d'épingle. Ces œufs étoient d'un jaune foncé et de la figure des œufs d'oiseaux. Après que les insectes en sont sortis , ils ont encore à se dépouiller d'une tunique blanche. Us sont d'un jaune plus foncé que les œufs, aplatis, ovales dans leur contour, lequel est bordé de franges. Je n'ai pas pu distinguer, à la simple vue, si ces franges sont des pieds . A peine sont-ils éclos, qu'ils courent chercher une ouverture pour entrer dans l'arbre, et à cet effet ils se collent sur la surface des feuilles, y font un enfoncement, s'y incorporent, en laissant au dehors une ouverture ou un manteau , qui cache leur petit

corps. Après qu'ils sont entrés dans l'arbre, je ne sais ce qu'ils y font 5 mais je crois qu'ils n'entrent point dans la moelle ni dans le bois, et qu'ils s'en tiennent ta l'écorce, en un mot, que ce sont des insectes intercutaires. On en trouvera la raison dans ce que je vais ajouter.

En juin, le pe-la, ou la cire, commença à se déclarer sur le kan-la-chu ; c'étaient des filamens d'une laine très-fine, qui s'élevaient sur l'écorce, tout autour des insectes. Ils étaient sortis sans que je m'en fusse aperçu. Ils étoient divisés en différentes troupes , et se touclioient presque sur l'écorce, où ils paroissoient immobiles. En ayant déplacé quelques-uns avec la pointe d'une aiguille, à peine se donnèrent-ils quelque mouvement pour reprendre leur première situation. J'en vis cependant courir un sur l'écorce. Je dépouillai plusieurs arbres de leur écorce pour chercher des traces de ces insectes devenus longs d'environ une demi-ligne. Je n'en trouvai nulle part sur le bois, qui est dur et d'un tissu serré ; puis , ayant divisé l'écorce en deux pellicules , j'y remarquai une empreinte de la-tchong, dans les endroits où ils étoient attroupés. Cette empreinte étoit entre les deux pellicules , affectant plus l'extérieure que l'intérieure. Les traces des la-tchong avoient pu s'effacer ailleurs , plutôt sur l'écorce que sur le bois.

Peu à peu la cire s'élève en duvet qui s'épaissit de plus en plus pendant les chaleurs de l'été , et qui couvre de tous côtés les insectes, les défendant à la fois du chaud , de la pluie et des fourmis. Je m'attendois qu'après avoir fait sortir de la cire en un endroit , ils iroient en travailler ailleurs , mais ils n'en ont rien fait. Ils n'ont garni de cire que quelques endroits au-dessous des branches inclinées.

Les Chinois recueillent la cire après les premières gelées blanches de septembre. On la détache avec les doigts sans

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aucune difficulté ; ensuite on la purifie de la manière suivante. On met dans de l'eau bouillante un vase plein de riz , qui a lui-même bouilli cinq ou six minutes dans l'eau , et qui est à demi sec , parce qu'on en a retiré presque toute l'eau qu'il a pu laisser échapper. Dans ce riz ainsi apprêté, on enfonce une calotte de porcelaine, l'ouverture en haut , et dans cette calotte , on en met uni; autre plus petite, dans l'ouverture en bas. La cire brute se place sur la surface convexe de la petite calotte qu'on incline un peu pour donner issue à la cire , laquelle, étant fondue par la chaleur, coulera toute purifiée dans le fond de la calotte inférieure , laissant en haut toute sa crasse. Cette cire est très-blanche , luisante . et a de la transparence presque jusqu'à l'épaisseur d'un pouce. Elle est portée à la cour pour les usages de l'empereur et des plus grands mandarins. Si on en mêle une once avec une livre d'huile , ce mélange prend de la consistance , et forme une cire peu inférieure à la cire ordinaire. Enfin la cire d'arbre est employée à guérir plusieurs maladies. Appliquée sur une plaie, elle fait renaître les chairs en peu de temps. Il y a des Chinois qui , lorsqu'ils ont à parler en public , comme pour défendre leur cause devant les mandarins , en mangent une once pour prévenir ou guérir les défaillances et palpitations de cœur. Je suis, etc.

LETTRE (extrait) DU PÈRE AMIOT AU PÈRE ALLART.

Pékin, le 20 octobre 1752.

Mon révérend père, vous avez dû apprendre par les lettres de nos missionnaires quel est ici l'état présent de la religion 5 je me bornerai donc à vous entretenir de mon

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voyage de Canton à Pékin, et de ce que j'ai vu de plus, surprenant dans la capitale de l'empire chinois.

Dès i^5o, les jésuites de Pékin annoncèrent à l'empe-^ reur l'arrivée de trois de leurs confrères (deux jésuites portugais et moi), ajoutant que les connoissances que nous avions des sciences d'Europe, et entre autres des mathématiques , de la musique et de la pharmacie, pourroientètre de quelque utilité, s'il plaisoit à S. M. de nous faire venir dans sa capitale. Le prince y consentit de bonne grâce , et ordonna qu'on nous fit voyager à ses propres frais. Quoique les infidèles vissent à regret de nouveaux ministres de l'Evangile appelés à la cour, cependant ceux qui éloient chargés de nous faire partir obéirent, elles mandarins de Canton envoyèrent au procureur de Macao, pour demander, selon la coutume, si nous étions arrivés, et si nous jouissions d'une bonne santé. Le 28 mars i^5i , jour indiqué pour notre départ, nous nous rendîmes dans la barque qui devoit nous transporter à Canton, où nous arrivâmes après cinq jours de navigation. Le vice-roi nous dispensa d'aller en personne le visiter ; des billets, fabriqués suivant le cérémonial du pays, nous acquittèrent de cette obligation , tant envers lui qu'envers les autres mandarins. Comme c'étoit aux frais de l'empereur que nous devions aller à Pékin, c'étoit au magistrat chinois à nous fournir le nécessaire, et à nous donner un mandarin pour veiller à notre sûreté durant la route. Les choses ne se lont ici qu'avec lenteur ; on fut soixante -quatre jours à terminer cette affaire. Enfin, le ier juin i^5i , on nous dit que nos affaires étoient terminées, que notre passe-port étoit expédié , et qu'on avoit livré à nos gens l'argent nécessaire ; le mandarin qui devoit nous conduire se présenta , et sur le soir nous fimes force de rames vers le nord.

De Canton à JYau-tchang, je n'ai rien vu qui puisse

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"mériter attention, excepté la montagne qui sépare la province de Canton de celle de Kiang-si : ce fut pour moi un des plus beaux spectacles ! Des vallons merveilleux, où coulent sans cesse une infinité de petits ruisseaux, la coupent par intervalles. Un grand cliemin pavé de cailloux, cjue la nature a formés de différentes couleurs, et auxquels la multitude de ceux qui passent a donné le poli du plus beau marbre, la sépare pour la commodité et l'agrément des voyageurs. Les hommes seuls peuvent faire sur ce cliemin la fonction que font ailleurs les bêtes de charge; encore faut -il qu'ils n'aient aux pieds que des souliers tressés avec une espèce de corde particulière au pays. Il est fréquenté chaque jour par des milliers de personnes , de sorte qu'il ressemble à un marché ou â une foire perpétuelle. iNous fûmes un jour eniier à traverser cette montagne-, après nous nous rembarquâmes pour JNan-tchang. JNous employâmes quarante-cinq jours pour nous rendre de JNan-tchang à Pékin. Le mandarin qui nous conduisent ne nous faisoit avancer qu'à très-petites journées. Plus d'une fois nous le priâmes de nous faire aller un peu plus vite -, nous eûmes toujours de lui la même réponse. «Vous êtes des étrangers, nous disoit-il, vous ignorez nos coutumes ; par ordre de l'empereur, je suis chargé de vos précieuses personnes -, il fait grand chaud, je n'ai garde de vous exposer â tomber malades. D'ailleurs, ajouloit-il , il n'y a que des hommes vils qui puissent voyager avec précipitation. Il fallut nous contenter de ces raisons, et nous résoudre à dévorer patiemment tout l'ennui d'une route la plus fastidieuse qui soit peut-être au monde ; car ne croyez pas , je vous prie, qu'on voyage ici comme on le fait ailleurs. Enfermé dans une litière comme dans une boite, à peine, pour pouvoir respirer, est-il permis d'en ■entr'ouvrir les petites lucarnes qu'on y a ménagées des deux côtés. Arrivé dans les auberges pour prendre ses re-

pas ou son repos, ce seroit une indécence monstrueuse que d'en sortir pour aller repaître ses yeux de ce qu'il pourroit y avoir de curieux dans la ville. Ainsi dans une route de 5oo lieues, et dans un des plus beaux pays du monde, je n'ai pas vu de quoi pouvoir vous entretenir un quart d'heure.

Le 11 août, nous arrivâmes à Pékin. Monseigneur levêque nous attendoit à sa chapelle revêtu de ses habits pontificaux. Les circonstances de la dernière persécution lui fournirent les termes les plus pathétiques et les plus attendrissans, pour un petit discours qu'il nous adressa , après lequel, au son des instrumens chinois, il entonna la messe pour remercier Dieu de lui avoir amené un renfort contre l'ennemi commun du genre humain. Quelques jours après, nous nous transportâmes à Haï-tien ( à trois lieues de Pékin), où étoit pour lors la cour. Le seigneur tartare qui est chargé des affaires qui nous concernent , fit avertir l'empereur que les Européens nouvellement arrivés venoient avec leurs confrères rendre hommage à sa majesté, et lui offrir des présens, sur quoi ce prince répondit à la manière accoutumée les trois mots suivans : « Je le sais. » Car ici l'empereur sait toujours tout. On nous dit de faire les cérémonies prescrites pour ces sortes d'occasions. Nous étions pour lors rangés de front sur une même ligne , et la face tournée du côté de l'appartement de l'empereur ; nous nous prosternâmes d'abord avec gravité et dans un silence profond et respectueux. Trois fois nous frappâmes la terre du front. Nous nous relevâmes pour faire de nouveau la même cérémonie, que nous recommençâmes une troisième fois : après quoi on nous ordonna d'attendre les ordres de sa majesté. Quelques heures s 'étant écoulées, on vint nous dire que l'empereur nous avoit fait l'honneur d'accepter plusieurs des choses qu'on lui avoit présentées de notre part. On ajouta qu'il

nous envoyoit des mets de sa table. Ou nous le3 livra en même temps, et nous les mangeâmes, étant debout dans la cour même où nous étions. Ainsi finit la cérémonie de noire réception au service de l'empereur. Je vais vous raconter une autre cérémonie qui n'arrive pas souvent et qui est digne de votre curiosité. Je vous prie seulement de vouloir bien vous rappeler en me lisant que je ne raconte que ce que j'ai vu, afin que si vous y trouvez du merveilleux, vous ne soyez pas tenté de le révoquer en doute.

C'est une ancienne coutume à la Chine de célébrer avec pompe la soixantième année de la mère de l'empereur. Quelques mois avant que cette princesse eût atteint cet âge, ou eut ordre de s'y préparer. Tous les peintres, sculpteurs, architectes, menuisiers, etc., se mirent à faire chacun des chefs-d'œuvre de leur métier. Les décorations dévoient commencer à la maison de plaisance d'Yuen-yuen , et se terminer au palais de Pékin, c'est-à-dire, à quatre lieues environ de distance. La marche devant se faire le long de la rivière , ce fut du côté de l'eau que se tournèrent tous les préparatifs. Le prince fit construire de nouvelles barques, à qui l'or et la diversité des couleurs dont elles étoient ornées donnoient un éclat éblouissant. Elles étoient destinées à porter l'empereur , 1 impératrice sa mère , et toutes les personnes de leur suite. Mais à Pékin les froids sont extrêmes, et c'étoit dans la saison la plus rigoureuse de l'année qu'on devoit faire la cérémonie ; il étoit naturel de penser que la rivière ne seroit pas navigable. Quelques mandarins cependant assurèrent à l'empereur qu'ils sauroient bien lever tous les obstacles ; et, par leur ordre, des milliers de Chinois furent occupés nuit et jour, les uns à battre et agiter l'eau, pour empêcher qu'elle ne gelât , et les autres à rompre la glace qui s'étoit formée malgré les précautions de leurs camarades , et à la tirer du lit de la rivière ; ce rude travail dura envi-

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ron ti'ois semaines, après lesquelles voyant que le froid s'augmentoit toujours, et qu'il étoït enfin le plus fort, ils lui cédèrent la place , et se désistèrent d'une entreprise la plus téméraire qui fût jamais ; il n'en coûta à son principal auteur que la privation d'une année de ses revenus , punition assez légère dans un pays , où c'est toujours mi crime capital de se trouver dans l'impossibilité de tenir ce qu'on avoit eu la témérité de promettre à l'empereur , et où il en coûte si peu d'abattre les tètes. On déclara donc les barques inutiles, et il fut conclu qu'on leur substitueroit des traîneaux. Des deux côtés de la rivière s'élevoient des bàtimens de différentes formes. Ici c'étoit une maison carrée, triangulaire ou polygone, avec tous ses appartemens. Là c'étoit une rotonde, ou tel autre édifice semblable; où la rivière s'éiargissoit , on avoit fabriqué des maisons de bois soutenues par des colonnes plantées dans l'eau. La plupart de ses maisons formoient des iles, dans lesquelles on alloit par des ponts. Il y en avoit qui étoient entièrement isolées, d'autres étoient conliguës, et on pouvoit communiquer de l'une à l'autre par des galeries couvertes ; tous ces édifices étoient dorés, peints et embellis dans le goût le plus brillant du pays. Ils avoient chacun leurs usages particuliers. Dans les uns étoient des chœurs de musique , dans les autres des troupes de comédiens ; dans la plupart il y avoit des rafraichissemens et de magnifiques trônes pour recevoir l'empereur et sa mère, supposé qu'il leur prît envie de s'y arrêter pour goûter quelques momens de repos.

Dans la ville, autre spectacle encore plus beau dans son genre; depuis la porte jusqu'au palais, ce n'étoit que bàtimens superbes, péristyles, pavillons, colonnades , galeries , amphi théâtres > avec des trophées et autres ouvrages d'architecture chinoise, aussi éclalans les uns que les autres. Tout cela embelli de festons, de guirlandes et autres

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ornemeus fails avec la plus belle soie , et de couleurs diOérentes. L'or , les diamans imités et les pierreries y brilloient de tous côtés. Une grande quantité de miroirs d'un métal fort poli , par leur arrangement, en multipliant d'un côté les objets, les rassembloient de l'autre en miniature pour en former un tout qui cnchantoit les yeux. Cà et la ces brillans édifices étoient interrompus par des montagnes et des vallons factices qui imitoient la nature. On y avoit pratiqué des ruisseaux et des fontaines, planté des arbres et des broussailles , attaché des bètes fauves , auxquelles on avoit donné des attitudes si naturelles, qu'on eût dit qu'elles étoient animées. On y voyou des bonzerics avec leurs petits temples et leurs idoles. On avoit- fait , dans d'autres endroits , des vergers et des jardins , où l'on vovoit des treilles avec leurs raisins dans leurs diflerens degrés de maturité ; des arbres de presque toutes les sortes , qui portaient des fruits et des fleurs des quatre saisons de l'année. On les eût pris pour véritables , quoiqu'ils fussent artificiels. Dans divers endroits du passage on avoit distribué des lacs, des étangs et des réservoirs avec leurs poissons et leurs oiseaux aquatiques ; on avoit placé autre part des enfans , déguisés en singes et en d'autres animaux , qui jouoient entre eux le rôle qu'on leur avoit appris. Comme c'était avec la peau même des animaux qu'ils représentaient qu'on les avoit habillés , on pouvoit aisément y être trompé. D'autres enfans étoient habillés en oiseaux et en jouoient le personnage. Des chœurs de musique, des troupes de comédiens, bateleurs et autres , étoient placés par intervalles le long de la rivière , et tàchoient , c!incun suivant sa force, sa science ou son adresse , de faire quelque chose qui put agréer , sinon à l'empereur et à sa mère, du moins à quelques grands de leur suite, au service desquels ils pouvoient espérer d être admis. Les lanternes chinoises, parleur nombre, leur variété et leur 5. 5

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arrangement, complétoient ce spectacle vraiment enchanteur. La police qui s'observa tant que durèrent les préparatifs de cette fête, me parut admirable. Il fut réglé que les rues (qui sont ici extrêmement larges) seroient partagées en trois parts ; le milieu pour ceux qui étoient à cheval ou en équipages \ un des côtés pour ceux qui alloient , et l'autre pour ceux qui venoient. Il ne fut pas nécessaire, pour faire observer cet ordre, que des grenadiers, la baïonnette au bout du fusil , ouïe sabre nu à la main , menaçassent de frapper; quelques soldats, armés simplement d'un fouet , empêchèrent tout désordre et toute confusion. Ainsi des milliers de personnes voyoient tranquillement, dans l'espace de quelques heures, ce que peut-être elles n'eussent pas pu voir dans quinze jours sans cette précaution. Mais comme ce n'est pas ici l'usage que les femmes sortent et se mêlent parmi les hommes , et que d'ailleurs il n'étoit pas raisonnable qu'elles fussent privées d'un spectacle qu'on avoit préparé principalement pour une personne de leur sexe , l'empereur y pourvut en indiquant certains jours pour elles seules. De cette façon tout le monde fut content et satisfit sa curiosité sans manquer à aucun des rites , ni à aucune bienséance du pays.

Tout ce qu'on s'étoit proposé de faire étant achevé , et l'impératrice mère ayant atteint sa soixantième année, la cérémonie eut lieu , ce qui tomba le vingtième jour de la onzième lune de la seizième année du règne de l'empereur Kien-long , c'est-à-dire, le 6 janvier i^5^. Je ne vous dirai rien de la marche et de l'ordre qui s'y observa , parce que je n'en ai rien vu moi-même. Dans ces sortes d'occasions, ainsi que toutes les fois que l'empereur sort , chacun se barricade dans sa maison, et il n'est pas permis à qui que ce soit, qui n'est pas en place pour cela, d'aller jeter des regards téméraires sur la personne du prince. On m'a dit seulement que l'empereur précédoit sa mère de quelques

pas. et lui servoit d'écuyer. Ce prince étoit monté à chevalau sortir de la rivière , et l'impératrice mère s'étoit mise dans une chaise ouverte de tous côtés. Toutes les personnes de leur cour suivoient à pied. Leurs majestés s'arrètoient de temps en temps pour examiner à l'aise ce qui leur plaisoit davantage.

Parmi les présens qui furent faits dans cette occasion , il se trouva ce qu'il y a de plus curieux et de plus rare dans les quatre parties du monde. Les Européens ne s'oublièrent pas. Comme ceux qui sont à la cour n'y sont reçus qu'en qualité de mathématiciens ou d'artistes, ils voulurent que leur offrande répondit à ces titres, et pût être du goût de l'empereur. Ils firent donc une machine , dont voici à peu près la description : Un théâtre en. hémicycle , d'environ trois pieds de haut , présentoit dans son enceinte des peintures d'un goût délicat. Ce théâtre avoit trois scènes de chaque côté , représentant chacune des dessins particuliers qu'on avoit peints en perspective. Dans le fond étoit une statue habillée à la chinoise, tenant entre ses mains une inscription par laquelle on souhaitoit à l'empereur la vie la plus longue et la plus fortunée. Celte inscription étoit V ouan-nlcn-hoan. Devant chaque scène étoient aussi des statues chinoises qui tcnoient de la main gauche un petit bassin de cuivre doré, et de la main droite un petit marteau de même métal. Ce théâtre, tel que je viens de le décrire , étoit supposé avoir été bâti sur le bord de l'eau. Le devant représentoit un bassin du milieu duquel s'élevoit un jet d'eau qui retomboit en cascade \ une glace de miroir représentoit le bassin , et des filets de verre , soufflés à la lampe par un homme du métier fort habile, étoient si déliés et imitoient si bien un jet d'eau, qu'on s'y trompoit d'un peu loin. Autour du bassin on avoit marqué un cadran en lettres européennes et chinoises. Une oie et deux canards étoient au milieu

de l'eau à prendre leurs ébats. Les deux canards barbdtoient, et l'oie marquoit avec son bec l'heure présente. Le tout se mouvoit par des ressorts que faisoit aller une horloge dans la machine. Une pierre d'aimant qui étoit cachée aussi, et qui faisoit le tour du cadran , se faisoit suivre par l'oie , dont la plus grande partie étoit de fer. Quand l'heure étoit sur le point de sonner, la statue qui tenoit en main l'inscription sortoit de son appartement, qui étoit au fond du théâtre , et venoit avec un profond respect montrer sa légende ; ensuite les six autres statues jouoient entre elles un air en frappant, chacune sur son bassin , la note qu'on lui avoit assignée , autant de fois et dans les temps que la musique le demandoit. Cela fini , le porteur de l'inscription s'en retournoi t gravement , pour ne revenir qu'a l'heure suivante. Cette machine plut si fort ta l'empereur , qu'il voulut en témoigner sa reconnoissance aux Européens. 11 leur lit à son tour un don qui équivalent au moins à la dépense qu'on avoit été obligé de faire pour la construction de ce que nous lui avions offert. L'honneur qu'il nous fît en cela est ici beaucoup plus précieux que les grandes richesses. Il fit placer cette machine dans un des endroits du palais où il va le plus souvent , et on 1 y conserve encore aujourd'hui avec grand soin. C'est ainsi que nous tâchons, pour l'intérêt de la religion , de gagner la bienveillance du prince et de lui rendre nos services utiles et nécessaires , afin de l'engager , sinon à devenir favorable aux chrétiens , du moins à ne pas les persécuter, et à laisser aux ministres du Seigneur la liberté de faire conuoitre Jésus-Christ à ceux qui voudront bien les écouter. On compte qu'il s'est dépensé, pour la fête que je viens de vous décrire , tant par l'empereur que par les différens corps ou particuliers qui y contribuèrent . plus de trois cents millions. J ai l'honneur d'être , etc.

LETTRE (extrait) ÉCRITE DE MACAO,

LE l4 SEPTEMBRE 1 J 5 4 -,

Dans l'état d'incertitude où se trouve la chrétienté de la Chine, nous avons encore cette légère consolation, que les missionnaires sont soufferts dans cet empire, où leur présence ne laisse pas d'être infiniment utile. Pour n'être point connus, ils sont obligés de se vêtir à la mode du pays. Mais eussent-ils le talent de prendre l'air, les manières, la démarche, et tout ce qui est proprement des Chinois, on les distinguera toujours. Pour parer aux inconvéniens qu'entraînent ces sortes de reconnoissances , on fait, autant qu'on peut, des prêtres du pays. Les missionnaires les élèvent dès l'âge le plus tendre, leur apprennent la langue latine, et les instruisent peu à peu dans le ministère. Quand ils ont atteint un certain âge, on en fait des catéchistes , qu'on éprouve jusqu'à quarante ans , temps auquel on les ordonne prêtres. La maison des missions étrangères de Paris entretient un séminaire dans la capitale du royaume de Siam (1)5 et c'est là particulièrement qu'on envoie les etifans chinois pour y faire leurs études , et s'y former au ministère évangélique. On en fait ordinairement de très-bons sujets. Ces prêtres de la nation, n'étant point. connus pour tels, peuvent faire beaucoup plus de fruits que les Européens. Mais les persécutions presque continuelles arrêtent beaucoup les progrès de la

(1) Nos lecteurs n'ont point oublié , sans doute, que nous avons donné, dans le premier volume de ce Choix , le mémoire de l'abbé <ic Fleury sur les études propres à ce clergé indigène , mémoire qui lui avoil été demande par le vicaire apostolique de Siam.

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prédication. Cependant les mandarins, tout furieux qu'ils sont contre notre sainte religion , n'empêchent pas de simples particuliers , et même des familles entières , de venir nous demander le baptême. A la vérité , quand on peut prendre des évêques, on leur tranche la tête, parce qu'on les regarde comme des chefs de révolte. C'est ainsi que celui de Mauricastre a couronné, ces années passées, une mission de trente ans. Le Chinois Cing-eul-Yven, qui , par un miracle de la grâce , fut converti subitement à la foi en recueillant le sang de ce saint prélat , a été baptisé ainsi que toute sa famille. Quelque temps après un missionnaire de sa nation ayant été jeté dans un cachot , il se rendit incontinent à la porte de la prison, et dit aux gardes qui vouloient l'écarter : « Pourquoi voulez-vous m'empêcher de voir le père? Je vous déclare que je suis chrétien, et reconnoissant des services sans nombre que j'ai reçus des missionnaires 5 je voudrois pouvoir le leur témoigner en soulageant ceux qui se trouvent dans la misère , et c'est ce que j'ai intention de faire aujourd'hui. » Ce trait de franchise et de simplicité toucha tellement les soldats, qu'ils l'introduisirent dans la prison du confesseur , à qui il donna du linge et des habits , dont il savoit qu'il manquoit. Les vertus et le zèle de ce prêtre chinois l'ont rendu respectable à toute la chrétienté. Un jour il étoit allé dans une petite île pour y confesser. Le mandarin n'en fut pas plus tôt averti , qu'il fît investir la maison où il étoit, menaçant d'y mettre le feu. Les chrétiens ouvrirent la porte pour savoir ce dont il s'agissoit. Aussitôt ils virent fondre sur eux une troupe de soldats , qui se saisirent de toutes les personnes de la maison, et pillèrent la chapelle du missionnaire. Comme ce dernier étoit de la nation , ils ne purent le reconnaître d'abord. Les chrétiens, interrogés sur ce qu'il étoit devenu, ne voulurent rien répondre; mais le confesseur, craignant qu'on ne les maltraitât, se

déclara lui-même. En conséquence il fut lié et garrotté comme un scélérat, et emprisonné. Il comparut devant le mandarin, qui lui demanda s'il n'étoit pas chef de la religion chrétienne 5 combien de personnes il avoit séduites; quel étoit le nombre des chrétiens de l'île, et comment ils s'appeloient ; a quoi servoient tous ces ornemens et ces livres européens qu'il avoit avec lui ; et enfin si une bouteille d'huile, qu'on avoit trouvée parmi ses effets, n'étoit point ce dont il se servoit pour la magie (c'est ainsi qu'il appeloit les fonctions du saint ministère). Le missionnaire répondit à ces différentes questions avec autant de fermeté que de sagesse et de précision. « Je ne suis point, dit-il, chef de la religion chrétienne, je n'ai ni assez de vertu ni assez de mérite pour occuper ce haut rang ; mais je fais profession de cette sainte religion, et je l'enseigne. Je n'ai jamais séduit personne. Je sais les noms de plusieurs chrétiens de cette île ; j'en sais aussi le nombre ; mais je ne vous dirai ni l'un ni l'autre , parce que ce seroit trahir mes frères. Quant à ces ornemens et à ces livres que vous voyez, ils servent dans les sacrifices que j'offre au seul vrai Dieu , qui est le créateur du ciel et de la terre , et que tout l'univers doit adorer. Pour cette huile, ajouta- 1 — il en lui montrant la bouteille où elle étoit renfermée, elle ne sert point à la magie, parce que la magie est une chose dont les chrétiens ont horreur, » Le mandarin fit mettre par écrit l'interrogatoire avec les réponses du prétendu coupable; après quoi il le fit reconduire en prison. Le lendemain il l'envoya au mandarin supérieur , qui lui fît donner i4o soufflets et 80 coups de bâton. Ces deux supplices ayant été employés en vain , on eut recours à la question qui fut appliquée avec tant de violence , que le patient s'évanouit. Mais bientôt on le fit revenir par le moyen dune liqueur qu'on lui fit boire à plusieurs reprises. Cette question dura plus de trois heures. Le man-

darin , piqué de la constance du généreux confesseur, le renvoya en prison, résolu de le pousser à bout. Le jour suivant on le mit encore à la question • ce qui dura depuis le malin jusqu'au coucher du soleil. Mais tout fut inutile, le missionnaire soutint la torture avec un courage qui déconcerta le tyran. Enfin, voyant qu'on ne pouvoit le vaincre par les tourmens, on lui proposa le choix de trois choses : la première , de déclarer les chrétiens de l'île; la seconde , d'embrasser l'état de bonze -, la troisième . d'être mis à mort. « Vous n'aurez jamais, dit le missionnaire, la déclaration que vous exigez de moi ; pour être bonze , la probité , l'honneur même me le défend. Je ne crains point la mort ; ainsi dévouez-moi aux supplices. Je serai trop heureux de répandre mon sang pour la cause du Dieu que je prêche. » Le mandarin, furieux de la fermeté du confesseur, prononça l'arrêt de mort, et le prisonnier fut reconduit au cachot. On le mena à Pékin pour faire confirmer et exécuter la sentence. Mais l'empereur, qui se pique de clémence et de générosité, crut devoir commuer la peine, et le condamna à l'exil. Heureusement pour lui, il fut exilé dans un coin de province où il y avoit une nombreuse chrétienté; il y est encore actuellement, et nous espérons que le Seigneur, qui lui a conservé les jours dans les lormres, les lui prolongera pour le bien et l'édification de son nouveau troupeau. Je suis , etc.

ÉCRITES DE LA CHINE, 'j 6

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LETTRE (extrait) DU PERE B*** A MADAME LA COMTESSE DE FORliEN.

A Pékin , le 9 septembre i^65.

Madame, vous me demandez quelles sout parmi les Chinois les cérémonies du mariage. Avant d'entrer dans cette matière , je dois vous faire observer que les pères ont une autorité entièrement arbitraire sur les enfans lorsqu'il s'agit de les marier , et que les inariages des Chinois diffèrent des nôtres en ce que non-seulement la fille n'apporte aucune dot , mais encore en ce que l'époux est , pour ainsi dire, obligé d'acheter la fille, et de donner à ses parens une somme d'argent dont on convient de part et d'autre. Ce sont des espèces d'arrhes dont on paie une partie après le contrat, et l'autre partie quelques jours avant le mariage. Il leur fait encore un présent d'étoffes de soie, de riz, de fruits, etc. Si les parens reçoivent les arrhes et le présent, le contrat est censé parfait, et il ne leur est plus permis de se dédire, à moins que dans l'intervalle l'une des deux parties ne vienne «à mourir. Les parens qui n'ont pas d'enfans mâles, donnent à l'épouse, mais par pure libéralité, des habillemens et une espèce de trousseau ; et quelquefois, en pareil cas, le beau-père fait venir son gendre dans sa maison, et le constitue héritier d'une partie de ses biens; mais il doit léguer l'autre partie à quelqu'un de sa famille et de sou nom, pour vaquer aux sacrifices domestiques qu'on fait aux esprits des aïeux ; et , sil meurt avant d'avoir fixé son choix, les lois obligent ses plus proches parens à s'assembler, et à procéder à l'élection d'un sujet capable de vaquer à cette fonction. On regarde

ici ces sacrifices comme quelque chose de si essentiel, que le fils unique marié ne peut habiter la maison de son beaupère que jusqu'à la mort de son père.

Cette piété superstitieuse des Chinois envers les âmes de leurs aïeux a donné lieu aux adoptions de la part de ceux qui n'ont point d'enfans mâles ; premièrement , en constituant héritier le fils d'un étranger-, secondement, en choisissant un de ses neveux pour succéder à ses biens. Dans le premier cas, les Chinois paient une somme d'argent au père de l'enfant qu'ils adoptent, et cet enfant ne reconnoît plus que son père adoptif ; il en prend le nom et porte son deuil. S'il arrive ensuite que le père adoptif se marie et qu'il ait des enfans , l'enfant adopté a droit à une portion de bien égale à celle des autres enfans. Dans le second cas , un Chinois peut adopter le fils aîné de son frère cadet ; et ce frère cadet, au contraire, peut adopter le second fils de son frère aîné , en cas que celui-ci ait deux enfans mâles. En un mot, si de trois frères il n'y en a qu'un qui ait trois enfans mâles, celui-ci n'en garde qu'un, et ses deux frères adoptent les deux autres. Ces enfans adoptés s'appellent successeurs substitués.

Les Chinois reconnoissent deux fins dans le mariage. La première est celle de perpétuer les sacrifices à leurs aïeux, la seconde est la multiplication de Pespèce. Le livre des rites parle de l'âge propre au mariage , et divise ainsi tous les âges en général : les hommes, à l'âge de dix ans , ont le cerveau ausssi faible que le corps , et peuvent tout au plus s'appliquer aux premiers élémens des sciences; les hommes de vingt ans n'ont point encore toute leur force -, ils aperçoivent à peine les premiers rayons de la raison; cependant, comme ils commencent à devenir hommes, on doit leur donner le chapeau viril; à trente ans l'homme est vraiment homme; il est robuste, vigoureux: , et cet âge convient au mariage. On peut confier à

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un homme de quarante ans les magistratures médiocres , et à un homme de cinquante ans les emplois les plus difficiles et les plus étendus. A soixante ans on vieillit , et il ne reste plus qu'une prudence sans vigueur , de sorte que ceux de cet âge ne doivent rien faire par eux-mêmes , mais prescrire seulement ce qu'ils veulent que l'on fasse. Il convient à un septuagénaire , dont les forces du corps et de l'esprit sont désormais atténuées et impuissantes , d'abandonner aux enfans le soin des affaires domestiques. L'âge décrépit est celui de quatre-vingts et quatre-vingtdix ans. Les hommes de cet âge, semblables aux enfans , ne sont pas sujets des lois 5 et, s'ils arrivent jusqu'à cent , ils ne doivent plus s'occuper que du soin d'entretenir le souffle de vie qui leur reste. On voit par cette division des âges que les Chinois croyoient autrefois que l'âge de 3o ans étoit le plus propre au mariage. Mais aujourdhui la nature leur paroit moins tardive , et les lois cèdent à l'usage et aux circonstances des temps.

Rien n'est plus ordinaire parmi les Chinois que de convenir d'un mariage long-temps avant que les parties soient en âge , souvent même avant que les futurs époux soient nés. Deux amis se promettent très -sérieusement d'unir les enfans qui leur naîtront, s'ils sont de sexe différent, et la solennité de cette promesse consiste à déchirer sa tunique et à s'en donner réciproquement une partie. Cependant on exhorte le peuple à fuir ces sortes d'engagemens téméraires ; le livre des rites allègue plusieurs inconvéniens qui résultent de cette coutume bizarre; mais on ne viendra jamais à bout de la détruire , parce que les personnes les plus distinguées , ou par leur naissance, ou par leur fortune, la mettent tous les jours en pratique. Ce même livre exhorte les pères et les mères à être plus attentifs à la sympathie qu'aux richesses -, car l'homme sage peut en amasser , et l'insensé ne sait que les dissiper.

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Si l'épouse que vous recherchez; pour votre fils est d'une famille plus riche ou plus distinguée que la votre , elle sera aussi plus superbe, plus indocile et plus arrogante. Ces injustes parens, ajoute ce livre , qui sacrifient leurs filles à l'intérêt, sont des barbares qui les vendent comme des esclaves au plus fort enchérisseur.

Tous les mariages se font par des entremetteurs ou par des entremetteuses } tant du côlé de l'homme que du côté de la femme. 11 n'est peut-être point d'emploi plus délicat et plus périlleux que celui-là ; car, si malheureusement on commet quelque irrégularité dans la négociation, on est très-sévèrement puui. Outre l'entremetteur , il v a communément uue personne qui préside au mariage de part et d'autre ; c'est ordinairement le père ou le plus proche parent des futurs époux. On punit aussi ces présidens s'ils font quelque supercherie ou quelque fraude notable, et le degré des peines qu'on leur fait subir est prescrit dans le livre des rites : les lois veulent ici de la franchise et de la probité. Les pères des époux jeûnent et font un sacrifice domestique aux esprits de leurs aïeux, pour les instruire de ce qu'ils traitent sur la terre. Ils donnent aussi un grand repas à leurs parens et amis , et leur exposent le dessein qu'ils ont de marier, tel ou tel de leurs enfans.

Il n'est pas permis à aucun Chinois d avoir plus d'une lemme légitime. Il v a celte différence entre la femme légitime et la concubine , que celle-là est la compagne du mari , qu'elle est la maîtresse des autres femmes , et que celle-ci est entièrement subordonnée à l'autre. Les Chinois recherchent. dans leurs mariages l'égalité d'âge et de condition : mais, pour ce qui regarde les concubines, chacun suit sou caprice, et les achète selon ses facultés. Tous Ie6 enfans qui naissent des concubines reconnoissent pouj leur mère la femme légitime de leur père: ils ne portent

point le deuil de leur mère naturelle , et c'est à la première qu'ils prodiguent les témoignages de leur tendresse , de leur obéissance et de leur respect.

L'empereur n'a qu'une femme légitime qu'on appelle reine, titre qui signifie qu'elle partage avec son mari la majesté du trône. Outre la reine, ce prince a plusieurs concubines, ou femmes , qui sont divisées en six classes , eu comprenant la reine, femme unique de la première, ïl v en a trois de la seconde classe, neuf de la troisième, vingt-sept de la quatrième, dix -huit de la cinquième Pour le nombre de la sixième, il n'est point limité.

Quoique la plupart des concubines soient des femmes qui aient commis quelque crime , en conséquence confisquées au profit du prince, et exposées en vente , cependant leur nom n'est point odieux dans ce pays; elles sont esclaves, et soumises à toutes les volontés de leurs maîtres. Les honnêtes gens, c'est-à-dire , ceux qui passent pour tels , n'achètent leurs concubines qu'avec la permission de leur femme légitime, et sous prétexte de la servir, quoique ces prétendues servantes soient souvent préférées à leur maîtresse. En un certain sens , la polygamie n'est pas permise ici. On punit de quatre-vingt-dix coups de bâton celui qui, pendant la vie de sa femme légitime , oseroit en épouser une autre , et ce second mariage est déclaré nul ; même supplice à celui qui élève une de ses concubines au rang de femme légitime , ou qui abaisse sa femme légitime au rang de concubine , et on le force à remettre les choses dans leur premier état. La concubine est si inférieure à la femme légitime, qu'elle obéit exactement à tout ce qui lui est ordonné de sa part, et qu'elle n'appelle jamais le chef de la maison que du simple nom de père dejamille. Ce n'est pas au reste qu'on ne pratique aussi avec cette femme quelques cérémonies de bienséance. On passe un écrit avec ses parens . on

leur donne une somme d'argent ; on promet de bien traiter la femme , et on la reçoit avec quelque solennité.

Les lois chinoises permettent le divorce en certains cas, dont voici les principaux : Si entre le mari et la femme il v a une antipathie notable , en sorte qu'ils ne puissent vivre en paix, il leur est permis de se séparer, pourvu que les deux parties consentent au divorce. Si une femme est convaincue d'adultère , crime très rare parmi les Chinois , elle est répudiée sur-le-champ , sans quelle puisse se prévaloir des lois qui pourroient lui être favorables dans des cas moins graves. Si la femme est stérile 5 si elle se conduit d'une manière peu décente; si elle a contracté une habitude de désobéir aux ordres du beau-père ou de la belle-mère -, si elle est indiscrète et peu prudente dans ses paroles ; si elle détourne à son profit, ou à celui de quelque autre , les biens de la maison ; si elle manifeste des vices contraires au bon ordre et au repos de la famille; enfin , si elle est attaquée de quelque maladie dégoûtante, comme la lèpre , qui est un mal assez commun à la Chine, voilà, madame, sept autres causes légitimes de divorce; mais il faut que tous ces cas soient accompagnés de cette circonstance aggravante que la femme ait quelqu'un de ces défauts dans un degré éminent. Voici encore d'autres lois : Si une femme s'enfuit contre la volonté ou à l'insu de son époux , on lui donne cent coups de verges , et le mari peut la vendre à l'encan. Si elle se marie après s'être enfuie, on l'étrangle. Si son époux la laisse et s'absente pendant trois ans sans donner de ses nouvelles , elle ne peut prendre aucun parti sans en avoir auparavant averti les magistrats ; et, si par imprudence ou par supercherie elle omet cette précaution et abandonne la maison de son mari , on lui donne quatre-vingts coups de verges , et cent coups si elle se remarie; au lieu que, quand elle a présenté une requête aux mandarins , et qu'elle leur a

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exposé la situation où elle se trouve , elle peut obtenir la liberté de se remarier , ou d'embrasser l'état de concubine. Les complices , celui qui épouse une femme dont le mari est absent, les entremetteurs de ce mariage, celui qui donne asile à la femme fugitive, etc. , sont cliàtiés avec la même sévérité. Quoique sous les mêmes peines il ne soit pas permis aux concubines d'abandonner leurs maris , il n'y a cependant aucune loi qui défende aux hommes de répudier leurs concubines, ou qui les oblige à les reprendre quand ils les ont chassées. Si quelqu'un, dit la loi, chasse sa femme légitime sans raison, on l'obligera à la reprendre, et il recevra quatre-vingts coups de bâton. La loi ne disant rien de la concubine, ce silence; autorise les (Illinois à n'avoir aucun égard aux causes légitimes de divorce , lorsqu'ils veulent se défaire d'elles.

Les Chinois peuvent convoler à de secondes noces, et les femmes jouissent du même privilège. Les uns et les autres restent maîtres d'eux-mêmes quand la mort a brisé leurs liens. Mais il est glorieux parmi eux de fuir de seconds engagemens , et on loue beaucoup les jeunes personnes qui , pour ne pas survivre à ceux à qui on 1rs avoit destinées, se donnent volontairement la mort, soit en s'étranglant , soit en prenant du poison.

Parmi les cas particuliers qui annulent le mariage, ou qui en empêchent la conclusion, on compte la stérilité, l'engagement antérieur , la supposition des personnes , la parenté, 1 inégalité des conditions, et enfin la violence ou le rapt. La stérilité est regardée comme une espèce de (lime, parce que la femme stérile ne peut donner aux aïeux de nouveaux sacrificateurs, et qu'elle les frustre d'un tribut sacré chez celte nation. Les engagemens antérieurs sont les promesses qui se font entre les parais de deux familles , et qui consistent dans l'envoi des présens. I ne fille ainsi promise ne peut ni s'engager, ni se marier

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avec un autre -, autrement le mariage seroit déclaré nul , et les contraetans et les entremetteurs seroient sévèrement punis. La supposition des personnes est la substitution crime personne à une autre. Pour ce qui regarde la parenté, la loi interdit le mariage entre les personues d'un même nom , ne fussent-elles parentes qu'au vingtième degré. L'inégalité de condition , qui peut annuler un mariage, est celle qui distingue une personne libre d'une personne esclave. Voici à ce sujet quelques lois chinoises que j'ai trouvées dans le livre des rites : Celui qui donnera pour femme à son esclave la fille d'un homme libre , sera puni de 80 coups de bâton , et le mariage sera nul ; si un esclave épouse une fille libre , il recevra 80 coups de bâton ^ et si son maître a traité cette fille en esclave , il sera condamné à 100 coups ; un maître qui marie son esclave a ver une fille libre, en persuadant aux parens que le mari qu'il offre est son fils ou son parent , sera puni de 80 coups de bâton. L'esclave est également puni , s'il est complice de la supercherie de son maitre. Dans tous les cas le mariage est nul , et la femme rentre dans tous ses droits ; les arrhes et les présens qu'elle a reçus lui restent. Il en est de même des filles esclaves qui épousent par fraude des hommes libres , et la loi est égale pour l'un et pour l'autre sexe. Quant au rapt et à la violence , quiconque a violenté ou enlevé une femme est puni de mort. Mais si la femme a consenti à l'enlèvement, le ravisseur et la femme sont séparés et reçoivent chacun 100 coups de bâton.

Les Chinois ne peuvent se marier pendant le deuil de leur père ou de. leur mère. Si la mort de l'un ou de l'autre arrive dans le temps qui a été arrêté pour les noces , aussitôt l'inhumation du défunt , les païens du fiancé donnent à la fille une entière liberté de se marier avec un autre , par un écrit conçu en ces termes : « Ty ( par exemple ) est eu deuil pour la morl de sou père, et ne peut plus

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accomplir la promesse de mariage faite à Kia. C'est pourquoi on lui donne cette nouvelle afin qu'elle soit libre de ses obligations. » Lesparens de la fille reçoivent ce billet ; mais ils ne se croient pas pour cela entièrement dégagés. Ils ne prennent point d'autres engagemens avant que le temps du deuil soit expiré. Alors ils écrivent à leur tour au jeune homme, qu'ils invitent à reprendre ses premières chaînes. Si ce jeune homme ne juge point à propos d'acquiescer à la proposition , la fille reste libre et ses parens la donnent à un autre. Cette loi oblige également les deux sexes. La loi interdit encore le mariage lorsque le père ou la mère ou quelque proche parent de l'une des parties contractantes est emprisonné, ou il faut que le parent prisonnier donne son consentement par écrit; et dans ce cas, point de festin nuptial ni aucun des témoignages d'allégresse usités.

Lorsque deux familles sont d'accord , et que le contrat est signé, on commence les cérémonies , qui se réduisent à six. La première consiste à convenir du mariage-, la seconde , à demander le nom de la fille, le mois et le jour de sa naissance; la troisième, à consulter les devins sur le mariage futur, et à en porter l'heureux augure aux parens de la fille ; la quatrième , à offrir des étoffes de soie et d'autres présens , comme des gages de l'intention où l'on est d'effectuer le mariage; la cinquième, à proposer le jour des noces ; et enfin , la sixième , à aller au devant de l'épouse pour la conduire ensuite dans la maison de l'époux. On fait part du mariage qu'on médite au chef de la famille, et l'on prépare les présens -, la médiocrité est recommandée dans ces occasions. Le père de l'époux fait ensuite la demande en mariage comme il suit : « J'apprends avec beaucoup de reconnoissance que vous avez agréé les propositions que je vous ai faites par mon entremetteur, et que vous avez promis votre fille à mon fils. Pour ob ■ 3. 6

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server les coutumes instituées par nos ancêtres, je vous envoie les présens ordinaires par un député , afin de convenir avec vous des coiiditions du mariage , et pour savoir le nom de votre fille. Je vous prie d'informer ce député de quelle famille elle est , du mois et du jour de sa naissance , afin que je consulte le sort sur l'heureux succès des noces. J'estime infiniment votre amitié, et je vous en demande la continuation. » Il met son nom et la date au bas du cahier. On donne avis le jour suivant aux aïeux défunts, du mariage qu'on a dessein de conclure. On orne le temple domestique avec magnificence. Les hommes et les femmes s'y assemblent, celles-ci à la droite, et ceux-là à la gauche , qui est la place d'honneur. Après avoir lavé leurs mains , ils découvrent les tablettes sur lesquelles sont écrits les noms de leurs aïeux et de leurs aïeules, jusqu'à la quatrième génération ; ensuite ils évoquent leurs esprits. Le père de famille prend des parfums qui sont sur un autel, et, fléchissant le genou , il les jette dans une urne pleine de charbons enflammés. Alors toute l'assemblée se prosterne pour saluer les âmes qu'on suppose voltiger autour des tablettes. Après quoi le chef de famille leur adresse ce discours écrit en lettres d'or : « Lan , etc. , de l'empereur tel, le mois de , etc. , tel jour. Yung (par exemple), votre petit-fils, voulant vous témoigner sa piété et sa vénération , vous fait savoir que son fils Lin , ( par exemple) , n'ayant point de femme et étant en âge d'en prendre une , délibère avec ses parens sur son mariage futur avec la fille de Tai-knun. INous vous regrettons infiniment, et nous vous offrons ces parfums et ces vins , afin que vous soyez informés de ce qui se passe dans votre famille. » Quand le chef a lu son discours , il le brûle , et l'assemblée prend congé des aïeux , en remettant le voile sur leurs tablettes.

Le même jour on envoie les présens. Le député , que

l'entremetteur et plusieurs domestiques accompagnent , est reçu à la porte de la maison , avec toutes les formalités qui s'observent dans les visites les plus solennelles. Le père de l'épouse, après avoir reçu les présens et la lettre des mains du député, le prie d'attendre un moment pour la réponse, et porte sur - le- champ cette lettre dans le temple domestique de ses aïeux , où sa famille est déjà assemblée. Là, il fait les mêmes cérémonies qui ont été pratiquées dans le temple de l'autre famille. Jl revient faire des excuses au député, et celui-ci y répond selon le style usité; car dans ces occasions, le nombre des paroles et des révérences est réglé; il lui donne ensuite plusieurs corbeilles pleines de viandes et de fruits pour la famille de son gendre , et sa j'épouse conçue en ces termes : « Le choix que vous daignez faire de ma fille pour votre fils, me fait connoitre que vous estimez ma panure et froide famille plus qu'elle ne mérite. Ma fille est grossière et sans esprit, et je n'ai pas eu le talent de la bien élever : cependant je me fais gloire de vous obéir dans cette occasion. Vous trouverez écrit dans un cahier séparé le nom de ma fille et celui de sa mère , avec le jour de sa naissance. Je vous remercie de l'amitié que vous me témoignez, et je vous prie de vous souvenir toujours de moi. » Le père de 1 époux reçoit cette réponse avec les mêmes formalités, parce qu'alors le député est censé envoyé de la part du père de l'épouse. Cette première cérémonie est un engagement réciproque -, on attache dès-lors les cheveux de l'épouse autour de son cou, et on lui met un collier qui marque la perte de sa liberté.

Le jour dont on est convenu, la famille de l'époux envoie aux païens de l'épouse des étoffes de soie , et d'autres présens pour les engager à hâter la conclusion. On ne peut envoyer plus de dix ni moins de deux pièces 02 soie. Elles sont de différentes couleurs ; mais on a soin

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de ne rien y mêler de blanc, parce que cette couleur est celle du deuil. On y joint un présent d'aiguilles, de bracelets, de poinçons d'or ou d'argent. Le même jour, les parens de l'époux annoncent par un écrit qu'ils ont consulté le sort, et qu'ils en ont reçu un augure favorable ; en même temps ils fixent le jour des noces qu'ils choisissent dans un calendrier qui marque les jours heureux ou malheureux , comme nos almanachs marquent la pluie et le beau temps. Ensuite ils envoient au père de l'épouse et dans le même cérémonial une nouvelle lettre écrite en ces termes : « Culchi (par exemple) à son allié : J'ai reçu avec beaucoup de respect votre résolution touchant le mariage de votre fille avec mon fils. J'ai consulté le sort , et j'en ai reçu un augure qui me répond du succès de celte union. Je vous envoie les présens ordinaires comme des gages du désir que j'ai de conclure promptement ce mariage. J'ai aussi choisi un jour heureux pour la célébration des noces. J'attends vos ordres et je vous salue. » Avant d'envoyer cette lettre , on la porte dans le temple domestique des ancêtres , où le chef de famille leur a adressé ces paroles : « Ly-U (par exemple) , votre petit-fils, et fils de Tong, étant convenu de son mariage avec Ta-Kia , fille de Liu-Pan , vous annonce qu'il a consulté le sort , etc. C'est pourquoi il vous oifre les présens qu il lui a destinés , et vous fait savoir qu'un tel jour a été proposé et élu pour la célébration du mariage. » Le député qui porte ces seconds présens se rend à la maison de l'épouse, où il est reçu avec les cérémonies accoutumées, et le chef de cette maison porte aussi la lettre et les présens dans le temple des aïeux, et leur fait part de ce qui a été résolu. Le député revient avec la réponse dont voici les termes : « Culçhj à Kiun, son allié : J'ai reçu votre dernière résolution. ^ ous voulez que les noces se fassent; je suis seulement fâché que ma fille ait si peu de mérite . et quelle liait pas

eu toute l'éducation qu'elle pouvoit avoir. Je crains qu'elle ne soit bonne à rien. Cependant, puisque l'augure est favorable , je n'ose vous désobéir. J'accepte votre présent. Je vous salue, et je consens au jour marqué pour les noces. J'aurai soin de préparer tout ce qu'il faudra. » Le député porte la réponse aux parens de l'époux ; on observe les mêmes cérémonies, tant envers lui qu'envers les aïeux, auxquels on communique la réponse du père de l'épouse.

Pendant les trois nuits qui précèdent les noces , on illumine tout 1 intérieur delà maison de l'épouse, non pas en signe de réjouissance, mais pour faire entendre qu'il n'est pas permis aux parens de dormir dans le temps qu'ils sont sur le point de perdre leur fille. On s'abstient aussi de musique dans la maison de l'époux, et la tristesse y règne au lieu de la gaité , le mariage du fils étant comme une image de la mort du père , auquel il semble succéder. Ses amis ne le congratulent point ; et si on lui envoie un présent , c'est , lui écrit-on , pour régaler le nouvel hôte qu'il a fait venir dans sa maison -, on ne fait mention ni de la femme ni des noces.

Le jour du mariage, l'époux s'habille magnifiquement, et tandis que ses parens sont assemblés dans le temple domestique des aïeux , qu'ils instruisent de ce qu'ils vont faire , il se met à genoux sur les degrés de ce temple , et, se prosternant la face contre terre , il ne se lève que quand le sacrifice est achevé. Après quoi , on prépare deux tables, l'une vers l'orient pour le père de l'épouse , l'autre vers l'occident pour 1 époux lui-même. J'ignore la raison mystérieuse de cette disposition. Le maître des cérémonies invite le père à prendre sa place, et aussitôt qu'il est assis, l'époux s'approche du siège qui lui est préparé. On lui présente alors une coupe pleiue de vin, et, l'ayant reçue à genoux , il en répand un peu sur la terre en forme de libation , et fait, avant de boire, quatre génuilexions

devant sou père , s'avance ensuite vers lui et reçoit ses ordres à genoux : « Allez, mon fils, lui dit le père, allez chercher votre épouse ; amenez dans cette maison une fidèle compagne qui puisse vaquer avec vous aux soins des affaires domestiques. Comportez-vous en toutes choses avec prudence et avec sagesse. » Le fils , se prosternant quatre fois, répond qu'il obéira. Incontinent après il sort , il entre dans une chaise qu'on tient prête à la porte de la maison -, plusieurs domestiques marchent devant lui avec des lanternes , usage qu'on a conservé , parce que autrefois tous les mariages se faisoient de nuit ; et lorsqu'il est arrivé à la maison de l'épouse , il s'arrête à la porte de la seconde cour et attend que son beau-père vienne le prendre pour l'introduire.

On observe à peu près les mêmes formalités dans la maison de l'épouse. Le père et la mère sont assis , l'un à la partie orientale , l'autre à la partie occidentale de la cour du portique intérieur, et les parens forment un cercle autour d'eux. L'épouse, que sa mère a parée elle-même de ses plus riches vêtemens , se tient debout sur les degrés du portique, accompagnée de sa nourrice, qui, dans cette circonstance, est comme sa paranymphe, et d'une maîtresse des cérémonies. Elle s'approche ensuite de son père et de sa mère, et les salue l'un et l'autre quatre fois. Elle salue également tous ses paréos , et leur dit le dernier adieu. Alors la maîtresse des cérémonies lui présente une coupe de vin qu'elle reçoit à genoux ; elle fait la libation et boit le reste du vin ; après quoi elle se met à genoux devant la table de son père, qui l'exhorte à se conduire avec beaucoup de sagesse, et à obéir ponctuellement aux ordres de son beaupère et de sa belle-mère. Ensuite sa paranymphe la conduit hors la porte de la cour, et sa mère lui met uue guirlande sur la tète, d'où pend un grand voile qui lui couvre tout le visage. « Ayez bon courage, ma fille, lui dit-elle.

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soyez toujours soumise aux volontés de votre époux, et observez avec exactitude les usages que les femmes doivent pratiquer dans l'intérieur de leur maison, etc. » Les concubines de son père, les femmes de ses frères , de ses oncles et de ses sœurs , l'accompagnent jusqu'à la porte de la première cour, en lui recommandant de se souvenir des bons conseils qu'elle a reçus. C'est toujours la femme légitime de sou père qui fait le personnage de mère. Pour sa mère naturelle, elle n'a d'autre rang que celui de maîtresse des cérémonies , ou tout au plus de paranymphe.

Cependant le père de l'épouse va recevoir l'époux , selon l'usage ordinaire, avec cette différence que le gendre donne la main au beau-père. Lorsqu'ils sont arrivés au milieu de la seconde cour, l'époux se met à genoux et offre à son beau-père un canard sauvage , que l'on porte à l'épouse comme un nouveau gage d'attachement. Enfin les deux époux se rencontrent pour la première fois 5 ils se saluent l'un et l'autre , et adorent à genoux le ciel , ia terre et les esprits qui y président. La paranymphe conduit ensuite l'épouse au palanquin qui lui est préparé, et qui est couvert détoffe couleur de rose. L'époux lui donne la main , et entre lui-même dans un autre palanquin, ou bien monte à cheval. Il marche entouré d'une foule de domestiques qui , outre des lanternes, portent tout ce qui sert à un ménage , comme lits, tables, chaises, etc.

Quand l'époux est arrivé à la porte de sa maison , il invite son épouse à y entrer , marche devant elle , et entre dans la cour intérieure où le repas nuptial est préparé : alors l'épouse lève son voile et salue son mari ; l'époux la salue à son tour , et l'un et l'autre lave ses mains , l'époux à la partie septentrionale, et l'épouse à la partie méridionale du portique. Avant de se mettre à table, l'épouse fait quatre génuflexions devant son mari , qui en fait à son tour deux devant elle ; ensuite ils se mettent à table tète à tète 5

mais, avant de boire et de manger, ils répandent un peu de vin en forme de libation, et mettent à part des viandes pour les offrir aux esprits : coutume qui se pratique dans tous les repas de cérémonie. Après avoir un peu mangé et gardé un profond silence, l'époux se lève, invite son épouse à boire , et se remet incontinent à table. L'épouse pratique aussitôt la même cérémonie à l'égard de son mari, et en même temps on apporte deux tasses pleines de vin -, ils en boivent une partie, et mêlent ce qui reste dans une seule tasse pour se le partager ensuite et achever de boire.

Cependant le père de l'époux donne un grand repas à ses païens dans un appartement voisin ; la mère de l'épouse en donne un autre dans le même temps à ses parentes et aux femmes des amis de son mari , de sorte que la journée se passe en festins. Le lendemain la nouvelle mariée, vêtue de ses habits nuptiaux et accompagnée de son époux et de la paranymphe qui porte deux pièces d'étoffe de soie, se rend dans la seconde cour de la maison , où le beau-père et la belle-mère, assis chacun à une table particulière, attendent sa visite. Les deux époux les saluent en faisant quatre génuflexions devant eux, après quoi le mari se retire dans une chambre voisine. L'épouse met sur les deux tables les étoffes de soie, et s'incline profondément ; elle prie son beau-père et sa belle-mère d'agréer son présent 5 elle se met ensuite à table avec sa belle-mère 5 les uns et les autres font les libations ordinaires , mais on ne sert aucun mets sur la table : ce n'est qu'une pure cérémonie par laquelle la bellemère reçoit sa bru comme sa commensale. L'épouse va ensuite saluer tous les parens de son mari , et fait quatre génuflexions devant eux ; mais elle ne leur rend visite qu'après qu'elle a été introduite dans le temple domestique des aïeux, où l'on Dût d'abord un sacrifice pour les instruire de la visite que la nouvelle mariée va leur rendre. Pendant ce temps-Là les deux époux se prosternent sur les

degrés du temple , et ne se relèvent que quand on a tiré le voile sur les tablettes où sont écrits leurs noms ; ensuite on introduit les mariés dans le temple, où, après plusieurs génuflexions, ils adressent à voix basse des prières aux esprits pour les engager à leur être propices. Cette cérémonie est comme le complément et la perfection des autres. Tel est, madame, le mariage des Chinois. Les gens d'une condition médiocre ne pratiquent pas toutes ces formalités à la lettre ; néanmoins ils en observent une partie , surtout celles qui sont essentielles. J'ai l'honneur d'être, etc.

LETTRE (extrait) DU PÈRE DE VENTAVON

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