AU PÈRE DE BRASSAUD
A Hai-tien, le i5 septembre 176g.
Mon révérend père , dans l'année qui a précédé mon arrivée à Canton , il y étoit venu un frère jésuite , nommé Bazin, apothicaire et chirurgien. C'est lui qui avoit été autrefois médecin de Thamas-Kouli-kan, et qui a demeuré en Perse 28 ou 3o ans. Il vouloit se rendre à Pékin; mais le gouvernement de Canton s'y opposa. Dans ce même temps, le cinquième fils de l'empereur étant tombé malade , on demanda à nos pères de Pékin s'ils ne connoissoient point d'Européen qui fût versé dans la médecine* Ils répondirent qu'il en étoit arrivé un à Canton. A l'instant l'empereur dépêcha un courrier extraordinaire pour le chercher -, mais le F. Bazin étoit déjà parti , n'ayant pu rester à Canton après le départ des vaisseaux européeus. Macao n'étant plus un asile sûr pour nous , il s'étoit rendu à l'île Maurice , ou l'Ile-de-France. Cependant le courrier de l'empereur avoit mis tout en rumeur à Canton.
On envoya des exprès de tous côtés pour avoir des nouvelles du F. Bazin. Des mandarins allèrent à Macao le chercher, et vouloient le faire trouver aux Portugais. On écrivit aux Indes et même en Europe pour le faire revenir le plus tôt qu'il seroit possible. Enfin toute Tannée rien ne fut plus désiré, plus attendu que ce frère, qui ne savoit rien de tout ce qui s'étoit fait à son occasion , lorsque nous le primes sur notre vaisseau à l'île Maurice et le ramenâmes à Canton. Cette fois, loin d'être repoussé, aussitôt son arrivée, le F. Bazin fut mandé par le vice-roi, à qui je fus aussi présenté. Il nous reçut en grande cérémonie. Il nous demanda notre âge , si nous étions bien aises d'aller à Pékin , et si nous voulions y aller en habits chinois ou européens 5 nous lui dimes qu'il étoit sur cela maitre de décider. Il dit ensuite au F. Bazin qu'il pouvoit partir quand il voudroit ; que pour moi il délibéreroit s'il pouvoit prendre sur lui de m'envoyer à Pékin , sans avoir auparavant averti l'empereur; mais quelques jours après il nous fit avertir que nous étions les maîtres de partir tous les deux.
Arrivé à Pékin , j'ai été appelé à la cour en qualité d'horloger, ou plutôt de machiniste ; car ce ne sont point des horloges que l'empereur nous demande , mais des machines curieuses. Feu le F. Thibaut lui a fait un lion et un tigre qui marchent seuls , et font 3o à 4° Pas- Je suis chargé de faire deux hommes qui portent un vase de lleurs en marchant. Depuis huit mois j'y travaille, et il me faudra bien encore uu an pour achever l'ouvrage. C'est ce qui m'a donné plusieurs fois l'occasion de voir l'empereur de près. C'est un prince grand et bien fait. Il a la physionomie très-gracieuse, mais faite en même temps pour inspirer le respect. S'il use , à l'égard de ses sujets , d'une grande sévérité, je crois que c'est moins par caractère que parce qu'il ne pourroit autrement contenir,
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dans les bornes de la dépendance et du devoir , deux empires aussi vastes que la Chine eî la Tartarie. Aussi les plus grands tremblent devant lui. Toutes les fois cin il m'a fait l'honneur de me parler , c'a été avec un air de bonté capable de m'inspirer la confiance de lui parler pour le bien de la religion ; et je le ferai sûrement, si la Providence me fournit encore l'occasion d'avoir avec lui un entretien particulier. La première fois que je lai vu, il étoit à côté de moi, il m'interrogeoit sur mon ouvrage, et je lui répondois sans le connoitre encore ; car il n'a d'autre marque distinctive qu'un petit bouton de soie rouge sur le bonnet, ne différant en rien des particuliers quand il n'est pas en cérémonie. Je le prenois pour quelque grand, qui, avant l'arrivée de l'empereur, que je savois devoir venir, étoit envoyé pour s'informer en quel état étoient les choses. 3e ne revins de mon erreur que lorsque je vis le mandarin se mettre à genoux pour répondre à une question que fit l'empereur. C'est un grand prince; il voit tout et fait tout par lui-même. Dès la pointe du jour, en hiver comme en été, il monte sur son trône, et commence les affaires. Je ne comprends pas comment il peut entrer dans un si grand détail. Dieu veuille le conserver encore long-temps ! Plus il avance en âge, plus il devient favorable aux Européens. Si le père des miséricordes daignoit lui faire connoitre l'Evangile, que la religion gagneroit bientôt à la Chine ce qu'elle perd peut-être tous les jours en Europe! Du caractère dont il est, il est capable de tout entreprendre et de réussir en tout; il n'a témoigné de crainte dans aucune occasion , et son esprit lui fournit des ressources dans les événemens les plus imprévus.
Quant à moi , je suis obligé de me rendre tous les jours au palais; de sorte que je ne puis être à la ville avec mes frères, mon emploi me mettant dans la nécessité de de-
meurer à Hai-tien, où S. M. fait sa résidence ordinaire. J'avois auparavant avec moi le F. Attiret -, mais ce saint religieux, cet habile artiste est mort, comme vous savez , depuis quelque temps. Les autres missionnaires qui entrent au palais ne sont point Français, et habitent d'autres maisons. Si je n'avois , au reste, que les ouvrages que nous donne l'empereur, j'aurois le temps de respirer-, mais les princes et les grands de l'empire s'adressent aux Européens pour avoir soin de leurs montres et des horloges qui sont ici en grand nombre, et nous ne sommes que deux en état de les raccommoder, un père de la propagande et moi. Nous nous trouvons par là, je ne dis pas occupés, mais accablés de travail. Je n'ai pas même le temps d'apprendre les caractères chinois. Il est vrai aussi que par ce moyen on se procure des connoissances qui peuvent être utiles à la mission. J'ai en particulier celle an frère de l'empereur , qui est régent de l'empire en son absence. J'ai été trois fois chez lui , et il n'a pas dédaigné de nous venir visiter, le F. Attiret et moi, dans nos petites chambres. J'ai encore celle du comte premier ministre, le seul qui ait du crédit auprès de l'empereur. Il occupe cette place depuis vingt ans, et cela seul fait son éloge. Le mois passé , j'eus avec lui , dans son palais , un entretien assez long, où, assis à ses côtés , je lui dis clairement que nous n'avions d'autre dessein en venant ici que de prêcher l'Evangile , et ensuite de rendre nos petits services à l'empereur. J'ajoutai bien d'autres choses qui sûrement l'ont convaincu que nous n'avons aucune autre vue en venant à la Chine. Il pourroit bien résulter de cette conférence quelque avantage réel pour la religion ; et c'est cette seule espérance de lui être utile qui me fait travailler avec quelque plaisir aux instrumens dont je vous ai parlé 5 tandis que si je suivois mon inclination , j'aimerois bien mieux être dans les terres occupé à l'instruction
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des néophytes et à la conversion des infidèles. La Providence a disposé des choses autrement, et j'espère qu'elle tirera sa gloire de tout.
Au reste, nous faisons au palais nos ouvrages tranquillement. Nous y avons des ouvriers qui travaillent sous notre direction : personne ne nous inquiète. J'y récite sans gêne, devant les mandarins infidèles, mon office et mes autres prières. Vous voyez par là combien nous y sommes libres pour l'exercice de uotre religion , et combien l'empereur est discret à cet égard. On avoit une espèce de vase d'acier auquel on souhaitoit de faire donner une couleur bleue. On me demanda si je le pouvois \ ne sachant pas quel étoit l'usage de ce vase, je répondis d'abord que je pouvois du moins l'essayer. Mais sur ces entrefaites je fus averti que ce vase étoit destiné à des usages superstitieux ; les mandarins, qui le savoient bien,vouloient m'en faire un mystère. Alors j'allai les trouver, et je leur dis en souriant : « Quand vous m'avez proposé de préparer ce vase, vous n'avez pas ajouté que c'étoit pour tels et tels usages , qui ne s'accordent point avec la sainteté de notre religion. Ainsi je ne puis absolument m'en charger. » Les mandarins se mirent à rire , et ne me pressèrent pas davantage , témoignant assez par là le peu de cas qu'ils faisoient de leurs dieux ; ainsi le vase est resté tel qu'il étoit. L'empereur et les grands conviennent que notre religion est bonne. S'ils s'opposent à ce qu'on la prêche publiquement, et s'ils ne souffrent pas les missionnaires dans les terres , ce n'est que par des raisons de politique , et dans la crainte que sous le prétexte de la religion nous ne cachions quelque autre dessein. Ils savent en gros les conquêtes que les Européens ont faites dans les Indes $ ils craignent à la Chine quelque chose de pareil. Si on pouvoit les rassurer sur ce point-là , bientôt on auroit toutes les permissions qu'on désire. J'ai l'honneur, etc.
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LETTRE (extrait) DU PÈRE BOURGEOIS A MADAME DE ***.
A Pékin, le i5 octobre 1769.
Madame, le jour de saint Stanislas Koska , un grand de l'empire du tribunal des ministres vint à notre maison en habit de cérémonie, sans cependant être accompagné. Il se contenta de demander un missionnaire qui est un peu de sa connoissance. Quoique autrefois il eût déjà vu notre église, il voulut encore y aller, sous prétexte qu'on l'avoit ornée depuis. Le missionnaire sentit d'abord qu'il étoit question d'un honnête interrogatoire. Il se tint sur ses gardes. On ouvrit la grande porte de l'église. Le mandarin parut frappé de sa beauté. S'étant avancé , il aperçut le saint tabernacle. Il dit au missionnaire : « Mais , pourquoi ne montrez-vous jamais ce qui est renfermé dans cet endroit? » Le missionnaire lui fit entendre, comme il put , que c'étoit un lieu sacré , où le Dieu du ciel daigne habiter. Le mandarin demanda à voir la sainte Vierge. On le mena à l'autel de l'immaculée conception ; il admira le tableau de la sainte mère , comme il l'appela lui-même, et puis il parla de choses indifférentes. Un moment après , sans faire semblant de rien , il dit au missionnaire : « Les pères des deux autres églises et les Russes sont-ils de votre religion ? » Le missionnaire répondit que les pères du Nang-tang et du Tang-tang en étoient , mais que les Russes n'en étoient pas. Le mandarin reprit : « Comment cela se fait-il ? Les Russes adorent le Dieu du ciel comme vous. — Oui, dit le missionnaire , mais ils ne l'adorent pas comme il veut être adoré. » Le mandarin pria le mis-
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sionnairc de lui apprendre comment nous cherchions le vrai bonheur. Le missionnaire lui répondit que nous ne courions pas après le bonheur de la terre, et que pour obtenir le vrai bonheur , nous priions le Dieu du ciel de nous Taccorder. On sortit de l'église ; on prit du thé-, on fit un petit présent au mandarin qui s'en alla fort content , à ce qu'il parut.
Cependant le bruit se répandit qu'on allait rechercher les chrétiens de la capitale. La peur saisit la ville et les environs. L'alarme augmenta quand on apprit que le chef commissaire du tribunal des mathématiques était allé au palais présentera l'empereur celte accusation pleine d'invectives contre notre sainte religion :
« Tsi-tching-go ( c'est le nom de l'accusateur ) offre avec respect à votre majesté ce placet, pour lui demander ses ordres touchant l'affaire suivante. J'ai examiné les différentes religions qui sont défendues dans l'empire, parce qu'elles pervertissent les peuples , et je me suis convaincu qu'a ce titre la religion chrétienne , plus qu'aucune autre , méritoit d'être entièrement et à jamais proscrite : elle ne reconnoit ui divinité, ni esprits, ni ancêtres 5 elle n'est que tromperie , superstition et mensonge. J'ai souvent ouï parler des recherches qu'on en a faites dans les provinces, et des sentences qu'on a portées contre elle ; mais je ne vois pas que la capitale ait encore rien fait pour l'éteindre dans son sein. Dans la crainte que les Européens du tribunal des mathématiques n'eussent séduit quelques membres de ce tribunal , j'ai fait faire sous main et sans éclat des recherches exactes , et il s'est trouvé 11 mandarins qui , au lieu d'être sensibles à l'honneur qu'ils ont de porter le bonnet , la robe et les autres ornemens qui décorent leur dignité, se sont oubliés au point qu'ils ne rougissent pas de professer cette religion superstitieuse. Les autres tribunaux sont sans doute infectés
comme le mien ; le reste de la capitale et les provinces se pervertissent. Il est temps d'y mettre ordre -, c'est dans cette vue que moi, votre sujet, je prie votre majesté d'ordonner que les 22 mandarins de mon tribunal soient jugés selon les lois; qu'en outre, on délibère sur les movens qui doivent couper court au mal. J'attends respectueusement les ordres de votre majesté. » La réponse de l'empereur fut Kai-pou -j-tre-ou : « Que les tribunaux compétens délibèrent et me fassent leur rapport. »
La lecture de ce placet nous pénétra de la plus vive douleur. Il fut conclu sur-le-champ qu'on s'adresseroit à l'empereur par l'intermédiaire du comte -ministre, qui est nommément chargé de nos affaires. iNotre requête fut bientôt faite et présentée ; mais le comte ne nous donna que de belles paroles. Il nous dit que nous nous inquiétions pour rien ; que cette affaire n'auroit pas de mauvaises suites-, quil se chargeoit de parler lui-même à l'empereur ; que nous devions savoir qu'il étoit notre ami , et que le meilleur avis qu'il avoit à nous donner en cette qualité , c'étoit de bien prendre garde de remuer. Le comte nous trompoit peut-être, mais que faire ? On achevoit de tout perdre , si , contre le gré d'un homme aussi puissant que lui , on se fût adressé directement à l'empereur. Il fallut donc attendre les événemens.
Cependant , la nuit du 18 au 19 novembre 1768, les 22 mandarins accusés furent cités au tribunal des crimes, qui , ne voulant pas juger cette affaire tout seul , s'adjoignit des membres du tribunal des rites et du tribunal des mandarins- On présenta au comte les dépositions. Il dit : « Pourquoi, dans une affaire qui n'est pas de conséquence , envelopper tant de personnes ? » Ce mot fit son eifet. Le tribunal divisa les accusés en sept familles ; il ne fît subir un nouvel interrogatoire qu'aux chefs de chacune de ces familles, et les autres accusés ne comparurent
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plus. Ignace Pao, chef de la famille qui, la première, se fit chrétienne à Pékin il y a près de deux siècles , et qui , dans des temps très-difficiles , avoit logé le fameux P. Ricci, fondateur de cette mission, Ignace Pao répondit comme un ange ; ses juges , étonnés de la beauté de la morale chrétienne, convinrent de bonne foi que, même sur le sixième commandement que les païens gardent si mal, c'étoit la bonne et la véritable doctrine. Survint Y arrêt du sin-pou, dont voici les termes : « Les mandarins accusés nous ont répondu d'une manière suffisante. Toute leur faute se réduit à avoir embrassé une religion défendue dans l'empire. Nous avons consulté les lois ; il y en a une qui porte : « Ceux qui auront violé une loi , seront condamnés à ioo coups de bâton. » Selon une autre loi , « si toute une famille se trouve coupable , le chef seul sera puni. » Une troisième dit : « Si quelqu'un du tribunal des mathématiques est coupable , on le privera de ses titres, et il sera réduit au rang du peuple. » Pour se conformer à ces lois, dans le cas présent, il faut casser de leurs mandarinats les sept chefs de famille qui ont professé la religion chrétienne. Quant aux quinze autres accusés , comme on a jugé responsables de leur faute leurs pères ou leurs frères aînés, ils doivent être mis hors de cour et de procès. Il faudra défendre aux uns et aux autres de professer la religion chrétienne, et les punir sévèrement, s'ils ne se corrigent pas. Outre cela, dans les cinq villes qui composent Pékin et dans tout le district , il faudra afficher des placards pour avertir que désormais on usera des voies de rigueur contre tous les chrétiens qui n'iront pas se dénoncer eux-mêmes. Ces placards seront affichés partout où il est de coutume. Telle est la sentence que nous avons portée ; nous la proposons respectueusement à votre majesté.» L'empereur répondit par ces deux mots : y>y> j'approuve celte sentence , respectez cet ordre. Le
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comte, par égard pour les missionnaires de Pékin et le président tarlare qu'on avoit su gagner, avoient fait adoucir cet arrêt tant qu'ils avoient pu. Cependant notre sainte religion se trouvoit défendue de nouveau, et il étoit enjoint aux particuliers daller se dénoncer euxmêmes , s'ils vouloient obtenir le pardon du passé. Celle clause éloit bien dangereuse; elle causa effectivement de grands maux.
Pékin a deux licutenans de police, qui, pour l'ordinaire, sont mandarins d'un ordre supérieur, et membres d'un des six grands tribunaux de l'empire. Le mandarin Ma occupoit un de ces postes, et s'y distinguoit par sa probité, son désintéressement, et son exactitude à maintenir Tordre. Tout le monde savoit qu'il étoit chrétien, et personne ne pensoit à l'inquiéter, tant il étoit aimé et estimé. Son collègue, nommé Ly , ne pouvant lui ressembler, chercha à le perdre. 11 lui signifia qu'il eût à se dénoncer lui-même comme chrétien , ou bien qu'il lui en épargneroit la peine 5 qu'il ne lui donnoit que trois jours pour délibérer. Ma, fort embarrassé, consulta; enfin, tout bien considéré, il prit son parti et présenta au tri- , bunal du gouverneur, dont il étoit membre, un écrit conçu en ces termes : « Pour obéir à l'arrêt du tribunal des crimes , je déclare que ma famille et moi , nous sommes chrétiens depuis trois générations. ISos ancêtres embrassèrent la religion dans le Leao-long , leur pays. Nous connoissons, comme eux, que c'est la vraie religion qu'il faut suivre*, nous y sommes tous fermes et constans. »
Les mandarins du tribunal aimoient Ma. Ayant lu sa déclaration, ils lui dirent : « A quoi pensez-vous? vous courez vous-même à votre perte 5 attendez qu'on vous recherche, il sera alors temps de vous déclarer. — C'est malgré moi , dit Ma, que je fais cette démarche , on m'y a forcé.» Là-dessus on le conduisit au comle ministre, comme au
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chef du tribunal. Le comte connoissoit Ma, il le reçut avec beaucoup d'amitié*, mais, le voyant ferme, il donna commission de l'examiner. Pour le sauver, on ne vouloit tirer de lui qu'une parole un tant soit peu équivoque : on eut beau le tourner et le retourner, Ma, toujours constant et attentif à ses réponses, ne dit rien que de bien. Sa fermeté irrita insensiblement ses juges. Le fils du comte, qui est gouverneur de Pékin, et qui est encore jeune, s'échauffa plus que les autres :, il demanda brusquement à Ma : « Si l'empereur vous ordonne de changer, que ferez-vous ?» Ma répondit : «J'obéirai à Dieu.» Le jeune gouverneur, frappé de cette réponse, pâlit et ne dit plus mot. Il alla sur-lechamp faire son rapport au comte son père , qui présenta un placct à l'empereur, priant S. M. délivrer Ma au tribunal des crimes. L'empereur aima mieux qu'il fût conduit au tribunal des ministres et des grands de l'empire , pour y être de rechef examiné et interrogé , comptant que la majesté de ce tribunal en imposeroit à l'accusé, et que difficilement il pourroit résister aux instances de tout ce que l'empire a de plus grand. Mais Ma se soutint avec un courage qui étonna ses juges , et qui leur ôta l'espérance de le vaincre. Dès le lendemain ils présentèrent ce placet à l'empereur : « Pour obéir aux ordres de votre majesté, nous avons fait venir Ma en notre présence, et nous lui avons dit: « Si vous consentez à sortir de votre religion, l'empereur vous accorde le grand bienfait de vous exempter de toute poursuite et de vous maintenir dans vos emplois. » Ma a répondu : « Je n'a vois que dix-neuf ans , lorsque étant encore dans mon pays au-delà de la grande muraille, un nommé jNa-lang-go persuada à mon aïeul d'embrasser la religion chrétienne. Mon père suivit son exemple, et moi celui de mon père. En recevant le saint baptême , je fis vœu de mourir plutôt que de renoncer au Dieu du ciel , à l'empereur et à mes père et mère. Depuis dix -huit ans que je
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suis dans Pékin, occupé dans différons mandarinats, j'ai été de temps en temps aux églises du Dieu du ciel. J'ai lu, dans ces églises , trois inscriptions exposées à la vue du public , et toutes trois écrites du propre pinceau de l'empereur Cang-hi. L'inscription du milieu contient ces quatre lettres : « Au véritable principe de tous les êtres. » Les inscriptions latérales sont : « Après avoir tiré du néant tout ce qui tombe sous nos sens, il le conserve, et il y,préside souverainement 5 il est la source de toute justice et de toutes les autres vertus -, il a la souveraine puissance de nous éclairer et de nous secourir , etc. Tel est le Dieu des chrétiens 5 tels sont nos engagemens; je ne puis y renoncer. » Nous, vos sujets, nous nous y sommes pris de toutes les manières pour convertir et gagner ce mandarin , mais il persiste aveuglément dans son opiniâtreté $ absolument il ne veut pas ouvrir les yeux : c'est quelque chose d'incompréhensible. Votre majesté s'en convaincra par le détail de nos interrogations et de ses réponses, dont nous lui offrons respectueusement le manuscrit avec ce placet. » L'empereur répondit : «Que Ma soit cassé et traduit auHing-pou.» En conséquence de cet ordre , on arracha à Maies marques de sa dignité, on le chargea de chaînes, et on le conduisit au tribunal des crimes sur une charrette découverte. Ainsi Ma , lieutenant de police de la capitale , membre d'un des six grands tribunaux de l'empire , ayant grade de colonel dans une des huit bannières, fut donné en spectacle de terreur uniquement pour la religion. Menaces, sollicitations, insultes, promesses, tout fut employé successivement pour l'ébranler-, mais ce fut en vain -, Ma ne se démentit pas un moment. Cependant sa constance commençoit à intriguer les ministres. Il y alloit au moins de leur fortune , s'ils ne venoicnt pas à bout de faire respecter l'ordre de l'empereur, qui jamais ne doit être sans effet. Ils se rendoient de temps en temps au Li-pou.
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Un jour le ministre chinois menaça de le faire mettre à une question cruelle. «Nous verrons, dit-il, si les tournions ne seront pas plus efficaces que nos paroles. — Vous n'y entendez rien , reprit le comte -, il est inutile de le presser de renoncer à sa religion, il n'y renoncera pas. Laissez-moi faire. » Puis s'adressant à Ma , il lui dit : «Vous avez offensé l'empereur, ne vous en repentez-vous pas? et n'êtes-vous pas dans la résolution de vous corriger de vos fautes passées? — Qui , répondit Ma , mais je ne puis sortir de la religion chrétienne, ni renoncer à Dieu. Ce mot tira d'affaire le comte ; mais il ternit , du moins devant les hommes , la gloire que Ma s'étoit si justement acquise jusqu'alors. Le comte, s'attachant à la première partie de la réponse, dit d'un ton badin , qui lui est très-familier: « Je sais mieux ce que pense Ma que lui-même. Il respecte les ordres de l'empereur -, il veut se corriger ; tout est dit ; que faut-il de plus ? » Ma eut beau protester qu'il étoit toujours chrétien , et qu'il le seroit jusqu'à la mort ; le comte fit la sourde oreille ; et, sans tarder davantage, il alla faire son rapport à l'empereur, qui, quelques jours après, fit publier cet ordre dans les bannières : «La résistance que Ma a faite à mes volontés, méritoit une punition exemplaire 5 il convenoit de le traiter en criminel -, mais comme la crainte lui a enfin ouvert les yeux , et l'a fait sortir de la religion chrétienne, je lui fais grâce; je veux même qu'il soit mandarin du titre de Cheon-pei. Qu'on respecte cet ordre. »
Il y a dans l'empire huit bannières : c'est toute la force de l'état. Chaque bannière peut avoir trente à quarante mille hommes exercés dans le métier de la guerre, et toujours prêts à partir au moindre signal. Quoique les Tartares fassent le fond de ces troupes , on y compte cependant beaucoup de Chinois dont les familles s'attachèrent à la dynastie présente, lorsqu'elle conquit la Chine. L'affaire de Ma excita , dans quelques-unes de ces bannières, une vive
persécution. Les premiers coups tombèrent sur la famille des Tche-ou. Son chef, nommé Laurent, est un homme de soixante-deux ans, qui s'étoit signalé dans une pareille occasion , trente ans auparavant ; il espéroit en faire de même cette fois , mais il ne savoit pas à quelle épreuve on devoit mettre sa constance. Il avoit un tils nommé Jean, jeune homme extrêmement aimable , et peut-être trop aimé du vieux Laurent.
Ils furent mandés tous deux. Les mandarins, en voyant Laurent, dirent : « Nous connoissons cet homme-là , il ne demanderoit pas mieux que de mourir. » Puis ils vinrent au fils, et ils lui dirent : «Il y a ordre de l'empereur que vous renonciez à votre religion. Y renoncez-vous, ou bien n'v renoncez-vous pas ? — Je n'y renonce pas, v répondit Jean, A l'instant on se jeta sur lui , et on l'étendit par terre ; un homme se mit sur ses épaules, un autre sur ses jambes, et un troisième, armé d'un fouet tartare, lui en donna 27 coups. Les trois premiers lui firent une douleur si vive, qu'il craignit de ne pouvoir pas soutenir long-temps un combat si rude 5 mais, ayant prié Dieu dans le fond de son cœur, il sentit croître ses forces et son courage. Le lendemain il vint nous voir : il avoit un air content. ]Nous nous jetâmes à son cou pour l'embrasser; il s'attendrit et pleura, a Ah ! que je crains , nous dit-il , de n'avoir pas la force de soutenir les tourmens ! » Nous le rassurâmes de notre mieux et nous lui promîmes tous les secours de nos prières. Il communia à notre église 5 et, après avoir demandé instamment notre bénédiction, il se rendit pour la seconde fois au lieu du combat. Le vieux Laurent reçut d'abord 54 coups en deux temps. On n'en donna que 3 à Jean, puis on s'arrêta. Jean , qui auparavant craignoit de n'avoir pas le courage de souffrir , craignit, dans ce moment, de ne souffrir pas assez. Il reçut encore 27 coups. Rappelé pour la troisième fois , ce fut un jour de grandes
souffrances et son triomphe. Voici comment il nous a raconté la chose dans une lettre : « Dès que je fus arrivé, le mandarin me demanda si je renonçois ou non. Je répondis à l'ordinaire : Je ne renonce point. Aussitôt on m ôta mes habits, et on me donna i- coups de fouet ; après quoi on me demanda une seconde fois : Renoncez -vous ou non ? Je répondis : JNon ; on me donna encore 27 coups. On me fit quatre fois la même demande-, je fis quatre fois la mémo réponse, qui fut toujours suivie de 27 coups. À toutes les reprises, on changeoit de bourreaux. Voyant que les coups de fouets n'ébranloient pas la constance que le Seigneur m'inspiroît, mon mandarin me mit à genoux une demiheure sur des fragmens de porcelaine cassée, et il me dit : Si lu remues, ou si tu laisses échapper quelque plainte, tu seras censé avoir apostasie. Je le laissois dire, et je m'unissois à Dieu*, les mains jointes, j'invoquois tout bas les saints noms de Jésus et de Marie. On me frappa encore à quatre reprises différentes ; alors mes forces s épuisèrent •, une sueur froide me prit, et je tombai en foiblesse. Ceux qui étoient autour de moi profitèrent de ce moment ; ils saisirent ma main, et formèrent mon nom sur un billet apostatique. Je m'aperçus bien de la violence qu'on me faisoit ; mais alors j'étois même hors d'élat de pouvoir m'en plaindre. Dès que j'eus assez de force pour pouvoir parler, je protestai que je n'avois aucune part à cette signature , que je la déteslois, que j'étois chrétien, et que je le serois jusqu'à la mort. On me remit une seconde fois sur les fragmens de porcelaine cassée \ mais je n'y restai pas long-temps. Mon officier s'aperçut que je m'affoiblissois sérieusement. Il donna ordre de me trainer hors de la cour. Je crus devoir renouveler en ce moment ma profession de foi. Je dis hautement que j'étois chrétien, et que je le serois toujours. » Jean étoit dans un état si pitovable, que les païens eux-mêmes versoient des larmes, et le tils de
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sou mandarin alla lui-même lui chercher un remède qui lui fit du bien. On ne pouvoit plus revenir à la charge sans le tuer. Cependant il ne vouloit pas que ses parens et ses amis le plaignissent ; il étoit tranquille, gai, content, et, grâce à Dieu , en moins d'un mois , il guérit assez bien pour venir à notre église faire ses dévotions. Dans sa lettre il ne parle pas de son père. Nous sûmes qu'il avoit été battu plusieurs fois sans avoir donné la moindre marque de foiblesse. Mais il ne tint pas aux traitemens cruels que l'on faisoit à son fils. Chaque coup qui le frappoit perçoit son cœur. Vaincu enfin par une fausse tendresse, il succomba malheureusement , ne prenant pas garde que sa chute alloit être le plus cruel supplice de son fils.
On n'entendit plus parler que de chrétiens battus et maltraités de toutes les façons pour la religion. Un jeune soldat, nommé Ouang Michel , eut à souffrir les mêmes combats que Jean. Tel ion Joseph fut attaché à une colonne la tête en bas , et la moitié du corps sur la glace. Ly Mathias fut battu sans interruption jusqu'à ce qu'il perdit connoissance , etc. Il arriva une autre chose qui nous fit frémir. Deux jeunes gens, extrêmement aimables et bons chrétiens, furent cités devant leur mandarin. Ils répondirent modestement qu'ils respectoient l'ordre de l'empereur } qu'ils mouiToient contens s'il l'ordonnoit; mais que pour renoncer à la foi , ils ne le pouvoient. Le mandarin , qui les aimoit, et qui d'ailleurs n'étoit pas d'un caractère violent, les renvoya sans les maltraiter. Ils s'en retournoient le cœur plein de cette douce joie qu'on goûte ordinairement quand on a conservé sa foi au milieu des plus grands dangers: ils rentrent à la maison, ils la trouvent pleine de monde. Leur mère vient à eux le couteau à la main , et leur dit : « Je vois bien , mes enfans , ce que vous avez dans la tête , vous voulez être martyrs et aller tout de suite au ciel ; et moi , je veux aller en enfer. » Elle
approche le couteau de sa gorge et menace de se la couper à l'instant, s'ils ne signent tous deux un écrit que les idolâtres venoient de dresser. Les enfans dans le trouble signèrent : Désolés ensuite , ils pleurèrent leur faute et furent inconsolables , jusqu'à ce que , par une pénitence publique , ils méritèrent de rentrer dans le sein de l'Eglise. Pourtant la persécution s'apaisa insensiblement, et actuellement nous sommes aussi tranquilles qu'on peut l'être dans le centre de l'idolâtrie. Dieu sait combien de temps durera cette espèce de tranquillité. J'ai l'honneur d'être, etc.
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LETTRE (extrait) DU REVEREND PERE ""**