‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 2)Chapitre 5 sur 26 · A M. D'ALBERT · texte numérisé non relu

A M. D'ALBERT

PREMIER PBES1DEST DC PARLEMENT DE DOTAI.

De Canton , le 16 avril 1770.

Monsieur , vous me demandez ce que j'ai remarqué de plus intéressant et de plus curieux sur la langue du pays que j'habite et sur la manière dont s'y font les études. Ces deux objets demanderoient plusieurs volumes, lorsque je ne puis vous envoyer qu'un précis.

Les Chinois ont plus de soixante mille caractères , et cependant ils ne peuvent rendre tout ce qu'on exprime dans les langues de lEurope \ souvent même ils se trouvent dans la nécessité de se servir de 1 écriture pour se faire entendre. Chaque mot a son caractère particulier, ou son signe hiéroglyphique. Le son des caractères ne varie que très-rarement, quoique la figure en soit fort différente , et qu ils ne signifient pas la même chose. Cette langue est si pleine d équivoques, qu'il est extrêmement difficile d'écrire ce qu'on entend prononcer, et de corn-

prendre le sens d'un livre dont on fait la lecture , si l'on n'a le livre sous les jeux. Il arrive de là que souvent on n'entendra pas le discours d'un homme , parlàt-il avec la plus grande exactitude ; de sorte que la plupart du temps il est obligé, non-seulement de répéter ce qu'il a dit, mais encore de l'écrire. Chaque province a son langage particulier. Jugez de la difficulté de s'entendre 5 mais cet embarras cesse lorsqu'on écrit , car les caractères sont les mêmes dans tout l'empire. Les uns sont simples , les autres composés de deux ou de plusieurs lettres simples. Ordinairement les caractères composés sont hiéroglyphiques , ou ont quelque chose de l'hiéroglyphe ; car il arrive très -fréquemment que les Chinois ajoutent à la plus grande lettre qui est comme le corps du caractère , et qui n'a souvent aucun rapport à la chose qu'ils veulent désigner , une autre petite lettre qui détermine le sens et la signification du caractère. Par exemple, à la lettre majuscule d'un caractère qui signifiera les passions de lame , ils ajouteront une autre lettre qui désignera le sujet de ces passions 5 ces sortes de caractères ne sont pas tout-àfait hiéroglyphiques, ils ont seulement quelque chose de l'hiéroglyphe. Lorsque au contraire les deux lettres , ou mots dont le caractère est composé , ont une relation directe à la chose signifiée , ils sont alors parfaitement hiéroglyphiques. Ainsi , pour exprimer par exemple la docilité d'un homme , le caractère est composé de deux lettres , dont l'une signifie un homme , et l'autre un chien, qui est le symbole de l'obéissance et de la docilité. Or, ces deux lettres étant significatives et relatives au même sujet, elles forment un hiéroglvphe parfait. Mais parmi ces caractères, il y en a beaucoup dont les lettres n'ont qu'un rapport très-éloigné au sujet, ce qui les rend extrêmement obscurs } ainsi ces deux mots , homme et chien, peuvent avoir plusieurs autres significations, prises

ÉCRITES DE LA CHIÏÏE. Il)}

tant de la nature même du chien que de celle de l'homme -, cet hiéroglyphe peut encore désigner un homme fidèle , un homme hargneux , un glouton , tout cela convient au chien; il en est de même d'une infinité d'autres caractères. Quoique le nombre des caractères s'étende presque à l'infini , les Chinois n'ont cependant que trois cent soixante-cinq lettres; mais chaque lettre a cinq inflexions différentes, marquées dans leur dictionnaire, à peu près comme nous marquons dans les nôtres les syllabes longues et brèves -, ainsi les trois cent soixantecinq lettres montent, pour ainsi dire , jusqu'au nombre de dix-huit cent vingt-cinq \ de sorte que quoique le nombre des lettres ne puisse se comparer à celui des caractères , les Chinois font tant de combinaisons , qu'il n'est presque aucune parole qui n'ait son nom et son hiéroglyphe particulier , et c'est en cela précisément que consiste toute la langue chinoise.

Je sens combien est imparfaite cette légère idée de la langue chinoise , mais je ne ponrrois traiter cette matière plus au long sans m'engager dans des discussions aussi obscures que la langue même. Je l'abandonne, et viens à la manière dont se font les études en Chine.

Le temps qu'on y emploie n'est point fixé, et il n'y a pas d'école qui soit absolument publique. Ceux qui sont riches ont un maître dans leurs maisons. Les autres pour en avoir un forment une société de dix à quinze étudians , qui , outre l'argent qu'ils lui donnent , sont encore obligés de le nourrir ou à frais communs ou tour à tour. A cause de la quantité et de la difficulté des caractères , ceux qui n'étudient que pour apprendre les lettres , sans prétendre aux degrés, peuvent excéder le nombre de vingt ; mais ceux qui aspirent aux grands emplois ne sont pas plus de huit ou dix sous un même maître. On commence par l'étude de certains livres , où se trouvent les hiéroglyphes les

IOB LETTRES ÉDIFIANTES

plus communs ; de là on passe à l'écriture , après quoi l'on s'exerce à faire de petites compositions qu'on appelle essais.

Les Chinois ont cinq livres classiques , que les étudians doivent apprendre pour être admis aux grades ; ces livres s'appellent King , c'est-à-dire , livres d'une doctrine immuable et constante. Le premier est le livre des variations. Le second contient l'histoire des empereurs Yao et Chun , successeurs de Fo-hi , et des trois premières races qui ont gouverné la Chine. Le troisième est un recueil de vers et d'odes, composés à la louange des anciens philosophes et des héros célèbres. Le quatrième est celui des rites j il traite des cérémonies qu'on doit observer dans les sacrifices qu'on fait au ciel , à la terre , aux esprits , aux ancêtres , dans les mariages , dans les funérailles , etc. Le cinquième enfin est intitulé le printemps et V automne. Outre ces cinq livres > dits sacrés , il y en a quatre autres , nommés simplement les quatre livres. Les trois premiers contiennent les sentences de Confucius 5 le quatrième renferme les conférences du philosophe Mentius. Lorsque les étudians possèdent à fond la doctrine de ces livres , ils ont deux sortes d'examens à subir ; le premier n'est qu'un exercice préparatoire -, mais le second est un examen en règle , qui donne droit aux autres examens par où il faut passer pour parvenir au grade de licencié. Quand les gouverneurs veulent en faire un , ils convoquent une assemblée d'étudians , et leur donnent pour sujet de leurs compositions des sentences tirées des livres classiques. Ces compositions étant finies , ils les examinent, et font ensuite afficher les noms de ceux qui les ont faites , selon leur degré de bonté. Outre cet examen , il y en a trois autres pour parvenir au degré de bachelier -, ils se font en trois ans. Ceux qui se sont distingués au premier sont admis au second , et si dans celui-ci ils ont satisfait

ÉCRITES DE LA CHIUE. IOf)

leurs examinateurs , on les reçoit pour le troisième, qui est décisif. Ce dernier commence dès le matin ; on lit d'abord la liste des aspirans : ensuite on leur distribue les sujets des compositions , tirés des livres classiques. Les étudianssont tous enfermés dans la grande salle du palais du gouverneur ; quand ils y sont une fois , ils ne peuvent ni eu sortir ni avoir de conversation entre eux que leurs compositions ne soient finies 5 ils sont gardés par des soldats tartares qui les examinent en entrant pourvoir s ils n'ont point avec eux des livres dont ils puissent se servir pour leurs compositions. Lorsqu'elles sont achevées , le grand mandarin les lit , et les donne ensuite à examiner à des lettrés, qu'il tient exprès à ses gages 5 après quoi il choisit les meilleures et nomme les bacheliers. Pour conserver leur grade , ces bacheliers sont obligés de subir tous les trois ans un nouvel examen jusqu'à ce qu'ils soient émeutes. Deux jours avant cet examen , les bacheliers s'assemblent comme je l'ai dit plus haut. Là on tire au sort les noms de trois d'entre eux qui doivent expliquer trois passages des quatre livres ; ensuite on lit les compositions sur les sujets qu'on a donnés , et on les fait examiner -, puis on assigne les places selon la bonté des compositions. On partage les bacheliers en six classes ; ceux de la première et de la seconde sont réputés habiles ; ceux de la troisième, qui est toujours la plus nombreuse , sont censés du commun ; c'est une espèce de déshonneur que dètre mis dans la quatrième et la cinquième ; mais il n'y a que ceux de la sixième qui perdent leur degré.

Après tous ces examens, ceux qui veulent être admis nu rang des licencies en ont encore trois à subir. Les deux premiers ne sont que préparatoires , mais le troisième est un examen rigoureux et solennel qui se fait une fois en irois ans dans chaque métropole. L empereur députe pour examinateurs deux grands mandarins , dont le premier,

qui est le président de l'examen , est ordinairement tiré du collège royal ; le second lui sert d'assesseur ou de lieutenant. Le lieu où se fait l'examen s'appelle Kcmg-y-ven, c'est-à-dire, le lieu où l'on choisit ceux qu'on doit présenter à l'empereur. C'est un grand édifice où sont quantité de petites cellules qui ne peuvent contenir qu'un homme :, chaque aspirant a la sienne ; elles forment une longue galerie , au bout de laquelle est une grande salle où le viceroi tient ses séances. Aux deux côtés de cette salle il y a dix chambres destinées à dix examinateurs. Le vice-roi de la province préside à l'examen en ce qui regarde le bon ordre. Des soldats tartares conduisent les bacheliers dans leurs cellules*, ensuite on en ferme les portes et l'on y appose le sceau du vice-roi. Tous ces préliminaires étant finis, on donne les sujets des compositions tirés des livres sacrés ; et, lorsqu'elles sont achevées, on les fait transcrire par des écrivains destinés à cet office, afin que les examinateurs ne puissent reconnoitre la main de leurs auteurs; ensuite on les remet aux examinateurs qui , les ayant lues, en rendent compte aux mandarins ; après quoi on détermine un jour pour déclarer les gradués. Dans l'intervalle on envoie leurs noms à l'empereur , comme pour lui présenter des gens capables de le servir dans le gouvernement de ses états ; et le jour auquel on affiche ces noms , le vice-roi donne un grand festin aux nouveaux gradués et leur fait présent à chacun , de la part de l'empereur , d'une tasse d'argent et d'un bonnet surmonté d'une pomme de vermeil. Le lendemain ils reçoivent la visite de tous les mandarins de la métropole , qu'ils vont remercier le même jour en grande cérémonie. Ainsi finit 1 "examen des licenciés.

Celui qu'il faut subir pour le doctorat 'est le même, à peu de chose près, et se fait à Pékin. On l'appelle examen de l'assemblée générale des licenciés de toutes les provinces

de l'empire , et 1 on v faii environ cent cinquante docteurs , que l'on divise en trois classes. La première n'en contient que trois, encore faut -il qu'ils aient été examinés par l'empereur même. Le nombre de ceux qui composent la seconde n'est point déterminé , non plus que celui de la troisième , ce qui ne les empêche pas de parvenir aux plus grands mandarinats.

\ ous conviendrez , monsieur, que l'institution de tous ces degrés n'a pu être dictée que par une sage politique. .Aussitôt que l'âge permet aux Chinois de s'appliquer à l'élude des lettres, ils aspirent au degré de bachelier; souvent ils ne l'obtiennent qu'après bien du travail et de la peine -, et , après l'avoir obtenu , ils sont occupés presque toute leur vie à le conserver par de nouveaux examens, ou à monter aux degrés supérieurs. Par ces grades ils s'avancent dans les charges et jouissent de certains privilèges qui les distinguent du peuple , et leur donnent des titres de noblesse. Les enfans des mandarins qui ne s'appliquent pas à l'étude des lettres et des lois, retombent dans 1 état populaire. Cependant, comme il se trouve des inconvéniens dans les meilleures choses , cette grande application aux lettres rend les Chinois moins propres à la guerre en éteignant en eux l'humeur martiale. J'ai dit que les Chinois n'avoient pas d'école qui fût absolument publique \ cependant dans chaque ville, grande ou petite , il y a des espèces d'académies où l'on s'exerce aux belles-lettres , et dont un ou deux mandarins licenciés sont les directeurs. Mais les études v sont si languissantes , ou plutôt si négligées , que ces collèges ne méritent pas le beau nom qu'on leur donne.

Les Chinois ont aussi des degrés militaires ; il v a des bacheliers et des docteurs d'armes. Les premiers égalent en nombre les bacheliers des lettres , mais ils sont presque tous Tartares ou fils de Tartares, et ne sont point divisés

en plusieurs classes comme les seconds. Le mandarin examinateur des bacheliers d'armes, donne ces degrés après un examen dans lequel on exige plus d'adresse que de science de la part des candidats. Les bacheliers d'armes qui aspirent au grade de licencié subissent, pour l'obtenir, un examen qui se fait tous les trois ans dans la métropole. Il y a trois assemblées, et c'est le vice- roi qui y préside. Dans la première, on fait tirer des flèches aux aspirans; dans la seconde , on éprouve leur adresse à monter à cheval et à courir dans une plaine voisine de la métropole ; enfin dans la troisième, on leur donne des sujets de composition sur quelques parties de l'art militaire. On affiche ensuite les noms de ceux qui ont le mieux réussi , de la même manière qu'on le pratique dans l'examen des licenciés des lettres. L'examen des docteurs d'armes se fait à la cour la même année que celui des docteurs des lettres, et ceux qui emportent ce dernier grade, ont droit à tous les emplois militaires qui répondent à ceux que les lettrés obtiennent en vertu de leurs degrés.

Je ne vous détaillerai point, monsieur, toutes les précautions dont on use pour obvier aux inconvéniens et aux abus que la faveur a coutume d'introduire dans ces sortes d'examens ; elles sont les mêmes que ceux des lettrés ; mais cela n'empêche pas qu'on ne trouve à la Chine au moins autant de capitaines inhabiles que d'ignorans mandarins. Quoique la peine de mort soit attachée à la vente des suffrages , il arrive cependant rarement qu'on l'inflige aux examinateurs qui prostituent les leurs. Dabord le nombre des coupables seroit trop grand , et bientôt l'empire n'auroit plus de mandarins \ d'ailleurs les dénonciations sont rares , et l'on craint de se mettre à dos les gouverneurs des provinces qui, sous divers prétextes, ne manqueroient pas de venger l'honneur du mandarinat , soit par des exactions tyranniques, soit par des persécu-

lions cruelles, soit par des emprisonnemens qu ils niolivent toujours assez bien , pourvu qu'ils aient à la cour des partisans de leur iniquité. Ici, comme partout ailleurs, ces derniers sont fort communs; et 1 injustice est toujours facile à commettre, quand on a la faveur du prince ou î amitié de ceux qui l'environnent. J'ai l'honneur, etc.

LETTRE (extrait) DU PERE GIBOT AU RÉVÉREND PÈRE D

A Pékin , le 3 novembre 1771.

Mon révérend père, vous ne sauriez croire combien dans ces dernières années on nous a noircis dans l'esprit des infidèles. JNous aillions tous été renvoyés sans la protection de Yempereur, qui, connoissaut la fausseté des accusations dont on nous charge , met sa gloire à nous défendre et à nous conserver dans ses états. Dieu, qui lient dans ses mains le cœur des rois, la tellement disposé en noire faveur , que nous avons beaucoup à nous louer des bontés dont il nous honore. C'est un prince qui voit tout par lui-même, plein de droiture et d'équité. Doux et accessible, il écoute avec plaisir l'innocent qui se justifie , mais, prompt et sévère, il humilie et punit l'oppresseur. 11 ne paroit pas que l'adulation ait beaucoup d'empire sutson esprit, cependant il a des courtisans comme tous les princes de la terre 5 mais sa modestie et son rare mérite le mettent au-dessus de leurs louanges intéressées et de leur fade encens. Les raisons qui peuvent engager ce prince à nous protéger si puissamment , les voici : outre l'affection singulière que l'auguste famille qui occupe le trône nous a toujours accordée , l'empereur tient à nous , 1" par l'ha- 5. 8

Il4 LETTRES ÉDIFIANTES

bitudede l'enfance : son grand-père Cang-hi , qui l'aimoit éperdumenl , vouJoit toujours l'avoir avec lui lorsqu'il daignoit admettre les Européens à sa cour, ou en recevoir des présens. in Son gouverneur étoit plein de respect pour notre sainte religion ; et il a si heureusement réussi à lui en inspirer une juste idée, que le premier ouvrage que sa majesté a publié n'est, pour ainsi dire, qu'un tissu de maximes et de principes qui supposent dans ce monarque la connoissance la plus vraie et la plus étendue de la religion naturelle. 3° Comme il avoit un goût particulier pour la peinture , dès qu'il fut sur le trône il s'attacha au F. Castiglione, dont il aimoit à se dire le disciple, et passa peu de jours sans l'avoir auprès de lui plusieurs heures. 4° Les Européens ont beaucoup fait pour aider lorsqu'il étoit jeune au développement de ses belles qualités. 5° Ce prince a reconnu qu'il avoit été trompé par nos accusateurs; que ?seoi-kong, son premier ministre , nous avoit calomniés ; qu'on avoit persécuté et mis à mort plusieurs missionnaires injustement , et qu'enfin on étoit résolu a nous perdre à quelque prix que ce fût. Cependant, comme s'il eût ajouté foi aux discours injurieux qu'on tenoit contre nous-, il a fait examiner notre conduite ; et, après s'être bien assuré de notre innocence, il nous a fait dire que nous n'avions plus rien à craindre ; et en effet, il est actuellement si prévenu en notre faveur que les clameurs de nos ennemis de Pékin , de Macao et de Canton, n'ont plus aucun pouvoir à la cour. Mais voici qui vous étonnera : croiriez-vous que nous craignons l'amiti»'de l'empereur? Ce prince loue trop les Européens ; il dit hautement et à tout le monde que ce sont les seuls qui entendent l'astronomie et la peinture , et que les Chinois sont des enfans auprès d'eux. Vous sentez combien cette préférence doit offenser une nation orgueilleuse , qui regarder comme barbare tout ce qui n'est point né dans son sein,

ÉCRITES DE LA. CHINE. Il5

L'année dernière , le tribunal des mathématiques fit une faute considérable ; l'empereur n'en accusa que les Chinois , disant que les Européens enétoient incapables. J'aurois beaucoup d'autres choses semblables à vous marquer, si le temps me le permettoit : je me contenterai d'ajouter que l'empereur est plus attentif à nous obliger que nos ennemis ne sont ardens à nous nuire. Mais qui sait si tous ces témoignages d'attachement ne nous préparent point des afflictions pour la suite ? L'empereur ne vivra pas toujours; ce prince a soixante ans révolus, et commence à sentir les atteintes des infirmités de la vieillesse. Il est vrai que les ^4go (ses fils) sont des princes fort équitables et fort doux , et nous en recevons de temps en temps des marques d'estime et de bonté qui semblent devoir nous rassurer contre les manœuvres de nos ennemis. L'empereur a huiteufans; le huitième, se trouvant en pénitence à Hai-lien pendant que la cour étoit à la ville , venoit souvent voir nos ouvrages et causer avec nous ; il me fit une fois l'honneur de m'appeler dans son appartement, où il voulut que je prisse du thé , et m'accabla de caresses. Les Tartares sont naturellement aifables, et aucun prince de l'Europe ne traiteroit des étrangers comme on nous traite ici. Le frère de l'empereur, qui aimoit le F. Altiret, venoit très-fréquemment à notre petite maison de Hai-tien pour le voir peindre; c'est cependant celui des princes du sang qui passe pour le moins prodigue d'égards et de démonstrations d'amitié. Un jour, ayant renvoyé ses gens , il entra seul dans ma chambre-, une image du Sauveur quej'avois à mon oratoire fut long-temps le sujet de notre entretien. Mais, hélas ! que les grands sont éloignés du royaume du ciel ! après lui avoir exposé les preuves sur lesquelles est fondée notre sainte religion , il m'avoua qu'elle lui paroissoit belle et sublime-, puis, changeant tout à coup de discours, il me

I l6 LETTRES ÉDIFIANTES

jeta sur d'autres matières , comme l'astronomie et la peinture, dont il a une connoissance très-étendue, et unit par m'assttre r de son sincère attachement. Nous voyons aussi quelquefois un cousin germain de l'empereur, qui a une estime singulière pour les François -, il est aimable, sait beaucoup, parle avec grâce, et nous comble tous d'amitié ; mais il souffre difficilement qu'on traite de la religion devant lui.

Quoique la religion catholique soit tolérée dans l'empire , les chrétiens ne laissent cependant pas d'y avoir beaucoup à souffrir -, et, malgré la protection que l'empereur daigne nous accorder, il arrive presque toujours que ceux qui se convertissent se trouvent dans le cas de perdre ou leurs emplois , ou leurs honneurs , ou leur fortune. Pendant la persécution de cette année, il a paru un édit par lequel on condamne la religion comme contraire aux lois de l'empire, et en même temps on déclare qu'elle ne renferme rien de faux ni de mauvais. L'empereur, les ministres et les grands en sont si convaincus , qu'on n'a voulu condamner personne à mort; on ne prétendoit qu'intimider les chrétiens , et ainsi un jeune néophyte alla se présenter «î un mandarin, ennemi juré de notre religion, et demanda instamment qu'on le fit mourir, lui, sa femme et son fils, qui pouvoit alors avoir un an ; ce généreux confesseur fut renvoyé comme un insensé. Nos néophytes venoient à l'église à l'ordinaire, et l'on feignoit de n'en être pas instruit ; ceux qui avoient eu le malheur d'apostasier étoient mis publiquement en pénitence , on affectoit de l'ignorer. Un mandarin s'étant dénoncé lui- même, l'empereur se contenta d'envoyer trois de ses ministres pour l'engager à renoncer à sa religion. On employa les promesses , les caresses et les menaces; mais tout fut inutile. Il protesta constamment qu'il étoit chrétien , et qu il obéiroit à l'empereur dans

ÉCRITES DE LA CHINE. 1 I ~j

tout ce qui ne seroit pas contraire à sa conscience. Voyant donc qu'on ne pouvoit rien sur lui , on le renvoya. On sait qu'il continue à venir à l'église et à vivre en bon chrétien, et on ne fait pas semblant de s'en apercevoir. La persécution finit par une assemblée générale des officiers de la police, qui fut convoquée par le gouverneur de la ville, et où il fut décidé qu'on n'avoit aucun reproche à faire aux chrétiens, et qu'on cesseroit les poursuites. Vous allez dire que ces faits , que je vous garantis vrais, et dont j'ai été le témoin, vous font trembler sur le sort d'uue nation qui voit la lumière et lui tourne le dos. J'en dis autant que vous , et j'ajoute, pour expliquer bien des traits qu'on a peine à comprendre dans l'histoire de l'Eglise, qu'au temps même où la cour traitoit cette grande affaire, elle fermoit les yeux sur les cruautés que quelques chefs de bannières exerçoient sur leurs gens , pour les forcer à renoncer à leur foi , et sur les tortures atroces qu'on faisoit endurer aux paysans des environs de Pékin ; car c'est surtout contre eux que les persécuteurs ont réuni tous leurs efforts 3 et cependant lorsqu'on faisoit sortir ces chrétiens de leurs cachots , on avoit grand soin d'exiger des billets de vie et de santé de ceux à qui on les remeltoit •, car s'il en fût mort dans les prisons, le mandarin qui en étoit chargé auroit été cassé et puni sur-lechamp. J'ai l'honneur d'être, etc.

LETTRE (extrait) DU PÈRE BEJNOIT A M. ***.

Pékin , le 4 novembre 1773.

Monsieur, vous savez que les nouveaux missionnaires (|ui viennent à Pékin, par ordre de l'empereur, doivent lui être présentés $ mais vous ignorez peut-être que lu-

sage exige qu'ils lui fassent quelques présens. Deux nouveaux missionnaires étant arrivés, le P. Méricourt sous le titre d'horloger , et le F. Pansi en qualité de peintre, notre père supérieur me ehargea de cette présentation.

Parmi les divers présens qu'ils dévoient offrir, il y avoit un magnifique télescope de nouvelle invention , un tableau peint par le F. Pansi, et une machine pneumatique ; il falloit faire en sorte que sa majesté pût counoitre le prix du télescope et l'usage de la machine pneumatique. Pour ce dernier objet , j'avois fait en chinois une explication de la théorie et des usages les plus curieux de cette machine. Je pris langue avec les officiers du palais, et leur confiai le placet de présentation , le catalogue des présens et mon explication de la machine pneumatique , ces sortes de choses devant parvenir à l'empereur avant la présentation.

Notre père supérieur avec quelques autres de notre église et moi , nous accompagnâmes les deux nouveaux venus. On nous avertit que l'empereur avoit lu le billet de présentation, et l'on fit entrer les présens dans l'intérieur, afin que sa majesté pût les voir lorsqu'elle en auroit le loisir et choisir ceux qui lui agréeroient. On rapporta ceux des présens que l'empereur n'avoit pas reçus , et l'on nous signifia ses ordres ; savoir , que les deux nouveaux venus entreroient tout de suite au palais pour y exercer chacun son art.

L'essai de la machine pneumatique fut ajourné au printemps ( nous étions en janvier ) ; mais je fus appelé de suite pour disposer le télescope à l'usage de l'empereur; ce que je fis en le plaçant sous le portail de son appartement, et en le pointant vers un objet. S. M. sentit bientôt la supériorité de cet instrument sur tous ceux qu'elle avoit vus jusqu'alors. Elle commit deux eunuques pour le porter continuellement à sa suite , et me chargea de les instruire à s'en servir et à le gouverner ; et, pour témoigner

davantage sa satisfaction, outre les six pièces de soie dont elle venoit de gratifier chacun des nouveaux missionnaires , elle me fit donner pour eux et pour moi trois autres grandes pièces , dont une seule valoit cinq ou six des précédentes.

J'eus ordre quelques jours après de conduire le F. Pansi au palais , pour y faire ce que S. M. lui prescriroit. On nous mena dans une chambre à côté de l'appartement où étoit alors l'empereur. Peu après, on fit venir un page , dont S. M. vouloit faire faire le portrait. A peine le F. Pansi eut-il crayonné la première esquisse , que l'empereur, se l'étant fait apporter, fit dire, en la renvoyant, qu'il reconnoissoit déjà les traits du jeune homme. Cette première ébauche étant finie , à mesure que le F. Pansi y appliquoit les couleurs, S. M. l'envoyoit chercher, et, en la renvoyant , témoignoit toujours un nouveau contentement. Ce frère , qui n'étoit pas accoutumé à travailler d'une manière si interrompue, étoit très -inquiet; ilcraignoit que l'empereur, envoyant de temps en temps des traits qui n'étoient pas encore finis, ne regardât sa peinture comme un barbouillage. Je le rassurai, en lui disant que S. M. étoit accoutumée à voir les progrès des tableaux qu'elle fait faire, et qu'elle en agissoit ainsi à l'égard des FF. Castiglioue , Allirel et autres , dont plusieurs ouvrages ne seroient point désavoués des plus habiles peintres de l'Europe.

Le F. Pansi continuoit le portrait du page, lorsqu'à la seconde séance Yeinpereiir f qui étoit de plus en plus content de son habileté , nous envoya dire qu'il falloit surseoir pour le venir peindre lui-même. Nous entrâmes aussitôt dans l'appartement de S. M. , à qui nous fîmes d'abord notre cérémonie, quelle ne nous permit pas d'achever; mais, nous faisant aussitôt relever, elle s'informa de l'âge et du pays du F. Pansi , de l'église où il demeuroit, etc.

1 2 o I. FÎT R ES ÉDIFIA NT [•: s

Elle expliqua ensuite comment elle vouloit être peinte. En effet, le goût de la Chine veut les portraits en face, et non un peu de Liais comme on les fait en Europe. Il faut que les parties semblables des deux côtés du visage paroissent également dans le portrait, et qu'il n'y ait entre elles d'autre différence que celle que forment les ombres , selon l'endroit d'où vient le jour, de sorte que le portrait doit toujours regarder le spectateur; d'où il arrive qu'il est ici' plus difficile qu'ailleurs de réussir dans ce genre de peinture. Mais par réflexion l'empereur dit que le F. Pansi ji'avoil qu'à le peindre en particulier sur un de ses anciens portraits, et qu'ensuite il feroit en sa présence les cliangemens que le temps écoulé auroit apportés aux traits de son visage. Je parlai au F. Pansi, et, de concert avec lui, je dis a S. M. que l'empereur, en faisant l'honneur au F, Pansi , de lui faire faire son portrait , devoit permettre qu'il le peignît tel qu'il est actuellement -, que, quelque ressemblans qu'on supposât le;> autres portraits, ils représentoient les traits de S. M. tels qu'ils étoient alors ; mais que l'âge et les circonstances occasionnent toujours quelque changement dans les traits du visage : et que si , en consultant un portrait déjà fait, on faisoit aujourd'hui le portrait de S. M. , il ressembleroit à l'empereur tel qu'il étoitdans ce temps-là, mais non pas tel qu'il est actuellement; que, quelques corrections qu'on fit dans la suite en présence de S. M. , et en consultant les traits actuels de son visage. malgré ces corrections , le portrait n'auroit pas une certaine perfection qui dépend de l'ébauche primitive, où l'on a eu soin de prévoir les difïérens traits d'où dépend cette perfection. L'empereur nous dit que ces observations étoient justes. « Je suis, dit-il, actuellement tout différent de ce que j'étois lorsque tu es arrivé ici : combien y a-t-il de temps? — Sire, ilya, répondis-je, 28 ansquejesuis àPékin, et 26 que j'ai eu l'honneur de parler pour la première fois à,

V.M. — Eh bien! reprit l'empereur, tu dois te rappeler combien j'étois alors maigre et fluet : et n'est -il pas vrai que si depuis ce temps-là tu ne rn'avois point vu, tu ne pourroisme reconnoitre, vu l'embonpoint où je suis? — C'est, lui dis-je, le fréquent exercice que se donne V. M. , et le régime qu'elle observe qui contribuent à cet embonpoint. Ordinairement à mesure qu'on approcbe de l'âge avancé, on sent ses forces et sa santé diminuer ; au contraire, les forces et la santé de V. M. semblent s'accroître avec son âge. C'est un bienfait de Dieu qui veut la conserver à ses peuples. — Quoique je me sente fort et robuste , reprit l'empereur, je m'aperçois que mes traits changent d'une année à l'autre, et que je suis tout différent de ce que j'étois lorsqu'on a fait mes anciens portraits. Ainsi Pan-ting-tcbang (nom chinois du F. Pansi ) a raison. Qu'il me peigne donc ici , et se mette dans la situation qu'il croira la plus commode pour réussir. » L'empereur ayant demandé combien il faudroit de temps pour le peindre, et s'il pourroit pendant ce temps s'occuper à la lecture, à écrire, etc. , après avoir interrogé le F. Pansi, je lui répondis que pour la première ébauche on emploieroit deux ou trois heures -, qu'après quelques jours, lorsque les couleurs scroient sèches, le peintre poseroit une seconde couebe de couleurs, à laquelle il emploieroit plus ou moins de temps , selon que la première ébauebe auroit plus ou moins réussi ; au reste, que dès que S. M. le souhaiteroit, elle n'auroit qu'à faire cesser l'ouvrage, qu'on reprendroit ensuite quand il lui plairoit, sans que cela portât aucun préjudice-, et que tandis qu'on seroit occupé à la peindre, elle pourroit lire, écrire et faire ce qu'elle jugeroit à propos, pourvu que son visage fût toujours dans une telle situation que le peintre en pût découvrir les diuérens traits, et que lorsque l'ouvrage exigeroitune certaine situation, on prendroit la liberté d'en avertir S. M. «Ne manque donc pas , me dit

1 empereur, de m'avertir lorsqu'il aura besoin que je change de situation. » L'empereur étoit sur une estrade de deuxpieds d'élévation, assis à la tartare, les jambes croisées sur un coussin ; un autre coussin étoit contre la muraille pour lui servir de dossier. A ses côtés il avoit de petites tables , sur lesquelles étoient des pinceaux, des écritoires , différens papiers écrits et quelques livres. Sa robe étoit doublée d'une fourrure précieuse , dont le prix surpasse neuf ou dix fois celui des plus belles zibelines. L'étoffe qui recouvroit cette fourrure étoit un damas à fond jaune chamarré de dragons, qui sont pour les empereurs de la Chine ce que les fleurs de lis sont pour nos rois. Le bonnet étoit de fourrure noire, une perle au sommet.

L empereur, avant que le F. Pansi mit la main à l'œuvre, nous fit approcher très-près de lui, afin que ce peintre put le considérer à son aise , et fit remarquer quelques-uns de ses traits auxquels il souhaitoit que le frère apportât une attention particulière. Le F. Pansi, après avoir regardé attentivement S. M. , commença à crayonner la première esquisse. L'empereur m'adressa plusieurs questions : il me demanda ce que nous faisions en Europe avant que de venir à la Chine; si tous les Européens qui étoient à Pékin étoient religieux; pourquoi il ne venoit guère ici que des religieux; à quel âge on se faisoit religieux: si c étoit depuis que nous étions religieux que nous avions appris les sciences et les arts que nous exerçons ici — Je tâchai de le satisfaire sur tous ces articles. Je lui dis qu'en Europe, avant que de venir ici, nous étions religieux; que c'est ordinairement à seize ou dix-huit ans qu'on se fait religieux , quelquefois même dans un âge plus avancé ; que cet état est de travailler à se perfectionner et à perfectionner les autres; que pour y parveuir, nous enseignions à la jeunesse, en Europe, la grammaire, l'éloqucnce,la philosophie, les mathématiques ; mais que toutes

ces sciences n'étoient que notre second objet, le premier et le principal étant d'enseigner la religion, de corriger les vices et de réformer les mœurs. Quant à la peinture , 1 horlogerie et les autres arts de cette espèce , lorsqu'on en sait quelques-uns avant que de se faire religieux, on continue quelquefois de les exercer comme un simple amusement ; mais on ne les apprend pas, excepté lorsqu'on pense à venir à Pékin. «Comme on sait que\ . M. agrée ces différens arts, ceux qui pensent à venir ici les cultivent et même les apprennent s'ils sV sentent de la disposition. — Pan-tingtchang, dit l'empereur, a-t-il appris la peinture depuis qu'il est religieux? — Il y a peu de temps , répondis-je , que Pan-ting-tchang est religieux. Il étoit peintre séculier, et avoit déjà acquis de la réputation dans son art. Comme il ne vouloit point se marier et qu'il vivoit dans le monde presque comme un religieux , on lui a proposé de se faire religieux pour pouvoir, avec nous, travailler au service de V. M. , et il va consenti. — Est-ce, dit l'empereur, que s'il ne se fût pas fait religieux il n'auroit pu venir ici ? — Il l'auroit pu, sire 5 mais, n'étant pas de nos frères, nous n'aurions pu le proposer à Y. M. — Mais, dit l'empereur, si c'est un honnête homme que vous connoissiez, pourquoi l'eriez-vous difficulté de vous intéresser pour lui ? — Sire , lui dis- je, bien que nous le connoissions pour honnête homme et incapable de se comporter d'une manière qui put faire déshonneur aux Européens, cependant s il se comportoit mal, comme il n'est point religieux , et quil n'auroit ni ici ni en Europe aucun supérieur dont il dépendit pour les mœurs et la conduite , nous n'aurions pas le pouvoir de le faire rentrer dans le devoir. »

L'empereur m avoit dit plusieurs fois de rassurer le F. Pansi , de peur qu'il ne fût trop timide en sa présence. « Autrement , disoii-il , la crainte de ne pas réussir l'empêchera effectivement de réussir. Qu'il me peigne, ajoutoit-il,

avec la même assurance avec laquelle il peindroit un homme ordinaire ; qu'il prenne la posture qui lui sera la plus commode, et qu'il avertisse ingénument de ce qui pourroit nuire ou contribuer à la perfection de son ouvrage. En causant comme nous faisons, ajouta-t-il familièrement, je crains que le peintre n'en soit troublé; ne vaudroit-il pas mieux que je me tusse? » Je répondis à S. M. que tandis qu'elle conversoit, son visage avoit un air de bonté et de sérénité qui convient parfaitement à un portrait, et qui ne pouvoil être si bien marqué lorsqu'elle s'appliquoit. L'application , d'ailleurs, rend le visage moins ouvert, les traits bien moins marqués , et par conséquent plus difficiles à peindre. «Puisque cela est ainsi , dit l'empereur en posant sur sa table l'écrit qu'il avoit en main , causons donc. «Et effectivement pendant près de sept heures que le F. Pansi , dans différentes séances, a employées à peindre S. M., elle m'a fait continuellement des questions sur toutes sortes de matières, me disant plusieurs fois de m'asseoir, que , vu ma santé faible et mon âge avancé, elle craignoit que je ne fusse incommodé de rester si longtemps debout, et s'abaissant à parler avec moi avec toute la bonté et la familiarité qu'un père pourroit avoir avec un de ses enfans. Je rapporterai plus loin quelques-unes de ses questions, et les réponses que j'y ai faites. Le sourcil gauche de l'empereur est un peu interrompu par un espace vide. Comme le poil du sourcil cache cette difformité, on n'y avoit point eu égard-, mais l'empereur, nous ayant fait approcher, nous fit voir cette séparation, et me dit de recommander au F. Pansi de la faire paroitre. Je lui dis : « Si V. M. ne nous eût pas prévenus, nous ne nous en serions pas aperçus. — Eh bien, dit l'empereur en souriant, avertisle de peindre ce défaut de telle sorte qu'on ne s'en aperçoive point si on n'a pas été prévenu , mais que lorsqu'on aura été prévenu , on puisse s'en apercevoir. C'est mon

portrait quil peint, il ne faut pas qu'il me flatte. Si j'ai des défauts, il faut qu'il les représente, autrement ce ne seroit pas mon portrait. Il en est de même des rides de mon Tisage; il faut avertir le peintre de les faire paroitre davantage.)) Je dis qu'effectivement elles paroissoient trèspeu , et que le peintre avoit de la peine à s'en apercevoir. « Elles paraissent peu, dit l'empereur-, elles ne paroissent pas tant que les tiennes , quoique je sois plus âgé que toi.» Aussitôt il nous fit approcher , et s'élant fait apporter un petit miroir, il le lenoit d'une main, et de l'autre il indiquoit chacune de ses rides. « Qu'est-ce que cela , si ce ne sont pas des rides? il les faut toutes représenter et ne pas me faire paroitre plus jeune que je ne suis. A soixante ans passés, ne seroit-il pas extraordinaire que je fusse sans rides? Il se fit quelque temps après apporter le portrait, et il en fut si content qu il le crut fini. Lorsqu'on lui dit que ce n'étoit que la première ébauche, et qu'après quelques jours, lorsque les couleurs seroient sèches, il faudroit encore y remettre une seconde couche : « Quoi ! dit-il ; je trouve actuellement ce portrait si Lien fait; cpie sera-ce quand ou y aura encore travaillé?»

Après quelques jours, pendant lesquels le F. Pan si retoucha son ouvrage clans notre maison , nous fûmes rappelés au palais. Dès (pie nous fûmes entrés dans l'appartement de S. M., le F. Pansi continua de la peindre. Vers les deux heures, qu'on étoit prêt à servir son souper, elle nous envoya reposer, et ordonna à ses eunuques de nous servir une collation dans une chambre voisine. Pondant son souper, elle nous envoya du thé au lait de sa table. A deux heures un quart , nous fûmes rappelés. Le goût chinois, et en particulier celui de l'empereur, ne veut dans les tableaux qu'autant d'ombres qu'il en est absolument nécessaire. S. M. vouloit aussi que sa barbe et ses sourcils fussent peints de telle sorte qu'un grand nombre

de poils fussent distingués les uns des autres par un trait fin du pinceau pour chacun ; mais comme ce travail exige un temps considérable , je lui dis que dans la suite le F. Pansi feroit cela à loisir dans son particulier, et qu il nétoit pas nécessaire que ce fût en présence de S. M. «Il me vient une autre idée , dit alors l'empereur-, mon premier dessein étoit de ne faire faire mon portrait qu'en buste, mais il vaut mieux qu'il me peigne en grand. On collera du papier préparé tout autour de ce portrait, de telle sorte qu'il ait sept pieds de haut sur quatre et demi de large. On me représentera assis comme je suis, une table devant moi , un pinceau à la main : je serai en long pao d'hiver (la robe avec des dragons). » Et pour que le F. Pansi put travailler au dessin de la robe , l'empereur ne fit pas difficulté de permettre qu'un eunuque, à peu près de sa taille, vêtit sa robe de cérémonie. Pendant deux heures que le F. Pansi employa à ce dessin , l'eunuque ne changea pas plus la situation où on l'avoit mis, que si c'eût été une statue.

Je reviens aux questions que m'a faites l'empereur, lorsque je les ai interrompues. S. M. venoit de me demander la manière dont nous venons ici. « Est-ce votre roi qui vous envoie, me dit -il, ou bien est-ce de votre propre mouvement que vous venez à Ja Chine ? — Sous le règne de Cang-hi , lorsque ce prince eut gratifié les François d'une église dans l'enceinte même du palais, notre roi , informé de ce bienfait , donna ordre de choisir parmi nous des mathématiciens et difîercns artistes, qu'il cnvova ici pour le service de ce grand empereur. Depuis ce temps-là, nos supérieurs d'Europe ont tâché de nous envoyer les sujets dont nous avions besoin. — Lorsque vos supérieurs vous ont choisis pour vous envoyer ici , est-il besoin d'en avertir votre roi ? — C'est toujours par ordre de notre roi , et à ses frais, que nous nous embarquons sur les vaisseaux françois qui viennent à Canton.

— Vos vaisseaux viennent donc à Canton ? — Ils y viennent, et ce sont eux qui ont apporté les estampes et les planches des victoires , que V. M. avoit donné ordre de graver. — Apparemment c'est dans votre royaume que sont les plus habiles graveurs ? — Ilya aussi , dans quelques autres royaumes d'Europe, des graveurs très-habiles-, mais le Tsong-tou de Canton nous a fait l'honneur de préférer notre royaume, et a confié aux chefs de nos vaisseaux l'exécution de cet ouvrage. — Comme le sujet de ces estampes touche peu en Europe , on ne doit pas s intéresser beaucoup à ce qui se passe dans des pays si éloignés. — On s'intéresse en Europe à toutes les belles actions , dans quelque pays qu'elles se fassent. Avant même que les dessins des victoires y fussent parvenus , on admiroit déjà les glorieux exploits de V. M. — Parmi vos estampes d'Europe, il en est plusieurs qui représentent les victoires de vos souverains; contre qui remportent-ils ces victoires, et quels ennemis ont -ils à combattre ? — Us ont à combattre, pour l'intérêt de leurs propres états , contre d'autres états qui y donnent atteinte.

— \ os royaumes n'avant pas tous une égale puissance et une égale force, n'arrivent- il pas quelquefois qu'un royaume plus fort envahisse quelques états plus faibles ?

— La religion chrétienne recommande trop le respect mutuel que les têtes couronnées doivent avoir les unes pour les autres. »

L'empereur m'ayant fait différentes interrogations sur la guerre , je lui ai répondu que par rapport à cet objet , à la manière dont on combat, aux dilïérens stratagèmes qu'on emploie, je ne pouvois , étant prêtre et consacré à Dieu, être bien au fait de ces articles. Mais lorsque je lui ai dit le respect que nous avions pour les tètes couronnées, même lorsqu'elles sont du parti ennemi, le respect qu'ont pour elles les vainqueurs lorsqu'elles tombent entre leurs

mains, les attentions qu'on a pour les prisonniers qu'on a faits, les secours qu'on rend après une action aux blessés, même du parti ennemi : «Voilà, dit-il, ce qui s'appelle faire la guerre en nation policée. «L'empereur s'informa encore du nombre des états de l'Europe, des troupes que les différens souverains peuvent mettre sur pied , et si notre royaume avoit relation avec la Moscovie ; sur quoi je répondis que d'autres royaumes étant situés entre celui de Moscovie et le nôtre , ces deux états n'avoient rien à démêler ensemble ; néanmoins que les savansde notre royaume entretenoient des relations avec ceux de Moscovie , comme avec les savans de tous les autres royaumes de l'Europe , pour se communiquer mutuellement les nouvelles découvertes qui peuvent contribuer au progrès des sciences et des arts ; mais que ces sortes de communications sont tellement étrangères aux affaires d'état, que même en temps

de guerre elles n'étoient pas ordinairement interdites

S. M. demanda aussi comment, depuis un certain nombre d'années , les Moscovites avoient fait tant de progrès dans les sciences et les arts , et en quelle langue ils commuai quoient avec eux. J'ai répondu que les Moscovites avoient attiré cbez eux des savans et des artistes de différons royaumes, avoient érigé des écoles et des académies pour faire fleurir les sciences et les arts , et avoient fait de grands avantages à ceux qui y faisoient quelques progrès ; que par rapport a la langue dans laquelle on communiquoit avec la Moscovie , les autres royaumes ne cultivoient guère la langue moscovite, mais que les Moscovites cultivoient la langue françoise , qu'on parle même actuellement dans toutes les cours de l'Europe. Outre la langue françoise, dans laquelle on a traduit tout ce qui a été dit d'important par rapport à l'histoire, aux sciences et aux arts, il y a encore la langue latine, à laquelle on a donné ici le nom de langue mandarine d'Europe , parce qui- les anciens

ÉCRITES DE LÀ. CHINE. 1 2g

livres ont été la plupart écrits en cette langue. C'est en cette langue que sont écrites les prières publiques que font , dans les églises des chrétiens-, les ministres de la religion chrétienne ; et les savans de Moscovie aussi bien que de

tous les autres royaumes d'Europe la savent S. M. me

demanda en tartare si je savois la langue tartare ; je répondis en tartare que j'entendois un peu cette langue , mais que, faute d'exercice, je ne pouvois la parler dans une conversation suivie. L'empereur continua ses questions sur les diffërens pays de iuidvers , sur leurs mœurs et leurs coutumes , sur la manière dont nous les connoissions et en faisions les cartes, sur les possessions des Européens et leurs établissemens dans des royaumes étrangers. « Je vois sur vos cartes, me dit-il, dans des pays bien éloignés de l'Europe, JSouv elle- Espagne , Nouvelle-Hollande, Nouvelle- France; que signitient ces termes de nouveaux royaumes? — Les vaisseaux d'Europe ayant abordé dans quelque pays jusqu'alors inconnu, les Européens y sont descendus, ils s'y sont établis, et ils y ont foudé des habitations qui se sont peu à peu agrandies. Les sauvages qui habitoient ce pays se sont peu à peu civilisés, et se sont joints à leurs nouveaux hôtes. Ces nouvelles habitations s'étant insensiblement accrues, on leur a donné le nom du royaume dont étoient ceux qui les y ont fondées. Ce sont des Espagnols qui ont découvert et habité ce qu'on appelle la Nouvelle-Espagne. 11 en est ainsi de ce qu'on appelle la Nouvelle-France, la Nouvelle-Hollande. — Dans vos mappemondes , vous tracez tous les royaumes de l'univers } vous n'avez pas été dans tous ces pays ; comment pouvez-vous en tracer la carte? — Pour les peuples qui .-.ont hors de l'Europe, en leur communiquant les cartes des pays dont on a déjà la description, ils ne font point difficulté de communiquer la carte du leur ; et bientôt , convaincus de la justesse des méthodes des Européens pour 5. ' 9

UO LETTRR3 ÉDIFIANTES

dresser les cartes, ils imitent l'exemple de V. M. el de son illustre aïeul, eu employant les Européens à faire les cartel de leur pays. — 11 y a dans l'univers des points inaccessibles, qui ne sont point habités, et on vous n'avez, pu pénétrer-, il y en a dans lesquels on ne permet pas que vous entriez, tels que le Japon, qui n'est pas éloigné d'ici ; il vous manquera au moi us la carte de ces pays. — Depuis que les Européens voyagent, il est peu de pays où ils n aient pénétré. S il y en a dont ils n'aient pu avoir La carte, ils ont la carte des pays voisins 5 ils connoissent par conséquent les bornes , l'étendue, ta vraie situation de ce pays: les lieux par où entrent et sortent telles et telles rivière-,. et cela sullit pour une carte générale. Par de nouvelle-. découvertes, el par les relations que le temps permet d'établir, on parvient à une entière connoissance de ce pays , dont on fait alors la carte particulière. Par rapport au Japon, nous en traçons la carte, parce (pie les Européens y ont autrefois pénétré, et en ont eu la carte. — Pourquoi n'avez,- vous plus d'accès au Japon, et ne vous permet-on pas même d'y aborder? — Les souverains sont maîtres de leurs grâces. Lorsque les souverains du Japon nous ont admis, nous avons lâché de les servir de notre mieux. Lorsqu'ils refusent nos services, non-, nous soumettons, mais nous ne sommes pas moins prêts à nous employei pour eux lorsqu'ils nous feront l'honneur de nous admettre. — Ce n'est pas précisément que les Japonais ne veuillent point de vous, dit 1 empereur en souriant: c\ qu'ils ne veulent point de votre religion.» Sans me donner le temps de répondre, L'empereur me lit «Mite interpellation: « Tu sais les mathématiques : sais-tu aussi La plù~ losophie? — Je l'ai enseignée pendant deux ans axant que de quitter L'Europe. — Puisque tu sais la philosophie, comment répondrois-lu à une question que I on fait ici , en badinant , â nos philosophes : de l'œuf et de la poule l<

ÉCRITES DF, LA CHINE. l3l

quel a été créé le premier ? — Pour réponse, j'exposerai simplement ce que nos livres saints nous apprennent de la création du monde; comment le cinquième jour Dieu ■créa les volatiles et les poissons , à qui il ordonna de se multiplier ; et par conséquent, quoique la poule n'ait pu pondre des œufs que lorsqu'elle existoit déjà , la faculté qu'a la poule de pondre des œufs, est aussi ancienne que la poule même. — Ce que ces livres vous apprennent de la création du monde est-il bien sur? — Nos livres sont très-anciens •, on a toujours eu pour eux un respect infini , parce que toujours on les a crus inspirés de Dieu ; ils nous ont été transmis de générations en générations, sans avoir souffert la moindre altération. »

A l'occasion de la création des astres, l'empereur fit beaucoup d'interrogations sur le mouvement, la grandeur, l'éloignement et la multitude des astres; sur les éclipses de soleil et de lune; sur l'inégalité des jours et des nuits , suivant les différons temps de l'année et les différens pays. Je n'avois ni globe ni sphère qui put m'aider à expliquer ces divers phénomènes. Mais comme dans les appartenons il y a des tables garnies de toutes sortes de bijoux, je prenoÎ3 ceux qui éloient propres à représenter ce que j'avois à faire entendre. Malgré le peu de facilité à m'exp rimer dans une langue aussi difficile que la chinoise , l'empereur est fait à mon jargon, et d'ailleurs les matières d'astronomie ne lui sont point étrangères. Ainsi il y a douze ans, lorsque je lui présentai une mappemonde avec une explication chinoise, où j'avois exposé le système du mouvement delà terre, S. M. , après m'avoir fait différentes questions sur la manière dont nous établissons ce système, me dit en souriant : «Vous avez en Europe votre manière d'expliquer les phénomènes célestes ; et nous , nous avons aussi la nôtre , sans faire tourner la terre. » Effectivement, le lendemain, après plusieurs questions

13*2 LETTtt.ES ÉDIFIÂMES

sur le môme sujet, il m'expliqua plusieurs des phénomènes célestes ordinaires , avec une netteté et une justesse qu'on n'auroit pas dû attendre d'un prince qui a tant d'occupations. En ayant témoigné ma Surprise à un eunuque de l'intérieur , je lui demandai si S. M. donuoit encore quelque temps à cette sorte d'éludé. « Où en trouveroit-elle le loisir? me répondit l'eunuque. Mais elle va se promener à la classe des princes ses fils , ou elle les fait venir dans son appartement, et par manière d'examen elle les interroge sur ces sortes de matières pour voir s ils ont profité. » 11 faut savoir que près de l'appartement ordinaire de l'empereur, soit à Pékin , soit à sa maison de plaisance de Yven-ming-Yven , il y a ce qu'on appelle un Chang-choufangi c'est-à-dire une classe supérieure , parce qu'elle est uniquement pour les fils de S. M. Dès qu'ils ont l'âge de profiter, il faut qu'ils soient en classe du matin jusqu'au soir. L'âge avancé et les emplois ne les en exemptent pas. Il y en a actuellement qui ont trente et plus d'années, et qui sont dans de grands emplois- Les jours même qu'ils vaquent à leur emploi, dès qu'ils ont fini ce qui le regarde, il faut qu'ils se rendent exactement à la classe ; autrement, si l'empereur venoit à savoir qu ils s en sont exemples sans raison, il les punirait malgré leur âge avancé et leur dignité. Il y a dans celte classe des professeurs d éloquence, d'histoire , de mathématiques; des maîtres pour apprendre à tirer de l'arc , etc. , et chacun de ces maîtres a son temps déterminé pour donner sa leçon. J'ai connu particulièrement un mandarin du tribunal des mathématiques que l'empereur choisit pour enseigner les mathématiques aux fils et petit-fils de l'empereur. 11 me racontoit qu'en le chargeant de celte commission , S. M. lui avoit dit : « Aie soin de te faire obéir , et dans tout ce qui regarde ton emploi prends sur tes élèves la même autorité que tous les maitres doivent avoir sur leurs écoliers. J'aurai soin

ÉCRITES DE LA CIIISR. l33

de veiller à ce que tu sois obéi. » C'est en elfet à quoi l'empereur est extrêmement attentif, que ses enfans aient ;t 1 égard de leur maître la même subordination que les gens ordinaires doivent avoir à l'égard du leur. Outre que clans ses momcns de loisir il va quelquefois à la classe, et assiste aux explications des maitres qu'il fait répéter à ses enfans, il les fait même venir eu particulier, et les examine pour voir s'ils profitent. J'ai été témoin qu'à certains jours de réjouissance, l'empereur, du lieu même du spectacle auquel il assisloit , faisoit venir un ou deux de ses fils, qui eux-mêmes avoient déjà les leurs en classe, leur donnoit le sujet dune pièce d'éloquence quil leur faisoit composer dans une chambre voisine, et ne leur accordoit le plaisir de jouir du spectacle qu'après avoir été content de leur composition. C'est quelque chose d'étonnant que cette subordination des fils de l'empereur, quelque avancés quils soient en âge. 11 est vrai qu'ils ont en cela l'exemple de l'empereur leur père , qui , à l'âge de 63 ans , bien loin de se dispenser , à l'égard de l'impératrice sa mère, âgée de 82 ans, d'aucune des cérémonies gênantes que le cérémonial chinois prescrit aux enfans envers leurs pères et mères, croiroit manquer au premier devoir de la nature , dont un prince doit donner l'exemple à ses sujets, s'il ne sabaissoit pas autant devant sa mère que le dernier de ses sujets doit s'abaisser devant lui.

L empereur s'étant aperçu qu'il fallait que j'expliquasse au F. Pausi tout ce qu'il disoit en chinois, qui a\oit rapport à lui , me demanda s'il ne savoit pns au moins quelques mots de la langue chinoise ; je lui répondis qu'il en savoit très- peu. « Ces nouveaux Européens qui viennent de Canton ici, ne sachant pas encore la langue, doivent être bien embarrassés dans le voyage? — Ils ont un interprèle qui les accompagne de Canton jusqu'ici. — Mais pour les choses dont ils peuvent avoir un besoin

I 34 LETTRES ÉDIFIAMTES

continuel, selon vos usages, comment peuvent -ils se faire entendre de ceux qui les servent ? — Nous leur envoyons ordinairement des gens de notre église , qui sont au fait de nos usages, pour les accompagner de Canton jusqu'ici. — Les gens de votre église n'apprennent -ils pas votre langue ? ■ — Ils ne l'apprennent pas , et ce n'est que très - rarement qu'il y en a qui la savent un peu.

— Mais ne savent -ils pas votre loi et ne sont -ils pas de votre religion ? — Ils professent notre religion , sans qu'ils aient besoin de savoir notre langue. Tout ce qui regarde notre religion a été traduit en chinois , et expliqué dans des livres, lesquels, la seconde année de long -tching , furent présentés à S. M. , qui nous les fit rendre après les avoir donnés à. examiner. — Il est probable que vous n'admettriez pas dans vos églises des gens qui ne seroient pas de votre religion. — Un infidèle qui est honnête homme et qui passe pour tel , nous ne faisons aucune difficulté de l'admettre dans nos maisons. Mais cet infidèle, après avoir demeuré quelque temps à notre église , et avoir connu ce que c'est que la religion chrétienne, ne manque pas de l'embrasser ; et actuellement nous n'avons dans notre église aucun de nos gens qui ne soit chrétien.

— Malgré cela , il vous sera difficile de les conduire , vu le caractère des gens de ce pays -ci, et ils ne manquent pas de vous causer bien des tracasseries. — Ils ne nous en causent aucune, parce que nous ne les maltraitons ni d'injures ni de coups. .S'ils ne sont pas contons de nous, ils prennent leur congé; si nous ne sommes pas contens d'eux, nous les renvoyons. — Moyennant cela, vous devez avoir de bons sujets , puisque dès qu'ils ne font pas leur devoir vous les renvoyez 5 ils ne sont donc pas vos esclaves ? — Nous ne sommes pas dans l'usage de nous servir d'esclaves ou de gens achetés ; nous n'avons que des gens loués , qui demeurent chez nous de leur plein gré ,

. ÉCBITES DR LA CMIIIF. l35

et que nous sommes libres de renvoyer. — Combien leur donnez -vous par mois ? — Nous leur donnons par mois un tiao (c'est à peu près 4 livres 10 sous de la monnaie; de France). — Comment peuvent -ils se tirer d'affaire avec un tiao' sans doute que vous y ajoutez des changs (des récompenses)? — Outre qu'ils sont nourris dans notre église , qu'ils y vivent retirés , et qu'ils n'ont pas grande dépense à faire en habits, ils sont exempts d'une infinité de dépensas dont ils ne peuvent se dispenser quand ils servent chez les séculiers ; d'ailleurs nous leur donnons des récompenses proportionnées à leur travail et à leurs talens.

— Ceux parmi vous qui sont tang-tchaj (occupés au service de l'empereur) ont besoin de montures; quels arrangemens prenez -vous pour cela!1 — On fournil à chacun une monture suivant son besoin. — Oui est-ce qui les fournit? — C'est l'affaire du tang-kia (notre supérieur) d'y pourvoir pour ceux qui doivent sortir.

— Si quelqu'un veut avoir plusieurs domestiques, lui en donne-t-on autant qu'il en veut ? — Le tang-kia assigne à chacun un domestique qui l'accompagne lorsqu'il va dehors, et qui l'aide, à la maison , à broyer des couleurs, à préparer des remèdes , etc. On ne permet que ce domestique à chacun, hors que dans certaines circonstances la néeessité n'exige qu'on lui ajoute des aides. — Mais les habits, apparemment chacun se les fera faire selon son goût? — C'est aussi le tang-kia qui les fournit à chacun selon le besoin. Il n'y a qu'à les lui demander. — Ceux qui ont des soieries ou autre chose en présent , qu'en fontils donc , puisqu'on les fournit d'habits ? — Tout ce que chacun reçoit en présent, soiries , montures , etc., quoi que ce soit, on le remet au tang-kia, excepté quelques menus effets, comme bourses , sachets d'odeur, pinceaux, etc., que l'usage permet à chacun de garder. Par exemple, les soieries dont V. M. nous a dernièrement gra-

T 3(S LETTRES ÉDIFIAKTES

tifiés, nous les avons aussitôt remises entre les mains du tang-kia , et nous n'avons gardé que les bourses dont V. M. nous avoit aussi fait présent. — N'est-ce pas toi qui es tang-kia? — Je ne le suis plus depuis près d'un an. — Est-ce toi qui n'as pas voulu continuer d'être tangkia, ou bien est-ce qu'on n'a pas voulu que tu continuasses ? — C'est l'un et l'autre. Je suis souvent appelé au palais, et l'emploi de tang-kia exige de l'assiduité et emporte du temps, si on le veut bien faire. Vu mon peu de santé , je ne puis m'appliquer à l'une de ces occupations sans négliger l'autre. Comme ce qui regarde le palais doit passer avant tout, mes obligations de tang-kia en souffroient • ainsi il convenoit de mettre à ma place quelqu'un qui put bien s'acquitter de cet emploi. — Il est vrai que tu as toujours eu une santé foible, et que tu as eu de grandes maladies.* mais ce n'étoit que de fatigue , et actuellement tu parois te bien porter? — Si j'ai été guéri de mes maladies, c'est uu bienfait de V. M. qui a eu la bonté de m'envoyer son médecin. Depuis quelque temps que je parois souvent en présence de V. M. , comment pourroisje être malade ? — Vous autres Européens, usez-vous du vin d'ici ? Un usage modéré de ce vin peut contribuer à fortifier. — Dans mon voyage de Canton ici , on m'en a fait goûter de dilférentes espèces , que j'ai trouvées agréables au goût ; mais comme nous avons tous éprouvé que notre estomac européen ne s'y faisoit point, nous n'en usons pas dans notre église. — Vous faites donc venir du vin d'Europe ? — Nous en faisons venir de Canton , dont nous usons à table certains jours de fête. — Et les jours ordinaires, qu'est-ce que vous buvez? — Nous buvons du vin que nous faisons faire ici. — De quoi faites - vous ce vin ? — Nous le faisons de raisins. C'est de raisins que sont faits tous les vins d'Europe. — Le vin de raisins est donc meilleur pour la santé que le vin d'ici, qui est fait

ÉCRITES DE L\ CHJZfE. 1 3 "J

de grains ? — Comme notre estomac a été accoutumé de bonne heure au vin de raisins, quelque disgracieux que soit au goût celui que nous faisons ici , nous nous trouvons bien de la portion qu'on nous donne à chacun à table et que nous buvons, après y avoir mêlé autant d'eau, que chacun le souhaite. — Quoi ! vous mêlez de l'eau avec votre vin ? — Le vin d'ici doit se boire chaud , et ne seroit pas potable avec de l'eau \ mais le vin d'Europe se boit froid, et avec de l'eau.» L'empereur me fît encore un grand nombre de questions dans le goût des précédentes , sur nos repas , nos jeûnes , nos prières , nos occupations à la maison lorsque nous n'allions pas au palais , et sur toute notre manière de vivre. Je lui détaillai comment nous faisions la prière , comment nous prenions ensemble nos repas à des heures réglées et au signal qu'on nous en donnoit. Il s'informa ce que c'étoit que l'heure d'oraison que nous faisions le matin, comment nous faisions l'examen de conscience avant le diner et avant que de nous coucher, comment nous priions avant et après le repas , quel étoit l'objet de nos prières vocales. Je lui expliquai tout cela. Ce détail , sur lequel nos prétendus esprits forts badine roient sans doute, pour ne rien dire de plus , étoit du goût de S. M. La multitude des questions qu'elle me faisoit sur ces différens objets, et l'air ouvert avec lequel elle parloit, faisoient voir qu'elle prenoit plaisir à entendre mes réponses.

Cependant le printemps arriva, et l'empereur, fort empressé de voir faire les expériences de la machine pneumatique, avoit fixé le 10 mars; je lui expliquai le jeu des différentes soupapes, des pistons, des robinets, etc., et elle comprit bientôt comment en élevant le piston , la soupape supérieure pressoit contre le piston , et empêchoit l'air extérieur d'entrer dans le corps de la pompe; au Contraire, l'air qui étoit dans le récipient, en se dilatant

l38 LETTRES ÉDIFIANTES

pour en sortir, faisoit ouvrir la soupape inférieure et se dilatoit dans le vide que l'élévation du piston r an soit dans le corps de la pompe : de même comment en abaissant le piston , la soupape supérieure se soulevoit pour laisser sortir l'air qui du récipient étoit entré dans le corps de la pompe, et au contraire la soupape inférieure empêehoit que lair ne put rentrer dans le récipient. Après que l'empereur se fut informé de l'usage de toutes les pièces dont la machine est composée, il demanda si on pouvoil la mettre en état de faire des expériences. Je répondis qu'il n'y avoit qu'à placer la pompe que j'avois fait détacher, uniquement pour que S. M. en put voir tout l'intérieur; que néanmoins il y avoit quelques précautions à prendre, qui ne laisseroient pas d'emporter quelque temps. « N'importe, dit S. M. , j'attendrai; » et tandis qu'on mettoit la main à l'œuvre, elle se promena dans la salle, s'amusant à voir peindre, et faisant, à son ordinaire, mille questions. Dès que la machine fut en état, on commença les expériences. Dans l'écrit que j'avois présenté à l'empereur, j'expliquois vingt -une expériences que j'avois choisies dans le grand nombre quon peut faire avec la machine pneumatique. Les six premières étoient pour prouver la pression de l'air; nous les fimes toutes les unes après les autres; et dès que S. M. avoit entendu l'explication des premières, elle s'amusoit à expliquer les suivantes. J'avois apporté dans la salle un baromètre et un tliermomètre. L'empereur me lit plusieurs demandes sur la manière dont le poids de lair soutient le vif-argent dans le baromètre , fait élever l'eau dans les pompes aspirantes, et sur le-> causes du changement du poids de lair, qu'on connoit dans le baromètre par les différentes hauteurs de la colonne du mercure. Je donnai les raisons quon donne ordinairement de ce changement; j'avouai pourtant que quoique l'expérience prouvât ce changement du poids de

ÉCRITES DE LA, CHI3SE. 1 3o

I air , suivant le beau et le mauvais temps qu'il devoit faire , les raisons qu'on en donnoit n'étoient pas satisfaisantes. Nous vînmes ensuite aux expériences qui prouvent l'élasticité et la dilatation de l'air. Cette suite d'expériences plut beaucoup à l'empereur, qui, après une très-longue séance, pendant laquelle il fut toujours debout, tout proche de la machine, retourna dans son appartement, et donna ordre qu'on y portât la machine. J'avois donné à cette machine le nom de itiau-Ia-tu/ig , qui signifie mot à mot, pompe à faire des expériences sur l'air. Mais S. M. changea ce nom en celui de heou-hy-tung , jugeant que le caractère de heou qu'il substituoit à celai de nicu étoit plus noble. Ainsi actuellement la machine pneumatique a en chinois un nom sûr, puisque c'est S. M. elle-même qui la donné. L'empereur avait fait la grâce aux reines et aux antres dames de sa cour de leur faire voir les expériences.

II fallut encore les recommencer, m'en faisant toujours donner 1 explication en détail. S. M. , pour témoigner sa satisfaction de cette machine pneumatique, qui étoit la première qu'elle avoit vue, donna encore trois grandes pièces de soie pour le P. Méricour et le F. Pansi , sous le nom desquels elle avoit été présentée; à chacun une, et la troisième pour moi.

Je vais finir cette lettre par quelques mots sur les repas de l'empereur. S. M. mange toujours seule, et personne n assiste jamais â ses repas que les eunuques qui l'y servent. L'heure de son diner est réglée â huit heures du matin, et celle de son souper à deux heures après midi. Hors de ces deux repas, elle ne prend jamais rien pendant la journée, sinon quelques boissons , et vers le soir quelque léger rafraîchissement. Elle n'avoit jamais usé de vin ni d'autre liqueur qui puisse enivrer. Mais depuis quelques années , par le conseil des médecins , elle use d'une espèce de vin très -vieux, ou plutôt de bière, comme sont tous les vins

chinois , dont elle prend chaud un verre sur le midi et un autre vers le soir. Sa boisson ordinaire pendant ses repas consiste en thé, ou simplement infusé avec de l'eau commune, ou bien mélangé avec du lait, ou composé de différentes espèces de thé, pilées ensemble, fermenlées et préparées de différentes façons. Ces boissons de thé préparé sont la plupart très-agréables au goût, et plusieurs sont nourrissantes sans charger l'estomac. Malgré la quantité et la magnificence des mets, elle n'emploie jamais plus d'un quart d'heure à chacun de ses repas. C'est ce que j'aurois eu delà peine a croire , si je n'en avois moi-même été témoin une infinité de fois que j'ai été à portée de voir entrer et sortir tout ce qui lui éloit servi. Les mets qui doivent se manger chauds sont dans des vases d'or ou d'argent , de telle construction qu'ils servent en même temps de plats et de réchauds. Ces vases ont à peu près ta forme de nos grandes écuelles d'argent , avec deux anneaux tenant lieu d'oreilles. Le fond de ces écuelles est double, et au fond supérieur est soudé un tuyau d'environ deux pouces de diamètre , et plus élevé d'un pouce que les bords du vase. C'est par ce tuyau qu'on introduit entre les deux fonds du charbon allumé, à qui ce tuyau sert de soupirail. Le tout a un couvercle proportionné par où passe le tuyau , et les mets s'y conservent chauds pendant un temps considérable. Les mets sont portés par des eunuques dans de grandes boites de vernis, dont quelques-unes sont à différons étages. Par là ils n'ont rien à craindre du vent , de la pluie, ni des autres injures du temps. Les grands du palais n'emploient non plus qu'un quart d'heure à chaque repas. Les mets, lorsqu'on les sert à table, sont déjà tout découpés en petits morceaux. On n'est pas ici dans l'usage d'avoir plusieurs services, ni du dessert. Les fruits, pâtisseries et autres mets de dessert se mangent ou ie soir avant que de se coucher, ou quelquefois pendant la jour-

née, par manière de rafraîchissement. On n'use jamais divin dans les repas qu'on fait au palais. Ceux à qui il est nécessaire en prennent le soir lorsqu'ils sont sorlis du palais, et qu'il n'y a plus d'apparence qu'ils paroitront encore ce jour-là eu présence de l'empereur. J'ai l'honneur d'être, etc.

WWVtttMlMMWM ».\**% *.».%%*.***. •%%.%V»%A1.%%V».X%*\\.*\*».\».V

LETTRE (extrait) D'UN MISSIONNAIRE DE CHINE

A Pékin, année 1777.

Monsieur, je dois vous dire quelques mots d'un des plus grands événemens qui soient arrivés en Chine depuis bien des siècles : je parle de l'extinction totale des Mia-ol-scc. Cesmontagnardsindépendans,qui se crovoient invincibles, parce qu'ils n'avoient jamais été vaincus, insultoient à la majesté de l'empereur depuis près de deux mille ans. Souvent ils descendoient de leurs rochers par des espèces de fentes presque impraticables, tomboient rapidement et en fnree sur les troupes chinoises qui défendoient les frontières , et, après avoir fait un butin considérable, ils se retiroient dans des gorges ou au haut de leurs rochers.

Ces Mia-ot-sée formoient deux petits états sur les frontières de Set-chuen et du Koeit-heou ; l'un s'appeloit Siakirit-chuen ; l'autre Ta-kint-chuen , ayant chacun leur roi ou prince souverain. ïl y a environ vingt-cinq ans qu'ils firent quelques degàls sur les terres de l'empire; on arma contre eux. Le premier général qui alla les attaquer ne réussit pas. L'empereur lui fit couper le cou. Un autre plus ■adroit composa avec eux : il leur fit de beaux présens , avec lesquels ils rentrèrent dans leurs montagnes; on eut grand soin de dire à l'emnereur qu'ils étoient soumis, et qu'ils Je

\\<Z I.LTTRES ÉDIFIANTES

reconnoissoient pour leur maitre. Ccpendanl les hostilités recommencèrent il y a cinq ou six ans -, l'empereur en fut extrêmement irrité ; prenant dès-lors la résolu don de les exterminer, il fît envelopper leurs montagnes par trois armées de quarante mille combattans chacune. Le général Ou-en-fou grimpa sur ces affreuses montagnes ; il fraucb.it le premier passage mollement défendu , et ses troupes se trouvèrent dans des gorges de rochers escarpés. Alors les Mia-ot-sée enfermèrent les Chinois dans ces gorges, où ils furent pris exténués par la faim. Il n'en échappa pas un seul , et ce ne fut qu'après plusieurs années qu'on sut comment ils avoient été traités. Les deux autres géuéraux , pour n'avoir pas secouru Ou-en-fou, furent, l'un étranglé, l'autre envoyé en exil à Y-ly.

L'empereur Ç\l Aquei généralissime de toutes ses troupes; il ne pouvoit mieux choisir-, c'est un homme d'un sangfroid et d'une constance inébranlables , ne se rebutant de rien , et ne craignant pas même de mécontenter l'empereur , si le bien de son service y obligeoit quelquefois. Il entra par la même roule que Ou-en-fou ; mais il eut soin de tenir ses derrières libres. Les Mia-ot-sée à ce début sentirent à qui ils avoient affaire. Ils firent des prodiges de valeur. Les femmes combattoieut comme les hommes : ils construisirent de nouveaux forts sur les hauteurs. Aquei ne précipitoit rien ; il ne fut pas moins d'un an et demi à s'emparer des dix ou douze lieues de gorges et de rochers qui défendoient la capitale du Sia-kirit-chuen , nommée Maino, qu'il enleva. Le jeune roi S&ig-ko-saiig s'échappa à temps. Son père , qui depuis plusieurs années avoit quitte le gouvernement, et s'étoit fait lama, se croyoit en sûreté dans son espèce de monastère ; il se trompa horriblement. Il fut pris et mené à Pékin, où il a mal passé son temps. Aquei poussa lentement Seng-ko-sang jusqu'à l'extrémité de ses petits états. Là il va un miao (temple d'idoles) bien

ÉCRITES DE LA CHINE. ï 4^

fortifié. Seng-ko-sang s'y défendit en désespéré 5 mais il fallut céder au nombre. Il s'enfuit dans le Ta-kint-chuen , et son pays tomba tout entier entre les mains des Chinois.

L'empereur donna ordre qu'on sommât le roi du Takint-chuen de remettre à ses troupes son ennemi Seng-kosang. En cas de refus , Aquei devoit sur-le-champ porter la guerre dans ses états. Scmom , roi du Ta-kint-cliucn , fut fort embarrassé \ il n'avoit alors que vingt- un ans. Les succès des troupes chinoises l'étonnoient ; mais son conseil se flatta que les montagnes du Ta-kint-chuen , encore plus escarpées que celles du Sia-kirit-chuen, seroient inaccessibles aux Chinois : on les hérissa de forts. Aquei ne sétonna de rien 5 il entra dans le défilé sur les traces de Seng-kosang. Petit à petit il gagnoit du terrain et avançoit toujours malgré tous les efforts des ennemis. Insensiblement il s'approcha de la capitale, nommée Leonci. Les autres armées chinoises s'avancèrent aussi de leur côté ; cette malheureuse place parut ètreaux abois. Seng-ko-sang étoit mort.Sonom, resté seul, faisoit les derniers efforts pour la conserver, et ce ne fut qu'après huit ou neuf mois qu'il l'abandonna secrètement pour se retirer à Karai, son dernier fort et sa dernière ressource. Les Chinois, ne trouvant plus de résistance, entrèrent dans Leonci, où il n'y avoit plus que des maisons vides de tout.

Pendant ce temps-là , Sonom , ayant tourné une montagne , vint prendre en flanc une colonne chinoise ; il la rompit. Aquei fit tout ce qu'il put pour le forcer, mais il n'en vint à bout qu'après neuf ou dix jours d'efforts, pendant lesquels celles de ses troupes qui étoient dans la capitale souffrirent prodigieusement de la faim. Après cette victoire , le général envoya le petit étendard rouge : c'est en Chine une marque que la guerre va finir. Mais l'empereur s'altendoit à recevoir le grand étendard, qui annonce que la nation ennemie est totalement éteinte et le

roi pris. II pressa de nouveau Aquei. De dix à douze mille hommes, à peu près, que les deux rois avoient eu commençant la guerre, il n'en restoit plus que quatre ou cinq cents enfermés dans Rarai. Après s'être défendus quelques mois dans ce fort , les Mia-ot-sée tinrent un conseil , où il fut résolu qu'on mineroit la place, et qu'on périroit sous les ruines avec les troupes chinoises qui la forceroient. La reine-mère , effrayée de ce parti , parla de se rendre à discrétion , elle, son fils, frère du roi, et une jeune princesse de dix-huit ans. Aquei, qui savoit que l'empereur avoitune envie démesurée d'avoir toute cette famille entre ses mains, donna de belles paroles. Sonom, à qui toute ressource manquoit, courut enfin le sort de la reine-mère. - Karai fut rendu , et Aquei devint maître de la personne du roi et de tout ce qui restoit de la nation des Mia-otsée. Le grand étendard partit aussitôt. Il étoit prodigieusement désiré. Il arriva à Pékin sur la fin du carême de 1776.

L'empereur, accompagné de tout ce qu'il y a de plus grand dans l'empire, alla au devant de son général victorieux. La réception d un général victorieux est en Chine une des plus belles cérémonies qu'on puisse imaginer. Afin que le général Aquei parût avec plus de dignité, l'empereur le fît comte de l'empire et membre de la famille impériale ; il le décora encore de plusieurs ornemens que les empereurs seuls peuvent porter. On avoit donné ordre qu'à 60 lieues de l'endroit assigné pour la réception, on préparât les chemins en terre jaune comme pour S. M. ellemême. Cet endroit étoit à 8 lieues de Pékin, près le palais de campagne que l'empereur a bâti à Hoang-kin-tchoug. Ses environs étoient ornés avec une magnificence surprenante. Il faudroit un volume entier pour faire la description des montagnes artificielles qu'on avoit élevées , des ruisseaux qu'on avoit conduits dans des valions , des ga-

ÉCRITES DE LA CHINE. l45

îeries, des salons , des bàtimens variés à l'infini qu'on y avoit bâtis. On y voyoit tout ce qu'on admire aux réjouissances des 5oe , Goc , 70e et 80e années de l'empereur et de l'impératrice.

L'empereur sortit de son palais en habit de cérémonie; il marcha entre deux haies de mandarins jusqu'à l'endroit destiné à la réception. Là étoient les princes du sang, les régulos, les comtes, les ministres et grands mandarins avec les six tribunaux de l'empire, et un gros détachement de chacune des huit bannières. Aucun missionnaire ne s'y trouva à cause de la première cérémonie qui devoit s'y faire. Le général Aquei , à la tète de l'élite de ses troupes victorieuses, s'avançoit de l'autre côté 5 dès qu'il fut auprès des deux piliers rouges , il descendit de cheval. Le président du Lypou invita l'empereur à monter sur une plate-forme élevée, ayant à droite et à gauche une foule de drapeaux et d'étendards ; il se tint debout un moment. La grande musique de l'empire commença, et dans un intervalle de silence un mandarin du Lypou cria : «Prosternez-vous. «Aussi lot l'empereur, le général et ses officiers, les princes, les régulos, les comtes, les tribunaux, les grands mandarins , tous se mirent à genoux , et frappèrent neuf fois la terre de leur front pour adorer le ciel et le remercier de la victoire. Le maître des cérémonies s'approcha ensuite de l'empereur, et le pria de descendre dans une grande salle , où on lui avoit dressé un trône 5 Aquei et ses officiers lui firent le keou-teou. L'empereur se leva, et, selon l'ancien usage, alla au général, et lui donna l'accolade ; ce qu'il fit avec un sentiment qui toucha cetlc illustre assemblée. Puis il dit à Aquei : « Tu es fatigua, viens , repose-loi. m II le fit asseoir à côté de lui , faveur unique en Chine. Les officiers furent placés dans des tentes bleues ; on servit du thé 5 puis cent eunuques , soutenus de la grande musique, entonnèrent le chant des victoires ; ->• 10

c'est une espèce d'hymne antique qui a près de quatre mille ans. On m'a dit qu'on en avoit fait une nouvelle pour cette occasion. Le président du tribunal des rites s'avança, et dit à l'empereur : «Tout est fini. » L'empereur remonta dans sa chaise à porteurs, et le jour même il se rendit à Pékin , pour y faire une autre cérémonie de grand éclat.

Cette autre cérémonie s'appelle Chéo-fou; elle consiste à recevoir les captifs faits à la guerre, et à déterminer leur sort. Elle se fait dans la troisième cour du palais. L'empereur est sur un trône dressé dans une galerie. A côté de l'empereur il y a les grands officiers de la couronne. Au bas sont les princes, les régulos , les comtes, les grands mandarins^ le long de la cour, sont, sous deux lignes parallèles, à l'orient et à l'occident, tous les iusigv.ia de l'empire, drapeaux, étendards, piques, masses, massues, dragons, instrumens , figures symboliques, que sais -je? cela ne finit pas. Les porteurs sont en habits de soie rouge, brodés d'or; vient un second rang; ce sont les tribunaux de l'empire. Le troisième est formé par les gardes de l'empereur, armés comme en guerre. Dans la cour avancée, il y a les éléphans de la couronne chargés de leurs tours dorées, avant à côté d'eux les chariots de guerre ; la grande musique et les instrumens sont sur les deux flancs de la galerie qui termine la grande cour du nord , et où l'empereur est assis sur son trône. Lorsqu'il parut , un mandarin cria à haute voix : «Vous, officiers , qui avez amené les captifs, avancez, prosternez-vous : lieou-teou.-» La cérémonie faite au son des instrumens , les officiers victorieux se retirèrent; aussitôt le même mandarin cria de nouveau : «Vous, mandarins du tribunal des soldats, et vous, officiers de guerre, venez, présentez les captifs. »

L'infortuné Sonom , son frère cadet , son grand général, le frère cadet de Seng-ko-sang , et trois autres grands du Ta -kint-chuen . parurent de loin devant l'empereur »,f

toute cette redoutable assemblée. Ils avoient tous une espèce de corde de soie blanche au cou-, ils avancèrent quelques pas , puis ils eurent ordre de se mettre à genoux-, on déposa à terre , à côté d'eux , la lùte de Seng-ko -sang enfermée dans une cage. Les iustrumens de tortures étoient tous étalés. Quelle fut la surprise de l'infortuné Sonom et des autres captifs ! Le grand général dit : «Très -puissant empereur, le roi , père de Sonom , en mourant, le confia à mes soins. Cetoit un jeune prince encore incapable de résolution ; c'est moi qui ai décidé la guerre ; si en cela j'ai péché , j'ai péché seul , seul je mérite d'être puni. Je demande qu'on épargne ce jeune prince qui n'a pu être coupable. JNous pouvions encore vendre notre vie bien cher; nous ne nous sommes rendus que dans l'espérance qu'on nous a donnée de trouver grâce devant V. M. » Il parloit en vain , leur perte étoit assurée à un signe de l'empereur, Sonom et les six autres subirent des questions très - rigoureuses , et furent mis sur des tombereaux, un bfiillon à la bouche, et conduits, dans ce douloureux et humiliant état , sur la place destinée aux exécutions , où ils furent attachés à des poteaux , et coupés en pièces comme rebelles -, on prit ensuite leurs lèles , et on les exposa dans des cages avec leurs noms au bas. Les jours suivans , on fit des exécutions sanglantes des Mia-ot -sées d'un moindre rang ; il ne reste plus de cette infortunée nation que quelques gens de basse classe qu'on a donnés pour esclaves aux officiers victorieux. J'ai l'honneur d'être, etc.

I |8 LETTÂtS édifia:

LETTRE eithu D'EN MISSIONNAIRE A LA CHINE.

Pékin.. 3i juill t :--v

b y enl i commencement de cette année un

exemple terrible de sévérité. Il n'est pas tout-à-fait dans

bos mœu:- . m ifl 3 : :nnoitre celles des Chinois. Un

iu Kianz-si, nommé Ouan^- si-heou, vivoit dans

sa patrie en philosophe . loin des emplois et de la cour :

iiLsoit a penser et à écrire. Pour é ra ver ses ouvi et leur donner cours, surtout parmi certains lettre- .

- it d idéesréprénensîbles. flavoît soixante - 5* productions Tavoient enrichi , et lui avoient fait une espèc i. Il eut un ennemi . ou plutôt un jaloux qui

l'accusa. Aussitôt il : ni ri . Donduit ici sous bonne escorte au tribunal des crimes. L s princes, les ministres et les mandarins du premier ordre . réunis aux neuf tribunaux de . ient par ordre de Tern-

ir pour le juger. Voici en abrégé quel lut le re-ultat de leurs procédures, et le compte qu ils en rendirent à Tempère. .

Pi us. :::nces du sang , comtes, ministres et mandarins du premier ordre, réunis par edit de ^ . M. aux neuf tribunaux de l'empire pour jnger le lettré Ouang - si heon. nous nous sommes d'abord fait représente

s quon a saisis dans sa maison. Il y en a de dix espèces. Nous les avons examinés avec beaucoup de soin xactitude. Nous avons remarqué, i" quil a osé toucher au grand dictionnaire de Cang-bi. Il en a fait un abrégé , dans lequel il n'a pas craint de contredire quelendroits de ■ -i respectable et si authentique.

EBira Dl LA OBISC. i ' i

- Dans la préface qu'il a mi^e à la tète de son dictionnaire -•-'. nous avons vu avec horreur qu il a eu 1 audace d'écrire les petit- nom- de Confucius . de vos illustre^ an- - . et relui de ^ . M. elle-même. C'est une témérité, un manque de respect qui nous a fait frémir, j Dar. res de sa famille . il a écrit qu il descendoit de H' ti par les Trbeou. 4 Dans ses vers il a encore insinué cette prétendue origine , en se servant d'expn . :pré-

hensihlr-s. 11 paroit qu'en cela il a eu de mauvaise- \uo. "Nous -c Ouang-a-heoo pour répondre sur

ces d'

« Interro2é pourquoi il avoil osé toucher au grand dicg -hi . il a répondu : « Ce diclionnaiie a un crand nombre de volumes. 11 n'est pas commode. J'en T'i finlPabrégéi il coûte peu. et il est aisé à manier. 1 Intereomment il aroit eu 1 audace décrire dans la préface nounaire les petits noms de Confueius. €.■ illns' très, et de V. M., il a répondu : « Cétoit

afin que les jeunes gens qui le liroîent connussent ces petit- noms, et n it pas exposes à s'est servir par

rde. D ailleurs j'ai reconnu moi-même ma faute: j'ai . .imprimer mon dictionnaire . et j'ai eu soin d'en ce qui étoil mal. » Nous lui avant répliqué que les petits nom* des empereurs et de Confite! nt connus de

tout rempirr.il a protesté qu'il les avoit ignorés long-temps; qu'il ne les avoit sus lui-même qu'à 1 âge d'environ trente . les avant rus pour la première fois dans la salle ou les mposer pour obtenir des grades. Interrogé pourquoi il a osé écrire dans les registres de sa famille qu il descendoit de Hoang-ti parles Tcheou . il a répondu: « Cest une vanité qui ma passé parla tête. I -. n aise qu'on crût que j'etois quelque chose. 1 Enfin interrogé pourquoi il setoil servi de certaines ons pour insi-

nuer dans ses vers sa j ■■. ■ riz'ne. i! a répondu qu'an-

UO LETTEES KIUFIAWTES

porté par le fou de la poésie, il n'avoit pas fait attention à ce que ces expressions pouvoient avoir de mauvais.

« Nous, vos fidèles sujets , avons remarqué que Ouangsi-heou, étant lettré du second ordre (kiu-gin)-, instruit de nos lois et de nos coutumes, ne pourroit être comparé à un homme du peuple, qui auroit péché par grossièreté et ignorance; que ce qu'il a fait et écrit offense la majesté impériale, tient à la rébellion, et que c'est un crime de lèse-majesté au premier chef. Nous avons examiné les lois de l'empire. Selon ces lois, ce crime doit être puni dune mort rigoureuse. Le criminel doit être coupé en pièces , ses biens confisqués, ses parens au-dessus de seize ans mis à mort , ses femmes , ses concubines et ses enfans audessous de seize ans exilés et donnés pour esclaves à quelque grand de l'empire. Nous, vos fidèles sujets, présentons avec respect ce mémorial à V. M. , en attendant ses derniers ordres. »

Edit de l 'empereur. « Je fais grâce à Ouang-si-heou sur le genre de son supplice , il ne sera pas coupé en pièces ; qu'on lui tranche la tête. Je fais grâce à ses parens ; pour ses fils, qu'on les réserve pour la grande exécution de l'automne ; que la loi soit exécutée dans ses autres points. Telle est ma volonté ; qu'on respecte cet ordre. »

On a lieu d'espérer que l'empereur fera encore grâce , du moins de la vie, aux enfans de Ouang-si-heou. Ici un mot contre le gouvernement est puni de mort. Quelque chose de plus , avoir lu un livre qui en parle mal , c'est un crime capital. Cela n'empêche pas que les censeurs de l'empire ne puissent faire à l'empereur les représentations qu'ils jugent à propos; mais il faut que leurs mémoires soient cachetés et respectueux. Pour l'ordinaire l'empereur les publie et v fait droit.

L'empereur est maintenant occupé à un grand projet, II y a quelques années qu'il publia , dans tout son empire,

ÉCRITES DR LA CHI«E. l5l

qu'il vouloit faire une collection de tout ce que la Chine a voit de mieux en bons livres. Il ordonna que tous ceux qui avoieut des manuscrits estimables eussent à les envoyer à la cour, déclarant qu'après en avoir fait le choix, on les renverroit fidèlement. L'empereur reçut des livres à Vin fini. Il détermina que la collection seroit de six cent mille volumes. Il fit venir à Pékin les plus grands lettrés de l'empire, appelés ha/iliu, et les plus habiles imprimeurs. Il leur donna un nombre infini d'assesseurs, qu'il logea dans de grands palak. Il mit à la tète de l'entreprise des régulos et même son sixième fils. Ils répondent des moindres fautes. Un seul point omis dans les lettres lus plus compliquées leur coùteroit une partie de leurs revenus. Il faut que les livres qui sortent de l'imprimerie impériale soient sans faute. Ce qui nous intéresse surtout dans cette magnifique collection, c'est que l'empereur y a fait entrer trois livres de religion , composés autrefois par des missionnaires jésuites. Le premier est du fameux père Ricci , connu en Chine sous le nom de Lynat-cou. C'est un chefd'œuvre. Il s'est trouvé des lettrés qui le lisoient sans cesse pour se former le style. Il a pour titre Tien-tchou-chc-j , vraie notion de Dieu. On ne conçoit pas comment un homme qui n'avoit fait sa théologie qu'en voyageant, a pu mettre dans ce livre tant de force de raisonnement, tant de clarté et tant d'élégance (i). Le second livre qui entre dans la grande collection est le Fang-mano. Il a pour titre ces deux mots, Tri-kè. Il est aussi écrit supérieurement et plein de choses. Il traite de la victoire des sept passions dominantes dans l'homme. Le troisième est du père Verbiest , qui vivoit du temps de Cang-hi. Il a pour titre Kiaoyao-su-lun , abrégé des vérités fondamentales de la religion .

(i) Nous avons donné cet ouvrage dans notre second volume Entretiens dun Lettré chinois et d'un docteur européen.

l52 LETTRES EDIFIANTES

Il n'est pas écrit pour les lettrés. Il paroît que l'auteur vouloit se mettre à la portée de tout le monde. Cang-hi , l'ayant lu, badina sur son style ; mais il est d'une analyse et d'une méthode qui l'ont fait juger digne d'être placé au rang des meilleurs livres. Voilà l'inconséquence de l'homme : les Chinois mettent au nombre de leurs meilleurs livres ceux de notre sainte religion , et ils persécutent les chrétiens. Sous le dernier empereur des Ming-tchao, les missionnaires jésuites eurent le courage de faire peindre l'embrasement de Sodome et de Gomorre, et de le présenter avec une explication à cet empereur, qui étoit souverainement débauché. Leur intention étoit de le frapper. Il trouva la peinture belle dans son genre ; il la fit graver dans un recueil des monumeus de son temps , et voilà tout ce qu'il en fut. Il y fit graver aussi l'image du Sauveur portant sa croix à la main. Je suis, etc.

i%\\\^\v\tu\ii\u\\i\u^tutM^\vnnM

LETTRE (extrait) D'UN MISSIONNAIRE DE CHINE.

Pékin, 1778.

Monsieur, vers la fin d'août 1777 , il vint en pensée à l'empereur de faire aux missionnaires une grâce d'éclat. Il donna ordre à M. Ignace SiJœlpart , ex-jésuite allemand, de se rendre tel jour dans l'intérieur du palais de sa maison de plaisance. Ce n'étoit en apparence que pour retoucher un tableau^ à peine étoit-il arrivé, qu'on annonça l'empereur. Il entre avec cet air d'affabilité qu'il prend mieux que personne, quand il veut. Il va au père Sikelpart, qui peignoit. Il fit semblant de s'apercevoir pour la première fois que sa main trembloit. « Mais, lui dit-il , votre main tremble. — Cela ne lait rien , prince , je suis encore en état

ÉCJUTES DE LA CHI5E. l53

de peindre. — Que! âge avez-vous donc?» dit l'empereur. Le père Sikelpart répondit : « J'ai 70 ans. — Et pourquoi ne me Tavez-vous pas dit ? ne savez-vous pas ce que j'ai fait pour Casliglione à sa ^ome année ? je veux faire la même chose pour vous. Quand tombe le jour de votre naissance ? — Prince, répondit le père Sikelpart, c'est le 20 de la huitième lune (21 septembre 1777). » L'empereur se retira. Aussitôt il y eut ordre à un mandarin d'aller au .Nan-tang (maison des ex-jésuites portugais), pour savoir comment les choses s'étoient passées du temps de Casliglione, et quels présens l'empereur lui avoit faits. La grâce faite au père Sikelpart , dans le stvle du pays, regardoit tous les Européens ; aussi le père u'Espinha , qui est à la tête du -Nan-tang, invita toutes les églises dès le 18 septembre.

Le 2 1 au matin , le père So , missionnaire et procureur du INan-tang, se transporta au palais de plaisance de Haïtien. Les présens et tout ce qui étoit nécessaire pour la cérémonie éloient préparés. Eu entrant dans le palais, il rencontra le prince fils aîné de l'empereur, qui lui parla et lui fit amitié. Ce sont de ces rencontres qui paroissent l'effet du hasard , mais qui sont souvent méditées. Le père So reçut les présens de l'empereur ; ils consistoient en six pièces de soie du premier ordre, une robe de mandarin, un grand collier d'agate, et différentes choses; mais ce qu'il y avoit de vraiment considérable, c'éloient quatre caractères écrits delà main de l'empereur, qui conlenoient l'éloge du père Sikelpart. Le missionnaire portoit ces présens dans le palais, les tenant élevés par respect. Le huitième fils de l'empereur passa : les mandarins qui accompagnaient le père So lui dirent qu'étant chargé des présens de l'empereur , il ne doit point faire attention à lAgo (nom des fils de l'empereur) ; pour eux ils lui firent les saluls accoutumés. A la porte du palais il y avoit un dais préparé 5 c'est une espèce de niche ouverte de tous cotés;

on déposa avec respect les présens sur la table couverte de soie jaune. Il y avoit i!\ musiciens d'une musique bruyante, et 8 porteurs ; ils étoient tous habillés d'une houpelande de soie avec des lleurs, tels qu'ils sont quand ils accompagnent ou qu'ils portent l'empereur. On se mit en marche, les ^4 musiciens précédoient ; venoient ensuite 4 mandarins à cheval , puis le dais porté par 8 porteurs. Il étoit suivi du mandarin chargé des ordres de l'empereur; le missionnaire étoit à côté de lui.

Il y a cinq quarts de lieue de Yven-ming-yven jusqu'à la porte occidentale de Pékin, par laquelle on entre en venant de Hai-tien. Dès qu'on put voir la livrée de l'empereur , le corps-de-garde se mit sous les armes , et détacha des soldats pour ouvrir La marche dans la ville et pour faire du bruit ; c'est ici une façon d'honorer. La rue qui aboutit à Si-tche-men (porte de l'occident) est tirée au cordeau ; sa largeur est singulière : on y dresse des tentes de côté et d'autre, et, malgré l'espace qu'elles occupent, il reste encore assez de terrain pour faire comme trois rues. Elle va directement de l'occident à l'orient, et après un quart de lieue elle aboutit à la grande rue, qui du mur septentrional de la ville aboutit à la porte du midi appelée Tchun-ehi-men , à côté de laquelle le collège est situé : celte rue a une lieue de long ; elle est tirée au cordeau comme la première , et a au moins autant de largeur. Tandis que les présens de l'empereur faisoient cette route à travers une foule de peuple qui accouroit à ce spectacle, nous nous rendîmes au lYaii-tang de toutes les églises. J'y arrivai le premier; je vis à loisir , et je puis dire avecplaisir, les décorations qu'on avoit préparées; elles ne ressemblent pas à celles d'Europe. On avoit dressé un parvis depuis le collège jusqu à l'autre côté de la rue ; les portes étoient ornées de festons. Dans la première cour on avoit dressé un petit appartement pour les gens de la suite. Après

ÉCRITES DE LA. CHirCE. I 55

être entré dans la seconde cour, on voyoit une enfilade de quatre salons : le premier salon étoit pour les musiciens ; on l'avoit fait avec des nattes; mais il étoit si bien revêtu de soie et de festons, qu'il faisoit un effet très -agréable. De ce salon on montoit dans un autre où étoit préparé un repas sur quatre tables. On descendoit ensuite dans une autre espèce de salle -, c'est une cour qui sépare deux grands corps de logis; on en avoit fait un appartement champêtre. On y voyoit de grands ifs à droite et à gauche , et des ornemens qui d'eux-mêmes ne sont rien , mais qu'on arrange de façon qu'ils plaisent. On moutoit enfin dans la dernière et la plus belle salle du collège. Castiglione l'embellit autrefois de deux grandes et magnifiques peintures qui représentent le grand Constantin sur le point de vaincre, et Constantin vainqueur et triomphant. On y voit aussi sur les côtés deux perspectives qui trompent; le plafond est très-beau. Au milieu de cette salle il y avoit un dais , ou une espèce de niche dans laquelle on devoit déposer les présens.

A tout moment il arrivoit des courriers qui nous annonçoient à quelle distance étoit le convoi : vers les neuf heures on nous dit qu'il étoit temps de sortir. Nous étions en habits de palais, comme pour paroitre devant l'empereur. Les rues de traverse ont des barrières à leur entrée, on les ferme la nuit ; on en compte douze mille dans la ville tartare. Depuis la barrière jusqu'au collège qui est à l'orient de la grande rue , il n'y a que deux ou trois cents pas. ?V ous nous plaçâmes sous le pa rvis sur une seule ligne , nous attendîmes là quelque temps ; nous voyions arriver les soldats des rues, qui faisoient un bruit et un tapage qui ne disoit rien, sinon qu'ils vouloient faire du bruit; le peuple s'arrangeoit ou ne s'arrangeoit pas. c'étoit la même chose. Vinrent ensuite des fusiliers sans ordre et sans quiforme ; c'étoit pour faire escorte. Enfin nous en-

l56 LETTRES ÉDIFIANTES

tendîmes les grosses trompettes et les tambourins; à lai barrière il y avoit des gardes pour empêcher la foule, qui véritablement étoit grande; les soldats des rues préeédoient et faisoient faire place -, la musique bruyante passa la barrière , puis les quatre mandarins à cheval ; venoit ensuite la musique que le collège avoit envoyée au devant des présens, celle-là étoit assez agréable; suivoit le dais ou la niche, puis le tong , mandarin nommé par l'empereur pour présider à la cérémonie; c'ëtoit un homme de 60 ans, bien monté, et se tenant de façon qu'on voyoit aisément qu'il représcntoit un grand-maître; alors nous nous mîmes à genoux, selon le cérémonial chinois; les princes du sang et les rois étrangers s'y mettent quand l'empereur leur fait une pareille grâce. Je vis avec attendrissement que le dais étoit surmonté d'une croix ; lorsqu'il fut venu jusqu'à nous , nous nous levâmes pour le suivre ; il s'avança jusqu'à la porte de la dernière salle; alors le mandarin tira doucement les présens de dessus la table, et, les portant avec respect, les déposa dans la niche préparée pour cela.

Tous les Européens, c'est-à-dire tous les missionnaires, s'étant mis à genoux, frappèrent trois fois la terre de leur front; s'étant ensuite relevés tous trois, ils se mirent à genoux de nouveau, et firent encore deux fois la mémo cérémonie, en tout neuf fois, ce qui est le plus grand cérémonial qu'il y ait ici ; ensuite on salua le mandarin les uns après les autres , en lui prenant les deux mains selon la coutume , et on le conduisit dans la salle à manger. Il demanda d'abord, si on étoit venu de toutes les églises ; ou lui répondit que oui , que les missionnaires de la propagande n'étoient pas encore arrivés, parce que c'etoit un jour de prières et qu'ils étoient peu, qu'on savoit d eux-mêmes qu'ils viendroient prendre part à la reconnois-rance que nous devions tous à l'empereur. Ils arrivé-

ÉCRITES DE LA CHIflE. l5j

rent en effet au nombre de deux : le mandarin parut Lieu content; il nous lit ensuite les politesses ordinaires, qui consistent à demander le nom . làgc, les emplois, le pays; on prit du thé. Le long mandarin nous dit : « Il faut que je retourne incessamment avertir l'empereur de la manière dont les choses se sont passées; il faut aussi que M. Sikelpart me suive pour faire son remerciment , il ne peut pas le différer au lendemain. » La coutume est de l'écrire \ le mandarin voulut le voir; il le loua

INousnous retirâmes pour lui donner le temps de prendre quelque chose ; il ne resta dans la salle que deux missionnaires pour l'entre tenir. A la lin du repas, les pères du JNan-tang lui firent présent de plusieurs curiosités d'Europe, dont il parut fort content. L'empereur a su tout; dès le lendemain matin il alla au Jou-y-koaii (endroit du palais où travaillent les missionnaires), il étoit de bonne humeur; il demanda plusieurs fois au P. Sikclpart s\\ se portoitbien. En même temps il vint chez moi un eunuque de la présence ; je crois qu'il avoit ses vues ; il me dit que nous avions bien fait de nous trouver tous au Nan-tang, que la grâce que l'empereur nous avoit faite ne s'accordoit qu'aux grands-, qu'on ne lachèteroit pas pour un million. Une circonstance nous la rend encore plus précieuse ; c'est qu'actuellement il y a à Pékin dix mille lettrés qui sont venus de toutes les provinces pour être promus à un grade supérieur ; ils sont destinés à être un jour mandarins dans les différentes villes de la Chine ; témoins des bontés de l'empereur pour nous, nous espérons qu'ils ne feront rien •contre notre sainte religion et contre nos chers néophytes: \oilà en dernière analyse où aboutissent nos pensées et nos <lésirs; le reste n'est rien pour nous que dégoûts et ennuis.

Je suis, etc.

*WM«**M \\^\\»\\» %%*%\%% %.*» *%%%**%%'»%%'%%%<%*% %\V%%X'fc*%'\%%%\%%%\

RELATION (extrait) DE LA PERSÉCUTION ET DE LA DÉLIVRANCE DE M. GLEYO,

MISSIOKNAIRE APOSTOLIQUE.

Eff 1769 , étant dans le district de la ville de Ngan-vao . je fus averti que de trois apprentis qu'avoit un ouvrier en cuivre, le plus jeune étoît disposé à embrasser la religion chrétienne, et avnit une maladie qui le menaçoit dune mort prochaine. A cette nouvelle, je me rendis chez le jeune homme 5 je le fis apporter dans la chambre qu'on me donna, afin de lui parler plus à loisir ; mais les deux autres apprentis voulurent me venir entendre, et leur maître se joignit à eux. Je leur parlai de Dieu, créateur de toutes choses et juge de tous les hommes, de la nécessité de l'adorer et de le servir pour parvenir au bonheur du ciel . et éviter les tourmens éternels. Je demandai au malade ce qu'il pensoit , il me répondit qu'il vouloit être chrétien. Je restai près de ce cher enfant, qui mourut dans les meilleurs sentimens après avoir reçu le baptême. Je partis ensuite pour aller visiter d'autres chrétiens plus éloignés.

Revenu à Ngau-yao, après trois mois d'absence, j'appris que Y ouvrier en cuivre s'étoit retiré au district de la ville de Yun-tchang, je l'envoyai chercher 5 j 'a vois sa conversion fort à cœur. 11 vint et me dit qu'il ne s'agissoit pas de lui seul, mais de toute sa famille, qui consisloiî en cinq grandes personnes et plusieurs petits enfans. 11 les a voit instruits de son mieux . et m'assuroit que si je voulois aller chez lui, ils se {'croient tous chrétiens, .le lui demandai quel éloit celui de qui il affermoil le terrain qu"l occunoil ;

il me répondit que c'étoit un de ses parens, instruit de sa conversion; qu'il n'y avoit rieu à craindre de ce côté-là , ni même du côté des voisins ; qu'il avoit tout examiné, et que je pouvois le suivre. 11 se trompoit en cela -, mais sur sa parole j'allai avec lui , et j'emmenai un écolier, nommé André Yang , fils d'un chrétien qui m'avoit appris la langue du pavs, et quatre autres chrétiens.

Peu après notre arrivée à la ville de l'ouvrier, le maître du terrain, dont on ne se méfioit pas, vint, sous prétexte de visite, pour savoir qui nous étions, et ce que c'étoit que notre religion. Les chrétiens lui répondirent ce qu'ils jugèrent à propos ; car je m'abstins de paroitre devant lui. Il demanda si nous n'avions pas délivres de religion ; on lui présenta un cahier imprimé en chinois contre le culte des idoles. Il le prit, l'emporta, en disant qu'il reviendroit bientôt, et que peut-être il embrasseroit aussi notre religion. Il revint effectivement avec quatre ou cinq païens qu'il avoit rassemblés-, ils nous prirent, et nous lièrent pour nous conduire à la ville (ÏYiin-tchang, disant qu'ils vonloient savoir du gouverneur si notre religion étoit bonne, ou si elle étoit superstitieuse. Us arrêtèrent aussi avec nous l'ouvrier en cuivre, son frère et son beau-frère, tous trois prosélytes. Je baisai la corde qu'on me mit au cou; je voulus en même temps sauver mon crucifix, en le cachant dans un de mes bas (qui sont fort larges dans le pavs); mais ils s'en aperçurent, me l'arrachèrent avec fureur, et le gardèrent pour servir de pièce d'accusation contre moi. Il ne me resta plus de choses saintes qu'une boîte de reliques , celle des saintes huiles , que je portais dans une bourse qu'ils n'aperçurent pas. Arrivés à la ville vers le soir, on nous mena devant le lao-ye, en l'absence du gouverneur. Alors le maître du terrain et un de ses pareils nient leur déposition contre nous. Le lao-ye dit qu'il leur savoit bon gré de leur zèle pour le bien public ; qu'ils

l6o LETTRES ÉDIFIANTES

avoient fait très-sagement de lui déférer des gens comme nous: qu'assurément notre religion étoil la même que celle des pe-lièn-kiao. Il demanda compte de notre doctrine et de nos prières à l'ouvrier en cuivre , et voulut savoir qui l'avoit instruit. Pour ne me pas compromettre, l'ouvrier répondit que cétoit un Chinois appelé Vang-tliieu-tsio. On appela aussitôt ce Chinois , qui dit que l'ouvrier demeurant chez lui , il lui avoit efiectivement parlé de la religion chrétienne , et expliqué notre doctrine. Alors le lao-ye fit frapper ce pauvre Chinois de 20 soumets ; ensuite, s'adressant à moi , il me demanda d'où j'étois ; je lui répondis que j'étois Européen, a Qu'ètes-vous venu faire ici ? ajouta-t-il. — Jesuis venu, lui dis-je, prècherla religion chrétienne, et ce n'est pas , comme vous le pensez, la secte des pe-liènkiao. jNotre religion est connue de l'empereur ; il y a jusque dans sa cour des Européens qui l'enseignent , et qui ont dans Pékin des églises ouvertes. » Il me demanda de quelle utilité pouvoit être notre religion 5 je lui répondis qu'elle préservoit ceux qui l'embrassoient et la pratiquoient , de la damnation éternelle, et qu'elle les conduisoit au bonheur du ciel. «Mais, à t'en tendre, la religion est bien nécessaire?

— Oui, indispensablement nécessaire. — Quel intérêt astu de venir de si loin pour la prêcher dans cet empire? — Point d'autre que l'amour de Dieu et des hommes, à cause de Dieu. — As-tu ton père et ta mère? — Ma mère seule vit encore. — Pourquoi n'es-tu pas resté pour l'assister ? et comment regarder comme bonne une religion qui autorise ceux qui l'embrassent à abandonner leurs parens ?

— Ma mère n'a pas besoin de mon secours ; elle a été trèscontente que je vinsse ici pour faire connoitre ma religion.» Alors prenant mon crucifix, il me demanda 1 explication de cette image; je la lui donnai le mieux qu'il nie fut possible, après quoi il ordonna de nous traîner en prison.

ÉCRITES DE LA CHINE. l6l

Le lendemain , il alla avec ses satellites où j'avois été pris, pour faire la recherche de mes effets ; il y trouva toute ma chapelle , à l'exception du calice qu'on avoit eu soin de cacher. Quand il vit mes ornemens sacerdotaux , il me crut plus que jamais de la secte des pe-luhi-kiuo. La chasuble étoit mon manteau royal; le devant d'autel, l'ornement de mon trône; le fer à hostie, l'instrument pour battre monnoie; mes livres, des livres de sorcellerie. Le soir, l'un de ces gens , étant venu à l'ordinaire pour nous renfermer, m'annonça la mort comme prochaine -, et l'on fit ajouter à ma chaîne un collier de fer, avec un bâton aussi de fer , long d'un pied et demi , attaché par un bout à mon collier , et de l'autre à mes menottes t pour m'empècher de faire aucun usage de mes mains , parce que le lao-ye , me croyant sorcier, vouloit m oter le pouvoir de faire des maléfices. On me fouilla plus exactement, et on m'enleva les reliques et la boite des saintes huiles que j'avois conservées jusqu'à ce moment. Le Jao--ye dépêcha un courrier à Tchong-king, pour demander main -forte contre les pe-lièn-kiao , qui commençoient, disoit-il, à se montrer dans son district, ayant un Européen à leur tète. Cependant en attendant l'arrivée du gouverneur, il se mit à lire les livres de religion qu'il avoit trouvés parmi mes effets. Il tomba sur un volume où les commandemens de Dieu sont expliqués ; il fut étonné d'une aussi belle et si sainte doctrine : il conuut alors sa bévue, et fut forcé d'avouer que notre religion enseignoit à faire le bien*, mais il étoit trop tard. Son accusation devant le mandarin , son supérieur, étoit déjà faite , et voyant que l'affaire alloit tourner contre lui -, il chercha le moyen de se justifier à nos dépens. Pour cela, il nous fit venir en sa présence , pour voir s'il ne se trouveroit pas quelque chose de répréhensible dans nos réponses. Il fit venir André Yaiig. Ne pouvant le faire convenir que nous avions des livres de sorcellerie , et voulant 3. ii

Ij6b lkttrf.s édifiantes

à toute force nous faire passer pour sectateurs d'une mauvaise religion , il s'acharna sur cet enfant pour le forcer à avouer des horreurs qui ont fait tomber le feu du ciel sur Sodome. Pour le punir de sa fermeté à les nier, il le fit frapper , à différentes fois , de 5o soufflets , et de 10 coups de bâton sur la cheville du pied droit. Cet enfant commença alors à perdre la voix et bientôt toutes ses forces , en sorte que le lao-ye fut obligé de s'arrêter. Il m'envoya chercher et me fit quelques questions sur' mes ornemens sacerdotaux, auxnuellesje répondis-, il me demanda le nom de mes disciples ; je lui dis que , tant hommes que femmes, il y en avoit environ cinquante. Il s'étonna qu'il y eût aussi des femmes ; à quoi je répondis : Les femmes , aussi bien que les hommes , n'ont-elles pas une âme à sauver ? Reconduit en prison , j'eus la douleur d'y trouver mon enfant, André Yang , le visage extrêmement enflé , le sang extravasé dans les yeux , et ne pouvant presque plus se soutenir, à cause de la torture qu'il venoit de souffrir aux pieds. Malgré ses douleurs il revint, en me voyant , à l'aimable douceur et à la joie innocente qu'il a par caractère.

Le gouverneur dHYun-tchaiig arriva. Il nous cita devant lui, et nous parla d'abord avec beaucoup de douceur, montrant qu'il désapprouvoit l'esclandre qu'a voit fait le lao-ye. Il me demanda si je n'adoroispasles idoles commeles autres , et comment j'instruisois les femmes. Je lui répondis que quand j'étois dans une famille , je m asseyois , aux heures d'instruction , tout au bout de la salle commune des hôtes; que les hommes se rangeoient d'un côté et les femmes de l'autre, vers la porte qui conduit dans l'intérieur de la maison ; que ceux qui croyoient à ma doctrine embrassoientla religion chrétienne; mais que je n'y forçois jamais ceux qui refusoient d'y croire.

On vint annoncer l'arrivée du tou-tai-je ; ce prince, qui est beau-père de l'empereur actuel , parut accompagné

ÉCniTES DE LA CI1IKE. 1 63

de plusieurs mandarins inférieurs, et de neuf cents soldats, avec leur colonel et leurs chefs subalternes. Ce grand appareil causa beaucoup d'étonnement dans tout le voisinage. Tous ces mandarins, venus à la fois pour procéder et combattre contre les pe-lièn-kiao , virent avec joie qu'ils avoient été trompés par l'imprudence du lao-ye. On lui en fit des reproches bien amers, et il fut condamné à des amendes pécuniaires qui ne lui furent pas moins sensibles. Le tou-tai-ye, cette fois, nous interrogea peu, et seulement pour s'assurer que nous étions chrétiens et non des pe-licii-kiao. Mais lorsque nous parûmes la seconde fois devant lui, et en présence d'un autre grand mandarin, André Yang reçut cinq soufflets ; deux de mes chrétiens en reçurent chacun dix, l'un pour avoir parlé en faveur de nos livres, l'autre pour avoir dit qu'il ne savoit pas lire, ce qui étoit très-vrai. Ensuite le tou-tai-ye, s'adressantà moi. entreprit de me faire dire que j'étois venu ici, non pour prêcher ma religion , mais pour chercher à m'enrichir (il vouloit par là civiliser mon affaire); il ajouta que si je m'obslinois à le nier, il alloit me faire trancher la tùte. Je m'obstinai cependant, et alors il me fit donner quelques soufflets, disant: «Si ta religion peut quelque chose, qu'elle t'arrache d'entre mes mains. » Je lui répondis que notre religion n'étoit pas établie pour nous procurer un bonheur temporel , mais pour nous conduire au bonheur du ciel. Là-dessus, il me fit frapper de nouveau, disant en colère : « Le lieu de la félicité céleste, n'estce pas la Chine? » Je crus qu'il étoit inutile de répondre à de pareilles extravagances. Je gardai donc le silence , me recommandant à notre Seigneur , qui sur la croix ne répondit pas autrement aux blasphèmes qu'on prononçoit contre lui. Je ne reçus en tout que seize soufflets. Le toutai-ye , pour dernier moyen , me fit donner la torture. Les soldats m'ôtèrent mes souliers et mes bas , me mirent

l6/j LETTRES ÉDIFIANTES

la machine aux pieds , et commencèrent à la serrer. En même temps le tou-tai-ye crioit du haut de la salle : « Dis donc que tu es venu ici pour chercher des richesses. » Je lui répondis que je ne le dirais pas. « Pourquoi es -tu donc venu ? — Pour prêcher la religion. — Quelle religion ? — La religion chrétienne. » Voyant qu'il ne pouvoit m'arracher l'aveu qu'il désiroit, il se mit à dire aux bourreaux : « Ecrasez -lui les os. » La violence de la douleur me lit évanouir-, je n'entendois plus que la voix des bourreaux qui me crioient à pleine tète : « Dis donc que tu es venu ici pour avoir du riz ou de l'argent. » A la fin j'entrevis le sousgouverneur qui disoit au tou-tai-ye : « Monseigneur, cet homme ne reniera point sa religion; il est inutile de le tourmenter davantage. » Alors il ordonna de lâcher la machine. Lorsqu'on m'eut remis en prison, je fus saisi d'une fièvre qui dura deux heures. Je crus que mon heure désirable ne tarderoit pas d'arriver -, il n'en fut pas ainsi. On nous appela encore pour nous conduire devant le -grand mandarin. 11 nous fit pende questions. S'adressant à moi, il me dit que si j'étois venu ici pour chercher de l'argent . mon affaire seroit peu de chose-, mais que c'étoit un crime à moi de dire que j etois venu pour cause de ma religion. Après cela, adressant la parole aux autres mandarins, il leur dit : « Cette affaire n'en vaut pas la peine ; c'est inutilement qu'on nous a fait venir ; vous n'avez qu'à vous en retourner : j irai moi-même à Tching-tou , arranger toutes ces choses avec le tson-tou. »

Le lendemain il partit pour 7'ching - ton , et l'on nous fit partir aussi trois jours après. Nous arrivâmes dans cette capitale de la province, le 2 1 du mois de juin. On nous mena devant le gouverneur. Je trouvai un homme qui n'aimoil pas les persécutions; mais il ne vouloit pas m'entendre dire que j'étois Européen , soutenant que ma figure seule prouvoit que j'étois de Canton ; c'étoit pour me sug-

ÉCRITES DE LA CHINE. l65

gérer de dire comme lui , ce qui auroit mis fin à tout. Je refusai d'entrer dans ses vues, et je dis toujours que j'étois Européen. A la fin , la grande envie que j'avois d'empêcher le progrès d'une telle persécution , fit que je répondis qu'en un certain sens je pouvois me dire de Canton, y ayant une demeure ; mais cette réponse ne le contenta pas ; il insista pour me faire dire que j'étois originaire de Canton , ajoutant d'un ton de colère :«Tu ne t'embarrasses pas de faire mourir les gens avec ton nom d'Européen •, » et làdessus il appela ses satellites, et me fit donner cinq soufflets. L'état de foiblesse où j'étois me fit tomber évanoui , ce qui l'obligea à me renvoyer bien vite en prison. J'y fus long- temps étendu par terre sans pouvoir recouvrer mes forces. Cette prison dans laquelle on nous renferma étoit le vrai séjour de la misère humaine. Des chaleurs excessives, une odeur insupportable, de la malpropreté, de la vermine, etc. Les prisonniers, logés tous ensemble, étoient ordinairement au nombre de plus de soixante \ une grande partie dans une misère qui fait horreur. Outre cela , il y régnoitune maladie contagieuse qui en faisoit mourir uti grand nombre; les malades étendus par terre, dans un état que la décence ne permet pas de décrire, le tumulte, les criailleries, les vexations des geôliers, sans parler des abominations auxquelles se livroient plusieurs de ces malheureux.

Il vint un ordre de faire changer de prison aux chrétiens $ mais mon nom n etoitpas sur la liste. Ainsi, André Yang, mon jeune écolier, et les autres Chinois, furent séparés de moi , et je restai seul de chrétien dans la mienne. Cette séparation me fut fort amère. Je me vis privé désormais de toute consolation de la part des hommes, dans des détresses et des peines d'esprit de toutes espèces. J'étois habituellement réduit dans un tel état de foiblesse, que javois de la peine à tenir la tète droite, et à lever les

mains, liées de deux menottes fort serrées. J'offris à Dieu le sacrifice de mon cœur , et me soumis à demeurer dans cet état tant qu'il lui plairoit, et vraisemblablement jusqu'à la fin de la persécution.

Un mois après les clirétiens furent élargis et renvoyés chez eux , et il y eut ordre de me faire changer de prison ; et trois jours après on me fit partir pour retourner à Yuntchang. En chemin , je fus atteint de la maladie qui avoit fait mourir tant de prisonniers àTching-tou. Etant arrivé dans la prison de Yun-tchang , je demandai le secours des médecins. Le mandarin me le refusa , en disant que je ferois bien de mourir , puisque j'étois venu chez lui pour lui causer tant de tort et de chagrins . Dieu , qui ne vouloit pas encore ma mort , suppléa aux moyens humains , et dans peu de jours je me trouvai guéri ; mais ce fut pour entrer dans de nouveaux combats. Il arriva une lettre du tsong-tou, qui ordonnoit de me faire déclarer au vrai d'où j'étois. En conséquence, le mandarin me cita devant lui $ je répondis à sa question que j'étois Européen. « Pourquoi le dire ? ajouta-t-il ; il t'en coûtera la vie. » Il arriva bientôt une seconde lettre fort sérieuse et fort pressante à mon sujet. Aussitôt le mandarin envoya dans la prison deux écrivains de causes criminelles, qui me pressèrent, en toute manière, de me dire né et élevé à Canton. Je leur répondis qu'ils perdoient leur temps , et que je ne consentirois jamais à faire un mensonge qui oiîenseroit le Dieu de vérité que j'avois 1 honneur de servir. Le lendemain ils vinrent encore, et ils engagèrent un ancien prisonnier, homme intelligent , qui avoit soin de me préparer mon riz , de se joindre à eux pour me faire avouer ce qu'ils vouloienl. Je dis à cet homme de ne point se mêler de cette affaire, que mon parti étoit pris sans retour. Il alla leur l'apporter que jétois un homme inflexible ; qu'il avoit beau m'exhorter, que tout étoit inutile. « Puisqu'il est si entêté,

dirent les deux écrivains, le mandarin va l'appeler devant lui . et à force de kia-kouen et de coups de bâton , il viendra à bout de son entêtement.» Pour me disposera souffrir les tortures, j'ajoutai à mes prières ordinaires une invocation à notre Seigneur devant Pilate. Il daigna m'exaucer et me remplir de joie et de force. Le lundi de Pâques , le prisonnier dont j'ai parlé vint à moi le visage pâle et les yeux mouillés de larmes. 11 me dit (jue le lils du mandarin venoit de lui lire la seconde lettre du tsong-tou , dans laquelle il ordonnoit au mandarin que, sans plus ample information , il trouvât le moyen de me faire mourir en prison, ajoutant qu'il prenoit sur lui les suites de cette affaire. Le prisonnier ajouta que le mandarin avoit dilféré de répondre sous divers prétextes, mais qu'il ne pouvoit pas retarder plus long-temps, et que, voyant mon entêtement à refuser de me dire de Canton , il ne pouvoit plus répondre au tsong-lou qu'après ma mort. La nuit étant venue, je me jetai sur mon mauvais lit, tout habillé, attendant le moment où Ion viendroil m'en tirer pour me conduire à la mort. Je passai cette nuit et les deux jours suivans dans cette attente \ dans le troisième, mes craintes se dissipèrent, et il me sembla que Dieu lui-même me disoit intérieurement qu'il ne permcltroit pas ma mort. Quoi qu'il en soit, le mandarin qui m'avoit refusé si durement un médecin , et qui paroissoit désirer que je mourusse en prison , ne put se résoudre à exécuter l'ordre cruel de son supérieur. Ce changement doit paroitre merveilleux à quiconque connoit la Chine 5 car les mandarins subalternes tremblent, comme des esclaves, devant le tsong- lou, de qui dépendent leur fortune, leur dignité et leur élévation. 11 employa vingt jours à chercher les moyens de me soustraire à la cruauté de son supérieur, et lorsqu'il sembla résolu d'exécuter ses ordres , un seul mot du prisonnier dont j'ai parlé le déconcerta : «Ne craignez- vous pas, lui

l68 T-KTTKES ÉDIFIANTES

représenta ce prisonnier, que la mort de ce chrétien ne soit sue de trop de monde?» Ce pauvre homme, quelques jours après , voyant que le danger étoit passé , ne put s'empêcher de me dire, tout païen qu'il étoit : « Il faut véritablement que votre Dieu soit bien puissant , et le seul vrai maître, puisqu'il vous protège d'une telle manière. »

Ce mandarin fut déposé et plusieurs autres après lui. En 1771 , il en arriva un, nommé Tchaug, sous lequel j'eus beaucoup à souffrir. Il vint visiter la prison , et y adorer les idoles. Il appela ensuite les prisonniers pour prendre connoissanee de leur cause ; il m'appela exprès le dernier; il me demanda si je n'avois pas à mon usage certains instrumens de sorcellerie. Je lui répondis que non , et que ma religion détestoit et défendoil la sorcellerie. Il me demanda si je savois écrire ; je lui répondis que je Pignorois en lettres chinoises. « Mais, dit-il, écris-jnoi, en tes lettres d'Europe , le nom de Dieu. » Je lui obéis en écrivant ces deux mots : Tien-lchou (qui signifient Seigneur du ciel, la langue chinoise n'ayant aucun mot qui signifie Dieu). Il dit ensuite aux geôliers de me serrer de près 5 que j'étois un prisonnier de la plus grande importance -, qu'ils ne me connoissoient pas -, que j'étois un homme .plus rusé qu'on ne le peut dire, puisque j'étois venu à bout détromper tant de gens, et d'esquiver tant de mandarins depuis Canton jusqu'ici ; qu'il savoit ce que c'étoit que les Européens , etc. Après cela, s'adressant à moi , il se mit à me dire : « Cependant tu es criminel. » A cela je répondis que je n'étois venu que pour une seule chose , pour prêcher la religion chrétienne. Il ne sut plus que dire , et, après avoir donné quelques ordres sévères contre moi , il s'en alla. En juillet 1772, il revint, cita tous les geôliers devant lui , et leur demanda s'il n'y avoit personne qui me vint voir et prit soin de moi. Ils lui répondirent que non. Il leur dit que le tsong - ton , en l'envoyant à Yun--

tchang , s'étoit plaint à lui que les mandarins précédens n'avoient pas su conduire mon affaire comme il falloit ; qu'il lui en confioit le soin , et le chargcoit, à mon sujet, des ordres les plus sévères $ qu'ainsi ils fissent d'exactes recherches sur cela ; que lui de son côté en feroit -, et , s'il venoit à découvrir qu'ils l'eussent trompé, ils dévoient s'attendre à avoir les os des jambes et des pieds écrasés à coups de kia-kouen et de bâton ; qu'il reviendroit , et qu'il vouloit avoir sur cela une preuve claire. Pour connoître combien le danger éloit grand , il faut savoir que deux chrétiens dévoués étoient dans la ville , chez un nommé Kieou. C'étoit là qu'on mettoit l'argent destiné à m'assister , et l'un des enfans de cette famille venoit me servir avec beaucoup d'affection. Rien n'étoit plus facile que de découvrir tout cela : je le sentois , et j'en avois une inquiétude bien amèrc. Quand le mandarin revint, il appela les geôliers pour leur demander réponse et compte des ordres qu'il leur avoit donnés. Il s'en présenta un qui étoit des plus rusés ; il nia qu'il y eût quelqu'un qui m'assistât. Sa simplicité hypocrite jeta de la poussière aux yeux du mandarin , et il fut la dupe du geôlier.

Mais Tchang, toujours furieux contre moi et contre la religion chrétienne , avoit résolu de uous persécuter. Il commença par faire arrêter le père de la famille Kieou, ses deux fils et mes deux chrétiens dévoués, à qui on donna des soufflets et que 1 on mit à la cangue. Je regrettois d'être seul épargné, et je désirois de partager leurs souffrances. Dieu, qui vouloit m' exaucer , m'y prépara pendant cinq ou six jours , qu'il me fit passer dans un état d'assez grande paix et d'une douce consolation en lui. Le mandtxrin me fit bientôt appeler , et me demanda si c'étoit moi qui avois instruit ces chrétiens. Je lui répondis que oui. Sur cela , il me fit donner quarante soufflets. J'eus la précaution de ne pas serrer la bouche pour empêcher que la violence des

coups qui me tordoient la mâchoire inférieure , et me faisaient cracher le sang, ne me fit aussi partir toutes les dents. Aux coups qu'on me donnoit , le mandarin ajoutoit des injures; puis il me disoit: « Pourquoi ne meurs-tu pas ? tous les jours j'attends à être délivré de toi ; pourquoi ne crèves-tu pas ?» Il me fit plusieurs fois cette question à laquelle je ne répondois rien , prenant cela pour une malédiction. Alors les bourreaux qui m'avoient frappé me dirent: «Le mandarin t'ordonne de lui expliquer pourquoi tu ne meurs pas ? » Je répondis qu'il n'étoitpas au pouvoir de l'homme de déterminer le temps de sa mort. J'avois les lèvres si durcies, si enflées, que je ne pouvois presque pas articuler. Un de mes chrétiens , voyant qu'on ne m'entendoit pas , leur dit que le sens de ma réponse étoit , que la naissance et la mort ne dépendent point de l'homme ; ce qui étoit mieux pour l'élégance de la phrase. Alors le mandarin ajouta : «N'as-tu pas une corde pour te pendre ? » Il vouloit me suggérer de me défaire moi-même et lâcher de me désespérer. Je répondis que je n'y avois pas pensé. «Je m'en vais l'aider à mourir , » répliqua -t -il. Tout de suite les soldats me saisirent , et m'avant étendu ventre à terre , un d'entre eux commença à me frapper à coups de bambous sur le milieu des cuisses nues. Le mandarin avoit ordonné de frapper trente coups. Après qu'on m'en eut donné vingt , je sentis que j allois m'évanouir. Dans ce moment , Dieu changea le cœur du mandarin , et il ordonna de cesser. Il faut convenir que ce genre de supplice est bien pro uomine Jesu contumeliam pati. J'avoue que j'en eus de la joie, et que je m'en retournai content dans ma prison. Avant que de me renvoyer , le mandarin me dit qu'il m'appelleroit encore le lendemain pour m'en faire donner autant , et m'aider à mourir. De retour dans ma prison , je me préparai par la prière aux nouvelles tortures qui m'étoient promises. Dieu écouta mes gémisseinens; il remplit

ÉCRITES DE LA CHINE. 1 7 ï

mon cœur de force et de courage; et il me reprocha intérieurement mon peu d'espérance en ses promesses. Je sortis de la prière avec l'assurance que le mandarin ne me feroit pas souffrir davantage ; ce qui arriva en effet -, peu à peu mes douleurs diminuèrent , mon visage désenfla , il ne me vint point d'ulcères aux cuisses , et dans l'espace de quinze jours je me trouvai guéri.

Le mandarin a voit fait effacer mon nom de dessus la liste des prisonniers qui recevoient une certaine mesure de riz , et quelques pièces d'argent pour leur nourriture : cela tendoit à me faire mourir de faim; mais, Dieu lui ayant changé le cœur , il continua à fournir ce qui étoit nécessaire à ma subsistance. Il fut envoyé à King- tchoan pour la guerre, et fit plusieurs voyages à Tching-tou; il se passa ainsi plusieurs années. Le 19 février 1776. il me cita devant lui, et il appela les geôliers. Le plus ancien se présenta ; il lui demanda ce que faisoitpour moi la famille Kicou. Ce vieillard répondit qu'il n'étoit question de rien, sinon que j'acceptois quelquefois un peu de vin de cette famille. Le mandarin demanda si c'étoit quelqu'un de la famille qui me l'apportoit. Ce geôlier soutint que non , en solfiant à la rigueur des tortures , si l'on pouvoit le con^ vaincre de contravention aux ordres qu'on lui avoit donnés. Cette réponse persuada le mandarin ; mais il s'adressa à moi et me dit toutes sortes d'injures et même d'infamies. Je restai les yeux baissés, sans rien répondre. Voyant que je ne disois rien , il me parla d'un ton un peu plus radouci 5 et, après m'avoir dit que j'avois l'air^d'un assassin , il me demanda si je n'avois pas sur moi quelques poignards. Je lui répondis que non ; puis ne sachant que me dire , il ne m'adressa plus la parole ; mais il continua de parler contre moi , assurant que j'étois un criminel digne de la mort ; qu'il vouloit m'assommer, ce qu'il répéta plusieurs fois, en y ajoutant beaucoup de blasphèmes contre la religion.

Puis il ordonna aux geôliers de lui apporter tout ce que je pouvois avoir à mon usage pour en faire l'inspection ; il demanda ensuite aux prisonniers s'ils n'avoient point à se plaindre de moi. Ils répondirent que non; et le mandarin, ne sachant plus que dire , se mit , en élevant la voix , et me nommant par mon nom , à faire des criailleries , et à me traiter de fou ; il exigea aussi des prisonniers qu'ils ne m'éeouteroicnt jamak ,. et qu'ils ne croiroient point à ce que je pourrois leur dire de ma religion -, ce que ces gens, perdus de crimes et de toutes sortes d'excès, n'eurent point de peine à lui promettre.

J'eus bientôt à souffrir une persécution domestique de la part de ces prisonniers ; je fus rassasié d'opprobres, et accablé de menaces de m'assommer, de me hacher à coups de couteaux. Ils disoient entre eux (ce qui, humainement parlant, étoit bien vrai), que, pour m'avoir tué, ils ne seroient pas réputés coupables d'un nouveau crime 5 qu'ils en recevroient plutôt récompense que punition. Pourtant, n'osant pas me maltraiter, ils résolurent de m'accuser devant le mandarin qui vint bientôt dans la prison, et qui leur demanda si quoiqu'un me venoitvoir. L'occasion étoit belle de m'accuser : mais , chose admirable ! personne ne le fit. Le mandarin renouvela ensuite aux geôliers ses ordres contre moi , et leur dit que si je m'échappois, il y alloit pour lui de sa dignité, et pour eux de la vie, ou au moins de l'exil : il n'a jamais cessé de me croire sorcier. La persécution domestique, que je croyois éteinte, se ralluma, et devint plus forte que jamais. Le mandarin ayant cité devant lui mon principal ennemi , les autres prisonniers le pressèrent de m'accuser ; il le fit , et dit (ce qui étoit très-faux) que je lui cherchois querelle sur ce qu'il ne payoit pas ses dettes. Dieu changea le cœur du mandarin ; car celui-ci répondit à l'accusateur que peut-être il n'entendoit pas bien ce que je lui disois ] après quoi il de-

manda si je faisois des prières dans la prison. Mon accusateur répondit que oui , mais que c'étoit dans une langue étrangère. Avant que de quitter l'article de ce mandarin Tchangy qui craignoit tant pour sa dignité, et prétendoit se faire un mérite de me persécuter, j'ajouterai que cette année 1777, il a été déposé. Pour mes autres persécuteurs , le mandarin qui m'a condamné à mort a été lui-même condamné par l'empereur pour d'autres affaires, et s'est pendu il y a trois ou quatre ans. Le mandarin de Tchingtou, dans la prison duquel j'étois si exposé à mourir de misère , s'est aussi étranglé , au moins on me l'a assuré ; celui qui vomissoit de si horribles blasphèmes en me faisant donner la torture, a été déposé ignominieusement, ainsi que le mandarin qui m'avoit refusé les secours d'un médecin dans ma maladie, et le mandarin subalterne qui a été le premier auteur de toute cette persécution. Telle est l'histoire de tout ce que j'ai éprouvé dans ma longue prison •, elle a duré huit ans , et je nen suis sorti que par une espèce de prodige.

Nota. Voici ce qu'on lit dans une lettre de M. de Saint -Martin, missionnaire au Su-tchuen , sur la délivrance de M. Gleyo.

Le procureur de notre mission à Macao avoit écrit aux ex-jésuites françois missionnaires à Pékin , pour solliciter leur crédit en faveur de notre pieux confrère IVL GJeyo, qui depuis huit ans languissoit dans les prisons. Ges messieurs répondirent avec tout le zèle dont ils étoient capables, et chargèrent M. Da Rocha , ex-jésuite portugais, qui se rendoit au petit Thibet pour en lever la carte, d'arranger ceUe affaire avec le gouverneur du Su-tchuen dont il étoit ami , et dont l'autorité est absolue dans la province. Il fît sur-le-champ les premières tentatives par lettres. La réponse fut que la chose n'étoit plus possible , parce que M. Gleyo étoit devenu fou, et qu'il n'y ivoitpas de sûreté à renvoyer un fou. Le gouverneur fit cette ré-

TT/j. LETTRES ÉDIFIANTES

ponsc, soit par mauvaise volonté, soit parce qu'il ajoutoit for au rapport du mandarin préposé à la prison deM.Gleyo. Le Portugais nia hardiment le fait. Alors on fit venir notre 'confrère dans la capitale de la province, avec les ordres les plus exprès de le tenir étroitement enchaîné, crainte d'excès dans sa folie supposée. Il parut devant les juges , et fut interrogé suivant les anciennes dépositions. Tout s'accordoit, et il répondit avec une présence d'esprit qui convainquit ses juges qu'il n'était pas fou. On le fit venir une seconde fois pour lui demander s'il étoit dans la disposition d'accuser ses persécuteurs, qui l'avoient fait auparavant cruellement frapper ; il répondit en chrétien, édifia ses juges, et rassura contre la crainte ceux qui étoient intéressés; enfin dans la troisième séance on lui ota sesjlrs,el il fut remis à la garde d'un jeune mandarin, qui lui lit toutes sortes d'amitiés et d'offres généreuses. Il lui proposa de l'envoyer à Pékin , et de là à Canton ; ou bien de l'envoyer droit à Canton en chaise ou à cheval , suivant sa volonté; le tout aux dépens du gouverneur. M. Glcyo, qui crut que ces propositions étoient faites en haine de la religion dont on vouloit chasser le ministre, répondit qu'il étoit venu en Chine pour y prêcher l'Evangile, et que son intention étoit d'y rester pour la même cause; que si on vouloit l'obliger à s'en aller, il n'y avoit pas d'autre moyen que la force; que par là sa conscience seroit en sûreté. Celte réponse ferme déconcerta le mandarin , qui y opposa tous les prétextes de la sagesse humaine. Voyant qu'il ne gagnoit rien, il changea tout à coup, et depuis ce temps jusqu'à l'arrivée de M. Da Rocha , ce cher confrère n'éprouva dans le prétoire que des rebuts , des mépris et des opprobres. Mais enfin M. DaRocha arriva, ctM.Gleyo lui fut livré à l'instant sans aucune condition.

M. Pottier , évêque cTAgathopolis, dans une lettre où il rapporte aussi la délivrance de M. Gleyo , dit :

J'eus la véritable consolation de revoir ce cher confrère, qui s'éloit séparé de moi depuis huit ans. Mais ce qui me lit de la peine, ce fut d'apercevoir en lui le visage d'un homme mort, des mains tremblantes, une maigreur et une foiblesse extrêmes, et la voix d'un homme expirant. En vérité , à ce spectacle si touchant, M. de Saint-Martin et moi , eûmes peine à retenir nos larmes. Au moment de son entrée, ce ne fut qu'avec des soupirs partant bien du cœur, que toute la maison récita le Te Deuni en actions de grâces, pour cette délivrance en quelque sorte miraculeuse. jNous l'avons retenu jusqu'au départ de nos courriers , avec lesquels il descend pour se rendre dans une chrétienté de la pro\ince de \un-nan , contiguë à celle deSui-fou, dans la province de Su-tchuen.

LETTRE (extrait) DE M™ POTTIER,

ÉVÊQCE d'aGATHOPOLIS,

Page 1