A MM. DU SÉMINAIRE DES .MISSIONS ÉTRANGÈRES
Pékin , le ai novembre 1783.
Messievrs et très-chers confrères , vous aurez su la prise de quatre missionnaires de la propagande, trahis par un apostat. Peu de temps après parut un édit de l'empereur , qui enjoignit de rechercher les prédicateurs de la religion. Au reçu de ces ordres, notre maison de Tchintou (capitale du Su-tchuen) fut investie. On avoit mis en sûreté nos effets de religion ; mais le catéchiste qui la gardoit fut pris avec plusieurs autres chrétiens, que l'avidité de savoir des nouvelles y avoit amenés. Les satellites se transportèrent dans d'autres maisons ; ils enchaînèrent en tout 11 chrétiens qui furent conduits au prétoire 5 on prit leurs livres de religion et le calendrier nouvellement imprimé. Le gouverneur nomma un des premiers mandarins de la province pour les juger. Celui-ci , qui connoit parfaitement notre sainte religion, et qui l'estime, donna une preuve de sa bonne volonté en renvoyant quatre jeunes gens de i5 à 20 ans, sous prétexte qu'il falloit du monde pour garder les maisons où ils avoient été pris. C'étoit un coup de providence; car, à cet âge, mis à la question, ils auroient déclaré tout ce qu'on auroit voulu. Les autres chrétiens , interrogés , dirent qu'ils tenoient à la religion de leurs ancêtres ; quelques-uns nommèrent ceux qui les avoient instruits, et qui se trouvoient pris avec
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eux. L'affaire des livres de religion s'arrangea; mais celle du calendrier fut plus sérieuse, parce que, lorsqu'on le prit, celui des Chinois n'avoit pas encore été rendu public -, ce qui fit soupçonner , ou qu'il y avoit des Européens dans la province, ou que du moins les chrétiens étoient en relation avec eux. Ils nièrent constamment ces deux faits; ils dirent qu'ils n'avoient ni vu ni connu d'Européens ; que l'imprimeur du calendrier avoit tiré du prétoire la distribution des mois lunaires et des saisons, et que, l'ayant communiquée au catéchiste de notre maison, il y avoit marqué nos fêtes et nos jeûnes. L'imprimeur païen confirma cette déposition. Après deux mois d'examen, où les dogmes et la morale de la religion furent pleinement justifiés par le catéchiste, le gouverneur ordonna des peines fort légères , dont les chrétiens furent ensuite exemptés. Il publia un édit pour défendre la religion, accordant un répit de six mois, et écrivit à l'empereur des choses trèsfavorables , ajoutant qu'il n'y avoit aucun Européen dans la province , ni autres prédicateurs. Les chrétiens furent tous élargis , et la paix nous fut rendue ; mais ce ne fut pas pour long-temps.
Les recherches qu'on faisoit dans les autres provinces nous devinrent funestes. Un prêtre chinois, missionnaire du Chen-si (M. Pie Lieou le jeune) , originaire du Sutchuen , où il avoit encore sa famille , fut dénoncé par les chrétiens du Chen-si. On ajouta qu'il y avoit deux Européens à Tchin-tou, logés près de la porte méridionale. Le gouverneur du Chen-si écrivit au Su -tchuen, pour demander le prêtre dénoncé, lequel avoit pris la fuite. Dans le même temps, un nouvel édit de l'empereur pressoit la recherche des Européens , et ordonnoit de conduire à Pékin tous ceux qu'on trouveroit. Aussitôt les espions se dispersent par toute la province. On députe un mandarin pour faire la recherche du missionnaire du Chen-si. Nolré
maison de Tchin-tou fut encore visitée, et le même catéchiste qui la gardoit fut arrêté une deuxième fois avec un autre chrétien. Ce dernier fut mis à la question. On dit qu'il nomma mon catéchiste (Etienne Tang), et indiqua où il étoit à la suite d'un évêque. On envoya pour le prendre-, on mit les chrétiens à la torture ; un d'eux me nomma comme Européen, et déclara que j'étois à Tien-tsuen, dans les grandes montagnes. J'appris cette nouvelle trop tard, et j'étois iucommodé. Malgré cela, je pensois à me retirer ; mais les chrétiens s'y opposèrent , me représentant qu'en cas de recherches, je pourrois m'enfoncer dans les forêts. Je m'abandonnai à la Providence et consentis à rester. Deux jours après, on m'annonça que les soldats avoient paru, et qu'ils prenoient le chemin de nos montagnes. A peine le chef de quartier, qui étoit venu me donner cette nouvelle, fut-il rendu à sa maison, que les soldats y tombent et lui demandent quatre personnes qu'il avoit dans son district : savoir, moi, mon catéchiste Etienne, sa sœur , chargée d'une école de filles , et un autre chrétien malade à l'extrémité, chez qui on supposoit que j'étois logé. Le chef de quartier répondit que des quatre que l'on cherchoit, il n'y avoit dans les montagnes que celui qui étoit a l'extrémité \ et que, si on y trouvoit un Européen , il consentoit à avoir la tète coupée. On le conduisit chez le malade. Je ne balançai plus à me retirer dans la forêt voisine, où il y a beaucoup de tigres } mais c'éloit la le moindre de mes embarras. Je pouvois à peine me traîner dans l'obscurité de la nuit; j'étois déchiré par une toux violente, et obligé de grimper des montagnes escarpées , toutes cou^ vertes de neige, dont nous avions jusqu'à la moitié des jambes. Les chrétiens qui m'accompagnoient vouloient me porter \ mais je ne youlois pas les exposer , non plus que moi , à tomber dans les précipices , fort multipliés dans ces endroits. Je résolus de marrèter, voyant surtout l'inutilité
de 1 eloignement , puisque nous ne pouvions pas effacer les traces de la route que nous prenions.
Bientôt on m'annonça que deux enfans de huit ans , soumis à une question très- dure, avoient déclaré que j'étois dans les montagnes; qu'on savoit la maison d'où j'étois parti pour me cacher , et que le chef de quartier , tourmenté cruellement , avoit tout avoué. Aussitôt je dis aux chrétiens de se retirer et de me laisser seul , que j'attendois les soldats ; mais ils voulurent rester. Un nouveau catéchumène offrit de me conduire chez lui , par un chemin de la forêt impraticable à tout autre qu'à lui. Je le suivis pour n'avoir rien à me reprocher , mais sans aucune espérance. A peine avois-je fait /[o pas, que les soldats, en jetant de grands cris, se saisirent d'un jeune homme de notre suite et le forcèrent à leur dire où j'étois. Us reconnurent aussitôt les traces du chemin que je suivois. Je m'étois arrêté près d'un arbre. Quand je les vis tout près, je leur dis: « C'est moi que vous cherchez, vous n'avez qu'à me prendre-, » et ils me mirent la chaîne au cou, me fouillèrent, et prirent ma boîte aux saintes huiles , un livre de V Imitation f un diurnal , et mon chapelet. Us ne s'aperçurent pas de quelques morceaux d'argent et autres petits effets qu'ils me laissèrent. Comme ils ignoroient les chemins pour s'en retourner , ils suivirent une route frayée dans les neiges par les pas d'un seul homme; nous nous égarâmes , et ils commencoient à être de mauvaise humeur , lorsqu'ils rencontrèrent l'homme qui avoit fraj'é la route : c'étoit le domestique de Msr d'Agathopolis , qui étoit venu m'apporter des nouvelles. Us l'attachèrent à la même chaîne que moi , et nous conduisirent à deux lieues de là , dans une auberge de chrétiens. Arrivés là , ils proposoient de me mettre à la torture pour savoir mes complices et mes crimes, car ils disoient que j'avois l'air d'un coquin. Us en jugeoient par ma longue barbe négligée,
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par mon \ ieux bonnet de laine , et par la boue dont j'étois couvert. Mais les sergens s'y opposèrent , et me donnèrent un verre de vin qui me fit grand bien. Pour leur exprimer ma reconnoissance , je leur dis qu'ils m'avoient laissé plusieurs choses qui leur occasioneroient de la peine si le mandarin le savoit. C'éloit un couteau d'Europe , un canif, ma montre, etc. ; et je les leur montrai , en disant qu'ils prissent garde à eux , parce que je n'étois pas un homme ordinaire , et qu'ils rendroient compte de tout. Ils furent contens, et dirent que les chrétiens étoicnt gens de conscience. Cependant les mandarins étoicnt près de là , au nombre de six , et environ deux cents soldats \ ils vinrent aussitôt} ils prirent leurs places , et on me fit mettre à genoux devant eux. Celui qui présidoit me dit de me relever et de m'asscoir. Il me fit servir à manger, et déclara devant tout le monde qu'il ne falloit pas me regarder comme un coquin, que j'étois un honnête homme, et que la religion chrétienne étoit bonne-, qu'on me prenoit, parce que j'étois étranger. Il ordonna que l'on m'ùtàt ma chaîne; mais je lui dis , pour la consolation des chrétiens présens à qui on n'oifroit pas la même grâce , que je tenois à honneur de porter cette chaîne pour la cause de la religion -, qu'elle étoit pour moi un collier de perles plus précieux que celui qu'il porloit à son cou , et qui fait la marque dislineti vc des mandarins. Il me parut fort étonné, et me répondit: « Comme vous voudrez ! » Puis il me demanda pourquoi , la religion chrétienne étant si bonne, et n'ayant rien à craindre de la sévérité des lois, j'allois cependant m'enfoncer dans les bois, au lieu de me produire. Je répondis que mon intention étoit de prêcher la religion le plus longtemps qu'il me seroit possible; et que, comme je nignorois pas qu'étant pris je ne pourrois plus la prêcher , il étoit lout naturel de me cacher pour éviter de l'être. Il voulut faire le catalogue de mes effets. Or , j'avais appris , par les
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discours des soldats, qu'on avoit trouvé mon ornement d'autel , et autres meubles et livres que j'avois cachés , et je suppOsois que le tout avoit été livré aux mandarins. Je déclarai donc ma chapelle , mon calice , mes livres, etc. Il me demanda si je n'avois pas un bonnet de cérémonie , dont il fit la description } j'en convins , et j'ajoutai que ce bonnet étoit dans le paquet qui renfermoit ma chapelle. Les soldats lui avoient présenté ce bonnet , et rien de plus; ils s'étoient emparés du reste. Alors il entra en grande colère contre eux , et exigea qu'on lui apportât les effets volés. Il étoit trop tard , les voleurs s'étoient enfuis. Les mandarins me prirent donc à part, et m'exhortèrent à ne pas réclamer ces effets devant le lieutenant criminel , parce qu'un pareil procédé leur nuiroit beaucoup à eux et à mes chrétiens. Je répondis que je n'étois pas venu en Chine pour faire de la peine à personne , ni pour sauver les biens que je pouvois avoir, mais pour sauver les âmes 5 et je leur donnai parole que je ne demauderois rien. Cette réponse les satisfit •, ils redoublèrent de politesse , me firent donner un cheval pour aller , à deux lieues de là, reposer dans une auberge avec eux; et je mangeai avec les mandarins militaires. Là, on me questionna beaucoup sur les endroits où j'avois été, sur le nombre des Européens qui étoient dans la province, le tout par manière de conversation : je répondis que je ne pouvois déclarer les endroits où j'avois été sans faire tort aux chrétiens , qui, après tout, ne faisoient mal à personne; et j'ajoutai, en appuvant sur celte raison , que les mandarins de tous les districts civils par où j'avois passé courroient risque d'être déposés, si l'empereur venoit à le savoir , parce qu'il leur reprocheroit de n'avoir pas veillé suffisamment à l'exécution d'une loi qu'il regarde comme essentielle , et qui défend de laisser les étrangers s'introduire et rester dans l'empire ; je dis que j'étois venu seul, et que je neconnois-
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sois point d'autre Européen dans le Su-tchuen. Il fallut partir pour Ya-tcheou; on me fabriqua une chaise à porteurs pour traverser la montagne, et on obligea les paysans à me porter. Je fus toujours bien traité dans la roule , mangeant à la table des mandarins. C etoit le carême -, ils me firent servir en maigre.
Arrivés à Ya-tcheou, on me conduisit au tribunal. Je déclarai que j'étois Européen , et depuis onze ans dans le Su-tchuen pour y prêcher la religion chrétienne \ qu'ayant parcouru cette province, j'y avois formé environ deux ou trois mille prosélytes \ et que tous, ainsi que moi, suivant les maximes de notre religion, étions très-fidèles à l'empereur, et obéissans aux lois. « Tu mens, me dit un mandarin , tu mens : l'empereur défend de prêcher ta religion ; lu la prêches ici contre ses ordres : comment oses-tu dire que tu es obéissant aux lois de l'empire? » Je sentis la réponse que je devoi.s faire ; mais j'éprouvai un mouvement de crainte et de terreur que Dieu mfe fit la grâce de surmonter. Je répondis : « Dieu est plus grand que Tempereur ; c'est lui qui est le roi des rois \ l'empereur n'est qu'un homme-, ainsi, quand je dis que nous sommes très-obéissans à l'empereur, c'est par rapport aux lois qui ne sont pas contraires à celles de Dieu ; s'il y a opposition , pour lors c'est à Dieu que j'obéis, et non pas à l'empereur. » Us insistèrent: «Est-ceDieu qui t'a dit de venir en Chine? l'astu vu? as-lu entendu ses paroles? — Dieu, répondis-je, me l'a dit par sa loi , qui commande de l'aimer par-dessus toutes choses, et d'aimer les hommes comme nous-mêmes ; or, c'est ce que j'ai fait en venant publier ici ses grandeurs et ses miséricordes, et vous ouvrir le vrai chemin du bonheur, que je connois , et que vous ne connoissez pas. — Mais n'est-ce pas plutôt le roi de ton pays qui t'envoie ici ? — 3\on , assurément non ; le roi de mon pays gouverne ses états sans prétendre vouloir gouverner ceux des autres
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souverains. — Ne sait- il pas du moins que lu es ici ? — Il ne me connoit point. — Tu es donc sorti sans sa permission ? tu es coupable. — Ce n'est pas une conséquence : j'ai obtenu du mandarin , chargé de ces sortes d'affaires , la permission de sortir du royaume. — Mais, pourquoi venir en Chine plutôt qu'ailleurs ? — Par toute la terre il y a des missionnaires qui prêchent la religion ; ayant vu la langue chinoise, je sentis plus de goût et de facilité pour l'apprendre que d'autres langues $ en conséquence, je me déterminai à entrer en Chine. — Comment as-tu pu apprendre la langue ? — Nous avons dans notre pays des livres qui l'enseignent. — Comment vis-tu ici ? — A mes frais ; j'ai apporté environ cinq cents taéls ; je n'en ai plus que dix, et ils sont entre vos mains. — Mais si tu n'a vois pas été pris, n'ayant plus d'argent, comment aurois-tu vécu ? — Les chrétiens ne s'embarrassent pas du lendemain ; au reste, il étoit naturel de supposer que des gens pour le salut desquels j'ai tout sacrifié , ne me laisseroient pas mourir de faim. » On voulut savoir ensuite les lieux que j'avais parcourus, les chrétiens à qui j'avois prêché, les maisons où j'avois demeuré , et s'il y avoit des Européens dans la province ; je répondis : « Je vous déclare que , suivant ma religion, je suis venu ici , non pas pour me sauver en nuisant aux autres , mais bieu pour sauver les autres, même à mon préjudice. «Le président , petit homme fort pédant , me dit en propres termes : « Tu es un sot , qui ne sais pas penser 5 en quoi nuiras-tu à ces chrétiens que tu nommeras ? La religion chrétienne est bonne; quel mal y a-t-il de suivre une bonne religion ? » Je ne répondis rien. Il y eut ordre de me mettre en prison; je fus mis aux fers , et avec des menottes fort serrées. On me fit coucher au milieu d'une troupe de bandits , ayant un satellite pour avoir soin de moi. Dieu me fit la grâce d'y être fort content. Je parlai de la religion une partie de la nuit , et sommeillai
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un peu. Le lendemain mon satellite m'ôta mes menottes , et le mandarin m'envoya à diner et à souper très-honnètement ; le surlendemain , je partis en chaise portée par quatre hommes pour Tchin-tou. Je puis bien dire avoir été en spectacle aux hommes ; on venoit de tous côtés pour me voir. Partout on m'interrogeoit, et je prècbois la religion , sans que les mandarins conducteurs s'en missent en peine, excepté une fois qu'on me conduisit dans une pagode pour reposer. Le peuple accourut en foule, il y vint même un bonze de la pagode; je l'entrepris devant tout le monde. Il y avoit une grande idole a la porte ; je lui demandai : « De quelle matière est faite cette idole ? — Elle est de pierre. — Mais ses yeux , ses oreilles et son nez , sont-ils aussi de pierre? — Oui. — Des yeux de pierre peuvent-ils voir? un nez de pierre peut-il flairer les odeurs? une oreille de pierre entendre les sons? — Non. — Ton idole ne voit donc rien ; quand tu lui fais mille prosternations, elle n'en sait rien ; tu lui brûles des odeurs, elle n'en flaire point ; tu lui fais des prières , elle ne t'entend point ; n'est-ce pas manifestement se tromper soi-même en trompant les autres? — Je n'entends rien à tout cela, » répondit le bonze. Les mandarins des lieux par où je passois venoient et me faisoient beaucoup de politesses. Je pense qu'ils avoient peur que je ne dénonçasse leurs districts.
Enfin j'arrivai à Tchin-tou chez le lieutenant criminel; il me fit enfermer dans la prison. Le lendemain , je parus devant lui ; presque tous les mandarins de la ville étoient assemblés ; il me demanda si j'avois quelque degré relatif aux études en mon pays. Je déclarai que j etois docteur en théologie. Les questions par rapport à mon entrée en Chine furent les mêmes que dans mon autre interrogatoire, ainsi que les réponses \ mais celles des chrétiens , qu'on avoit pris en grand nombre , ne s'aceordoient pas avec les miennes. 3. »5
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Pour lors je dis: « Ce que j'ai déclaré jusqu'à présent est la vérité ; mais il ne m'est pas permis de tout dire , parce que ma religion me défend de nuire à qui que ce soit. Si les chrétiens s'accusent eux-mêmes , ce sont leurs affaires ; je puis acquiescer à ce qu'ils diront de vrai , après confrontation. » Il me demanda là-dessus si ce n'étoit pas le nommé 7'chajig qui m'avoit conduit au Su-tchuen, ajoutant que je pouvois bien l'avouer, puisqu'il le reconnoissoit luimême. Je demandai qu'on le fit venir. Les mandarins dirent en riant : « Il ne nous croit pas sur notre parole. » Le chrétien fut appelé. Je l'interrogeai moi-même : «Est-il vrai que tu as déclaré que c'est toi qui m'as introduit, et m'as conduit dans la maison de Tang (mon catéchiste)?» Il dit que oui. Je lui répliquai : « Souviens-toi que c'est toi qui t'accuses , et non pas moi : tu dis vrai. » Quatre autre.-, familles prises avoient aussi déclaré m'avoir reçu chez, elles.
Après cette première séance , le lieutenant criminel me fit ôter mes chaînes; je le laissai faire, parce que je me trouvois très-foible. Il ordonna que je fusse bien traité. Il m'envoya des œufs, du poisson et autres choses à manger. Le lendemain , je fus appelé en jugement ; il me demanda s'il y a voit des Européens 5 je dis que je n'en connoissois pas. Il répliqua : « Mais il y a le nommé Li-to-lin , que le frère de Baptiste Tchang a conduit à Tchin-tou , il y a huit ans.» Je fus extraordinairement surpris d'entendre ce nom, qui étoit celui de M. Dufresse. Je répondis qu'il ne devoit pas être au Su-tchuen , d'où la persécution devoit l'avoir fait sortir. J'entendis bientôt dire qu'il y avoit un ordre exprès de se saisir de M. Dufresse : craignant que les recherches si sévères et si étendues qu'on alloit faire de M. Dufresse ne fissent découvrir d'autres confrères , je conçus le projet de lui écrire pour l'engager à se produire. Je voyois à la manière honnête dont j étois traité , aux
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louanges qu'on donnoit partout à la religion, et aux promesses que les mandarins faisoient, que l'empereur feroit grâce, qu'il n'avoit craint que la rébellion , et que certainement il n'y en avoit pas. Ce cher confrère reçut ma lettre, et arriva douze jours après. Il vint un ordre d'arrêter M. Delpont, qui avoit été dénoncé comme étant passé au Su-tchuen. Je lus interrogé sur son compte , ainsi que les chrétiens. D'abord je refusai de le reconnoitre ; mais les chrétiens le reconnurent , et déclarèrent l'endroit où il étoit. Les mandarins dirent que s'il n'étoit pas pris, c'en éloit fait de tous les mandarins de la province, parce qu'il étoit dénoncé à l'empereur, et qu'il' le demandoit. On alla chercher dans l'endroit dénoncé, et il ne s'y trouva point. Les chrétiens de ce lieu furent extraordinai rement persécutés à son occasion. Ces chrétiens, épouvantés, me prièrent de lui écrire de se rendre. Je crus bien faire , dans les circonstances , en lui écrivant. Il se rendit 5 mais les mandarins eurent de violons soupçons qu'il y avoit encore d'autres Européens. Je dis que je répondois qu'il n'y en avoit point ( croyant M. Devaut dans la province de Kouei-tcheou, où je savois qu'il étoit allé); ils mirent tous les chrétiens à la question , et M. Devaut fut dénoncé comme étant chez la famille Ly , à Tchong-kin-fou. Un mandarin se rendit dans cette famille , qui déclara que M. Devaut étoit allé on ne savoit où. Les recherches les plus sévères mirent les chrétiens, hommes et femmes, dans la plus grande désolation. M. André Van g, prêtre chinois, fut pris; M. Gleyo fut au moment de i être avec M. Devaut; ils échappèrent je ne sais comment. Plusieurs de la famille Ly furent mis à la question. M. André Yang me fit prier d'écrire à M. Devaut. Je n'en voulus rien faire ; plusieurs autres chrétiens me pressèrent de même, je refusai. La famille Ly me fit de fortes instances ; c'est une des bien faitrices de la mission. Pour lors je pris conseil a oc
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M. Delpon, que j'eus la liberté de voir, et il jugea qu'il étoit expédient de le faire. J'écrivis donc.
Je partis pour Pékin avec M. Dufresse. Présenté au tribunal du Hing-pou, on nous y chargea de chaînes fort pesantes, avec les fers aux pieds et aux mains , et l'on nous mit en prison ; diflerens jugemens , auxquels nous fûmes cités, n'eurent rien de bien particulier. Seulement, on s'informoit exactement de qui nous tenions notre viatique, et si nous avions communication avec les églises de Pékin. C'étoit un point qu'on paroissoit fort avide de savoir. Nous l'avons toujours nié : ce qui étoit vrai. On me demanda si je savois quelques arts: je répondis que je ne savois autre chose sinon que prêcher l'Evangile ; j appuyai fortement là -dessus , parce que je savois que le gouverneur par intérim du Su-tchuen avoit ouvert l'avis de me garder à Pékin , comme artiste ou mathématicien. Enfin notre jugement fut porté par le tribunal supérieur , et ratifié par l'empereur. Les Européens pris dans les provinces furent condamnés à une prison perpétuelle ; les courriers qui les avoient introduits, à un exil perpétuel en un lieu appelé Y - li , et à être marqués sur le visage. Les prêtres chinois furent condamnés à la même peine.
Cependant plusieurs des missionnaires , emprisonnés comme nous, ne pouvoient vivre avec le riz de l'empereur ; il leur étoit impossible de l'avaler. Sept de ces missionnaires, accablés d'inanition et de misère, moururent. Il y avoit parmi eux les évêques de Milelopolis et de Domitiopolis. Nos deux confrères , MM. Devaut et Delpon , qui avoient aussi été amenés à Pékin , moururent comme des saints. Ce fut pour moi un coup de foudre. Je me reprochai de leur avoir écrit , et me le reproche encore. Puissé-je faire que Dieu ne me le reproche point ! Quant à moi, après trois mois de captivité, je tomboisen consomption, et m'altendois à mourir. Cette pensée me consoloit^.
mais je n'étois pas digne de terminer ma carrière dans le champ d'honneur. M. Dufresse se portoit assez bien , et m'étonnoit; car il est d'une santé foible.
MM. les mis siomiaires des églises de Pékin parvinrent, à force d'argent , à nous faire passer des secours qui nous rétablirent. Nous avons su les efforts qu'ils ont faits pour rompre les chaînes des confesseurs. Ces messieurs présentoient des apologies , à l'occasion desquelles l'empereur leur répondit un jour, avec indignation et mépris , que nous méritions la mort , et que c'étoit nous faire grâce que de nous condamner à une prison perpétuelle 5 et le ministre leur défendit de présenter dorénavant aucune requête à ce sujet. MM. de Saint-Lazare nous donnèrent aussi des marques bien particulières de tendresse et de charité. Nous fûmes singulièrement édifiés du zèle de MM. les ex-jésuites en faveur des prisonniers. Ils faisoient cause commune avec tous les autres. Les corps des confesseurs morts en prison ont eu tous une sépulture honorable dans les cimetières appartenans aux églises respectives 5 mais cette grâce n'a été accordée qu'à force d'argent pour plusieurs, et de vives et longues sollicitations pour les autres. L'empereur s'est adouci enfin ; il a permis que les corps des confesseurs, portés pour la plupart à la sépulture des criminels, fussent livrés aux églises. J'ai vu les sépultures où ils reposent; on y a élevé des monumens bien dignes de la piété et de la générosité des missionnaires de Pékin. J'ai remercié, au nom du corps des missions étrangères, les missionnaires français , qui se sont chargés en particulier des précieux restes de MM. Devaut et Delpon.
Enfin le temps marqué par la divine Providence arriva. Dieu, qui tient entre ses mains le cœur des rois, toucha celui de l'empereur. Au moment qu'on ne s'y attendoit pas , et contre toute espérance, ce prince donna un édit qui mettoit les Européens en liberté. Le 10 novembre 1785,
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nous sortîmes de prison. L'édit n'exprime rien de déshonorant pour la religion; on déclare formellement qu'il n'y a rien de répréhensible dans la conduite des missionnaires oui sont venus la prêcher, si ce n'est qu'ils se sont introduits furtivement dans l'empire, contre les lois ; mais que l'empereur , considérant que les Européens ignorent les lois de l'empire , et voulant user de clémence , déroge à la sévérité des lois, et remet les missionnaires en liberté, leur laissant le choix ou de retourner à Macao , ou de rester dans les églises de Pékin. Je pense qu'il est inutile de vous faire part de nos résolutions , au sujet de la mission à laquelle nous avons été arrachés. Il nous faut mourir en braves. L'Europe n'est pas un champ d'honneur pour un missionnaire , dansles circonstances où nous nous trouvons 5 aussi sommes-nous décidés , M. Dufresse et moi , à tenter toutes les voies pour rentrer au Su-tchuen. Pour cela , nous n'avons pas balancé à demander notre retour à Macao. Votre très-humble, etc.
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RELATION (extrait) DE M. DUFRESSE,