‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 2)Chapitre 8 sur 26 · A MM. DU SÉMINATRE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

A MM. DU SÉMINATRE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES

Le 21 novembre 1^85.

Le a4 février de cette année , je reçus de M§r de Caradre une lettre par laquelle il m'exhortoit à me produire moi-même, parce que j'avois été dénoncé, et que les chrétiens n'avoient pu s'empêcher de me reconnoître ; que par là je délivrerois les autres missionnaires du danger où ils étoient d'être découverts par les perquisitions que l'on feroit pour me prendre. Je partis et j'allai trouver un mandarin, qui me conduisit avec honneur jusqu'à la capitale

de la province, où j'entrai escorté d'environ cent personnes, tant mandarins que satellites. On me conduisit au prétoire du lieutenant criminel , et le même jour, ayant comparu devant lui et plusieurs autres juges , je subis mon premier interrogatoire. On me demanda comment je m'étois déterminé à venir en Chine , comment je m etois embarqué, si j'avois eu un passe -port, en quelle année j'étois parti d'Europe , dans quel mois j'étois arrive à Macao, dans quel mois j'en étois parti, dans quel mois j'étois arrivé à la capitale du Su-tchuen, dans quelles villes et dans quelles familles j'avois été, d'où je tirois l'argent dont je vivois, etc. Je répondis à tout, excepté que je ne voulus jamais nommer aucun chrétien. Lorsqu'on me demanda si j'avois eu un passe-port , je répondis que non, pour ne point faire soupçonner que nous soyons envoyés ici par le roi , pour des iins politiques. Alors celui qui m'interrogeoit me maudit , en se servant de quelques paroles sales 0 et me menaça de me faire frapper, disant : « Quoi ! un tel (Msr de Caradre) a déclaré qu'il avoit eu un passe-port , et toi , tu dis que tu nen as point eu ? » Aussitôt, pour m épouvanter, il fit mettre à côté de moi la semelle de cuir avec laquelle on donne les soufilcts : il n'osa néanmoins me faire frapper. Il me fit lire la déposition de M«r de Caradre, et me dit qu'il falioit absolument nommer les chrétiens chez lesquels j'avois demeuré ; que si je ne le faisois pas, je m'exposois à souffrir des tortures. Je lui répondis que je ne nommerois absolument personne ; et quant aux menaces qu'il me faisoit des tortures, qu'étant venu au Su-tchuen, je n'avois pensé ni à m'en retourner, ni à aller à Pékin , mais à mourir au Su-tchuen , lui laissant à conclure que j'étois prêt à souffrir tous les tourmens plutôt que de déclarer aucun chrétien. Je fus conduit dans une prison de mandarins , où j'étois seul , mais gardé par quatre ou cinq prétoriens. J'y trouvai deux mandarins qui

me reçurent poliment, et devant lesquels les prétoriens me fouillèrent, suivant l'usage des prisons. Le lendemain , trois mandarins députés me firent appeler pour écrire ma déposition ; et comme monseigneur avoît déclaré qu'il avoit obtenu un passe-port pour partir, je déclarai pour lors que j'en avois aussi eu un , non pas du roi , qui ne me connoissoit point, mais d'un de ses ministres. Quelques jours après ayant été ramené au prétoire, des chrétiens qui avoient été pris avec moi et à cause de moi arrivèrent. Ils avoient beaucoup souffert : je crus voir des spectres -, et l'un d'eux étoit si mal, que je lui donnai l'absolution dans le prétoire même. Je ne parlerai pas de plusieurs autres interrogatoires que j'ai subis, et qui rouloient tous sur des choses peu intéressantes.

Cependant MM. Delpon et Devant, qui avoient été dénoncés , voyant qu'à leur occasion les chrétiens souffroient beaucoup, s'étoient aussi livrés, Nous eûmes la consolation de voir plusieurs fois le premier au prétoire avant notre départ pour Pékin. Pour M. Devaut, il n'étoit point encore arrivé à la capitale du Su-tchuen lorsque nous en partîmes. Avant notre départ, nos dépositions étant toutes rédigées , et ayant été présentées au général d'armée de la province, nous comparûmes devant ce premier mandarin, pour répéter, suivant l'usage, nos dépositions. Après qu'il eut fait l'éloge du génie des Européens, avouant ingénument que les Chinois n'y pouvoient atteindre , il répéta ce qu'on nous avoit déjà dit bien des fois, que nous serions relégués dans les églises de Pékin. Le 22 mars, nous partîmes Msr de Caradre et moi , chacun dans une chaise à quatre porteurs, accompagnés de deux mandarins. On nous donna à chacun deux mille deniers , mais nous n'eûmes absolument aucune dépense à faire : les deux mandarins étoient chargés de nous défrayer; et, durant tout le voyage , nous logions et mangions avec eux } ils nous pla-r

çoient toujours au haut de la table, et se mettoieut aux deux côtés. Arrivés ainsi à Pékin , après avoir traversé les provinces de Chen-si etChan-si , nos mandarins nous conduisirent à l'auberge , où ils nous traitèrent encore cette fois à leurs dépens ; mais le lendemain matin ils nous mirent les fers aux mains et au cou , et nous conduisirent au tribunal des causes criminelles. Pour s'excuser du traitement qu'ils nous faisoient essuyer , ils nous dirent que les lois l'exigeoient. Nous leur répondîmes que, bien loin d'en être fâchés , nous nous glorifiions de nos liens. Les mandarins du tribunal auxquels nous fumes présentés ne nous firent aucune question , mais ordonnèrent seulement de nous fouiller; on nous mit une grosse chaîne au cou, et on nous fit conduire en prison. On vouloit nous séparer l'un de l'autre; mais, chemin faisant, nous rencontrâmes un des mandarins qui ont autorité dans ces prisons , qui dit aux satellites qu'il ne falloit point nous séparer, que le grand mandarin ne l'avoit point ordonné. On nous mit donc ensemble dans une prison de mandarins , où il y avoit sept ou huit criminels. Là , on donne à chaque prisonnier deux grandes écuclles de riz par jour, point de thé, mais de l'eau froide à discrétion. Dans chaque prison , on nomme un criminel chef des autres, qui peut faire la cuisine pour lui et pour ceux qui sont en état de donner de l'argent. Il vient chaque jour des marchands de pain, de fruits , et on y vend du vin ; mais le peu d'argent que nous avions ne nous permettoit pas d'acheter grand'chose. Nous mangions cependant avec beaucoup d'appétit, et je m'y suis mieux porté qu'au Su-tchuen.

Le 8 de mai , nous fûmes appelés en jugement pour la première fois. On nous remit toutes nos chaînes , que l'on nous ôta lorsque nous fûmes de retour : tel est l'usage lorsqu'on doit comparoitre devant les mandarins. On ne me fit pas d'autres questions que celles qui étoient contenues.

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dans ma déposition, envoyée duSu-lchuen; et quoiqu'on eût aussi reçu une grande caisse remplie de livres européens, de livres chinois sur la religion, et d'autres effets, on ne nous a jamais dit un mot sur tout cela. Du tribunal nous fumes reconduits en prison. Le 3 de juin , ayant été encore appelés, nous trouvâmes dans la cour du prétoire MM. Devautet Delpon chargés de chaînes. Ils étoient arrivés à Pékin depuis peu de jours. Nous fûmes tous interrogés l'un après l'autre. Après cela nous fûmes renvoyés , MM. Devaut et Delpon dans leur prison , et nous dans la nôtre. Psous n'eûmes la consolation de les voir et de leur parler que très-peu de temps. Ils nous dirent qu'ils avoient beaucoup souffert dans la route. Ces deux chers confrères étoient dans deux prisons différentes. On leur avoit ôté le peu d'argent qu'ils avoient apporté; de façon qu'ils sont morts de faim et de misère, comme les autres qui ont terminé leur carrière dans ces prisons. Quelque temps après arriva le P. Emmanuel, missionnaire du Kiang-si, avec plusieurs chrétiens. INous le vîmes entrer dans notre prison revêtu d'un habit rouge, tel qu'on en couvre les plus grands criminels, qui doivent être condamnes à la mort ou à l'exil. Il est le seul des Européens qui ait été ainsi revêtu ; il étoit séparé de nous, et dans un lieu où il y avoit une quarantaine de prisonniers. Le 5 de juillet, nous fûmes appelés en jugement pour la troisième fois -, le P. Emmanuel, et deux autres missionnaires de la province du Chantong, furent aussi appelés. On nous confronta tous, pour savoir si nous entendions les langues les uns des autres. Le 1 1 , les mandarins nous firent appeler pour signer nos dépositions; et, le 19 , les chrétiens députés par les missionnaires des quatre églises de Pékin , vinrent nous visiter secrètement, et à l'insu des grands mandarins. Depuis ce temps-là jusqu'à notre sortie , ils venoieut deux ou trois fois par mois nous voir, nous apporter, avec une espèce

de profusion, tout ce que la charité la plus industrieuse leur suggéroit. M. Raux , supérieur des missionnaires francois, écrivoit, au nom de tous, qu'on ne nous laisseroit manquer de rien, fallût-il vendre les vases sacrés. Nous pouvons bien dire qu'après Dieu nous leur devons la vie. Messieurs les missionnaires des quatre églises de Pékin continuèrent à solliciter les grands mandarins, et obtinrent enfin la liberté de nous assister publiquement, et de nous réunir tous ensemble dans le même lieu. Un mandarin subalterne avoit aussi été député pour venir nous voir en prison , de la part du grand mandarin des causes criminelles, et nous apporter les secours que nous envoyoient les églises. Mais le g novembre 1785, l'empereur donna , de son propre mouvement, un édit par lequel il nous rendoit à tous la liberté. L'édit porte que nous avions tous été condamnés, par le tribunal des causes criminelles , à une prison perpétuelle ; mais que l'empereur, dérogeant à la loi , et voulant manifester sa bouté , nous renvoie , et laisse à chacun la liberté de rester à Pékin dans les églises , ou de s'en retourner à Macao, où l'on fera conduire ceux qui voudront y aller.

Un événement si inopiné , et où le doigt de Dieu paroît si manifestement, combla de joie les missionnaires de Pékin ; ils nous le firent annoncer aussitôt ; et , le 10 au matin, on nous fit sortir de prison. On nous ôla nos chaînes, et l'on nous conduisit au prétoire, où nous trouvâmes plusieurs missionnaires de chaque église, qui étoient venus nous recevoir. Les mandarins nous remirent entre leurs mains ; et ces messieurs , avec les témoignages de la plus grande joie, nous firent conduire à l'église méridionale , qui est celle des missionnaires portugais , et la cathédrale de Pékin. Nous trouvâmes à la porte Mgr l'évêque de Pékin, qui nous attendoit, à la tête de son clergé. Il donna à Msr de Caradre la croix pectorale et l'anneau ; il lui pré-

senta de l'eau bénite : nous nous mîmes à genoux ; Mer de Caradre fît l'aspersion ; après quoi , étant tous entrés dans l'église, et ayant adoré le Saint-Sacrement, on clianta le Te Deum. De l'église, nous nous rendîmes à la maison , où nous saluâmes Mor l'évêque de Pékin et tous les missionnaires. Cependant monseigneur, nous ayant fait la lecture de l'édit de l'empereur, nous dit d'examiner sérieusement, devant Dieu , notre vocation pour rester ici ou pour retourner à Macao , et de lui rendre réponse au plus tôt, la cour voulant une réponse prompte. Nous dînâmes là, et après dîner nous fûmes distribués dans quatre églises. Msr de Caradre , le P. Emmanuel et moi , nous nous rendîmes à l'église des François, où nous fûmes reçus avec les témoignages de la plus sincère amitié , et nous sommes confus chaque jour de nous voir si bien traités. Le i5, tous les missionnaires et les chrétiens de la ville se rendirent à la cathédrale , pour y rendre de solennelles actions de grâces à Dieu. Pendant la cérémonie , Msr de Caradre, revêtu d'une chape, étoit assis sur le trône épiscopal , à la droite de Msr de Pékin. Après la messe et le le Deum, il fît aux chrétiens un sermon analogue à la circonstance. Le 16, nous allâmes au cimetière des missionnaires français , à deux lieues de Pékin : ces messieurs y ont une petite maison de campagne , avec une chapelle. Msr de Caradre y célébra la messe de Requiem, après laquelle nous allâmes processionnellement, et des cierges à la main, au cimetière. Monseigneur fit d'abord une absoute générale , puis une particulière sur les tombeaux de MM. De vaut et Delpon , qui sont placés l'un à côté de l'autre ; et leur épitaphe est gravée sur la même pierre. Ce pieux monument honore également et la foi des confesseurs , et la religion profonde de ceux qui l'ont érigé.

Msr de Pékin nous invita le même jour à une assemblée des missionnaires sortis de prison , qui dcvoit se faire dans

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l'église de la Propagande ; il vouloit connoître les intentions de chacun sur le parti qu'il avoit à prendre , ou de rester à Pékin , ou de retourner à Macao. M§r de Pékin prononça un discours bien capable de nous éclairer et de nous faire éviter toute illusion relativement à notre vocation particulière. Il recueillit ensuite les avis. Monseigneur et moi nous retournerons à Macao. Inlelligenti pauca. Nous n'avons jamais eu la moindre tentation de rester ici. J'ai l'honneur d'être, etc.

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LETTRE (extrait) DE M. DUFRESSE A 31. AL AU Y,

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