‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · AU PÈRE SUAREZ · texte numérisé non relu

AU PÈRE SUAREZ

A Cai-song-fou , capitale du Honan , le 5 novembre 1 70 j .

Mo>- révérend père, je suis allé voir ceux qu'on appelle ici tiao-kin-kiao , dans la pensée que c'éloient des juifs. Je leur rendis cette visite dans leur li-pai-sou ', c'està-dire leur synagogue, où ils étoient tous assemblés, et où j eus avec eux de longs entretiens. Je vis leurs inscriptions, dont les unes sont en chinois, et les autres en leur langue. Ils me montrèrent leurs Ki/ns ou livres de religion, et ils me laissèrent pénétrer jusque dans le lieu le plus secret de leur synagogue, expressément réservé à leur cham-kiao , ou chef, qui n'y entre lui-même qu'avec un profond respect. Il y avoit sur des tables treize espèces de tabernacles , dont chacun étoit environné de petits rideaux. Les livres de Moïse ( le Pentateuque ), étoient renfermés en chacun de ces tabernacles, dont douze représentoient les douze tribus d'Israël, et le treizième, Moïse. Ces livres étoient écrits sur de longs parchemins, et plies sur des rouleaux. J'obtins qu'on tirât les rideaux d'un de ces tabernacles, et qu'on dépliât un de ces parchemins ; Il me parut être écrit d'une écriture liès-neite et très-distincte. On voit encore en deux autres endroits de cette synagogue plusieurs anciens coffres , où ils conservent avec soin un grand nombre de petits livres , dans lesquels ils ont divisé le Pentateuque et les autres livres de leur loi. Ils se servent de ces livres pour prier ; ils m'en montrèrent quelques-uns , qui me parurent être écrits en hébreu : les

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uns étoient neufs et les autres vieux et à demi déchires. Tous ces livres sont conservés avec le plus grand soin.*

Il y a au milieu de leur synagogue une chaire magnifique et fort élevée , avec un beau coussin brodé ; c'est la chaire de Moïse, dans laquelle , les samedis ( ce sont leurs dimanches) et les jours les plus solennels, ils mettent le livre du Pentateuque, et en font la lecture. On y voit aussi un van-sui-pai , tableau où est écrit le nom de 1 empereur; mais il n'y a ni statues ni images. Leur svnagogue regarde l'occident ; quand ils prient Dieu ils se tournent de ce côté-là , et ils l'adorent sous les noms de Tien, de Chant- tien, de Cham-ti, de Teao - van - voetche, c'est-à-dire de créateur de toutes choses, et enfin de Van-voe-tclui-lcai, c'est-à-dire de gouverneur do l'univers. Us me dirent qu'ils avoieut pris ces noms des livres chinois , et qu'ils s'en servoient pour exprimer l'Etre suprême et la première cause.

En sortant de la synagogue on trouve une salle, où je n'ai remarqué qu'un grand nombre de cassolettes. Us me dirent que c'étoit le lieu où ils honoroient leurs chim-gins, ou grands hommes de leur loi. La plus grande de ces cassolettes est pour le patriarche Abraham; après sont celles dlsaac, de Jacob et de ses douze enfans; ensuite celles de Moïse, d'Aaron , de Josué, d'Esdras, et de plusieurs autres personnes illustres, soit hommes, soit femmes.

Quand nous sortîmes de ce lieu-là, on nous conduisit en la salle des hôtes, pour nous entretenir. Corcme le» titres des livres de l'Ancien ^Testament étoient écrits eu hébreu à la fin de ma Bible, je les montrai au chef de la synagogue; il les lut, et me dit que c'eloient les noms de leur Chiiu-kLn ou du Pentateuque. Alors prenant ma bible, et le cham-kiao son Beresilh (livre de la Genèse), nous confrontâmes les descendons d'Adam jusqu'à Nqé

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avec l'âge de chacun d'eux , et nous trouvâmes entre l'un et l'autre une parfaite conformité. Nous parcourûmes ensuite en abrégé les noms et la chronologie des autres livres dont se compose le Pentateuque, qu'ils divisent en cinquante-trois volumes. Ils m'en ouvrirent quelques-uns T et me les présentèrent à lire; mais, ne sachant pas l'hébreu, cela fut inutile. Les ayant interrogés sur les autres livres de la Bible, le chef de la synagogue me répondit qu'ils en avoient quelques-uns , mais que les autres leur manquoient, et qu'il y en avoit qu'ils ne connoissoient pas.

Ces juifs gardent encore plusieurs cérémonies de l'Ancien-Testament; par exemple la circoncision, qu'ils disent avoir commencé au patriarche Abraham, ce qui est vrai ; les azymes , l'agneau pascal , en mémoire et en actions de grâces de la sortie d'Egypte et du passage de la mer Rouge à pied sec , le sabbat , et d'autres fêtes de l'ancienne loi. Ils me racontèrent que les premiers juifs qui parurent à la Chine y vinrent sous la dynastie des Han. Ils étoient plusieurs familles dont il ne reste présentement que sept , qui s'allient les unes aux autres sans se mêler avec les hoei-hoei, ou les mahométans , avec lesquels ils n'ont rien de commun , soit pour les livres, soit pour les cérémonies de leur religion; il n'y a pas même jusqu'à leurs moustaches qui ne soient tournées d'une autre manière.

Ils n'ont de synagogue à la Chine que celle de cette ville. Je n'y ai point vu d'autel -, elle a quelque rapport avec nos églises d'Europe, étant partagée en trois nefs. Celle du milieu est occupée par la table des parfums avec de grands chandeliers, la chaire de Moïse avec une cassolette, le tableau de l'empereur, et les tabernacles dont j'ai parlé, où ils gardent les treize exemplaires des livres de Moïse. Ces tabernacles sont faits en manière d'arche , et cette nef du milieu est comme le chœur de la synagogue ; les deux

autres sont destinées à prier et à adorer Dieu. Ou va tout autour de la synagogue par le dedans.

Ils honorent Confucius de la même manière que les lettrés gentils de la Chine; ils assistent avec eux aux cérémonies solennels qui se font dans les salles de leurs grands hommes •, au printemps et à l'automne , ils rendent à leurs ancêtres les honneurs qu'on a coutume de leur rendre à la Chine-, à la vérité ils ne leur présentent pas de viande de cochon, mais des autres animaux -, dans les cérémonies ordinaires ils se contentent de présenter des porcelaines pleines de mets et de confitures, ce quils accompagnent de parfums et de profondes révérences ou prosternemens.

A l'égard de leur Bible, je l'emprunterai ; car je les vois assez disposés à me la prêter, et je la ferai copier pour vous l'envoyer. Mais vous vous rappelez que les pères Rodriguez deFigucredo et Chrestien Enriquez, qui ont visité ces juifs bien avant moi, ne se sont pas mis en peine de s'en procurer un exemplaire : ce qui doit faire penser qu'ils trouvoient cette Bible corrompue par les talmudistes et non pas pure et sincère, comme elle étoit avant la naissance de Jésus-Christ.

Ils m'assurèrent que leur alphabet a voit vingt-sept lettres, mais que, dans l'usage ordinaire, ils ne se servoient que de vingt-deux : ce qui s'accorde avec ce que dit saint Jérôme, que les Hébreux ont vingt-deux lettres, dont cinq sont doubles. Je leur demandai comment ils appeloient leur loi en chinois: ils me répondirent qu'ils l'appeloient tiao-hin-hiao , pour signifier qu'ils s'abstiennent de sang , et qu'ils coupent les nerfs et les veines des animaux qu'ils tuent, afin que tout le sang s'écoule plus aisément.

Les gentils leur donnèrent d'abord ce nom , qu'ils recurent volontiers, pour se distinguer des mahométans, qu'ils appellent tee-mc-kiao. Ils nomment leur loi hou-

liiao, l'ancienne loi, ticn-hiao, la loi de Dieu, ou la loi d'Israël. Ils n'allument point de feu, et ne font rien cuire le samedi 5 mais ils préparent dès le vendredi tout ce qui leur est nécessaire pour ce jour-là. Lorsqu'ils lisent la lubie dans leur synagogue, ils se couvrent le visage avec un voile transparent, en mémoire de Moïse, qui descendit de la montagne le visage couvert, et qui publia ainsi le Décalogue et la loi de Dieu à son peuple Ils me parlèrent du paradis et de l'enfer d'une manière peu sensée. 11 y a bien de l'apparence qu'ils ont tiré du Talmud ce qu ils en disent.

Je leur parlai du Messie , promis dans les Ecritures. Us lurent fort surpris de ce que je leur en dis ; et, sur ce que je leur appris qu'il s'appeloit Jésus, ils me répondirent qu'on faisoit mention en leur Bible d'un saint homme nommé Jésus , qui étoit fils de Siracli , mais qu'ils ne connoissoient point le Jésus dont je voulois leur parler.

Voilà, mon révérend père, ce que j'ai appris de ces juifs chinois. Ce qu'il y a de certain, et sur quoi vous pouvez compter, c'est, i° que ces juifs adorent le créateur du ciel et de la terre ; 2° que leurs lettrés rendent i Confucius les mêmes honneurs que les autres Chinois } 3° qu'ils honorent leurs morts dans le tsu-tam ou la salle des ancêtres, avec les mêmes cérémonies dont on se sert à la Chine, mais sans tablettes, parce qu'il leur est défendu d'avoir des images ou choses semblables ; 4° q110 dans leurs inscriptions il est fait mention de la loi d'Israël, de leurs patriarches, des douze tribus cl Israël , rt de leur législateur Moïse, qui reçut la loi dans les deux tables, avec les dix commandemens , sur la montagne de Sinaï.

Vous pouvez regarder comme certain ce que je vous ai dit du temps auquel ces juifs sont venus s'établira la Chine , et tout ce qui est contenu dans les inscriptions que

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je vous envoie. Pour les autres choses, que je ne sais que sur le rapport, et que je n'ai mises ici que pour vous faire plaisir , il ne faut s'en servir qu'avec précaution , parce que dans la conversation j'ai trouvé ces juifs des gens peu sûrs , et sur lesquels il ne faut pas trop compter. Je suis, etc.

LETTRE (extrait) DU PÈRE JACQUEMIN

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