AU PÈRE PROCUREUR DES MISSIONS DES INDES ET DE LA CHINE
De file de Tson-Mitng, le icr septembre 17 12.
Mon révérend père, l'île de Tson-Ming , qui est le lieu de ma mission , n'est séparée de la province de Nankin que par un bras de mer, qui n'a pas plus de cinq ou six lieues. On assure qu'elle s'est formée peu à peu des terres que le Kiang, grand fleuve qui passe à Nankin , a entraînées des diverses provinces qu'il arrose. C'étoit anciennement un pays sauvage et désert où on reîéguoit les bandits et les scélérats dont on vouloit purger l'empire. Les premiers qu'on y débarqua défrichèrent cette terre inculte, et la semèrent de grains qu'ils avoient apportés. Au bout de quelques années , elle devint si fertile, qu'elle leur fournit abondamment de quoi vivre. Bientôt quelques familles du continent s'y transplantèrent, et partagèrent entre elles tout le terrain. Ces familles en appelèrent dautres à qui elles cédèrent à perpétuité une partie des terres, à condition néanmoins qu'elles paieroient tous les ans une rente proportionnée à la récolte. L'île de Tson-Ming n'étoit pas alors aussi étendue. Plusieurs petites îles s'y réunirent insensiblement, et formèrent toutes ensemble un terrain
continu, qui a aujourd'hui environ vingt lieues de longueur, et cinq à six lieues de largeur, s'étendant du sudest au nord-ouest.
11 n'y a dans tout le pays qu'une ville, qui est du troisième ordre; elle est petite; elle a une enceinte de murailles fort hautes, appuyées de bonnes terrasses, et entourées de fossés. La campagne est coupée d'un nombre infini de canaux propres à recevoir les eaux du ciel qui s'y amassent , et qui ensuite s'écoulent dans la mer. Le terrain y est uni, et on n'y voit point de montagnes. L'air y est tempéré et sain, quoique les pluies qui tombent en abondance le rendent fort humide. Si les pluies arrivent avec les grandes marées, il y a inondation, ce qui rend l'eau des puits très-mauvaise à boire. Mais on recueille l'eau qui tombe du ciel dans de grands vases de terre, où elle se purifie et se conserve.
Le grand froid n'y dure pas plus de douze jours ; la neige qui couvre alors la terre n'y est jamais fort haute , <"t elle se fond aux premiers rayons du soleil. La chaleur, qui y dure près de deux mois, seroit excessive, si elle n'éloit modérée de temps en temps par des vents et par des pluies d'orage accompagnées d'éclairs et de tonnerre. Il ne se passe point d'années qu'il n'y ait des maisons consumées par le feu du ciel , et que la foudre n'écrase quelques-uns de ces insulaires. Les infidèles regardent ces accidens comme des chàtimens du ciel ; et , quelque chose qu'on leur dise à cet égard , on ne sauroit leur ôter de l'esprit que ceux qui sont ainsi frappés de la foudre ne soient de méchantes gens et indignes de vivre.
Outre cela, il vient deux ou trois fois l'année du côté du nord-est des coups de vent terribles, que les gens du pays appellent pao-Jong , c'est-à-dire vents cruels, tyrannie de vent. Rien ne leur résiste; arbres , maisons, tout est renversé : ils ruinent entièrement les travaux des gens 2. 22
de la campagne, et détruisent l'espérance des plus abondantes récoltes; et malheur aux vaisseaux qui se trouvent alors sur les cotes de la Chine ! il est rare qu'ils échappent au naufrage. Nos insulaires se souviendront longtemps des désordres que causa un de ces ouragans , sous le rè«me actuel. Il s'éleva dès le matin un vent violent : sa fureur augmenta durant la nuit, et la mer en fut tellement agitée, qu'elle franchit ses bornes, et se répandit à plus d'une lieue dans l'île. Toute la récolte de Vannée fut perdue; les maisons furent renversées-, des milliers d'hommes , de femmes et d'enfans furent engloutis dans les eaux : il ne se sauva que peu de personnes , qui eurent assez de force pour gagner la terre a la nage, ou qui eurent l'adresse de grimper au plus haut des arbres. Ce qu'il y eut encore de cruel, c'est que cette inondation infecta tellement une partie du pays, qu'il périt presque autant de monde l'année suivante dans les lieux voisins , où la mer n'avoit pas pénétré.
Au reste , le pays est fort agréable. D'espace en espace on voit de gros bourgs , où il y a quantité de boutiques de marchands, qui ont en abondance tout ce qu'on peut désirer. H y a entre chaque bourg autant de maisons répandues cà et là dans la campagne , qu'il y a de familles occupées au labour. Ces maisons ne sont rien moins que magnifiques , cà la réserve de celles des riches , qui sont bâties de briques et couvertes de tuiles \ toutes celles des gens du commun n'ont qu'un toit de chaume, et sont construites de simples roseaux entrelacés les uns dans les autres. Les arbres plantés de côté et d'autre le long des fossés pleins d'eau vive qui environnent les maisons, leur donnent un agrément qu'elles n'ont pas d'elles-mêmes. Les grands chemins , qui sont fort étroits , parce que le terrain y est extrêmement ménagé, sont bordés de petites maisons de marchands qui vendent des rafraîchissemens
aux voyageurs. On s'imagine que toute l'île n'est qu'un seul village d'une étendue immense.
Cette ile , qui n'est pas d'une étendue proportionnée au nombre de ses habitans , produit pourtant abondamment de quoi les nourrir tous ; mais , étant aussi peuplée , on n'y trouve point de gibier. La cliair de cochon est la plus commune, et en même temps la plus estimée : elle est en effet meilleure qu'en Europe. 11 y a de grosses oies, des canards domestiques et des poules. En hiver, les côtes de la mer sont toutes couvertes de canards sauvages qu'on prend dans des pièges. On nourrit aussi quantité de buffles, mais ils ne servent qu'au labour. Ces animaux, quoique d'une force et d'une grandeur extraordinaires , sont cependant si dociles et si traitables, qu'un jeune enfant s'en rend le maître, et les conduit partout où il veut. Les chevaux sont rares -, il n'y a que quelques gens riches qui en aient, plutôt pour affecter un certain faste que pour s'en servir. De gros ânes sont la monture ordinaire, même des personnes les plus distinguées.
La terre y porte peu de fruits. On y voit de gros citrons auxquels on ne touche point : ils ne servent que d'orneniens dans les maisons ; on en met sept ou huit sur un plat de porcelaine , et cela uniquement pour divertir la vue et pour flatter l'odorat. Il y a encore de petites oranges aigres propres à assaisonner les viandes 5 des abricots qu'on pourroit manger, si l'on se donnoit le temps de les laisser mûrir sur l'arbre; de grosses pèches, qui ne sont guère moins bonnes que celles d'Europe, mais dont il faut user sobrement, parce qu'elles donnent la dysenterie, qui est mortelle ici. Le meilleur fruit, c'est le setse. Il est de la grosseur de nos pommes 5 sa peau est fine, unie et délicate; elle couvre une chair molle et rouge, dans laquelle se trouvent deux ou trois noyaux longs et aplatis. Il est agréable au goût , fort rafraîchissant, et ne nuit point à
ia santé. On voit aussi de gros melons d'eau, qu'on appelle mêlons d'Occident: la chair en est rouge , et remplie d'une eau fraîche et sucrée, qui désaltère dans les grandes chaleurs.
Enfin, dans toutes les saisons de l'année , il croît toutes sortes d'herbes et de légumes qu'on ne connoit point en Europe. De la graine de ces herbes on fait une huile qui tient lieu de beurre, et qui est d'un grand usage pour les sauces. Les cuisiniers de France, qui ont le plus raffiné sur ce qui peut réveiller l'appétit , seroient surpris de voir que les Chinois ont porté l'invention en matière de ragoût encore plus loin queux , et à bien moins de frais. On aura peine à croire qu'avec de simples fèves qui croissent dans leur pays , ou qui leur viennent de Chan-tong , et avec de la farine qu'ils tirent de leur riz et de leur blé, ils préparent une infinité de mets tous ditférens les uns des autres à la vue et au goût.
Le terroir ne souffre point de vignes; cependant toute l'île a du vin en abondance. Outre celui que les mandarins font venir du dehors pour leur table, les insulaires ont trouvé le secret d'en faire d'assez bon d'une espèce particulière de riz différent de celui dont ils se nourrissent. Ils laissent tremper le riz dans l'eau, avec quelques ingrédiens qu'ils y jettent, pendant vingt et quelquefois trente jours : ils le font cuire ensuite : quand il s'est liquéfia au feu, il fermente aussitôt, et se couvre d'une écume vaporeuse assez semblable à celle de nos vins nouveaux : sous cette écume se trouve un vin très-pur : on le tire à clair, et on le verse dans des vases de terre bien vernissés. De la lie qui reste, on fait une eau -de -vie qui n'est guère moins forte que la nôtre.
La situation de l'île feroit juger que la plupart de ses habitans s'occupent de la pèche ; néanmoins il y en a trèspeu qui soient pécheurs de profession. Le poisson , qu'on
ÉCRITES DE LA CHI>"E. O4 l
y trouve de toute espèce, vient delà terre ferme. Un de ceux que les Chinois estiment davantage, pèse environ 4o livres; ils l'appellent l'encuirassé , parce qu'il a sur le dos, sous le ventre et aux deux côtés, une suite d'écaillés tranchantes, rangées en ligne droite, et posées les unes sur les autres à peu près comme sont les tuiles sur nos toits. C'est un poisson excellent, dont la chair est fort, blanche, et qui ressemble assez à celle du veau pour le goût. Il en est un autre fort délicat que les gens du pays appellent poisson de farine , à cause de son extrême blancheur, et parce que ses prunelles noires semblent être enchâssées dans deux petits cercles d'argent fort brillans. Il y en a dans ces mers une quantité si prodigieuse, qu'on en tire jusqu'à quarante livres pesant d'un seul coup de filet. Mais, à mon sens, le meilleur poisson qui soit dans toute la Chine, est celui qui approche assez de nos brames de mer, et pèse cinq à six livres. Une quatrième espèce de poisson frais est celle qu'on nomme le poisson jaune , à cause de sa couleur. Il ressemble aux morues de Terre- Neuve. Il n'est pas croyable combien il s'en consomme. On le vend à très- vil prix , quoique les marchands ne puissent l'aller chercher sans s'engager dans beaucoup de frais : car il leur faut d'abord acheter du mandarin la permission de faire ce commerce , louer ensuite un vaisseau , aller à vingt lieues dans les terres acheter de la glace dont on fait des magasins durant l'hiver pour ce trafic, enfin acheter le poisson à mesure qu'on le tire du filet, et l'arranger dans le fond de cale du vaisseau sur des couches de glace, de la même manière qu'à Dieppe on arrange les harengs dans des tonnes. C'est par ce moyen que, malgré les plus grandes chaleurs , ce poisson se transporte dans des ports éloignés , et y arrive aussi frais que s il sortoit de la mer. Il est aisé de juger combien cette pêche doit èlre abondante . puisque le poisson se vend à si bon
compte, nonobstant la dépense qne font les marchands qui l'apportent. Cependant il ne peut pas suffire à la consommation de l'île 5 on y fait venir encore une quantité surprenante de poisson salé des côtes de la mer, qui s'étendent depuis l'embouchure du Kiang jusqu'à la province de Chang-tong. C'est là que de gros poissons , venant de la mer ou du fleuve Jaune, se jettent dans de vastes plaines toutes couvertes d'eau : tout y est disposé de telle sorte, que les eaux s'écoulent aussitôt qu'ils y sont entrés. Le poisson demeurant à sec, on le prend sans peine, on le sale , on le vend aux marchands de File, qui en chargent leurs vaisseaux à peu de frais.
Depuis vingt à trente ans, la mer a tellement rongé le terrain de l'ile la plus proche du continent, qu'il a fallu rebâtir à plus d'une lieue dans les terres les maisons riveraines. Ce qu'elle a dérobé d'un côté, elle l'a restitué de l'autre : en sorte qu'on voit à présent de vastes campagnes ensemencées , où auparavant l'on ne voyoit que des barques.
Il y a trois sortes de terres dans File, d'un rapport bien différent. La première est à peu près comme nos prairies 5 les roseaux qui y croissent sont d'un revenu trèsconsidérable. On les emploie ou à bâtir ou au chauffage du pays et des côtes voisines. La seconde espèce produit tous les ans deux récoltes; l'une de grains, l'autre de riz ou de coton. Les grains sont le froment, l'orge et une espèce de blé barbu, qui, bien que semblable au seigle, est pourtant d'une autre nature.
La culture du riz est la plus pénible. Dès le commencement de juin, les insulaires inondent les campagnes; ils donnent à la terre trois ou quatre labours consécutifs, et l'unissent afin que l'eau se répande partout à une égale hauteur. Alors ils arrachent le riz qu'un mois auparavant ils avoient semé fort épais dans un autre canton, et ils le transplantent plus clair dans le terroir préparé. Quand
il paroît, ils arrachent les mauvaises herbes et veillent, dans les grandes chaleurs, à ce que les champs soient toujours inondés des eaux de la mer qui remplissent leurs canaux. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces eaux, qui sont salées pendant tout le reste de l'année, deviennent douces et propres à fertiliser leurs terres , précisément au temps qu'ils en ont besoin pour les cultiver.
La récolte du coton demande moins de soins et de fatigues. Le jour même qu'ils ont moissonné leurs blés, ils sèment le coton dans le même champ , et ils se contentent de remuer avec un râteau la surface de la terre. Quand cette terre a été humectée par la pluie ou par la rosée, il se forme peu à peu un arbrisseau de la hauteur de deux pieds. Les fleurs paroissent en août ; elles sont jaunes, et quelquefois rouges. A cette fleur succède un petit bouton , en forme de gousse de la grosseur d'une noix. Le quarantième jour, cette gousse s'ouvre d'elle-même en trois endroits, et montre trois ou quatre petites enveloppes de coton d'une blancheur extrême , et de la figure des coques de vers à soie. Elles sont attachées au fond de la gousse ouverte , et contiennent les semences de Tannée suivante. Comme toutes les fibres sont attachées aux semences, on se sert d'un rouet pour les en séparer. Ce rouet a deux rouleaux fort polis, l'un de bois, et l'autre de fer, de la longueur d'un pied et de la grosseur d'un pouce. Ils sont tellement appliqués l'un à l'autre , qu'il n'y paroît aucun vide : tandis qu'une main donne le mouvement au premier de ces rouleaux , et que le pied le donne au second, l'autre main leur applique le coton, qui se détache par le mouvement, et passe d'un côté, pendant que la semence reste nue et dépouillée de l'autre. On carde ensuite le coton , on le file, et ou en fait des toiles.
La troisième sorte de terre est stérile en apparente, ((•pendant elle est d'un plus grand revenu que toutes les
autres. C'est une terre grise répandue par arpens dan? divers cantons de l'île. On en tire une si grande quantité de sel, que non-seulement Vile en fait sa provision, mais qu'on en fournit encore ceux de la terre ferme qui viennent en chercher secrètement pendant la nuit. Ils Tachètent à un prix modique à cause des risques qu'ils courent ; car s'ils sont surpris par les mandarins , leurs barques et leur sel sont confisqués, et de plus ils sont condamnés, selon les lois, à quatre ou cinq années de galère. Il y a cependant pour ceux qui sont découverts un moyen infaillible d'éviter le châtiment ; qu'un des amis du coupable, en saluant le mandarin , fasse glisser adroitement dans sa botte une dizaine depistoles, le mandarin juge aussitôt qu'il s'est trompé, et que ce n'étoit point du sel qui étoit dans la barque. Il seroit assez difficile d'expliquer comment certaines portions de terre , dispersées dans tout un pays, se trouvent si remplies de sel, quelles ne produisent pas un seul brin d'herbe , tandis que d'autres terres , qui leur sont contiguës , sont très-fertiles en blé et en coton. Il arrive même souvent que celles-ci se remplissent de sel , tandis que les autres deviennent propres à être ensemencées 5 ce sont là de ces secrets de la nature que l'esprit humain s'efforceroit vainement de pénétrer, et qui doivent servir à lui faire admirer de plus en plus la grandeur et la puissance de l'auteur même de la nature.
Quant à la manière dont se tire le sel de la terre dont je parle, la voici. On unit d'abord cette terre comme une glace, et on l'élève en talus , afin d'empêcher que les eaux ne s'y arrêtent. Quand le soleil en a séché la surface, et qu'elle paroit toute blanche des particules de sel qui y sont attachées, on l'enlève, et on la met en divers monceaux qu'on a soin de bien battre de tous côtés, afin que la pluie ne puisse pas s'y insinuer. Ensuite on étend cette terre sur de grandes tables un peu penchées, et qui ont dis
bords de quatre ou cinq doigts de hauteur ; puis on verse dessus une certaine quantité d'eau douce, laquelle , pénétrant partout, entraîne en s'écoulant toutes les particules de sel dans un grand vase, où elle tombe goutte à goutte par un petit canal fait exprès. La terre ainsi épurée et sèche, on la réduit en poussière, après quoi on la répand sur le terrain d'où elle a été tirée : elle n'y a pas demeuré sept à huit jours, qu'il s'y mêle, comme auparavant, une infinité de particules de sel, qu'on tire encore une fois de la même manière que je viens d'expliquer. Pour les eaux salées , on les fait bouillir dans de grands bassins de fer fort profonds, qui se posent sur un fourneau de terre, percé de telle sorte, que la flamme se partage également sous les bassins, et s'exhale en fumée par un long tuyau dressé en forme de cheminée à l'extrémité du fourneau. Quand ces eaux ont bouilli quelque temps, elles s'épaississent , et se changent peu à peu en un sel très-blanc , qu'on remue sans cesse avec une large spatule de fer, jusqu'à ce qu'il soit entièrement sec.
Le grand commerce qui se fait dans l'île sert aussi à faire subsister la multitude inconcevable de ses habitans. Le commerce n'est interrompu qu'aux deux premiers jour.s de leur première lune, qu'ils emploient aux divertissemens et aux visites ordinaires de la nouvelle année. Hors de là tout est en mouvement dans la ville et à la campagne. Il n'y a pas jusqu'aux plus pauvres , qui , avec un peu d'économie, ne trouvent le moyen de subsister aisément de leur commerce. On voit quantité de familles qui n'ont pour tout fonds que cinquante sous ou un écu; et «cpendant le père, la mère, avec deux ou trois enfans, vivent de leur petit négoce , se donnent des habits de soie qu'ils portent aux jours de cérémonie , et amassent en peu d'années de quoi faire un commerce plus considérable. C'est ce qu'on a peine à comprendre, et c'est pourtant
ce qui arrive tous les jours. Un de ces petits marchands, qui se voit cinquante sous , achète du sucre , de la farine et du riz. Il en fait de petits gâteaux qu'il fait cuire une ou deux heures avant le jour, pour allumer, comme on parle ici, le cœur des voyageurs. A peine sa boutique est-elle ouverte, que toute sa marchandise lui est enlevée par les villageois, qui, dès le matin, viennent en foule dans la ville } par les vendeurs de roseaux, par les ouvriers, les porte- faix, les plaideurs, et les enfans du quartier. Ce petit négoce lui produit, au bout de quelques heures, vingt sous au-delà de la somme principale, dont la moitié suffit pour l'entretien de sa petite famille.
La rnonnoie de l'île est la même qui est en usage dans tout l'empire-, elle consiste en divers morceaux d'argent de toutes sortes de figures qu'on pèse dans de petites balances portatives, et en des deniers de cuivre, enfilés dans de petites cordes, centaine par centaine, jusqu'au nombre de mille. La livre d'argent est du poids de deux de nos écus, il y en a du poids de 6 , de 7 , et même de 5o , d'autres de la valeur de a5o de nos livres de France. Ces lingots sont toujours de l'argent le plus fin, et on les emploie pour payer les grosses sommes. La difficulté est de s'en servir dans le détail : il faut les mettre au feu, les battre, les aplatir ensuite à grands coups de marteau , afin de pouvoir les couper aisément par morceaux , et d'en donner le poids dont on est convenu : d'où il arrive que Je paiement est toujours beaucoup plus long et plus embarrassant que n'a été l'achat. Ils avouent qu'il leur seroit bien plus commode d'avoir , comme en Europe , des monnoies d'un prix fixe et d'un poids déterminé-, mais ils disent que leurs provinces fourmilleroient aussitôt de faux monnoyeurs ou de gens qui altéreroient les monnoies ; < ! que cet inconvénient n'est plus à craindre, quand on
coupe l'argent, à mesure qu'on en a besoin, pour payer le prix de ce qu'on achète.
Toute l'île se partage en quatre sortes de personnes. Le premier ordre est celui des mandarins, soit d'armes, soit de lettres. Le premier des mandarins d'armes a le même rang, et fait à peu près les mêmes fonctions que nos colonels. Il a sous lui quatre mandarins, dont l'emploi répond assez à celui de nos capitaines : quatre autres mandarins dépendent d'eux, et sont comme leurs lieutcnans : ceux-ci en ont encore d'autres au-dessous d'eux , qu'on peut regarder comme leurs sous-lieutenans.
Chacun de ces mandarins a un train conforme à sa dignité-, et quand il paroît en public, il est toujours accompagné d'une escorte d'officiers de son tribunal. Tous ensemble commandent 4->ooo hommes, partie cavalerie, partie infanterie. Les soldats sont du pays même. On leur paie de trois en trois mois la solde de l'empereur, qui est de cinq sous d'argent fin, et d'une mesure de riz par jour, ce qui suffit pour l'entretien d'un homme. Les cavaliers ont cinq sous de plus, et deux mesures de petites fèves pour nourrir les chevaux qui leur sont fournis par l'empereur. On fait de temps en temps la revue de ces troupes : alors on visite attentivement leurs chevaux, leurs fusils, leurs sabres, leurs llèches, leurs cuirasses et leurs casques de fer : pour peu qu'il y ait de rouille sur leurs armes , leur négligence est punie à l'heure même de 3o ou 4© coups de bàlon. On leur fait faire l'exercice, si l'on peut donner ce nom à une marche tumultueuse et sans ordre qu'ils font à la suite du mandarin. Hors de là il leur est libre de faire tel commerce qu'il leur plaît. Comme le métier de la guerre n'occupe pas beaucoup en Chine , bien loin qu'on soit obligé d'enrôler les soldats par force ou par argent, comme il se pratique en Europe, la profession militaire est regardée comme une fortune qu'on lâche de
se procurer par la protection de ses amis ou par les présens qu'on fait aux mandarins.
Le premier des mandarins de lettres est le gouverneur de la ville et de tout le pays-, c'est lui seul qui administre la justice-, il est chargé de recevoir le tribut que chaque famille paie à l'empereur. Il doit visiter en personne les corps de ceux qui ont été tués dans quelques démêlés, ou que le désespoir a portés à se donner la mort. Deux fois le mois, il donne audience aux vingt-sept chefs de quartiers de l'ile. Il distribue les passe-ports aux barques et aux vaisseaux; il écoute les plaintes et les accusations qui sont presque continuelles parmi un si grand peuple : tous les procès viennent à son tribunal; il fait punir à grands coups de bâton celui des plaideurs qu'il juge être coupable. Enfin , c'est lui qui condamne à mort les criminels ; mais sa sentence, aussi bien que celle des autres mandarins qui sont au-dessous de lui , ne peut être exécutée quelle ne soit ratifiée par l'empereur 5 et comme les tribunaux de la province, et encore plus ceux de la cour, sont chargés d'une infinité d'affaires, le criminel a toujours deux ou trois ans à vivre, avant que l'arrêt de mort puisse être exécuté.
C'est encore au premier mandarin à donner ses ordre- . quand il faut demander de la pluie ou du beau temps. Alors il fait afficher partout des ordonnances qui pres- < rivent un jeûne universel, et défend aux bouchers et aux traiteurs de rien vendre sous des peines grièves : cependant, quoiqu'ils n'étalent pas la viande sur leurs boutiques, ils ne laissent pas d'en vendre en cachette, moyennant quelque argent qu'ils donnent sou main aux gens du tribunal, qui veillent à l'observation de l'ordonnance. Le mandarin marche ensuite accompagné de quelques autres mandarins vers le temple de l'idole; il allume sur son autel deux ou trois petites baguettes de parfum, après
quoi tous s'asseyent : pour passer le temps, ils prennent du thé , ils fument, ils causent une ou deux heures ensemble, et enfin ils se retirent. C'est ce qu'ils appellent demander de la pluie ou du beau temps.
Il y a deux ans que le vice-roi de la province, s'impaticntant de voir que la pluie nétoit point accordée à ses demandes réitérées, envoya un petit mandarin dire de sa part à l'idole que s'il n'y avoit pas de pluie à tel jour qu'il désignoit , il la chasseroit de la ville et feroit raser son temple. Il faut bien que l'idole ne comprît pas ce langage, ou qu'elle ne s'effrayât pas beaucoup de ces menaces; car le jour marqué arriva sans qu'il y eût de pluie. Le viceroi, offensé de ce refus, songea à tenir sa parole : il défendit au peuple de porter son offrande à l'idole ; il ordonna qu'on fermât son temple, et qu'on en scellât les portes, ce qui fut exécuté sur-le-champ ; mais, la pluie étant venue quelques jours après, la colère du vice-roi s'apaisa, et il fut permis de l'honorer comme auparavant.
Les nobles tiennent le second rang dans l'île. On appelle ainsi ceux qui ont été autrefois mandarins dans d'autres provinces ; car on ne peut l'être dans son propre pays , soit qu'ils aient été cassés ( et presque tous sont de ce nombre ) , soit que d'eux-mêmes ils aient quitté le mandarinat, avec l'agrément du prince , ou qu'ils y aient été forcés par la mort de leur père ou de leur mère ; car un mandarin qui a fait une semblable perte doit aussitôt se dépouiller de sa charge, et donner par -là une marque publique de sa douleur. On met encore au rang des nobles ceux qui , n'ayant pas eu assez de capacité pour parvenir aux degrés littéraires , se sont procuré par argent certains titres d'honneur, à la faveur desquels ils entretiennent avec les mandarins un commerce de visite, qui les fait craindre et respecter du peuple.
Le troisième ordre est celui des lettrés. On compte dans
3jo lettres édifiantes
Tile près de 4°° bacheliers ( trois (rentre eux sont chrétiens, ainsi que deux bacheliers d'armes, sept ou huit licenciés, et trois ou quatre docteurs). Outre cela,, il s'y trouve une infinité de gens d'étude qui , depuis l'âge Je i5 à 16 ans, jusqu'à celui de 4° > viennent tous les trois ans pour les examens au tribunal du gouverneur, qui leur donue le sujet de leurs compositions. Tous aspirent également au degré de bachelier, quoiqu'il y en ait peu qui y parviennent. C'est bien plutôt l'ambition que le désir de se rendre habiles, qui les soutient dans une si longue étude. Outre que le degré de bachelier les met à couvert des chàtimens du mandarin, il leur donne le pri- 'vilége d'être admis à son audience, de s'asseoir en sa présence, et de manger avec lui ; honneur qui est infiniment estimé à la Chine , et qui ne s'accorde jamais à aucune personne du peuple.
Enfin le dernier ordre comprend tout le peuple. Il est surprenant de voir avec quelle facilité un seul mandarin le gouverne. Il publie ses ordres sur un simple carré de papier scellé de son sceau, qu'il fait afficher aux carrefours des villes et des villages, efril est aussitôt obéi. Il ordonna , l'an passé, qu'on creusât tous les canaux qui sont dans Vile •, ses ordres furent exécutés en moins de quinze jours. Une si prompte obéissance vient de la crainte et du respect que le mandarin s'attire par la manière dont il conduit une si grande multitude. Il ne paroit jamais en public qu'avec un grand appareil ; il est superbement vêtu ; son visage est grave et sévère : quatre hommes le portent assis sur une chaise découverte, toute dorée-, il est précédé de tous les gens de son tribunal , dont les bonnets et les habits sont d'une forme extraordinaire : ils marchent en ordre des deux côtés de la rue; les uns tiennent devant lui un parasol de soie -, les autres frappent de temps en temps sur un bassin de cuivre, et d'espace en espace,
avertissent à haute voix le peuple de se tenir dans le respect à son passage ; quelques-uns portent de grands fouets, d'autres traînent de longs bâtons ou des chaînes de fer -, le fracas de tous ces instrumens fait trembler un peuple naturellement timide , et qui sait qu'il n'éehapperoit pas aux chàtimens que lui feroit souffrir le mandarin s'il contrevenoit publiquement à ses ordres. Il est vrai que les Chinois gardent dans les villages , comme à la ville , toutes les bienséances qui conviennent au rang de chacun , soit qu'ils marchent ensemble, ou qu'ils se saluent, ou bien qu'ils se rendent visite les uns aux autres. On en peut juger parles termes pleins de respect et de civilité dont ils usent en se parlant. En voici quelques-uns : quand on se donne quelque peine pour leur faire plaisir, ils disent : Vous prodiguez votre cœur. Si on leur a rendu quelque service: Mes remercîmens ue peuvent avoir de fin. Pour peu qu'ils détournent une personne occupée : Je vous suis bien importun , ou, c'est avoir fait une grande faute que d'avoir pris cette liberté. Quand on les prévient de quelque honnêteté : Je n'ose souffrir que vous preniez cette peine-lù pour moi. Si l'on dit quelque parole qui tourne tant soit peu à leur louange : Comment oserai-je croire de telles choses de moi? Lorsqu'ils conduisent un ami à qui ils ont donné à manger : Nous vous avons bien mal reçu , nous vous avons bien mal traité. Ils ont toujours à la bouche de semblables paroles, qu'ils prononcent d'un ton affectueux ; mais je ne voudrois pas répondre que le cœur y eût beaucoup de part.
Il n'y a guère de peuple qui craigne davantage la mort, quoique plusieurs se la procurent , surtout parmi les personnes du sexe; mais ils appréhendent encore plus de manquer de cercueil. Il est étonnant de voir jusqu'où Va leur prévoyance sur cet article; tel qui n'aura que neuf ou dix pistoles, les emploiera à se faire construire un
35a lettres édifiantes
cercueil plus de vingt ans avant qu'il en ait besoin , et il
le regarde comme le meuble le plus précieux de sa maison.
Je n'ai point vu de nation plus curieuse que celle des Chinois : ils veulent tout voir et tout entendre. Du reste , ils sont doux et paisibles quand on ne les irrite pas ; mais violons et vindicatifs à l'excès quand ils ont été offensés. En voici un exemple : il y a trois ans, nos insulaires s'aperçurent que le mandarin avait détourné à son profit du riz que l'empereur, :dans un temps de stérilité , envoyoit pour être distribué à chaque famille de la campagne. Ils l'accusèrent à un tribunal supérieur , et prouvèrent que de quatre cents charges de riz qu'il avoit reçues, il n'en avoit donné que quatre-vingt-dix. Le mandarin fut cassé sur l'heure de son emploi 5 quand il sortit de la ville, il fut bien surpris de ne point trouver à son passage ni tables chargées de parfums , comme c'est la coutume , ni personne qui tirât ses bottes pour lui en chausser de nouvelles. Il étoit environné d'une foule prodigieuse de peuple, mais ce n'étoit rien moins que pour lui faire honneur; c'éloit pour l'insulter et pour lui reprocher son avarice. Les uns l'invitèrent par dérision à demeurer dans le pays, jusqu'à ce qu'il eût achevé de manger le riz que l'empereur lui avoit confié pour le soulagement des peuples ; d'autres le tirèrent hors de sa chaise et la brisèrent; plusieurs se jetèrent sur lui , déchirèrent ses habits, et mirent en pièces son parasol de soie. Tous le suivirent jusqu'au vaisseau, en le chargeant d injures et de malédictions.
Hors de ces sortes d'occasions, qui sont rares , les Chinois sont fort traitables , et ont un profond respect poulies personnes qui ont sur eux quelque autorité. Ils sont d'ordinaire assez avides de louange , surtout les petits lettrés; mais il me paroît qu'ils le sont encore plus d'argent : l'on ne doit jamais leur en confier qu'après avoir pris de sages précautions ; encore y est-on souvent trompé.
ÉCRITES DE LA CHIMfe. 353
Il y a un certain canton de l'ile où les peuples aiment les procès de telle sorte , qu'ils engagent leurs maisons , leurs terres, leurs meubles, tout ce qu'ils ont, seulement pour avoir le plaisir de plaider , et de faire donner une quarantaine de coups de bâton à leur ennemi. Il arrive quelquefois que celui-ci, moyennant une plus grosse somme qu'il donne sous main au mandarin, a l'adresse d'éluder le châtiment et de faire tomber les coups sur le dos de son accusateur. De là naissent entre eux des haines mortelles, qu'ils conservent jusqu'à ce qu'ils en aient tiré vengeance, en mettant le feu pendant la nuit à la maison de leur ennemi , qui se souvient alors des coups de bâton qu'il a fait donner. Selon les lois , ceux qui sont convaincus du crime d'incendie doivent être punis de mort.
A la Chine , quand les affaires d'un particulier sont dérangées, six de ses amis s'unissent ensemble afin de le secourir, et forment avec lui une société qui doit durer sept ans. Ils contribuent d'abord , les uns plus, les autres moins, jusqu'à la concurrence d'une certaine somme. Par exemple, ils lui feront la première année une avance de 60 pistoles, dont il peut tirer un gros profit dans le commerce. Pour faire cette somme, ils se taxent chacun pour toutes les années de la manière suivante : d'abord celui qu'on veut assister tient le premier rang dans la société ; car c'est pour lui qu'elle se forme ; le second des associés débourse i5 pistoles , le troisième i3, le quatrième 1 1 , le cinquième 9, le sixième 7 , et le septième 5. Cette première année finie , ce ne seroit pas un grand service qu'ils rendroient à leur ami commun , s'ils l'obligeoient à rembourser l'argent qu'on lui a avancé , ou s'ils en retiroient la rente à perpétuité; que font-ils donc? Ils le taxent à son tour à i5 pistoles, qu'il doit fournir pendant chacune des six années qui restent ; ce qui ne l'incommode pas beaucoup, puisque ce n'est qu'une partie du profit qu'il a dû
retirer de la somme capitale de 60 pistoles dont on l'a gratifié. La seconde année, tous les associés fournissent leur contingent à l'ordinaire , et celui d'entre eux qui, Tannée d'auparavant, avoit avancé i5 pistoles, en reçoit 60 , et il en fournit i3 les années suivantes. La troisième année, c'est le troisième des associés qui reçoit les 60 pistoles, et qui ensuite en débourse 11, tant que la société dure, et ainsi du reste. Chacun des associés reçoit à son tour la somme de 60 pistoles , plus tôt ou plus tard , selon qu'il a déboursé plus ou moins chaque année. Ainsi, quand les sept années sout accomplies, celui en faveur duquel la société a été formée se trouve avoir la somme principale de 60 pistoles, sans aucune charge , outre que cette somme lui a rapporté chaque année beaucoup plus que les i5 pistoles qu'il a été obligé de débourser.
Quoique la taxe imposée à chacun des associés soit inégale , et que les premiers déboursent plus chaque année que les derniers , cependant les Chinois estiment que la condition de ceux-là est beaucoup plus avantageuse que celle des autres , parce qu'ils reçoivent plus tôt la somma de 60 pistoles , et que le gros denier qu'ils en retirent dans le commerce les dédommage bien des avances qu'ils ont faites. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DU PERE DEXTRECOLLES AU PÈRE ORRY,