AU RÉVÉREND PÈRE DE LA CHAISE
COSFESSETJR DU ROI.
Au port de Tcheou-chan , le i5 février 1703.
Mon très-révérend père , retournant une seconde fois en Europe, pour rendre compte à notre révérend père
général de l'état présent de nos missions de la Chine , j'ai destiné les six ou sept mois que doit durer notre navigation, à vous faire une relation générale de ce qui nous est arrivé , depuis près de vingt ans que nous sommes sortis de France , comme à la personne du monde à qui , après Dieu, nous sommes le plus redevables de nos progrès dans ces vastes provinces.
Je ne vous parlerai point de tout ce qu'il nous a fallu souffrir. Quand on vient dans les missions, il faut s'attendre et se préparer à mille événemens pénibles qu'il est impossible de prévoir.
Ce fut sur la iin de l'année i684 que Dieu fit naître l'occasion d'envoyer des missionnaires françois à la Chine. On travailloit alors en France à réformer la géographie. On étoit embarrassé sur le choix des sujets qu'on enverroit aux Indes et à la Chine-, on jeta les yeux sur les jésuites, qui ont des missions en tout ce pays-là , et dont la vocation est d'aller partout où ils espèrent faire plus de fruit pour le salut des âmes.
Feu M. Colbert me fit l'honneur de m'appeler un jour avec M. Cassini , pour me communiquer ses vues. Ce sage ministre me dit ces paroles que je n'ai jamais oubliées : « Les sciences , mon père, ne méritent pas que vous preniez la peine de passer les mers , et de vous réduire à vivre dans un autre monde , éloigné de votre patrie et de vos amis ; mais comme le désir de convertir les infidèles , et de gagner des âmes à Jésus -Christ , porte souvent vos pères à entreprendre de pareils voyages, je souhaiterois qu'ils se servissent de l'occasion , et que dans le temps où ils ne sont pas si occupés à la prédication de l'Evangile, ils fissent sur les lieux quantité d'observations, qui nous manquent pour la perfection des sciences et des arts. »
Ce projet n'eut alors aucune suite , et la mort de ce grand ministre le fit même perdre de vue pendant quelque temps ;
mais le roi ayant résolu, deux ans après , d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à Siam, M. le marquis de Louvois demanda à nos supérieurs six jésuites habiles dans les mathématiques , pour les y envoyer.
Je les enseignois depuis huit ans dans notre collège de Paris , et il y en avoit plus de vingt que je demandois avec instance les missions de la Chine et du Japon. Je m'offris le premier à nos supérieurs, qui m'accordèrent enfin ce que je souhaitois depuis si long-temps , et me chargèrent de chercher des missionnaires pour m'accompaguer.
Dès qu'on sut que je cherchois des missionnaires pour la Chine , il se présenta un grand nombre d'excellens sujets. Les pères Tacha rd, Gerbillon, Lecomte, de Visdelou et Bouvet, furent préférés aux autres.
Comme ils étoient tous capables de remplir en France nos emplois les plus distingués , bien des personnes zélées parurent surprises de la conduite des supérieurs , qui lais— soient aller aux missions leurs meilleurs sujets, et qui ôtoient par-là à l'Europe des personnes propres à y rendre des services importans; elles appuyoient leur sentiment de l'autorité de saint François-Xavier, qui ne demandoit à saint Ignace, pour la mission des Indes, que ceux qu'il ne jugeoit pas si nécessaires en Italie. Cependant , quand il parle du Japon et de la Chine, saint François- Xavier ne demande t-il pas des hommes pleins d'esprit et habiles dans toutes les subtilités de l'école , pour découvrir les erreurs des bonzes ? Ne veut-il pas des philosophes qui rendent raison des météores et des effets les plus cachés de la nature , des mathématiciens qui commissent le ciel , et qui prédisent les éclipses? L'envie qu'il eut d'écrire des lettres vives et touchantes aux universités de France, d'Italie et de Portugal, pour inviter les docteurs de ces fameuses écoles à venir travailler avec lui au saint des âmes , marque bien quels missionnaires il désiroit.
Saint Ignace étoit dans les mômes sentimens ; et c'est pour cela qu'ayant ajouté dans la compagnie, aux autres vœux de religion, un quatrième vœu pour les profès, par lequel ils s'engagent d'aller, avec la permission de leur souverain , dans tous les lieux où le vicaire de Jésus-Christ jugera à propos de les envoyer , sans rien même demander pour leur subsistance , il a voulu qu'on n'admît à ce degré que ceux en qui on remarqueroit plus d'esprit et plus de talens naturels, et de capacité pour les sciences : et il n'eût pas sans doute réglé les choses de cette manière, lui qui cherchoit en tout la plus grande gloire de Dieu , s il n'eût été persuadé que de travailler à la conversion des infidèles, c'étoit un ouvrage tout divin, auquel il devoit consacrer, au moins en partie , ce qu'il avoit de meilleur et de plus choisi dans son ordre.
Ces pères que je viens de nommer s'étant rendus à Brest avec moi , nous en partîmes le 3 mars i685 , après avoir été reçus dans l'académie des sciences , et pourvus, par ordre du roi, des instrumens de mathématiques nécessaires pour faire nos observations.
Nous en fîmes quelques-unes au cap de Bonne-Espérance, et dans notre traversée du cap au détroit de la Sonde, dont on a déjà rendu compte au public. Nous en avons fait plusieurs autres à la Chine, que j'ai envoyées en Europe , et dont on trouvera une partie dans les voyages de Tartarie du père Gerbillon.
Nous arrivâmes à Siam, en septembre i685. Nous en partîmes en juillet i(586 , mais pour y rentrer en septembre, la mer nous ayant été contraire. Nous avons quitté Siam pour la seconde fois, le iç) juin 1687 , sur un navire chinois qui alloit à Nimpo. Outre que nos mesures étoient bien prises , Dieu donna visiblement sa bénédiction à notre voyage.
Les Chinois qui nous conduisoient nous parurent fort
superstitieux. Ilsavoient une petite idole à la poupe de leur vaisseau , devant laquelle ils entretenoient jour et nuit une lampe allumée ; ils lui oiîYoient assez souvent, avant qu'ils se missent a table, les viandes préparées pour le repas. •Mais comme ils s'apereevoient que nous n'y touchions poiut toutes les fois qu'on les avoit ainsi offertes, ils en firent mettre à part, et on ne présentoit point à l'idole ce qui étoit destiné pour nous. Le culte qu'ils rendoient à cette fausse divinité ne se bornoit pas là : sitôt que la terre paroissoit, celui qui avoit soin de l'idole prenoit des papiers peints et coupés en ondes, et les jetoit dans la mer, après avoir fait une profonde inclination de ce côté-là. Quand le calme nous prenoit, tout l'équipage poussoit de temps en temps des cris , comme pour rappeler le vent. Dans le gros temps ils jetoient au feu des plumes , pour conjurer la tempête et pour chasser le démon , ce qui répandoit par tout le vaisseau une puanteur insupportable. Mais leur zèle, ou plutôt leur superstition , redoubla à la vue d'une montagne qu'on découvre en passant le canal de la Cochinchine; car, outre les inclinations et les génuflexions ordinaires , et tous les papiers à demi brûlés qu'ils jetoient dans la mer, les matelots se mirent à faire un petit vaisseau de quatre pieds \ il avoit ses mâts , ses cordages , ses voiles et ses banderoles, sa boussole, son gouvernail, sa chaloupe, son canon, ses vivres, ses marchandises, et même son livre de compte. On avoit disposé à la poupe , à la proue et sur les cordages , autant de petites figures de papier peint qu'il y avoit d'hommes sur le vaisseau. On mit la petite machine sur un brancard; on la leva ave* beaucoup de cérémonies ; on la promena par le vaisseau au bruit du tambour et d'un bassin d airain. Un matelot habillé en bonze conduisoit la marche et s'escrimoit avec un long bâton , en jetant quelquefois de grands cris. Enfin on le fit descendre doucement dans la mer, et on le suivit des
ÉCRITES DE LA CHI>E. O.Gy
veux aussi loin que l'on put. Le bonze monta sur la dunette , pour continuer ses clameurs , et apparemment pour lui souhaiter un heureux voyage.
^ious eûmes un calme de quatre jours à la hauteur d'Einouy , ville chinoise. L'horizon couvert de nuages tort noirs, et les vents de nord et de nord- est, qui soulîloient de temps en temps , étoient des présages d'une grande tempête. Les Chinois alarmés invoquèrent leur idole avec plus de ferveur que jamais, et, dans la crainte d'être surpris de ces furieux siphons, qui désolent ces mers, ils tâchèrent plusieurs fois de gagner la terre ; mais ce fut en vain. Ils gardoient tous un morne silence , et ils trouvaient mauvais que nous parlassions entre nous autres missionnaires. Xotre interprète nous en avertit en secret, et nous marqua que notre tranquillité leur paroissoit d'un aussi mauvais augure que le calme même. jNous fimes un vœu à saint François-Xavier, patron de ces mers, pour obtenir un vent favorable. Dieu nous le donna dès le lendemain, et nous passâmes heureusement entre la terre ferme de la province de Fo-kien et File Formose, dont nous vimes quelques montagnes à l'horizon.
B iOus mouillâmes devant Nimpo, le a3 juillet, deux ans et demi depuis notre départ de France. Je ne vous dirai point la joie dont nous fûmes pénétrés , lorsque nous nous -v imes heureusement arriv es au terme de nos plus ardens désirs. 11 faut être appelé aux missions, et y venir dans la seule vue de servir Dieu , et de travailler au salut des âmes, pour se former une juste idée de ce qu'on éprouve dans ce moment. La multitude des âmes que nous avions devant les yeux , le choix que Dieu av oit fait de nous pour leur porter sa connoissance , et les occasions de souffrir que nous espérions trouver, occupoient entièrement nos esprits.
iNimpo est une ville du premier ordre de la province de Tchc-kiam, et un très-bon port de mer vis-à-vis du Ja-
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pou. On y va dans une seule marée par une fort belle rivière, bordée de salines des deux côlés , avec des villages et des campagnes cultivées, que de hautes montagnes terminent à l'horizon. L'embouchure de la rivière est défendue par une forteresse et par une petite ville du troisième ordre , nommée Tin-hay , environnée de tours et de bonnes murailles. Il y a là un bureau où Ton reconnoit tous les vaisseaux qui entrent. Les marchands chinois de Siam et de Batavia viennent tous les ans à Nimpo pour y chercher des soies ; car c'est dans celte province que se trouvent les plus belles de la Chine. Ceux de Fo-kien et des autres provinces voisines y abordent aussi continuellement.
Les mandarins , ayant su notre arrivée , voulurent nous voir en particulier, et nous reçurent avec civilité. Ils nous demandèrent ce que nous prétendions, et quel étoit le sujet de notre voyage. JNous répondîmes que la grande réputation de l'empereur par toute la terre , et la permission qu'il donnoit aux étrangers de venir dans ses ports, nous avoient déterminés à entreprendre ce voyage-, que notre dessein étoit de demeurer avec nos frères pour y servir le vrai Dieu; que nous avions appris, à notre grand regret, que plusieurs d'entre eux étoient déjà morts, et que la plupart des autres, accablés de vieillesse et d'infirmités, demandoient du secours.
J'ajoutai que le père Ferdinand Verhiest s'étoit donné la peine de m'écrire lui-même en Europe, pour in inviter à venir à la Chine. Il nous parut que ces officiers avoient une considération particulière pour le père Verhiest ; que nos réponses leur faisoient plaisir; et que s'ils eussent été les maîtres, ils nous auroient volontiers accordé la permission que nous leur demandions, de nous retirer en quelqu'une des églises de notre compagnie. Mais le viceroi, qui haïssoit notre religion, fut cause que nous ne pûmes profiter de leurs bonnes dispositions. Il les blâma
d'avoir souffert que nous prissions une maison à Nimpo , quoique les chaleurs fussent alors si \iolentes qu'il eût été impossible de demeurer sur les vaisseaux. Il écrivit ensuite contre nous au tribunal des rites, priant qu'on défendit aux vaisseaux cliiuois , qui trafiquoient dans les royaumes voisins, d'amener jamais aucun Européen à la Chine. Peut-être espéroit-il que , la réponse du tribunal des rites nous étant contraire, il pourroit confisquer à son profit le vaisseau qui nous avoit amenés et se saisir de tout ce que nous avions apporté.
Cependant, sans perdre de temps, nous mandâmes notre arrivée au missionnaire de Ham-tcheou, le père Prospcr Jutoreetta, Sicilien de nation, qui avoit eu le bonheur de souffrir pour Jésus-Christ la prison et l'exil dans la dernière persécution. 11 nous envoya sur-le-champ un de ses catéchistes, qui étoit bachelier, avec deux de ses domestiques , et nous manda de quelle manière nous devions nous comporter avec les mandarins.
Pendant que nous demeurâmes à Nimpo, nous eûmes plus d'une occasion de parler aux mandarins de la grandeur et de la puissance de Dieu. Il y avoit trois ou quatre mois qu'il ne pleuvoit point dans tout le pays, ce qui ruinoit les moissons, et faisoit craindre une famine générale. On avoit ordonné des jeûnes dans la ville et des prières dans toutes les pagodes. Le gouverneur inquiet s'avisa de nous consulter sur les causes de cette sécheresse. Il nous demanda si nous en avions aussi quelquefois en Europe , et ce que nous faisions alors pour en être délivrés. Nous lui répondîmes que le Dieu que nous adorions étant tout puissant, nous avions recours à lui, et que nous allions dans nos églises implorer sa miséricorde. « Mais il y a plus d'un mois, répliqua-t-il, que nous faisons la même chose : nous allons à la porte du midi et à toutes les pagodes de la * i'ie sans pouvoir rien obtenir. — Nous n'en sommes point
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surpris, seigneur, lui répondimes-nous , et si vous nous permettez de vous dire librement nos pensées, nous vous en découvrirons la véritable cause. » Nous commençâmes alors à lui parler de Dieu , et à lui faire connoître qu'il avoit créé le ciel et la terre , les hommes et tout ce qui étoit dans l'univers-, que tout dépendoit de lui, les pluies et la sécheresse , la famine et l'abondance , les biens et les maux, avec lesquels il chàtioit ou récompensoit les hommes selon qu'il le jugeoit à propos ; que, nous adressant à lui , comme nous faisions en Europe , nous priions celui qu'il falloit prier véritablement, parce qu'étant le souverain seigneur de toutes choses , il avoit le pouvoir d'exaucer nos prières. «Mais il n'en est pas ainsi de vos dieux , lui dimes-nous ; ils ont des yeux , et ne voient point -, ils ont des oreilles et n'entendent point , parce que , ces fausses divinités ayant été autrefois des hommes mortels , ils n'ont pu s'exempter de la loi commune de mourir ni des suites ordinaires de la mort : ainsi , n'ayant plus ni sentiment ni pouvoir, il ne faut pas être surpris s'ils ne vous écoutent point. Le titre de divinité qu'ils tiennent de la libéralité des empereurs , ou de la superstition des peuples, n'ajoute rien à ce qu'ils étoient d'eux-mêmes , ni ne leur donne aucun pouvoir réel et véritable de disposer des pluies, ou de commander sur la terre aux autres hommes. »
Le gouverneur nous écouta paisiblement , et nous pria de demander à notre Dieu qu'il leur accordât de la pluie. « Nous le ferons volontiers, lui répondimes-nous; mais, tout le peuple ayant besoin de cette grâce, il n'est pas juste que nous la demandions seul. — Eh bien , dit-il, j'irai demain chez vous pour adorer le Dieu du ciel , et pour lui présenter des parfums.» JNous nous préparions à la cérémonie, lorsque nous apprîmes que le gouverneur devoit le lendemain, en sortant de notre maison, aller, avec tous les autres mandarins de la ville , à une montagne voisine , sacrifier au
dragon des eaux. Nous jugeâmes qu'un culte partagé ne serait pas agréable à Dieu; ainsi nous envoyâmes noire interprète lui dire qu'on ne pouvoit servir deux maîtres ; et que s'il vouloit nous faire l'honneur de venir adorer le vrai Dieu chez nous , il ne falloit point qu'il allât ailleurs. Le gouverneur répondit que. ne pouvant se dispenser de se trouver le lendemain au rendez -vous de la montagne , il ne viendrait pas chez nous. Il lit quelques jours après un peu de pluie ; mais elle fut suivie d'un orage si violent et d'un vent si furieux , que les campagnes en furent désolées , et qu'un grand nombre de vaisseaux périrent sur la cote. C'est ainsi que Dieu punit quelquefois les pécheurs, permettant que les remèdes mèmequils souhaitent le plus ardemment, deviennent pour eux une seconde punition et un mal plus grand que tous les autres.
Le 2 novembre, nous apprîmes que l'empereur nous appeloit à Pékin , par cet ordre plein de bonté : « Que tous viennent â ma cour. Ceux qui savent les mathématiques demeureront auprès de moi pour me servir: les autres iront dans les provinces où bon leur semblera. » Aussitôt qu'on nous eut remis l'ordre impérial, les principaux mandarins de Nimpo nous rendirent des visites de congratulation, sur l'honneur que nous faisoit l'empereur. iNous partîmes incontinent, et nous prîmes notre route par la ville de Ilam-1'clwou , capitale de la province, où nous eûmes la consolation de voir le père lntorcetla, que nous embrassâmes tendrement. -Nos larmes, plus que nos paroles, lui marquèrent notre joie , et la vive reconnoissance dont nous étions pénétrés. Ce père, qui est mort depuis quelques années, âgé d'environ soixante ans, étoit tout blanc , quoique d'une santé forte et vigoureuse. J'apporte son portrait qu'on peignit après sa mort , et que, selon la coutume des Chinois, on porta dans la pompe funèbre, lorsqu'on conduisit son corps â la sépulture.
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Les autres villes par où nous passâmes jusqu'à Pékin, nous reçurent avec honneur. Nous étions accompagnés d'un mandarin, qui avoit soin de tout ce qui nous étoit nécessaire. Je sais qu'il y a des gens en France qui blâment et qui condamnent les honneurs que les missionnaires permettent qu'on leur rende dans les pays infidèles. Ce que je puis assurer , c'est que nous ne les cherchons pas , et que nous les évitons autant qu'il est possible. Mais on n'est pas maitre de refuser de pareilles distinctions à la Chine , quand on va ou qu'on vient par ordre de l'empereur. On seroit regardé comme des imposteurs dans les villes par où l'on passe , si l'on ne gardoit pas cet article du cérémonial , et qu'on se dit cependant envoyé ou appelé du prince. L'avantage que nous en retirons , et que personne , à ce que je crois , ne pourra mépriser , c'est que les missionnaires qui vont avec ces marques d'honneur, recommandent aux mandarins des provinces par où ils passent les autres missionnaires qui travaillent dans leur district ; c'est qu'ils apaisent les persécutions que la malice des infidèles leur suscite quelquefois ; c'est enfin que les chrétiens, appuyés de leur crédit, vivent en paix , et que les infidèles ne craignent point d'embrasser notre sainte religion , quand ils la voient si bien protégée. Je ne parle point des bons offices qu'on rend aussi aux marchands européens, qui ont quelquefois besoin de recommandation dans un pays où ils sont exposés à l'avarice et à la perfidie de certains officiers , qui ne sont pas toujours fort équitables.
Nous n'arrivâmes à Pékin que le 7 février 1688. Toute la cour étoit alors en deuil pour la mort de l'impératrice, aïeule de l'empereur. Nos pères étoient plongés aussi dams la douleur, pour la perte qu'ils venoient de faire du père Ferdinand Fcrbiesl , àécéàé dix jours auparavant d'une langueur qui le consumoit depuis quelques années. Ce
serviteur de Dieu avoit beaucoup souiî'ert pour la foi dans la dernière persécution. 11 fut mis en prison , et chargé de pesantes chaînes, qu'il porta plus long-temps que les autres confesseurs de Jésus-Christ. Dieu se servit de lui pour les faire rappeler de leur exil, et les rétablir dans leurs églises, où ils travaillèrent à ramasser leur troupeau, que la crainte des bannissemens et la perte des biens avoit dissipé. Il fut depuis ce temps-là le protecteur de la foi , et l'appui des missionnaires que les mandarins inquiétoient ou perséculoient dans les provinces. C'est ainsi qu'en parle le pape Innocent NI dans le bref qu'il lui lit l'honneur de lui envoyer en 1681.
Nous n'oublierons jamais que nous lui sommes redevables de notre entrée à la Chine, et d'avoir rompu, par son crédit, les pernicieux desseins du vice-roi de Tchekiam. Notre joie eut été complète, si, comme il ledésiroit, nous eussions pu le voir avant sa mort, lui communiquer nos desseins, profiter de ses lumières, et prendre des règles de conduite d'un homme que tous les chrétiens de la Chine regardoient avec raison comme leur père et le restaurateur de notre sainte religion en leur pays.
Les obsèques du père Vcrbiest se firent le 1 1 mars 1688. INous y assistâmes; et voici l'ordre qu'on garda en cette cérémonie. Les mandarins que l'empereur avoit envoyés pour honorer cet illustre défunt étant arrivés, nous nous rendîmes dans la salle où le corps du père étoit enfermé dans son cercueil. Les cercueils de la Chine sont grands, et d'un bois épais de trois ou quatre pouces, vernissés et dorés par dehors, mais fermés avec un soin extraordinaire, pour empêcher l'air d'y pénétrer. On porta le cercueil dans la rue , et on le posa sur un brancard au milieu dune espèce de dôme richement couvert, et soutenu de quatre colonnes. Les colonnes étoient revêtues d'ornemens de soie blanche (c'est à la Chine la couleur du deuil), et
d'une colonne à l'autre pendoient plusieurs festons de soie de diverses autres couleurs, ce qui faisoit un très-bel effet. Le brancard étoit attaché sur deux mâts d'un pied de diamètre , et d'une longueur proportionnée à leur grosseur, que soixante ou quatre-vingts hommes, arrangés des deux côtés, dévoient porter sur leurs épaules. Le père supérieur, accompagné de tous les jésuites de Pékin, se mita genoux devant le corps au milieu de la rue. Nous fimes trois profondes inclinations jusqu'à terre, pendant que les chrétiens , qui éloient présens à cette triste cérémonie , fondoient en larmes et jetoient des cris capables d'attendrir les plus insensibles. La marche commença ensuite en cet ordre :
On voyoit d'abord un tableau de vingt-cinq pieds de haut sur quatre de large, orné de festons de soie, dont le fond étoit d'un taffetas rouge, sur lequel le nom et la dignité du père Verbiest étoient écrits en chinois en gros caractères d'or. Cette machine, que plusieurs hommes soutenoient en l'air, étoit précédée par une troupe de joueurs dinstrumens , et suivie d'une autre troupe qui portoit des étendards, des festons et des banderoles. La croix paroissoit ensuite dans une grande niche ornée de colonnes, et de divers ouvrages de soie. Plusieurs chrétiens suivoient, les uns avec des étendards comme les premiers, et les autres le cierge à la main. Ils marchoient deux à deux au milieu des vastes rues de Pékin , avec une modestie que les infidèles admiroieut. On voyoit après dans une niche l'image delà sainte Vierge et de l'enfant Jésus , tenant le globe du monde en sa main. Les chrétiens qui suivoient avoient aussi à la main des cierges ou des étendards , comme ceux qui précédoient.
Un tableau de l'ange gardien venoit encore, accompagné delà même manière, et suivi du portrait du père Verbiest, qu'on portoit avec tous Ips symboles qui coiivenoient aux charges dont l'empereur l'a voit honoré. iNcus parois
sions immédiatement après avec nos habits de deuil , qui sont blancs à la Chine, comme j'ai dit; et d'espace en espace nous marquions la tristesse dont nous étions pénétrés, par des sanglots réitérés , selon la coutume du pays. Le corps du père Verbiest suivoit , accompagné des mandarins que l'empereur avoit nommés pour honorer la mémoire de ce célèbre missionnaire. Ils étoient tous à cheval . le premier étoitle beau-père de l'empereur, le second son premier capitaine des gardes, le troisième un de ses gentilshommes, et d'autres moins qualifiés. Toute cette marche, qui se fit avec un bel ordre et une grande modestie, étoit fermée par cinquante cavaliers ; les rues étoient bordées des deux côtés d'un peuple infini , qui gardoit un profond silence en nous voyant passer.
Notre sépulture estliors delà ville, dans un jardin qu'un des derniers empereurs chinois donna aux premiers missionnaires de notre compagnie. Ce jardin est fermé de murailles , et on y a bàli une chapelle et quelques petits corps de logis.
Quand nous fûmes arrivés à la porte , nous nous mîmes tous à genoux devant le corps , au milieu du chemin , et nous fîmes trois fois les mêmes inclinations. Les pleurs des assistans recommencèrent. On porta le corps auprès du lieu où il devoit être inhumé -, on y avoit préparé un autel , sur lequel étoit la croix avec des cierges. Le père supérieur prit alors un surplis, récita les prières, et fit les encensemens ordinaires marqués dans le rituel. Nous nous prosternâmes encore trois fois devant le cercueil , qu'on détacha du brancard pour le mettre en terre. Ce fut alors que les cris des assistans redoublèrent, mais avec tant de violence , qu'il n'étoit pas possible de retenir ses larmes.
La fosse étoit une espèce de caveau profond de six pieds, long de sept et large de cinq : il étoit pavé et revêtu de briques de tous côtés en forme de muraille. Le cercueil
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fut placé au milieu comme sur deux tréteaux de briques , hauts d'environ un pied. On éleva ensuite les murailles du caveau jusqu'à la hauteur de six ou sept pieds, et on les termina en voûte , avec une croix au-dessus. .
Enfin, à quelques pieds de distance du tombeau, on plaça une pièce de marbre blanc de six pieds de haut, en comprenant la base et le chapiteau, sur lequel étoient écrits , en chinois et en latin, le nom, làge et le pays du défunt, Tannée de sa mort, et le temps qu'il avoit vécu à la Chine.
Le tombeau du père Mathieu Ricci est le premier au bout du jardin , dans un rang distingué, comme pour marquer qu'il a été le fondateur de cette mission. Tous les autres sont rangés sur deux lignes au-dessous ; celui du père Adam Schall est d'un autre côté , dans une sépulture vraiment royale , que l'empereur qui règne aujourd'hui lui fit faire quelques années après sa mort , lorsqu'on rétablit la mémoire de ce grand homme.
Avant les obsèques du père \erbiest , l'empereur, qui venoit de finir son deuil pour la mort de l'impératrice son aïeule , avoit envoyé demander nos noms , et s'informer de nos talens et de notre capacité. La paix dont jouissoit alors son empire, par ses soins, depuis les deux derniers voyages qu'il avoit faits en Tartarie, et dont nous avions lu la relation étant encore à Paris , nous donna occasion de répondre , entre autres choses , qu'on admiroit en France son esprit et sa conduite, et qu'on y estimoit extrêmement sa valeur et sa magnificence. 11 s'informa de làge du roi , des guerres qu'il avoit soutenues, et de la manière dont il gouvernoit ses états. Nous satisfîmes à toutes ses questions en sujets fidèles, et véritablement pénétrés des hautes qualités de notre auguste monarque. L'officier qui parloit de la part de l'empereur nous dit que, quoique son maître ne nous connût pas encore, il avoit néanmoins déjà pour
nous la mémo bienveillance que pour les autres pères ] qu'il regardent le courage avec lequel nous quittions nos parens et notre patrie , pour venir à l'extrémité du monde prêcher l'Evangile, comme une preuve sensible de la vérité de notre religion; mais que, pour en être parfaitement convaincu, il voudroit voir à la Chine quelques miracles semblables à ceux qu'on racontoit avoir été faits autrefois ailleurs pour la confirmer. Le prince n'en demeura pas là : il nous lit l'honneur un jour de nous envoyer de son thé , et du meilleur vin de sa table. JNous apprîmes qu'il vouloit me retenir à sa cour avec mes compagnons , et qu'il pensoit dès ce temps-là à nous donner une maison dans son palais. Mais Dieu , qui nous demandoit ailleurs , ne permit pas que ce dessein s'exécutât sitôt. Nous ne savions point encore assez de chinois , et nous n'aurions pu dans ces premiers commencemens lui donner la satisfaction qu'il attendoit.
C'étoit au tribunal des rites à nous présenter à l'empereur, parce que c'étoit ce tribunal qui avoit reçu l'ordre de nous faire venir à la cour. Il nous appela donc après les obsèques du père Yerbiest, c'est-à-dire aussitôt que , selon le cérémonial de la Chine , il nous fut libre de sortir. Nous vîmes ce redoutable tribunal, où, quelques années auparavant, tous les missionnaires avoient paru chargés de chaînes. Il n'avoit rien de grand ni de magnifique poulie lieu. Les mandarins, assis sur une estrade, nous reçurent avec honneur, et nous parlèrent après nous avoir fait asseoir. Le premier président tartare, ayant reçu les ordres de l'empereur, nous dit que ce prince souhaitoit nous voir le lendemain, et que c'étoit le supérieur de notre maison qui nous présenteroit.
Ce fut donc le 2i mars 1688 que nous eûmes l'honneur de saluer l'empereur. Ce grand prince nous témoigna beaucoup de bonté; et, après nous avoir fait un reproche
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obligeant de ce que nous ne voulions pas tous demeurer à sa cour, il nous déclara qu'il retenoit à son service les pères Gerbillon et Bouvet, et qu'il permettoit aux autres d'aller dans les provinces prêcher notre sainte religion. Il nous lit ensuite servir du thé, et nous envoya cent pistoles , ce qui parut aux Chinois une gratification extraordinaire. Après cette visite , nous ne songeâmes plus , le père Lecomte , le père de ^ isdelou et moi , qu'à nous partager dans les provinces , pour y travaillera la conversion des infidèles. Mais, avant que de quitter Pékin , nous fûmes bien aises de voir ce qu'il y a de plus curieux dans celte ville fameuse.
Pékin est composé de deux villes : la première , au milieu de laquelle est le palais de l'empereur, s'appelle la ville des Tartares ; et la seconde, la ville des Chinois. Elles sont jointes l'une à l'autre , et ont chacune quatre lieues de tour. Il y a une si grande multitude de peuple, et tant d'embarras, qu'on a peine à marcher dans les rues, quoiqu elles soient très-larges , et que les femmes n'y paroissent point.
Nous allâmes voir laj'ameuse cloche de Pékin, qui pèse , à ce qu'on nous assura, cent milliers. Sa forme est cylindrique, et elle a dix pieds de diamètre. Sa hauteur contient une fois et demie sa largeur, selon les proportions ordinaires de la Chine. Elle est élevée sur un massif de briques et de pierres de figure carrée , et couverte seulement d'un toit de nattes, depuis que celui de boisa été brûlé.
.Nous vîmes aussi l'Observatoire, et tous les instrumens de bronze , qui sont beaux et dignes de la magnificence de l'empereur. Mais je ne sais s ils sont aussi justes qu'il faudroit pour faire des observations exactes, parce qu'ils sont à pinnules, que les divisions en paroissent inégales à l'œil, et que les lignes transversales ne joignent pas en plusieurs endroits.
Les portes de la ville ont quelque chose de plus grand
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el de plus magnifique que les notre : elles sont extrêmement élevées , et enferment une grande cour carrée , environnée de murailles, sur lesquelles on a bâti de beaux salons, tant du côté de la campagne que du côté de la ville. Les murailles de Pékin sont de briques, hautes d'environ quarante pieds , flanquées, de vingt en vingt toises, de petites tours carrées, à égale distance, et très-bien entretenues. 11 v a de grandes rampes en quelques endroits, aiin que la cavalerie y puisse monter. >*ous primes souvent la hauteur du pôle de Pékin en notre maison, qu'on nomme Si-tan, c'est-à-dire 1 église occidentale et nous la trouvâmes de 3() degrés 5t minutes 5ô secondes.
Après seize jours démarche, nous arrivâmes , le i.j avril 1688, qui étoit cette année-là li mercredi de la semaine saint'.', à Kiam-tcheou , ville du second ordre de la province de Chan-si, où notre compagnie a une belle maison et une nombreuse chrétienté répandue dans les villages et dans les villes d alentour. Nous y primes la hauteur du pôle, que nous trouvâmes être à Is 365 minutes et 10 secondes. Les caries du père Martini la mettent à .\6 degrés ôo minutes.
La route depuis Pékin jusqu'à la province de Chan-si est une des plus agréables que i aie vues. On passe par neuf ou dix villes, et entre autres par celle de Paotiin-fbu, qui est la demeure du vice-roi. Tout le pays est plat et cultivé, le chemin uni et bordé en plusieurs endroits d arbres , n\ec des murailles pour couvrir et garantir les campagne-. Cest un passage continuel cl hommes , de charrettes et de bètes de charge. Dans l'espace d'une lieue de chemin on rencontre deux ou trois villages, sans compter ceux qu'on voit des deux côtés à perte de vue dans la campagne. Il y a sur les rivières de beaux ponts à plusieurs arches : le plus considérable est celui de Lou-ko-kiao , à trois lieues de Pékin. Les garde-fous en sont de marbre; on compte
de chaque côté i4$ poteaux, avec des lionceaux au-dessus en différentes attitudes, et aux deux bouts du pont qurtlre éléphans accroupis.
Je partis de Kiam-tcheou le 5 mai 1688, pour aller à Vdiihiii. Le père Lecomte et le père de Visdelou voulurent m'accompagner jusque hors de la ville. Nous rencontrâmes là nos principaux chrétiens, qui avoient préparé sur le chemin une table couverte de fleurs et de parfums, avec une collation. C'est la coutume à la Chine, quand on veut marquer du respect et de l'attachement à une personne qui s'en va. Il fallut s'arrêter pour répondre aux civilités et aux remercimens qu'ils nous faisoient d'être venus les visiter. Je me séparai d'eux avec regret-, et, prenant congé dans le môme lieu des deux pères, mes fidèles compagnons de voyage depuis plus de trois ans, je partis seul pour me rendre où la divine Providence m'appeloit.
Après qu'on a passé la rivière de Fuenho , on trouve pendant dix lieues un pays plat, couvert d'arbres et fort bien cultivé, avec un grand nombre de villages de tous côtés, et terminé à l'horizon par une chaîne de hautes montagnes. Ces montagnes , dans l'endroit où je les ai passées , étoient quelquefois stériles ; mais le plus souvent elles étoient de bonnes terres , et cultivées jusque sur le bord des précipices. On y trouve quelquefois des plaines de trois ou quatre lieues, environnées de collines, de sorte qu'on croiroit être dans un bon pays. J'ai vu quelques montagnes , coupées en terrasse depuis le bas jusqu'au haut. Les terrasses, au nombre de 60 et 80 , sont les unes sur les autres, à la hauteur seulement de trois ou quatre pieds. Les Chinois en détachent des pierres , et font de petites murailles pour soutenir ces terrasses : ils aplanissent ensuite la bonne terre, et y sèment du grain. C'est une entreprise infinie , qui fait voir combien ce peuple est laborieux. Je me trouvai un jour dans un chemin étroit
et profond, où il se fît en peu de temps un grand embarras de charrettes. Je crus qu'on alloit s'emporter , s'entredire des injures, et peut-être se battre, comme on fait souvent en Europe -, mais je fus surpris de voir des gens qui se saluoient, et qui se parloient doucement, comme s'ils se fussent connus et aimés , et qui ensuite s'entr'aidoient mutuellement à se débarrasser et à passer. Cet exemple doit bien confondre nos chrétiens d'Europe, qui savent si peu garder la modération dans de pareilles rencontres.
Quand on vient à la fin de ces montagnes , dont la descente est fort rude, quoique taillée dans le roc , on découvre la province de Honan et le Iloam-lio, c'est-a-dire le Fleuve Jaune , qui serpente fort loin dans la plaine. Le cours de cette rivière est marqué par des vapeurs blanches, ou par une espèce de brouillard que le soleil attire. Cette province est un pays plat, si bien cultivé, qu'il n'y a voit pas un pouce de terre perdu. J'y vis des blés semés à la ligne comme le riz ; il n'y avoit que cinq ou six pouces entre chaque ligne. J'en vis d'autres qui étoieut semés indifféremment et sans ordre, comme nous faisons en France. Leurs champs n'a voient pas des sillons comme les nôtres. Je ne passai que par sept villes; mais je découvris de tous cotés un si grand nombre de boxirgs et de villages , que je crois que le Honan est une des plus belles provinces de la Chine. Je passai le Hoam-ho à neuf lieues de Cay-fumfou, capitale de la province. C'est la rivière la plus rapide que j'aie trouvée. Ses eaux sont d'une couleur jaune, parce qu'elle entraîne beaucoup de terre ; celle qu'on voyoit sur les bords étoit de la même couleur. Ce fleuve est peu profond dans l'endroit où nous le passâmes ; mais il est large de près d'une demi-lieue.
J'admirai en ce lieu la force d'un batelier chinois, lorsqu'il fallut embarquer mes bardes. J'avois deux caisses qui
pesoient a5o livres chinoises, ou plus de 3oo livres de France. Le muletier avoit fait de grandes difficultés pour les recevoir à Kiam-tcheou , disant que son mulet ne pourroit pas les porter. Le batelier vint, les prit, les chargea sur ses épaules toutes deux, avec l'attirail qui servoit à les lier, et les porta gaîment dans sa barque. Je n'entrai point dans la ville de Cav-fum-fou , parce que les portes en éloient fermées, et qu'on cherchoit des voleurs qui avoient forcé et pillé la maison du mandarin qui garde les tributs de l'empereur.
De la province de Honan, on entre dans celle de jNankin, qui n'est pas si belle ni si peuplée de ce côté-là que du côté du midi. Après avoir passé par quatre villes, je vins à Pou-keou, qui est une petite place environnée de bonnes murailles, et située sur le Kiatn , ce grand fleuve qui traverse toute la Chine d'occident en orient, et qui, la séparant en deux parties à peu près égales, dont l'une contient les provinces du nord, et l'autre celles du sud, porte l'abondance partout, par la facilité qu'il y a d'y naviguer en tout temps et sur toutes sortes de barques. Là ce ileuve est large de près d'une lieue, et profond de 9.4 et de 36 tchams. Un tcham est une perche de la Chine, qui vaut dix de nos pieds.
La ville de jSankin n'est pas sur le Kiam, mais à deux ou trois lieues dans les terres. On peut s'y rendre par plusieurs canaux qui sont couverts de bateaux , parmi lesquels il y a un grand nombre de barques impériales , qui ne le cèdent presque point aux vaisseaux pour la grandeur. Elles sont très-propres , vernissées au dehors , dorées en dedans, avec des salles et des chambres très-bien meublées, pour les mandarins qui viennent à la cour , ou qui sont obligés de faire quelques voyages dans les provinces.
Au reste, Nankin ne s'appelle plus de ce nom, qui signifie en chinois la cour du sud, comme Pékin signifie la
cour du nord. Pendant que les six grands tribunaux de l'empire étoient également en ces deux villes , on les appeloit cours ; mais présentement qu'ils sont tous réunis à Pékin, l'empereur a donné le nom de Kiam-nim à la ville <le Nankin. On ne laisse pas cependant , dans le discours , de l'appeler souvent de son ancien nom , mais on ne le soulFriroit pas dans les actes publics.
J'arrivai à Nankin le 3i mai 16S8, et j'y demeurai plus de deux ans. Durant ce temps -là j'allai voir la fameuse chrétienté de Cham-kaî, proche de la mer orientale, à huit journées de Nankin. Cette florissante Eglise doit son commencement à la conversion du docteur Paul, qui par son mérite et par sa grande capacité parvint ta la dignité de colao , du temps du père Pûeci. Il attira une infinité de gens au christianisme; caries Chinois ont une si grande estime pour les savans , que quand quelqu'un d'eux se convertit, c'est toujours pour plusieurs autres un exemple auquel ils ne résistent guère. «Nos lettrés, disent-ils, préfèrent la loi du Seigneur du ciel à celle des bonzes, et à toutes les autres religions de la Chine ; il faut donc qu'elle soit la meilleure. » D'où l'on voit de quelle conséquence il est, pour le bien de la religion, de gagner à la Chine les gens de lettres , d'apprendre leurs livres et leurs sciences, de s'accommoder, autant que la religion le peut permettre, à leurs cérémonies et à leurs usages, pour s insinuer plus aisément dans leur esprit.
Je ne vous parlerai point, mon révérend père, du peu de bien que j'ai fait à Nankin, où je demeurois avec le père Gabiani , qui me donnoit de grands exemples de vertu. J'instruisois les chrétiens, j'entendois les confessions, et jadministrois avec lui les autres sacremens.
Au commencement de l'année 168g, V empereur fit un Toyage dans les provinces du midi. La veille qu'il arriva à Nankin, nous allâmes, le père Gabiani et moi, à deux
lieues de la ville sur la route qu'il devoit tenir. Il eut la bonté de s'arrêter et de nous parler de la manière du moufle la plus obligeante. Il éloit à cheval, suivi de ses gardesdu- corps et de deux ou trois mille cavaliers. La ville le vint recevoir avec des étendards, des drapeaux de soie, des dais, des parasols, et d'autres ornemens sans nombre. On avoit élevé des arcs de triomphe revêtus de brocard, et ornés de festons, de rubans , et de houpes de soie, sous lesquels il passoit. Il y avoit dans les rues un peuple infini , mais dans un si grand respect et dans un silence si profond, qu'on n'entendoit pas le moindre bruit. L'empereur avoit résolu de partir dès le lendemain. Tous les mandarins l'avant supplié de demeurer quelques jours et de faire cet honneur à la ville, il ne voulut pas les écouter; mais, le peuple étant venu ensuite demander lamème grâce, l'empereur l'accorda, et demeura trois jours avec eux : car il est de la bonne politique, en Chine, que les empereurs , dans ces sortes de voyages, se concilient, autant qu'il se peut, l'esprit des peuples, même au déplaisir des grands seigneurs.
Pendant le séjour de l'empereur a Nankin , nous allâmes tous les jours au palais , et il nous fil l'honneur d'envoyer aussi tous les jours chez nous un ou deux gentilshommes de sa chambre. Il me fit demander si l'on voyoit à Nankin le canopus , étoile du sud , que les Chinois appellent laosdn-sing , l'étoile des vieillards, ou des gens qui vivent long-temps ; et sur ce que je répondis qu'elle paroissoit au commencement de la nuit , l'empereur alla un soir à l'Observatoire, uniquement pour la voir.
Ces bontés de l'empereur nous firent beaucoup d'honneur, parce qu'il nous les témoignoit à la vue de toute la cour et des premiers mandarins des provinces voisines . qui s'en retournoient ensuite dans leurs gouvernemens , prévenus en faveur de notre sainte loi et des mission-
n aires qui la prêchent. Il partit de Nankin le 22 mars, pour s'en retourner à Pékin. Comme notre devoir nous obligcoit de lui faire cortège pendant quelques jours, nous finies environ 3o lieues à sa suite, après quoi nous l'attendîmes au bord d'une rivière. Il nous aperçut, et eut la bonté de faire approcher notre canot, que sa barque traîna durant plus de deux lieues. Il étoit assis sur une estrade-, il lut d'abord notre chcou-puen , c'est-à-dire le remercîment que nous lui faisions par écrit, selon la coutume de la Chine. Ce cheou-puen étoit écrit en caractères fort menus; c'est ainsi que les inférieurs en usent à la Chine à l'égard de leurs supérieurs -, et plus la dignité des supérieurs est élevée , plus les caractères dont les inférieurs se servent doivent être petits et déliés 5 ce qui paroit être très-incommode pour l'empereur.
Ce grand prince nous traita dans cette dernière visite avec beaucoup de familiarité; il nous demanda comment nous avions passé le Kiam, et s'il trouv croit sur sa route quelques-unes de nos églises. Il nous montra lui-même ce qu'il avoit de livres avec lui, et donna en noire présence divers ordres aux mandarins qu'il avoit appelés \ et. après avoir fait mettre dans notre canot du pain de sa table, et quantité d'autres provisions, il nous renvoya comblés d'honneur.
Cependant le père Gerbillon et le père Bouvet ne manquoient pas d'occupation à Pékin. Comme les pères Pereyra et Thomas étoient obligés, depuis la mort du père \ erbiest, d'aller tous les jours au palais, et de prendre soin du tribunal des mathématiques , les deux pères françois étoient chargés de presque toute la chrétienté de cette grande ville. L'empereur, qui les avoit fort goûtés avant son voyage , les engagea à son retour à apprendre la langue tartare, afin de pouvoir s'entretenir avec eux. Il leur donna des maîtres, et prit un soin particulier de leur
étude , jusqu'à les interroger et à lire lui-même ce qu'ils avoient composé , pour voir les progrès qu'ils faisoient en cette langue, qui est beaucoup plus aisée à apprendre que la chinoise.
Cefutence temps-là qu'on parla de faire la paix avec les Moscovites j et que l'on proposa de part et d'autre de régler les limites des deux empires. Les czars de Moscovie envoyèrent leurs plénipotentiaires à Nipchou. L'empereur y envoya aussi des ambassadeurs avec le père Thomas, Pereyra, Portugais, etlepèreGerbillon, qui dévoient leur servir d'interprètes. Et afin de faire voir l'estime qu'il avoit pour ces deux pères , il leur donna deux de ses propres habits, et voulut qu'ils fussent assis avec les mandarins du second ordre ; mais comme ces officiers portent au cou une espèce de chapelet, qui est la marque de leur dignité, et qu'on ne croit pas tout-à-fait exempt de superstition, il permit aux jésuites de mettre leur propre chapelet à leur cou, au lieu de celui des mandarins , afin que par la croix et les médailles qui y sont attachées, on pût facilement les recounoitre et discerner ce qu'ils étoient.
Il se trouve des occasions importantes où des manières engageantes, avec un peu d'u?age du monde, ne sont pas inutiles à un missionnaire. Le père Gerbillon s'en servit avantageusement en celle-ci. Comme il venoit de France, où l'on parle souvent des intérêts des princes , et où les guerres continuelles et les traités de paix font faire mille réflexions sur ce qui est préjudiciable ou avantageux aux nations, il eut le bonheur de trouver des expédiens pour concilier les Chinois et les Moscovites qui ne s'accordoient sur rien, et qui étoient prêts à rompre leurs conférences. Les Moscovites étoient fiers et partaient avec hauteur; les Chinois de leur côté croyoient être les plus forts , parce qu'ils étoient venus avec une bonne armée, et qu'ils en attendoient une autre de la Tartarie orientale, qui mon-
ÉCRITES DF. LA CIIÎ^E. 28g
toit le fleuve Helon-ldan. Leur intention néanmoins n'éloit pas de faire la guerre ; car ils craignoient que les Tartares occidentaux ne se joignissent aux Moscovites, ou que ceux-ci ne donnassent du secours aux autres, s'ils formoient quelque dessein contre la Chine; ainsi ils souhaitoient la paix et ne la pouvoient conclure. Les deux pères, les voyant dans cet embarras, et s'entretenant avec les Chinois sur les difficultés qui arrèloient la négociation, apprirent d'eux que l'empereur permeltroit volontiers aux Moscovites de venir à Pékin tous les ans pour faire leur commerce. « Si cela est, dit le père Gerbillon, tenez pour certain, messieurs, qu'il n'est pas difficile de faire la paix avec eux, et de les ramener dans tous vos sentimens. » Les plénipotentiaires chinois le prièrent de passer dans le camp des Moscovites. Il y alla, et les Moscovites ayant compris que Ja liberté de venir trafiquer tous les ans à Pékin étoit le plus grand avantage qu'ils pouvoient espérer, comme le père le leur montra clairement, ils cédèrent le fortd'Yacsa, qui avoit été pris et repris pendant la guerre , et acceptèrent les limites que proposoit l'empereur. Cette négociation ne dura que peu d'heures, et le père revint avec un traité de paix tout dressé, que les plénipotentiaires signèrent deux jours après , et jurèrent solennellement à la tète de leurs troupes, prenant à témoin le Dieu des chrétiens qu'ils le garderoient fidèlement.
Cette paix fit beaucoup d'honneur aux deux missionnaires ; toute l'armée les en félicita ; mais celui qui leur fit plus de caresses fut le prince Sosan, chef de l'ambassade. Il les remercia plusieurs fois de l'avoir tiré d'un grand embarras, et leur dit qu'ils pouvoient compter sur lui, s'il avoit jamais occasion de leur être utile. Le père Gerbillon prit ce moment pour lui découvrir nos sentimens. « Vous savez , seigneur, lui dit-il , quels sont les motifs qui nous obligent de quitter tout ce que nous avons de plus cher en 2. 19
Europe , pour venir en ce pays-ci ; tous nos désirs se terminent à faire connoitre le vrai Dieu, et à faire garder sa sainte loi ; mais ce qui nous désole, c'est que les derniers édits défendent aux Chinois de l'embrasser. Nous vous supplions donc, puisque vous avez tant de bonté pour nous, de faire lever cette défense quand vous y verrez quelque jour; nous sentirons plus vivement cette grâce , que si vous nous combliez de richesses et d'honneurs , parce que la conversion des âmes est l'unique bien auquel noussovons seusibles. » Ce seigneur promit de nous servir efficacement en toute rencontre , et il nous a tenu parole , ainsi que vous le verrez bientôt.
Le père Verbiest, et les autres pères de Pékin, avoient toujours ardemment désiré d'obtenir la liberté de la religion chrétienne. Ils avoient souvent pensé aux moyens dont ils dévoient user pour en venir à bout; mais l'affaire leur avoit toujours paru si délicate qu'ils n'avoient osé la proposer, dans la crainte de faire confirmer peut-être les anciens édits , et de réduire la religion à de plus fâcheuses extrémités ; mais Dieu , dont la conduite est toujours merveilleuse, disposa l'esprit de l'empereur à leur accorder cette grâce. "\ oici comme la chose se passa.
Ce prince, voyant son empire en paix , résolut d'apprendre les sciences de l Europe. Il choisit lui-même l'arithmétique , les élémens d'Euclide , la géométrie pratique , et la philosophie. Le père Antoine Thomas, le père Gerbillon et le père Bouvet eurent ordre de composer des traités sur ces matières. Le premier eut pour son partage l'arithmétique, et les deux autres les élémens d'Euclide et la géométrie. Ils composoient leurs démonstrations en tartare : ceux qu'on leur avoit donnés pour maîtres en cette langue les revoyoient avec eux ; et si quelque mot leur paroissoit obscur ou moins propre, ils ensubstituoient d'autres en la place. Les pères présentoient ces démonstra-
tions, et 1rs oxpliquoient à l'empereur, qui , comprenant facilement tout ce qu'on lui enseignoit, admiroit de plus en plus la solidité de nos sciences, et s'y appliquoit avec une nouvelle ardeur. Ils alloient tous les jours au palais, et passoient deux heures le matin et deux heures le soir avec l'empereur. Il les faisoit ordinairement monter sur son estrade, et les obligeoit de s'asseoir à ses côtés pour lui montrer les figures, et pour les lui expliquer avec plus de facilité.
Le plaisir qu'il prit aux premières leçons qu'on lui donna fut si grand , que quand même il alloit à son palais de Tchan-tchun-yùen , qui est à deux lieues de Pékin , il n'interrompoit pas son travail. Les pères étoient ohligés d'y aller tous les jours, quelque temps qu'il fit. Ils partaient de Pékin dès quatre heures du matin, et ne revenoient qu'au commencement de la nuit. A peine étoient-ils de retour, qu'il falloit se remettre au travail, et passer souvent une partie de la nuit «à composer et à préparer les leçons du lendemain. La fatigue extrême que ces voyages continuels et ces veilles leur causoient, les accabloit quelquefois; mais l'envie de contenter l'empereur, et l'espérance de le rendre favorable à notre sainte religion, lessoutenoient et adoucissoient toutes leurspeines. Quand ils étoient retirés, l'empereur ne demeuroit pas oisif; il répétoit en son particulier ce qu'on venoit de lui expliquer ; il relisoit les démonstrations , il faisoit venir quelques-uns des princes ses enfans pour les leur expliquer lui-même, et il ne se donnoit aucun repos qu'il ne sùtparfailement ce qu'il avoit envie d'apprendre.
L'empereur continua cette étude pendant quatre ou cinq ans, avec la même assiduité, sans rien diminuer de son application aux affaires, et sans manquer un seul jour à donner audience aux grands officiers de sa maison, et aux cours souveraines. Il nes'arrêtoit pas à la seule spéculation ,
il y joignoit la pratique 5 ce qui lui rendoit l'étude agréable, et lui faisoit parfaitement comprendre ce qu'on lui enseignoit. Quand on lui expliquoit, par exemple, les proportions des corps solides, il prenoit une boule, la faisoit peser exactement, et en mesuroitle diamètre. Il calculoit ensuite quel poids devoit avoir une autre boule de même matière, mais d'un plus grand ou d'un plus petit diamètre, ou quel diamètre devoit avoir une boule d'un plus grand ou d'un plus petit poids. Il faisoit ensuite tourner une boule qui avoit ces diamètres ou ces poids , et il remarquoit si la pratique répondoit à la spéculation. Il examinoit avec le même soin les proportions et la capacité des cubes , des cylindres , des cônes entiers et tronqués , des pyramides et des sphéroïdes.
Il nivela lui-même, durant trois ou quatre lieues , la pente d'une rivière. Il mesuroit quelquefois géométriquement la distance des lieux, la hauteur des montagnes, la largeur des rivières et des étangs , prenant ses stations , pointant ses instrumens dans toutes les formes, et faisant exactement son calcul. Ensuite il faisoit mesurer ces distances, et il étoit charmé, quand il voyoit que ce qu'il avoit trouvé par le calcul s'accommodoit parfaitement à ce qu'on avoit mesuré Les seigneurs de sa cour , qui étoient présens, ne manquoient pas de lui en marquer de l'admiration : il recevoit avec plaisir leurs applaudissemens, mais il les tournoit presque toujours à la louange des sciences d'Europe et des pères qui les lui enseignoient. L'empereur s'occupoit ainsi , et vivoit avec eux dans une espèce de familiarité qui n'est pas ordinaire aux princes delà Chine, lorsque la persécution suscitée par le viceroi de Tché-Riam au père Intorcetta et à l'église àeliamtcheou éclata : elle ne pouvoit arriver dans une conjoncture plus favorable.
Les pères de Pékin , munis des copies de tous les actes
ÉCRITES DE LA CHIHfi. ,2()3
et de toutes les procédures du vice-roi, recoururent à la clémence de l'empereur. Le prince , qui étoit fort content d'eux, les écouta favorablement : il offrit d'abord d'étouffer sans bruit cette persécution, en ordonnant au vice-roi de se désister de son entreprise, et de laisser le père Intorcetta et tous les chrétiens en paix. « Mais ce sera toujours à recommencer , reprirent avec respect les pères , si votre majesté n'a la bonté cette fois-ci d'y donner un remède durable -, car si , maintenant que nous approchons tous les jours de sa personne , et qu'on voit les bontés qu'elle a pour nous, ou ne laisse pas de traiter nos frères et notre sainte loi d'une manière si violente, que ne devons-nous point craindre quand nous n'aurons plus cet honneur :} L'empereur permit aux pères de lui présenter une requête , afin que celte affaire fut jugée solennellement par la voie des tribunaux, et qu'on se réglât ensuite sur cette décision dans les provinces.
Ils en dressèrent deux , pour choisir celle qui conviendroit le mieux. Ce prince les voulut voir, et, après les avoir lui-même examinées, il leur fit dire que ces requêtes ne suflisoient pas pour obliger les tribunaux à leur accorder ce qu'ils demandoient; mais il n'en demeura pas là; car, par une bonté qu'on ne peut assez admirer, il leur en fit donner secrètement une, capable de faire l'effet qu'on prétendoit. On avertit ensuite les pères Pereyra et Thomas , qui avoient soin alors du tribunal des mathématiques , delà venir présenter publiquement un jour d'audience. L'empereur, comme s'il n'en eût rien su, la reçut avec divers autres mémoires, et ordonna à la cour des rites de l'examiner selon la coutume , et de lui en faire son rapport. J'ai ouï dire qu'on leur insinua de sa part qu'il falloit avoir égard aux pères européens en cette occasion. Cependant les mandarins n'en firent rien; car, après avoir rapporté tous les édits qu'où avoit' faits pen-
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dant sa minorité contre la religion chrétienne , avec ce qu'ils contenaient de pins odieux, ils conclurent que l'affaire dont il s'agissoitétoit déjà décidée, et qu'on nedevoit point permettre l'exercice de cette religion à la Chine. L'empereur, peu satisfait de leur réponse, la rejeta, etleur ordonna d'examiner une seconde fois la requête qu'on leur avoit mise entre les mains ; c'étoit leur marquer assez clairement qu'il souhai toit une réponse favorable 5 mais ils n'eurent pas plus de complaisance dans le second rapport que dans le premier; il rejetèrent encore notre religion , et persistèrent à ne vouloir pas quelle fût authentiquement approuvée dans l'empire.
On s'étonnera peut-être qu'un tribunal ait osé faire plusieurs fois de pareilles résistances 5 mais c'est qu'à la Chine , lorsque Tempereur interroge les tribunaux , et qu'ils répondent selon les lois , on ne peut les blâmer ni leur faire le moindre reproche , au lieu que s'ils répondent d'une autre manière, les censeurs de l'empire ont droit de les accuser, et l'empereur a droit de les faire punir pour n'avoir pas suivi les lois.
L'empereur , voyant qu'il n'obtiendroit rien par la voie des tribunaux , prit le parti d'approuver ce que la cour des rites avoit jugé. Cette cour permetloit au père Iutorcetta de demeurer à Ham-lcheou , et aux Européens seulement d'adorer le Dieu du ciel dans leurs églises , et de faire profession de la religion chrétienne 5 mais elle défendoit aux Chinois de l'embrasser , et confirmoit les anciens édits. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour les pères , et elle les jeta dans une si grande consternation, quel empereur en fut surpris et touché. Il tâcha de les consoler 5 mais leur affliction étoit trop grande pour être soulagée par des paroles ou par des caresses. L'empereur leur offrit d'envoyer quelqu'un d'entre eux dans les provinces, avec des marques d'honneur, qui convaincroient tout le monde
ÉCRITES DE LA CHINE. 7.g5
de l'estime qu'il faisoit des pères européens, et de l'approbation qu il dounoit à leur loi-, mais, voyant que leur douleur , bien loin de diminuer , sembloit s'augmenter chaque jour, et qu'ils paroissoient ne plus s'affectionner à rien, il envoya quérir le prince Sosan , pour le consulter sur les moyens qu'il pourroit y avoir de les contenter.
Ce ministre zélé se souvint alors de la parole qu'il avoit dounée au père Gerbillon à la paix de ÎNipchou. Après avoir fait l'éloge des pères , il représenta à l'empereur les services considérables qu'ils avoient rendus à l'état , et ceux qu'ils rendoient encore tousles jours à sa majesté ; que, leur profession leur faisant mépriser les dignités et les richesses, on ne pouvoit les récompenser qu'en leur permettant de prêcher publiquement leur loi par tout l'empire ; que cette loi étoit sainte, puisqu'elle proscrivoit tous les vices, et qu'elle enseignoitla pratique de toutes les vertus. L'empereur convenoit de tout ce que lui représentoit le prince Sosan. « Mais quel moyen de les satisfaire, dit ce grand prince , si les tribunaux s'obstinent à ne vouloir pas approuver leur loi? » « Seigneur, répondit-il, il faut leur montrer que vous êtes le maître. Si vous me lordonnez, j'irai trouver les mandarins, etje leurparleraisi fortement, qu'il n'y en aura aucun qui s'éloigne des senlimens de votre majesté. »
Je ne rapporterai point ici la harangue qu'il leur fit ; mais rien n'est plus vif, plus fort, ni plus digne de ce grand homme; son esprit, son coeur, sa droiture et sa grandeur d'àme y paroissent également. Les mandarins tartares se rendirent les premiers à la force de ses raisons, les Chinois suivirent et consentirent à ce qu'il voulut. \ùédit fut dressé sur-le-champ , et il y fit mettre de si grands éloges de la loi chrétienne , que l'empereur , dit-on , en effaça quelques-uns lui-même ; il laissa néanmoins les points essentiels qui regardoient la sainteté de la religion , la vie exemplaire des missionnaires qui la prèchoient à la
Chine depuis cent ans, la permission qu'on donnoit aux Chinois de l'embrasser , et la conservation des églises qu'on avoit déjà faites. Il ratifia tous ces points, et la cour des rites les envoya selon la coutume par toutes les villes de l'empire, où ils furent affichés publiquement, et enregistrés dans les audiences.
Yoilà de quelle manière on obtint la liberté de la religion chrétienne , qu'on désiroit depuis tant d'années, et pour laquelle on avoit fait tant de prières en Europe et à la Chine. Et , par une disposition particulière de la Providence , Dieu permit que les sciences dont nous faisons profession , et dans lesquelles nous avons tâché de nous rendre habiles avant que de passer à la Chine , furent ce qui disposa l'empereur à nous accorder cette grâce •, tant il est vrai qu'il ne faut pas négliger ces sortes de moyens , tout humains qu'ils sont, quoiqu'on ne doive pas s'y appuyer comme sur des secours infaillibles ou absolument nécessaires, puisque l'établissement de la religion et la conversion des infidèles est toujours l'ouvrage delà grâce toute-puissante du Seigneur.
Lorsqu'on annonça à l'empereur que tous les pères étoient venus pour avoir l'honneur de le remercier : « Ils ont grande raison, dit-il; mais avertissez-les qu'ils écrivent dans les provinces à leurs compagnons , de ne se prévaloir pas trop de la permission qu'on leur donne, et de s'en servir avec tant de sagesse, que je ne reçoive jamais aucune plainte de la part des mandarins; car s'ils m'en faisoient , ajouta-t-il, je la révoquerois sur-le-champ, et alors ils ne pourroient s'en prendre qu'à eux-mêmes. »
Après que cette affaire de l'édit fut achevée , l'empereur reprit ses études, et les pères continuèrent à le servir avec une nouvelle ardeur. Il eut envie d'avoir des instrumens de mathématiques; nous lui envovàmcs les nôtres, quil avoit déjà vus; mais il n'en connoissoit pas alors l'usage.
Il les trouva si beaux et si justes (car ils étoieut faits parles plus habiles maîtres de Paris), qu'il désira d'en avoir davantage. Les mandarins en tirent chercher dans tous les ports , et envoyèrent à Pékin tout ce qu'ils en purent trouver. L'empereur au commencement les recevoit tous , de quelque nature qu'ils fussent, et ce n'étoit pas un petit travail pour les pères de la cour que d'en deviner l'usage ; car il falloit le mettre par écrit clairement , et le montrer à ce prince, qui est exact , et qui ne laisse rien passer.
Sur la fin de l'année 1697., je quittai Nankin pour aller à Canton avec le père de Visdelou. Il falloit y faire un établissement solide , pour recevoir les missionnaires que nous attendions. La maison fut achetée ; mais à peine commencions-nous à la meubler, que nous reçûmes ordre de l'empereur de venir tous deux a la cour. Cet ordre porloit que le père Lecomte, que nous avions envoyé en Europe pour les affaires de notre mission , y vint aussi à son retour, et nous fûmes chargés de l'en avertir. Les vicaires apostoliques et les missionnaires se réjouirent de celte nouvelle , et la regardèrent comme un coup du ciel, non-seulement pour nous, mais encore pour toute la mission.
L' empereur élo\t malade lorsque nous y a rrivàmes^lepère Gerbillon et le père Pereyra passoient les nuits au palais par son ordre. Ce grand prince ne laissa pas de penser à nous , et d'envoyer à quelques lieues de la ville au devant de nous les autres pères , avec un gentilhomme de sa chambre, qui nous dit, de sa part, que s'il eût été informé de notre route, il les auroit envoyés encore plus loin. Nous allâmes descendre au palais , et nous y passâmes le reste du jour dans un appartement qui éloit près de celui de l'empereur. Le prince, son fils aine, nous fît l'honneur de nous y venir trouver, et de nous marquer mille bontés. Le Hoang-laï-tcé, qui est le prince héritier et le second de ses eufans, y vint aussi. Comme il est habile dans les li-
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^ res chinois, il témoigna une affection particulière au père de ^ isdelou , qui avoit la réputation d'y être savant. Après quelques entretiens, le prince fit apporter des livres anciens, et les montra au père. A l'ouverture du livre, le père les expliqua avec tant de facilité et de netteté, que le prince en fut surpris, et dit deux ou trois fois aux mandarins qui l'accompagnoient : Ta-toug, il les entend parfaitement. Il lui demanda ensuite ce qu'il pensoit des livres chinois, et s'ils s'accordoientavec notre religion. Le père, après s être excusé modestement, répondit que notre religion pouvoit s'accorder avec ce qu'on trouvoit dans les anciens livres, mais non pas avec ce que les interprètes avoicnt écrit, a II faut avouer aussi, repartit le prince, que les nouveaux interprètes n'ont pas toujours bien pris le sens de nos anciens auteurs. » Depuis cette conférence, le prince héritier a eu une estime particulière pour le père de \ isdelou, et il lui en a même donné des marques éclatantes, dont nous espérons que la religion tirera de grands avantages. Ce prince nous parla des livres du père Matthieu Ricci, et nous fit de si grands éloges de l'esprit et de l'érudition de ce père, que les plus habiles Chinois s'en seroient tenus honorés.
Depuis deux ans l'empereur avoit beaucoup examiné nos remèdes d'Europe , et particulièrement les pâtes médicinales que le roi fait distribuer aux pauvres par tout son royaume. Nous lui avions marqué toutes les maladies qu'elles guérissent en France, et il avoit vu, par des expériences réitérées, qu'elles faisoient eu elFet des cures si merveilleuses et si promptes, qu'un homme à l'extrémité, et dont on n'atteudoit plus que la mort, se trouvoit souvent le lendemain hors de danger. Des eifets si surprenans lui firent donnera ces pâtes le nom de chin-yo ou de remèdes divins. La maladie qu'il avoit alors étoit un commencement de iièvre maligne. Quoiqu'il sût, par plusieurs exemples eer-
tains, que les pâtes guérissoient son mal, les médecins chinois ne jugèrent pas à propos de lui en faire prendre, et ils le traitèrent d'une autre manière : mais l'empereur , voyant que le mal augmenloit, et craignant un transport au cerveau, prit son parti, et se fît donner une demi-prise de ces pâles. La fièvre le quitta sur le soir, et les jours suivans il se porta mieux : il eut ensuite quelques accès de fièvre tierce, peut-être pour ne s'être pas purgé suffisamment. Quoique ces accès ne fussent pas violens, et qu'ils ne durassent que deux heures, il en eut de l'inquiétude. Il fît publier par toute la ville que si quelqu'un savoit quelques remèdes contre la fièvre tierce, il eût à en avertir incessamment, et que ceux qui en éloient actuellement malades vinssent au palais pour en être guéris. On ne manqua pas de faire tous les jours quantité d'expériences. Un bonze se distingua particulièrement : il fit tirer d'un puits un seau d'eau fraîche, qu'on lui apporta devant quatre des plus grands seigneurs de la cour, députés de l'empereur pour recevoir tous les remèdes qu'on présenteroit, et pour assister aux épreuves, afin d'en faire ensuite leur rapport ; il remplit une lasse de cette eau , et , sortant de la salle, il la présenta au soleil , en élevant les mains et les yeux au ciel ; et, se touinant ensuite vers les quatre parties du monde, il fit cent postures qui paroissoient mystérieuses aux païens; quand il eut achevé, il fit avaler l'eau â un fébrieitant, qui attendoit sa guérison â genoux, et qui la souhaitoil ardemment 5 mais le remède n'eut aucun effet, et le bonze passa pour un imposteur.
On en étoit là, lorsque nous arrivâmes à la cour, le père de ^ isdelou et moi. Nous apportions une livre de quinquina, que le père Dolu nous avoit envoyé de Pondiehéry. Ce remède étoit encore inconnu à Pékin. Nous allâmes le présenter comme le remède le plus sûr qu'on eut en Europe contre les fièvres intermittentes. Les quatre
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seigneurs dont nous avons parlé nous reçurent avec joie; nous leur dîmes d'où venoit le quinquina, quels étoient ses effets, quelles maladies il guérissoit, comment le roi de France l'avoit rendu public pour le soulagement de ses peuples, après avoir donné à celui qui en avoitle secret une récompense digne d'un si grand monarque.
On fit le lendemain l'expérience de ce remède sur trois malades, que Ion garda à vue dans le palais, et qui furent guéris tous trois dès la première prise. On en donna avis sur-le-champ à l'empereur, qui auroit pris ce jour-là même du quinquina, si le prince héritier, qui étoit extrêmement inquiet de la maladie d'un père qu'il aime tendrement, n'eût craint quelque mauvais effet d'un remède qu'on ne connoissoit pas encore assez. Il appela les grands, et leur fit des reproches d'en avoir parlé sitôt à l'empereur. Ceux-ci s'excusèrent sur ce qu'il n'y avoit rien à en craindre, et s'offrirent tous quatre d'en prendre, et le prince y consentit. Incontinent on apporta des tasses avec du vin et du quinquina; le prince fit lui-même le mélange, et les quatre seigneurs en prirent devant lui. Ils se retirèrent ensuite, et dormirent tranquillement, sans ressentir la moindre incommodité. L'empereur, qui avoit fort mal passé la nuit , fit appeler le prince Sosan ; et , ayant appris que lui et les autres seigneurs se portoient bien , il prit le quinquina sans délibérer davantage. Il attendoit la lièvre ce jour-là, mais elle ne vint point : il fut tranquille le reste du jour et la nuit suivante. La joie fut grande dans le palais; les quatre seigneurs nous firent le lendemain des conjouissances sur la bonté de notre remède.
Quand il fut entièrement rétabli, il récompensa tous ceux qui l'avoient servi pendant sa maladie, ou qui lui avoient apporté quelques remèdes, quoiqu'il ne les eût pas pris. Mais il punit rigoureusement trois de ses médecin:. , pour avoir été d'avis, dans la violence de son mal, de ne
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lui donner aucun remède. « Quoi ! leur dit-il, vous m'abandonnez dans le danger, de peur qu'on ne vous impute ma mort , et vous ne craignez pas que je meure en ne me donnant aucun secours ! » Il ordonna au tribunal des crimes d'examiner leur conduite, et de les juger suivant les lois. Ce tribunal les condamna à mort; mais l'empereur leur fit grâce, et les envoya en exil.
Il ne nous oublia pas en cette occasion. Il dit publiquement que les pâtes médicinales du père Gerbillon et du père Bouvet lui avoient sauvé la vie, et que le quinquina que nous lui avions apporté, le père de Yisdelou et moi, l'avoit délivré de la fièvre tierce, et qu'il vouloit nous en récompenser. Dans cette vue , il se fit apporter le plan de toutes les maisons qui lui appartenoient ; et , nous ayant fait appeler (le 4 juillet 1693), il nous fit dire par un des gentilshommes de sa chambre : a L'empereur vous fait don d'une maison à vous quatre dans le Hoang-Tchin , c'est-à-dire dans la première enceinte de son palais. » Après avoir entendu ces paroles à genoux, selon le cérémonial de la Chine, nous nous levâmes, et cet officier nous conduisit dans l'appartement de l'empereur pour y faire notre rcmercîment, sans que le prince fût présent. Plusieurs mandarins, qui se trouvèrent là par hasard, assistèrent à cette cérémonie aussi bien que le père Pereyra et un autre père de notre compagnie, lesquels étoient venus au palais pour quelques autres affaires. Ils se rangèrent tous à droite et à gauche, se tenant debout et dans un grand silence, un peu éloignés de nous, pendant que les pères Gerbillon , Bouvet, de \ isdelou et moi , rangés sur une même ligne au milieu d'eux, fimes trois génuflexions et neuf inclinations profondes, jusqu'à toucher la terre avec le front, pour marquer notre reconnoissanec. Nous recommençâmes celte cérémonie le lendemain devant l'empereur , qui eut la bonté de nous appeler en par-
ticulicr, et de nous parler dans les termes du monde les plus obligeans. Il lit mettre entre les mains du père Bo*uvet les présens qu'il envoyoit en France, et le chargea d'informer le roi de la faveur qu'il venoit de nous faire.
jNous primes possession de notre maison; mais comme elle n'éloit pas accommodée à nos usages, l'empereur ordonna au tribunal des édifices d'y faire faire toutes les réparations que nous souhaiterions ; ce qui fut exécuté sur-le-champ. Ce tribunal envoya quatre architectes , avec tous les matériaux nécessaires, et nomma deux mandarins pour conduire l'ouvrage. Tout étant prêt le 19 décembre , nous dédiâmes notre chapelle à l'honneur de Jésus-Christ , mourant sur la croix pour le salut des hommes , et nous en finies le lendemain l'ouverture avec cérémonie. Plusieurs chrétiens s'y rendirent le matin , et remercièrent Dieu avec nous de ce qu'il vouloit être honoré dans le palais de l'empereur, où jusqu'alors on n'avoit offert que des sacrifices impies. Le père de Visdelou fît un discours sur l'obligation de sanctiiier les dimanches et les fêtes, et de venir ces jours-là à l'église.
Depuis ce temps-là le père Gerbillon prêcha tous les dimanches , et expliqua aux fidèles les principaux devoirs du chrétien. Nous baptisâmes plusieurs catéchumènes qui nous apportoient leurs idoles et les jetoient sous les bancs et sous les tables , pour montrer le mépris qu'ils en faisoient. Tous les dimanches et les fêtes nous avions quelque baptême. Le père de Visdelou se chargea du soin d'instruire les prosélytes , et nous eûmes en peu de temps une florissante chrétienté. Les plus fervens chrétiens nous amenoient leurs amis, pour leur parler de la loi de Dieu. Le fameux Hiu-cum , ancien eunuque du palais, se distinguoit parmi les autres en cette oeuvre de charité. Ce saint homme avoit beaucoup souffert dans la dernière persécution -, il avoit été long-temps en prison avec les pères , et on l'avoit chargé
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aussi bien qu'eux de neuf grosses chaînes. Ce rude traitement ne fît qu'animer son zèle : jamais homme ne rougit moins de l'Evangile : il soutenoit devant les juges la cause de Dieu et le parti de la religion ; et il leur parloit avec une sainte liberté, qu il conserva jusqu'à la mort. Dieu lui a voit donné des biens considérables : il les employa tous au soulagement des pauvres. Si les chrétiens qui venoient à Pékin des provinces éloignées ou des villes voisines n'avoient point de lieux où se retirer, il les recevoit avec charité dans sa maison ; et quand ils étoient pauvres , il les nourrisson. Il porta si loin cette sainte hospitalité, qu'il tomba lui même dans la misère, et qu'il se vit réduit à recevoir l'aumône, après l'avoir faite si souvent et si libéralement aux autres. Il avoit un si grand talent pour parler de Dieu, que les plus grands seigneurs se faisoient un plaisir de l'entendre. 11 inspiroit à tout le monde une dévotion tendre pour l.i sainte Vierge , qu'il honoroit particulièrement. Dans ses v isi tes il se faisoit un honneur de porter son chapelet au coii, avec les médailles que les anciens missionnaires lui avoienl données. Il avoit une affection particulière pour notre maison; et, quoiqu'il en fût éloigné de près d'une lieue, il venoit souvent prier Dieu dans notre chapelle. Une de ses occupations les plus ordinaires, étoit d'aller à la campagne visiter les chrétiens , les instruire et les entretenir dans la ferveur. Il y faisoit presque toujours de nouveaux prosé- Ivtes, qu'on baptisoit chez nous ou dans les autres églises après qu'ils étoient suffisamment instruits.
Un des plus considérables que nous baptisâmes en ces commencemens dans notre chapelle, fut un colonel tartare de la maison de l'empereur. Cet officier demeuroit près de notre maison : il avoit épousé une dame chrétienne fort vertueuse , qui ne cessoit depuis long-temps de prier Dieu pour la conversion de son mari. Elle lui parloit souvent de la sainteté de notre religion, et des biens que le
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seigneur du ciel préparoit, dans l'autre vie , à ceux qui le servoient fidèlement en celle-ci. Une autre fois elle lui expjiquoit nos principaux mystères , et ce qu'il faut croire pour être chrétien. Il l'écoutoit volontiers -, mais les soins et les embarras du siècle étouffoient incontinent le grain de la divine parole, qui tomboit dans son cœur sans y prendre racine. Il n'avoit presque pas un moment à lui •, sa charge l'obligeoit daller tous les matins au palais \ il y demeuroit tout le jour, et il n'en revenoit que bien avant dans la nuit. S'il eût su lire, il auroit pu s'instruire par la lecture de nos livres •, mais on n'en demande pas tant à un officier tarlare, dont tout le mérite est de savoir bien monter à cheval et tirer de l'arc , et d'être fidèle et prompt à exécuter les ordres du prince. Dieu néanmoins le loucha , dans le temps que l'empereur partoit pour un vovage de Tar tarie. Comme l'officier le devoit suivre , il résolut de se faire baptiser avant que de partir. Il vint donc nous trouver à six heures du soir, pour nous demander le baptême. Quelque bonne volonté que nous eussions de le contenter, nous nous trouvâmes d'abord arrêtés , parce qu'il ne savoit aucune des prières que nous faisons toujours réciter aux catéchumènes avant que de leur conférer le baptême.
« Mon père , me dit-il , ne demandez pas de moi que je sache toutes ces prières par cœur-, car je n'ai ni assez de mémoire pour les retenir, ni personne pour me les répéter continuellement ; je ne sais point lire non plus pour les apprendre dans un livre ; mais je crois tous les mystères de la religion , un Dieu eu trois personnes , la seconde personne qui s'est fait homme , et qui a souffert la mort pour notre salut. Je crois que ceux qui gardent la loi seront sauvés , et que ceux qui ne la gardent pas seront damnés éternellement. Je n'ai aucun empêchement pour me faire chrétien ; car je n'ai qu'une femme , et je n'en veux jamais avoir qu'une : il n'y a point d'idoles dans ma maison, et
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je n'en adore aucune. J'adore seulement le Seigneur du ciel, et je veux l'aimer et le servir toute ma vie. »
Tout cela ne nous contentoit point, parce que nous voulions qu'il sût ses prières ; et nous commencions à lui persuader qu'il différât son baptême jusque après son retour, parce qu'alors onl'aideroit aies apprendre, k Mais, mon père, me répliqua-t-il , si je meurs dans ce voyage, mon àme sera perdue , et vous pouvez la sauver en me baptisant à présent. Car qui est- ce qui me baptisera si je tombe malade? Vous voyez que je suis prêt à tout, nue je crois tous les articles de votre loi , et que je la veux garder toute ma vie. J'ai laissé le palais, et je suis venu ici à la hâte, pour vous prier de me faire cette grâce. Je n'ai que deux heures pour me préparer à mon départ; car il faut que je marche cette nuit. Mon père, continua-t-il, au nom de Dieu, ne me refusez pas cette grâce. »
La sincérité de cet oflicier nous plut : nous crûmes, tout bien examiné, qu'il falloit agir avec lui comme on fait avec ceux qui sont en danger de mort. Après donc lui avoir recommandé d'apprendre les prières le mieux qu'il pourroit, quand il seroit de retour, et d'adorer tous les malins et tous les soirs le Seigneur du ciel, et qu'il nous eut promis de garder fidèlement sa sainte loi, je le baptisai dans notre chapelle , en présence de nos pères et de nos domestiques, et je lui donnai le nom de Joseph. Je ne saurois dire avec quelle joie et quelle consolation il i-ecut cette grâce : il nous embrassa et se jeta à nos genoux; il frappa souvent la terre de son front, pour nous marquer sa reconnoissance. Ce qu'il avoit prévu arriva ; car, ayant beaucoup fatigué pendant ce voyage, il tomba malade, et mourut huit jours après. J'espère que Dieu, qui lui avoit donné ce sentiment, lui aura fait miséricorde.
Un an après que l'empereur nous eut donné notre maison , il nous fit une seconde grâce qui ne le cédoit point 2. '20
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à la première, et qui faisoit autant d'honneur à la religion ; ce fut de nous donner un grand emplacement pour bâtir notre église. Ily avoit à côtéde notremaison un terrain vide, long de trois cents pieds et large de deux cents : les grandsmaîtres de sa maison ayant résolu d'y faire élever quelques corps de logis pour des eunuques du palais, nous crûmes qu'il falloit les prévenir, et tacher d'obtenir cette place pour y bâtir la maison du Seigneur. Après avoir donc recommandé cette affaire à Dieu, nous allâmes, le père Gerbillon, le père de Visdelou et moi, présenter notre requête : elle disoit, dans les termes les plus respectueux, que nos maisons n'étoieut jamais sans églises, et que les églises en étoient la principale partie -, que si les maisons étoient belles et spacieuses , l'église les devoit surpasser : car quel honneur aurions-nous , si , dévoués par nos vœux et par notre profession à chercher la plus grande gloire de Dieu, nous étions mieux logés que le Seigneur du ciel? que, ne manquant rien à la maison que l'empereur avoit eu la bonté de nous donner, il falloit une église magnifique pour accompagner un si grand don ; mais que, n'ayant point de place pour la bâtir, nous ne le pouvions faire, si l'empereur ne nous donnoit un espace convenable dans ce terrain.
Celui que nous avions chargé de notre requête l'ayant présentée, et fait valoir nos raisons, l'empereur envoya les grands-maîtres de sa maison visiter le terrain que nous demandions -, et , après avoir ouï leur rapport , il nous en accorda la moitié , faisant marquer expressément dans son ordre, quil fût inséré dans les registres du palais qu'il nous donnoit cet emplacement pour bâtir une église magnifique à l'honneur du Seigneur du ciel.
Ce grand prince nous faisoit encore d'autres grâces f que des étrangers comme nous ne peuvent assez estimer : quand nous venions au palais, il nous recevoit avec une bonté
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extrême , ou , quanti il ne pouvoit pas nous parler, il nous envoyoit toujours faire quelque honnêteté. Au commencement de l'année , c'est la coutume de la Chine que l'empereur envoie aux grands seigneurs de sa cour deux tables , 1 une couverte de viandes, et l'autre de fruits et de confitures. Il nous faisoit les mêmes honneurs, et nous invitoit à son beau palais de Tchan-Tchun-yuen , pour y voir les feux d'artifice.
JNous eûmes en ce temps-là deux sujets d'affliction qui nous causèrent bien de 1 inquiétude, mais dont il plut à la miséricorde divine de nous délivrer. Nous pensâmes perdre l'illustre Sosan , si respecté par toute la Chine, pour l'estime que l'empereur fait de son mérite , et si digne d'être honoré de toutes les personnes zélées , pour la protection qu'il a toujours donnée à la religion. Il tomba malade et nous envoya quérir. Nous fûmes sensiblement affligés de le trouver dans un état très-dangereux ; mais nous le fûmes bien davantage le lendemain, quand nous le vîmes souffrant des douleurs très-aiguës par tout le corps, et prêt à succomber à la violence de son mal. 11 nous tendoit la main avec des démonstrations d'une affection tendre: mais il ne pouvoit parler, tant il étoit accablé. L'empereur, ayant appris qu'il semouroit, lui fit l'honneur de.le venir visiter le troisième jour , et de lui offrir tout ce qu'il avoit de remèdes. JNous ne le vîmes point ce jour-là ni les jours suivans, parce qu'on l'avoit transporté dans les appartemens les plus intérieurs de sa maison , où les femmes demeurent. Il étoit bien douloureux pour nous , après toutes les obligations que nous avions à ce seigneur , de le voir mourir sans baptême, lui qui avoit été le protecteur de notre sainte religion, et qui nous avoit si souvent dit qu'il n'adoroit que le Seigneur du ciel.
Nous allions l'un après l'autre demander chaque jour de ses nouvelles , et nous instruisions un de ses domesti-
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ques , qui étoit chrétien , de ce qu'il falloit lui dire de notre part sur la religion ; mais cet homme , après quelques jours , nous répondit qu'il ne pouvoit plus lui parler seul , ni même s'approcher de lui , parce que les femmes ne le quittoient pas un moment. Dieu exauça les prières que nous lui adressions pour ce seigneur, il nous le rendit 5 et il vint quelque temps après, dans notre église, le remercier de la santé qu'il lui avoit rendue. C'étoit un dimanche matin, dans le temps que tous les chrétiens étoient assemblés à l'église et qu'ils y faisoientleur prière ; il y entra, se mit à genoux , et fit plusieurs inclinations jusqu'à terre ; après quoi il vint nous visiter dans nos chambres , et nous remercier de la part que nous avions prise à sa maladie.
Nous pensâmes perdre aussi le père Gerbillon , que l'empereur avoit envoyé en Tartarie , avec le père Thomas , pour en faire une carte exacte. Il tomba malade vers la source du Kerlon, à plus de trois cents lieues de Pékin. Sa maladie , qui étoit accompagnée d'un dégoût affreux et d'un vomissement continuel, le réduisit bientôt à une si grande extrémité, qu'il crut mourir. Il s'y prépara donc, après nous avoir écrit ses derniers sentimens. Il fallut , tout accablé qu'il étoit , qu'il reprît le chemin de Pékin ; et comme il n'avoit plus assez de force pour se tenir à cheval , on le coucha sur un chariot de bagage , où il souffrit beaucoup, durant trois centslieues, et de son mal et des plus violentes secousses 5 outre que le chariot versa plusieurs fois durant le voyage. Il seroit mort infailliblement, sans les soins que prit de lui un seigneur , aujourd'hui le premier colao de la Chine, et qui avoit été envoyé en Tartarie, pour juger et terminer tous les différends des Kalkas de ce pays -là , qui sont sujets de l'empire.
Nous le reçûmes avec une extrême joie, et il se rétablit doucement à Pékin : mais un mois après, voulant sortir pour la première fois , un accident plus fâcheux pensa
ÉCRITES DE LA CHERE. 3oj)
nous l'enlever subitement. Comme il montoit à cheval à la porte, ayant un pied dans l'étrier et le corps en l'air, il fut frappé tout à coup d'apoplexie. Il tomba entre les bras de nos domestiques, qui le rapportèrent dans la première cour. Etant accourus au bruit, le père de \isdelou et moi, nous le trouvâmes sans connoissance et sans sentiment, la tête penchée sur l'estomac, avec un ràlement qui nous paroissoit le pronostic d'une mort très-prochaine. Dieu sait quelle fut notre douleur , en le voyant dans ce triste état ! Pendant qu'on le portoit à sa chambre, le père de Visdelou alla prendre les saintes huiles r et moi les remèdes dont nous avions expérimenté si souvent les merveilleux eifets. Je lui en fis avaler deux prises avec bien de la peine, pendant que le père de Visdelou se préparoit à lui donner l'extrème-onction. Il revint un peu à lui, et nous reconnut ; mais un moment après il perdit encore connoissance. Nous redoublâmes nos prières > enfin le remède qu'on lui avait donné fit de si grands effets, qu'il se trouva guéri une ou deux heures après l'avoir pris; mais il lui resta une si cruelle insomnie , qu'il ne pouvoit prendre aucun repos; ce qui nous causoit une nouvelle inquiétude. Un médecin chinois l'en délivra , et Dieu nous l'a conservé depuis ce temps-là en parfaite santé, pour le bien de la religion , à laquelle il a rendu et rend encore tous les jours des services très-considérables.
Je suis, etc.
3lO LETTÎIES ÉDIFIANTES
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LETTRE (extrait) DU PERE DE FONTANEY AU RÉVÉREND PÈRE DE LA CHAISE,
COîiFLSSECR DU ROI.
A Londres, le 1 5 janvier 170^.
Moiv très-révérend pere, par le lieu d'où j'ai l'honneur de vous écrire, vous connoitrez que je suis revenu de la Chine en Europe sur un vaisseau anglois. J'espérois être moi-même porteur de la première lettre que je vous ai écrite pendant le voyage^ mais je vois bien que je serai encore ici quelque temps avant que de pouvoir passer en France.
Je commence cette seconde lettre par vous dire que Dieu nous a fait la grâce de rendre de petits services aux missionnaires ecclésiastiques , et à ceux de diflerens ordres religieux qui sont en ce pays-là , ou pour les aider à y faire des établissemens, ou pour les délivrer des persécutions que l'ennemi du genre humain excitoit contre eux en diverses provinces de l'empire.
Quoique l'exercice de la religion chrétienne fut toléré à la Chine, depuis la fameuse persécution d'ïam-quamsien, ce grand ennemi du nom chrétien , les missionnaires ne laissoient pas de se trouver souvent dans de grands embarras, soit pour pénétrer dans les provinces de l'empire, soit pour y exercer leurs fonctions. On ne pouvoit alors y entrer librement que par la seule ville de Macao , dont les Portugais sont en possession depuis plus d'un siècle ; mais il falloit avoir leur agrément, qu'ils n'accordoientpas volontiers aux étrangers. Si l'on prenoit une autre route, on s'exposoit aux insultes des mandarins, qui maltraitaient
ÉCRITES I)E LA cniXF. 3 I 1
Jes missionnaires, et les obligeoient à se retirer. Mais depuis que l'empereur a pris la résolution d'ouvrir ses ports, et de permettre aux étrangers de faire commerce dans ses états, des missionnaires de différens ordres et de toutes sortes de nations se sont servis d'une conjoncture si favorable pour venir à la Chine, et pour y faire divers établissemens.
Commedans une moisson si abondante il ne peut y avoir un trop grand nombre de bons ouvriers, nous avons eu de la joie de l'arrivée de ces hommes apostoliques ; nous les avons reçus comme nos frères , et nous leur avons rendu tous les services qui dépcndoientde nous, soit en appuyant leurs divers établissemens, soit en faisant cesser les avanies et les persécutions que quelques mandarins intéressés ou peu aifectionnés leur suscitoient , et nous avons agi pour eux avec la même ardeur que nous aurions pu faire pour nous-mêmes, sans avoir d'autres vues que de leur faire plaisir , et de procurer la plus grande gloire de Dieu. Aussi recevons-nous de la plupart de ces hommes apostoliques des marques d'une affection sincère. Si nous sommes dans la tribulation, ils nous consolent -, si Dieu répand quelque bénédiction sur nos travaux, ils s'en réjouissent avec nous.
Mais si c'est une grande consolation pour nous de voir que les missionnaires de tous les ordres et de toutes les nations, qui travaillent avec nous dans cette pénible mission, nous rendent justice, je vous avoue que ce n'est pas sans peine, et sans qu'il nous en coûte beaucoup, que nous obtenons les recommandations qu'on nous demande , surtout quand nous sommes obligés de nous adresser aux premiers ministres, aux présidens des tribunaux, et aux seigneurs les plus considérables de la cour. Pour en être convaincu , il ne faut qu'être instruit du cérémonial de ce pays : outre qu'il faut attendre long-temps les momens favorables , et prendre bien des précautions pour ne pas se rendre im-
portun, on ne se présente jamais devant une personne de considération , pour lui demander une grâce , sans lui faiçe un présent. C'est une coutume générale, dont les étrangers comme nous ne se peuvent absolument dispenser.
Mais ce qui nous donne le plus d'accès et de crédit auprès des premiers officiers de l'empire, c'est la bie/iveillance dont l'empereur continue de nous honorer , et dont nous tâchons de nous rendre dignes par les services que nous lui rendons. Car quoique ce prince ne paroisse plus avoir le même empressement que les années passées pour les mathématiques , et pour les autres sciences de l'Europe où il s'est rendu fort habile , nous sommes cependant obligés de nous rendre souvent au palais , parce que ce prince a toujours quelques questions «à nous proposer. Il occupe jour et nuit dans des exercices de charité les frères Frapperie, Baudin et de Pvodes, qui sont habiles dans la guérison des plaies et dans la préparation des remèdes, les envoyant visiter les officiers de sa maison , et les personnes les plus considérables de Pékin , quand elles sont malades ; et il est si content de leurs services, qu'il ne fait aucun voyage enTartarie ou dans les provinces de J'empire qu'il n'en mène toujours quelqu'un avec lui, Ce grand prince a aussi fort goûté le père Jartoux et le frère Brocard. Ils vont tous les jours au palais, par ordre exprès de sa majesté. Le premier est très-habile dans la science des analyses, l'algèbre, les mécaniques et la théorie des horloges ; et le second travaille avec beaucoup d'art à divers ouvrages qui plaisent à l'empereur. Quelque occupés qu'ils soient au service du prince , ils ne laissent pas d'avoir le temps d'annoncer Jésus-Christ, et de le faire connoitre aux officiers du palais, qui ont ordre de traiter avec eux. Au reste, mon révérend père, il ne faut pas juger du séjour de cette cour par ce qui se passe en France et dans les autres cours de l'Europe, où l'on peut entrer en
société avec les savaus, et avec les personnes les plus distinguées par leurs emplois et par leur naissance. Dans le palais de Pékin, on n'a pas le même avantage. Quand nous y allons, nous sommes renfermés dans un appartement qui touche, à la vérité, «à celui de l'empereur, ce qui est une faveur extraordinaire et la marque d'une grande confiance; mais comme cet appartement est fort éloigné du lieu où les grands de l'empire s'assemblent, nous n'avons aucun commerce avec eux , et nous ne pouvons parler qu'à quelques eunuques ou à quelques gentilshommes de la chambre. Nous passons tout le jour dans cet appartement, et nous n'en sortons fort souvent que bien avant dans la nuit, fort las et fort fatigués. Nous aurions assurément bien de la peine à soutenir une vie aussi gênante que celle-là, et aussi peu conforme en apparence à l'esprit des missionnaires , si la plus grande gloire de Dieu ne nous y engageoit. Mais les accès faciles que nous avons par-là auprès du prince, et qui donnent un grand crédit à notre sainte religion , et font que les mandarins honorent et protègent les missionnaires , nous dédommagent de toutes nos peines.
Je n'ajouterai rien ici à ce que je vous ai mandé dans ma première lettre de notre maison de Pékin, si ce n'est que sur le frontispice de la belle église que nous venons de bâtir dans la première enceinte du palais, à la vue de tout l'empire, on voit gravées en gros caractères d'or ces lettres chinoises : Tien-tchu tung-tchi Kien. Cœli Domini tnnplum mandate* imperatoris erectam. Temple du Seigneur du ciel bâti par ordre de l'empereur. C'est un des plus beaux ouvrages qui soient à Pékin : nous n'y avons rien épargné de ce qui pouvoit piquer la curiosité chinoise, et y attirer les mandarins et les personnes les plus considérables de l'empire , afin d'avoir occasion de leur parler de Dieu et de les instruire de nos mystères. Quoique celle
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église ne fût pas encore entièrement achevée quand je partis de Pékin, cependant le prince héritier, les deu.x frères de l'empereur , les princes leurs enfans, et les plus grands seigneurs de la cour, étoient déjà venus la voir plusieurs fois. Les mandarins qu'on envoie dans les provinces, attirés par la même curiosité, y viennent aussi, et y prennent des senti mens favorables à la religiou , dont nous ressentons les effets quand ils sont dans leurs gouvernemens. Ce que fit il y a quelques mois le vice-roi de Canton, homme savant, mais zélé au-delà de ce qu'on peut s'imaginer pour les coutumes du pays et pour l'observation des lois, en est une preuve. Le peuple, croyant profiter de cette disposition , lui fit des plaintes de ce qu'un de nos missionnaires, le père Turcolti, bàtissoit deux églises trop exhaussées, l'une à Canton même, et l'autre à quatre lieues de là , dans la fameuse bourgade de Fokan, qui ne le cède en rien à Canton, ni pour les richesses, ni pour la multitude du peuple. Ils demandoient qu'on les abattit, ou du moins qu'on les abaissât. « Voilà l'empereur , leur répondit le vice-roi , qui permet d'en élever une plus haute dans son propre palais-, quelle témérité seroitce de toucher à celle-ci! » Nous avons dessein de rendre cette église la plus magnifique que nous pourrons , afin qu'elle réponde à la majesté du lieu où il a plu à la Providence de la placer, et d'autoriser celles qu'on voudra faire dans les provinces à la plus grande gloire de Dieu. Le roi y envoya par V Amphiti ite une argenterie complète, et de riches ornemens. Les mandarins du palais qui les virent à notre arrivée , et les chrétiens à qui nous les montrâmes, en furent charmés. Il ne nous manque plus que dix ou douze grands tableaux pour orner le fond et les deux côtés de l'église.
Je vous parlois tout à l'heure d'une église qui s'élève à Canton, où il y en a déjà sept; il s'y fait néanmoins très-
peu de conversions , et c'est à peu près la même chose clans les autres ports , où les vaisseaux européens ont accoutumé d'aborder. Il n'en est pas ainsi des villes qui sont dans l'intérieur de la Chine*, les conversions y sont plus fréquentes, et on y forme en peu de temps des chrétientés nombreuses. Vous me demanderez peut-être d'où vient une si grande différence ? J'aime mieux que l'apôtre des Indes, saint François-Xavier, qui étoit envoyé de Dieu avec le don des langues, et avec le pouvoir de faire des miracles pour convertir ces peuples, vous réponde que moi. Partout où les Portugais s'élablissoient, ce grand saint trouvoit des obstacles presque invincibles à la propagation de la foi. Il en étoit affligé jusqu'à s'ennuyer de vivre. « J'aimerois mieux, dit-il, être dans le fond de l'Ethiopie, ou quelque part dans les terres du prêtre Jean \ j'y travaillerois en paix à la conversion des gentils, loin de toutes ces misères que mes yeux sont obligés de voir, et que je ne saurois empêcher. » Ces mauvais exemples des chrétiens, dont saint François- Xavier déploroit les funestes effets aux Indes, sont aussi ce qui rend nos travaux inutiles dans les ports de la Chine, où les Chinois qui y demeurent voient les dissolutions et les débordemens de nos Européens. Ils sont aux portes de Macao, qui ne leur donne pas de meilleurs exemples. Ceux qui viennent d'Europe dans leurs ports les confirment dans les mê?nes idées ; car ils en voient plusieurs qui mènent une vie libertine , et qui sont fort déréglés dans leur conduite. Ce qui suit de là , c'est qu'ils perdent bientôt toute l'estime qu'on leur avait inspirée de la loi de Dieu. Les Européens, pour être chrétiens, disent-ils entre eux , en sont-ils plus chastes , plus sobres , plus retenus , moins colères et moins passionnés que nous? » Que s ils voient les missionnaires vivre parmi eux sans reproche et avec édification, ils s'imaginent que c'est plutôt en vertu de leur état, ou de
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quelque obligation particulière , qu'en vertu de leur religion ; au lieu que dans l'intérieur de la Chine, où les vérités qu'on leur prêche sont soutenues de la vie exemplaire des prédicateurs, ils admirent notre sainte loi, qui enseigne aux hommes de si excellentes vertus , et qui les engage à les pratiquer.
Si les Chinois voyoient les Européens qui viennent dans leurs ports modérés, charitables, maîtres d'eux-mêmes et de leurs passions, s'ils les voyoient venir souvent à l'église, approcher quelquefois des sacremens, vivre, en un mot, comme nous enseignons qu'on doit vivre, quelle impression ces exemples de piété ne feroient-ils pas sur leur esprit? Ils donneroient mille bénédictions à notre sainte loi.
Je finirai cette lettre , mon révérend père, par quelques celai rcissemens sur une ou deux difficultés que des personnes de vertu proposent à nos missionnaires. Ils sont vêtus de soie, et vont en chaises , disent-ils. Les apôtres prèchoient-ils l'Evangile de cette manière ; et peut-on garder la pauvreté religieuse en portant des habits de soie ? Dans l'idée de ces personnes , dont j'honore la vertu, aller prêcher Jésus-Christ aux Chinois, et aller nu-pieds le bourdon à la main, c'étoit une même chose.
Je ne sais pas s'ils prétendent en effet qu'il est libre à la Chine d'aller avec cet habillement , et que les Chinois s'en convertiroient plus facilement; c'est néanmoins la première chose dont il faudroit convenir. Ce n'est point pour lui-même, mais pour gagner des âmes à Dieu, qu'un missionnaire vit dans ces pays infidèles. Il doit régler ses vertus et toute sa conduite par rapport à cette fin. Saint Jean-Baptiste portoit un gros cilicc pour vêtement, et aceompagnoit sa prédication d'un jeûne très -rigoureux , parce qu'avec ces austérités il touchoit et convertissoit les juifs. La manière de vivre de notre Seigneur, pendant le
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temps de sa prédication , fut toujours plus conforme aux usages ordinaires des hommes. Saint Paul se faisoit tout à tous. Il recevoit également l'honneur et la confusion , quand par ces moyens il pouvoit faire plus de fruit. Ce sont ces exemples que les hommes apostoliques doivent savoir , et qu'ils ne peuvent ignorer ou négliger dans les missions sans être responsables du salut des âmes.
Grâce à Dieu , nos missionnaires de la Chine sont les frères de ceux qui vont nu-pieds en habit de pénitens, et qui gardent un jeune si austère dans les missions de M;iduré 5 de ceux qui suivent dans les forêts du Canada les sauvages au milieu des neiges, supportant le froid et la faim. Quand nous étions en France eux et nous, et que tous nous pressions nos supérieurs de nous envoyer dans les missions éloignées, on ne remarquoit pas plus de régularité, de mépris du monde, de zèle ni de ferveur en ceux qui se deslinoient au Canada , qu'en ceux qui demandoient la mission de la Chine. On ne peut donc pas dire raisonnablement que ce soit par manque de mortification, que ceux-ci n'observent pas les mêmes austérités extérieures dans leur mission, de même que ce n'est point par relâchement que les missionnaires du Canada mangent de la viande , pendant que ceux de Maduré n'en mangent jamais. Ce qui est bon et suffisant en un pays , pour y faire recevoir l'Evangile , ne vaut rien quelquefois ou ne suffit pas en un autre.
Nos premiers missionnaires à la Chine avoient assez d'envie d'y porter, comme dans les autres missions, des habits pauvres, et qui marquassent leur détachement du monde ; l'illustre père Mathieu Ricci , fondateur de cette mission, vécut ainsi les premières années, et il demeura sept ans avec les bonzes, portant un habit peu différent du leur, et vivant très-pauvrement. Les bonzes l'aimoient tous , à cause de sa douceur et de sa modestie 5 ils hono-
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roient sa vertu : il apprit d'eux la langue et les caractères chinois ; mais durant ce temps-là il ne convertit presque personne. Les sciences d'Europe étant nouvelles alors à la Chine, quelques mandarins eurent avec le temps la curiosité de le voir; il leur plut, parce qu'il avoit un air respectueux et insinuant-, quelques-uns, satisfaits de sa capacité, le prirent eu affection, et commencèrent à lui parler plus souvent. Ayant appris de lui , dans la conversation, le grand motif de sa venue, qui étoit de prêcher à la Chine la loi de Dieu, dont il leur expliqua les principales vérités', ils louèrent son dessein 5 mais ce furent eux qui lui conseillèrent de changer de manière. « Dans l'état où vous êtes , lui disoient-ils, peu de gens vous écouteront-, on ne vous souffrira pas même long-temps à la Chine. Puisque vous êtes savant , vivez comme nos savans; alors vous pourrez parler à tout le monde. Les mandarins , accoutumés a considérer les gens de lettres, vous considéreront aussi 5 ils recevront vos visites; le peuple , vous voyant honoré d'eux, vous respectera, et écoutera vos instructions avec joie. » Le père, qui avoit déjà éprouvé que tout ce qu'ils disoient étoit vrai ( car il senloit Lien qu'il nvançoit peu, et qu'il perdoit presque son temps ), après avoir prié Dieu et consulté ses supérieurs, suivit le conseil des mandarins. Voilà pourquoi les premiers missionnaires de notre compagnie changèrent leur manière d'agir, et se mirent à la Chine sur le pied des gens de lettres.
Cinquante ans après, lorsque nos missionnaires avoient déjà formé une chrétienté nombreuse , les religieux de saint François et de saint Dominique, attirés par le désir de gagner des âmes à Jésus-Christ, passèrent des Philippines à la Chine ; mais, soit qu'ils ne sussent pas le chemin que nous avions pris , ou qu'ils crussent mieux faire en portant leur habit de religieux , ils allèrent ainsi, le crucifix à la main, prêcher la foi dans les rues. Ils eurent le
mérite de souffrir beaucoup, d être battus, emprisonnés, et renvoyés dans leur pays-, mais ils n'eurent pas la consolation de faire le bien quils avoient espéré. Ils l'éprou- \èrent si souvent, et toujours au préjudice de leur principal dessein, que d'un avis commun, et par des ordres réitérés de leurs supérieurs-généraux , ils se déterminèrent enfin a s'habiller et à vivre comme nous.
11 n'y a que deux ans que nous avons encore vu trois ou quatre religieux de saint François, arrivés d'Italie , qui vouloient revenir à ces premières manières, et porter leur habit pauvre et grossier dans la mission, comme ils font , avec tant d'édification, en Europe. Leurs confrères furent les premiers à s'opposer à cette résolution. Monseigneur de Pékin , religieux de leur ordre lui-même, les fît changer deux ans après, et les a mis sur le pied des autres missionnaires.
L'état des gens de h lires est donc celui que les missionnaires doivent prendre quand ils viennent à la Chine. Si les Chinois nous regardent véritablement comme des gens de lettres et des docteurs d'Europe, qui sont des noms honorables et qui conviennent à notre profession , et que nous prenions cet état, il faut par nécessité que nous en gardions toutes les bienséances, que nous ayons des babils de soie , et que nous nous servions de chaises comme eux , lorsque nous sortons de la maison pour aller en visite.
Quand nous n'aurions pas même cette raison particulière, il faudroit en user ainsi pour se conformer à la coutume générale du pays 5 car les gens du commun portent tous des habits de soie et vont en chaise quand ils veulent visiter quelqu'un. Cela ne passe point pour grandeur ni pour vanité parmi eux, mais pour une marque qu'un honore les personnes qu'on va voir, et qu'on n'est pas dans la nécessité ni d'une condition méprisable. En Europe , l'usage des soies ne devroit être que pour les grands et pour
les riches , ce sont ordinairement des habits de prix ; il ne faut pas s'étonner s'ils ne conviennent jamais à la pauvreté d'un religieux : mais les gens du commun et les valets mêmes , pour la plupart , portent des habits de soie à la Chine. C'est sur ces idée-, et non sur celles que nous avons en France, qu'il faut se régler, et que les personnes de vertu dont j'ai parlé doivent examiner nos missionnaires, sans croire facilement qu'après avoir commencé par l'esprit ils veuillent finir par la chair, ni qu'ils s'amollissent dans un pays où ils sont venus par le seul désir de vivre dans une grande perfection , et de souffrir beaucoup en travaillant pour la gloire de Jésus-Christ.
Je n'ai parlé que par rapport aux visites; car dans la maison, où les Chinois s'habillent comme ils veulent, les missionnaires vivent très-pauvrement, et ne se servent que des étoiles les plus communes. Ils vont à pied, lorsqu'ils parcourent les villages en faisant leurs missions. Quelques-uns même marchent à pied dans les villes en diverses occasions; ce qui peut avoir ses dangers pour la religion -, car, outre les railleries et les paroles de mépris qu'ils s'attirent, et qui assurément ne disposent pas les Chinois «à les écouter , ils doivent se souvenir que les missionnaires ne sont que tolérés à la Chine , et qu'il ne faut s'y montrer que rarement en public, de peur que les mandarins, choqués de les voir en si grand nombre, ou même de les voir souvent , ne se mettent dans l'esprit qu'ils sont trop hardis et qu'il faut en avertir la cour. Cette considération oblige les missionnaires à prendre de grandes précautions, et à garder beaucoup de mesures. J'avouerai , si l'on veut , que ce ne seroit pas tout-a-fait la même chose, si quelqu'un a\oit reçu de Dieu le don de faire des miracles comme les apôtres et comme saint François- Xavier. Un missionnaire, revêtu de ce pouvoir, iroit «à pied le bourdon à la main, avec tel habit qu'il voudroit, par toutes les villes
de la Chine. Les peuples, attirés par le bruit de ses prodiges, accourroient en foule pour le voir et pour l'entendre-, ils le respecteroient , ils seroient dociles à ses paroles; ils admireroient sa pauvreté, parce qu'ils croiroient qu'il ne tient qu'à lui d'être riche. Mais quand il se trouveroit quelque homme de ce caractère , il ne faut pas croire que les autres missionnaires , à qui Dieu ne donneroit pas le même pouvoir, et qui voudraient cependant garder une pareille conduite, trouvassent dans les peuples le même respect et la même docilité à les écouter.
Le plus sûr, mon révérend père, est donc de s'en tenir aux coutumes introduites dans la mission avec tant de sagesse. On voit, par expérience, qu'elles ont fait déjà beaucoup de fruit. Quand on aura établi solidement la religion par ce moyen , la religion à son tour pourra mettre les missionnaires dans la liberté de les quitter , et de reprendre les manières d'Europe autant qu'ils voudront. Il y a plus de cent ans que la mission de la Chine est fondée ; il y est venu des missionnaires de toutes les nations de l'Europe , et de différens instituts -, aucun d eux , grâce à Dieu , n'a renoncé la foi jusqu'à présent ; aucun n'y a commis une action scandaleuse, qui ait déshonoré la religion ; c'est une grâce particulière que Dieu a faite à la mission de la Chine. Il faut donc, ou que la vie qu'on y mène ne porte pas au relâchement , ou que les occasions de se perdre y soient rares , ou que Dieu y protège d'une manière particulière les ouvriers évangéliques. De quelque principe que cela vienne, c'est toujours une justification de notre conduite , et un grand motif pour exciter les hommes apostoliques à y venir travailler à la conversion des âmes , sur les traces des premiers fondateurs de la mission. Je suis, etc.
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LETTRE (extrait) DU PÈRE JARTOUX AU PÈRE DE FONTANEY.
A Pékin, ce 20 août 1704.
Mon révérend père, je me souviens que quand vous partîtes de la Chine, vous me chargeâtes de vous faire part tous les ans de nos croix et de nos consolations. Grâce à Dieu, j'aurois bien de quoi vous satisfaire sur le premier point; mais il ne sied pas toujours aux disciples de Jésus-Christ de faire eux-mêmes le détail de leurs peines : c'est bien assez pour eux que Dieu daigne leur en tenir compte. Agréez donc que je m'attache uniquement à ce qui peut vous faire plaisir et vous édifier.
Je commence par l'ouverture solennelle de notre église qui se fit le g décembre 1703. Ce fut au mois de janvier 1699 (lue 1 6mpereur accorda la permission de la bâtir. Quelque temps après, ce prince fit demander à tous les missionnaires de la cour s'ils ne vouioient pas contribuer à la construction de cet édifice, comme à une bonne œuvre à laquelle il vouloit aussi avoir part. Ensuite il fit distribuer à chacun cinquante écus d'or, donnant à entendre que cette somme devoit y être employée. Il fournit encore une partie des matériaux, et nomma des mandarins pour présider aux ouvrages. On n'avoit que 2800 livres quand on creusa les fondemens ; on comptoit pour le reste sur les fonds de la Providence \ et , par sa bonté infinie , elle ne nous a pas manqué.
Quatre années entières ont été employées à bâtir et à orner cette église, une des plus belles et des plus régulières de tout l'Orient. Je ne prétends pas vous en faire
ici une description exacte, il me suffit de vous en donner une légère idée.
On entre d'abord dans une cour flanquée de deux grandes salles à la chinoise , servant, lune aux congrégations et aux instructions des catéchumènes, l'autre à recevoir les personnes qui nous rendent visite. On a exposé dans cette dernière les portraits du roi, de monseigneur, des princes de France, du roi d'Espagne régnant, du roi d'Angleterre, et de plusieurs autres princes, avec des inst rumens de mathématiques et de musique, et toutes ces belles gravures qui font connoître la magnificence de la cour de France. Les Chinois considèrent tout cela avec une extrême curiosité.
C'est au bout de cette cour qu'est bâtie l'église. Elle a j5 pieds de longueur, 33 de largeur et 3o de hauteur. I /intérieur est composé de deux ordres d'architecture : chaque ordre a seize demi - colonnes -, les piédestaux de l'ordre inférieur sont de marbre ; ceux de l'ordre supérieur sont dorés. L'ordre supérieur est percé de douze grandes fenêtres en forme d'arc , qui éclairent parfaitement l'église.
Le plafond est tout-à-fait peint : il est divisé en trois parties ; le milieu représente un dôme tout ouvert ; on voit nu-dessus le père éternel assis dans les nues sur un groupe d'anges et tenant le monde en sa main. Nous avons beau dire aux Chinois que tout cela est peint sur un plan uni ; ils ne peuvent se le persuader.
Le retable est peint de même que le plafond ; les côtés du retable sont une continuation de l'architecture intérieure en perspective. C'est un plaisir de voir les Chinois s'avancer pour visiter cette partie de l'église qu'ils disent être derrière l'autel. Quand ils y sont arrivés, ils s'arrêtent, ils reculent un peu, ils reviennent sur leurs pas, ils y appliquent les mains, pour découvrir si véritablement il n'y a ni élévations ni enfoncemens.
Quelle douleur pour nous, mon révérend père , si nous avions le malheur de voir détruire un ouvrage si beau et qui fait triompher la religion jusque dans le palais d'un prince infidèle ! Nous en avons couru le risque deux mois après qu'il a été achevé : voici comment la chose se passa .
Le 12 de février dernier, le frère Brocard , qui travaille à des instrumens de mathématiques chez le prince héritier, reçut ordre de donner la couleur bleue à quelques ouvrages d'acier. Le premier avoit la figiye d'un Anneau , le second représentoit une garde d'épée tout-à-fait ronde, le troisième avoit la forme d'un pommeau d'épée, et le quatrième étoit une pointe quadrangulaire fort émoussée. Tout cela est nécessaire pour ce que je dois dire.
Jemetrouvois alors dans l'appartement; légère Bouvet, qui nous sert d'interprète , y fut appelé ; et après avoir observé ces morceaux d'acier, il dit qu'il craignoit fort que ce ne fussent les pièces d'un instrument idolàtrique , tel qu'un sceptre d'idole. Nous conjurâmes alors le premier eunuque du prince de vouloir bien lui représenter la peine où nous étions de ne pouvoir lui obéir, jusqu'à ce qu'on nous eût éclaircis sur le doute que nous avions touchant l'usage du pien qu'il nous avoit envoyé ( c'est ainsi qu'on appelle cette espèce de sceptre ) ; que nous craignions que ce ne fût le pieu de Fo } ou de quelque autre idole , ressemblant fort à cette espèce d'arme qu'on donne à certains génies supérieurs aux autres , et à laquelle le peuple attribue le pouvoir de défendre des malins esprits ; or, que dans le doute il ne nous étoit pas permis d'y travailler.
L'eunuque protesta que le pien étoit uniquement destiné à l'usage du prince; et, peu instruit des devoirs de notre religion , et choqué de notre résistance , il nous traita d'opiniâtres et d'ingrats ; il s'efforça même de nous prouver avec chaleur que, quand il s'agîroit du pien de Fo, nous n'en devions pas moins obéir au prince; qu'après les
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grâces dont l'empereur nous avoit comblés, et dans le temps qu'il venoit de nous permettre de bâtir jusque dans l'enceinte de son palais une église au Dieu que nous adorions, il étoit indigne, sur une fausse délicatesse, de refuser au prince son fils une bagatelle. Ensuite ajoutant les menaces aux reproches , il nous exposa les suites fâcheuses que notre désobéissance pourroit avoir.
Nous répondîmes que l'empereur étoit le maitre de nos vies 5 que nous étions pénétrés de reconnoissance pour tous ses bienfaits ; surtout que nous lui étions infiniment obligés de la protection qu'il accordoit à notre sainte loi ; mais que, quand il faudroit encourir sa disgrâce, et nous exposer aux plus affreux chàtimens, on ne nous engageroit jamais â rien faire contre la pureté de notre religion.
Après une déclaration si nette, l'eunuque s'efforça par toutes les voies de l'honnêteté de vaincre notre résistance. Il dit au père Bouvet que nous pouvions nous fier à sa parole, et que le pien dont il s'agissoit n'avoit aucun rapport ni à Fo ni aux autres idoles. Un de ceux qui l'ac-r compagnoient m'assura la même chose en particulier, et me dit que l'empereur lui-même en avoit un semblable.
Comme nous savons jusqu'où les mandarins portenjt leur complaisance pour l'empereur et pour le prince , nous ne crûmes pas encore devoir nous en rapporter à leur té~ moignage. Je pris donc la parole , et je dis que, puisque le pien appartenoit au prince, personne n'en devoit mieux savoir l'usage que lui ; qu il lui étoit aisé de lever le doute qui nous arrêtoit; que s il vouloit bien nous expliquer lui-même l'usage qu'il souhaite faire de cette arme, et nous assurer que ni lui ni les Chinois n'y reconnoissent aucune vertu particulière , sux-le-champ il seroit obéi. Nous étions en eii'et asst-z convaincus de la sincérité du prince pour ne devoiç plus avoir lieu de douter, après le témoignage qu'il nous auroit rendu.
«Vous êtes bien téméraires , reprit l'eunuque, défaire une pareille demande ! » En même temps il nous quitta pour aller faire son rapport au prince. Tous ceux qui furent témoins de cet entretien nous regardèrent comme des gens perdus. Quelque temps après on vint nous avertir d'aller au palais rendre raison de notre conduite : les traitemens que nous reçûmes sur la route de la plupart des officiers, nous firent juger que nous n'en devions pas recevoir un trop favorable du prince même. Il étoit au milieu de toute sa cour, regardant d'un air plein d'indignation et de colère : « Faut-il donc, dit-il, que j'intime moi-même mes ordres pour être obéi ? Savez- vous les chàtimens que votre désobéissance mérite selon la rigueur des lois? Ce pien est fait uniquement pour mon usage; il n'est ni pour Fo ni pour aucun génie, et personne n'attribue à ce pien aucune vertu particulière : en faut -il davantage pour vous rassurer contre vos craintes mal fondées ? »
Le père Bouvet crut pouvoir exposer les raisons qu'il avoit eues de douter. Mais le prince , se persuadant qu'il laisoit difficulté de se rendre à son témoignage , lui parla d'une manière qui marquoit sa colère et son indignation. Il l'envoya dans la salle de la comédie pour y voir des sceptres pareils au sien entre les mains des comédiens qui éloient sur le point déjouer. « Qu'il voie, dit-il, si c'est là un instrument de religion, puisque nous en faisons un instrument de comédie. »
Le père Bouvet, étant de retour, dit qu'il voyoit bien que ce pien pouvoit servir à diilerens usages, mais que comme il avoit lu qu'on avoit employé de pareils instrumens à des choses que notre religion déteste , il avoit eu lieu de craindre que celui-ci ne fût de la même espèce.
Ces nouvelles instances du père Bouvet irritèrent extrêmement le prince : « Vous n'êtes qu'un étranger, lui dit-il d'un ton sévère, et vous prétendez savoir mieux les
ÉCRITES DE LA CHINE. dlj
sentiinens et les coutumes de la Chine que moi et que tous ceux qui n'ont point fait d'autre étude dès leur enfance ? »
Le prince se retira près de l'empereur , et donna ordre qu'on fît venir incessamment tous les missionnaires des trois églises de Pékin. J'ai admiré que la colère de ce prince idolâtre ne lui fit jamais dire une seule parole contre la loi chrétienne, quoique nous n'eussions point d'autres raisons de notre refus que la crainte de la violer : preuve évidente de l'estime qu'il fait de notre sainte religion. Nous fûmes tous renvoyés, hors le père Bouvet qui demeura comme prisonnier, et fut condamné au châtiment des esclaves.
Le mandarin nommé Tchao, qui a tant contribué à ledit qui permet l'exercice de la religion chrétienne dans tout l'empire, nous assembla tous le lendemain dans un lieu éloigné des appartemens du prince. Là, en présence du premier eunuque et de plusieurs autres personnes , il nous parla à peu près en ces termes : « Vous avez irrité contre vous le meilleur des princes : il m'ordonne de poursuivre la faute du père Bouvet comme un crime de lèse-majesté. Si vous ne lui faites satisfaction , j'irai moimême accuser le coupable à la cour des crimes, pour y être jugé et puni selon la sévérité des lois. Vous êtes des. étrangers ; vous n'avez d'appui que la bonté de l'empereur , qui vous protège, qui permet votre religion parce qu elle • st bonne, et qu'elle n'ordonne rien que de raisonnable. De quels biens et de quels honneurs ne vous a-t-il pas comblés à la cour et dans les provinces ? Cependant le père Bouvet a eu l'insolence de contredire le prince héritier, et . malgré les assurances et les éclaircissemens qu'il a eu la bonté de lui donner, il a voulu soutenir son propre sentiment contre celui du prince, comme s il se fût défié de s.i droiture et de sa bonne foi. Je vous lais les juges de son
ime et de la peine qu'il mérite. »
3a8 LETTRES ÉDIFIANTES
Le père Grimaldi , notre supérieur, qui s'étoit attendu à tous ces reproches, et qui, après avoir tout examiné,* a voit désapprouvé la résistance du père Bouvet , répondit que ce père avoit eu grand tort de ne pas déférer au témoignage et à l'autorité du prince.
Le mandarin alors s'adressa au père Bouvet, et lui dit que le prince héritier juroit, foi de prince, que l'instrument dont il s'agissoit n'étoit point le sceptre de Fo ni des génies \ que s'il savoit le contraire , il fit une croix sur la terre , et qu'il jurât sur cette croix. Le père Bouvet répondit qu'il soumettoit son jugement à celui du prince. « Si vous reconnoissez votre faute , reprit le mandarin , frappez donc la terre du front comme coupable. » Le père obéit sur-le-champ, et le mandarin alla faire son rapport à l'empereur.
Malgré les déclarations du prince , qui étoient suffisantes pour lever entièrement notre doute , nous examinâmes encore et nous fîmes examiner attentivement tous les différens rapports que pouvoit avoir ce sceptre ; mais nous n'y trouvâmes pas l'ombre de superstition ; c'est un instrument dont le prince et l'empereur lui-même se servent pour se dénouer les bras à la façon des Tartares.
Cependant le bruit se répandoit que le père Bouvet auroit le cou coupé. Nos pères, après avoir conféré ensemble et avec quelques mandarins de leurs amis, allèrent trouver l'empereur pour lui témoigner leur désespoir sur le peu de déférence que le père Bouvet avoit eu pour le prince.
Sa majesté leur répondit qu'elle éloit bien aise qu'ils reconnussent leur faute ; que depuis quarante ans qu'il se servoit des missionnaires , il n'avoit jamais eu la pensée de leur rien ordonner qui fut contraire à leur loi qu'il •ugeoit bonne \ que quand il avoit exigé d'eux quelque service, il s'étoit informé auparavant s il s n\uu nient pas
ÉCRITES DE LA CHINE. 3l(J
de peine à faire ce qu "il souhaitoit ; qu'il avoit même porté les choses à cet égard jusqu'au scrupule. Il dit ensuite qu'il y avoit parmi nous des gens défians et soupçonneux qui craignent tout parce qu'ils ne connoissent pas assez la Chine , et qui aperçoivent de la religion où il n'y en a pas même l'apparence 5 enfin il conclut que, puisque le père Bouvet reconnoissoit sa faute, il suffisoit, pour le punir, qu'il ne servit plus d'interprète chez le prince son fils 5 que du reste il pouvoit demeurer tranquille dans notre maison.
Les pères fléchirent les genoux et se courbèrent neuf fois jusqu'à terre, selon la coutume , en actions de grâces. Ils firent ensuite la même cérémonie devant la porte du prince héritier. Ainsi se termina cette affaire , après nous avoir donné durant cinq jours de cruelles inquiétudes.
L'empereur nous a fait cette année une faveur qui a beaucoup honoré la religion , et qui prouve que nous sommes complètement rentrés dans ses bonnes grâces. Une inondation ayant produit unefamiiw universelle dans la province de Cliau-toji™, sa majesté a taxé ses courtisans, et y a envoyé de grands secours, qui dévoient être administrés par de riches mandarins députés exprès pour celte bonne œuvre. Cela n'a pas ernpèché qu'une grande partie de ces malheureux ne soient venus à la capitale de l'empire pour y chercher de quoi vivre.
Sa majesté , ayant conçu de la défiance des mandarins, fit appeler quatre de nos pères : il leur dit qu'étant venus à la Chine par un motif de charité, nous devions plus particulièrement travailler à secourir les pauvres, selon l'esprit de notre religion , qui s'en fait un point capital \ qu'il nous remettoit deux mille taëls pour acheter du riz et le distribuer, et qu'il espéroit que nous contribuerions aussi selon nos forces au soulagement de tant de malheureux. Cet ordre fut reçu avec reconnoissance de la part des missionnaires, et ils jugèrent qu'il falloit s'incom-
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moder, afin de trouver cinq cents taëls pour les employer en aumônes.
Les pères Suarez et Parennin , chargés de la distribution de ces aumônes , firent préparer des fourneaux et de grandes chaudières; ils firent ensuite provision de riz, de grands vases de porcelaine bien propres , de racines et d'herbes salées du pays , pour corriger ce que le riz a de fade et d'insipide.
A la vue d'un signal , les pauvres entroient sans confusion , et se rassembloient dans un quartier. Ensuite on les faisoit revenir par un passage étroit, et la on donnoit à chacun sa portion de riz et d'herbages, quil emportoit dans un lieu marqué, où ils alloient tous se ranger, jusqu'à ce que les porcelaines fussent vides. On les ramassoit ensuite , on les lavoit , et on distribuoit aux autres pauvres leur aumône dans le même ordre qu'aux derniers.
Les chrétiens les plus considérables de la ville venoient tour à tour servir les pauvres avec beaucoup d'édification 5 ils recueilloient les porcelaines ; ils maintenoient le bon ordre; ils disoient à tous quelques mots de consolation. Les mandarins et les eunuques de la cour , que la curiosité atliroit à ce spectacle , étoient charmés de ce bon ordre , maintenu sans le secours d'aucun gardes de cette abondance , et surtout de cette propreté dont les Chinois sont si jaloux. Ils admiroient que des personnes remarquables par leur naissance et par leurs richesses se mêlassent ainsi parmi les pauvres, jusqu'à leur fournir les bâtonnets pour manger , et les conduire ensuite comme des hôtes à qui on veut faire honneur. Il n'y avoit pas jusqu aux bonzes qui ne devinssent nos panégyristes, car il y en avoit tous les jours près de cent à qui on faisoit l'aumône avec les autres pauvres. C'est ainsi que durant quatre moi:? nous avons nourri plus de mille personnes par jour. Je suis , etc.
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LETTRE (extrait) DU PERE G0ZAN1