PBOCUREIR DES MISSIONS DE LA CHINE ET DES INDES
A Jao-tcbeou , ce icr septembre 1712.
Mon révérend père , le séjour que je fais de temps en temps à Kùig-tc-7'ching, pour les besoins spirituels de mes
néophytes, m'a donné lieu de m'instruire de la manière dont s'y fait cette belle porcelaine qui est si estimée, et qu'on transporte dans toutes les parties du monde. C'est uniquement King- te - Tching qui fabrique cette porcelaine, que le Japon même vient acheter à la Chine.
Il ne manque à King-te-Tching qu'une enceinte de murailles pour avoir le nom de ville. On y compte 18,000 familles , et plus d'un million d âmes , qui occupent une grande lieue de longueur, sur le bord d'une belle rivière. Ce n'est point un tas de maisons , comme on pourroit se l'imaginer : les rues sont tirées au cordeau, se coupent et se croisent à certaines distances : tout le terrain y est occupé-, les maisons n'y sont même que trop serrées et les rues trop étroites. Le nombre des fourneaux à porcelaine est présentement de trois mille. Il n'est pas surprenant qu'on y voie souvent des incendies : c'est pour cela que le génie du feu y a plusieurs temples. Cependant le culte et les honneurs qu'on rend à ce génie ne rendent pas les embrasemens plus rares : il y a peu de temps qu'il y eut huit cents maisons de brûlées; mais elles ont été bientôt rétablies -, car le profit qui se tire du louage des boutiques rend extrêmement actif à réparer ces sortes de pertes. Dans tous les temps, à l'entrée de la nuit, les tourbillons de flamme et de fumée qui sortent des fourneaux offrent le spectacle d'une ville tout en feu , ou d'une grande fournaise qui a plusieurs soupiraux.
Ce lieu si peuplé , où il y a tant de richesses , où une infinité de barques abordent tous les jours, est gouverné par un seul mandarin ; mais la police y est admirable : chaque rue a un chef établi par le mandarin 5 et si elle est un peu longue, elle en a plusieurs. Chaque chef a dix subalternes qui répondent chacun de dix maisons. Ils doivent accourir au premier tumulte et l'apaiser, sous peine de la bastonnade, qui se donne ici fort libéralement. Sou-
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veut ils ont beau avoir mis tout en œuvre pour le calmer, on est toujours disposé à juger qu'il y a de leur faute,* et ils reçoivent le châtiment.
La matière de la porcelaine se compose de deux sortes de terres , l'une appelée pe-tun-tsè , laquelle est parsemée de corpuscules qui ont quelque éclat; l'autre , qu'on nomme kao-lin, est simplement blanche et très-fiiie au toucher. King-te-Tchirig ne produit pas ces terres ; on va les chercher à 20 ou 3o lieues dans la province de Nankin.
La bonne pierre qui donne la terre, dite pe-tun-tsè doit tirer un peu sur le vert. On se sert de massues de fer pour la casser et de mortiers à leviers pour la réduire en poudre. On jette cette poussière dans une urne remplie d'eau, et on la remue fortement. Quand on l'a laissé reposer quelques mouiens , il surnage une espèce de crème épaisse qu'on enlève et qu'on verse dans un autre vase plein d'eau. On agite plusieurs fois l'eau de la première urne, recueillant à chaque fois le nuage qui s'est formé, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le gros marc , qu'on pile de nouveau.
A l'égard de la seconde urne , on attend qu'il se soit formé au fond une espèce de pâte : lorsque l'eau paroi t au-dessus fort claire , on la verse sans troubler le sédiment ; puis on jette cette pâte dans de grands moules propres à la sécher, et on la partage en petils carreaux. Les moules sont des espèces de caisses, dont le fond est rempli de briques placées de telle sorte que la superficie! soit égale. On étend dessus une grosse toile, puis on verse la matière, qu'on couvre peu après d'une autre toile, sur laquelle on met un lit de briques pour exprimer l'eau.
Le kao-lin demande un peu moins de travail que le j)e-tun-tsé : on le trouve par grumeaux dans des mines, et on en fait aussi des carreaux, en observant la même méthode que pour les pe-tun-tsé. C'est du kao-lin que I n
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porcelaine tire toute sa fermeté : ainsi c'est le mélange d'une terre molle qui donne de la force aux pe-tun-tsé , lesquels se tirent des plus durs rochers.
L'huile qui donne à la porcelaine sa blancheur et son éclat s'appelle tsi, qui signifie vernis; elle se tire de la pierre la plus dure, qui sert aux pe-tun-tsé, en faisant choix pourtant de celle qui est la plus blanche et dont les taches sont les plus vertes. Il faut d'abord bien laver cette pierre, après quoi on y apporte les mêmes préparations que pour les pe-tun-tsé. Quand on a dans la seconde urne ce qui a été tiré de plus pur de la première, sur cent livres de cette crème, on jette une livre d'un minéral semblable à l'alun , nommé che-kao. Il faut le faire iougir au feu , et ensuite le piler ; c'est comme la présure qui lui donne de la consistance, quoiqu'on ait soin de l'entretenir toujours liquide.
Cette huile de pierre ne s'emploie jamais seule ; on y en mêle une autre qui se compose en prenant de gros quartiers de chaux vive , sur lesquels on jette un peu d'eau pour les dissoudre et les réduire en poudre. Ensuite on fait une couche de fougère sèche, sur laquelle on met une autre couche de chaux amortie. On en met ainsi plusieurs alternativement les unes sur les autres, après «moi on met le feu à la fougère. Lorsque tout est consumé , l'on partage ces cendres sur de nouvelles couches de fougère sèche : cela se fait au moins cinq ou six fois de suite ; on peut le faire plus souvent, et l'huile en est meilleure.
Quand on a des cendres en certaine quantité, ou les jette dans une urne pleine d'eau. Sur cent livres, il faut y dissoudre une livre de che-kao , bien agiter cette mixtion , ensuite la laisser reposer jusqu'à ce qu'il paroisse à la surface une croûte qu'on ramasse, et qu'on jette dans une seconde urne, et cela à plusieurs reprises. Quand il
s'est formé une espèce de pâte au fond de la seconde urne , on en verse l'eau ; on conserve ce fond liquide , et c'est* la seconde huile. Pour un juste mélange , il faut que ces deux espèces de purée soient également épaisses-, quant à la quantité, le mieux qu'on puisse faire, c'est de mêler dix mesures d'huile de pierre avec une mesure d'huile faite de cendre de chaux et de fougère.
Avant de dire comment ce vernis s'applique, il est à propos de décrire comment se forme la porcelaine. Le premier travail consiste à purifier le pe-tun-tsé et le kaolin du marc qui y reste. On brise le pe-tun-tsé , et on le jette dans l'eau, où on le remue pour le dissoudre : on le laisse reposer, et on ramasse ce qui surnage. Pour le kao-lin, il n'est pas nécessaire de le briser : on le met dans un panier fort clair , qu'on enfonce dans l'eau , où il se fond. Il reste un marc qu'il faut jeter. Ces deux matières ainsi préparées, on les mélange par moitié pour les porcelaines fines, par quatre quarts sur six pour les moyennes, par une partie de kao-lin sur trois de pe-tuntsé pour les communes. On jette le mélange dans un grand creux, pavé et cimenté; on le foule et on le pétrit jusqu'à ce qu'il se durcisse. Ensuite on en tire des morceaux sur de larges ardoises ; on les pétrit et on les roule en tous les sens, observant qu'il ne s'y trouve ni vide ni corps étranger. Un cheveu , un grain de sable perdroit tout l'ouvrage.
Tous les ouvrages unis se font à la roue. Une tasse, au sortir de la roue , est reçue par un second ouvrier qui l'asseoit sur sa base; un troisième l'applique sur son moule et lui en imprime la figure. Ce moule est sur une espèce de tour. Un quatrième ouvrier la polit avec le ciseau pour lui donner de la transparence. Elle passe ainsi, avec une vitesse extrême, par les mains de 70 ouvriers. Le pied de la tasse se creuse avec le ciseau.
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Les grandes pièces se font à deux fois ; une moitié est élevée sur la roue par des hommes qui la soutiennent pour lui donner sa figure : l'autre moitié , étant presque sèche s'y applique : on l'y unit avec la matière même de la porcelaine délayée dans l'eau , qui sert comme de colle. On polit avec le couteau l'endroit de la réunion , qui , par le moyen du vernis dont on le couvre , s'égale avec tout le reste. C'est ainsi qu'on applique les anses , les oreilles et autres pièces rapportées. Les pièces canelées , les animaux , les grotesques, les idoles, les bustes que les Européens ordonnent, et d autres semblables, se font en trois ou quatre pièces qu'on ajoute les unes aux autres, et que Ion perfectionne ensuite avec des instrumens propres à creuser , à polir , et à rechercher dilFérens traits qui échappent au moule. Les fleurs et autres ornemens qui ne sont point en relief, mais qui sont comme gravés, on les applique avec des cachets et des moules : on y applique aussi des reliefs tout préparés.
Quand on a le modèle d'une pièce qui ne peut s'imiter sur la roue entre les mains du potier, on y applique de la terre à moules, qui s'y imprime, et le moule se fait de plusieurs pièces : on le laisse durcir. Lorsqu'on veut s'en servir, on l'approche du feu; on le remplit de la matière de porcelaine ; on presse avec la main dans tous les endroits ; puis on présente un moment le moule au feu. Aussitôt la figure empreinte se détache. Les différentes pièces se réunissent ensuite avec la matière de porcelaine ; après quoi on perfectionne avec le ciseau. Les moules se font d'une terre jaune, grasse, assez commune; elle se pétrit ; on la bat fortement ; on lui donne la figure qu'on souhaite , on la laisse sécher , et on la façonne sur le tour.
Les lioa-peix ou peintres de porcelaine , nepourroient passer en Europe que pour des apprentis de quelques mois. Toute leur science ne consiste que dans une certaine rou-
.5(JO LBTTRES ÉDlFiAMES
Une. Ils ignorent toutes les règles de l'art; pourtant ils peignent des fleurs , des animaux et des paysages qui se font admii'er. Leur travail est partagé entre un grand nombre d'ouvriers. L'un forme le cercle coloré des bords; l'autre trace les fleurs que peint un troisième : celui-ci est pour les eaux et les montagnes, celui-là pour les oiseaux et pour les autres animaux. Les figures humaines sont d'ordinaire les plus maltraitées.
Pour ce qui est des couleurs de la porcelaine , il y en a de toutes les sortes. On ne voit guère en Europe que celle qui est d'un bleu vif sur un fond blanc. Il s'en trouve dont le fond est semblable à celui de nos miroirs ardens : il y en a d'entièrement rouges; et, parmi celles-là, les unes sont d'un rouge à l'huile , les autres d'un rouge soufflé , et sont semées de petits points à peu près comme nos miniatures. H y a des porcelaines où les paysages se forment du mélange de presque toutes les couleurs relevées par l'éclat de la dorure. Mais aucune porcelaine n'est comparable à celle qui est peinte avec le seul azur, qui se prépare ainsi : on l'ensevelit dans le gravier qui est dans le fourneau; il s'y rôtit durant ^4 heures; ensuite on le réduit en une poudre impalpable, ainsi que les autres couleurs. Le rouge se fait avec la couperose. On en met une livre dans un creuset qu'on lute bien avec un second creuset ; au-dessus de celui-ci est une petite ouverture , qui se couvre et découvre au besoin. Ou environne le tout de charbon à grand feu : une livre de couperose en donne quatre onces. La matière n'est en état que lorsque la fumée n'est plus qu'un petit nuage fin et délié. Alors on prend un peu de matière qu'on délaie dans l'eau, et on en fait l'épreuve sur du sapin. Quand tout est refroidi, on trouve un petit pain de rouge au bas du creuset. Le rouge le plus fin est attaché au creuset d'en haut. Bien que la porcelaine soit blanche de sa nature, et que l'huile augmente
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sa blaucheur , cependant on applique un blanc particulier sur celle qui est peinte de différentes couleurs, lequel se fait d'une poudre de caillou transparent, qui se calcine au fourneau , de même que l'azur. Sur une demi-once de cette poudre on met une once de céruse pulvérisée : c'est aussi ce qui entre dans le mélange des couleurs ; par exemple , pour faire le vert , à une once de céruse et à une demi-once de poudre de caillou , on ajoute trois onces de ce qu'on nomme tom-hoa-pien , formé des scories les plus pures du cuivre qu'on a battu. Le vert préparé devient la matrice du violet, qui se fait en y ajoutant une dose de blanc. Le jaune se fait en prenant sept drachmes du blanc préparé comme je l'ai dit, auxquelles on ajoute trois drachmes du rouge de couperose. Toutes ces couleurs, appliquées sur la porcelaine déjà cuite, après avoir été huilée, ne paroissent "vertes , violettes, jaunes ou rouges , qu'après la seconde cuisson qu'on leur donne. Ces diverses couleurs s'appliquent avec la céruse , qui se mêle à la couleur quand on la dissout dans l'eau gommée. Le rouge à l'huile se prépare en mêlant le rouge tom-lou-hum avec l'huile de porcelaine , et avec une autre huile faite de cailloux blancs , préparée comme la première. On laisse ensuite sécher la porcelaine, et on la cuit au fourneau ordinaire. Si le rouge sort pur, brillant et sans tache, on a atteint la perfection de l'art. Le rouge soufflé se fait du rouge tout préparé. On prend un tuyau , dont une des ouvertures est couverte d'une gaze fort serrée 5 on applique doucement le bas du tuyau sur la couleur dont la gaze se charge ; après quoi on souffle dans le tuyau contre la porcelaine, qui se trouve ensuite toute semée de petits points rouges. On donne la couleur noire à la porcelaine lorsqu'elle est sèche, en mêlant trois onces d'azur avec sept onces d'huile ordinaire de pierre. On cuit la porcelaine, on y applique l'or, et on la recuit de nouveau.
Pour appliquer Yor, on le broie, et on le dissout jusqu'à ce qu'on voie au-dessous de l'eau un petit ciel d'or. On "le laisse sécher, et, pour l'employer, on le dissout par parties dans l'eau gommée ; à trente parties d'or on incorpore trois parties de céruse, et on l'applique sur la porcelaine de même que les couleurs.
Il me vient une pensée au sujet de toutes ces couleurs qui s'incorporent dans une porcelaine déjà cuite et vernissée par le moyen de la céruse, à laquelle on joignoit autrefois du salpêtre et de la couperose : si l'on employoit pareillement de la céruse dans les couleurs dont on peint les panneaux de verre , et qu'ensuite on leur donnât une espèce de seconde cuisson , cette céruse ainsi employée ne pourroit-elle pas nous rendre le secret qu'on avoit jadis de peindre le verre , sans lui rien ôter de sa transparence ? C'est de quoi on pourra juger par l'épreuve.
Comme chaque profession a son idole particulière, et que la divinité se communique ici aussi facilement que la qualité de comte ou de marquis se donne en certains pays d'Europe , il n'est pas surprenant qu'il y ait un dieu de la porcelaine. Le nom de cette idole est le Pou-sa , et voici son origine. On dit qu'un empereur voulut absolument qu'on lui fit des porcelaines sur un modèle qu'il étoit impossible d'exécuter. Les empereurs sont les divinités les plus redoutées à la Chine, et ils croient que rien ne doit s'opposer à leurs désirs. On usa de toutes sortes de rigueurs à l'égard des ouvriers. Ces malheureux dépensoient leur argent, se donnoient bien de la peine , et ne recevoient que des coups. L'un d'eux, dans un mouvement de désespoir, se lança dans le fourneau allumé, et il y fut consumé à l'instant. La porcelaine qui s'y cuisoit en sortit , dit-on, parfaitement belle et au gré de l'empereur, lequel n'en demanda pas davantage. Depuis ce temps-là cet infortuné passa pour un héros , et il devint dans la suite
l'idole qui préside aux travaux de la porcelaine. Je ne sache pas que son élévation ait porté d'autres Chinois à prendre la même route en vue d'un semblable honneur. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE LAUREATI A M. LE BARON DE ZEA.
Fo-kien, le 26 juillet 1 7 1 4.
Je vais essayer, monsieur, de satisfaire votre curiosité, en vous faisant part des observations que j'ai faites dans le vaste pays que j'ai parcouru.
La Chine est fertile en toutes sortes de grains. Elle produit du froment , de l'orge, du millet , du seigle et du riz, qui est la nourriture la plus ordinaire des Chinois. Les légumes y sont si communs, qu'on les donne aux troupeaux 5 la terre les produit deux ou trois fois chaque année, ce qui prouve autant l'industrie des peuples que la fécondité du sol.
Il y a plusieurs sortes de fruits : des poires, des pommes , des coings , des citrons , des limons , des figues appelées bananes, des cannes de sucre, des goyaves, des raisins, des citrouilles, des concombres, des noix, des prunes, des abricots et des cocos; mais on n'y voit ni olives ni amandes. Les figues qu'on a transportées d'Europe n'ont point dégénéré 5 les oranges sont aussi communes que les pommes en Normandie : pour dix sous on peut en avoir la charge d'un cheval. Parmi les fruits qui nous sont inconnus, je citerai le mangle, dont le suc est si acide que les taches qu'il fait sont ineffaçables ; le litchj , qui a le goût du raisin muscat , et que les Chinois font sécher et mêlent avec le thé, et qui lui donne
un petit goût d'aigreur fort agréable. On trouve aussi, à Ja Chiue des grenades, des grenadilles, des ananas, des avogados et autres fruits semblables , qui croissent dans toutes les Indes -, et la terre produit encore des herbes semblables aux nôtres, des laitues, des épinards, des «houx , et toutes sortes de racines. La canne à sucre se cultive dans le midi , où le peuple en mange sans que l'usage de ce fruit, qui est pernicieux et nuisible dans nos colonies, lui cause aucune maladie.
Le chêne ne se trouve à la Chine ; mais il est suppléé par une espèce d'arbre que nous appelons arbre de fer, à cause de sa dureté. Il y a des pins , des frênes , des ormeaux , des palmiers et des cèdres. Ce dernier est leur cyprès 5 c'est l'arbre fatal; ils s'en servent pour inhumer les morts. Mais l'arbre le plus commun et le plus utile est le bambou, dont les branches ressemblent à des roseaux. C'est un bois dur et creux, qui a des nœuds et des jointures comme le roseau. Les Chinois en font leurs lits, leurs tables, leurs chaises, des éventails, et mille autres ouvrages qu'ils couvrent d'un beau vernis.
Il y a aussi des herbes et des racines médicinales que notre commerce avec les Chinois nous a fait connoitre. La rhubarbe est la principale et la plus célèbre. Elle n'a d'usage que pour les teintures jaunes, et ils ne nous la vendent qu'après en avoir extrait presque toute la vertu. Ils ont aussi du quhia, du sanct.um , et cent autres racines ou herbes que la pharmacie emploie.
On trouve plusieurs espèces de cire. Outre celle que forment les abeilles du suc des fleurs , il y en a une autre qui est beaucoup plus blanche , et qui répand uue lumière plus claire et plus éclatante. Elle est l'ouvrage de certains petits vers qu'on élève sur des arbrisseaux à peu près comme on élève les vers à soie.
Les Chinois , à limitation des Orientaux , usent de la
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feuille de bétel comme d'un remède souverain contre toutes les maladies qui attaquent la poitrine ou l'estomac. Il croit comme le lierre, et serpente autour des arbres-, sa feuille est longue. Ils la couvrent de chaux vive, mettent au milieu une noix dareca, qui ressemble à la muscade, et la mâchent continuellement. Ils portent le bétel et l'areca dans des boîtes et s'en offrent quand ils se rencontrent , de la même manière que nous offrons le tabac.
Le thé, qui est la boisson favorite des Chinois, s'appelle ici techa. Ce sont les feuilles d'un arbuste qui ressembh au grenadier, mais dont l'odeur est plus agréable, quoique le goût en soit plus amer. La manière dont les Chinois préparent cette boisson , personne ne l'ignore aujourd'hui en France. Ils en boivent du malin au soir; mais ils n'en prennent que très-peu à la fois et dans de très -petites tasses. Le plus excellent croit dans la province de Nankin. L'arbrisseau qui le produit s'étend en petites branches : sa fleur tire sur le jaune et a l'odeur de la violette. Cette odeur est sensible lors même que la fleur est sèche. La première feuille naît et se cueille au printemps, parce qu'alors elle est plus molle et plus délicate. On la fait sécher à petit feu dans un vase de grosse terre, et on la roule ensuite sur des nattes couvertes de coton. On la transporte par tout l'empire dans des boites de plomb garnies d'osier et de roseaux. Il y a du thé plus ou moins estimé; Y impérial est le plus cher; ses feuilles sont plus larges, mais elles sont plus amères que les feuilles du thé vert ordinaire. Les Chinois gardent le meilleur thé. Celui que nous apportons en Europe a souvent bouilli plus d'une fois dans leurs théières. Ils prétendent qu'on doit boire le thé sans sucre , surtout le vert. Ceux qui y trouvent trop d'amertume se contentent de mettre dans leur bouche un morceau de sucre-candi.
Les, Chinois négligent la culture de la vigne, soit qu'ils
ne sachent pas vendanger, soit que le terroir ne convienne pas au raisin. Ils font chauffer l'eau et le vin et généralement toutes les liqueurs. Je ne sais si je dois attribuer à cette habitude de boire chaud la santé dont ils jouissent; la goutte et la gravelle sont des maux qui leur sont inconnus. Us ne laissent pourtant pas de boire avec excès d'un vin fait de riz et d'eau, fort inférieur au cidre et à la bière. Quand ils s'enivrent, ils attendent la nuit, ne pouvant souffrir que le soleil soit témoin de leur intempérance.
Il y a dans cet empire des mines de divers métaux , d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de plomb, d'étain, etc. Outre le cuivre ordinaire , il y en a de blanc , qui est si lin et si purifié, qu'il a la touche de l'argent. Les Japonais en apportent à la Chine d'une autre espèce qui est jaune, et qui se vend en lingot -, il a la touche de l'or , et les Chinois s'en servent à plusieurs ouvrages domestiques. On prétend que ce cuivre n'engendre point de vert de gris. L'or de la Chine est moins pur que celui du Brésil ; mais on l'achète moins cher, et il y a 70 pour 100 à gagner quand on l'apporte en Europe. Les Chinois ne font pas consister leur luxe en vases d'or et d'argent. J'ai ouï dire que les empereurs chinois des anciennes races avoient interdit le travail des mines d'or, parce qu'il n'étoit pas naturel de rendre l'empire florissant, en exposant les peuples à la mort que causent les vapeurs malignes qui sortent de la terre. Aujourd'hui l'on est moins scrupuleux. Les Chinois font un très-grand commerce d'or ; mais il faut être connoisseur pour se fier à eux , à cause de la grande ressemblance entre l'or et le cuivre jaune du Japon. Us reçoivent et donnent for et l'argent au poids , comme marchandise et non comme monnoie , et coupés en morceaux. Aussi n'y a-t-il de monnoyé que certaines pièces de -cuivre plates et rondes, avec un trou carré au milieu, pour
les enfiler plus commodément. Tout s'achète et se vend au poids -, chacun porte sa balance et pèse ce qu'il achète et ce qu'il vend-, elle sert à peser l'argent jusqu'à la concurrence de vingt-cinq taëls.
Les Chinois ont des manufactures à' étoffes de soie, de damas pour meubles et habits , détamines gros -detours ou gourgourans , taffetas , satins unis et à fleurs , lampas, etc. Je ne veux pas comparer ces manufactures aux nôtres : cependant leurs teintures sont infiniment meilleures , et leurs couleurs primitives sont à l'épreuve de l'eau. Nous achetons plus cher en Europe la soie brute qu'on ne paie à la Chine les soies mises en œuvre : il est vrai que la seule province de Tche-Kiang fournit plus de soie que n'en produit toute l'Europe , et que les vfers filent deux fois chaque année. Mais les Chinois n'ont ni lin ni chanvre ; leurs toiles, quoique très-fines, sont de fil de coton ou d'ortie. Ils fabriquent aussi des draps fort légers, dont ils se servent en hiver au lieu d'étoffes de soie. Dans les provinces du nord , ils doublent ces draps de peaux de bêtes, dont les Moscovites et les Tartarcs font un grand commerce avec eux.
Le tabac n'est pas généralement en usage à la Chine, qui en produit néanmoins une très-grande quantité. On ne le réduit point en poudre, parce qu'on ne s'en sert que pour fumer. On cueille les feuilles lorsqu'elles sont bien mûres , et on les carde à peu près comme on carde la laine. On les met ensuite sous un pressoir , et on les foule de la même manière que nos tanneurs foulent les restes du tan dont ils font des mottes à brûler.
Les ouvrages de vernis , que nous estimons tant en Europe , sont ici très-communs et à un prix fort modique. Le vernis est un bitume ou une gomme qu'on tire de l'écorce d'un arbre qui ne croît qu'à la Chine et au Japon. Les Hollandais ont en vain tenté de transporter cette
gomme en Europe : elle perd sa force au bout de six mois. Tous les meubles des Chinois sont enduits de ce vernis, qui est à lepreuve de l'eau la plus chaude.-
Le riz est la nourriture ordinaire des Chinois; ils le préfèrent au pain. Ils n'épargnent rien dans leurs repas , et l'abondance y règne à défaut de la propreté et de la délicatesse. Outre la chair de pourceau qui en est comme la base, on y sert des chèvres, des poules, des oies, des canards, des perdrix, des faisans et quantité de gibier inconnu en Europe. Les Chinois exposent aussi dans leurs marchés de la chair de cheval, d'ànesse et de chien. Ce n'est pas qu'ils n'aient des buftles et des boeufs ; mais , dans la plupart des provinces , la superstition ou les besoins de l'agriculture empêchent qu'on ne les tue. On sert toutes les viandes coupées par morceaux dans des jattes de porcelaine, et il est rare qu'on mette sur leurs tables des pièces entières , si ce n'est lorsqu'ils invitent quelques Européens, dont ils veulent, par courtoisie, imiter les usages. Ils sont amateurs de nids d'oiseaujc qui viennent du Japon, et qui sont de la grosseur d'un oeuf de poule. La matière en est inconnue , mais elle ressemble beaucoup à la moelle qu'on lire du sureau ; le goût en est relevé par des épiceries : c'est le plat le plus chéri des Chinois. Les fleuves qui arrosent toutes les provinces de la Chine, les lacs, les étangs et la mer fournissent abondamment les tables de toutes sortes de poissons. Les Chinois ne savent point faire le beurre, et ils en ignorent absolument le goût et l'usage; au lieu de beurre , ils se servent de sain-doux ou d'huile.
Les chemins publics sont très-bien entretenus , et la quantité de rivières dont ce pavs est arrosé n'apporte aucune incommodité aux voyageurs, par la précaution qu'on a prise d'opposer des digues aux débordemens des eaux. On se sert rarement de chevaux dans les vovagr^.
( )a s'embarque clans des bateaux; et comme le même fleuve parcourt souvent plus d'une province, il est aisé et commode de voyager. Dans celles où les rivières sont plus rares, on se fait porter en chaise, et on trouve de lieue en lieue des villages et des bourgs où Ton change de porteurs. Il y a aussi des postes réglées et disposées de trois en trois milles ; mais elles sont réservées pour les courriers de l'empereur, et pour les affaires qui concernent le gouvernement.
Les chevaux chinois n'ont ni la beauté ni la vigueur des nôtres, et les habitans ne savent point les dompter -, ils les mutilent seulement, et cette opération les rend doux et familiers. Ceux qu'ils destinent aux exercices militaires sont si timides , qu'ils fuient au hennissement des chevaux tartares. D'ailleurs , comme ils ne sont point ferrés, la corne de leurs pieds s'use, en sorte que le meilleur cheval à six ans est presque incapable de service.
Plusieurs provinces sont fécondes en animaux sauvages et curieux. Le tigre sans queue , qui a le corps d'un chien, est de tous les animaux le plus féroce et le plus léger à la course. Si , pour se dérober à sa fureur, on monte sur un arbre, il pousse un certain cri qui en fait arriver plusieurs autres , et tous ensemble , ils creusent la terre autour de l'arbre , le déracinent et le font tomber. Les Chinois, pour s'en défaire, s'assemblent vers le soir, ei forment une palissade dans laquelle ils se renferment ; ensuite , imitant le cri de l'animal , ils attirent tous ceux des environs, et tandis que ces bêtes féroces travaillent à fouir la terre pour abattre les pieux , les Chinois s'arment de flèches et les tuent. Les couleuvres et les vipères ont le venin très -actif. On n'est pas plus tôt mordu , que le corps sentie extraordinaircment , et que le sang sort par les yeux, les oreilles, la bouche, les narines, et même par les ongles. Mais, comme l'humeur pestilentielle s'évapore 2. 24
avec le sang, leurs morsures ne sont pas mortelles. Il v en a d'autres dont le venin monte à la tête , et se répand soudain dans toutes les veines; il cause des défaillances, ensuite le délire et puis la mort. On n'a pu trouver jusqu'ici aucun remède qui fût efficace contre leur morsure. L'animal appelé sinsin est une espèce de singe que j'ai eu souvent occasion de voir -, sa grandeur est égale à celle de l'homme , à qui il ressemble encore par une grande conformité d'actions , et par sa facilité à marcher sur ses deux pieds de derrière. Le gùi-hiung ou Y homme- ours , qui est dans les déserts de la province de Chen-Si, n'est qu'un ours d'une grandeur extraordinaire , comme le malou ou cheval- cerf n'est qu'une espèce de cerf plus haut et plus long que les chevaux de la province RYurman. Le cheval tigre, que l'on dit couvert d'écaillés , et que son humeur sanguinaire fait sortir de l'eau vers le printemps pour dévorer les hommes, est un animal fabuleux. Il doit en être de même du fong-hoang , dont vous avez sans doute entendu parler. Ce qu'on dit du hiang-tchangtse , ou daim odoriférant, est plus certain. C'est une espèce de daim sans cornes , dont la bourse est pleine de musc. La chair en est bonne à manger, et on la sert sur les meilleures tables.
On met avec raison au rang des beaux oiseaux le haitsitigj qui est fort rare. Il est comparable à nos plus beaux faucons -, mais il est plus gros , plus vigoureux et plus fort. C'est le roi des oiseaux de proie de la Chine et de la Tartarie-, car c'est le plus curieux, le plus vif , le plus adroit et le plus courageux : aussi est-il si estimé des Chinois , que quand ils ont le bonheur d'en prendre un , ils le portent à la cour et l'offrent à l'empereur, qui les récompense généreusement. Ils portent aussi à la cour des papillons si estimés, qu'on les fait servir à certains ornemens. Leurs couleurs sont variées, et d'une vivacité surprenante.
Ils sont beaucoup plus gros que les nôtres , et ont les ailes Lien plus larges. Ils restent immobiles sur les arbres pendant le jour , et s'y laissent prendre sans peine. Ce n'est que sur le soir qu'ils commencent à voltiger, de même à peu près que les chauve -souris, dont ils égalent la grandeur par l'étendue de leurs ailes.
On voit en Chine presque toutes les espèces de poissons que nous avons en Europe. Parmi ceux qui sont particuliers au pays, le plus curieux est le kin-yu, ou poisson d'or. On le nourrit dans de petits étangs dont les maisons de plaisance sont embellies, ou dans des vases dont on orne les cours de ces maisons -, plus ils sont minces et déliés, plus ils paroissent beaux. Ils sont d'un rouge doux et tempéré, et comme semés de poudre d'or , surtout vers la queue , qui est à deux ou trois pointes. On en voit aussi d'une blancheur argentée, et d'autres qui sont blancs et semés de taches rouges. Ils sont d'une vivacité et d'une agilité surprenantes-, mais leur petitesse les rend sensibles aux moindres injures de l'air, et aux secousses même un peu violentes du vase. On les accoutume à venir sur l'eau au bruit d'une cliquette dont joue celui qui leur porte à manger. On les laisse manquer de nourriture pendant l'hiver. De quoi vivent-ils, particulièrement ceux qu'on retire des étangs pour les renfermer dans les chambres ? Cependant ils ne laissent pas , au printemps, de retrouver leur force et leur agilité. J'ai vu le poisson appelé hai-seng. Je le pris pour un rouleau de matière inanimée -, mais , l'ayant fait couper en deux, je le jetai dans un bassin, où il nagea, et vécut même encore assez long-temps. Il n'a ni épines ni os , et il meurt dès qu'on le presse. On le conserve au moyen d'un peu de sel, et on le transporte par tout l'empire , comme un mets estimable au goût des Chinois. Le hoa-hien a l'écaillé d'un jaune clair et pâle; mais les taches sougeàtres dont; il est semé relèvent beau-
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coup sa couleur. Il est de la longueur du poisson d'or, et sa nature est a peu près la même ; mais son prix e*st bien différent , vu son extraordinaire rareté. On le met dans un vase, où on lui donne chaque jour une certaine quantité de nourriture. On diroit qu'il connoît celui qui lui apporte à manger , tant il est prompt à monter sur l'eau quand il sent qu'il arrive. Ce poisson passe pour être très-fécond. Quand on voit ses œufs surnager, on les ramasse et on les conserve avec soin , et la chaleur de la saison ne manque jamais de les faire éclore.
C'est du grand fleuve Yang-tse-Kiang, que les Chinois tirent tous leurs poissons. Vers le mois de mai , les gens du pays barrent le fleuve en différens endroits avec des nattes et des claies l'espace d'environ dix lieues , et ne laissent que ce qu'il faut pour le passage des barques. La semence du poisson s'arrête à ces claies -, ils savent la distinguer à l'œil , quoiqu'on n'aperçoive rien de bien sensible dans l'eau. Ils puisent de cette eau mêlée de semence , et en remplissent quantité de vases pour la vendre aux marchands qui viennent avec des barques pour l'acheter, et la transporter dans diverses provinces \ mais ils ont soin de l'agiter de temps en temps , et ils se relèvent les uns les autres pour cette opération. Cette eau se vend par mesure à tous ceux qui ont des viviers et des étangs domestiques. Au bout de quelques jours on aperçoit dans l'eau de petits tas d'œufs de poissons, sans qu'on puisse encore démêler quelle est leur espèce \ ee n'est qu'avec le temps qu'on la distingue.
Vous m'avez demandé, monsieur, quelques détails sur l'état de la religion. Je voudrois bien satisfaire votre piété; mais comme il n'a point encore plu à Dieu de répandre ses bénédictions sur les travaux de son serviteur, je ne puis vous parler qu'idolâtrie.
Je ne crois pas que dans le reste de l'Asie la supersti-
tion ait érigé à l'esprit de mensonge de si beaux temples que dans ce pays-ci. Les plus magnifiques sont au dehors des villes , situés sur le coteau des montagnes , où il semble que dans la construction on ait voulu tout devoir à l'art et rien à la nature. Quoique ces montagnes soient arides, les bonzes y entretiennent un printemps éternel. Ces pagodes sont des solitudes charmantes 5 tout y est pratiqué avec tant d'ordre que le goût le plus bizarre n'y trouve rien à désirer, soit pour la fraîcheur, qui est un agrément essentiel pour un climat si chaud , soit pour la commodité. Ils font couler les eaux du haut des montagnes par plusieurs canaux, et ils les distribuent aux environs et dans l'intérieur de la pagode, où il y a des bassins et des fontaines pour les recevoir. Ils plantent des bosquets et des avenues d'arbres dout l'hiver semble respecter les feuilles. Celle à'Emouy est dans une plaine. La mer, par différens canaux, forme devant elle une nappe d'eau bordée d'un gazon toujours vert. La face est de trente toises 5 le portail est grand et orné de figures en relief, qui sont les ornemens les plus ordinaires de l'architecture chinoise. On trouve en entrant un vaste portique, et au milieu un autel avec la statue en bronze doré de Foé, sous la figure d'un colosse assis les jambes croisées. Aux quatre angles, il y a quatre autres statues de 18 pieds. Quoique assises, elles n'ont rien de régulier; mais on peut en admirer la dorure. Chacun de ces colosses est d'un seul morceau de pierre : ils ont en main différens symboles qui désignent leurs qualités : l'un tient un serpent qui se replie autour de son corps , l'autre un arc bandé et un carquois , le troisième une hache d'armes, le quatrième une guitare. En quittant ce portique , on entre dans une avant-cour carrée , pavée de pierres dont la moindre a dix pieds de longueur et quatre de largeur. H y a aux quatre côtés de celte cour quatre
pavillons qui se terminent en dômes , et qui se communiquent par un corridor qui règne tout autour. Dans l'un il y a une cloche qui a dix pieds de diamètre -, on ne peut, trop admirer la charpente qui sert de support à celte lourde masse. Dans l'autre il y a un tambour d'une grandeur démesurée , et qui sert aux bonzes à annoncer les jours de la nouvelle et pleine lune. Il faut remarquer que le battant des cloches chinoises est en dehors , et qu'il est fait de bois en forme de marteau. Les deux autres pavillons renferment les ornemens du temple , et servent souvent de retraite aux voyageurs que les bonzes sont obligés de recevoir et de loger. Au milieu de la cour on voit une grande tour qui se termine aussi en dôme -, on y monte par un escalier de pierre , qui règne tout autour. Au milieu du dôme, il y a un temple dont la figure est carrée. La voûte est ornée de mosaïques, et les murailles sont revêtues de figures de pierre en relief qui représentent des animaux et des monstres. Les colonnes qui soutiennent le toit sont de bois vernissé, et aux jours solennels on les orne de banderoles de diverses couleurs. Le temple est pavé de petits coquillages qui , par un assemblage curieux , forment des oiseaux , des papillons , des fleurs, etc.
Les bonzes brûlent continuellement des parfums sur l'autel et entretiennent le feu des lampes qui sont pendues à la voûte du temple 5 à l'une des extrémités de l'autel, on voit une urne de bronze sur laquelle ils frappent, et qui rend un son lugubre. A l'autre extrémité il y a une machine de bois creuse et faite en ovale, qui sert au même usage, c'est-à-dire que le son de l'un et de l'autre instrument accompagne leurs voix lorsqu'ils chantent les louanges de l'idole tutélaire de la pagode , le dieu Poussa , lequel est placé au milieu de l'autel ayant pour base une fleur de bronze doré, et tenant un jeune enfant entre ses
ÉCRITES DE LA CHI1VE. i'j ï>
bras. Plusieurs idoles de dieux subalternes sont rangées autour de lui , et marquent par leurs attitudes leur respect et leur vénération. Les bonzes ont tracé sur les murs du temple, en caractères hiéroglyphiques , les louanges de Poussa. On y voit aussi un tableau allégorique qui représente un étang de feu où semblent nager plusieurs hommes, portés sur des monstres ou environnés par des dragons et des serpens ailés. On aperçoit au milieu du gouffre un rocher escarpé , au haut duquel le dieu est assis, tenant un enfant entre ses bras, qui semble appeler ceux qui sont dans les flammes 5 mais un vieillard, dont les oreilles sont pendantes, et qui a des cornes à la tète, les empêche de s'élever jusqu'à la cime du rocher , et paroit vouloir les écarter à coups de massue. Les bonzes ne surent répondre aux questions que je leur fis à l'occasion de ce tableau. Il y a derrière l'autel une espèce de bibliothèque , dont les livres traitent du culte des idoles , et du sacrifice qu'on a coutume de faire dans cette pagode.
Lorsqu'on est descendu de ce dôme, on traverse la cour, et on entre dans une espèce de galerie dont les murs sont lambrissés. J'y comptai les statues en bronze doré de vingt-quatre philosophes, anciens disciples de Confucius : au bout de cette galerie on trouve le réfectoire des bonzes : on traverse ensuite un assez grand appartement , et on entre enfin dans le temple de Fo , où l'on monte par un grand escalier de pierre. On ne voit la statue du dieu qu'à travers une gaze noire qui forme une espèce de voile ou rideau devant l'autel ; le reste de la pagode consiste en plusieurs grandes chambres fort propres, mais mal percées, en jardins, en bosquets et en grottes charmantes, où l'on peut se mettre à l'abri des chaleurs excessives du «limai.
J'ai souvent visité les bonzes de cette pagode , et ils ont
toujours paru me recevoir avec plaisir : on peut entrer librement dans leurs temples 5 mais il ne faut pas chercher à satisfaire entièrement sa curiosité, ni entrer dans les appartemens où ils ne vous introduisent pas eux-mêmes, surtout lorsqu'on est mal accompagné 5 car les bonzes, à qui le commerce des femmes est interdit, sous des peines rigoureuses, et qui en gardent souvent dans des lieux secrets pourroicnt, dans la crainte d'être accusés, se venger d'une curiosité trop indiscrète. Il y a encore plusieurs pagodes dans File (TEmonj- : une entre autres qu'on appelle pagode des dix mille pierres , parce qu'elle est bâtie sur le penchant d'une montagne où l'on a compté un pareil nombre de petits rochers , sous lesquels les bonzes ont pratiqué des grottes et des réduits très-agréables. On y voit régner une certaine simplicité champêtre qui plaît et qui charme. Quoique les bonzes soient les amis et les confidens des dieux, ils sont cependant fort méprisés à la Chine, et les peuples , qui dans leur idolâtrie n'ont aucun système bien suivi, ne respectent pas plus la divinité que le ministre. Ils sont tirés de la lie du peuple , et lorsqu'ils ont amassé quelque somme d'argent, ils achètent des esclaves dont ils font des disciples, qui sont ensuite leurs successeurs 5 car il est bien rare qu'un Chinois un peu à son aise embrasse cette profession . Ils ont des supérieurs et des dignités parmi eux, et, pour être initié aux mystères extravagans de leur secte, il faut passer par un tivs-rude noviciat. Celui qui postule est obligé de laisser croître sa barbe et ses cheveux pendant un an, de porter une robe déchirée, et d'aller de porte en porte chanter les louanges des idoles. Il s'acquitte de ce devoir sans lever les yeux; et la populace, pour éprouver sa vocation, l'accable de sarcasmes, d'injures, quelquefois même de coups de bâton, et l'humble candidat souffre tout avec patience. Il ne mange, durant une année, aucune chose qui ait eu vie; il est pâle, maigre .
défiguré : si le sommeil, auquel il résiste constamment, le surprend quelquefois , un compagnon impitoyable le réveille : rien n'est comparable aux tourmens qu'on lui fait endurer. Le jour où il doit prendre l'habit, les bonzes des pagodes voisines s'assemblent , se prosternent devant l'idole et psalmodient des prières avec une espèce de chapelet à gros grains , qu'ils ont autour du cou ; ils entonnent des hymnes, et accompagnent leur chant du son de petites clocheitcs. Le novice, prosterné à l'entrée du temple, attend la fin de ces cérémonies pour recevoir l'honneur qu'on veut lui faire. Les bonzes le conduisent au pied de l'autel , et lui mettent une longue robe grise et un bonnet de coton sans bords : ils lui donnent ensuite l'accolade. Le novice régale tous les bonzes, et l'ivresse qui succède à ce repas termine la cérémonie.
L'extérieur grave et composé des bonzes cache souvent une âme abandonnée à toutes sortes de vices. Us sont moins persuadés de l'existence de leurs ridicules divinités que les Chinois mêmes , qui ne se piquent pas d'une foi bien vive ni d'une dévotion bien grande. Ils n'affectent une vie retirée et solitaire que pour mieux surprendre la crédulité du vulgaire , leur unique ressource. Lorsqu'ils se sont enrichis dans leur indigne profession, ils peuvent la quitter et en embrasser une autre ; mais le changement d'état ne peut effacer la mauvaise réputation qu'ils se sont acquise. Etrange aveuglement de ces peuples, d'adorer des dieux dont ils méprisent les ministres, et de marquer d'infamie ceux qui s'attachent plus étroitement à leur culte ! Ils s'attribuent Tari de deviner, et se croient les véritables et seuls organes du destin. La plus grande superstition des Chinois consiste à consulter les dieux et les hommes sur le succès de leurs affaires et sur la durée de leurs maladies-, et, pour ce dernier cas, ils recourent à une divinité bienfaisante dont l'attribut est de procurer des
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guérisons. Ils vont dans une pagode présenter à l'idole plusieurs mets dont les bonzes profitent ; ils se prosternent la face contre terre , tandis que le bonze brûle du papier doré dans une urne de bronze , et prépare plusieurs petits bâtons sur lesquels est écrite la bonne ou mauvaise fortune. Après les avoir brouillés, ils en tirent un du fond d'un sac ou d'une boite; si la décision de l'oracle ne leur plaît pas, ils recommencent, et sont obligés de s'en tenir à cette secoude décision, favorable ou contraire. C'est ainsi que parmi eux le hasard décide de l'avenir.
Les bonzes sont obligés à la continence, ce qui ne les empêche pas de rechercher sans cesse les occasions de satisfaire leurs passions. Un bonze convaincu d'avoir eu commerce avec une femme est puni très -sévèrement : ses confrères sont ses bourreaux, et vengent en apparence l'injure faite à leur religion, en punissant un crime qu'ils commettent eux-mêmes, ou qu'ils brûlent de commettre. On met au cou du coupable un ais fort pesant, et on le traîne par la ville pendant une lune entière, en le frappant continuellement. Au reste , ces chàtimens sont rares, et les bonzes ont autant d'adresse à cacher leurs passions que d'avidité à les satisfaire.
Il y avoit autrefois près de Fo-tclieou une pagode fameuse où demeuroient les bonzes les plus distingués de la province. La fille d'un docteur chinois, allant à sa maison de campagne , suivie de deux servantes et portée dans sa chaise couverte , eut la curiosité d'entrer dans le temple, et envoya prier les bonzes de se retirer, tandis qu'elle y faisoit sa prière. Le bonze principal, curieux de voir cette jeune personne, se cacha derrière l'autel et en devint si épris , que son imagination échauifée écarta l'idée du péril , et ne lui montra que la facilité qu'il y avoit à l'enlever. Il ordonna aux autres bonzes, ses confidens . d'arrêter les deux suivantes , et il ravit cette fille maigre
ses cris et ses larmes. Le docteur sut bientôt que sa fille étoit entrée dans la pagode et quelle y avoit disparu. Les bonzes répondirent à toutes ses demandes qu'il étoit vrai qu'elle avoit visité la pagode, mais qu'elle en étoit sortie après avoir fait sa prière. Le docteur, élevé dans le mépris pour les bonzes , comme le sont tous les lettrés qui se mettent au-dessus de la sotte crédulité du vulgaire, s'adressa au général des Tartares de la province, et lui demanda justice contre le ravisseur de sa fille. Les bonzes , s'imaginant trouver dans ces deux hommes une confiance aveugle, leur dirent que Fo , étant devenu amoureux de la jeune fille, l'avoit enlevée. Le bonze, auteur du rapt, essaya même de faire comprendre au docteur combien Fo avoit fait d'honneur à toute sa famille en jugeant sa fille digne de sa tendresse ; mais le général tartare , sans s'amuser à ces fables , s'étant mis à examiner les réduits les plus cachés de la pagode , entendit quelques cris confus -, il s'avança vers le lieu et aperçut une porte de fer qui fermoit l'entrée dune grotte 5 l'ayant fait abattre , il entra dans le souterrain , où il trouva la fille du docteur et plus de trente autres femmes. Elles sortirent de leur prison et de la pagode , et aussitôt le général brûla le temple , les autels , les dieux et leurs infâmes ministres.
Le culte que les bonzes rendent aux idoles se réduit à entretenir les lampes des pagodes, et à recevoir ceux qui viennent faire leurs prières. Ils mènent une vie molle et voluptueuse. La plupart d'entre eux n'ont aucun revenu fixe , et ils vont de porte en porte , une clochette à la main , mendier les secours nécessaires à la vie. Lorsqu'un Chinois fait quelque fête en l'honneur de l'idole qu'il garde dans sa maison, il appelle les bonzes, qui, revêtus de longues chapes brodées , portent l'idole par les rues : ils marchent deux cà deux, tenant en main plusieurs banderoles garnies de sonnettes , et le peuple les suit par curiosité bien
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plus que par dévotion. Au jour de la nouvelle et pleine lune, ils se lèvent pendant la nuit et récitent des prières qui paroissent être toujours les mêmes, et qu'ils récitent avec autant de dévotion que s'ils croyoient aux dieux qu'ils invoquent. J'ai l'honneur d'être, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE D'ENTRECOLLES