AU PÈRE DE COLONIA
A Kicou-kiou-fou , au mois d'août i^iS.
Mon révérend père , vous ne vous attendez pas que je vous fasse un récit exact de toutes les courses que nous avons faites pour dresser la carte de la Chine, à laquelle je travaille depuis quatre ans ; je passerois les bornes d'une lettre; je me contenterai de vous faire part de notre voyage à 1 ile de Formose , appelée par les Chinois Miouan, et de ce que j'y ai remarqué de particulier.
C'est le 3 avril 17 14 que les pères Régis, Hinderer et moi, nous nous embarquâmes à Hiamen, port delà province de Fou-kien, qu'on appelle en Europe Emoui. Quatre mandarins tartares , nommés par l'empereur, nous accompagnèrent dans cette expédition géographique. ]Notre petite escadre étoit de i5 vaisseaux de guerre 5 il y avoit dans chaque vaisseau 5o soldats , commandés par un mandarin et quatre officiers subalternes.
Ne pensez pas que les vaisseaux de guerre chinois puissent se comparer aux nôtres; les plus gros ne sont pas au-dessus de a5o à 3oo tonneaux de port. Ce ne sont , à proprement parler, que des barques plates à deux mâts 5 la proue, coupée et sans éperon, est relevée en haut de deux espèces d'ailerons en forme de corne qui font une figure assez bizarre 5 la poupe est ouverte en dehors par le milieu, afin que le gouvernail y soit à couvert des coups de mer 5 ce gouvernail peut s'élever et s'abaisser par le moyen d'un cable qui le soutient sur la poupe. Toute leur
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mature consiste dans le grand mât et le màt de misaine , et quelquefois un petit màt de perroquet , qui n'est pas d'un grand secours. Le grand màt est placé comme le nôtre ; celui de misaine est fort sur l'avant. Leurs voiles sont de nattes de bambou , divisées par feuilles en forme de tablettes et arrêtées dans chaque jointure par des perches qui sont aussi de bambou. En haut et en bas sont deux pièces de bois ; celle d'en haut sert de vergue j celle d'en bas, faite en forme de planche, retient. la voile, lorsqu'on la veut hisser ou qu'on la veut ramasser. Mauvais voiliers , ils tiennent cependant mieux le vent que les nôtres ; mais , par leur construction défectueuse , ils perdent cet avantage à la dérive. Ils ne sont point calfatés de goudron. Le calfat , très-bon , est une espèce de gomme particulière. Les ancres sont d'un bois dur et pesant, appelé tiemou, ou bois de fer. Les Chinois n'ont à bord ni pilote ni maître de manœuvre ; ce sont les timoniers qui conduisent et commandent le vaisseau. Cependant ils sont assez bons manœuvriers et bons côtiers, mais assez mauvais pilotes en haute mer, attendu qu'ils ne font pas de voyages de long cours.
Après une traversée de sept jours , nous mouillâmes à une des iles de Pong-hou, appelée Si-ffe-yu, où les mandarins de guerre de la garnison vinrent nous recevoir à la tête de leurs troupes. Ces iles de Pong-hou forment un petit archipel de 36 iles stériles qui ne sont habitées que par la garnison chinoise. Cependant un mandarin de lettres y réside pour veiller sur les vaisseaux marchands qui vont et viennent de la Chine à Formose. Le passage de ces vaisseaux est presque continuel, et d'un revenu considérable pour l'état : nous y abordâmes avec plus de 60 vaisseaux marchands. Ces îles n'étant que sables ou rochers, il faut y porter tout ce qui est nécessaire à la vie, même jusqu'au bois de chauffage $ car nous n'y avons vu
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ni buissons ni broussailles. Le i5 d'avril, nous mimes «à la voile, et sur le midi nous entrâmes dans le port de Formose, où est la capitale de 1 île ; tous les mandarins d'armes et de lettres nous vinrent recevoir revêtus de leurs habits de cérémonie. Ils nous traitèrent avec toute sorte d'honneur et de distinction , pendant un mois entier que nous employâmes à tracer la carte de ce qui appartient à la Chine dans cette île.
Toute File de Formose n'est pas sous la domination des Chinois; elle est comme divisée en deux parties, est et ouest, par une chaîne de hautes montagnes. 11 n'y a que ce qui est à l'ouest qui appartienne à la Chine. La partie orientale n'est habitée , disent les Chinois , que par des barbares : le pays est montagneux , inculte et sauvage. Le caractère des peuples ne diffère guère de ce qu'on dit des sauvages de l'Amérique. Ils nous les ont dépeints moins brutaux que les Iroquois, beaucoup plus chastes que les Indiens , d'un naturel doux et paisible , s'aimant les uns les autres , se secourant mutuellement , nullement intéressés, ne faisant nul cas de l'or ni de l'argent, dont on dit qu'ils ont plusieurs mines, mais vindicatifs à l'excès, sans loi , sans gouvernement, sans police, ne vivant que de la chasse et de la pêche , enfin sans religion , ne reconnoissant mille divinité. Comme le Chinois n'est pas trop croyable quand il s'agit d'un peuple étranger, je n'ose garantir ce portrait, d'autant plus qu'il n'y a aujourd'hui nulle communication entre les Chinois et ces peuples , et qu'ils se font depuis près de vingt ans une guerre continuelle , dont voici la cause.
Les Chinois , ne trouvant point de mines d'or dans la partie occidentale de l'île dont ils sont les maîtres , prirent la résolution d'en aller chercher dans la partie orientale habitée par les sauvages. Ils y allèrent par mer, ne voulant point s'exposer dans des montagnes. Ils furent reçus
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avec bonté de ces insulaires , qui leur offrirent généreusement leurs maisons, des vivres en abondance, et tous les secours qu'ils pouvoient attendre d'eux. Les Chinois v demeurèrent environ huit jours ; mais tous les soins qu'ils se donnèrent pour découvrir des mines furent inutiles ; de tout l'or qu'ils étoient allés chercher, ils n'aperçurent que quelques lingots dans les cabanes , dont les habitans faisoient peu de cas. Dangereuse tentation pour un Chinois! Impatiens de posséder ces lingots , ils s'avisèrent du stratagème le plus barbare. Ils équipèrent leur vaisseau, et ces bonnes gens leur fournirent tout ce qui étoit nécessaire pour leur retour. Ensuite les Chinois invitèrent leurs hôtes à un grand repas préparé , disoient-ils, en témoignage de reconnoissance. Us firent tant boire ces pauvres gens qu'ils les enivrèrent, et, quand ils furent plongés dans le sommeil de l'ivresse , ils les égorgèrent tous , se saisirent des lingots et mirent à la voile. Le chef de cette barbare expédition est encore vivant dans Formose , sans que les Chinois aient songé à punir un tel forfait. Néanmoins il ne demeura pas absolument impuni , mais les innocens portèrent la peine que méritoientles coupables. Le bruit d'une action si cruelle ne se fut pas plus tôt répandu chez les insulaires qu'ils entrèrent à main armée dans la partie chinoise de l'ile , massacrèrent impitoyablement tout ce qu'ils rencontrèrent, hommes, femmes, enfans, et mirent le feu aux habitations. C'est depuis ce temps que les deux parties de l'ile sont en guerre. Comme j'étois obligé d'aller à la vue de ces insulaires, on me donna deux cents soldats d'escorte pour tout le temps que j'employai à faire la carte de la partie du sud. Nonobstant cette précaution , ils ne laissèrent pas de descendre une fois au nombre de 3o à 4o armés de flèches et de javelots ; mais comme nou^ étions beaucoup plus forts qu'eux, ils se retirèrent.
La partie de Formose que possèdent les Chinois est un
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fort beau pays : l'air y est pur et toujours serein ; la terçe , arrosée de quantité de petites rivières, y porte abondamment du blé, du riz et toutes sortes de grains. On y trouve la plupart des fruits des Indes : le tabac et le sucre y viennent parfaitement bien. Comme il n'y a pas longtemps que le pays est habité par un peuple policé, les chevaux, les moutons et les chèvres, le cochon même si commun à la Chine , y sont fort rares : mais les poules , les canards , les oies domestiques y sont en grand nombre : on y a aussi quantité de bœufs ; ils servent de monture ordinaire, faute de chevaux, de mulets et d'ânes. On les dresse de bonne heure-, ils vont le pas aussi bien et aussi vite que les meilleurs chevaux } ils ont bride , selle et croupière, et le Chinois est aussi fier sur cette monture que s'il étoit sur le plus beau cheval d'Europe. A la réserve des cerfs et des singes , qu'on voit par troupeaux , les bètes fauves sont très-rares. On voit aussi très-peu d'oiseaux : les plus communs sont les faisans. Enfin si les eaux des rivières de Formose étoient bonnes à boire, il n'y auroit rien à souhaiter dans cette ile. Mais ces eaux sont pour les étrangers un poison contre lequel on n'a pu trouver jusqu'ici aucun remède. Un domestique que j'avois à ma suite, homme fort et robuste, se fiant sur la force de sa complexion , ne voulut point croire ce qu'on lui disoit de ces eaux ; il en but et mourut en moins de cinq jours, sans qu'aucun cordial ni contre- poison pût le tirer d'affaire. Il n'y a que les eaux de la capitale dont on puisse boire ; les mandarins eurent soin d'en faire voiturer pour notre usage. Au pied d'une des montagnes de l'île, on trouve une source qui produit un petit ruisseau, dont l'eau est d'un bleu blanchâtre , et d'une infection qui n'est pas supportable.
La capitale , qu'on appelle Tai-ouan-fou } peut se comparer à la plupart des meilleures villes et des plus peuplées
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de la Chine. On y trouve tout ce qu'on peut souhaiter , soit de ce que l'île même fournit, soit de ce qu'on y apporte de la Chine, des Indes et de l'Europe. Les rues sont presque toutes tirées au cordeau, et toutes couvertes pendant sept à huit mois de l'année, pour se défendre des ardeurs du soleil : elles ne-sont larges que de 3o à /\o pieds, mais longues de près d'une lieue en certains endroits. La plupart sont bordées de maisons marchandes et de boutiques ornées de soieries, de porcelaines, de vernis, et d'autres marchandises admirablement bien rangées , en quoi les Chinois excellent. Ces rues paroissent des galeries charmantes, et il y auroit plaisir à s'y promener, si îa foule des passans étoit moins grande, et si elles étoient mieux pavées. Les maisons sont couvertes de paille, et ne sont bâties la plupart que de terre et de bambou. Les tentes dont les rues sont couvertes, ne laissant voir que les boutiques, en ôtent le désagrément. La seule maison que les Hollandais y ont élevée lorsqu ils en étoient les maîtres, est de quelque prix. C'est un grand corps-de-logis à trois étages, défendu par un rempart de quatre demi-bastions: précaution nécessaire pour des Européens. La ville n'a ni fortifications ni murailles. Les Tartares ne mettent point leurs forces et ne renferment point leur courage dans l'enceinte d'un rempart. Le port est assez bas, à l'abri de tout vent; mais l'entrée en devient tous les jours plus difllcile.
Il y a peu de mûriers dans lile , et par conséquent peu de soieries du pays et peu de manufactures. S il étoit libre aux Chinois de venir se fixer dans File , plusieurs familles s'y seroient déjà transportées. Mais , pour y passer, on a besoin de passe-ports des mandarins de la Chine, qui les vendent bien cher ; encore avec cela faut-il donner des cautions ; et , lorsqu'on arrive dans 1 ile , il faut aussi donner de l'argent au mandarin , qui est très-attentif à
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examiner ceux qui entrent ou qui sortent. Si on n'offre rien ou peu de chose, l'on doit s'attendre à être renvoyé, nonobstant le meilleur passe-port. Outre l'avidité naturelle des Chinois , il est d'une bonne politique d'empêcher toutes sortes de personnes de passer à Formose, surtout les Tartares étant maîtres de la Chine. Formose est un point très-important-, et si un Chinois s'en emparoit, il pourroit de là exciter de grands troubles dans l'empire. Aussi les Tartares y tiennent-ils une garnison de dix mille hommes commandés par trois officiers généraux , qu'on a soin de changer tous les trois ans et même plus souvent.
La partie chinoise de Formose est composée de Chinois et de naturels du pays. Les premiers n'habitent que les trois villes de File , et quelques villages , où il n'y a de naturels du pays que ceux qui leur servent de domestiques, ou, pour mieux dire, d'esclaves. Le gouvernement et les mœurs des Chinois ne diffèrent en rien des mœurs et du gouvernement de la Chine. Les naturels soumis au * Chinois sont partagés en 45 bourgades dans la partie du nord, et g dans celle du sud. Les bourgades du nord sont assez peuplées , et les maisons à peu près comme celles des Chinois. Les maisons des bourgades du midi ne sont qu'un amas de cabanes de terre et de bambou couvertes de pailles , élevées sur une espèce d'estrade haute de 3 à 4 pieds , bâties eu forme d'un entonnoir renversé, depuis i5 jusqu'à /\o pieds de diamètre : quelques-unes sont divisées par cloisons. Ils n'ont dans ces huttes ni chaises, ni banc, ni table, ni lit, ni aucun meuble. Au milieu est une espèce de cheminée ou de fourneau élevé de terre de deux pieds et davantage, sur lequel ils font leur cuisine. Ils se nourrissent d'ordinaire de riz, de menus grains et de gibier. Ils prennent le gibier avec leurs armes ou à la course ; car ils courent plus vite que des
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chevaux à Lride abattue. Cette vitesse leur vient , disent les Chinois, de ce que jusqu'à l'âge de i4 à i5 ans ils se serrent extrêmement les genoux et les reins. Ils ont pour arme une espèce de javelot quils lanu nt à la distance de 80 pas avec une telle justesse , qu'ils tuent un faisan au vol, aussi sûrement qu'on le fait en Europe avec le fusil. Ils sont très-malpropres dans leurs repas : ils n'ont ni plats , ni assiettes, ni écuelles, ni cuillères, ni fourchettes, ni bâtonnets. Ce qu'ils ont préparé se met sur un ais de bois ou sur une natte 5 ils se servent de leurs doigts pour manger , à peu près comme les singes. Ils mangent de la chair demicrue , et, pour peu qu'elle soit présentée au feu, elle leur paroît excellente. Leurs lits sont de feuilles d'arbres fraîches qu'ils étendent sur la terre ou sur le plancher de leurs cabanes. Ils n'ont pour tout habit qu'une simple toile, dont ils se couvrent depuis la ceinture jusqu'aux genoux. L'orgueil, si enraciné dans le cœur de l'homme, a trouvé accès au milieu d'une pareille pauvreté, et il leur en coûte pour le satisfaire plus qu'aux peuples qui se piquent de luxe. Ceux-ci chamarrent leurs habits d'or ou d'argent : ceux-là se servent de leur propre peau, sur laquelle ils gravent plusieurs figures grotesques d'arbres , d'animaux, de fleurs, etc. 5 ce qui leur cause des douleurs si vives , qu'elles seroient capables de donner la mort , si l'opération se faisoit de suite et sans discontinuer. Ils y emploient plusieurs mois, et jusqu'à une année entière, se mettant chaque jour à une espèce de torture, et cela pour se distinguer de la foule : car il n'est pas permis à tous de porter ces marques de la vanité. Ce privilège ne s'accorde qu'à ceux qui , au jugement des plus considérables de la bourgade , ont surpassé les autres à la course ou à la chasse. ^Néanmoins tous peuvent se noircir les dents , porter des pendans d'oreilles , des bracelets au dessus du coude ou du poignet, des colliers et des couronnes
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de petits grains de différentes couleurs à plusieurs rangs. La couronne se termine par une espèce d'aigrette faite'de plumes de coq ou de faisan qu'ils ramassent avec beaucoup de soin. Figurez-vous ces bizarres ornemens sur le corps d'un homme d'une taille déliée, d'un teint olivâtre, dont les cheveux lissés pendent négligemment sur les épaules, armé d'un arc et d'un javelot, n'ayant pour tout habit qu'une toile de deux à trois pieds qui lui entoure le corps depuis la ceinture jusqu'aux genoux , et vous aurez le véritable portrait d'un brave de la partie méridionale de lile de Formose. Dans la partie du nord , où il fait un peu moins chaud, ils se couvrent de la peau des cerfs qu'ils ont tués à la chasse , et s'en font un habit sans manches , de la figure à peu près d'une dalmatique. Ils portent un bonnet en forme de cylindre , fait du pied des feuilles de bananiers, qu'ils ornent de plusieurs couronnes posées les unes sur les autres , et attachées par de pelites tresses de différentes couleurs : ils ajoutent au-dessus, comme ceux du midi , une aigrette de plumes de coq ou de faisan. Leurs mariages n'ont rien de si barbare. On n'achète point les femmes comme à la Chine , et on n'a nul égard au bien qu'on peut avoir de part et d'autre, comme il arrive communément en Europe. Les pères et les mères n'y entrent presque pour rien. Lorsqu'un jeune homme veut se marier, et qu'il a trouvé une fille qui lui agrée, il va plusieurs jours de suite avec un instrument de musique à sa porte. Si la fille en est contente , elle sort et va joindre celui qui la recherche-, ils règlent ensemble leurs conventions , et ils en donnent avis à leurs parens. Ceux-ci préparent le festin des noces, qui se fait dans la maison de la fille , où le jeune homme reste sans retourner désormais chez son père. Dès-lors le gendre regarde la maison de son beau-père comme la sienne propre : il en est le soutien , et la maison de son propre père n'est plus pour
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lui que ce que la maison paternelle est à une fille d'Europe lorsqu'elle la quitte pour aller demeurer avec son mari. Aussi mettent-ils leur bonheur à avoir des filles , puisqu'elles leur procurent des gendres qui deviennent l'appui de leur vieillesse.
Quoique ces insulaires soient entièrement soumis aux Chinois, ils ont encore quelques restes de leur ancien gouvernement. Chaque bourgade se choisit trois ou quatre des plus anciens, les plus en réputation de probité. Ils deviennent par ce choix juges de tous les différends; et si quelqu'un refusoit de s'en tenir à leur jugement, il seroit chassé de la bourgade, sans pouvoir y rentrer, et nulle autre bourgade n'oseroit le recevoir. Ils paient en grains leur tribut aux Chinois. Pour régler ce tribut , il y a dans chaque bourgade un Chinois qui en apprend la langue , et sert d'interprète aux mandarins. Ces interprètes sont autant de petits tyrans qui poussent à bout la patience des insulaires; aussi , de douze bourgades qui s'étoient soumises aux Chinois dans la partie du sud, trois se sont révoltées, ont chassé leurs interprètes, ne paient plus le tribut à la Chine depuis trois ans , et se sont unies avec ceux de la partie orientale de l'île. C'est un fort mauvais exemple et qui pourroit avoir des suites. J'en touchai un mot au premier mandarin de Formose ; il me répondit froidement : « Tant pis pour ces barbares, s'ils veulent rester dans leur barbarie ; nous tâchons de les rendre hommes , et ils ne le veulent pas ; tant pis pour eux : il y a des inconvéniens partout. »
Quelque barbares qu'ils soient , je les crois plus près de la vraie philosophie que le grand nombre des philosophes de la Chine. On ne voit parmi eux, de l'aveu même des Chinois, ni fourberie, ni vols, ni querelles, ni procès, que contre leurs interprètes. Ils sont équitables, s'entr'aiment les uns les autres , et partagent exactement entre eux
le salaire en raison du travail et de la peine ; ils sont attentifs au moindre signal de ceux qui ont droit de leur commander 5 ils sont circonspects dans leurs paroles , et d'un cœur droit et pur. Ils n'adorent aucune idole ; ils ont même en horreur tout ce qui y a quelque rapport 5 ils ne font aucun acte de religion et ne récitent aucune prière. Cependant il y a apparence que ces insulaires ont eu quelque idée du christianisme du temps que les Hollandois étoient maîtres du port ; car nous en avons vu qui reconnoissent un Dieu créateur du ciel et de la terre , un Dieu eu trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit-, et qui disent que le premier de tous les hommes s'appeloit Adam , et la première des femmes Eve 5 que , pour avoir désobéi à Dieu , ils a voient attiré sa colère sur eux et sur tous leurs descendans ; qu'il est nécessaire d'avoir recours au baptême pour effacer cette tache j ils savent même la formule du baptême. Il paroit , par ce que nous avons pu tirer d'eux, qu'il n'ont aucune idée des récompenses ni des peines de l'autre vie; ainsi il est vraisemblable qu'ils n'ont pas grand soin de baptiser leurs enfans. Nous leur avons laissé la formule du baptême et nous avons tâché de leur enseigner les vérités les plus nécessaires de notre sainte religion. C'est tout ce que nous avons pu faire. Quelle douleur pour nous de nous voir au milieu d'une si belle moisson , et d'être obligés de l'abandonner sans espérance de secours !
Quoique File de Formose soit peu éloignée de la Chine, néanmoins les Chinois, suivant leur histoire, ne commencèrent d'en avoir connoissance que vers l'an i43o. L'eunuoue Ouan-san-pao , revenant d'Occident, v fut jeté par la tempête : se trouvant dans une terre étrangère , dont le peuple lui sembloit aussi barbare que le pays lui paroissoit beau, il y fit quelque séjour pour en prendre des connoissances dont il pût informer son maître. 11 en rapporta
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quelques plantes médicinales dont on se sert encore à la Chine avec succès. En i564 t ^e chef d'escadre Yu-ta-yeou , croisant sur la mer orientale de la Chine, rencontra le corsaire Lin-tao-kien , qui s'étoit emparé des îles de Ponghou, où il avoit laissé une partie de son monde. Cétoit un homme fier et ambitieux qui cherchoit à se faire un nom. 11 attaqua brusquement Yu-ta-yeou , qui soutint le premier feu avec beaucoup de sang-froid, et qui après attaqua à son tour Lin-tao-kien. Le combat finit par la fuite du corsaire vers les îles de Pong-hou, où il vouloit rafraîchir ses troupes , et prendre ce qu'il y avoit laissé de soldats pour retourner vers l'ennemi. Mais Yu-ta-yeou le poursuivit de si près , qu'il lui ferma l'entrée du port de Ponghou, et le força d'aller mouiller à Formose. Yu-ta-yeou l'y poursuivit ; mais, n'ayant nulle connoissance de l'entrée de ce port , il se retira aux îles de Pong-hou , dont il se rendit maître , fit prisonniers les soldats qu'il y trouva, y mit bonne garnison , et retourna victorieux à la Chine , donner avis de ses découvertes. Quant à Lin-tao-kien, ne vovant dans Formose qu'une terre inculte , qui n'étoit habitée que par des barbares, indigne, dans l'état où elle éloit , de ses grandes vues, il fit égorger tous les insulaires qu'il trouva sous sa main, et, avec une inhumanité qui n'a point d'exemple , il se servit du sang de ces infortunés pour calfater ses vaisseaux , mettant aussitôt à la voile pour se retirer dans la province de Canton , où il est mort misérablement.
Sur la fin de l'année 1620 , une escadre japonaise vint aborder à Formose. L'officier qui la commandoit trouva le pays, tout inculte qu'il étoit, assez propre à y établir une colonie, et s'en empara. Vers le même temps un vaisseau hollandois fut jeté par la tempête à Formose. Le pays parut beau aux Hollandois et avantageux pour leur commerce. Ils prétextèrent le besoin qu'ils avoieut de 2« 26
rafraîehissemens, et de choses nécessaires au radoub de leur vaisseau, pour s'arrêter } ils pénétrèrent dans les terres pour bien examiner le pays. Ils prièrent les Japonois , avec qui ils ne vouloient point se brouiller, de leur permettre de bâtir une maison sur le bord de File, à une des entrées du port. Les Japonois rejetèrent dabord la proposition ; mais les Hollandois insistèrent de telle sorte , en assurant qu'ils n'occuperoient de terrain que ce qu'en pouvoit renfermer une peau de bœuf, qu enfin les Japonois y consentirent. Les Hollandois prirent donc une peau de bœuf qu'ils coupèrent en petites aiguillettes très- fines; ils les mirent bout à bout pour mesurer le terrain. Les Japonois furent d'abord un peu fâchés de cette supercherie } mais enfin, après quelques réflexions , la chose leur parut plaisante ; ils s'adoucirent , et ils permirent aux Hollandois de faire de ce terrain ce quils jugeroient à propos. Ceux-ci bâtirent un fort qui les rendit maîtres du port et du seul passage par où les gros vaisseaux pouvoient entrer. Les Japonois , soit que ce nouveau fort leur fit ombrage, soit qu'ils ne trouvassent plus leur compte dans File , se retirèrent bientôt chez eux , laissant les Hollandois seuls maîtres de Formose.
Alors la Chine étoit en feu par la guerre civile et par la guerre contre le prince tartare Ram-hi, qui s'en est emparé et y a fondé la dynastie actuellement régnante. Un homme appelé Tching-tchi-long , de petit marchand, devenu le plus riche négociant de la Chine , avoit armé à ses frais une petite flotte contre le Tartare. Il fut bientôt suivi d'une multitude innombrable de vaisseaux chinois, et il devint par-là le chef d'une des plus formidables flottes qu'on ait vues dans ces mers. Le Tartare lui offrit la dignité de roi s'il vouloit le reconnoitre. Il la refusa \ mais il ne jouit pas long-temps de sa bonne fortune. Son fils lui succéda ; plus zélé encore pour sa patrie que n'étoit son
père , il tenta diverses entreprises ; il assiégea plusieurs villes considérables, et tailla en pièces l'armée tartare venue à leur secours. Mais ces premiers succès durèrent peu; il fut enfin vaincu et chassé absolument de la Chine. Alors il tourna ses vues et son ambition vers Formose, dont il résolut de chasser les Hollandois , pour y établir un nouveau royaume. Il se saisit en passant des iles de Ponshon sur les Hollandois ; il y laissa cent de ses vaisseaux pour les garder, et entra dans le port de Formose avec neuf cents autres voiles, par une passe éloignée d'une lieue du fort, lequel n'étoit, dit-on, gardé que par onze Hollandois , quelques noirs et des insulaires du pays. ISonobstant cette inégalité de forces, les Hollandois résolurent de se défendre , et ils se défendirent en effet en braves gens. Le fils de Tching-lchi-long fit descendre une partie de son monde, afin d'attaquer le fort par mer et par terre. Le siège dura quatre mois entiers. Maïs comme les Chinois n'avoient pas l'usage du canon , ils ne pouvoient répondre à celui des Hollandois; ainsi ils n'avoient d'espérance de les réduire que par la famine, ce qui demandoit beaucoup de temps , pendant lequel ils pouvoient recevoir du secours de leurs vaisseaux qui alloient commercer au Japon. Tching-tchi -long connut toute la difficulté de son entreprise ; mais il se voyoit hors de la Chine , sans espérauce de pouvoir jamais y rentrer sous les Tartares ; si Formose lui étoit fermée , il n'avoit plus de ressources ; c'est pourquoi il se détermina à faire un dernier effort contre les Hollandois. Ceux-ci avoient quatre vaisseaux dans le port : ils avoient mis à bord de chaque vaisseau un de leurs gens avec des Indiens : les sept autres Hollandois s etoient renfermés dans la citadelle. Le capitaine chinois résolut de sacrifier quelquesuns de ses vaisseaux , sur lesquels il mit quantité de feux d'artifice , et, profitant d'un grand vent du nord-est, il les
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poussa sur les vaisseaux hollaiulois. 11 réussit au-delà de ■ ses espérances 5 de quatre vaisseaux, trois furent brûlés. Aussitôt il fit sommer les Hollandois de se rendre, leur déclarant que s'ils persistoient à se défendre, il n'y auroit point de quartier pour eux. Les Hollandois acceptèrent : ils chargèrent le vaisseau qui leur restoit de tous leurs effets, remirent la place et se retirèrent. Le vainqueur, n'ayant plus personne qui s'opposât à ses desseins, distribua ses troupes dans la partie de Formose que possèdent aujourd'hui les Chinois. Il construisit une forteresse; il détermina les lieux où sont aujourd'hui les villes de Tchulo-jen et Fong-Xan-hien ; il fonda la capitale de ses nouveaux états à l'endroit où est aujourd'hui Tai-ouaii-fou , et mit son palais et sa cour au fort hollandois, auquel il donna le nom de Ngan-rping-tchmg } qu'il conserve encore maintenant. Formose commença à prendre une nouvelle forme : il y établit les mêmes lois , les mêmes coutumes et le même gouvernement qui régnent à la Chine : mais il ne jouit que peu de temps de sa nouvelle conquête.
Son fils Tching-king-mai lui succéda et se ligua avec le roi de Fou-kien contre l'empereur Kam-hi. Avant fait armer ses vaisseaux , il alla s'aboucher avec son allié. Mais comme il vouloit être traité en prince souverain , et que le roi de Fou-kien prétendoit avoir le pas sur lui , il en fut tellement irrité, que sur-le-champ il lui déclara la guerre. On se battit de part et d'autre avec beaucoup d'ardeur et de courage -, mais , les troupes de Tching-kingmai étant composées de vieux soldats , autant de combats qu'il donna furent autant de victoires. Le roi de Fou-kien fut enfin obligé de se faire raser et de s'abandonner à la discrétion des Tartares. Tching-king-mai retourna à Formose , où il mourut peu de temps après , laissant pour t successeur son fils Tchiiig-he-san, dans un âge encore fort tendre, sous la conduite de deux officiers dévoués»
Mais Kao, qui fut donné pour tsong-tou ou gouverneur à la province de Fou-kien, après la révolte apaisée, homme adroit, poli et engageant, ne fut pas plus tôt en charge , qu'il fit publier jusques dans Formose une amnistie générale pour tous ceux qui se soumettroient à la domination tartare , avec promesse de leur procurer les mêmes charges , honneurs et prérogatives qu'ils possédoient sous leurs chefs particuliers. Cette déclaration eut tout l'effet qu'il pouvoit espérer. Ceux qui avoient suivi Tching-tching-long , avoient abandonné leur pays, leurs femmes et leurs enfans; éloignés dans une terre étrangère , inculte, et presque inhabitée, sans espérance d'en retirer sitôt aucun avantage considérable , ils étoient ravis de trouver une porte honnête pour retourner chez eux. Quelques-uns ne délibérèrent point, et quittèrent d'abord Tching-ke-san. Yao les reçut avec tant de politesse, et leur fit de si grands avantages, qu'ils furent suivis bientôt après de plusieurs autres. Le tsong-tou crut alors que la conjoncture étoit favorable pour s'emparer de Formose. Il fit partir une flotte considérable pour se saisir d'abord des îles de Poug-hou , où on trouva de la résistance. Les soldats , avec le secours du canon hollandois , se défendirent avec vigueur; mais il fallut céder au nombre et à la force. Pong-hou étant pris, le conseil du jeune prince jugea qu'il seroit difficile, dans la situation d'esprit où étoient les troupes, de conserver Formose , et, sans attendre qu'on vint l'attaquer dans les formes , dépêcha un placet à l'empereur, au nom du jeune prince, par lequel il se soumettoit à sa majesté. Voici ce placet :
Le roi d' Yen-ping , grand général d'armée , Tching-kesan , présente ce placet à l'empereur.
k Lorsque, abaissé aux pieds de votre majesté, je fais attention à la grandeur de la Chine 4 que depuis un temps
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immémorial elle s'est toujours soutenue avec éclat, qu'un nombre infini de rois s'y sont succédés les uns aux autres , je ne puis m'empêcher d'avouer que c'est l'effet d'une providence spéciale du ciel qui a choisi votre illustre maison pour gouverner les neuf terres (le monde habitable ) -, le ciel n'a fait ce changement que pour perfectionner les cinq vertus , comme cela paroît clairement par le bon ordre et l'heureux succès de tout ce que votre majesté a entrepris. Quand je pense avec humilité âmes ancêtres, je vois qu'ils ont eu un véritable attachement pour leurs souverains ; qu'en cela ils ont tâché de reconnoître les bienfaits qu'ils avoient reçus de la dynastie précédente , dans un temps auquel ma maison n'en avoit reçu aucun de votre glorieuse dynastie. C'est cet attachement à son prince qui obligea mon aïeul de sortir de la Chine , et d'aller défricher les terres incultes de l'Orient. Mon père étoit un homme d'étude qui n'auroit pas osé s'exposer sur le bord d'un précipice : semblable aux rois des peuples barbares iïYe-lang, il étoit tout occupé à gouverner et à instruire son peuple , se bornant à ce coin de terre au milieu de la mer, sans avoir d'autres vues.
m Jusqu'ici j'ai joui des bienfaits de mes ancêtres ; moi ,. leur petit-fils , je ne cesse de leur en témoigner ma reconnoissance, en me rappelant continuellement à la mémoire les bienfaits qu'il ont reçus du ciel sans penser à m'agrandir sur la terre. Maintenant que je vois votre majesté semblable au ciel , qui par son étendue et son élévation couvre toutes choses , et à la terre qui par sa solidité les soutient y toujours portée à faire du bien, à arrêter les effets de sa justice , fondement sur lequel elle gouverne la Chine ; maintenant que je vois votre majesté semblable au soleil levant, dont la lumière se répand dans un instant surtoute la terre, dès que cet astre commence à paroître sur l'horizon , et dissipe dans un moment les légers nuages
qui se rencontroient sur la surface de la terre , comment oserois-je penser à autre chose qu'à m'appliquer à ma perfection? C'est ce que moi , homme étranger , je regarde comme l'unique moyeu de vivre content. Si je pensois à faire passer mes vaisseaux du côté de l'occident (de la Chine ) , j'avoue que je serois en faute ; mais , hélas! de ce sang qui étoit venu en orient ( Formose ) qu'en reste-t-il ? IN est-ce pas comme une faible rosée qui tombe d'ellemême de grand matin , et qui se dissipe dès que le soleil paroit ? Comment donc oserois-je entreprendre quelque chose contre votre majesté ? mon cœur lui est entièrement soumis ; il le proteste à votre majesté dans ce placet , et elle en verra l'effet. Je connois aujourd'hui que je n'ai pas été dans la bonne voie, et à l'avenir j'oserai marcher librement dans le parterre de la charité à la suite du kiling (i). Je souhaite avec passion voir le ciel et la terre ne faire qu'un tout. Le pauvre peuple de cette île ne demande pas de pouvoir s'enivrer ni de se rassasier de viandes. S'il est traité avec douceur , il en sera plus porté à la soumission. La nature des poissons est d'aller dans les précipices; les eaux les plus profondes ne le sont pas trop pour eux , et ils peuvent jouir d'une longue vie au milieu des ondes de la mer. Pour serment de tout ce que je représente à votre majesté dans ce placet, que le soleil ne m'éclaire point, si ce ne sont là les sentimens de mon cœur. »
L'empereur répondit à ce placet que Tching-ke-san eût à sortir de Formose et à venir à Pékin. Mais le roi , qui craignoit d'aller à Pékin , représenta à l'empereur dans un autre placet , en envoyant les sceaux et ceux de ses
(1) Le ki-ling est un animal fabuleux et mystérieux de l'antiquité chinoise ; il est né d'une vache ; sa charité est si grande qu'il n'ose pas même fouler aux pieds le moindre brin d'herbe. Il ne paroît que lorsque l'empire est gouverné par un saint empereur,
4o8 LETTRES ÉDIFIANTES
principaux officiers , qu1 étant né dans les contrées méridionales, et étant d'une santé fort foible, il appréhendoit les froids du nord 5 qu'ainsi il supplioit sa majesté de lui permettre de se retirer dans la province de Fou-kien , dont ses ancêtres étoient sortis. Ce dernier placet n'eut aucun effet ; de sorte que ce malheureux prince, qui se voyoit presque abandonné , fut obligé de remettre Formose entre les mains des Tartares, et d'aller à Pékin , où il est encore vivant, avec la qualité de comte , dont il fut revêtu à son arrivée à la cour, en iG83. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE MAILLA
AU PÈRE ****
A Pékin , le 5 juin 171 7.
Mon révérend père , le zèle que vous avez pour la mission de la Chine m'engage à vous faire part d'un événement qui nous a tous consternés, et qui met la religion dans un danger extrême.
Sur la fin de l'année dernière , les mandarins des côtes maritimes représentèrent à l'empereur que plusieurs vaisseaux chinois transportoient quantité de riz hors de la Chine . et entretenoient d'étroites liaisons avec les Chinois qui demeurent à Batavia. Sur quoi l'empereur défendit , sous de grièves peines , qu'aucun vaisseau chinois n'allât dans les contrées qui sont au midi de la Chine. Un mandarin de la province de Canton a pris de là occasion de présenter une requête à l'empereur contre les Européens qui trafiquent à la Chine , et contre l'exercice de notre sainte religion. Voici la traduction de cette requête :
« Moi , votre sujet , j'ai visité exactement toutes les iles
de la mer. Il n'y a point de golfe ni de détroit que je n'aie examiné par moi-même. J'ai trouvé que la haute sagesse de votre majesté maintient dans une tranquillité parfaite les pays les plus reculés de l'empire. Mais quand je suis arrivé à Macao, j'ai été eifrayé de voir dans le port plus de dix vaisseaux européens qui faisoient voile vers Canton pour leur commerce; je prévis aussitôt tout ce qu'on en devoit craindre, et j'eus la pensée de présenter une requête à votre majesté pour l'informer du génie dur et féroce de ces peuples , ayant appris surtout qu'elle a prescrit par un édit qu'on fût très-attentif aux royaumes des étrangers , et qu'il fût fait très-expresses défenses à tous les vaisseaux chinois de naviguer vers la mer du midi.
» Notre auguste empereur ne s'est pas contenté de consulter sur cette affaire les neuf suprêmes tribunaux de l'empire, il a daigné écouter encore les avis de personnes d'un rang beaucoup inférieur. Si sa sagesse n'étoit pas fort supérieure à celle de nos anciens empereurs Yao et \un, ces modèles des princes qui veulent gouverner sagement , jouirions-nous d'une paix si profonde ? Qui seroit assez hardi pour entretenir l'empereur de ce qui se passe dans les royaumes étrangers , s'il nes'en étoit pas instruit par lui-même? Pour moi, dès ma plus tendre jeunesse , j'ai été engagé dans le commerce, et j'ai traversé plusieurs mers; j'ai voyagé au Japon, au royaume de Siam, à la Coclnncbine , au Tunquin , etc. ; je commis les mœurs de ces peuples , leurs coutumes et la politique de leur gouvernement, et c'est ce qui me donne la hardiesse d'en parler à mon grand empereur. Ces rovaumes n'oseroient jamais porter leurs vues ambitieuses sur les terres des autres princes. Ainsi ledit de votre majesté ne regarde que les ports de Batavia et de Manille qui appartiennent aux Européens , qui y vinrent d'abord simplement pour commercer, et qui, sous le prétexte du commerce , subjugué-
4lO LETTRES ÉDIFIANTES
rent tout le pays. Ces Européens sont les plus méchans et les plus intraitables de tous les hommes ; semblables à (Tes tigres et à des loups féroces, ils jettent la consternation et l'effroi dans tous les vaisseaux, et il n'y en a aucun qui puisse tenir contre leurs efforts. S'ils abordent à quelque terre, ils examinent d'abord par quel moyen ils pourront s'en rendre les maîtres : les vaisseaux qu'ils montent sont à l'épreuve des vents les plus furieux et des plus fortes tempêtes ', chacun de ces vaisseaux est au moins de cent grosses pièces de canon -, rien ne peut leur résister. Nous l'éprouvâmes l'année dernière dans le port iïEmoui, où le bâtiment d'un marchand chinois fut pris , sous le prétexte d'un refus de livrer de la marchandise payée : quelle frayeur ne causa pas cette entreprise d'un seul de ces vaisseaux ! et que ne doit-on pas appréhender de plus de dix de ces mêmes vaisseaux qui ont abordé cette année à Canton ! Il ne sera plus temps de remédier au mal , si on ne l'arrête dans sa source. C'est pourquoi j'espère que votre majesté donnera ordre aux mandarins des provinces d'obliger les capitaines de ces vaisseaux d'en tirer tout le canon, et de n'entrer dans le port que désarmés ; ou bien de les tenir renfermés dans une forteresse tout le temps qu'ils seront à faire leur commerce ; ou du moins de ne leur pas permettre de venir en si grand nombre à la fois , mais les uns après les autres , jusqu'à ce qu ils se soient entièrement défaits de leurs manières féroces et barbares. Ce sera le moyen de nous maintenir dans cette paix dont nous jouissons.
» Il y a un autre article qui concerne la religion chrétienne. Cette religion a été apportée d'Europe à Manille. Sous la dvnastie précédente des Ming, ceux de Manille faisoient commerce avec le Japon. Les Européens se servirent de leur religion pour changer le cœur des Japonois ; ils en gagnèrent un grand nombre , ils attaquèrent ensuite
ÉCRITES DE LA CHINE. l\ I \
le royaume au dedans et au dehors, et il ne s'en fallut presque rien qu'ils ne s'en rendissent tout-à-fait les maîtres; mais, ayant été vigoureusement repoussés, ils se retirèrent vers les royaumes d'occident. Ils ont encore des vues sur le Japon, et ils ne désespèrent pas d'en faire la conquête. Rien , ce me semble , ne les autorise à bâtir des églises dans toutes les provinces de l'empire ; ils répandent de grandes sommes d'argent; ils rassemblent à certains jours une infinité de gens de la lie du peuple pour faire leurs cérémonies -, ils examinent nos lois et nos coutumes; ils dressent des cartes de nos montagnes et de nos lleuves; s'efforcent de gagner le peuple : je ne vois pas quel est leur dessein, ce n'est pas à moi de le pénétrer; je sais pourtant que cette religion a été apportée d'Europe à Manille, que Manille a été subjuguée par les Européens, que les Européens sont naturellement si barbares, que, sous le prétexte de la religion , ils ont songé à s'emparer du Japon ; qu'ils se sont effectivement emparés de Manille ; qu'ils ont bâti plusieurs églises à Canton et ailleurs , et qu'ils ont gagné une infinité de personnes. Mais je me repose entièrement sur la sagesse des augustes tribunaux de l'empire , et je m'assure qu'ils ne permettront pas à ces viles plantes de croître et de se fortifier. Le péril est grand ; les plus petits ruisseaux deviennent de grands fleuves ; si l'on n'arrache les branches des arbres quand elles sont encore tendres , on ne peut les couper dans la suite qu'avec la cognée. Si la sagesse avec laquelle notre grand empereur gouverne paisiblement l'empire ne devoit pas s'étendre à une centaine de siècles, je n'aurois jamais eu la hardiesse d'exposer toutes ces choses dans ma requête. Je finis en suppliant très-humblement votre majesté de déclarer ses intentions , et de les faire connoître dans les provinces. »
Telle étoit la requête du mandarin Tchîn - mao. L em~
pereur, l'ayant examinée , la renvoya aux tribunaux pour lui en faire le rapport. Nous en eûmes connoissance , mais t nous reposant d'un côté sur les bontés dont l'empereur nous honore, et de l'autre sur les faussetés manifestes des accusations, nous ne crûmes pas en devoir faire beaucoup de cas. Cependant nous apprîmes qu'il s'étoit tenu une assemblée générale des chefs de tous les tribunaux , où notre sainte religion avoit été condamnée.
Vous pouvez juger des sentimens de nos cœurs à cette nouvelle, par l'effet qu'elle ne manquera pas de produire sur le vôtre. Nous songeâmes aussitôt à présenter un placet à l'empereur pour notre justification. La difficulté étoit de le lui faire passer : personne n'osoit s'en charger. Nous vîmes le premier ministre et le neuvième fils de l'empereur , qui sont pleins de bouté pour les Européens. Ils nous dirent qu'ils verroient nos juges, et n'épargneroient rien pour les engager à changer leur sentence. Ils se donnèrent en effet l'un et l'autre de grands mouvemcns ; leurs sollicitations-firent différer la présentation de la sentence à sa majesté, ce qui nous donna le temps de faire agir auprès de nos juges. Mais le succès répondit bien peu à nos espérances. Dans une seconde assemblée que les neuf tribunaux tinrent sur cette affaire , ils portèrent la sentence suivante :
« Les missionnaires européens ont rendu un grand service à cet empire , en réformant le tribunal des mathématiques, et en prenant le soin de faire faire des machines de guerre : c'est pour cette raison qu'on leur a permis de demeurer en chaque province, et d'y faire en particulier les exercices de leur religion. Mais en même temps ou a fait défense à tous les Chinois de les aider à bâtir des églises et d'embrasser leur loi. Comme il s'est écoulé bien du temps depuis cette défense, il y a sans doute des gens qui en font peu de cas. Vu la requête du mandarin Tchin-
ÉCRITES DE LÀ CHINÉ. l\ 1 .»
mao, nous déclarons que ceux qui ont embrassé cette loi depuis la susdite défense obtiendront le pardon de leur faute, pourvu qu'ils s'en repentent 5 que si au contraire ils persévèrent dans leur aveuglement, ils seront traités avec la même rigueur que ceux qui vendent du riz vers la mer du midi ■ de plus , que les pères, les frères, les parens , les voisins , qui manqueront à dénoncer leurs enfaus, leurs frères et leurs voisins, seront punis de cent coups de bâton, et bannis à trois cents lieues \ enfin , que les mandarins peu exacts à en faire la recberebe seront privés de leur mandarinat. Pour ce qui est des Européens , nous permettons à ceux qui ont reçu une patente , et qui sont au nombre de 47? de demeurer chacun dans son église, et d'y faire en particulier l'exercice de sa religion. Mais pour ceux qui n'ont pas de patente , nous ordonnons aux mandarins d'armes et de lettres d'en faire d'exactes perquisitions, et de les renvoyer à Macao, avec ordre de retourner dans leur pays, etc. »
Aussitôt que nous eûmes copie de cette nouvelle sentence, nous recourûmes au premier ministre, et adressâmes un nouveau placetà l empereur, dans lequel nous lui rappelons une autre sentence de sa même majesté, dans laquelle elle disoit :
<c Les Européens qui sont dans toutes les provinces de notre empire n'y causent aucun trouble: d'ailleurs, la religion qu'ils professent n'est point fausse, elle ne sou/fre aucune hérésie, elle n'excite point de querelles : on permet bien aux Chinois d'aller clans les temples des Lamas, des Hoxam , des Tao-Tsée et des autres idoles ; et l'en défend la loi des Européens , qui n'a rien de contraire aux bonnes mœurs et aux lois de l'empire : cela ne nous paroit pas raisonnable. C'est pourquoi nous voulons qu'on leur permette de bâtir des églises comme auparavant, et qu'on cesse d'inquiéter ceux qui , faisant profession
de la religion chrétienne, fréquentent ces églises, etc. »
Le premier ministre , qui connoissoit le placet que nous avions présenté à l'empereur , s'en servit avantageusement auprès de nos juges. Il leur représenta que sa majesté ne laisseroit jamais passer leur sentence, ce qui les couvriroit de confusion. Cette considération engagea les tribunaux à s'assembler une troisième fois. Ils portèrent le résultat de leurs délibérations au tribunal du dedans du palais. Voici cette autre sentence telle qu'elle a été confirmée par l'empereur , et envoyée dans toutes les provinces :
« Nous , après avoir examiné la susdite requête , c'est ainsi que nous prononçons :
» Pour ce qui est du premier article, les premiers mandarins n'ont été élevés à une si haute dignité que pour humilier et réprimer les médians. C'est à eux de prendre les précautions qu'ils jugeront nécessaires; c'est à eux de déterminer le nombre des vaisseaux européens qui doivent commercer avec nous -, en quels lieux ils doivent mouiller-, de quelle sorte on doit leur permettre de faire le commerce; s'il est à propos et de quelle manière îi convient de leur donner entrée dans nos ports; s'il est nécessaire d'élever quelque forteresse ; s'il faut laisser aborder les vaisseaux tous ensemble ou l'un après l'autre.
)) A l'égard de la religion chrétienne , après avoir consulté les archives des tribunaux , on y a trouvé que Tannée huitième de Cam-hi les tribunaux portèrent la sentence suivante, qui fut approuvée par l'empereur :
« Quoiqu'il n'y ait que Ferdinand Yerbiest et ses compagnons auxquels il soit permis de demeurer comme auparavant dans les provinces , la religion chrétienne s'étend peut-être dans lesdites provinces; on y bâtit de nouvelles églises, et il s'y trouve de nouveaux disciples qui embrassent celte loi. C'est pourquoi il est a propos
de la défendre sévèrement. Qu'on observe exactement cet édit. »
» De plus , Tannée quarante-cinquième de Cam-hi , il y eut un autre édit de l'empereur, qui est ainsi exprimé : « Qu'on donne aux Européens qui ne doivent point retourner en Europe une patente impériale , dans laquelle on lise leur pays , leur âge , leur ordre religieux , le temps de leur séjour à la Chine, et leur promesse de ne plus retourner en Europe. Que les Européens viennent à la cour, et qu'ils paroissent devant l'empereur pour recevoir la susdite patente écrite en caractères tartares et chinois, et scellée du sceau. Que cette patente leur serve de témoignage ; qu'on observe exactement cet édit , et qu'on le conserve dans les archives. »
» Mais , après tant de temps écoulé , il se peut bien faire qu'il se soit glissé quelque chose de mauvais; c'est pourquoi, que la défense soit faite et publiée dans le ressort des huit étendards, dans la province de Pe-tclicli et dans les autres provinces, à Leao-toug et dans les autres lieux. .Nous, vos sujets , nous n'osons rien décider absolument -, c'est pourquoi nous attendons avec un profond respect les ordres de votre majesté. »
Ordre de l'empereur : qu'il soit fait ainsi qu'il est décidé.
Le premier ministre, nous avant fait connoilre cette décision de l'empereur, nous conseilla de lui présenter une seconde fois notre placet ; ce que nous eûmes le bonheur de pouvoir exécuter dans Y audience dont nous allons tracer fidèlement le compte ci-après :
« Le 24 mai 1717, dans l'année cinquante- sixième de Cam-hi, le quatorzième jour de la quatrième lune. Comme nous apprimes hier que les neuf tribunaux avoient porté une sentence touchant l'affaire de notre sainte reli-
gion , et qu'elle avoit été présentée à l'empereur, nous nous rendîmes à Tchaitg-tchwi-yveii, ayant en main le placet que nous avions présenté à sa majesté la lune précédente, les pères Suarez, Parennin et Moran parurent en présence de sa majesté, le placet à la main. Dès que l'empereur les aperçut , il demanda de quoi il s'agissoit. « Il s'agit d'un placet, répondirent les pères, que votre majesté a eu la bonté de lire , et qu'elle a ordonné de garder jusqu'à ce que les tribunaux lui eussent fait le rapport de cette affaire. Maintenant nous apprenons que les tribunaux ont porté une sentence très-rigoureuse qui proscrit la religion chrétienne. — Non , répondit l'empereur , la sentence n'est pas rigoureuse , et la religion chrétienne n'est pas proscrite. On défend seulement de prêcher aux Européens qui n'ont pas reçu la patente. Cette défense ne regarde point ceux qui ont la patente. — Cette distinction que fait votre majesté, dirent les pères, n'est pas exprimée clairement dans la sentence. — Elle y est clairement, répondit l'empereur ; j'ai lu attentivement la sentence : que si vous prétendez qu'il soit permis de prêcher votre loi à ceux qui n'ont point la patente , c'est ce qui n'est pas possible. — Mais, dirent les pères , on cite au commencement de la sentence l'édit de la huitième année de Cam-hi. — Il est vrai , répondit l'empereur ; mais cela veut dire qu'il est défendu , selon cet édit , de prêeher a ceux qui n'ont pas la patente. » Les pères firent de nouvelles instances : « Nous craignons , dirent-ils , que les mandarins des provinces ne nous traitent tous de la môme manière, et qu'ils ne permettent pas de prêcher notre sainte loi , même à ceux qui ont la patente. Si cela arrive, dit l'empereur, ceux qui ont la patente n'ont qu'à la montrer ; on y verra la permission quils ont de prêcher votre loi. Ils peuvent la prêcher; c'est aux Chinois de l'écouter s'ils veulent. Pour ee qui est de ceux qui n'ont pas la patente , qu'ils viennent
ici , je la leur donnerai. » L'empereur se mit à sourire en disant ces dernières paroles ; puis il ajouta : Au reste , on ne permet de prêcher à ceux qui ont la patente que pour un temps 5 on verra dans la suite quelle résolution il faut prendre à leur égard. — Mais, dirent les pères, si on inquiète aussi ceux qui ont la patente, nous aurons recours à votre majesté. — Ayez soin de m'en donner avis dit l'empereur.— Il y a une chose, ajoutèrent les pères, qui nous fait une peine infinie, c'est que les tribunaux nous traitent de rebelles. — JNe vous en inquiétez point, répondit l'empereur, c'est une formule ordinaire dont se servent les tribunaux. — Aussitôt que cet édit sera publié, dirent les pères, on fera des recherches des missionnaires et des chrétiens ; il excitera des troubles , etc. » Les pères vouloient poursuivre ; mais les mandarins et les officiers de la chambre qui étoient présens leur fermèrent la bouche en leur disant : « Que vous reste-t-il davantage à faire, que de rendre de très-humbles grâces à sa majesté, qui dit que votre loi n'est pas défendue ? » Les pères s'inclinèrent jusqu'à terre , et se retirèrent accablés de tristesse. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) ÉCRITE DE PÉKIN.
Le a novembre 17 17.
La petite boîte que je vous envoie renferme une curiosité de ce pays; c'est un musc, avec la partie de l'animal dans lequel on le trouve. Quelques auteurs prétendent qu'il se forme au nombril } ils se trompent : c'est dans sa vessie. Cet animal est une espèce de chevreuil, que les Chinois appellent hiang-tchang-tse , c'est-à-dire chevreuil odoriférant. On le trouve dans les montagnes qui sont à 2. 27
^lS LETTRES ÉDIFIANTES
l'occident de Pékin, où nous avons une chrétienté et une petite église. Pendant que j'étois occupé aux exercices de ma mission, de pauvres gens allèrent à la chasse, dans l'espérance que j'achèterois leur gibier pour le porter à Pékin : ils tuèrent deux de ces animaux , un mâle et une femelle, qu'ils me présentèrent encore chauds et sanglans. Avant de convenir du prix , ils me demandèrent si je voulois prendre aussi le musc, et ils me firent cette question , parce qu'il y en a qui se contentent de la chair de l'animal , laissant le musc aux chasseurs , qui le vendent à ceux qui en font commerce. Comme c'étoit principalement le musc que je souhaitois, je leur répondis que j'achèterois l'animal entier. Ils prirent aussitôt le mâle , ils lui coupèrent la vessie, et, de peur que le musc ne s'évapoi^àt, ils la lièrent en haut avec une ficelle. Quand on veut la conserver par curiosité, on la fait sécher comme on a fait sécher celle que je vous envoie. L'animal et son musc ne me coûtèrent qu'un écu. Le musc se forme dans l'intérieur de la vessie , et s'y attache autour comme une espèce de sel. Il s'y en forme de deux sortes : celui qui est en grain est le plus précieux -, l'autre , qui est moins estimé , est fort menu et fort délié. La femelle ne porte point de musc, ou du moins ce qu'elle porte , et qui en a quelque apparence, n'a nulle odeur.
La chair des serpens est, à ce qu'on me dit, la nourriture la plus ordinaire de cet animal. Bien que ces serpens soient d'une grandeur énorme , le chevreuil n'a nulle peine à les tuer, parce que dès qu'un serpent est à une certaine distance du chevreuil , il est tout à coup arrêté par l'odeur du musc ; ses sens s'affaiblissent, et il ne peut plus se mouvoir. Cela est si constant, que les paysans qui vont chercher du bois ou faire du charbon sur les montagnes, n'ont point de meilleur secret, pour se garantir de leur morsure, que de porter sur eux quelques grains de
ÉCPaTES DE LA CHINE. 4r9
musc , et alors ils peuvent dormir tranquillement après leur dîner : si quelque serpent s'approche d'eux , il est tout a coup assoupi par l'odeur du musc , et il ne va pas plus loin. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE D'ENTRECOLLES