A MADAME
A Pékin , le 19 octobre 1720.
Madame , j'ignore et votre nom et le rang que vous tenez en Europe 5 je n'ai l'honneur de vous connoîtreque sous le titre de mère spirituelle dune foule d'enfans abandonnés , régénérés chaque année dans les eaux du baptême par les catéchistes que vos libéralités entretiennent à ce dessein. Permettez-moi de vous témoigner notre reconnoissance en vous faisant passer la traduction de quelques édits chinois rendus dans l'intérêt de l'humanité , accablée ici de plus de misère que partout ailleurs , malgré les plus sages lois. J'ajouterai au texte de ces édits quelques remarques qui en faciliteront l'intelligence , et qui vous aideront à connoître mieux le génie, les mœurs et les coutumes des Chinois.
Ediï portant défense de noyer les petits enfans.
« Quand on jette sans pitié dans les flots un fruit tendre qu'on vient de produire , peut-on dire qu'on lui a donné et qu'il a reçu la vie , puisqu'il la perd aussitôt qu'il commence d'en jouir ? La pauvreté des parens est la cause de ce désordre 5 ils ont de la peine à se nourrir euxmêmes ; encore moins peuvent-ils payer des nourrices , et fournir aux autres dépenses nécessaires pour l'entretien
de leurs enfans 5 c'est ce qui les desespère, et, ne pouvant se résoudre à laisser mourir deux personnes pour en faire vivre une seule, il arrive qu'une mère, afin de conserver la vie à son mari, consent à l'ôter à son enfant. Cependant il ne laisse pas d'en coulera leur tendresse naturelle; mais enfin ils se déterminent à ce parti, et ils croient pouvoir disposer de la vie de leurs enfans, afin de prolonger la leur. S'ils alloient exposer leurs enfans dans un lieu écarté, l'enfant j etteroit des cris , et leurs entrailles en seroient émues : que font-ils donc? Ils jettent ce fils infortuné dans le courant d'une rivière, afin de le perdre de vue d'abord, et de lui ôter en un instant toute espérance de vie. Vous me donnez le nom de père du peuple : quoique je ne doive pas avoir pour ces enfans la tendresse des parens qui les ont engendrés, cependant je ne puis m'empècher d'élever ma voix pour vous dire, avec un vif sentiment de douleur, que je défends absolument de semblables homicides. Le tigre, dit un de nos livres, tout tigre qu'il est, ne déchire pas ses petits 5 il a pour eux un cœur tendre, il en prend un soin continuel. Quelque pauvres que vous soyez , est-il possible que vous deveniez les meurtriers de vos propres enfans? C'est avoir moins de naturel que les tigres les plus féroces (i). »
(i) Les Chinois multiplient beaucoup : un père vit sans honneur s'il ne marie tous ses enfans ; un fils manque aux premiers devoirs de fils s'il ne laisse pas une postérité qui perpétue sa famille j ce sont autant de causes de pauvreté. Le mariage et la paternité sont tellement dans les mœurs chinoises , qu'on voit des Chinois pauvres aller demander de petites filles dans les hôpitaux , afin de les élever et de les donner pour épouses à leurs fils. Par-là ils épargnent l'argent qu'il leur eût fallu pour leur acheter une femme 5 et on voit des Chinois riches qui n'ont pas d'enfans , feindre que leurs femmes sont enceintes , et aller de nuit aux hôpitaux chercher des enfans qu'ils font passer pour leurs fils.
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Edit qui destine un lieu aux sépultures de charité ( i ) .
« Les pauvres n'ont pas, comme les autres, des lieux destinés à leur sépulture-, c'est pourquoi on voit hors des portes de la ville des cercueils exposés qui n'attendent que des mains charitables pour les mettre en terre. Il en est de même des étrangers que le commerce attire dans des contrées éloignées de leur terre natale , et qui y meurent inconnus ; leur cercueil est sans sépulture , et il se passe quelquefois bien des années sans qu'aucun de leurs parens vienne les reconnoitre. C'est principalement lorsqu'il règne des maladies populaires que les chemins se trouvent couverts de cadavres capables d'empester l'air fort au loin. Alors un mandarin qui est le pasteur du peuple, pour peu qu'il ait d'entrailles, peut- il n'être pas ému jusqu'au fond de l'âme? Il faut donc acheter un terrain vaste et élevé qui serve à la sépulture des pauvres et des étrangers , et on l'appellera le cimetière de piété. On permettra d'y enterrer les pauvres qui n'ont pas de quoi avoir un sépulcre , et les étrangers pour qui personne ne s'intéresse.
» Quant aux cercueils des étrangers qui portent une étiquette où sont marqués leur nom, leur pays et leur famille, si on les trouve en des lieux écartés, les chefs de quartier en avertiront le mandarin. S'ils ont été mis en
(i) Les sépultures des riches chinois sont hors des villes sur des hauteurs ; on y plante des pins et des cyprès ; ils sont d'une construction assez jolie 5 on n'enterre point plusieurs personnes , même les parens , dans une même fosse. Ils gardent chez eux leur cercueil qui est tout prêt à les recevoir à leur mort , et le considèrent avec complaisance. Ces cercueils sont fort épais ; il faut jusqu'à huit personnes pour les porter vides. On en voit de ciselés et tout couverts de vernis et de dorures ; aussi résistent-ils longtemps à l'air et à la pluie ; souvent on engage et l'on vend meme le lils pour acheter un cercueil au père.
dépôt dans quelque pagode , ce sera aux bonzes d'en donner avis; et, quand le mandarin aura permis de les enterrer, on écrira ce que contenoit l'ancienne étiquette sur une petite planche qu'on élèvera près du tombeau, afin d'instruire plus aisément ceux de la famille du défunt qui pourroient venir dans la suite faire des informations de leur parent (i).
» Dans les années de contagion, les pauvres sauront par ce moyen en quel endroit ils doivent enterrer leurs parens décédés. A l'égard des étrangers que tout le monde abandonne , le mandarin n'aura pas de peine à trouver des gens charitables qui donneront par aumône un cercueil , ou bien il obligera les chefs de quartier à ramasser de quoi fournir à cette dépense , ou enfin il commandera aux bonzes d'enterrer ces cadavres abandonnés. On aura grand soin de marquer sur une petite planche l'année que cet étranger est mort, quelle étoit sa figure, et de quelle manière il étoit vêtu. On ordonne que chaque chef de quartier, de même que le bonze qui préside à la pagode , fassent tous les mois un registre de ceux qu'ils auront inhumés , et qu'ils viennent le montrer au mandarin.
» Si l'on trouvoit des cadavres ou des ossemens de morts qui n'auroient pas été enterrés, ou qui l'auroient été si mal que des chiens ou d'autres animaux les auroient découverts, on s'informera de quelle manière cet accident est arrivé, et l'on punira la négligence de ceux qui ont été chargés de l'inhumation. Les devoirs de piété
(i) On vient quelquefois de fort loin examiner à la couleur des ossemens si un étranger a fini sa vie par une mort naturelle ou par une mort violente ; c'est le mandarin qui préside à l'ouverture du cercueil.
envers les morts ne sont point sans récompense, l'expérience le prouve assez. On compte sur l'inclination qui portera surtout les gens de qualité à cette bonne oeuvre. L'on espère qu'ils veilleront à ce qu'on ne trouva plus de sépulcres à demi découverts , et qu'ils obligeront les bonzes à recueillir ce qu'il y auroit d'ossemens inhumés, pour les brûler et en conserver les cendres. Plus ils en recueilleront, plus ils amasseront de mérites (i).
» Cependant il faut prendre garde de ne pas confondre les ossemens des hommes avec les ossemens de bœufs et d'autres animaux qui sont épars çà et là dans les campagnes. Je dis cela parce qu'on pourroit proposer une récompense à ceux qui apporteroient une charge d'ossemens, comme il s'en trouve en quantité dans les lieux de grand abord, et où il meurt beaucoup de gens inconnus. Mais non , je fais réflexion que le désir du gain porteroit des âmes sordides à déterrer les morts , à voler leurs ossemens, et à y mêler ceux des animaux afin d'augmenter la charge ; et , bien loin de rendre par-là aux défunts un devoir de piété , on seroit cause , sans le vouloir , que leurs à mes pousseroient des cris lamentables (2). 11 suffit que le mandarin ordonne aux bonzes de recueillir les ossemens des hommes , et de les séparer de ceux des animaux : il ne faut point établir de récompense pour cette bonne œuvre-, c'en est une assez grande que d'avoir la réputation d'homme charitable, et elle doit suffire. »
(1) Il seroit monstrueux ici de voir des ossemens de morts entassés les uns sur les autres comme ou le voit en Europe , et ce seroit une cruauté inouïe de tirer le cœur et les entrailles d'un corps pour les enterrer séparément. Le crime d'ouvrir un sépulcre pour dépouiller les morts est puni très-sévèrement à la Chine.
(1) On conte à la (mine cent histoires de morts qui ont apparu aux vivans , et on y craint les esprits encore plus que quelquesuns ne font en Europe.
Edit sur ce que doivent faire les mandarins pour exciter les laboureurs au travail (i).
« Il y a des choses qu'on néglige , parce qu'elles sont communes ; cependant elles sont si nécessaires , que le père du peuple y doit apporter ses principaux soins. Telle est l'application du mandarin à animer les laboureurs au travail. Ainsi , quand le temps est venu de labourer et d'ensemencer les terres, le mandarin sort de la ville et va visiter les campagnes. Quand il trouve des terres bien cultivées , il honore de quelque distinction le laboureur vigilant. Au contraire , il couvre de confusion le laboureur indolent dont les terres sont négligées ou en friche. Quand on a su profiter de la saison des semences, le temps de la récolte amène la joie et l'abondance \ le peuple éprouve alors que ceux qui le gouvernent sont attentifs aux besoins de l'état ; c'est ce qui le soutient dans un rude travail. Un ancien a bien dit : « Visitez les campagnes au printemps ; aidez ceux qui ne sont pas en état de les cultiver : c'est là une manière excellente d'animer les gens au travail. » Suivant cette maxime , un mandarin qui est le pasteur du peuple, voyant qu'un laboureur n'a pas de quoi avoir un
(i) Tous les ans, au printemps, l'empereur va solennellement labourer quelques sillons , pour animer les laboureurs par sou exemple. Les mandarins de chaque ville en usent de même. Quand il vient quelques députés des vice-rois , l'empereur ne manque jamais de leur demander en quel état ils ont vu les campagnes. Une pluie tombée à propos est un sujet de rendre visite au mandarin , et de le complimenter. Malheureusement le laboureur chinois doit souvent une partie de sa récolte à l'usurier qui lui a. avancé du riz. Dernièrement le mandarin d'une province, s'étant déguisé pour visiter les campagnes sans être connu , trouva une de ces victimes de l'usure qui poussoit sa charrue traînée par se* deux cnfans. Il apprit que son créancier l'avoit réduit à cette extrémité, en lui faisant vendre ses bœufs pour le payer.
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bœuf pour cultiver son champ, et manque de grain pour l'ensemencer, lui avance l'argent nécessaire, et lui fournit des grains; puis en automne, quand la récolte est faite, il se contente de reprendre ce qu'il a avancé, sans exiger aucun intérêt. Cette conduite lui attire les plus grands éloges. On l'appelle avec complaisance le père du peuple ; on goûte le plaisir d'avoir un magistrat charitable; le laboureur n'épargne point sa peine ; les campagnes deviennent un spectacle agréable aux yeux: dans les hameaux, femmes et enfans, tout est dans la joie et l'abondance; partout on comble le mandarin de bénédictions. »
Edit sur la compassion qu'on doit avoir des pauvres.
« Le gouvernement de notre ancien roi Ouen-ouam étoit rempli de piété. Il employoit son autorité à soulager les pauvres vieillards qui se trouvoient sans enfans et sans secours. Peut-on imaginer un règne plus heureux que celui où le prince maintient l'état dans une tranquillité parfaite , et donne des marques de sa tendresse paternelle à ceux de ses sujets qui sont sans appui ? Tels sont les pauvres qui , dans un cage avancé , se trouvent sans enfans , ou les enfans qui ont perdu leurs parens dans un âge encore tendre. Les uns et les autres sont accablés de misère , et n'ont nulle ressource. C'est ce qui touche vivement le cœur d'un bon prince. Maintenant chaque ville a des hôpitaux établis pour l'entretien des pauvres. Il faut l'avouer, les bienfaits de l'empereur sont infinis; et à qui ne s'étendent-ils pas ? Si cependant ces hôpitaux tombent en ruine , sans qu'on songe à les réparer , que deviendra le bienfait de l'empereur ? Les pauvres se répandront de toutes parts, ou rempliront de vieux temples ruinés. Ce désordre vient de ce qu'on ne veille pas assez et au nombre des pauvres , et à la dépense qu'on doit faire pour les entretenir. Le mandarin se repose de ce soin-là sur des ofli-
ciers subalternes , qui appliquent secrètement à leur profit une bonne partie des libéralités de l'empereur, tandis que les pauvres meurent de faim et de misère. N'est-ce pas là agir contre les intentions du monarque , dont le cœur est bienfaisant et miséricordieux ? Le mandarin , qui est pasteur du peuple , doit donc examiner soigneusement ce quil doit et peut fournir à l'hôpital, soit en argent, soit en vivres , soit en toile et en coton pour les habits fourrés. Le nombre des pauvres doit être fixé : au commencement de chaque mois , le mandarin examinera en pleine audience le registre de la dépense et des pauvres qui sont entretenus. C'est environ le dixième mois de Tannée que se fera la distribution du coton et des étoffes pour les habits d'hiver. Cela doit se marquer avec exactitude , et se distribuer avec fidélité. Cette charité ne regardera que ceux qui sont véritablement pauvres, malades , fort vieux ou fort jeunes , et réduits à une telle misère qu'ils ne puissent pas se soulager eux-mêmes. Quand quelqu'un viendra à mourir , on en donnera avis au mandarin , afin qu'il le remplace aussitôt. De cette sorte on ne verra plus de pauvres errans et vagabonds -, ils auront une demeure fixe , où ils seront entretenus aux frais du public. Le mandarin visitera de temps en temps le bâtiment, pour voir s'il a besoin de réparation. Ainsi les grands bienfaits de l'empereur se répanderont de toutes parts , et sa charité attirera sur sa personne et sur létat , des biens dont la source est intarissable, (i) »
(i) Il faut que la misère cTun Chinois soit extrême pour l'obliger à vivre dans l'hôpital ; il aime quelquefois mieux mourir de faim , surtout s'il a été autrefois à son aise : aussi en voit-on mourir un grand nombre. Cependant les pauvres obligent souvent leurs parens malades à se retirer dans les hôpitaux. On aurmf peine à croire jusqu'où va la misère parmi le peuple ; il y en a
Édit sur les soins à donner aux chemins et aux voyageurs.
« Les grands chemins ont besoin d'être souvent réparés , et ce soin doit s'étendre aux montagnes et aux lieux les plus écartés des villes. En aplanissant les chemins, on donnera une issue aux eaux afin qu'elles s'écoulent. Quoi de plus incommode à un voyageur que de trouver au milieu d'un grand chemin des abîmes et des précipices ! Dans les contrées où il y a de larges et de profondes rivières, il est à propos que le mandarin y entretienne une barque de passage ; ce qu'il en coûte pour les gages d'un batelier est peu de chose, et le secours qu'on en retirera est considérable. Dans les endroits où les ruisseaux et de petites rivières coupent les chemins , on construira des ponts de bois (i). Le mandarin contribuera le premier à cette dépense , et il engagera d'autres personnes à y concourir. Dans les routes où il se trouve peu de bourgades , on élèvera de distance en distance des loges où les voyageurs puissent se reposer et se délasser de leurs fatigues (2). Quant aux grands chemins, qui ne sont point
qui passent deux ou trois jours sans prendre autre chose que du thé. Les habita ns de certaines contrées peu fertiles n'ont pas plus tôt ensemencé leurs terres , qu'ils vont ailleurs pour vivre d'aumônes durant l'hiver.
(1) Les Chinois riches construisent volontiers ces sortes de ponts en faveur du public : ou en voit beaucoup qui sont en pierre.
(2) On rencontre souvent de ces sortes de reposoirs, qui sont assez propres, et fort commodes dans les chaleurs. Un mandarin hors de charge , de retour en son pays , cherche à s'y rendre recommandable par ces sortes d'ouvrages. On y trouve aussi des temples et des pagodes où l'on peut se retirer pendant le jour , mais où il ne seroit pas sûr de rester la nuit. En été , des personnes charitables ont des gens à gages qui donnent gratuitement
au milieu des terres labourables, on doit planter de chaque côté des saules ou des pins qui forment de grandes allées. En été, le voyageur sera à couvert des ardeurs du soleil , et en hiver ces arbres fourniront du bois pour le chauffage. L'exécution de ce projet regarde les habitans des bourgades circonvoisines. S'ils refusent d'entrer dans cette dépense, le mandarin prendra ce soin-là lui-même, et alors les arbres appartiendront au public , et nul particulier n'y pourra toucher. Ainsi tout le monde profitera de la commodité des chemins , et on louera sans cesse celui à qui on en sera redevable. »
Edit exhortant lesmaîtres à bien traiter leurs esclaves (i).
« Quoique les hommes soient de conditions bien différentes , que les uns naissent nobles et les autres roturiers , cependant la nature est dans tous la même ; tous ont une âme et un corps de même espèce. Cependant, à voir la conclu thé aux pauvres voyageurs: on veut seulement qu'ils sachent le nom de leur bienfaiteur. Les routes ne manquent point d'hôtelleries 5 mais les honnêtes gens ne peuvent guère s'en accommoder , ou bien il faut qu'ils portent avec eux tout l'attirail d 'un lit.
(i) Nout-sai, keou-nout-sai, esclave, chien d'esclave, ce sont des injures atroces. Cependant un homme vend son fils , se vend lui-même avec sa femme pour un prix très-modique. La misère et le grand nombre d'habitaus de l'empire y causent cette multitude prodigieuse d'esclaves j presque tous les valets , et généralement toutes les filles de service dune maison sont esclaves. Les riches , en mariant leurs filles , leur donnent une ou plusieurs familles d'esclaves, à proportion de leurs richesses. Il arrive assez souvent qu'on donne la liberté aux esclaves , ou qu'on leur permet de se racheter. Il y en a qu'on laisse à demi libres , à condition qu'ils paieront tous les ans une certaine somme. Il y en a d'autres qui s'enrichissent dans le négoce ; leur maître ne les dépouille pas de leurs biens ; il se contente d'en tirer de gros présens , et les laisse vivre avec honneur , sans néanmoins consentir qu'ils se rachètent-
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duite qu'on tient communément , il ne paroît pas qu'on soit persuadé de cette vérité. Qu'un homme ait des réprimandes à faire à son tîls, on s'aperçoit aisément qu'il est père ; il use de ménagemens , il craint de conlrister ce fils qu'il aime. S'il est obligé de le ehàtier , la main qui le frappe appréhende de le blesser. Mais s'agit-il d'un esclave, on l'accable d injures et de malédictions. Une bagatelle, en quoi il n'aura pas suivi les vues de son maître , lui attire à l'instant une grêle de coups. Quoi donc ! cet esclave n'est-il pas fils d'un homme, et par conséquent homme lui-même ? La différence de sa condition a-t-elle dépendu de lui ? La pauvreté a contraint ses parens de vendre son corps, c'est ce qui le réduit à l'état humiliant où il se trouve. Pour vous qui êtes devenu son maître , vous devez en avoir compassion. Quand vous lui commandez des choses qu'il ignore , instruisez-le avec bonté , appliquez-vous à connoitre ses talens, et ne lui ordonnez rien dont il ne soit capable ; fournissez-lui des habits et des alimens ; s'il est malade, faites venir les médecins, procurez-lui les remèdes nécessaires ; qu'il s'aperçoive que vous êtes touché des maux dont il se plaint. Des esclaves ne peuvent pas manquer de s'attacher à un maître bienfaisant ; ils le regardent moins comme leur maître que comme leur père. S'ils aiment le plaisir, si par leur négligence ils nuisent à vos affaires, punissez-les , cela est dans l'ordre-, mais que vos chàtimens soient modérés : ce sera le moven de les corriger, et la pensée même ne leur viendra pas de se venger. » Il faut le dire, et il n'est que trop vrai, il y a des maîtres tout-à-fait déraisonnables. Ils empêcheront les esclaves mariés d'habiter ensemble 5 ils solliciteront en secret leurs femmes et leurs filles , et ils mettront en usage les caresses, les présens, les menaces et les mauvais traitemens, pour les faire consentir à leurs infâmes désirs. De pareils crimes seront-ils sans châtiment ? D'un côté , il
arrivera que la femme déshonorée déclarera son opprobre à son mari , et celui-ci cherchera nuit et jour les moyens de se venger de l'affront qu'il a reçu. D'un autre côté , le maître, qui appréhende que son désordre ne soit révélé au mari , et qui en craint encore plus les suites funestes , forme le dessein de perdre ce malheureux , et n'est point content qu'il ne lui ait ôté la vie (i). Des actions si noires seront-elles inconnues aux esprits , eux à qui les choses les plus secrètes ne peuvent échapper? D'ailleurs, à quel excès ne conduit pas l'amour déréglé d'une simple esclave? Il désespère la femme légitime, qui décharge sa colère sur l'esclave infortunée 5 la rage s'empare des cœurs, qui ne respirent plus que haine et vengeance,; toute la famille est en comhustion , parce que le maitre ne distingue pas ce qui mérite d'être respecté d'avec ce qui est moins digne de considération. Enfin ce désordre aboutit à ruiner une famille noble et riche. Encore un peu de temps , les enfans d'un mauvais maitre , ou du moins ses petits-fils deviendront eux-mêmes les esclaves dautrui. N'est-ce pas là un malheur dont la seule pensée est capable de jeter l'effroi dans les cœurs ? Ainsi , ô vous , riches , gouvernez vos esclaves avec bonté , traitez-les avec équité , ayez pour eux un cœur compatissant et libéral (3). Confucius a bien dit : « Ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit, ne le faites pas à un autre : c'est en cela que consiste la vertu de douceur. » Il a dit encore : « N'avoir ni au dehors ni chez soi personne
(1) Un maître est perdu sans ressource , dès qu'on peut prouver en justice qu'il a abusé de la femme de son esclave.
(2) Il v a des esclaves d'une fidélité à toute épreuve et d'un attachement inviolable pour leurs maîtres ; aussi le maître les traitet-il comme ses propres enfans. Un grand disoit à un de nos missionnaires qu'on ne devoit confier des affaires importantes qu'à des esclaves, parce qu'on est le maître de leur vie.
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qui nous veuille du mal , c'est le fruit d'une charité sincère. « On est aimé de tout le monde parce qu'on aime tout le monde. C'est ce qui attire aux chefs de familles une longue suite de prospérités. Comme je suis venu ici pour être votre gouverneur et votre pasteur , je dois vous faire ces importantes leçons. Moi-même je pratique la charité, quand je vous apprends le moyen d'être heureux. Tant que durera mon emploi , ma principale étude sera de porter au plus haut point qu'il me sera possible le zèle pour le bien, solide de mon peuple, et ce zèle sera mêlé d'une tendresse qui me rendra infiniment sensible à tous vos maux (i). »
Edit sur l' éducation de la jeunesse, et sur la compassion pour les coupables.
« On regarde quelquefois comme une bagatelle ce qui est très-important au bien de l'état , parce qu'on n'en considère pas les suites. Je m'explique et j'entre dans le détail. Un père a-t-il des enfans , un aîné a-t-il des frères au-dessous de lui , on doit les former de bonne heure , les instruire de leurs obligations, leur apprendre à avoir du respect pour leurs parens, et de la déférence pour leurs aines. Quand un enfant avance en âge , il faut le porter à la vertu, linstruire des devoirs de la vie civile, lui inspirer l'amour de l'étude. Un jeune homme élevé de la sorte parviendra infailliblement aux honneurs, et tiendra son rang parmi les personnes illustres. Je dis plus : tout un peuple se trouvera rempli de gens d'honneur et de
(i) Souvent un mandarin de province , maître d'une foule d'esclaves , lui-même est l'esclave d'un seigneur de la cour , pour lequel il amasse de l'argent. Un Chinois de mérite qui se donne à un prince tartare est sûr d'être bientôt grand mandarin et même vice- roi d'une province.
probité. Au contraire, abandonnez dès l'enfance un jeune homme à lui-même, élevez-le délicatement, ayez pour lui trop de complaisance, ses vices croîtront et se fortifieront avec Fàge 5 il n'aura ni politesse, ni équité, ni droiture; il se plongera dans la débauche et se livrera à la volupté. Enchaîné par les liens honteux de ses passions, il ne voudra ou ne pourra plus s'en dégager. Quelle est la source de ce désordre ? Le défaut d'éducation de la part des parens , le défaut d'obéissance de la part des jeunes gens(i).
» Maintenant que je suis établi votre gouverneur pour entretenir parmi vous le bon ordre, il est de mon devoir de vous donner des marques de mon zèle sincère et désintéressé, et de mon amour juste et tendre pour le peuple. Je commence par vous exhorter à bien élever vos enfans : c'est de cette sage éducation que dépend le bon gouvernement; c'est par-là que le peuple apprend à bien conduire sa famille, à cultiver les terres, à nourrir des vers à soie, à établir des manufactures pour les étoffes; c'est par-là que les règles de la pudeur inspirent au sexe l'amour de la retraite ; c'est par-là qu'on sait s'honorer et se respecter les uns les autres ; c'est par-là qu'on apprend à ne pas dissiper son bien en procès, à conserver sa vie par l'exacte observation des lois, à payer au prince le tribut qu'on lui doit, ce qui est un devoir de justice in-
(1) La constitution civile et religieuse de la Chine roule tout entière sur les devoirs des pères à l'égard de leurs enfàns et des enfans envers leurs pères , et les lois de police et de bienséance sont fondées sur cette réciprocité de devoirs. Le i™ et le i5 de chaque mois , les mandarins s'assemblent pour faire des instructions au peuple ; chacun d'eux est un père qui instruit sa famille. On joint le nom de père à celui d'oncle paternel : le frère aîné, quand il n'auroit rien hérité de son père, est chargé d'élever ses cadets, et de leur acheter à chacun une femme.
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dispensable. Enfin, c'est là ce qni forme les bonnes moeurs, et ce qui donne du prix à la vertu. Pour y réussir, le mandarin doit prendre d'abord des voies de douceur; mais si elles ne suffisent pas, il est forcé d'en venir aux chàlimens, afin qu'on se reconnoisse, qu'on se corrige et qu'on avance dans le chemin de la vertu : voilà ce qui rend le peuple heureux; et ce même peuple, étonné du changement de ses mœurs, ne cesse d'exalter le mérite de celui qui le gouverne (i).
» Au contraire, si un mandarin manque de droiture et de sagesse, s'il est sévère à l'excès , si son cœur est fermé à la compassion, s'il raffine sans cesse sur la manière de punir , qu'arrive-t-il ? Les méchans s'obstinent dans leur malice; leur vertu ne consiste plus qu'à chercher des artifices pour se dérober aux chàtimens qu'ils méritent : e'est à qui saura mieux l'art de tromper; les grands et les petits voleurs inonderont les provinces; en un mot, le peuple s'abandonnera au crime et au désordre : c'est ce qui augmente 1 indignation et la colère du mandarin. Il tempête, il frappe, il met aux fers, il fait expirer sans pitié les coupables sous les coups (2). Hélas! dans quelle
(1) Quand il s'est commis un vol ou un assassinat , il faut que lo mandarin découvre les voleurs ou les assassins; autrement, il est cassé de sa charge. Si un fils tue son père , le crime n'est pas plus tôt déféré aux tribunaux de la cour , que tous les mandarins sont destitués, parce qu'ils n'ont pas eu soin de veiller aux bonnes mœurs. Il y a des cas où Ton punit de mort les païens a sec leurs eufaus coupables. Les parens peuvent, avec L'agrément des mandarins, s'assembler dans la salle des ancêtres , et là , condamner et mettre à mort un enfant incorrigible, quand on craint de lui quel que action capable de déshonorer sa famille.
(2) Quand un mandarin est trop sévère et que la cour en est informé, il est dépouillé de son emploi. Si un prisonnier vient à mourir dans la prison, il faut qu'il soit prouvé que le mandarin est étranger à cette mort. On meurt quelquefois dans le tourment
erreur est ce mandarin ! Il ne va point à l'origine du mal auquel il prétend remédier. Quand, dans les siècles passés, le grand lu, ce prince incomparable, rencontroit par hasard un criminel sur son chemin, il descendoit de son char, il fondoit en pleurs. Ce n'étoit pas un simple sentiment de compassion pour ce malheureux qui faisoit couler ses larmes -, sa douleur avoit un autre principe \ il pensoit que ce qui avoit conduit cet infortuné au supplice, c'est que ceux qui gouvernoient] n'avoient pas assez de vertu pour changer et réformer les" mœurs du peuple. Ce bon prince étoit désolé de la part que lui et ses magistrats pouvoient avoir à la perte d'un criminel, à qui les salutaires instructions avoient sans doute manqué. Nous
de la question , qui consiste à briser les os des jambes jusqu'à les aplatir. On a des remèdes pour amortir la douleur. Mais le mandarin ne permet de les employer qu'après , pour guérir le patient, qui en effet recouvre en peu de jours l'usage des jambes. Quand un criminel doit être condamné à mort, ou lui donne, avant que de lire sa sentence , un repas appelé hi, semblable à celui qu'on donne pour les ancêtres ; le criminel , qui se voit sur le point d'être condamné , éclate quelquefois en injures et en reproches contre le mandarin ; celui-ci écoute ces invectives avec patience et compassion ; mais la sentence n'est pas plus tôt lue, qu'on met un bâillon à la bouche du criminel. Avoir la tête tranchée , c'est à la Chine une mort honteuse, parce que les parties du corps sont séparées 5 au contraire , être étranglé à un poteau , c'est une mort douce et presque honorable. Il y a des mandarins qui font des largesses aux prisonniers. Un de ces mandarins, dans un jour de fête chinoise , leur fit un régal qui pensa lui coûter cher : il les avait délivrés de leurs fers , afin que la joie fût complète. Eux , après avoir bu , se saisirent du geôlier , et prirent la fuite , à la réserve d'un seul* qui ne voulut pas profiter de l'occasion ; les fugitifs furent repris , et celui qui resta eut sa grâce. Les prisonniers languissent d'ordinaire dans les fers , parce qu'il faut un temps considérable pour que leur condamnation ait passé dans tous les tribunaux, et qu'elle ait été ratifiée par l'empereur.
avons eu d'autres grands hommes qui ont pris les mêmes sentimens de cet empereur célèbre. Aujourd'hui on voit partout des prisons-, les mandarins exercent la justice et punissent les crimes. Mais ne peut- on pas dire que les mandarins sont eux-mêmes coupables , puisque le peuple ne pèche qvie parce qu'il n'est pas instruit? Voilà quelle: est la source du mal. La vraie compassion et le sage gouvernement doivent tendre à y remédier (1).
(i) Les occasions où les mandarins affectent le plus de sensibilité pour le peuple , c'est lorsque la récolte manque , ou par la sécheresse , ou par l'abondance des pluies, ou par la multitude de sauterelles qui inondent quelquefois certaines provinces de la Chine. Alors le mandarin n'oublie rien pour se rendre populaire. La plupart, bien qu'ils soient lettrés , et qu'ils détestent les idoles des sectes de Fo et de Tao , parcourent solennellement tous les temples, et cela à pied, contre leur coutume, pour demander à ces idoles de la pluie ou du beau temps. Un mandarin, ennemi de Fo et de Tao , a composé pour ces sortes de calamités une prière à Tchin-hoam, autre fausse divinité, protectrice des villes ; voici cette prière :
« Esprit tutélaire , si je suis le pasteur et le gouverneur de cette ville , vous l'êtes encore plus que moi , tout invisible que vous êtes ; cette qualité de pasteur m'oblige à procurer au peuple ce qui lui est avantageux , et à écarter ce qui pourrait lui nuire ; mais c'est de vous proprement que le peuple reçoit son bonheur ; c'est vous qui le préservez des malheurs dont il est menacé. Au reste , quoique vous soyez invisible à nos yeux , cependant , lorsque vous agréez nos offrandes, et que vous exaucez nos vœux, vous vous manifestez , et vous vous rendez en quelque sorte visible : que si on vous prioit en vain , le cœur n'auroit point de part aux honneurs qu'on vous rend 5 vous seriez, à la vérité, ce que vous êtes, mais vous seriez peu connu 5 de même que moi, qui suis chargé par état de protéger et de défendre le peuple, je ferois douter de mon mandarinat , si je n'agissois jamais en mandarin. Dans les calamités publiques auxquelles on ne voit point de remèdes, nous devons implorer votre secours, et vous exposer nos besoins. Voyez donc la désolation ou est le peuple ; depuis
Edit pour l'entretien des barques de miséricorde.*
« Vous savez sans doute l'histoire de Yam-pao : il trouva en son chemin un oiseau qui trainoit avec peine une corde dont on l'avoit attaché. Yam-pao, touché de l'embarras où se trouvoit l'oiseau, le débarrasse de sa corde, et lui donne sa liberté. Il fut bientôt récompensé de ce service. L'oiseau revint peu après , tenant en son bec un anneau d'or, qu'il mit entre les mains de son libérateur. L'histoire, en rapportant ce trait d'un cœur aisé à attendrir, ajoute que la famille de Yam-pao devint florissante, et qu'elle a donné des premiers ministres à l'état. C'est ainsi que de petits services attirent du ciel de grandes récompenses. Si donc on prend de sages mesures pour sauver la vie à tant de malheureux qui font naufrage faute de secours , ou qui sont en danger de le faire , une action si charitable sera-t-elle sans récompense ? Dans toute la Chine il y a des lacs et des rivières où l'on navigue sans cesse pour le commerce : on y éprouve souvent des coups de
qu'il n'est point tombé de pluie, ou n'a encore recueilliaucun grain ; si tout périt , comment pourra-t-on , Tannée prochaine , ensemencer les terres? C'est ce que je dois vous représenter. J'ai ordonné plusieurs jours de jeûne; les bouchers ont défense d'ouvrir leurs boutiques : on s'interdit l'usage de la viande, du poisson, et même du vin 5 on songe sérieusement à se purifier le cœur , à examiner ses défauts et à s'en repentir ; mais nos vertus et nos mérites ne sont guère capables de fléchir le ciel. Pour vous , ô esprit ! gouverneur invisible de cette vdle, vous approchez de lui ; vous pouvez demander des grâces pour nous autres mortels, et le supplier de mettre fin à nos maux. Une telle faveur, obtenue par votre entremise, mettra le peuple au comble de ses vœux ; je verrai accompli ce que mon emploi m'oblige de souhaiter avec ardeur ; votre culte croîtra de plus en plus dans cette ville, lorsqu'on verra que ce n'est pas en vain que vous y préskiez. »
vent terribles et d'affreuses tempêtes (i). Il faut donc songer commeut , à travers les flots, on pourra sauver ces infortunés , qui s'efforcent en vain de s'attacher aux débris de leurs barques, et qui implorent du secours avec des cris capables d'amollir les cœurs les plus insensibles. Des gens vertueux s'uniront sans peine pour l'exécution d un projet si louable. Il faut pour cela équiper des barques, qui soient toujours en état de donner du secours dans les endroits des rivières sujets aux orages , et où le rivage est le plus escarpé et de plus difficile abord (3). Quand on se verra menacé dune tempête, les barques se tiendront prêtes pour courir au secours de ceux qui en auront besoin. Quand ceux qui sont entretenus dans ces barques auront sauvé la vie à quelqu'un , le mandarin les récompensera dune bannière, qui fasse loi qu'ils ont acquit sept degrés de mérites. Si au contraire ils laissent périr quelqu'un par leur faute, ils en répondront vie pour \ie, et on les condamnera à périr eux-mêmes dans les eaux. Min qu'ils s'acquittent bieu de leur devoir, il faut être
(1) Je puis citer entre antres le lac ùe Po-yang ou de Jao-tcheou , sur lequel un de ces coups de vent des siphons me firent couiir le plus grand danger. J'ai lieu fie croire que Dieu me sauva , pour conserver h notre église de Pékin un morceau de la vraie croix que je portois avec moi, et qui m'avoit été envoyé par le révérend père Verjus-, avec les témoignages authentiques nécessaires pour l'exposer à la vénération publique. Quand on approche de l'endroit le plus périlleux du lac , on voit un temple placé sur un rocher escarpé. Les matelots battent alors d'une espèce de tambour de 1 uivre, pour avertir 1 idole de leur passage; ils allument en son honneur des bougies sur le devant de la barque; ils brûlent des parfums, et sacrifient un coq.
(2) Plusieurs de ces barques, entretenues pour prêter secours, servent, dit-on , aussi à ceux qui les montent . à faire pér les marchands dont les dépouilles offrent un appât à leur cu(*i liié. C'est ainsi que la malice des hommes tourne le bien eu mal.
exact à les payer chaque mois , et à ne pas les lais'ser manquer du nécessaire. »
Voilà, madame, ce que j'avois à vous faire connohre parmi les lois de bienfaisance que la raison et le sentiment naturel ont inspirées à des infidèles. Ces œuvres, toutes louables qu'elles sont, n'ont point pour principe la vraie charité ; aussi toute leur récompense se borne-t-elle à l'estime des hommes et à une félicité temporelle. Néanmoins il est étonnant que l'olivier sauvage et inculte produise tant de sortes de fruits , et que l'olivier franc, planté au milieu du christianisme, et arrosé du sang précieux de Jésus-Christ, en produise si peu 5 qu'une charité toute païenne soit si ingénieuse à secourir le prochain dans ses besoins temporels , et que la charité chrétienne inspire si peu de zèle pour le bien spirituel des âmes, qu'il seroit si facile de placer dans le ciel. Combien de personnes puissantes, lesquelles, pour conserver la vie à un fils unique , offrent à Dieu dans les chapelles de dévotion des figures d'enfans en or ou en argent ! J'approuve leur piété ; mais qu'ils feroient une œuvre bien plus glorieuse à Dieu et bien plus utile à la santé de leurs fils , s'ils mettoient dans le ciel un grand nombre d'enfans d'idolâtres , en leur procurant la grâce du baptême ! C'est la consolation que vous avez, madame , puisque vous envoyez tous les jours devant vous au ciel plusieurs enfans chinois , qui vous sont redevables de leur bonheur éternel : et c'est principalement de cette sorte d'aumône qu'on fera l'éloge dans l'assemblée des saints. J'ai l'honneur d'être, etc.
ÉCRITES DE LA CHINE. Zp()
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LETTRE (extrait) DU PÈRE DE MAILLA
AU PÈRE ***
A Pékin, le 16 octobre 1734.
Mon révérend père, comment vous écrire dans l'aci-ablement de douleur où nous sommes ? et le moyen de vous faire le détail des tristes scènes qui se sont passées sous nos yeux ? Ce que nous appréhendions depuis plusieurs années , ce que nous avons tant de fois prédit vient enfin d'arriver : notre sainte religion est entièrement proscrite à la Chine ; tous les missionnaires , à la réserve de ceux qui étaient à Pékin , sont chassés de l'empire ; les églises sont ou démolies ou destinées à des usages profanes ; des édits se publient , où sous des peines rigoureuses on ordonne aux chrétiens de renoncer à la foi , et où Ton défend aux autres de l'embrasser. Tel est le déplorable état où se trouve réduite une mission qui, depuis près de deux cents ans , nous a coûté tant de sueurs et de travaux.
Les premières étincelles qui ont allumé le feu d'une persécution si générale , s'élevèrent en juillet de l'an dernier, dans la province de Fo-kien, à Fouau-gaii , chrétienté gouvernée par deux dominicains espagnols , venus depuis peu des Philippines. Un bachelier chrétien , mécontent de l'un des missionnaires , renonça à la foi. S'étant associé plusieurs autres bacheliers , ils présentèrent au mandarin une requête, contenant plusieurs accusalions : les principales étoient que des Européens qui se 1 enoient cachés avoient élevé un grand temple aux frais de leurs disciples; que les hommes et les femmes s'y assembloient pêle-mêle, et qu'on destinoit dès leur bas âge
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des jeunes filles à garder la virginité, etc. Ces pratiques avoient été instituées depuis peu d'années avec de bonnes intentions; mais eétoit avec peu de connoissance des usa ges et des coutumes de la Chine : car les autres missionnaires, soit jésuites , soit franciscains et augustins, messieurs des missions étrangères, etc., qui connoissent la délicatesse des Chinois sur la séparation des personnes de différent sexe, ont évité de leur donner le moindre ombrage sur ces articles, rien n'étant plus capable de décrier la religion et de la rendre odieuse.
Le gouverneur de la ville, à qui la requête avoit été présentée, l'avoit envoyée aux mandarins supérieurs. Il reçut bientôt du tsong-tou , dignitaire qui est au-dessus des vice-rois, Tordre que voici :
« J'ai appris que dans votre gouvernement il y a des gens qui professent la religion du seigneur du ciel ; que les riches et les pauvres l'embrassent • qu'ils ont des temples et à la ville et à la campagne, et, ce qui est de plus criant, qu'il v a de jeunes filles qui la suivent, à qui on interdit le mariage, et qu'on leur donne le nom de vierges ; que lorsqu'on prêche cette religion, on ne distingue ni hommes ni femmes; que dans le territoire qui dépend de l'ouan-gan , on compte quinze ou seize temples de cette secte. C'est là une religion étrangère qui séduit le peuple et qui corrompt nos bonnes coutumes : cela est d'une grande conséquence. C'est pourquoi il est à propos de défendre cette loi et d'en arrêter le cours. J'envoie donc cet ordre, et aussitôt que vous l'aurez reçu , avez soin de le publier , afin qu'on s'y conforme , et qu'on se corrige promptement des fautes passées. Que si dans la suite il se trouve quelqu'un qui ait la témérité de le violer, qu'on se saisisse de leurs personnes, afin que , selon les réglcmens, on les châtie de leur crime. On ne leur pardonnera point. Décrivez la forme de chaque temple, afin que
je juge à quel usage il peut servir. Exécutez cet ordre sans aucun délai. »
Le ma uda ri n de Fouan-gan, ayant reçu cet ordre , porta ii ii (dit public pour son exécution, et ayant uni ses recherches, fît aux premiers mandarins la réponse suivante: i Moi, tchi-hien de Fouan-gan, sur une affaire qu'on doit sévèrement condamner , et sur les ordres crue j'ai reçus de votre part, etc., j'ai interdit cette secte au dehors par une sentence prohibitive que j'ai fait afficher, et je me suis transporté en personne à I église qu on bâtit. Quoique cet ouvrage ne soit que commencé , j'ai jugé , et par les matériaux qui sont destinés à le construire , et par le plan qui en a été tracé , que la dépense ne sauroit aller à moins de deux ou trois mille taêls. Cet argent seroitbien mieux employé à secourir le pauvre peuple. Quel dommage qu on leniploie en faveur d'une fausse secte, qui détruit les cinq sortes de devoirs et la vraie vertu, qui renverse l'union des familles et anéantit les bonnes coutumes! c'est ce qui fait saigner le cœur. Là j'ai fait connoitre les soins que vous vous donnez pour le bon gouvernement de celte province . afin d'y maintenir nos usages et de perfectionner le cœur des peuples. Alors l'écrivain Kouo-ju-Siun , et le gradué Ou-ou-entcho , et autres qui ont soin de la fabrique de cette église , m'ont répondu à voix haute : « Le Seigneur du ciel est le maître de toutes choses; quioscroit ne pas le respecter , ne pas l'honorer ? » Je leur adressai aussitôt la parole, et je leur demandai pourquoi ils nhonoroienl pas leurs ancêtres défunts? pourquoi , à la mort de leurs pères et de leurs mères, ils ne leur faisoient pas les cérémonies établies ji n les lois ? pourquoi ils av oient parmi eux des garçons et des filles qui ne se marioient point ? pourquoi ils regardoient comme des diables no> anciens sages que nous révérons .' A tout cela ils me répondirent qu'il y avoit un Européen maître de la loi, qui la publioit et leur ensei-
gnoit le chemin du ciel ; qu'à l'égard des cérémonies apçès la mort , elles n'étoient d'aucune utilité ; à quoi bon les faire ? Je leur demandai comment; s'appeloit cet Européen ; s'il avoit la patente impériale ; quel étoit le lieu de sa demeure , et si je ne pourrois pas le voir ? « Ce maître de la loi , répondirent-ils , s'appelle Ouang ; il ne sort pas aisément , et il ne se fait voir que très - difficilement -, il ne dit point s'il a la patente impériale ou non. » De semblables réponses me firent juger que c'étoient des ignorans , qui avoient embrassé cette loi par simplicité, et sans rien examiner. En examinant les registres , je trouve que le tribunal souverain a ordonné qu'on laissât demeurer dans leurs églises ceux qui avoient la patente impériale , et qu'on chassât ceux qui ne l'avoient pas. Cet ordre fut publié dans tout l'empire : c'était l'effet du bon coeur du feu empereur Cang-ki , à l'égard des étrangers qui viennent à la Chine. Cet ordre ne va qu'à permettre aux Européens de vivre dans leur loi -, il ne permet pas aux Chinois de la suivre , et de se soumettre à des étrangers. De plus, ceux qui ont la patente impériale ont chacun leur église ; il n'y en doit avoir qu'une seule en chaque province , et l'on n'a jamais prétendu souffrir que dans un petit hien ( ville du troisième ordre), tel que Fouan-gan , il y eût plus de dix de ces églises , où les hommes et les femmes s'assemblassent pèle mêle sans distinction de sexe. Je ne suis qu'un petit mandarin ; mon autorité est peu de chose , et je n'ai pas le pouvoir de réformer de tels abus. Je vous conjure donc de faire attention à l'audace et à l'arrogance de ceux qui suivent cette loi , et je vous demande en grâce d'ordonner que tous les mandarins d'armes et de lettres se réunissent pour y apporter un remède si efficace , qu'après la défense qui sera faite , personne n'ose plus se soustraire aux sages lois du gouvernement. »
Les deux mandarins de la capitale , après avoir lu la lettre du mandarin de Fouan-gan , lui écrivirent qu'il étoit surprenant qu'un bachelier et un gradué eussent abandonné la sainte doctrine pour embrasser une secte étrangère; ils ordonnèrent qu'on les arrêtât, qu'on prit le nom et le surnom de l'Européen , maître de cette secte, qu'on s informât s'il avoit la patente , et qu'on rendit une réponse prompte et exacte sur chacun de ces articles. De plus , le tsong-Loa envoya secrètement un billet au mandarin qui contenoit ce qui suit : « Le peuple de la v ille de Fouan-gaii a été séduit par la fausse secte du Seigneur du ciel ; c'est un peuple qui a été confié à vos soins ; ne falloit-il pas y mettre ordre de bonne heure , afin d'en arrêter le progrès ? Que faisiez-vous donc alors? "S ovez à quels excès les choses sont venues par votre faute. Il ne faut rien omettre pour faire rentrer dans la bonne voie ceux qui se sont égarés. C'est pourquoi appliquez-vous à découvrir combien il y a de personnes qui ont embrassé cette loi ; informez-vous de ceux qui passent pour en être les chefs. Si ceux-ci ont leur père ou des frères qui soient chefs de famille , il faut se servir d'eux pour exhorter les autres à se corriger , à abandonner l'erreur et à rentrer dans le chemin de la vérité. Il faut aussi y employer secrètement les nobles et les lettrés ; peut-être que par cette voix douce on réussira à les ramener à leur devoir. A 1 égard du prédicateur européen , informez-vous exactement de son nom, et s il a la patente impériale; mais quand il l'auroit , vous ne devez pas lui permettre de prêcher sa loi dans votre district , ni de tenir des assemblées et de séduire le peuple. J'attends sur cela "une prompte réponse , afin qu'on se saisisse de sa personne , et qu'on le conduise à Canton et de là à Macao , où on le laissera , en tirant un témoignage qui fasse foi qu il y est arrivé. Quant aux lettrés qui se trouveroient êlre les
chefs, comme les bacheliers et autres , il faut s'y prendre d'une autre manière pour les punir ; car il faut nettoyer ce lieu , et rétablir les bonnes coutumes. S'il y avoit à craindre quelque attroupement du peuple qui suit cette secte, ne vous pressez pas d'user de violence : l'affaire pourroit devenir sérieuse : mais examinez toutes choses , et avertissez-moi au plus tôt , afin que j'envoie mes ordres, et que j'y fasse passer des soldats pour tenir le peuple en respect. L'affaire est de conséquence, et ne souffre point de retardement ; mais ne faites rien à l'étourdie , et comportez-vous avec prudence. Qu'on mette la plume au sac des dépêches : renvoyez-moi ce billet (1). »
Le mandarin de Fouan-gan fit la réponse suivante au billet du tsong-tou : « Dans mes écrits précédens, je vous ai fait savoir ce que j'ai fait pour l'exécution de vos ordres contre la secte des étrangers. Je leur ai parlé à plusieurs 1 éprises ; mais , hélas ! on diroit que ce sont des gens ivres ; ils ne paroissent pas vouloir sortir de leur assoupissement. Loin de penser sérieusement à se corriger, ils ont attaché au bas de mon édit un écrit injurieux. Il y a en tout <li\-huit temples. Il a fallu dépenser de grandes sommes d'argent pour les construire, et cet argent a été tiré des entrailles du peuple. Ces pauvres gens, qui sont avares quand il s'agit de toute autre dépense, ne regrettent point l'argent qu'ils donnent pour un usage si pernicieux-, ils engagent leurs maisons, et vendent leurs héritages. Les jeunes femmes et les jeunes filles entrent aussi dans cette religion. Elles vont dans un lieu retiré dire à l'oreille de lF.uropéen des paroles secrètes : c'est ce qu'ils appellent se confesser. Ils n'ont pas de honte de s'assembler pcle-mêle,
(1) Lorsqu'il s'agit d'une affaire fort pressée, on attache uuc yilume au paquet, des dépêches , et il faut que ceux qui le portent marchent nuit et jour , et lassent une extrême diligence.
hommes et femmes •, les enfans de famille , les bacheliers et autres lettrés ne rougissent pas de s'avilir, et de faire des actions indignes de leur rang. Dans cette secte, on ne rend point d'honneur aux défunts 5 on ne pense plus ni à son père ni à sa mère après leur mort; on oublie jusqu'à l'origine de sa famille 5 on est comme une eau sans source, et un arbre sans racines. On ne rend aucun honneur aux sages dont nous avons reçu la doctrine : ainsi le Chinois est métamorphosé en Européen. Les filles qui gardent la continence ne se marient jamais 5 ceux dont la femme est décédée restent sans se marier , et consentent à passer leur vie sans enfans. N'est-ce pas là une secte qui séduit le peuple , qui désunit les familles, et qui corrompt les bonnes mœurs ? L'affaire est de conséquence , et ne souffre aucun retardement. C'est pourquoi je vous supplie d'envoyer au plus tôt des ordres rigoureux, pour remettre les choses dans leur premier état , et rétablir les coutumes qui ont été perverties. A l'égard de l'usage qu'on pourroit faire de ces temples de chrétiens, il me paroît qu'il faudroit les détruire. »
Le tsong-tou jusqu'ici agissoit seul contre la chrétienté de Fouau-gan -, mais le vice-roi se joignit à lui , et tous deux de concert publièrent cet édit : « La doctrine des anciens sages, les instructions des empereurs, les bonnes règles de conduite de notre empire sont toutes renfermées dans les trois principaux fondemens, dans les cinq sortes de devoirs, et dans le code de nos lois. Par exemple, l'obéissance filiale ne consiste pas précisément à nourrir délicatement son père et sa mère \ on peut , avec des vivres ordinaires et grossiers, leur procurer une vie douce 5 mais, à la mort de son père et de sa mère , un fils doit pleurer , gémir, se lamenter, préparer, avec tout le soin dont il est capable , l'appareil de leurs funérailles , et être aussi attentif à faire les cérémonies du Tsi que si leurs esprits
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étoient présens. Nos anciens sages ont établi ces cérémonies, comme un des principaux fondemens du bon gouvernement de l'état. Des trois péchés contre l'obéissance filiale, celui de ne pas laisser de postérité est le plus grand. C'est pour cela que si un homme perd sa femme sans en avoir eu d'enfans , il doit se remarier. Quand les filles sont nubiles, leurs parens doivent leur chercher des maris. Les hommes et les femmes, les garçons et les filles ne doivent rien recevoir les uns des autres. Ce sont là des points extrêmement recommandés parmi nous. Notre empereur Yong-Tching recommande sur toutes choses que l'obéissance filiale soit exactement observée , et que les enfans en remplissent parfaitement les devoirs. Dans notre gouvernement du Fo-kien , tous s'appliquent à l'étude du Chi-làng, du Cliu-king, de nos cérémonies et de nos lois. Cette étude n'est négligée que dans le pays de Fouan-gan près de la mer , où est venu tout récemment un Européen, qui prend le titre de maître de la loi, et qui s'y tient caché. La loi qu'il y prêche sème le trouble parmi le peuple, et le fait douter de la bonté de nos lois. Nonseulement les laboureurs et les marchands l'écoutent et le suivent-, des lettrés même s'en sont tellement laissés infatuer , qu'ils ne peuvent plus démêler le vrai d'avec le faux. Il admet dans sa loi hommes et femmes, qui ne rougissent pas de s'assembler pèle -même sans distinction de sexe. Ces pauvres aveugles épuisent leur bourse et vendent leurs meubles les plus nécessaires pour élever des temples, et ceux qui les fréquentent sont en grand nombre. Qui pourroit, dans un temps si serein et au plus beau soleil qui luit à nos yeux, voir d'un air tranquille que le diable Hj-muy (démon de l'illusion et de l'erreur), coure çà et là? Ceux qui professent cette loi regardent nos anciens sages , nos anciens maîtres , les ancêtres des familles , comme autant de diables 5 ils ne leur portent au-
cun respect, el ne leur font point les cérémonies accoutumées : à la mort de leurs pères et de leurs mères , ils ne donnent aucun signe de tristesse ; à la mort de leur première femme, il ne leur est pas permis d'en épouser une seconde, et ils se font un plaisir de n'avoir point de postérité ; ils exhortent les filles à ne point se marier ; et celles qui suivent leur conseil , ils les appellent petites vierges. De plus , ils ont une espèce de chambre obscure, où l'on voit entrer les hommes et les femmes, qui y parlent à voix basse, et c'est ce qu'ils appellent se confesser. De toutes les sectes, il n'y en a point de plus pernicieuse. » Il est écrit dans le code de nos lois que le chef d'une secte , qui , sous prétexte de religion et de bonnes oeuvres, trompe le peuple, doit être étranglé, et que ceux qui travaillent sous lui au même dessein doivent être punis de cent coups de bâton , et bannis à trois cents lieues. De plus , il est sévèrement défendu d'ériger de nouveaux temples, soit de Ho-chang, soit de Tao-tse, et d'autres sectes semblables-, et que si quelqu'un contrevient à cet ordre, il doit être puni de cent coups de bâton, et banni hors de l'empire, avec défense d'y revenir jamais. Les temples doivent être détruits, le terrain et les matériaux confisqués. Sur quoi , nous , tsong-tou et vice-roi, ordonnons qu'on se saisisse sans bruit de ce maître de la loi , et qu'on le conduise sous bonne garde à Macao, avec défense de rentrer dans la Chine. Ordonnons pareillement aux mandarins des villes, à tous les lettrés, docteurs, bacheliers , soldats, marchands, peuple, etc., de s'éloigner d'une si mauvaise loi, et aux coupables de se corriger. Il faut qu'ils s'occupent à lire les livres de nos anciens sages , afin qu'il n'y ait aucune diversité dans les coutumes; que les peuples maintiennent leurs cœurs dans 1 intégrité et la rectitude , et qu'ils ne se laissent pas séduire jusqu'au point de suivre de fausses sectes. Il faut convertir les églises en
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écoles publiques, ou en salles pour les lettrés, ou en salles des ancêtres. Quand les mandarins des lieux auront exécuté cet ordre, qu'ils nous en donnent avis. Pour les lettrés qui se sont faits chrétiens, s'ils se repentent, s'ils se corrigent, s'ils font en sorte par leurs exhortations que plusieurs autres soient pénétrés d'un vrai repentir, et renoncent à cette loi, il faut nous en avertir 5 non-seulement nous leur pardonnerons leur crime, mais nous les louerons de leur zèle. Que si leur soumission n'est qu'extérieure, et qu'en secret ils transgressent nos ordres, nous les priverons de leur degré , et nous les punirons suivant les lois : c'est un crime qu'on ne sauroit pardonner. Que si les mandarins les favorisent, les protègent, et manquent de nous informer de leur conduite, nous les ferons déposer de leur mandarinat. Fait la première année de Yong-Tching , le 2 de la huitième lune ( 7 septembre 1723 ). »
Lorsque nous apprîmes à Pékin ces ordres donnés par le tsong-tou et par le vice-roi de la province de Fo-kien , nous en fûmes alarmés , parce que nous avions tout lieu de craindre que cette tempête ne s'étendit plus loin. Le tsong-tou de Fo-kien gouverne aussi la province de Tchekiang. Il est docteur du premier ordre et de la famille des ceintures rouges , c'est-à-dire de la première famille des Tartares après la famille impériale, et par conséquent d'une grande autorité dans l'empire. D'ailleurs les temps sont bien changés -, l'empereur régnant ne se sert presque plus des Européens , et il paroit peu touché des sciences et des autres curiosités des pays étrangers. Cette disposition de l'empereur a éloigué de nous les amis que nous avions , dont les uns ne sont plus en état de nous rendre service , et les autres n'osent avoir des liaisons avec les Européens. Après avoir délibéré sur la triste situation ou nous nous trouvions , nous conclûmes que de tous les moyens hu-
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mains, il ne nous rcstoit que celui d'avoir quelques fortes recommandations auprès du tsong-tou et du vice- roi de Fo-kien; nous en eûmes, et des plus puissantes ; mais la réponse du tsong - tou fut qu il n'étoit plus le maître de relie affaire, qu'il en avoit informé l'empereur, et qu'il falloit attendre ce que sa majesté en décideroit -, et en effet il avoit dressé un placet public à l'empereur, par lequel il demandoit l'extinction de la religion chrétienne dans tout l'empire. Ce placet public étoit conçu en ces termes :
• loi , Mouan-pao , tsong-tou de Fo-kien , sur une sentence sévère que j'ai portée contre une populace ignorante et stupide, qui est entrée sans réflexion dans la religion chrétienne ; après avoir suffisamment examiné toutes choses , j'ai trouvé que dans la ville de Fouan-gan il y a\oit deux Européens cachés qui publioient leur loi ; que quelques centaines de personnes, parmi lesquelles il v .1 plus de dix lettrés, tant à la ville qu'à la campnguc , a voient embrassé celte loi ; qu'ils avoient élevé une quin- /. line d'églises-, que les deux Européens étaient cachés dans la maison d'un lettré , qui ne permettoit à personne d en approcher ; qu'ih s'assemblent, hommes et femmes, pêlemêle dans un même lieu pour prier, ce qu'ils appellent publier la loi ; enfin que leurs coutumes sont détestables. >ous , sujets de votre majesté, Lsong-tou et vice - roi , avons sur cela ordonné de se saisir de ces deux Européens , et de les faire conduire à Macao dans la province de Canion ; de changer lesdites églises en collèges, école, publiques , ou salles des ancêtres. Avon-, de plus ordonné aux lettrés qui ont embrassé cette loi étrangère, de réparer leur faute en instruisant le pauvre peuple, qui s'est laissé séduire, et en l'exhortant à obéir à nos ordres et à quitter cette loi ; que s'il s'en trouve encore qui la suivent, nous les condamnons à perdre leur grade , et à être punis sévèrement selon les lois.
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» Nous ne pouvons ignorer que les Européens ont élevé des églises dans les villes de toutes les provinces , et qu'ils \ demeurent. Il nous semble qu'on peut les laisser à la cour , où ils rendent quelques services, soit en travaillant au calendrier , soit en s'appliquant à d'autres ouvrages ; mais si on les laisse dans les provinces y ériger des temples , il est à craindre que les peuples peu à peu ne suivent leur loi et ne s'attachent à eux, et que la multitude séduite n'abandonne nos bonnes coutumes. Ils n'y sont d'aucune utilité, ni pour le bon gouvernement, tel que nous l'avons reçu de nos sages, ni pour le bien publie. Nous osons donc supplier votre majesté de permettre aux Européens qui sont à la cour d'y rester comme auparavant ; mais en même temps nous la supplions de les faire sortir des provinces, et d'ordonner, ou qu'ils soient conduits à la cour, ou qu'ils soient envoyés à Macao, dans la province de Canton , et que leurs temples soient employés à d'autres usages. Cette affaire nous paroit trèsimportante pour le bien du peuple et pour le repos de l'empire. Nous, vos fidèles sujets, avons déjà eu l'honneur de présenter un placet à votre majesté sur cette affaire. Votre majesté en est parfaitement instruite : nous avons exécuté ses ordres avec respect, et avons proscrit la religion chrétienne dans la province de Fo-kicn. »
L'empereur envoya ce plaeet au tribunal des rites , afin qu'il déterminât ce qu'il y avoit h faire. Quoique ce tribunal ait toujours été fort contraire à la religion , nous eûmes quelque espérance qu'en gagnant les officiers qui ont soin des registres , nous pourrions les engager à en tirer les ordres de Cang-hi, qui nous sont favorables, et à dresser sur ces ordres la minute de la détermination que prendroit le tribunal. Nous nous flattions que par ce moyen on conserveroit , du moins dans les provinces , les missionnaires qui ont la patente impériale. Moyennant une
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somme assez considérable , nous eûmes ce que nous souhaitions. Sur les ordres de Cang-hi on dressa deux minutes , dont Tune nous donnoit gain de cause sur le tsong-tou, et l'autre permettoit de demeurer dans les provinces aux missionnaires qui avoient la patente impériale. Ce qui nous rassurait encore , c'est que le prince , douzième fils du feu empereur , qui est à la tète du tribunal des rites , et deux de ses assesseurs, nous avoient promis leur protection. Notre espérance nous paroissoit d'autant mieux fondée, que, le tribunal s'étant assemblé le 3 dejanvier, et l'un des mandarins subalternes, chargé de présenter les minutes aux présidons et aux assesseurs, en ayant donné une qui ratifioit tout ce qu'avoit fait le tsong-tou de Fo-kicn , le prince président la lut, et, sur ce qu'on n'y faisoit nulle mention d'aucun ordre précédent, il demanda m dans les registres il n'y avoit pas des ordres du feu empereur son père , touchant la religion chrétienne , et pourquoi on ne les produisoit pas. Il donna ordre de les eiter dans la minute. Ces nouvelles nous remplissoieiu d'espérance; mais, le jour suivant, nous en reçûmes une qui nous accabla. Le tribunal s assembla ce jour-là à l'ordinaire. Le prince président ayant demandé si la minute de la détermination qu'on devoit prendre sur la religion ( I) rétienne étoît prèle, le même mandarin subalterne eut la hardiesse de lui présenter la même minute que la veille . sans v avoir changé un seul mot. Le prince lui en témoignant sa surprise, il répondit avec fierté qu'il n'avoil point d'autre minute à présenter ; que le prince étoit le maître , mais qu'il perdrait plutôt son mandarinat que d'en proposer d'autre ; sur quoi , soit que le prince se doutât qu'un ordre secret de l'empereur autorisoit la témérité du mandarin , soit par quelque autre motif que nous ignorons, il prit le pinceau , corrigea quelque chose de nulle contence dans la minute, cl la signa. Le président tar-
tareotles assesseurs suivirent son exemple. Il ny eut que Je président et un assesseur chinois qui prirent le pinceau, lurent la minute, et rendirent l'un et l'antre sans signer. Ils firent la même chose les deux jours suivans qu'on leur présenta cette même minute. Mais enfin, le prince président ayant fait demander pourquoi celte affaire ne se terminoit pas , les deux mandarins, qui craignirent de s'attirer quelque disgrâce, signèrent aussi la détermination du tribunal , telle que je vais la rapporter.
« Les Européens qui sont à la cour y sont utiles pour !e calendrier, et y rendent d'autres services ; mais ceux qui sont dans les provinces ne sont de nulle utilité: ilattirent à leur loi le peuple ignorant, les hommes et les femmes-, ils élèvent des églises où ils s'assemblent indifféremment, sans distinction de sexe, sous prétexte de prier ; l'empire n'en relire point le moindre avantage. 11 faut laisser à la cour ceux qui y sont utiles. Quant à ceux qui sont dans les provinces de l'empire, s'ils peuvent être utiles, il faut les conduire à la cour 5 les autres, qu'on les conduise a Macao. Il y en a qui ont reçu la patente impériale ; qu'elle soit rendue au tribunal d'où elle est sortie, et brûlée. Que les églises soient toutes changées en maisons publiques"} qu'on interdise rigoureusement celte religion , et qu'on oblige ceux qui ont élé assez aveugles pour l'embrasser, de se corriger au plus tôt. Si dans la suite ils se rassemblent pour prier, qu'ils soient punis selon les lois. »
Nous connûmes dès le lendemain cette délibération du tribunal des rites, et, n'ayant plus d'espérance de ce côté-là , nous primes le parti de recourir à sa majesté clîemême, et de la prier de jeter sur nous un regard de compassion, lueseizième bis du feu empereur, le seul, pour ainsi dire , qui soit en faveur auprès de son frère régnant , nous parut le plus propre à nous servir d'intermédiaire 5 non:, nous rendîmes à son hôtel . et fumes introduits pi è« de lui
LcniTKS nii LA CHiHE. 4^3
par son premier eunuque. Dès que ec prince nous aperçut : « Vous venez, nous dit-il, me parler de l'accusation que le tsong-tou de Fo-kien a portée contre les Européens ? L'empereur en a remis l'examen au treizième prince mon frère et à moi. Depuis le temps que durent vos disputes, vous voyez le train que prennent vos affaires; quelles peines, quelles fatigues n'ont-elles pas données au l'eu empereur mon père? \hie <!i riez-vous si nos gens alloient eu Europe, et y vouloient changer les lois et les coutumes établies par vos anciens sages? Mon frère veul absolument mettre fin à tout cela d'une manière efficace. .le sais qu'il y a plusieurs sortes d'Européens qui viennent à la Chine; il y en a qui y viennent pour le service de l'em percur, d'autres pour le commerce, d'autres pour prècliei ?Otre loi. — Prince, lui dimes-nous, ces étrangers sont de pauvres orphelins , qui n'ont d'autre appui que celui de sa majesté et le vôtre. Nous osens espérer que vous voudrez bien nous servir de père, et nous prendre sous votre protection. — Je sais bien , nous répîiqua-t-il , que vos affaires sont fort embarrassées. J'ai vu l'accusation du tsong-tou de l'o-kien, elle est forte, et vos dispu tes sur nos coutumes vous ont nui infiniment. Je m'instruirai avec le temps de cette affaire ; mais je vous déclare qu'il ne manquera rien à la (mine lorsque vous cesserez d'y être, et que votre abn \ causera aucune perte. On n'y retient personne par force , et l'on n'y souffrira qui que ce soit qui en viole les lois, et qui travaille à anéantir les coutumes. » Le prince dit cela d'un ton qui nous persuada qu'il ne faisoitque répéter les paroles mêmes de l'empereur. Nous lui présentâmes an mémoire qui justifîoit la religion chrétienne sui les chefs d accusation du tsong-tou de Fo-kien-, et parce qu'il auroit pu soupçonner que nous usions de déguisement pour nous tirer d'affaire, nous lui dîmes que nous ne prô (liions point noire religion en cachette; que les livre.- qui
l'enseignoient étoient entre les mains de tout le monde ; «rue nous nous faisions un plaisir de les distribuer 5 que nous avions même des feuilles imprimées qu'on exposoit en public, afin que les chrétiens eussent toujours devant les yeux et ce qu'ils doivent savoir, et ce qu'ils doivent pratiquer pour remplir leurs obligations. Ce prince parut se yadoucir; sur quoi nous lui fîmes observer que notre conduite avoit toujours été sage ; qu'on ne nous a jamais accusés d'avoir violé les lois de l'empire ; que nous vivons en bonne intelligence avec les mandarins. Alors le prince demanda à voir la patente du feu empereur Cang-hi qui approuve notre séjour dans l'empire. Le prince fut surpris d'y lire que le missionnaire qui avoit cette patente ne retourneroit pas en Europe ; il demanda si toutes les autres patentes rcnfermoient la même clause. Lui ayant répondu qu'elles étoient toutes semblables : « Elle n'a, nous dit-il, nulle autorité au dehors ; il faut la changer et en donner une meilleure , au cas que votre affaire s'accommode. Soyez néanmoins tranquilles sur l'accusation du tsong-tou de Fo-kien; je ne suis pas le maître, mais je tâcherai de vous rendre service. » Et avec ces paroles il nous congédia.
Cependant la décision du tribunal des rites fut présentée à l'empereur, et le 1 8 janvier sa majesté la confirma de la manière suivante : « Qu'il soit fait ainsi qu'il a été déterminé par le tribunal des rites. Les Européens sont des étrangers ; il y a bien des années qu ils démeurent dans les provinces de l'empire-, maintenant il faut s'en tenir à ce que propose le tsong-tou de Fo-kien. Mais comme il est à craindre que le peuple ne leur fasse quelques insultes , j'ordonne de leur accorder une demi-année , et, pour les conduire à la cour ou à Macao, de leur donnet un mandarin qui les accompagne dans le voyage , qui prenne soin d'eux, et qui les garantisse de toute insulte. Qu'on observe cet ordre avec respect, »
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Nous résolûmes d'avoir recours à l'empereur , et de lui faire présenter un placet par le treizième prince, sur la protection duquel nous comptions. Nous nous rendîmes à son hôtel deux jours de suite, sans pouvoir lui parler; nous donnâmes notre placet à l'eunuque , en le priant de le lui présenter. Il le fit; mais il nous le rapporta en disant que le prince ne pouvoit pas garder ce placet chez lui ; qu'il nous le rendoit, aiin que nous revinssions le lui présenter à une des portes intérieures du palais, qu'il nous indiqua. Le i5, nous allâmes au palais; mais nous ne vîmes pas le prince, et ce fut le même eunuque qui vint nous demander notre placet. L'avant rencontré une heure après . je lui demandai si ce placet étoit parvenu à l'empereur ; il me répondit que, le prince se trouvant avec les trois gouverneurs de l'empire et le prince son seizième frère, ils en avoient fait ensemble la lecture ; mais qu'ayant été appelés par l'empereur pour une affaire importante à l'état, 1»' seizième prince avoit laissé le placet sans le porter avec lui. Nous ne fûmes pas fâchés qu'il eût été communiqué à ces seigneurs, nous persuadant que s'il méritoit d'être réformé, le prince ne manquerait pas de nous en avertir,et que s il avoit eu leur approbation, nous avions lieu d'en attendre un succès favorable. Le voici tel que nous l'avions dressé :
« Nous Européens , offrons avec respect ce placet h votre majesté pour la remercier de ses bienfaits, lui représenter l'accablement de douleur où nous sommes , et la prier instamment d'avoir compassion de nous. Nous avons appris qu'après la décision du tribunal des rites sur une accusation du tsong-tou de Fo-kien contre les Européens, votre majesté a eu la bonté de se ressouvenir que nous étions des étrangers qui demeurions depuis bien des années à la Chine , et qu'elle a bien voulu accorder six mois à ceux qui sont renvoyés, et ordonner qu ils fussent accompagné-
par des mandarins. C'est un bienfait dont nous connoissons le prix , et dont nous sommes très-reconnoissans. Que nous serions heureux si nous pouvions être admis en sa présence , et lui rendre nos très-humbles actions de grâces! Mais comme il ne nous est pas permis d'aller nous jetci au pied de son trône, nous prenons la liberté de l'en remercier avec le plus profond respect, par ce placet que nous osons lui présenter.
» Permettez-nous d'exposer à votre majesté, comme à notre prince et à notre père , le sujet de l'extrême affliction où nous sommes. Les ordres du tribunal des rites , sur l'accusation du tsong-tou de Fo-kien, portent qu'on examine dans les provinces ceux qui ont des patentes du feu empereur; qu'on les oblige de les rendre, afin qu'on les renvoie à la cour •, qu'elles soient annulées , etc. Ceux qui , dans les provinces, ont cette patente impériale , ne sont guère qu'au nombre de trente; on leur a fait promettre de ne plus retourner en Europe-, ils sont tous sur l'âge, et leur santé est ruinée. Comment pourront-ils supporter les fatigues d'un voyage si pénible ? D'ailleurs Macao n'est point leur patrie; cependant votre majesté les y fait conduire. Nous craignons que lorsqu'on apprendra cette nouvelle en Europe, on ne s'imagine qu'ils se sont rendus coupables de quelque grand crime contre les lois , et que c'est pour les punir qu'ils sont chassés de l'empire. Que votre majesté ne les renvoie pas sur-le-champ , c'est ce qu'on regardera comme l'elFet de son cœur généreux et bienfaisant ; mais leur confusion n'en sera que plus grande.
)> Le tribunal des rites ajoute que des peuples ignorans, hommes et femmes, suivent cette loi: que, sous prétexte de réciter des prières , ils s'assemblent pêle-mêle sans distinction de sexe ; que les provinces n'en retirent pas le moindre avantage, etc. Il y a près de deux cents ans que
la loi chrétienne se publie à la Chine ; sa doctrine a toujours été exposée au grand jour ; elle enseigne aux sujets d'être fidèles à leurs princes, aux cnfans d'être respectueux et ohéissans envers leurs parens, à tous les hommes de pratiquer la vertu et de s'éloigner du vice, de se soumettre aux lois du gouvernement, d'entretenir la paix, l'union et la concorde. Il ne faut qu'avoir jeté les yeux sur les livres qui traitent de la religion chrétienne, pour se convaincre que ce n'est pas une fausse secte-, et c'est pour cette raison qu'elle est approuvée depuis tant d'années dans l'empire, et qu'on en a permis le libre exercice. Elle a été examinée plusieurs fois , et Ton n'y a jamais rien trouvé qui fût contraire aux lois d'un bon gouvernement, ni qui ne fût conforme à la raison. Dire que les hommes et les femmes s'assemblent pêle-mêle sans distinction de sexe , c'est une pure calomnie , qu'il n'est pas nécessaire de réfuter. Nos assemblées ne peuvent être suspectes -, on sait que les chrétiens ont des jours de fêtes, auxquels ils viennent à l'église pour remercier Dieu de ses continuels bienfaits; pour le prier de maintenir dans la paix et la tranquillité leur prince, leurs pères et mères, leurs mandarins, leurs amis, le peuple, etc. Cependant l'on ordonne au peuple, sous des peines sévères, de renoncer à cette loi. Nous, la larme à l'œil, nous ne pouvons comprend ie l'excès de notre misère, lorsque nous considérons tant d'autres religions qu'on souffre, sans obliger ceux qui les suivent à y renoncer, pourvu qu'ils «ne violent pas les lois du gouvernement. Nous nous regardons ici comme d'infortunés orphelins, qui n'ont d'appui que la justice de votre majesté , dont les bienfaits s'étendent indifféremment sur toutes sortes de nations. C'est avec celte confiance que nous osons supplier très-humblement votre majesté de laisser à la Chine les Européens qui ont leur patente, et qui y demeurent depuis tant d'années , d'avoir compassion
île leur vieillesse, de leur permettre de garder la sépulture de leurs prédécesseurs le peu d'années qu'il leur reste à vivre , et de ne pas forcer les chrétiens d'abandonner la religion qu'ils ont embrassée. C'est une grâce que nous nous flattons d'obtenir du grand cœur de votre majesté , et dont nous aurons une éternelle reconnoissance ; c'est pour cela que, flottant entre la crainte et l'espérance, nous lui adressons très-respectueusement ce placet. »
Nous fumes jusqu'au soir sans pouvoir être instruits si notre placet avoit été présenté à l'empereur. Etant retournés au palais le lendemain , le prince parut dans le lieu où nous étions. « Il semble par votre placet, nous dit-il, que vous vouliez entrer en dispute avec l'empereur : je crains que , si je le présente tel qu'il est , il ne soit pas bien reçu. Il faut vous contenter de remercier et de prier. Si cependant vous en voulez courir les risques, à la bonne heure ; mais je ne réponds pas de l'événement. » Nous répondîmes au prince que puisqu'il le jugeoit à propos , nous en retrancherions ce qui paroissoit avoir l'air de dispute , et que nous nous bornerions à remercier sa majesté et à la supplier. Le 1 7 , nous remimes au prince notre placet corrigé selon ses vues. Ce qui nous détermina à nous conformer aux intentions du prince , c'est que nous jugeâmes, par la manière dont il s'expliqua, que nohv placet avoit été montré secrètement à l'empereur , et qu'il nous parloit des dispositions de sa majesté avec certitude et non pas sur de simples conjectures. Il prit notre placet , le lut, et l'emporta sans rien dire, ce qui nous fit juger qu'il lapprouvoit. Mais nous ne pûmes en savoir aucune nouvelle jusqu'au 28 de janvier, que nous pûmes voir le prince sortir dune des portes intérieures du palais uw< le prince son seizième frère. « J'ai donné votre placet, nous dit-il, mais il est venu trop tard. Le tribunal des rites a délibéré 5 l'empereur a souscrit à sa délibération,
c'est une affaire décidée; il n'est plus possible d'y revenir. — Rien n'est moins difficile, répondimes-nous , à un aussi grand prince qu'est l'empereur; il peut faire cette grâce, et cette grâce n'arrivera point trop tard, si elle est renvoyée par le tribunal des rites. Les mandarins ne se presseront point d'exécuter les ordres qu'ils ont reçus , parce <[iie l'empereur a eu la bonté d'accorder un délai de six mois. — L'empereur m'a dit, reprit le prince, que pour le présent il ne pouvoit rien changer à ce qu'il avoit lait, mais que si dans la suite on vouloit vous inquiéter, il prendra votre défense. — Quand tous les Européens seront chassés des provinces, il est bien clair qu'on ne les inquiétera plus. — ]N'êtes-vous pas encore ici ? — Oui , nousy sommes sous les yeux et sous la protection de sa majesté ; mais nous y sommes sans honneur, dès que nos compagnons sont exilés. — Ce n'est pas l'empereur qui les chasse, c'est le tsong-tou de Fo-kien , pour remédier aux troubles que deux Européens ont excités dans la province. — Nous ne connoissons pas ces Européens, et parce qu'on les a accusés, faut-il envelopper dans leur malheur tant d'autres , dont on n'a aucun sujet de se plaindre, et dont les mandarins sont contens ? » Alors le prince se tournant du côté de son frère : ((Certainement , lui dit-il, le tribunal des rites a tout confondu; sa délibération ne vaut rien; je le remarquai dès que je la vis. » Pendant ce temps-là nous étions prosternés jusqu'à terre, suppliant que l'empereur fit grâce, et ce prince d'intercéder pour nous. « Que voulez-vous que je fasse? nous répondit-il; voulez-vous que je me mette dans le bourbier où vous êtes, et que je me perde pour entreprendre de vous sauver? D'ailleurs l'empereur a dit qu'il vous laisse ici et à Canton. Je lui ai objecté qu'on vous chassera pareillement de Canton à Macao , où vous seriez très -mal. A cela l'empereur m'a répondu que le vice -roi de Canton ne manquera pas de présenter un
mémoire. « Quand le vice -roi, répondîmes - nous , verra ]a décision du tribunal, il ne lui viendra pas en pensécdi présenter un mémoire sur une aiFaire qu'il regarder;. comme arrêtée ; ainsi il seroit à propos que vous eussiez la bonté de lui faire savoir les intentions de sa majesté. — 11 n'est pas nécessaire • écrivez-lui vous-mêmes. — 11 ne nous croira pas ; mais si dans deux mois nous présentions un nouveau placet à sa majesté? » Le prince nous lit signe que cela ne se pouvoit pas, et il se retira à 1 instant, nous laissant dans vin accablement de tristesse que vous pouvez bien imaginer, mais qui ne se peut décrire,
Tel est le triste état où cette mission est réduite. La sentence portée contre la religion a été suivie des plus déplorables événemens. Je ne puis vous en rapporter qu'une partie, parce qu'à la première nouvelle qui s'en est répandue dans les provinces, toute communication par la poste nous a été interdite. On s'est saisi partout des églises, les unes ont été changées en greniers publics , en écoles . en salles des ancêtres, en temples d'idoles ; les tableaux et les saintes images ont été brûlés publiquement ; d'autre;. églises ont été détruites et les matériaux transportés ailleurs. Quoique l'ordre de l'empereur recommande aux mandarins d'empêcher que les missionnaires ne soient maltraités , ils n'ont pas été pour cela à couvert de toute insulte. Le père Bonkouski, dans les rnes de Iiang-tcheoufou, auroit été lapidé, s'il ne se fût retiré avec précipitation, pour se mettre à couvert dune grêle de pierres dont il étoit assailli. Le père Porquet, à Ding-hou-hien auroit couru risque de la vie, si le mandarin du lieu n'avoit posté des gens à la porte de son église. L'évêque t!i Lorime fut pris dans une de ses missions avec un pèn franciscain qui laccompagnoit : ou le reconduisit à son église de Sin-gnan-fpu , mais 1 un et l'autre furent très
maltraités dans le chemin par leurs conducteurs. Les missionnaires ne peuvent plus regarder Canton même comme un lieu d'asile. A peine le vice-roi eût-il reçu la sentence du tribunal , qu'il lit déclarer aux missionnaires qu'ils eussent à partir pour Macao , prétendant qu'il n'y en eût bientôt plus aucun dans son département. Cela est pourtant contraire à ce que nous avoit rapporté le prince, savoir, que sa majesté lui avoit dit qu il nous laissoit ici et à Canton , et que le vice-roi ne manqueroit pas de lui présenter sur cela un placct, et que nous n'avions qu à lui écrire. Quelque persuadés que nous fussions que nos lettres seroient inutiles, néanmoins, pour n'avoir rien à nous reprocher , nous écrivîmes au vice-roi, et lui mandâmes ce qui nous avoit été dit par le treizième prince.
i .us adressâmes aussi un nouveau mémoire à ce prince , notre protecteur, où , lui rappelant ce qu'il nous avoit dit , nous lui représentions que la plupart des missionnaires chassés des provinces étoient de royaumes diiTérens de celui d'où dépend Macao; que les vaisseaux d'Europe qui \iennent commercer à la Chine abordent à Canton et non pas à Macao ; que de renvoyer à Macao ceux qui Foudroient retourner dans leurs pavs, cetoit les mettre dans l'impossibilité de le faire; que, l'empereur nous laissant ici à son service, difficilement y pourrions -nous subsister, s'il n'y avoit personne à Canton qui entretint notre correspondance avec l'Europe 5 qu'ainsi nous le priions instamment d'obtenir de l'empereur qu'on laissât à Canton ceux qui , à cause de leur âge et de leurs infirmités, ne voudroient pas retourner en Europe. La principale raison que nous avions de rester à Canton , et que nous ne disions pas , c étoit de nous conserver la porte de l.i mission, afin que les missionnaires pussent y entrer dans la suite.
.us lui présentâmes notre mémoire, il le lut. Dès
qu'il vit qu'on citoit l'empereur dans ce qu'il nous avoi.i rapporté : « Oh! dit-il, vous voulez rire-, ce n'est point l'empereur qui a dit ce que vous lui faites dire 5 c'est moi qui le disois de moi-même; pour le reste du mémoire, à la bonne heure, reprenez-le, corrigez-en le commencement, et me le rapportez-, je le recevrai. » Nous le corrigeâmes , et nous nous rendîmes au palais , pour le lui remettre. Il envoya un eunuque pour prendre ce mémoire. Il le lut et l'approuva ; mais parce que l'empereur avoit chargé de nos affaires le seizième prince conjointement avec lui, il nous renvoya l'eunuque pour nous dire d'ajouter deux caractères par lesquels il leur fût adressé à tous deux. La correction se fit sur-le-champ. Quelques jours après le prince nous fit venir , et nous parla en ces termes : « Je vais vous dire ma pensée sur ce que vous demandez ; au reste , c'est moi qui parle ; ne vous y trompez pas. Vous savez que l'empereur, lorsqu'il n'éloit que quatrième prince, étoit fort attaché aux bonzes Hochang et Tao-tsée ; mais alors il n'étoit pas sur le trône; vous m'entendez bien. Le feu empereur mon père vous a beaucoup aimés; il vous a comblés d'honneur et de grâces, et vous n'ignorez pas que la protection dout il vous I10110roit a souvent excité les murmures des lettrés chinois. Ce n'est pas à dire que l'empereur mon frère ait quelque chose contre vous , et qu'il ne vous considère ; vous n'avez pas oublié avec quelle bonté il vous traitoit avant qu'il fui empereur; mais maintenant qu'il est sur le trône, il ne sauroit se dispenser de tenir la conduite qu'il tient à voire égard. Depuis l'affaire de Fo-kien , il a reçu contre vous plus de vingt placets de lettrés chinois : il les a supprimés ; ils ne veulent pas qu'où change rien à la doctrine de nos anciens sages, et le bon gouvernement demande qu'ils soient écoulés. Ma pensée est donc qu'au lieu du mémoire que vous m'adressez, vous dressiez un placcf pour êtra
présente à l'empereur : bornez-vous à y représenter que depuis Je père Ricci, qui est venu le premier à la Chine, vous n'avez rien fait contre les coutumes de l'empire ; que vous êtes des religieux qui ne pensez qu'à vous perfectionner ; que la loi que vous enseignez n'est pas une fausse loi ; que vos compagnons qui sont dans les provinces sont sur le point d'en être chassés ; faites sentir les inconvéniens et les embarras où ils se trouveront, si on ne leur permet pas de demeurer à Canton ; que c'est la triste situation où vous êtes , puisque le vice-roi de cette province a déclaré qu'il n'y laisseroit aucun missionnaire ; après quoi priez, et priez avec instance. Voilà à peu près quelle doit être la forme de votre placct : au reste, je veux en voir la minute , et le corriger s'il est nécessaire. Quand il sera en état, vous irez le présenter par la voie des grands maîtres de la maison de l'empereur, dont mon frère le seizième est le chef. Ils ne voudront pas le recevoir ; alors vous vous adresserez à moi, et je le ferai passer à sa majesté par le canal de ceux qui reçoivent les mémoriaux de l'empire. » Charmés des bontés de ce prince , nous nous prosternâmes jusqu'à terre pour le remercier de ses instructions , et des mouvemens qu'il vouloit bien se donner en notre faveur. iSous dressâmes le placet, qui contenoità peu près ce qui avoit été mis dans le mémoire. Nous retournâmes au palais pour en présenter la minute au prince; nous ne pûmes lui parler : il partoit pour la campagne. Mais il ne nous avoit pas oubliés, et il avoit recommandé notre affaire au seizièmeprince son frère , qui nous avertit de lui porter notre plaça , dont voici les termes :
« JNous , Européens , offrons avec un profond respect ce placet à votre majesté, pour la supplier trèshumblement de nous accorder une grâce. Il y a près de deux cents ans que depuis Ly-ma-teou ( c'est le nom
chinois du père "Ricci ), nous, vos fidèles sujets, venons dans cet Orient par la voie de la mer. Votre illustre dynastie, par un bienfait signalé, ne nous a point considérés comme des étrangers; ce qui nous a fait regarder la Chine comme si elle étoit notre véritable patrie : nous en suivons les coutumes ; nous nous y occupons aux œuvres de piété et a notre propre perfection. La loi que nous professons n'est pas une fausse loi. Le tribunal des rites a condamné tous les Européens qui sont dans les provinces à être renvoyés à Macao. Nous , vos fidèles sujets, nous n'avons garde de ne pas nous soumettre avec respect aux ordres de votre majesté ; mais nous la supplions de considérer crue Macao n'est pas le lieu ordinaire où abordent les vaisseaux qui viennent à la Chine. Si ou leur permettoit de demeurer à Canton , ceux qui voudroient s'en retourner dans leur pays trouveroient des vaisseaux pi^èts à les recevoir et à leur donner le passage. Sans cela ils n'ont aucun moyen de s'en retourner. Leur état est bien digne de compassion ; s'ils veulent demeurer à la Chine, on ne leur permet pas : s'ils veulent repasser en Europe, ils ne le peuvent pas ; semblables à un voyageur qui, surpris d'une nuit obscure, ne trouve aucun gite où il puisse se retirer. Le vice-roi de Canton a envoyé des ordres sévères, qui portent que les Européens aient à sortir de toute l'étendue de son district. Quand nous faisons réflexion que, d'un côté, votre majesté nous laisse à la cour pour son service, et que, d'un autre côté , nous ne pouvons nous passer des lettres et du secours de nos amis d'Europe, si nous n'avons personne à Canton qui les reçoive, comment pourrons-nous subsister? Le cœur bon et généreux de votre majesté couvre et protège toutes les choses qui sont dedans et hors de la mer. Nous, Européens, sans force, sans appui, sans terres ; sans secours, saisis que nous sommes de frayeur,
ÉCRITES IJE LA CHTXE. 4^5
nous osons espérer que votre majesté ordonnera que nous ne soyons pas chassés de Canton , et quelle regardera aussi d'un œil de compassion ces infortunés vieillards qui sont dans les provinces , et qui, chargés d'années et d infirmités, ont à peine la force de se remuer. jNous, vos fidèles sujets, attendons avec confiance les ordres de votre majesté ; c'est dans cette vue qu'avec un profond respect nous lui présentons ce placet, la suppliant, avec la dernière instance, de le lire, et de nous accorder la grâce que nous lui demandons. Le 11e de la cinquième lune ( i" juillet 1724 )• »
Le même jour, nous allâmes offrir notre placet au treizième prince. Comme sous cet empereur il ne nous est plus permis de pénétrer dans l'intérieur du palais, nous priâmes un mandarin de le prévenir que nous étions au dehors de la porte intérieure, où nous attendions ses ordres. Le mandarin s'acquitta volontiers de cette commission, et le prince lui ordonna de lui amener deux ou trois des pères qui lui apporteraient le placet. Le mandarin conduisit le père Parennin , le père Bouvet et le père Kegler jusqu'au lieu où étoit le prince, dont ils furent très-bien reçus. A l'instant il fit appeler un des grands mandarins, par les mains duquel les mémoriaux de l'empire vont à l'empereur , et il lui ordonna de recevoir le placet des Européens et de le porter à sa majesté. Ce mandarin fit d'abord quelque difficulté, sur ce qu'il n'est permis qu'à ceux qui occupent certains postes d'offrir des placets à l'empereur. Mais enfin , ayant entendu les raisons du prince, il reçut le placet , et le porta incontinent à sa majesté. Après un temps assez considérable, il rapporta notre placet, sur lequel l'empereur venoit d'écrire lui-même sa réponse de la manière qui suit : « Vous, gouverneurs de l'empire, princes et grands, prenez le placet de Tai- Jsin-hien (c'est le nom chinois du père Kegler), envoyez-
le aux tsong-tou et vice -roi de la province de Canton ; qu'ils suspendent les ordres pour un temps, et qu'ils, ne pressent pas les Européens d'aller demeurer à Macao : que le tsong-tou, le vice-roi, le tsiang-kiun ( général des soldats tartares ), le titou ( général des soldats chinois ), délibèrent sérieusement sur cela , et me fassent leur rapport. S ils jugent qu'il n'y a pas un grand mal à craindre pour le gouvernement du peuple , on peut permettre aux Européens de demeurer à Canton. Outre cela, consultez aussi, vous autres, et me faites votre rapport. »
Cette réponse de sa majesté fut communiquée aux pères qui étoient présens ; sur quoi le père Parennin remercia et fit un compliment si à propos . que le mandarin , jugeant qu'il plairoit à l'empereur, alla sur-le-champ lui en faire le rapport. En effet, l'empereur en parut si content , qu'il ordonna au mandarin de faire venir les trois pères en sa présence, faveur à laquelle aucun de nous ne s'atlendoit. Il leur fit un discours de plus d'un quart d'heure-, il parut qu'il Favoit étudié : car il débita fort rapidement tout ce qui pouvoit justifier sa conduite à notre égard , et il réfuta les raisons contenues dans notre placet. Voici en détail ce que sa majesté leur dit : « Le feu empereur mon père, après m'avoir instruit pendant quarante ans, m'a choisi préférablement à mes frères pour lui succéder au trône. Je me fais un point capital de limiter, et de ne m'éloigner en rien de sa manière de gouverner. Des Européens, dans la province de Fo-kien , voulaient anéantir les lois, et troubloient les peuples: les grands de cette province me les ont déférés: j'ai dû pourvoir au désordre ; c'est une affaire de l'empire; j en suis chargé, et je ne puis ni ne dois agir maintenant comme je faisois lorsque je n'étois que prince particulier. Vous «lues que votre loi n'est pas une fausse loi , je le crois; si je pensois qu'elle fût fausse, quim'empècheroitde détruire
vos églises et de vous en chasser? Les fausses lois sont celles qui, sous prétexte de porter à la vertu , soufflent l'esprit de révolte. Mais que diriez-vous si j'envoyois une troupe de bonzes et de lamas dans votre pays pour y prêcher leur loi ? comment les recevriez-vous ? Ly-ma-teou vint à la Chine la première année de Ouan-ly. Je ne toucherai point à ce que firent alors k« Chinois, je n'en suis pas chargé; mais en ce temps -là vous étiez en très -petit nombre, ce n'élôit presque rien-, vous n'aviez pas de vos gens et des églises dans toutes les provinces ; ce n'est que sous le règne de mou père qu'on a élevé partout des églises, et que votre loi s'est répandue avec rapidité-, nous le voyions, et nous n'osions rien dire; mais, si vous avez su tromper mon père, n'espérez pas de me tromper de même. "\ ous voulez que tous les Chinois se fassent chrétiens ; votre loi le demande, je le sais bien ; mais en ce cas-là que deviendrions nous? les sujets de vos rois. Les chrétiens que vous faites ne reconnaissentque vous; dans un temps de trouble, ils n'écouteroient point d'autre voix que la vôtre. Je sais bien qu'actuellement il n'y a rien à craindre; mais quand les vaisseaux viendront en grand nombre, alors il pourroit y avoir du désordre. La Chine a au nord le royaume des Russes , qui n'est pas méprisable ; elle a au sud les Européens et leurs royaumes, qui sont encore plus considérables, et à l'ouest Sse-ouan-raptan, prince de Tartarie, qui depuis huit ans fait la guerre aux Chinois. Je veux le retenir chez lui, et l'empêcher d'entrer dans la Chine, de peur qu'il n'y excite du trouble. Lange, compagnon d'Jsmalioff, ambassadeur du czar, prioit qu'on accordât aux Russes la permission d'établir dans toutes les provinces des factoreries pour le commerce ; il fut refusé, et on ne lui permit de trafiquer qu'à Pékin et à Tchu-Kou-paising , sur les limites , dans le pays des Kalkas. Je vous permets de même de demeurer ici et à Canton , autant de
temps que vous ue donnerez aucun sujet de plainte -, car s'il y en a dans la suite, je ne vous laisserai ni ici ni» à Canton. Je ne veux point de vous dans les provinces. L'empereur mon père a perdu beaucoup de sa réputation dans l'esprit des lettrés , par la condescendance avec laquelle il vous y a laissé établir. Il ne se peut faire aucun, changement aux lois de nos sages , et je ne souffrirai point que de mon règne on ait rien à me reprocher sur cet article. Quand mes fils et mes petits-fils seront sur le trône , ils feront comme bon leur semblera ; je ne m'en embarrasse pas plus que de ce qu'a fait Ouan-ly. Du reste, ne vous imaginez pas que j'aie rien contre vous, ou que je veuille vous opprimer; vous savez la manière dont j'en usois avec vous quand je n'étois que régulo. La famille d'un de vos chrétiens , mandarin dans le Leaotong , se souleva contre lui, parce qu'il n'bonoroit pas ses ancêtres. Dans l'embarras où vous étiez , vous eûtes recours à moi , et j'accommodai cette affaire. Ce que je fais maintenant, c'est en qualité d'empereur ; mon unique soin est de bien régler l'empire; je m'y applique du matin au soir. Je ne vois pas même mes enfans ni l'impératrice; je ne vois que ceux qui sont chargés du soin des affaires publiques, et cela durera autant que le deuil , qui est de trois ans.. Après quoi je pourrai peut-être vous voir comme à l'ordinaire. » C'est à peu près tout ce que dit l'empereur. Il parla avec une rapidité qui faisoit bien connoitre qu'il ne vouloitpas qu'on lui répondit : cependant lorsqu'il parla de Lange , son nom ne lui venant pas à l'esprit, il fit signe au père Parennin , qui le lui nomma aussitôt ; et saisissant cette occasion : « Quand le feu empereur votre père , ajoutat-il , refusa à Lange des établissemeus pour les Russes , je fus chargé de lui en expliquer l'ordre qui étoit en langue tartare. Cet ordre portoit qu'il ne devoit pas demander cette grâce, sous prétexte qu'il voyoit d'autres Européens
dans les provinces 5 ce sont des religieux, disoit l'empereur, qui prêchent leur loi ; ils ne font point de commerce ; ils ne s'en retournent point en Europe. Vous autres , vous voulez commercer, entrer , sortir , changer vos gens quand il vous plaira : ils ne sont pas religieux 5 s'ils violent nos lois , je suis obligé de les punir , et si je les punis , votre czar s'en plaindra , et ce sera entre nous un sujet de brouillerie; cela ne se peut pas. » L'empereur vit bien que ces paroles réfutoient la comparaison qu'il avoit apportée des Russes ; mais il fît semblant de ne pas s'en apercevoir, et il continua comme s'il n'y avoit fait nulle attention. Il chargea les trois missionnaires de faire part à leurs compagnons de ce qu'il venoit de leur dire-, après quoi il leur fit à tous trois de petits présens dont ils remercièrent très-humblement sa majesté-, puis le père Parennin , prenant la parole , supplia l'empereur de se bien persuader que nous n'étions pas tellement dépourvus de sens que de souffrir tant de fatigues, et de courir tant de dangers pour venir à la Chine avec des desseins dans l'àme qui pussent lui être préjudiciables.
Vous pouvez juger, mon révérend père, quelle est notre douleur, de voir d'un côté entre les mains des infidèles plus de trois cents églises qui avoient été consacrées au culte du vrai Dieu , et d'un autre côté plus de trois cent mille chrétiens , sans prêtres, sans pasteurs, et destitués de tout secours spirituel : ce qu'il y a de plus déplorable , c'est qu'à moins d'un grand miracle, nous ne voyons pas qu'on puisse les assister, sans exposer visiblement l'ombre d'espérance qui nous reste dans le séjour qu'on nous permet de faire à Pékin. Je connois trop le zèle de nos révérends pères, pour ne pas m'assurer qu'ils ne cesseront point de recommander à Dieu dans leurs saints sacrifices cette mission expirante, qu'on avoit raison de regarder comme la plus étendue et la plus florissante de
l'Église de Jésus-christ. Trop heureux si nous pouvions , par l'effusion de tout notre sang, lui rétablir cette belle portion de son héritage ! Je suis , etc.
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LETTRE (extrait) DU PÈRE DE CONTANCIN AU PÈRE ETIENNE SOUCIET.
Canton , ce a décembre 1725.
Mon révérend père , dans le triste état où vous savez que cette mission est réduite, vous ne vous attendez pas sans doute que je vous mande rien de bien consolant 5 c'est pourquoi, sans entrer dans le détail de nos souffrances, que vous ne pouvez ignorer, je ne vous entretiendrai que du nouvel empereur qui depuis trois ans occupe le trône. Tout aliéné qu'il paraît être de la religion chrétienne, on ne peut s'empêcher de louer les qualités qui le rendent digne de l'empire, et qui en si peu de temps lui ont attiré le respect et l'amour de ses peuples. Ce prince est infatigable dans le travail; il pense nuit et jour à établir la forme d'un sage gouvernement, et à procurer le bonheur de ses sujets. On ne peut mieux lui faire sa cour que de lui proposer quelque dessein qui tende à l'utilité publique et au soulagement des peuples } et ainsi il vient de réduire les impôts de deux villes de la province de Nankin et de la capitale de Kiang-Si, qui gémissoient sous le poids du tribut qu'on exigeoit d'elles annuellement.
L'empereur ayant été informé par un vice-roi de province que la sécheresse menaçoit son gouvernement d'une stérilité générale , il s'enferma dans son palais ; il jeûna, il pria , jusqu'à ce qu'il eût appris que la pluie \ étoit tombée
ÉCRITES DE LA CHINE. /['j I
en abondance ; après quoi il porta vin éclit, où , témoignant combien il étoit touché des misères de son peuple , il ordonna à tous les grands mandarins de l'informer avec soin des calamités dont les peuples de leur district sei'oient affligés ; puis il conclut par ces paroles : « Il y a entre le Tien (le ciel) et l'homme une correspondance de fautes et de punitions , de prières et de bienfaits ; remplissez vos devoirs \ évitez les fautes -, car c'est à cause de nos péchés que le Tien nous punit. Quand le Tien envoie quelque calamité, soyons attentifs, sur nous-mêmes, mortifionsnous , corrigeons-nous , prions : c'est en priant et en nous corrigeant que nous fléchissons le Tien. Si je porte cet ordre , ce n'est pas que je me croie capable de toucher le Tien ; mais c'est pour vous mieux persuader qu'il y a entre le Tien et l'homme une correspondance de fautes et de punitions, de prières et de bienfaits. »
Une autre sécheresse désola l'an dernier la province de Tche-kiang : la récolte fut très-légère. L'empereur fit distribuer 196,000 boisseaux de riz. La centième partie d'un boisseau est pour un jour la nourriture ordinaire d'un homme. Cette année , au contraire , les pluies ont été trop abondantes ; elles ont inondé la province de Pékin et les environs ; le prix des vivres est devenu excessif. Le premier soin de l'empereur a été de soulager les pauvres familles de soldats qui sont à la cour : il leur a fait distribuer 45o,ooo liv. Egalement attentif aux besoins du peuple , il a écrit de sa propre main , et du pinceau rouge, un avertissement dans lequel il parle ainsi aux grands de l'empire : « Cet été les pluies ont été extraordinaires dans plusieurs provinces. Je suis très-sensible à l'affliction démon peuple • te le porte dans mon cœur; j'y pense jour et nuit. Comment pourrai-je goûter un sommeil tranquille, sellant que mon peuple souffre ?A présent que l'automne approche, je fais réllexioji que, les grains ayant été ensevelis sous les
eaux , il nV aura point de moisson à recueillir : c'est ce qui renouvelle et augmente ma douleur. Il faut secourir au plus tôt tant de pauvres affligés. Vous , grands de l'empire -, choisissez des officiers fidèles , attentifs , capables de seconder mes intentions, et qui préfèrent le bien public à leurs propres intérêts. Qu'ils parcourent les provinces ; qu'ils pénètrent jusque dans les endroits les plus obscurs et les plus reculés , pour y découvrir le pauvre , afin qu'aucun malheureux n'échappe à leurs recherches et à mes bienfaits. Regardez ces affligés comme vos enfans , ou comme vos petits neveux ; soyez équitables et vigilans dans la distribution de mes bienfaits-, usez-en comme vous feriez si vous aviez à partager votre propre bien. Il suffit de vous dire que vous me ferez plaisir , et que votre conduite sera conforme à mes intentions. Qu'on respecte cet ordre. » Cette instruction impériale fut insérée dans la gazette publique , et répandue dans l'empire , afin que les mandarins et le peuple même fussent informés des intentions de sa majesté.
Ce qui rend la gazette de la Chine très-utiîe pour le gouvernement, c'est qu'au lieu de la remplir, comme on fait en certaines contrées de l'Europe , d'inutilités, et souvent de médisances et de calomnies , on n'y met que ce qui a rapport au gouvernement. On y lit, par exemple , le nom des mandarins qui ont été destitués de leurs emplois , et pour quelle raison : l'un , parce qu'il a été négligent à exiger le tribut impérial , ou qu'il l'a dissipé ; lautre, parce qu'il est ou trop indulgent, ou trop sévère dans ses chàtimens ; celui-ci , à cause de ses concussions ; celui-là , parce qu il a peu de talent pour bien gouverner ; si quelqu'un des mandarins a été élevé à quelque charge considérable, ou s'il a été abaissé, ou bien si on Ta privé, pour quelque faute , de la pension annuelle qu'il devoit recevoir de l'empereur.
ÉCRITES DE LA CHISE. 4j^
On voit encore dans la gazette le nom des officiers qui remplacent les mandarins cassés de leurs emplois, leur nom , leur pays; les accusations portées contre les mandarins , et la réponse de l'empereur ; les calamités arrivées dans telle ou telle province , et les secours donnés par les mandarins du lieu , ou par l'ordre de l'empereur; l'extrait des dépenses fai tes pour la subsistance des soldats , pour les besoins du peuple , pour les ouvrages publics et poulies bienfaits du prince ; les remontrances que les grands de l'empire ou les tribunaux supérieurs prennent la liberté de faire à sa majesté sur sa propre conduite ou sur ses décisions. On y remarque le jour que l'empereur a labouré la terre, afin de réveiller dans l'esprit des peuples , l'amour du trav ail et l'application à la culture des campagnes ; le jour qu'il doit assemblera Pékin tous les grands de la cour et tous les premiers mandarins des tribunaux , pour leur faire l'instruction , dont le sujet est toujours tiré des Livres canoniques : car , disent les Cbinois , il est empereur pour gouverner , pontife pour sacrilier , et maître pour enseigner. On y apprend les lois ou les coutumes nouv elles qu'on établit. On y lit les louanges que l'empereur a données à un mandarin , ou les réprimandes qu il lui a faites, par exemple : « Tel mandarin n'est pas d'une réputation saine; s il ne se corrige, je le punirai. » Enfin , comme je lai déjà dit, la gazette chinoise se fait de telle sorte, quelle est très-utile pour apprendre aux mandarins la manière de bien gouverner les peuples.
La gazette parle aussi de toutes les anaires criminelles qui vont à punir de mort le coupable. En Chine , à la réserve de certains cas extraordinaires , qui sont marqués dans le corps des lois chinoises , nul mandarin , nul tribunal supérieur ne peut prononcer déiînilivement un arrêt de mort. Tous les jugemens de crimes dignes de mort doivent être examines, décidés et souserks par
l'empereur. Les mandarins envoient en eour l'instruction du procès , et leur décision , marquant l'article de la loi qui les a déterminés à prononcer de la sorte : par exemple : « Un tel est coupable de tel crime ; la loi porte qu'on étranglera ceux qui en seront convaincus : ainsi je condamne un tel à être étranglé. » Ces informations étant arrivées à la cour, le tribunal supérieur des affaires criminelles examine le fait , les circonstances et la décision. Si le fait n'est pas clairement exposé , ou que le tribunal ait besoin de nouvelles informations , il présente à l'empereur un mémorial , qui contient l'exposé du crime et la décision du mandarin inférieur ; et il ajoute : « Pour juger sainement , il paroit qu'il faut être encore instruit de telle circonstance -, ainsi nous opinons à renvoyer l'affaire à tel mandarin , afin qu'il nous donne les éclaircissemens que nous souhaitons. » L'empereur ordonne ce qui lui plaît ; mais sa clémence le porte toujours à renvoyer l'affaire , afin que , quand il s'agit de la vie d'un homme , on ne décide point légèrement et sans avoir les preuves les plus convaincantes. Lorsque le tribunal supérieur a reçu les informations qu'il demandoit , il présente de nouveau sa délibération à l'empereur. Alors l'empereur souscrit «à la délibération du tribunal , ou bien il diminue la rigueur du châtiment 5 quelquefois même il renvoie le mémorial en écrivant ces paroles de sa main : « Que le tribunal délibère encore sur cette ailàire , et me fasse son rapport. » Vous seriez surpris , mon révérend père , si vous étiez témoin de l'attention scrupuleuse qu'on apporte à la Chine quand il s'agit de condamner un homme à mort. Tout cela est marqué dans la gazette.
L'attention du prince s'est de nouveau portée sur les criminels. Voici ce qu'il a ordonné par rapport à ces malheureux : « Deux choses doivent me rendre trèsattentif quand il s'agit de condamner quelqu'un à la
mort : premièrement, l'estime que nous devons faire de la vie de l'homme ; secondement, la tendresse et la compassion que je dois avoir pour mon peuple. Ainsi, que dans la suite on ne punisse personne du supplice de mort, que son procès ne m'ait été présenté trois fois. » Lorsque le crime est fort énorme , l'empereur , en souscrivant à la mort du criminel , ajoute : « Aussitôt qu'on aura reçu cet ordre, qu'on l'exécute sans aucun délai. » Pour ce qui est des crimes dignes de mort qui n'ont rien d'extraordinaire, l'empereur écrit au bas de la sen- K née : « Qu'on retienne le criminel en prison, et qu'on l'exécute au temps de l'automne. » Il y a un jour fixé dans l'automne pour exécuter tous les criminels. Cette année, le tribunal des crimes, quelque temps avant le jour déterminé, a fait transcrire dans un livre toutes les informations envoyées des justices subalternes; on y a joint le jugement porté par cette justice et celui du tribunal de la cour. Ce tribunal s'est ensuite assemblé , et a lu, revu, corrigé, ajouté, retranché ce qu'il a jugé à propos. Après quoi il en a fait tirer deux copies au net ; l'une qu'il a présentée à l'empereur, afin que ce prince put la lire et l'examiner en particulier-, l'autre qu'il a gardée pour la lire en présence de tous les principaux officiers des tribunaux souverains , et la réformer selon leur avis. Cette seconde copie ayant été ainsi examinée et corrigée, on la présente à l'empereur-, puis on en tire un très-grand nombre de copies en langue tarlare et chinoise. Toutes ces copies se remettent entre les mains de sa majesté, qui les donne encore à examiner aux plus habiles officiers, soit tartares soit chinois, qui se trouvent a Pékin. Celte attention de l'empereur, lorsqu'il s'agit doter la vie à un homme, est une autre preuve de sa tendresse pour ses sujets.
Sur la fin de juillet , les chaleurs ont été excessives à
Pékin. L'empereur fît alors attention à tant de malheureux détenus dans les prisons , ou condamnés à porter la tangue (i) dans les carrefours. Sur quoi il ordonna ce qui suit : « Les chaleurs sont insupportables ; ceux qui sont renfermés dans les prisons , ou qui portent la cangue , doivent beaucoup souffrir ; il faut les soulager. Je ne parle pas de ceux qui sont dans les cachots , et qu'on a condamnés à être punis de mort dans l'automne ; ils ne méritent point de grâce, et il ne convient point de les élargir; je parle de ceux qui sont détenus pour dettes , ou pour des différends qui demandent une longue détention ; voyez ce qui peut se faire pour adoucir la peine de ces malheureux. » Le lendemain on donna la liberté aux criminels qui trouvèrent une caution, sur laquelle on pût s'assurer qu'ils seroient représentés à la fin des chaleurs. On fît la même grâce et la même condition à ceux qui portoient la cangue. A l'égard de ceux qui ne purent trouver de caution , on les délivra de leur fers , et on les laissa libres dans toute Tétendue de la prison , qui est fort spacieuse. Les mandarins furent approuvés de l'empereur 5 et ce trait fit connoilre au peuple que l'attention et la clémence de ce prince s'étendoient généralement à tous ses sujets, et qu'il n'y en avoit point de si misérable pour qui il n'eût une tendresse de père.
Depuis le peu de temps qu'il est sur le trône , il a fait plusieurs autres réglemens qui prouvent sa vigilance et son application à bien gouverner ses peuples. Je me con-
(1) La cangue est composée de deux morceaux de bois échancrés , pour y insérer le cou du coupable. Ce fardeau est posé sur ses épaules , et est plus ou moins pesant, selon que la faute est plus ou moins grièvc. Il y a des cangues qui pèsent jusqu'à deux cents livres ; les ordinaires pèsent cinquante à soixante livres : elles sont souvent de trois pieds carrés , et d'un bois épais de cinq ou six pouces.
tenterai de vous en rapporter quelques-uns, comme touchant plus particulièrement à la morale publique.
Pour exciter les laboureurs au travail et leur inspirer l'amour d'une vie régulière , il a ordonné aux gouvernemens de toutes les villes de l'informer , chaque année , de celui qui , parmi ceux de cette profession , se sera le plus distingué dans leur district par son application à la culture des terres , par l'intégrité de sa réputation , par le soin d'entretenir l'union dans sa famille et la paix avec ses voisins , enfin par son économie et son éloignement de toute dépense inutile. Sur le rapport qui lui sera fait, sa majesté élèvera ce sage et actif laboureur au degré de mandarin du huitième ordre , et lui enverra des patentes de mandarin honoraire. Cette distinction lui donnera le droit de porter l'habit de mandarin , de visiter le gouverneur de la ville, de s'asseoir en sa présence et de prendre du thé avec lui. Il sera respecté le reste de ses jours, et après sa mort on lui fera des obsèques convenables à son degré , et son titre d'honneur sera écrit dans la salle des ancêtres. Quelle joie pour ce vénérable vieillard et pour toute sa famille ! Outre l'émulation qu'une pareille récompense excitera parmi les laboureurs , l'empereur donne encore un nouveau lustre à une profession si nécessaire à l'état, et qui de tous temps a été estimée dans l'empire.
Il a fait un autre règlement pour engager les femmes veuves à garder la continence, et les femmes mariées à demeurer fidèles à leurs maris. « La beauté du gouvernement , dit l'empereur , dépend surtout de la régularité des femmes $ elles doivent s'appliquer à remplir leurs devoirs, et à vivre dans la retenue qui convient à leur sexe. Lorsqu'une femme encore jeune a perdu son mari, si elle demeure dans son état de veuve sans passer à un second mariage , et qu'elle vive au moins vingt ans dans la continence avant sa mort , ou si une autre pressée , forcée même,
a résisté jusqu'à donner sa vie plutôt que de commettre le crime , j'ordonne à ceux de sa famille , de quelque eôndition qu'ils soient , d'en informer le mandarin du lieu , qui vérifiera le fait et m'en instruira, afin que, suivant mes ordres, on tire du trésor impérial l'argent nécessaire pour ériger dans sa patrie un arc de triomphe en son honneur, sur lequel on gravera son éloge. »
Pour entretenir et augmenter, s'il étoit possible, la piété des evfans envers leurs parens (car c'est un point capital dans l'empire), il a donné ordre à tous les vicerois des provinces de s'informer exactement quels sont les bacheliers de leur gouvernement qui ont le plus excellé dans l'observation d'un devoir si essentiel, et d'envoyer leurs noms à la cour, afin que, pour cette seule raison, sa majesté leur accorde le degré de kien-se/ig , qui est plus élevé que celui de bachelier, et avec lequel ils peuvent devenir mandarins, celui de simple bachelier ne suffisant pas pour être élevé aux charges. 11 ne leur accorde pas le degré de licencié, de peur d'avilir ou de dégrader les belles-lettres, cet honneur ne se donnant qu'au mérite reconnu par les épreuves des examens publics. Par \\\\ autre règlement, il semble vouloir porter cette piété filiale au plus haut point où elle puisse monter. Comme les mandarins , selon le degré où ils oui été élevés , ont un titre particulier qui les distingue, et sous lequel ils doivent être honorés après leur mort, l'empereur permet aux en fans mandarins de renoncer à ce titre , et de le transporter à leur père et par conséquent à la mère, qui participe au titre honorable de son mari. « C'est, dit l'empereur, renoncer à soi-même en faveur de son père et de sa mère : c'est se priver d'un honneur qui subsisteroit même après la mort, afin qu'il soit rendu au père. Rien n'est plus juste, parce qu'enfin le fils est bien moins redevable à luimême de son mérite qu'à eeux dont il a reçu la vie et lé-
ÉC.TUTES DE LA CilI>E. 4j9
ducation. » Ce sentiment des Chinois paroitra singulier; mais il n'en est que plus digne déloge.
Dans le dessein qu'a l'empereur de bien connoitre tous les mandarins de l r empire , il a fait aussi à leur sujet de nouveaux réglemens. i° Il a ordonné à tous les grands mandarins d'examiner soigneusement quels sont les olliciers de leur district qui ont le plus de talens pour Lien gouverner les peuples , et d'envoyer leurs noms à la eour. ■>. " Il a ordonné qu'on lui envoyât pareillement les nomdes mandarins inférieurs qui sont capables d'exercer les charges du premier ordre, afin que, sans passer par les degrés ordinaires, ils puissent être élevés tout à coup aux emplois les plus considérables. 3° On a coutume, tou^ les trois ans , de faire l'examen de tous les mandarins de l'empire, sans en excepter un seul. Le vice-mi de chaque province en délibère avec les quatre officiers-généraux qui résident a la capitale , et envoie à la cour ses notes sur <liaquc mandarin. Il marque, par exemple, que tel mandarin, de tel degré, de telle ville, est trop sévère, qu'il I vide d'argent et qu'il vexe le peuple; on bien ru il . qu'il a peu d'application aux fonctions de sa charge: ou bien qu il est brusque, sujet à se mettre en colère, et peu aimé du peuple. Suivant ces notes adressées au premier tribunal de Pékin , la cour casse, abaisse et punit un grand nombre de mandarins. Au contraire, ceux qui n'ont point de notes mauvaises, ou qui sont loués comme gens extraordinaires et au-dessus du commun . on les «'levé aussitôt à de plus grands mandarinats. Il semble que ces connoissances devroient suffire : le nouvel empereur veut quelque chose de plus. Il ordonne aux mandarins supérieurs de chaque province de distinguer en trois classes tous les mandarins de leur district. La première doit être de ceux qui ont des manières polies et entntes, qui ne cherchent point à s'enrichir, qui sont
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habiles dans les sciences , qui possèdent les coutumes et les lois de l'empire, qui sont peu avancés en âge, et qui Ont de la force et de la santé. La seconde doit contenir ceux qui ont les mêmes talens, mais qui sont d'une santé foible ou d'un âge avancé. Enfin , la troisième doit être de ceux qui ont un corps sain et robuste, mais dont les talens sont médiocres. « Cette liste me fera mieux connoître, dit l'empereur, les mandarins qui , dans l'examen général qui se fait tous les trois ans, mériteront des éloges ou des réprimandes. La gloire qui en reviendra aux uns , et la honte dont les autres seront couverts les piquera d'une louable émulation. J'examinerai moi-même cette liste, ajoute l'empereur; ainsi j'ordonne aux mandarins, sous peine d'être sévèrement punis, d'agir avec une extrême équité, sans partialité et sans acception de personnes. »
Enfin , ce nouveau monarque a si fort à cœur le bien de l'empire , qu'il a donné un avertissement écrit du pinceau rouge, par lequel il exhorte tous les mandarins qui, selon leur dignité, ont droit de présenter des mémoriaux , à bien réfléchir sur ce qui peut contribuer au bon gouvernement, et à lui communiquer leurs lumières par écrit. Il ajoute qu'au cas que leurs réflexions doivent être secrètes, ils peuvent envoyer ou présenter leur mémorial cacheté, et il promet qu'alors il ne le rendra point public , ou bien qu'il effacera le nom de l'auteur.
J'ai parlé plus haut de la grâce que l'empereur a faite à des villes en leur remettant pour toujours une partie du tribut annuel qu'elles doivent payer. Cette bonté du prince causa une grande joie parmi le peuple. Le tsong-tou de Nankin crut faire sa cour à l'empereur, en lui apprenant quelle avoit été la joie des peuples. Il lui envoya un mémorial, où, après avoir fait l'éloge de sa majesté, il disoit, entre autres choses, que le peuple, pour marquer sa reconnoissance , faisoit réciter des prières dans les tem-
pies des idoles pour la conservation d'une vie si précieuse à l'état; qu'on y représentoit des comédies, et que, pour perpétuer le souvenir d'un bienfait si signalé, on alloit élever un édifice public , et y placer un monument de pierre , où l'on gravera une inscription propre à éterniser la mémoire de ce bienfait. L'empereur écrivit de sa propre main au tsong-tou cette réponse : « Ce que vous me mandez est tout-à-fait contraire à mes intentions. Quand j'ai accordé cette grâce, je n'ai eu d'autre vue que de procurer le bonheur de mon peuple, et non pas de m'attirer un vain honneur. Ces comédies et ces prières sont superflues, et ne peuvent mètre d'aucune utilité. Après que j'ai envoyé des instructions dans tout l'empire , pour exhorter les peuples à l'économie et à la frugalité, comment osez- vous permettre ces folles dépenses? Défendez -les au plus tôt. 11 est même à craindre que les officiers subalternes, sous prétexte d'avoir de quoi fournir à ces divertissemens , ne tirent des contributions , et ne s'engraissent de la substance du pauvre peuple. Veillez-y. Pour ce qui est de l'édifice et du monument de pierre , je défends aussi qu'on les élève; car, encore une fois, quand j'accorde des grâces, je ne prétends pas me faire une vaine réputation. Tout ce que je souhaite, c'est que parmi ce grand peuple, il n'y ait personne qui n'observe les coutumes, qui ne remplisse ses devoirs , et qui ne vive tranquille ; voilà ce qui peut me faire plaisir. C'est pourquoi , aussitôt que vous aurez reçu cet ordre, défendez ces prières et ces comédies, empêchez qu'on n'élève l'édifice et le monument de pierre, et donnez vous-même par écrit une instruction publique qui soit affichée aux carrefours , par laquelle vous exhortiez le peuple à observer les coutumes, remplir ses obligations, et à vivre dans une parfaite union. Alors je m'estimerai heureux. »
Vous voyez par tous ces traits, mon révérend père, a. 3i
quelle est l'application de ce prince. Sa continuelle étude est d'apprendre à bien gouverner ses peuples, et à procurer leur bonheur. Dieu veuille lui inspirer des sentimens plus favorables à notre sainte religion, afin que les pasteurs arrachés par ses ordres à leur cher troupeau , puissent quelque jour y être réunis ! C'est une grâce que je vous prie de demander dans vos saints sacrifices , en l'union desquels je suis avec respect, etc.
LETTRE (exteait)DU PÈRE DENTRECOLLES AU PÈRE DUHALDE.
A Pckin , le 7 juillet 1727.
Mon révérend père, je vous ai déjà envoyé des fleurs artificielles que font les Chinois , et, si, dans le transport , l'air de la mer ou l'humidité n'a rien diminué de leur agrément, je ne doute pointque vous n'ayez trouvé l'ouvrage fin et délicat. Je vous en envoie encore , dans la persuasion où je suis que ce n'est qu'en les voyant qu'on les estime ce qu'elles valent. Je ne prétends pas que les ouvriers chinois aient plus d'adresse et d'habileté que les Européens qui travaillent à ces petits ouvrages. S'il est vrai qu'on réussisse mieux à la Chine, on doit plus l'attribuer à la matière que les Chinois emploient qu'à l'industrie. C'est cette matière que je veux faire connoitre, car peut-être pourroit-on la trouver en France 5 j'expliquerai ensuite la manière dont les Chinois la préparent et la mettent en oeuvre. Les plus petits secrets ont leur prix , et, pour peu qu'on soit curieux, on fait cas des moindres découvertes. Les fleurs artificielles chinoises, qui imitent si bien la nature, ne sont faites ni de soie , ni de toile, ni de papier. De quoi sont donc formées les feuiiles qui composent le
corps de la fleur , pour être si déliées , si lisses , si transparentes, et en un mot si naturelles? C'est un roseau ou une espèce de canne qui fournit la matière qu'on y emploie. Comme il ne croît point dans cette province, je n'ai pu l'examiner par moi-même ; ce que j'en ai appris de ceux qui travaillent aux fleurs , ne suflisoit pas pour que je pusse donner des indices capables de le déterrer en France, supposé qu'il y en ait, comme j'ai lieu de le croire^ mais, ayant une fois appris qu'on nomme cet arbrisseau t mg-tsao , j'ai consulté l'herbier chinois, que je traduis pour en faciliter la découverte aux herboristes européens : « Cet arbrisseau vient dans des fonds ombragés et fort couverts ; il croît à la hauteur de plus d'une brasse ; ses feuilles ressemblent à celles du nénuphar , mais elles sont plus grasses ; on trouve au milieu du tronc, sous un bois semblable à celui des cannes, une substance trèsblanche. Sa tige est divisée , comme le bambou , par divers nœuds qui laissent entre eux des tuyaux longs quelquefois d'un pied et demi ; ces tuyaux sont plus gros au bas de la plante. On coupe l'arbrisseau tous les ans , et l'année suivante il repousse. On charge des barques de ces tuyaux pour les transporter dans le Kiang-nang ; c'est là qu'on en tire la moelle , et qu'on la prépare pour la préserver de l'humidité qui lui est contraire. Lorsqu'elle est hors de ses tuyaux, il faut la tenir bien enfermée dans un lieu sec, sans quoi l'on ne pourroit plus la mettre en oeuvre : on en fait des ornemens pour les personnes du sexe. » Si ces connoissances peuvent aider à trouver en Europe un arbrisseau semblable, il ne sera pas difficile aux ouvriers européens d'imiter, ,et même de surpasser l'adresse chinoise dans celte sorte de travail, et ils pourront bien plus finement appliquer les couleurs convenables , sur une matière qui est très-propre à les recevoir et à les conserver dans leur vivacité et dans leur fraîcheur.
L'opération qui consiste à réduire ces bâtons de moelle en feuilles minces et déliées , n'est pas l'ouvrage de ceux qui font les fleurs -, on les apporte ainsi préparés de la province de Kiang-nang. Lorsqu'on m'en montra un paquet pour la première fois , je les pris d'abord pour de véritables feuilles de papier , qu'on avoit ainsi coupées pour quelque dessein particulier. On me montra ensuite le bâton de moelle d'où l'on droit ces feuilles -, la surprise où je fus piqua ma curiosité, et je voulus être éclairci de la manière dont on s'y prenoit pour cette opération. On me dit que la pièce de moelle , plus ou moins grosse et longue , selon qu'on veut les feuilles plus ou moins larges , se met sur une plaque de cuivre entre deux autres plaques fort déliées ; et en même temps que d'une main on la fait glisser doucement dans cet entre-deux des plaques , de l'autre main , avec un couteau semblable au trancbet dont les cordonniers coupent leur cuir , on enlève une mince superficie qui se développe, de même qu'on enlève avec le rabot des espèces de rubans de dessus une pièce de bois bien polie. Ce qu'on lève ainsi de la moelle ressemble à de larges bandes de papier ou de parchemin très-fin ; on en fait des paquets qu'on vient vendre à Pékin , et les ouvriers les emploient à faire les fleurs artificielles. Pour empêcher ces bandes ou pellicules de moelle de se déchirer en les maniant, lorsqu'il s'agit de les peindre ou de les façonner , il faut les tremper dans l'eau d'une main légère, en les y plongeant et en les retirant à l'instant. Il suffiroit même de les laisser quelque temps avant cette opération, dans un lieu frais et humide. Avec cette précaution , il n'y a point à craindre qu'elles se corrompent ou quelles se déchirent.
Quant aux couleurs qu'on y applique , les ouvriers chinois n'emploient que des couleurs douces, où il n'entre ni gomme, ni mercure, ni céruse, ni alun, ni vitriol; elles sont simplement à 1 eau et ne sont pas fortes. Je vis dans le
lieu où travailloient ces ouvriers diverses petites feuilles auxquelles on avoit donné une teinture de vert , de rouge et de jaune ; c'étoit là comme la préparation aux autres couleurs , que différens peintres dévoient leur appliquer pour les peindre au naturel. Ce travail , lorsqu'on veut y faire de la dépense, est fin et recherché. J'avoue néanmoins que je fus étonné du vil prix auquel on donnoit ces ouvrages -, car il n'est pas aisé d'achever en un jour un certain nombre des plus petites fleurs avec leurs pieds et leurs feuilles. On leur donne les différentes figures qu'elles doivent avoir , en les pressant sur la paume de la main avec des instrumens faits pour cela. C'est avec des pincettes déliées qu'ils les saisissent, et ils les unissent avec de la colle de uomi, qui est une espèce de riz bien cuit et épais. Le coeur des fleurs, par exemple des roses, se fait de filamens de chanvre très -déliés et colorés. Les petites tètes que portent ces filamens sont de la même matière. Ayant aperçu des feuilles de plantes lustrées et vernissées d'un seul côté , de même que certaines feuilles qui composent le corps des fleurs , je m'informai de la manière dont ils donnoient ce lustre ; ils me répondirent que c'étoit en appliquant les pellicules du tong-tsao déjà peintes sur de la cire fondue ; mais il faut joindre beaucoup d'adresse ;t une grande attention, pour que la eux ne soit ni trop chaude ni refroidie , l'un ou l'autre de ces inconvéniens étant capable de gâter l'ouvrage ; et de plus il faut choisir un jour serein, parce qu'un temps pluvieux n'est point propre à ce travail. Ils ont un autre moyen plus aisé : c'est de tremper un pinceau dans la cire fondue, de le passer délicai '^ent sur la feuille, et de la frotter avec un linge. C'est avec la moelle du même arbrisseau qu'ils imitent parfaitement lesfruits, les petits insectes qui s'y attachent , et surtout les papillons ; on ne peut rien voir de plus naturel. S'ils veulent faire une pêche, et la rendre semblable
à la pèche naturelle , ils font , avec des cannes très-déliées et fendues finement , la carcasse de la pêche ; ils remplissent le dedans dune pâte composée de sciure de ce bois odoriférant dont on fait des bâtons de parfum , et ils y mêlent de la sciure d'un vieux pêcher , qui donne au fruit l'odeur de la pèche ; ensuite ils y appliquent la peau , qui consiste en une ou deux couches de feuilles de tsong-tsao , qui représentent bien plus naturellement la peau d'une pèche que ne fais la soie et même la cire la mieux préparée ; après quoi ils y donnent les couleurs convenables. Plus communément ils prennent des bâtons ou des pièces de moelle de canne ou de roseau ordinaire , qu'ils unissent avec de la colle forte, et dont ils font le corps du fruit; après l'avoir perfectionné avec le ciseau, ils étendent une couche d'une pâte de poudre odoriférante ; et , quand tout est sec , ils y appliquent une feuille de papier qu'ils couvrent ensuite de la feuille de tsong-tsao : après quoi on peint le fruit, on le cire, et on le frotte avec un linge pour le lustrer. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE LE COUTEUX