‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 3)Chapitre 3 sur 19 · LES HOMMES ONT DE FAVSSES IDÉES SIR LA DIVINITE · texte numérisé non relu

LES HOMMES ONT DE FAVSSES IDÉES SIR LA DIVINITE

Le lettré. La sublime doctrine, monsieur, dont vous m'entreteniez hier, a charmé mon esprit. Jy ai pensé Loùte la nuit, et j'en ai oublié le sommeil. Je reviens aujourd'hui vous prier de me continuer vos leçons, et d'achever enfin de résoudre toutes mes difficultés. Nous avons en Chine trois différentes religions; chacune a son < ■< oie. Les disciples de Lao prétendent que tout est venu de rien . et le rien est tout le fondement de leur doctrine. (.eux qui suivent Fo assurent que toutes les choses visibles sont sorties du vide, et le vide est tout le but de leurs méditations. Les lettrés, au contraire, disent que notre grand livre classique parlant expressément de Tai-ki, ce doit être là le premier être . l'origine de toutes choses, et la solide vertu fait toute leur étude. Je ne sais, monsieur , quelle est sur cela votre pensée.

Le doctelr. Ces deux sectes, fondées 1 une sur le rien , l'autre sur le vide , sont absolument opposées à la raison et à la loi sainte du vrai Dieu. Ainsi , c'est une chose claire qu'on ne peut pas s y attacher. Pour ceux qui reconnoisseut un premier être , et qui s'attachent à la solide vertu, quoique je n'aie pas tout-à-fait approfondi leur doctrine, il me paroit quelle approche de la vérité.

Le lettré. Nos sages attaquent aussi ces deux sortes de sectaires, et ils témoignent en avoir beaucoup d horreur.

Le docteur. Pourquoi les haïr ? 11 faut les plaindre, les réfuter , et plutôt par des raisons que par des reproches. Ils ont Dieu pour père aussi bien que nous : ils sont nos frères. Si quelqu'un de nous voyoit son frère

tomber en démence, le haïroit-il? le poursuivroil-il en ennemi? ne lui rendroit-il pas au contraire tous les bons offices qu'exige le devoir d'un frère? Jl faut instruire ces pauvres errans; c'est notre devoir. J'ai là grand nombre d'écrits chinois où l'on ne cesse de maltraiter les deuxsectes. Partout on leur dit des injures; niais je n'ai point encore trouvé d'auteur qui ait entrepris de les combattre par de bonnes raisons. iNous disons qu'ils se trompent; eux, à leur tour, disent que nous nous trompons : voilà une guerre; aucun parti ne veut céder à l'autre, et depuis plus de quinze siècles, point d'aceord. Si chacun proposoit ses raisons, alors sans disputes, sans clameurs, on jugeroit du faux et du vrai , et 1 on se réuuii oii peut-être. < ha «lit en Europe qu'une bonne corde peut arrêter la corne d'un bœuf, et qu'une solide raison est capable de convaincre l'esprit de l'homme. Autrefois, dans un pays fort voisin du mien, les sectes ne se bornoient point à trois. Elles y étoient multipliées à centaines et à milliers. Peu à peu nos sages et nos savans , soit par leurs instructions, soit par leurs bons exemples, en ont beaucoup ramené à la bonne voie, et l'on n'y pratique presque plus aujourd'hui que la loi du vrai Dieu.

Le lettré. La véritable doctrine est une; cependant Fo et Lao ne parlent pas sans quelque fondement. D'abord il n'y avoit que du vide, ensuite a paru le solide; auparavant il n'y avoit rien, après il y a eu des choses voilà ce qui fait dire que le rien et le vide sont l'origine de tout.

Le docteur. Des choses les plus basses on peut remonter à la connoissance des plus relevées. Qu'estiment les hommes? ce qui est quelque chose, ce qui est solide. Oue méprisent-ils? ce qui est vide, ce qui nest rien. Or, le grand principe de tous les êtres étant infiniment parfait, souverainement estimable, comment peut -on

prétendre que ce soit le vide, que ce soit le rien? De plus, ce qui de soi n'est rien ne peut rien produire; eela est constant. Que sont d'eux-mêmes le vide et le rien ? Comment donc ont-ils tout produit ? Quand une chose est réellement, on dit qu'elle est quelque chose. Ce qui n'est pas réel n'est rien , et l'on doit compter pour rien tout ce qu'on attribue à une cause sans réalité. L'homme le plus sage et le plus habile ne peut pas de rien faire quelque chose. Le rien lui-même et le vide, travaillant sur le vide et le rien , ont-ils pu donner l'être à tout :} Rappelez-vous ce que j'ai dit des différentes causes. Puisque le vide est vide , que le rien n'est rien , ils ne peuvent pas être ni cause matérielle , ni cause formelle des choses , ni cause effieiente ou finale. En quel autre sens peut-on dire que l'être soit l'effet ouïe produit du vide ou du rien ?

Le lettré. Ce que vous dites , monsieur , me paraît très-solide : néanmoins , avant tous les êtres , étoit le rien ; ensuite les êtres ont été. N'y auroit-il pas là quelque petit sujet de douter ?

Le docteur. De tout ce qui a commencé, on peut dire qu'auparavant il n'étoit rien , et qu'ensuite il a été quelque chose. Mais on ne peut pas s'exprimer ainsi de ce qui n'a jamais eu de commencement. Un être sans commencement , il n'y a aucun temps où il n'ait été. En quel temps seroit-il vrai qu'auparavant il ne fût pas ? Après avoir fait cette différence , on peut dire de certains êtres : Auparavant ils n'étoient pas -, ensuite ils ont été. Parler ainsi de tous, sans exception, c'est se tromper. Un homme, avant que d'être produit, n'est pas encore un homme, puisqu'il est produit, et qu'ensuite il est; il faut qu'avant la production , les causes qui le produisent existent pour pouvoir le produire. Dans l'univers entier tout suit cette règle, et si l'on remonte jusqu'à la première origine, on trouve que c'est Dieu , le créateur de toutes choses.

Le lettré. Tout homme doit discerner le vrai du faux. Quiconque ne se rend pas aux bonnes raisons que vous venez de dire n'est plus un homme , et il ne mérite pas qu'on l'écoute. Quoi ! un vide, un rien, qui n'est point un homme , qui n'est point un esprit , qui est sans propriété, sans nature, qui n'a ni connoissance , ni sentiment, ni bonté , ni justice , qui n'est en un mot estimable par aucun endroit, et qui ne peut pas même être comparé à la chose la plus vile, telle qu'est un gr.iiu de moutarde, serait la cause et le principe de tout ce qui compose 1 Univers ? Celte doctrine est extravagante ; mais j ai OUÏ dire que le rien n'est pas un pur rien, ni le vide un pur vide ; que c'est quelque chose de fort subtil et lout-à-fait dégagé de la matière ; en ce cas, quelle différence y aUr oitil entre le vide , le rien et Dieu.'

Le docteur. Ah! monsieur , cette comparaison est injurieuse à Dieu. Dieu peut-il être ainsi confondu , dégradé? Une substance spirituelle a sa nature, des connoissances , des perfections. Elle est pure et d un rang fort supérieur à la nature même de l'homme corporel. Elle existe véritablement en toute réalité ; mais parce qu'elle n'a ni corps , ni figure, doit-on pour cela la confondre avec le vide, avec le rien? Le rien et l'immatériel sont autant éloignés que le ciel l'est de la terre ; et prendre pour principe de religion que c'est la même chose , non-seulement ce n'est pas éclairer le monde , c'est le remplir de doutes et de ténèbres.

Le lettré. Ce que nous autres gens de lettres disons du Tai-hi, monsieur , vous paroit-il solide ?

Le docteur. Quoique je ne sois pas arrivé jeune à la Chine , je n'ai pas laissé d'étudier avec application et avec assiduité les livres classiques. Il y est rapporté que les anciens sages adoraient le Chang-ti, maitre souverain du ciel et de la terre ; mais je n'y ai point lu qu ils eussent au-

cune vénération pour le Taï-hi. Que si l'on prétend que le Tai-hi soit la môme chose que le Chang-ti, créateur de l'univers, comment est-ce que les anciens n'en ont rien dit?

Le lettré. Les anciens n'avoient pas ce terme -, mais ils avoient l'idée qui y répond. Il est vrai que l'explication du symbole hiéroglyphique du Tai-ki est plus récente.

Le docteur. Tout discours bien raisonné n'est point contredit par im homme sage 5 mais je doute que l'explication du Tai-ki soit trouvée conforme à la raison. Lorsque j'examine le symbole et tout ce qu'on en dit, je ne vois qu'un hiéroglyphe informe , composé dune ligne entière et d'une brisée de blanc et de noir , du pair et de l'impair , du simple et du composé , ou , comme on veut l'expliquer, du haut et du bas, du noble et du vil, du fort et du faible , du parfait et de l'imparfait. Mais le réel dont cet hiéroglyphe est limage, où est-il? Ce n'est point assurément le Créateur du ciel et de la terre. La vraie doctrine sur la Divinité s'est transmise dans toute sa pureté, depuis les premiers temps jusqu'à nous. Elle est complète j rien n'y manque , comme vous le verrez ; et lorsque nous voulons la mettre par écrit, et la prêcher aux peuples qui ne la connoissent pas , nous n'avons garde de rien omettre qui soit capable de rétablir clairement et solidement 5 mais comment oserions-nous nous appuyer d'un vain symbole qui n'a rien de réel?

Le lettré. Le Tai-ki, monsieur, n'est autre chose que la raison. Or, si dans la raison même vous ne trouvez point de raison, où faut-il la chercher?

Le docteur. Eh! monsieur, quand une chose n'est pas dans la justesse , on emploie la raison pour la rectifier. Maïs si ce qu'on prend pour la raison n'est pas soimême juste , à qui aura-t-on recours ? Distinguons d'abord les différentes classes auxquelles toutes les choses se réduisent , et plaçons la raison dans celle qui lui convient.

Il nous sera ensuite aisé de conclure que si la raison est la même chose que le Tai-ki, le Tai-ki ne peut pas être le grand principe et la cause de l'univers.

Tous les êtres se divisent en deux genres ; substance et accident. Ce qui n'a pas besoin d'un sujet qui le soutienne, et qui subsiste par lui-même, comme le ciel, la terre, les esprits, l'homme, les animaux, les plantes, les métaux, les pierres, les élémens, est dans le genre de substances. Ce qui ne subsiste pas par lui-même , et qui a besoin d'un sujet qui le soutienne , comme les qualités de l'homme, les couleurs, les sons, les goûts, est dans le genre d'accident. Prenons pour exemple de l'un et de l'autre un cheval blanc. Cheval blanc dit blancheur, et dit cheval. Le cheval peut être sans la blancheur ; ainsi c'est une substance. La blancheur ne peut pas être sans le cheval-, ainsi, c'est un accident. En les comparant ensemble, la substance est appelée le noble, le principal , et l'accident n'est regardé que comme le vil et l'accessoire. Dans une chose où il n'y a qu'une substance, les accidens peuvent être sans nombre. Dans un seul corps humain qui est une substance, combien de diverses sortes de qualités! La figure , la couleur , les différentes relations : ce sont là autant d'accidens \ et qui pourroit en compter toutes les espèces !

Cela supposé , si le Tai-ki n'est que ce qu'on appelle raison, ce ne peut point être l'origine de toutes choses. Car enfin , la raison n'est que dans le genre d'accident, de qualité. Elle ne subsiste point par elle-même ; comment pourroit-elle faire subsister l'univers? Les docteurs chinois, parlant de la raison, en distinguent de deux sortes; celle qui est dans 1 homme, celle qui est dans le reste des choses, ont leur manière d'être. Une chose passe pour bonne et pour vraie , lorsque sa manière d'être est conforme à la raison de lhomme. L homme seul est capable

de creuser le fond des choses , cl la connoissance parfaite qu'il acquiert par l'étude des secrets de la nature, s'appelle philosophie. Or, l'une et l'autre de ces deux raisons sont de pures qualités. Comment seroient-elles l'origine de tous les êtres? l'une et l'autre n'est qu'après le sujet dans lequel elle subsiste ; et ce qui vient après peutil être la cause de ce qui est auparavant?

Si Ion dit qu'avant toute autre chose a dû être la raison , je demande : Cette raison , oùétoit-elle? En quoi subsistoit-elle? Une qualité ne subsiste que dans le sujet qui la soutient, et dès-lors qu il n'y a point de sujet pour la soutenir, il n'y a pas non plus de qualité. Si l'on répond qu'elle étoit dans le vide, n'y auroit-il point eu à craindre qu'un tel sujet ne suffisant pas pour la soutenir, la raison ne se fût perdue dans le vide? Supposons-le cependant pour un moment.... Puisque avant même Pan-kou, le premier homme, la raison étoit déjà, pourquoi demeuroit-elle oisive au milieu du vide ? Que ne produisoit-elle ? Qui l'a mise ensuite en mouvement ? Mais la raison est incapable de mouvement et de repos ; beaucoup moins peut- elle se mouvoir elle-même. Que si l'on dit encore qu'auparavant la raison ne faisoit rien, et qu'après elle voulut tout produire , mais la raison qui n'est qu'un aceident , qu'une qualité, prend-elle seule des desseins ?Est-elle capable d'abord de ne vouloir pas, et de vouloir ensuite?

Le lettré. S'il n'y avoit pas une raison, une manière d'être des choses , les choses ne seroient pas : voilà ce qui a fait croire au docteur Tcheou que cette raison étoit l'origine de tout.

Le docteur. S'il n'y avoit .point de fils, il n'y auroit point de père ; qui pensera jamais que le père tire son origine du fils? Les choses relatives ont toutes cette propriété, que l'une suit nécessairement de l'autre, soit pour le positif, soit pour le négatif. Il y a un roi, donc

il y a des sujets. Il n'y a point de sujets, donc il n'y a point de roi. Telle chose existe, sa raison, sa manière d'être existe aussi. Telle chose n'est point réelle, sa raison ne l'est pas non plus. Prendre une raison imaginaire pour la cause du monde , c'est ne différer en rien de Fo et de Lao; c'est attaquer une erreur par une autre erreur; c'est apaiser un trouble par un autre trouble. La raison des choses d'à présent, toute réelle qu'elle est, ne peut rien produire. Comment est-ce qu'autrefois une raison vide et sans réalité a tout produit? A oyez un charpentier; il a très-bien dans l'esprit 1 idée d'un chariot , sa raison et la manière dontildoitètreconstruit. Pourquoi ce chariot n'estil pas fait tout à coup ? Pourquoi , pour le construire, fautil des matériaux , des instrumens , le travail d'un ouvrier? Quoi donc! ce qui autrefois a eu assez de force et d'habileté pour orner le ciel et la terre, est aujourd'hui devenu si lourd et si foible , qu'il ne peut pas faire une chose de rien , telle qu'est un chariot ?

Le lettré. J'ai lu que la raison produisit d'abord le noble et le vil avec les cinqélémens, et qu'ensuite elle forma le ciel et la terre. Ainsi, vous voyez, monsieur, qu'il y a un ordre, une suite dans la production des choses. Quant à ce que vous proposez de la construction subite de ce chariot , cela ne peut pas être apporté en exemple.

Le doctelr. Permettez , monsieur , que je vous le demande : si la raison du vil et du noble et des cinq élémens , soit par le mouvement, soit par le repos, a pu sur-le-champ produire le noble, le vil et les élémens, d'où vient que la raison du chariot , aujourd'hui très-réelle, n'agit point, et ne fait pas ce chariot? De plus, la raison est dans tous les lieux possibles ; elle est incapable de dessein , n'a point , à proprement parler , une nature ; elle est sans liberté. Une fois déterminée à agir, elle agit nécessairement , et ne peut pas d'elle-même s'arrêter : pour-

quoi donc à présent ne produit-elle pas un nouveau noble , de nouveaux élémens ? Qui est-ce qui y met obstacle ?

Remarquez , monsieur , que le terme d'être est un terme universel. Qu'y a-t-il qu'on ne puisse et qu'on ne doive appeler être? On trouve cependant , dans l'explication du svmbole du Tai-ki , que la raison n'est pas un être. Quoi ! lêtre se divise en tant d'espèces différentes , qui toutes retiennent le nom d'être : substance, accidens, esprit , matière , ligure , non figuré. Puisque la raison n'est pas du nombre des êtres qui ont un corps et une figure, pourquoi ne peut-on pas la mettre dans le rang de ceux qui n'en ont point ? Souffrez que je vous demande encore : la raison est-elle spirituelle, éclairée, pénétrante, judicieuse, ou non? Si vous répondez que oui, la voilà dans le genre des esprits. Pourquoi lappelez-vous Tai-ki? Pourquoi l'appelez-vous raison ? Si vous dites que non , quelle sera donc l'origine du Chang-ti , des esprits, de lame de l'homme? La raison n'a pas pu leur communiquer ce qu'elle n'a pas. IVétant pas spirituelle, comment auroit-elle produit le spirituel? Cela seul quia desconnoissances produit ce qui a des connoissances. On voit bien le spirituel produire des choses qui ne le sont pas; mais on n'a jamais vu que ce qui n'est pas spirituel produisit une chose qui le fût : l'effet ne peut pas être plus noble que la cause.

Le lettké. Qu'une chose spirituelle en produise une autre spirituelle , la raison des choses n'a en cela aucune part, j'en conviens; mais la raison, par son mouvement, produit le noble. Or, le noble de soi-même est spirituel : qu'en pensez-vous?

Le docteur. Vous revenez toujours à cette raison : il vous fâche de l'abandonner. Mais, monsieur, ce noble, d'où lui vient d'être spirituel? Dire qu'il le soit de luimême , cela répugne.

ÉCRITES DE LA CHITÏE. 1~j

Le lettré. Vous dites, monsieur, que Dieu n'a ni corps, ni figure , et que cependant il a créé toutes les choses corporelles -, pourquoi le Tni-ki, sans être spirituel , ne peutil pas avoir produit des choses spirituelles?

Le docteur. La réponse est aisée : le spirituel est le pur , l'élevé -, le corporel est le bas , le grossier. Dire que le pur , l'élevé puisse produire le bas , le grossier , il n'y a rien là que dans l'ordre ; mais prétendre que le bas, le grossier puisse former le pur, l'élevé, cela blesse toutes les règles. Il faut remarquer qu'une chose peut en contenir une autre en trois manières; ou formellement , comme un pied chinois contient dix pouces ; ou équivalemment, comme les perfections de l'homme contiennent celles des bêtes; ou éminemment, comme Dieu contient la nature et les perfections de toutes les créatures. La nature de Dieu est infiniment parfaite ; l'homme n'est pas capable de la comprendre , et rien ne peut lui être comparé. Cependant je me sers de la comparaison suivante, toute défectueuse qu'elle est. Une monnoie d'or en vaut dix d'argent , et mille de cuivre. Pourquoi cela ? c'est que l'or étant un métal beaucoup plus pur et plus beau que le cuivre et l'argent , on ne peut égaler son prix qu'en multipliant les autres métaux. De même, quoique la nature de Dieu soit parfaitement simple , elle renferme la nature , les qualités et les perfections de tous les êtres. Sa puissance est sans bornes ; et , tout immense , tout immatériel qu'il est, quelle difficulté y a-t-il qu'il ait créé tout ce qui est matière ? La raison est d'un genre bien différent. Ce n'est qu'une simple qualité qui ne subsiste point par elle-même ; comment pourroit-elle contenir en soi les substances et surtout les spirituelles? La raison est pour les choses ; les choses ne sont point pour la raison. La raison est moins noble que l'homme : c'est pour cela que Kong-tzé a dit que l'homme pouvoit donner

de l'étendue à la raison , mais que la raison ne pouvoit* rien faire de semblable à 1 égard de l'homme. Que si vous entendez par le mot raison un être , un principe qui renferme en soi tout ce qu'il y a de perfection dans l'univers, et qui a créé toutes choses , je dirai alors que c'est Dieu. Mais pourquoi l'appelez-vous raison ? Pourquoi l'appelez- vous Tai-ki ?

Le lettré. Si cela est , quelle idée a donc eu Kongtzé , en parlant du Tai-ki ?

Le docteur. Dans la merveilleuse construction du monde , Dieu a employé la matière première qu'il avoit créée; mais l'origine de tout, sans l'origine elle-même, ne fut jamais ni le Tai-ki, ni la raison. Je sais que Koiigtzc a parlé du Tai-ki. J'ai lu ce qu'il eu dit ; mais je n'ose pas, sans une méditation suffisante, m'expliquer là-dessus. ,1e pourrai peut-être dans la suite en dire ma pensée dans un écrit.

Le lettré. Depuis les premiers temps jusque aujourd'hui , les empereurs et les mandarins , en Chine, n'ont eu d'autres objets de leur culte que le ciel et la terre, qu'ils ont toujours regardés comme les auteurs et les conservateurs de leurs vies. C'est pour cela qu'on a établi les cérémonies des deux solstices , et que dans ce temps-là on leur fait des oblations. Or, si le ciel et la terre étoient des productions du Tai-ki, dès lors le Tai-ki seroit la première origine de toutes choses , et les anciens sages , empereurs et autres , auroient commencé par lui décerner des honneurs et des sacrifices \ mais cela ne s'est jamais fait , et ne se fait point encore. Ainsi , tout ce que l'on dit du Tai-ki est sans doute faux. "\ ous avez réfuté cette doctrine, monsieur , avec toute la solidité possible ; vous pensez sur cela comme les anciens.

Le docteur. Vous convenez , monsieur , de ce point ; mais il me paroit difficile d'expliquer ce que vous venez

de dire du culte que l'on rend en Chine au ciel et à la terre. \ oilà deux êtres, et il n'y a qu'un Dieu. Le Dieu que nous adorons en Europe , c'est ce qu'en Chine on appelle Changti , mais absolument différent de cette idole que les Tacssée révèrent sous le nom de Vu-hoang , et qu'ils disent être le maitre souverain, i u-koang nétoit qu'un bonze qui a passé ses jours dans la montagne Vau-tang. Il n'avoit rien au-dessus de l'homme ; et comment un homme peut-il être le souverain seigneur du ciel ? ^Nous entendons par ce nom Dieu, ce que l'on entend dans les anciens livres classiques de Chine par celui de Chang-ti.

Dans le livre qui a pour titre Tchong-yong, on fait ainsi parler Kong-tzé : Les cérémonies et les obtenions dt s deux solstices sont établies pour honorer le Cha/ig-li. Sur ce passage , le docteur Tcheou dit que si Kong-tzé ne nommoit point la terre , ce n'a été que pour abréger la phrase. Pour moi, je pense que Kong-tzé s'expliquant clairement d'une seule chose , on ne doit point lui attribuer d'avoir voulu parler de deux choses , et que ce que Tcheou avance de la phrase abrégée n'est nullement recevable. Dans le chapitre Tcheou-tong du livre Clii , on lit ces mots : Ouang étoit attentif et. diligent. Quels mérites n'a-t-il pas acquis par son application ? Son fils Tcheng-ouang et Kan-ouang , son petit-fils , n'ont-ils pas régné glorieusement ? Ils révéroient Chang-ti. On voit dans le même chapitre : La terre produit des richesses sans fin; l homme , sur le point d'en recueillir les fruits , peut-il ne pas reconnaître les biei faits de Chang-ti ? 11 est écrit dans le chapitre Chang-son du même livre : Le sage Tang-ouang s'est avancé de jour en jour dans la piété. Dans peu il est parvenu au véritable, bonheur. Le Chang-ti recevoit ses hommages. Le chapitre Tu dit encore : Ouan-ouang avoit une grande attention à tous ses devoirs. Il étoit extrêmement pieux ; il voulait plaire au

3o LETTRES ÉDIFIANTES

Chang-ti. On lit dans le livre Y: Le Ti est venu de V Orient*. Or, le Ti n'est point ce que nous appelons ciel. Ce ciel que nous voyons renferme toutes les parties du monde ; comment pourroil-il être venu d'une de ces parties ? Le livre Y s'exprime en ces termes : Si la victime est sans défaut, le Chang-ti l'a pour agréable. Il est encore dit : L'empereur cultive la terre de ses propres mains ; les fruits qu'elle donne sont pour être offerts au Chang-ti. Dans le chapitre Tang-chi du livre Chu, on fait ainsi parler Tang-ouang: Kicrouang, de la dynastie des Kia , étoit un mauvais prince ; la crainte du Chang-ti m'a obligé à le punir. Il est dit dans le même chapitre : Le Chang-ti est l'unique maître. C'est lui qui est l'auteur des biens de tous les hommes ; mais , au milieu de cette multitude innombrable qui jouit de ses bienfaits , l empereur seul est capable de porter la vertu à son plus haut point. Le chapitre King-teng du même livre rapporte ces paroles du Tchou-hong: C est par un ordre exprès , émané du trône du Ti, que Ou-ouang a gouverné le monde. Le Chang-ti a un trône $ ne devons-nous pas juger de là que le ciel visible n'est pas le Chang-ti ? Mais quiconque lira les anciens livres, jugera par leur lecture, si je ne me trompe, qu'il n'y a de différence entre le Chang-ti et Dieu que celle du nom.

Le lettré. On voit plusieurs personnes qui aiment l'antiquité \ mais cela se réduit communément à la curiosité de voir d'anciens monumens , ou de lire d'anciennes écritures. Où en trouvera-t-on qui, comme vous, monsieur , s'attachent à l'ancienne doctrine , se fassent un plaisir de l'enseigner aux autres , et tâchent de les y ramener ? Quelque satisfait que je sois de vos instructions , je ne laisse pas d'avoir encore des difficultés. En beaucoup d'endroits de nos anciens livres , on marque un grand respect pour le ciel. C'est pour cela que le docteur Tcheou

ÉCRITES DE LA CHINE. il

nomme le Ti ciel, et le ciel, raison. Le docteur Tching entre dans un plus grand détail : « Pour exprimer , dit-il , ce qu'il y a de visible et de matériel , on l'appelle Tien , ciel ; pour marquer son souverain domaine , on l'appelle Ti, seigneur; pour distinguer sa nature et ses propriétés, on le nomme Kien, vertu du ciel; voilà ce qui fait dire : honorez le ciel et la terre.» Je ne sais point si cette explication est selon la vérité.

Le docteur. Faites-y bien attention, monsieur; on peut donner au Chang-ti le nom de ciel en ce sens , que Tien, ciel , suivant l'analyse de ce caractère, signifie Yé-sa, seul grand ; mais , pour ce qu'on appelle raison , on ne peut pas dire que ce soit le souverain maître de toutes choses. Je l'ai prouvé fort au long : le terme Chang-ti est très-clair : il n'a pas besoin d'explication; beaucoup moins doit-on l'expliquer dans un mauvais sens. Le ciel matériel a neuf assises différentes ; comment peut-on dire qu'il est unique et seul maître ? Le Changti est sans figure ; comment peut-on le confondre avec une chose corporelle ? Prétendre que le ciel matériel , d'une figure ronde et divisé comme il est , tournant sans cesse de l'orient à l'occident , n'ayant ni tête, ni ventre, ni pieds ni mains , soit animé par le Chang-ti , de manière qu'ils fassent ensemble un tout vivant , quoi de plus risible? Les démons mêmes sont sans figures et sans corps ; comment s'imagine -t-on que l'esprit supérieur à tous les esprits, le maître de l'univers , soit corporel et défiguré ? Donner dans un si monstrueux système , c'est non-seulement ignorer la grande doctrine qui regarde l'homme et son origine , c'est encore n'avoir pas les premiers principes de l'astronomie et de la physique.

Le ciel que nous voyons sur nos têtes n'étant pas digne de nos respects , en quoi la terre que nous foulons aux pieds pourroit-elle nous paroître si respectable ? La doc-

àl LETTRES ÉDIFIANTES

trine essentielle est qu'il n'y a qu'un Dieu qui a créé le ciel , la terre et toutes choses , pour la conservation et l'avantage de l'homme. Dans tout l'univers , il n'y a pas une seule créature qui ne soit pour notre usage. Quelles actions de grâces ne devons-nous pas rendre à notre insigne bienfaiteur? Quel motif de redoubler nos hommages et d'obéir à ses lois? Mais abandonner le Dieu suprême, la source de tous les biens ,'et prodiguer l'encens à des créatures qui ne sont formées que pour nous servir , quel renversement !

Le lettré. Cela étant ainsi, nous autres Chinois, nous sommes , hélas ! dans de bien épaisses ténèbres : le plus grand nombre, à la vue du ciel, ne sait autre chose que lui rendre ses respects, et voilà tout.

Le docteur. Le monde est composé de gens instruits et d'ignorans. La Chine étant un grand empire , les personnes éclairées n'y manquent pas. On peut dire aussi qu'il y en a sans instruction , dont toutes les connoissances se bornent à ce qui tombe sous les sens. Ainsi le ciel et la terre leur sont connus; mais le souverain seigneur du ciel et de la terre passe toutes leurs idées. Qu'un sujet d'une province éloignée de la cour se trouve tout à coup transporté à l'entrée du palais impérial , frappé de la grandeur et des beautés de ce superbe édifice , il se prosterne aussitôt en sécriant : Je rends hommage à mon prince. Or, ce que l'on dit : Honorez le ciel et la terre , la multitude ignorante le prend à la lettre , et se contente d'honorer le palais du prince, sans penser au prince lui-même. Mais ce qu'il y a de gens instruits , et qui raisonnent , en voyant l'étendue de la terre et la hauteur du ciel, concluent d'abord que le monde a un maître qui le gouverne , et ils se déterminent à adorer cet être immatériel et incréé qui , du haut des cieux, règne sur tout l'univers. Quel est l'homme sage qui regarde ce ciel visible comme son Dieu ?

Si quelquefois ou donne à Dieu le nom de ciel , ce n'est là qu'une façon de parler , comme lorsqu'on prend une ville pour le mandarin qui la gouverne , et qu'au lieu tic •lire : Le gouverneur de JVan-chajig a ordonné telle chose , on dit simplement que la ville de JYaji-chaiig a publié telle ordonnance. Suivant cette comparaison , on peut donner à Dieu le nom de ciel , mais cela ne signifie nullement que ni le ciel ni la terre fassent un même tout avec Dieu. En un mot, il y a un maître souverain , créateur de l'univers , et, dans la crainte où j'ai été qu'on n'en eût pris une fausse idée, je lai appelé seigneur du ciel.

Le lettré. ^ ous agissez , monsieur, en maître sage et éclairé. Ayant à enseigner la véritable doctrine, vous employez dès les commencemens les véritables expressions. Par -là vous ferez connoilre clairement la religion que vous nous avez apportée d'Europe , et il ne sera pas à craindre que dans la suite il s'introduise du trouble et de la confusion. \ ous avez entièrement dissipé les ténèbres de mon esprit. 11 ne me reste plus aucun doute : la doctrine touchant un seul Dieu est profonde et solide. (Quelle honte pour nos savans de la Chine de ne pas s'y appliquer ! Ils négligent l'essentiel et s'attachent avec ardeur à des bagatelles -, ils ne savent pas remonter à la source. Nous recevons de nos pareils nos corps ; cela nous engage à tous les devoirs de lils : nous recevons du prince des terres , des possessions pour nourrir nos pères , nos mères , nos enfans; cela nous oblige à tous les devoirs de sujets. Dieu est le premier père , le premier prince -, c'est le chef de tous les ancêtres , le maître de tous les rois; c'est lui qui a tout créé et qui gouverne tout : comment le méconnoilre ! Comment ne pas le servir ! Mais il n'est pas possible de tout dire en un jour; souffrez, monsieur, que je revienne une autre fois.

Le docteur. Ce que vous me demandez, monsieur, ■*■ 5

ne me coûte rien à accorder : vous ne cherchez qu'à connoître la vérité. C'est un double bienfait de Dieu , qui me donne à moi la force de vous instruire, et à vous l'occasion d être instruit. Toutes les fois que vous me Jerez l'honneur de vous adresser à moi , vous me trouverez disposé à vous satisfaire.

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IIIe ENTRETIEN.

L'HOMME A UNE AME IMMORTELLE; EN QUOI IL DIFFERE ESSENTIELLEMENT DES AUTRES ANIMAUX.

Le lettré. Parmi toutes les créatures visibles , l'homme est la plus noble : les autres animaux ne peuvent pas lui être comparés ; c'est pour cela qu'on dit que l'homme contient en soi tout ce que le ciel et la terre ont de beau , et qu'on l'appelle le petit monde. Cependant si l'on examine de plus près les animaux , et qu'on les rapproche de l'homme , on trouve qu'ils mènent une vie bien plus aisée et bien plus libre. Comment cela ? A peine sont-ils nés , qu'ils ont assez de force pour se mouvoir et pour agir, qu'ils savent prendre les alimens qui leur conviennent et éviter ce qui peut leur nuire. Leurs corps se trouvent couverts de poils ou de plumes, sans qu'il soit nécessaire qu'ils se pourvoient de vètemens : les ailes et les griffes leur viennent d'elles-mêmes. Ils ne labourent ni ne sèment ; ils n'ont aucun besoin de ramasser des provisions dans des greniers : ils ne commissent point les assaisonnemens ; ils mangent quand il leur plaît, et ce qui est capable de les nourrir ; ils se reposent et dorment à leur fantaisie ; ils ont le monde entier pour courir et pour voler. Libres de toute affaire, ils jouissent d'un plein loisir : parmi eux, il n'y a ni mien ni ùen? nulle distinction de pauvre et de

riche, de noble et de roturier. Point d'efforts, point de mouvemens pour des conseils et des délibérations, pour mériter des récompenses, pour acquérir un grand nom: tout est libre , tout est tranquille -, chacun chaque jour fait ce qui lui plait, et vit sans inquiétude.

Mais l'homme , la mère ne l'enfante qu'avec douleur : il nait tout nu; il ne commence à ouvrir la bouche que pour crier, et semble par-là déjà connoitre qu'il ne vient au monde que pour souffrir. Durant sa première enfance, il est si foible qu'il ne peut se soutenir , et ce n'est qu'après trois ou quatre ans entiers qu'il est bien capable de marcher. Devenu plus gir.nd, d'abord on lui assigne une profession toujours laborieuse : le laboureur travaille durant les quatre saisons-, le marchand passe sa vie dans de pénibles voyages sur mer et sur terre-, l'artisan fatigue incessamment ses bras*, l'homme de lettres, jour et nuit, s échauffe la tète-, en un mot, les grands tourmentent leurs esprits, et les petits ruinent leurs corps 5 cinquante ans de vie sont cinquante ans de misères et de maux. Notre corps est sujet à mille sortes d'infirmités : les livres de médecine comptent trois cents maladies de l'œil seul. Combien n'y en a-t-il pas pour chaque autre partie? Qui pourrait en dire le nombre? Que si l'on entreprend de se faire traiter d'une seule, ce nest jamais qu'avec des remèdes durs, amers et dégoùlans.

La terre est remplie- d'animaux qui tous , sans distinction de grosseur ou de petitesse, semblent avoir conjuré contre la nature humaine ; tous sont en état de l'attaquer et de lui nuire. Il ne faut qu'un petit insecte pour désoler le plus robuste des hommes. Les hommes eux-mêmes ne se font-ils pas des guerres cruelles? Ils fabriquent cent espèces d'armes pour se mutiler et s'entre - tuer. Pour combien la loi générale de mourir n'est-elle pas en quelque sorte inutilement portée? Ceux qui aujourd'hui rejet-

SÇy LETTRES ÉDIFIANTES

tout les anciennes armes comme trop foibles , en inventent tous les jours de beaucoup plus meurtrières, et, après avoir converties campagnes de cadavres, rempli les villes de sang et de carnage, ils ne sont pas encore satisfaits. Si la paix se montre enfin pour quelques momens, quelle est la famille, quelle est la personne qui n'ait pas quelque sujet de tristesse? Un homme a des richesses, il n'a point d'enfans; un autre a des enfans , ils sont sans talens; celui-ci a de l'habileté, il ne peut se fixer au travail; celui-là est adroit, appliqué, on force son génie, il n'est pas le maître d'en suivre l'impulsion. Chacun a sa peine; et , tandis que de tous les autres endroits tout rit à un homme, une seule amertume lui rend tout désagréable; cela n'est-il pas général !

Tant d'infortunes dont notre vie est tissue se terminent enfin à la plus grande de toutes , à la mort. Il faut rentrer en terre, et qui en est exempt? C'est ce qui faisoit dire à un ancien sage, en instruisant son fils : Mon fils, ne vous trompez pas vous-même, ne vous aveuglez pas vous-même; toutes les démarches de l'homme sont autant de pas qui le mènent au tombeau. Malheureux mortels ! peut-on dire que nous vivions? Nous ne faisons que mourir continuellement. En naissant nous commençons notre mort , et ce n'est qu'après la mort que nous cessons de mourir. Un jour est-il passé, notre vie est accrue d'un jour, et nous sommes d'autant rapprochés du tombeau.

Ce ne sont là que des maux extérieurs; les intérieurs sont bien plus insupportables. Xos peines en ce mo^de sont de véritables peines ; notre joie, nos plaisirs ne sont que de faux plaisirs, une fausse joie; nos peines sont presque continuelles ; nos plaisirs ne durent que quelques instans. Le cœur de l'homme est sans cesse tyrannisé par de cruelles passions d'amour ou de haine , de colère ou tle crainte; semblable à un arbre planté sur le haut dune

montagne, exposé à tous les vents, quanti peut-il être tranquille? Tantôt c'est la gourmandise ou la luxure, tantôt c'est l'ambition ou l'avarice qui le possède : ne sont- < e pas là comme autant de tempêtes qui l'agitent? Où est l'homme content de son sort, qui ne cherche pas à s'en procurer un meilleur? Un prince, fut-il maître de l'univers, \ il-il tous les peuples à ses pieds , encore ne seroit-il pas satisfait.

L'homme, si peu capable de se connoitre et de se régler soi-même, que peut-il savoir en matière de religion? Cependant on dogmatise de toutes parts : les uns sont pour J.ii<> , les antres pour Foi an troisième parti suit Kongtzé. Par-là notre Chine se trouve divisée en trois différentes lois, l.t comme u cela ur suffisoit pas, il s'élève de nouveaux chefs; ils tiennent école , ils prêchent; et dans

peu, au lieu de trois lois, nous en aurons trois mille ; encore ne s'en tiendra-t-on pas là. Chacun de son côté crie : Vraie doctrine! vraie doctrine1, etle désordre ne fait qu'augmenter. Les grands oppriment les petits, les petits n'ont aucun respect pour les grands. Les pères sont colères, emportés; les enfans sont revèches, désobéissans : le prince et ses oiliciers vivent en mutuelle défiance; les frères m. unissent entre eux de cruelles inimitiés; point d'union dans les mariages, point de sincérité parmi les amis. Tout n'est que dissimulation, tromperie, et l'on ne N«»it aucun jour à de meilleurs temps. Je me représente les hommes de ce siècle comme autant d'infortunés qui , rnrès nu triste naufrage, ont vu briser leur vaisseau; ils se trouvent en pleine mer, au milieu des vagues, et le jouet des Ilots; tantôt ensevelis sous les ondes, et tantôt reparoissant sur les eaux, ils sont jetés çà et là, au gré des vents. Chacun pense à son propre malheur, et aucun ne pense à sauver les autres. On s'attache à tout ce qui tombe sous la main, planches, voiles, cordages, débris

do navire*, on le saisit, on l'embrasse, et on ne le quitte qu'avec la vie. Quel désastre ! Je ne vois pas quel motif a eu Dieu de mettre l'homme dans un état si malheureux : il nous aime sans doute-, mais il parait qu'il traite beaucoup mieux les animaux irraisonnables.

Le docteur. Ce monde n'est que misère, et nous y attachons tellement nos cœurs, que nous ne pouvons nous en séparer. Que seroit-ce donc, si nous y vivions dans la joie ? Les maux et les amertumes de cette vie montent à un si haut point, et les mortels sont si stupides, qu'ils ne pensent qu'à s'y établir solidement. Il faut découvrir et défricher de nouvelles terres; il faut acquérir un grand nom :, il faut se procurer une longue vie ; il faut même assurer la fortune de ses enfans et de toute sa postérité. Trahison, révolte, guerre, massacre, rien n'est épargné : que n'entreprend-on pas ? Comment ainsi ne pas vivre dans le trouble et dans la confusion ?

Autrefois, dans un royaume d'Occident , il y avoit deux philosophes célèbres, l'un desquels, nommé Démocrite, rioit toujours, et l'autre, appelé Heraclite , pleuroit sans cesse. La cause d'une conduite si différente étoiila même : c'est qu'ils vovoient les hommes de leur temps courir après les faux biens de ce monde. Démocrite, par ses ris , se moquoit de ces insensés 5 et Heraclite , par ses pleurs, leur portoit compassion. On raconte encore qu'un certain peuple, qui n'est pas de l'antiquité la plus reculée, avoit une coutume singulière 5 je ne sais s'il l'a conservée jusqu'à présent : aussitôt qu'il étoit né un enfant dans une famille , les parens et les amis ne manquoient point d'aller faire des complimens de condoléance sur ce que cet enfant n'étoit venu au monde que pour souffrir. Au contraire , lorsque quelqu'un mouroit, ils faisoient des félicitations et des réjouissances sur ce que la personne morte étoit délivrée des maux de cette vie 5 dans l'idée de cette nation,

ÉCRITES DE LA CFirNE. 3()

vivre éloit un mal, et mourir passoit pour un bien. Quelque extraordinaire que fut cette coutume, elle fait bien voir que ce peuple avoit bien compris la vanité et les misères de ce monde.

La vie présente n'est point la vraie vie de l'homme. Les animaux sont sur la terre comme dans leur patrie ; ils y vivent tranquilles et dans l'abondance. L'homme; n'est ici-bas que comme un étranger qui passe ; il n'y trouve point son repos ; beaucoup de choses lui manquent. Vous êtes, monsieur, homme de lettres ; permettez que je fasse cette comparaison tirée de votre état ; qu'on ait ordonné un examen général : le jour de la détermination des grades étant venu, les gens de lettres, docteurs, bacheliers, paroissent mornes et pensifs. Au contraire , les olnciers inférieurs^ les gens de service sont dans la joie ; c'est pour eux une fête. Est-ce donc que ces domestiques ont reçu des récompenses du grand examinateur , et que les gens de lettres en ont été maltraités? Ce n'est que l'affaire d'un jour où il s'agit d'assigner le degré de chacun : la détermination faite , le docteur est honoré, et le valet n'est qu'un valet.

Dieu ne fait naître l'homme en ce monde que pour éprouver son cœur , et lui faire pratiquer la verlu : ainsi celte vie n'est pour nous qu'un lieu de passage . nous n'y sommes pas pour toujours; le terme où nous allons n'est point ici-bas, ce n'est qu'après la mort que nous y arriverons : notre véritable patrie n'est point la terre, c'est le ciel : voilà où nous devons tourner toutes nos vues. Le temps présent fait tout le bonheur des animaux ; c'est pour cela qu'ils sont formés de manière qu'ils regardent la terre. L'homme est créé pour le ciel ; il a la tète et les yeux élevés pour voir sans cesse le terme où il doit aspirer. Mettre sa félicité dans les choses terrestres, c'est descendre à la condition des bêtes. Est-il donc surprenant que

Dieu ne nous donne pas en ce monde l'accomplissement de tous nos souhaits , qu'il nous laisse même souffrir quelque chose ?

Le lettré. Voulez-vous parler, monsieur, d'un paradis et d'un enfer préparés aux hommes après cette vie ? ("est la doctrine de Fo : les gens de lettres n'admettent rien de tout cela.

Le docteur. Quelle raison ! la loi de Fo défend l'homicide ; celle des lettrés la défend de même. Doit-on pour cela confondre les lettrés avec les fodistes? L'aigle vole, la chauve-souris vole aussi ; et quelle comparaison y a-t-il de l'un à l'autre ? Deux choses ont quelquefois de petits traits de ressemblance ; mais dans le fond elles diffèrent entièrement. La loi du vrai Dieu est une loi ancienne. Fo , né dans l'Orient, en a par hasard ouï parler. Tout chef de parti qui veut dogmatiser doit couvrir ses mensonges de quelques vérités; autrement qui le suivrait? Fo a emprunté de la véritable religion le paradis et l'enfer pour faire passer sa fausse seete , ses propres rêveries. Pour moi, qui prêche cette véritable loi , dois-je omettre ce point parce que Fo l'a dit?4^vant que Fo parût dans le monde , les docteurs de la loi de Dieu ont enseigné que les gens de bien, après la mort, monteroient au ciel pour jouir d'un bonheur éternel, et qu'ils éviteroient de tomber dans l'enfer , où les médians souffriront éternellement : d'où il est aisé de conclure que lame de l'homme ne périt point , et qu'elle est immortelle.

Le lettré. Immortalité ! bonheur éternel î l'homme ne peut rien désirer de plus grand ; mais j'avoue que je ne suis pas bien au fait de cette matière.

Le docteur. L'homme est un composé d'àme et de corps : l'union de ces deux parties fait l'homme vivant. Par la mort le corps périt, il retourne en cendres ; mais 1 àme subsiste toujours, elle ne se détruit point. J'ai appris,

en entrant en Chine , que quelques personnes y étoient dans l'opinion que nos àmcs périssent avec nos corps , et qu'en cela nous ne différons point des bêtes. Dans tout le reste de l'univers , il n'y a aucune loi connue qui n'enseigne , aucun peuple de quelque nom qui ne pense que lame de l'homme est immortelle , et qu'en cela môme il v a une différence essentielle entre l'homme et la bête. Je vais, monsieur, vous expliquer cette doctrine : écoutezmoi, je vous prie, sans préventions.

Parmi les choses vivantes, on distingue trois sortes d'àmes : la moins noble est l'àme végétative, l'àme des arbres et des plantes ; elle les fait vivre, végéter et croître : la plante sèche et meurt, celte âme meurt aussi; l'âme sensitive est au-dessus de celle-là, c'est l'àme des betes ; elle leur sert à vivre et se nourrir, à prendre de l'accroissement : elle a de plus la force d'animer leurs sens, leurs oreilles pour entendre, leurs yeux pour voir, leur palais pour goûter, leurs narines pour flairer, toutes les parties de leur corps pour les rendre capables de sentimens ; mais elle ne peut point raisonner : l'animal meurt 5 nous croyons que son àme meurt avec lui. La plus noble de toutes, et d'un genre tout-à-fait différent des autres, est l'àme raisonnable , l'àme de l'homme : elle a les qualités des âmes végétatives et sensitives. Elle fait vivre et grandir l'homme, elle lui donne le sentiment et la connoissance ; mais , outre cela, elle le rend capable de raisonnement, d'examiner et d'approfondir les choses, d'unir et de séparer des idées : quoique l'homme meure et que son corps se détruise, l'àme ne périt point, elle est immortelle.

Quelque capable que soit une chose de connoissance et de sentiment, si elle dépend delà matière, cette matière se détruisant, la chose doit aussi se détruire. C'est pour cela que les âmes des plantes et des bètes , étant dépendantes des corps qu'elles animent , suivent leur sort et

périssent avec elles. Mais une substance qui raisonne, *un esprit, quelle dépendance a-t-il de la matière ? Il est par lui-même ce qu'il est. Ainsi, que le corps de l'homme périsse, l'âme reste ; elle a toujours ses opérations qui lui sont propres. Voilà par où l'homme diflere essentiellement des bètes et des plantes.

Le lettré, (^u'appelez-vous , monsieur, dépendre de la matière , ou n'en dépendre pas ?

Le docteur. Ce qui nourrit et fait croître un corps n'a plus rien à faire croître ni à nourrir quand ce corps vient à manquer. L'œil est l'organe de la vue, et l'oreille de l'ouïe ; la bouche l'est du goût , et les narines de l'odorat ; tous nos membres le sont du toucher. Mais s'il n'y a point d'objet devant l'œil, l'œil ne voit point d'objet; si le son n'est pas à portée de l'ouïe , l'oreille n'entend point le son ; lorsque l'odeur est à une distance proportionnée des narines, on peut juger de l'odeur; on n'en juge point lorsqu'elle est très-éloignée : lorsqu'on mange une viande , on en distingue le goût ; ne la mangeant pas , comment le distinguera-t-on ? Enfin, si mon corps est exposé au froid, au chaud, si je touche quelque chose de dur ou de mou , alors je sens : éloigné de tout cela , que puis-je sentir? De plus , que le son soit à portée de l'oreille d'un sourd, il ne l'entend pas -, que l'objet soit proche de l'œil d'un aveugle , il ne le voit pas^ oilà ce qui fait dire que 1 àme sensitive dépend du corps, et que, le corps périssant, cette àme périt aussi. Pour l'àme raisonnable, elle a des opérations particulières, en quoi elle ne dépend en rien delà matière. Une àme, qui nécessairement a besoin du corps pour subsister, n'est que pour l'utilité du corps ; comment seraitelle capable de discernement? Ainsi l'animal, à la vue d'une chose mangeable , s'y porte sans réflexion et sans liberté ; par où peut-il juger de ce qui convient ou ne convient pas ? L'homme au contraire, quelque pressé qu'il

soit de la faim , peut s'arrêter, si la raison lui montre qu'il ne doit pas manger, et ne mange point, quand il auroit devant lui les mets les plus exquis. Qu'une personne soit allée faire un voyage hors de sa patrie, ne pense-t-elle pas à sa famille absente? N'a-t-elle pas toujours un désir secret d'y retourner ? Une àme capable de se conduire ainsi , en quoi dépend-elle du corps dans ses propres opérations ?

Mais voulez-vous savoir la véritable raison pourquoi Taiiie de l'homme est immortelle? faites attention que tout ce que nous voyons se corrompre et se détruire a en soi un principe de destruction et de corruption. Ce principe n'esl autre chose que le combat mutuel des différentes parties de la matière ; ce qui n'est point sujet à ce combat ne se détruit point. Les corps sont tous composés d'eau, de feu , d'air et de terre ; des quatre élémens , le feu est chaud et sec, tout opposé à l'eau qui est froide et humide 5 l'air est humide et chaud, tout opposé à la terre qui est sèche et froide : voilà les ennemis les uns des autres. Une chose qui les contient en soi, et qui en est pétrie, comment peutelle se conserver long-temps ? Le combat est continuel ; d'abord qu'une des parties vient à vaincre l'autre , le tout doit s'altérer et périr ; c'est pour cela que ce qui est composé ne peut éviter sa destruction. Mais lame raisonnable est spirituelle; ce n'est point un tout dont les quatre élémens soient les parties : d'où viendroit le combat ? d'où viendroit la destruction ?

Le lettré. L'esprit, sans doute, est incorruptible 5 mais comment sait-on que l'âme de l'homme est spirituelle, et que 1 àme des bêles ne l'est pas?

Le docteur. Cette doctrine est sûre : plusieurs raisons la démontrent, et l'homme de lui-même, en raisonnant, peut s'en convaincre.

i° L'âme des bêtes ne peut point être dite maîtresse du

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corps , elle en est plutôt l'esclave ; elle est obligée de le ervir en tout. C'est delàque les animaux ne suivent que leurs appétits brutaux, et n'ont rien qui les retienne. L'ànte seule <lc l'homme est en état de gouverner le corps \ elle le fait agir et l'arrête selon ses desseins. Que cette âme prenne nue résolution, qu'elle ordonne quelque chose, d'abord le corps l'exécute ; et,- quelque répugnance qui survienne, rien n'est capable de forcer la raison qui le domine. L'âme, exerçant sur le corps une telle autorité, ne doit-elle pas être au-dessus de la matière, et mise au rang des esprits? i° Une chose simple et animée n'a qu'une seule volonté ; et si nous voyons dans l'homme deux volontés , l'une qui lui est propre , l'autre qui lui est commune avec les bêtes, nous devons en conclure que l'homme est un composé de deux natures, l'une matérielle et l'autre spirituelle : des affections si différentes et si opposées font voir que les sources d'où elles coulent sont aussi fort différentes entre elles. L homme, sur un même sujet, ne sent-il pas en soi deux désirs qui se combattent :' Qu'il s'agisse, par exemple, de satisfaire une passion : d'une part , il s'empresse violemment, d'autre part, il a de la peine à faire une chose contraire à la raison : voilà tout ensemble et une ^.olonlé animale semblable à celle des bètes, et une volonté digne de l'homme qui ne dilfère point des esprits célestes. Si 1 homme n avoit qu'une seule volonté , il nepourroit pas sur la même chose avoir tout à la fois des désirs opposés. Il ne peut pas en même temps voir et ne pas voir un même objet : l'oreille ne peut pas tout ensemble entendre et n'entendre pas un même son. Jugeons donc que deux désirs qui se combattent marquent deux désirs contraires , et que deux volontés contraires prouvent deux natures différentes. Que l'on goûte de l'eau de deux rivières, lune douce et l'autre salée, est-il nécessaire d'avoir vu les sources pour assurer qu'elles ne sont pas la même ?

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'.V1 Tout ol>jct d'amour ou de haine doit être proportionné à la puissance qui aime ou qui hait : ainsi une puissance matérielle ne peut avoir pour objet que la matière seule , et ce qui est au-dessous de la matière de\ ient nécessairement l'esprit. Or, examinons les affections différentes de l'homme et des animaux : que désire ranimai ?de boire , <Je manger, de vivre, d'avoir le corps sain et d être tranquille. Que craint-il ? la faim, la soif, la lassitude, la nia- I. elle, la mort, et rien de plus. On peut donc dire a\ec assez de vraisemblance que l'animal n'est point d'une nature spirituelle, et qu'il n'a rien au-dessus de la matière. Mais L'homme . dans ses craintes , ses désirs , dans ce qu il estime et ce qu'il méprise, quoique les choses matérielles v aient quelque part , cependant la vertu et le \ ice, le bien et le mal , tous objets immatériels, tiennent la première place : on doit donc assurer que l'homme a deux puissances, lune corporelle et l'autre qui ne l'est pas; celleci est lame toute spirituelle.

4° Tout contenant communique sa Ggure à ce qu'il contient : qu'on verse <le l'eau dans un vase, si le vase est rond, elle prendra sa figure ronde; s'il est carré, elle aura sa figure carrée ; ee principe est reçu partout : or, voyez comment notre .'une forme ses idées, de quelle manière elle contient ses objets, et vous n'aurez aucun doute qu'elfe ne soit spirituelle. (Quelque matériel «pie soit 1 objet qu'elle envisage, elle sait le dépouiller de la matière, elle le spiritualité et en prend une juste idée. Par exemple, si je veux, à la vue d'un boeuf, connoîtresa nature, en voyant sa couleur, je dis : Ce n'est pas là le bœuf, ce n'est que sa couleur : en entendant son mugissement, je dis encore : Ce n'est point là le bœuf, ce n'est que son mugissement; si je goûte sa chair, je sens bien le goût du bœuf, mais ce n'est pas là la nature du bœuf; je connois donc dans le bœuf quelque chose que je puis séparer de toutes ces qua-

lités matérielles, et que je rends spirituel par la connoissanee que j'en ai. Qu'un homme voie une muraille de cent toises de long, il en peut former Vidée entière dans sa tète ; mais cet homme pourroit-il renfermer dans un si petit espace une chose de si grande étendue , s'il n'étoit pas spirituel ? En un mot, si le contenant qui spiritualise ce qu 'il contient n'est pas un esprit , il n'y a rien de spirituel.

5° Tout ce qui est subordonné à un autre ne peut être d'unenature supérieure à ce qui le gouverne. Delà, lesobjets de nos sens leur étant subordonnés, nos sens ne sont pas d'un rang inférieur à leurs objets. Ainsi , puisque les yeux , les oreilles , les narines etlabouche nesontquedela matière, il est nécessaire que les couleurs, les sons , les odeurs et les goûts soient purement matériels. Mais Dieu, en créant l'homme, lui a donné l'intendance sur les deux puissances de son âme , l'entendement et la volonté. L'objet de l'entendement est le vrai , celui de la volonté est le bon ; le bon et le vrai sont des choses immatérielles. Il faut donc que les puissances auxquelles ces objets sont subordonnés scient au-dessus de la matière, c'est-à-dire spirituelles. L'immatériel peut comprendre le matériel; mais le matériel ne comprendra jamais l'immatériel. Or, l'homme raisonne sur les esprits; il pénètre dans la nature de l'immatériel ; il faut donc que lui-même soit spirituel.

Le lettré. Si l'on vous dit , monsieur, qu'il n'y a point d'esprit, et par-là rien d'immatériel, comment s'éclaircir là-dessus? Et dès-lors cependant votre raisonnement tombe. Le docteur. Pour qu'un homme dise qu'il n'y a point d'esprit , qu'il n'y a rien d'immatériel , il faut qu'auparavant il ait l'idée de l'immatériel et de l'esprit ; car s'il n'en a aucune idée, comment peut-il prononcer là-dessus? Quand on dit, la neige est blanche, elle n'est pas noire, c'est qu'on connoit le blanc et le noir-, et l'on peut alors attribuer l'un à la neige , et ne pas lui attribuer l'autre.

Mais si l'homme a l'idée de l'immatériel , s'il pénètre daus la nature de l'esprit , il est donc spirituel lui-même.

6° L'àme des bêtes est tout-à-fait bornée dans ses connoissances •, ce n'est qu'un foible instrument d'un usage fort peu étendu. On peut le comparer à un petit oiseau attaché par un filet à un arbre -, il ne peut voler que jusqu'à la longueur de son filet. Les connoissances des animaux se terminent toutes aux objets extérieurs; ils ne sont point capables de réfléchir sur eux-mêmes , ni de connoître leur propre intérieur. Mais l'àme de l'homme porte ses idées et ses vues à ce qu'il y a de plus élevé -, sa sphère est sans limites, rien ne l'arrête ; c'est un aigle libre et en plein air; elle s'élève jusqu'au ciel : qui peut l'en empêcher ? l'àme de l'homme ne s'en tient pas à connoître les dehors, elle pénètre le fond des choses et en approfondit les secrets ; elle sait réfléchir sur elle-même , examiner sa manière d'être et comprendre sa propre nature : n'est-il donc pas manifeste qu'elle ne dépend point de la matière ?

Mais dire que nos âmes sont spirituelles, c'est dire en même temps qu'elles ne meurent point; et, ce principe posé, il s'ensuit que nous devons pratiquer la vertu. Voici encore quelques raisons qui confirment ce dernier article.

En premier lieu, l'homme est naturellement passionné pour la gloire , et il ne craint rien tant que de laisser après lui un mauvais nom : dans quel animal voit-on celle qualité ? De là que ne fait-on pas pour mériter les applaudissemens publics, et pour passer pour un grand homme ? On entreprend d'immenses travaux ; on se détermine à composer de longs ouvrages 5 on s'applique sans cesse à porter toujours plus loin les sciences et à raffiner sur tous les arts; on va jusqu'à exposer sa vie , et tout cela pour acquérir de la réputation. Cette passion est commune à presque tous les hommes ; il faut être grossier pour n'en être pas piqué, et ne la connoître pas, c'est être imbé-

cilc. Quoi donc ! l'homme après la mort est-il informé*de ce qu'on dit de lui , ou ne l'est-il pas ? Le corps sans doute n'a en tout cela aucune part; il est réduit en cendres. C'est donc l'âme qui subsiste toujours et qui n'oublie jamais que le nom quelle s'est fait, bon ou mauvais, la rappelle encore, malgré la mort, dans l'idée des hommes, telle qu'elle étoit durant sa vie. Si l'on prétend au contraire que 1 àme meurt avec le corps , travailler à perpétuer sa mémoire, n'est pas une chose moins ridicule que d'exposer un tableau aux yeux d'un aveugle , ou de chanter une agréable musique aux oreilles d'un sourd. A quoi bon cette renommée après la mort, et pourquoi l'homme la poursuit-il avec tant d'ardeur ?

C'est une coutume ancienne et superstitieuse en Chine , qu'aux quatre saisons, tous les enfans bien nés préparent des logemens à leurs ancêtres morts, leur tiennent des habits prêts, leur présentent des viandes, pour marquer par-là leur amour et leur respect filial ; mais si les âmes se détruisent aussi bien que les corps , les ancêtres morts ne peuvent doue point être témoins des respects que leurs enfans leur rendent, ni entendre ce qu'ils ont à leur dire , ni connoitre qu'ils ont pour eux encore autant d'attachement que s'ils étoient en vie : et dès-lors tout ce qu'on voit faire aux Chinois, depuis le prince jusqu'au peuple, bien loin d'être une des plus importantes cérémonies de la nation , n'est qu'un badinage d'enfans.

En second lieu, Dieu, en créant le monde, n'a rien fait sans raison, rien d'inutile; il a donné à ses créatures les inclinations qui leur conviennent; chacune cherche ce qui lui est bon , et aucune ne se porte à ce qu'il ne lui est pas possible d'obtenir. Le poisson se plaît à se renfermer dans les eaux : il ne désire point d'habiter les forêts et les montagnes ; le cerf et le lièvre au contraire aiment les montagnes et les forêts ; ils ne se plaisent point dans les eaux.

Tous les animaux sans raison ne sont point touchés du désir de l'immortalité; ils ne commissent point de nouvelle vie après la mort*, leurs souhaits se terminent tous aux choses présentes. L'homme seul , quelque accoutumé qu'il puisse être à entendre dire que l'àme meurt avec le corps, n'est pas libre sur le désir de vivre toujours, d'habiter un lieu de délices et de jouir d'un bonheur éternel. Or, s'il étoit impossible à l'homme de voir un tel désir accompli , pourquoi Dieu l'auroit-il si fort gravé dans son cœur? Combien le monde n'a-t-il point vu de sages qui, renonçant à tous les biens terrestres et abandonnant en quelque sorte le soin de leur propre corps , se sont ensevelis tout vivans dans des cavernes pour ne penser plus qu'à leur âme , et pratiquer uniquement la vertu ? Us méprisoient tous les avantages de la vie présente , et ils n'a voient en vue que la félicité future : mais si l'àme est mortelle, et que tout Unisse avec cette vie, tous ces illustres personnages ne sont plus qu'une troupe d'insensés.

En troisième lieu , le cœur de l'homme est plus grand que le monde ; tous les biens de la terre ne sont pas capables de le remplir; d'où l'on doit conclure que son véritable bonheur n'est qu'après la mort. Le Créateur, infiniment sage et souverainement bon, n'a rien fait de défectueux , ni qui puisse être une juste occasion de plainte : lorsqu'une chose se porte naturellement à une fin raisonnable, il faut qu'elle soit destinée à cette fin. Ainsi, les animaux n'étant créés crue pour la terre, ils n'ont reçu que des inclinations terrestres, et les avantages du corps leur suffisent : mais si Dieu a créé l'homme pour le ciel et pour vivre éternellement , il est nécessaire que le peu de temps qu'il est ici-bas ne le satisfasse pas , et qu'il ne puisse trouver dans tous les biens de cette vie l'accomplissement de ses désirs. Or, jetez les yeux sur les différentes conditions des mortels : un homme de commerce 2. 4

fjO LETTRES ÉDIFIANTES

s'est enrichi ; For, l'argent , les pierreries , tout abonde dans sa maison ; c'est l'homme le plus opulent de toute la contrée; en a-t-il assez? Un mandarin, avide des honneurs, a fait à grands pas une fortune rapide ; il a passé par les premières charges -, il est orné des marques de la plus haute distinction ; il est parvenu jusqu'à gagner l'oreille du prince -, ne souhaite-t-il plus rien ? Un roi possède un grand état , l'univers en paix fléchit les genoux devant lui; son bonheur s'étend sur sa famille; esl-il parfaitement content ? L'homme a reçu de Dieu le désir d'uue entière et éternelle félicité; comment pourroit-il être satisfait d'une fortune fragile et de peu de jours? Un moucheron ne peut pas rassasier un éléphant , et un grain de blé ne suffit pas pour remplir un grand magasin. Le grand Augustin, ce célèbre docteur d'Occident , avoit bien compris cette vérité, lorsque, levant les yeux au ciel, il s'écrioit : « Seigneur, père universel, vous nous avez créés pour vousmême ; il n'y a que vous qui puissiez suffire à nos cœurs , et ces cœurs ne trouveront jamais de véritable repos que quand ils reposeront en vous. »

En quatrième lieu, un homme a naturellement peur d'un autre homme mort. Que le mort soit parent ou ami , on ne laisse pas de soutenir avec peine la présence de son cadavre , au lieu que le cadavre d'un animal ne cause aucune crainte. C'est que l'homme, spirituel de sa nature, sait qu'après la mort de son semblable , il reste une âme qui l'effraie, et qu'au contraire l'animal mourant ne laisse rien qui puisse lui faire peur.

En cinquième lieu, Dieu est juste, il n'est point partial ; le bien, il le récompense ; le mal , il le punit : on voit néanmoins en cette vie le pécheur triompher dans la prospérité, tandis que le juste gémit dans les souifrances ; c'est que Dieu attend après la mort à punir l'un et à récompenser l'autre ; mais si 1 ame périssoit avec le corps ,

ÉCRITES DE LA CHINE. 5l

il ne resteroît plus aucun lieu, ni aux récompenses, ni aux punitions.

Le lettré. Le sage durant sa vie étant si différent de 1 homme sans règle , il ne doit pas lui être semblable après sa mort : la mort a des rapports avec la vie : cette dilïérence sans doute regarde lame , et voici comme les gens de lettres l'expliquent : l'homme de bien sait, par une conduite réglée , conserver son «âme dans tout son entier ; ainsi la mort n'a pour lui d'autre effet que de faire périr son corps : mais le méchant, par ses crimes, détruisant son âme, à la mort tout périt pour lui. Cette doctrine est bien capable d'exciter les hommes à la vertu.

Le docteur. Nos âmes, vertueuses ou criminelles, ne meurent point avec nos corps : les sages et les savans de tous les pays pensent ainsi ( 1). Les livres sacrés de la loi du vrai Dieu le disent clairement, et je viens de le prouver par un grand nombre de raisons. Cette différence entre l'homme de bien et le méchant que vous venez , monsieur, de rapporter, ne se trouve point dans les livres classiques, et elle n'a aucun fondement. Convient-il, dans une affaire de cette conséquence, de donner soi-même dans des nouveautés pernicieuses , et d'y engager les autres ? Nous avons des motifs très- réels à proposer aux hommes pour les exciter au bien et pour les détourner du mal , les récompenses d'une part , les punitions de l'autre. Pourquoi abandonner une doctrine si solide , et s'attacher à de vaincs imaginations ?

L'àme de l'homme n'est point une poignée de sable ou un morceau de bois que l'on puisse diviser et dissiper ; c'est un esprit, maître absolu du corps , et la cause de

(1) Note de l'Editeur. Cela étoit vrai du temps de l'auteur ; mais aujourd'hui combien de sages et de savans prétendus donnent dans le matérialisme, et osent l'enseigner!

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tous ses mouvemens. Qu'un esprit détruise un corps , cela se peut 5 mais comment se pourroit-il qu'une chose corporelle en détruisît une spirituelle? Supposons néanmoins que par des actions criminelles on puisse dissiper une âme, dès-lors les méchans hommes ne peuvent pas vivre longtemps. Mais combien en voit-on qui , depuis le bas âge jusqu'à une extrême vieillesse , ne cessent d'entasser crime sur crime ? Est-ce donc que , leurs âmes étant détruites , ils ont encore la force de vivre ? Pour qu'un corps vivo , 1 âme ne lui est-elle pas aussi nécessaire que le sang ? Que le sang manque à un corps , il ne peut plus se soutenir ; l'âme manquant , peut-il encore se mouvoir ? De plus , l'âme n'a-t-elle pas plus de force que le corps ? Des crimes accumulés ne détruisent point toujours le corps ; comment pourroient-ils détruire l'âme ? Enlin , si durant la vie l'âme se dissipe et se détruit , pourquoi cette destruction ne vient-elle qu'après la mort ?

Le bien ou le mal ne font point que le Créateur change la nature des choses : les animaux ne sont créés que pour vivre sur la terre un certain temps ; ce qu'il peut y avoir de bon en eux ne leur obtiendra pas l'immortalité ; les démons sont créés pour être immortels ; quelque mauvais qu'ils soient, ils ne mourront jamais : l'âme d'un méchant homme , parce qu'il est méchant , n'en mourra pas davantage. Si la destruction des âmes étoit toute la punition des hommes criminels , où seroit la justice? Les crimes ne sont pas tous égaux 5 pourquoi cette égalité de punition? Dieu ne punit pas ainsi. Cette manière de punir doit-elle même être appelée punition? Une âme détruite n'a plus rien à souffrir. C'est donc plutôt une abolition de tons les crimes. Une telle doctrine ne donne-t-elle pas occasion aux hommes de s'enhardir au mal, et de s'abandonner à tous les vices.

Ce que les anciens ont dit en parlant de perte d'esprit, de dissipation d'esprit, n'est qu'une pure métaphore : ne

disons-nous pas encore aujourd'hui qu'un homme a l'esprit dissipé, lorsque nous le voyons se répandre trop au dehors, et vivre sans recueillement? Si un autre se livre à des choses extravagantes et contraires au bon sens, nous disons qu'il a perdu l'esprit. Prétendons-nous parler d'une perte réelle, d'une dissipation entière? Ce quil y a de vrai , c'est que 1 homme de bien embellit son àme et l'orne de vertus, au lieu que le méchant la déshonore et la noircit par ses vices.

Nous ne sommes point les auteurs de nos corps ni de nos âmes, c'est Dieu même. Il ne dépend pas de nous de les détruire; cela dépend de Dieu seul. L'ordre établi de Dieu est que le corps, après quelques années, soit détruit; nous ne le rendrons pas immortel. Lame est créé«' pour l'immortalité ; nous ne la détruirons pas. Ce qui nous regarde , c'est l'emploi que nous ferons de l'une et de 1 autre. Si nous nous en servons pour le bien, voilà notre bonheur : si nous nous en servons pour le mal , voilà notre malheur. Nous avons reçu celte àme et ce corps, et ils sont à notre disposition, comme seroit un morceau d'or très-pur. Nous pouvons de cet or faire un vase sacré, propre au sacrifice, ou bien un vase profane, destiné aux plus vils usages ; cela dépend de nous. Mais, à quoi que nous employions cette matière, c'est toujours de l'or. Ceux qui , sur la terre , feront briller leurs âmes par les vertus , brilleront dans le ciel de la gloire de Dieu même; mais ceux qui vivront ici-bas dans l'aveuglement d'esprit , sans vouloir reconnoitre la vérité , seront précipités dans les abîmes des ténèbres éternelles. Telle est la grande doctrine ; qui peut aller contre ?

Le lettré. Ah! je vois bien à présent quelle différence on doit mettre entre l'homme et la bête. Cette différence n'est pas peu de chose. L'àme de l'homme est immortelle ; cela est vrai , cela est évident.

j\ LETTRES ÉDIFIANTES

Le docteur. L'homme animal ne se met pas en peine de connoilre en quoi il diffère de la bêle , parce qu'il veut vivre en bète. Mais un docteur d'un rang supérieur, dont le but est de s'élever au-dessus du vulgaire, voudroit-il s'avilir si fort ? Ali ! monsieur , tout dépend de prendre une bonne résolution. L'exécution en devient bien plus facile. En un mot , puisque l'homme , dans sa nature , diilère tant de la bète , il ne doit point lui ressembler dans ses actions.

IVe ENTRETIEN.

ON RAISONNE MAL SIR LES ESPRITS ET SUR I.'aME DE l'iIOMME ; I.'t!NIVERS N'EST PAS l'NE SEULE SUBSTANCE.

Le lettré. Hier, de retour chez moi, je rappelai dans mon esprit la belle doctrine que vous veniez de m'apprendre . et je me persuadai toujours plus de sa vérité et de sa solidité. Je ne comprends pas comment certains lettrés de Chine portent 1 incrédulité jusqu à ne pas reconnoitre qu'il y ait des esprits.

Le docteur. En lisant les livres classiques de Chine, on y trouve partout que les anciens empereurs et leurs vassaux regardoient comme un de leurs principaux devoirs de faire des oblations aux esprits. Aussi les révéroient-ils comme s'ils en avoient été environnés. S'il étoit vrai qu'il n'y eût point d'esprits, comment est-ce que ces premiers sages auroient donné dans de si grandes erreurs ? Dans le livre Chu on fait ainsi parler l'empereur Pankong : Si je gouvetne mal, moi , prince, toutes mes fautes sont marquées. Tching-tang, chef de ma dynastie , m'en punira, et me fera entendre ce reproche : Malheureux ! est-ce ainsi que tu déshonores mon nom ! Ce prince ajoute :

Si mes officiers causent du trouble parleur mauvaise conduite., et qu'ils ne pensent qu'à entasser des richesses , leurs ancêtres les accuseront devant Tchxng-tang; punissez, diront-ils , nos desceudans criminels. Dans le chapitre Si- pi- Lan , Tsou -y parle en ces termes à l'empereur 7'rheou : Seigneur , puisque le ciel a résolu de détruire notre malheureuse famille , quel est l'homme sa :}e , quel est même le devin qui ose vous annoncer et vous promet- U e du bonheur? Ce 11 est pas que les empereurs , nos pères , nous aient refusé leur protection ; c'est vous seul, jt/ïnce , qui , par vos désordres , avez attiré notre malheur. Paukong descendent de Tching-tang. Il faisoil , depuis cet empereur, la neuvième génération , et de l'un à l'autre, il s'étoit écoulé 4°o ans> Cependant il lui faisoit encore des oblations-, il craignoit encore. Il reconnoissoit en lui un pouvoir de le punir. Il s'excitoit lui-même, il exhortoit ses sujets, comme si Tching-tang eût encore régné sur la terre. Tsou-y , plus récent que Pan-hong , dit que les anciens empereurs de sa famille peuvent après leur mort proléger leurs descendans. Aesl-il donc pas visible qu'il croyoit leurs âmes immortelles ?

Dans le chapitre Kii i-ten g du mèmci livre Chu , Tcheou- Aoug s'exprime ainsi : Je suis bon, obéissant à mon père ; j'ai beaucoup d'habileté , je sais révérer les esprits. Il dit encore : Si je n'avais pas de la droiture , comment oserois-je me présenter devant les princes tues ancêtres ? Dans le chapitre Chao-kao , il est dit : Puisque le ciel a déuuit la dynastie des Yn , les empereurs de cet te maison ,qrd sont en grand nombre dans le ciel , ont sans doute abandonné leur postérité. Dans le livre Chi , on lit ces mots : Ouen-ouang est dans le ciel ; il y est glorieu.T et triomphant. Tcheou-kong , Chao-kong , quels hommes ! Toute la Chine les regarde comme des sages. Seroit-il permis de traiter leurs paroles de mensonges ? Or , ils di-

sent que Tcliing-taiig et Oueit-onang , après leur mort, sont dans le ciel , qu'ils en descendent et qu'ils y montent , qu'ils ont le pouvoir d'aider les vivans } n'est-ce pas dire que l'âme de l'homme ne meurt point? Cependant Terreur se répand ; on met tout en œuvre pour tromper le monde ; les reproches , les iujures sont inutiles. Que feront donc les gens de lettres amateurs de la vérité ? Jl faut employer la raison pour réfuter le mensonge : il faut mettre en évidence la nature des esprits -, par-là on peut en venir à bout.

Le lettré. Tous ceux qui raisonnent sur les esprits ont chacun leur opinion particulière. Les uns prétendent qu'absolument il n'y en a point ; d'autres disent que , quand on croit qu'il y en a , il en existe ; mais qu'il n'y en a point, quand on ne le croit pas. Certains parlent ainsi : Si >ous dites qu'il y en a , vous vous trompez 5 si vous dites qu'il n'y en a point, vous vous trompez encore. Dire qu'il y en a, et qu'il n'y en a point, voilà le vrai.

Le uocteur. Ces trois opinions vont également à rejeter les esprits. Ceux qui les suivent ne font pas attention au mauvais parti qu ils prennent. Us veulent attaquer les disciples de Fo et de Lao , et ils ne voient pas qu'ils renversent la doctrine des anciens sages. Les différens noms et les différens emplois des esprits qui président aux montagnes, aux rivières, aux salles des ancêtres, au ciel, à la terre, ne prouvent-ils pas qu'ils sont même distingués en différens ordres? Ce qu'il plaît d'appeler force naturelle des deux matières premières, traces, vestiges de la production des choses, mouvement réciproque de la matière, ce ne sont point là les esprits dont les livres classiques font mention. Que je croie une chose , ou que je ne la croie pas, est-ce une conséquence que cette chose soit ou ne soit pas? Quand on ne veut débiter que des rêveries, qu'on s'exprime ainsi, à la bonne heure 5 mais

ÉCRITES DE LA CHINE. 5j

quand on raisonne sur ce qu'il y a de plus respectable dans le ciel et sur la terre, doit-on parler à l'aventure? In homme instruit sait que dans les parties occidentales il y a des lions 5 tel ignorant n'en veut rien croire. Le lion est cependant un animal très-réel. Est-ce donc que la sotte incrédulité de cet ignorant fera disparaître tous les lions de l'univers?

L'idée de ces inventeurs de faux systèmes n'est autre que d'admettre uniquement ce qui peut se voir des yeux, et de rejeter tout ce qu'on ne voit pas. Mais est-ce ainsi que raisonnent des savans? JN 'est-ce pas plutôt le pitoyable langage d'un barbare? Prétendre avec les yeux du corps voir un objet sans ligure et sans couleur , c'est vouloir goûter des viandes par l'oreille. Qui a jamais vu les propriétés de l'homme? qui a vu lame d'une chose vivante ? qui a vu le vent? La raison lait juger plus sainement des choses que si on les vovoit de ses propres yeux. Les yeux peuvent absolument être trompés ; rien ne trompe la raisou. A voir la figure du soleil, un homme grossier, qui s'en fie à ses yeux, le juge de la grandeur du fond d'un seau; au lieu qu'un homme d'étude, raisonnant sur son prodigieux éloignement , conclut qu'il est plus grand que toute la terre. Que l'on prenne un bâton bien droit, et qu'on l'enfonce à demi dans l'eau pure, alors il paraîtra courbé; mais la raison corrige cette fausse apparence, et fait toujours penser qu'il est droit. En voyant une ombre , on croiroit d'abord que c'est quelque chose qui marche , qui s'arrête ; mais l'usage de notre raison nous apprend que l'ombre n'est qu'un défaut de lumière, et que, nétant rien en soi , elle n'est capable ni de mouvement, ni de repos.

C'est de là qu'est venu cet axiome reçu dans toutes les écoles d'Occident : les connoissances qui nous viennent par les sens doivent être rapprochées de la raison. Si

elles s'y trouvent conformes , elles sont vraies. Si elles lui sont opposées en quelque chose, c'est à elle à les rectifier. Pour connoitre les secrets de la nature , quelle voie emploie- tr-on ? Sur l'extérieur des choses on juge du fond, et par les effets on connoit les causes. La fumée qui paroît sur le toit d'une maison est un signe qu'il y a du feu au dedans. Dans nos précédens entretiens , je vous ai fait voir, monsieur, qu'à la vue du ciel, de la terre et de toutes les créatures, on doit conclure que l'univers a un maitre. En examinant ce qui regarde l'homme en particulier, j'ai prouvé qu'il a une àme immortelle, et par-là j'ai démontré qu'il y a des esprits. Voilà la véritable doctrine. Dire après cela qu'à la mort tout finit pour l'homme , et que lame périt aussi bien que le corps, ce ne peut être là que l'opinion de peu de gens sans raison. Quand on n'est appuyé sur aucun principe , comment peut-on raisonner sur les solides vérités que les anciens sages ont si bien établies ?

Le lettré. Un interprète du livre 7'chcm-lsiou rapporte que Tcliing-pé-yeou apparoissoit après sa mort sous une ligure , et qu'il se rendoit redoutable. Quoi ! l'àme de l'homme , immatérielle, change-t-elle ainsi, et devient-elle matière ? cela ne paroît pas croyable. De plus , nous voyons l'homme passer sa vie d'une manière assez uniforme. D'où lui vient après la mort ce pouvoir extraordinaire? Enfin , si les morts conservent encore des connoissances , une mère tendre, qui ne fait que de mourir, ne devroit-elle pas chaque jour venir prendre soin de ses enfans ?

Le docteur. Puisqu'un interprète du livre Tchemtsiou rapporte que Tching-pé-yeou était redouté après sa mort , c'est une preuve qu'anciennement , lorsque le Tchem-tsiou a élé écrit, on croyoil l'immortalité de l'àme; et ceux qui prennent à tâche de rejeter les esprits , détruisent une doctrine enseignée dans ce livre. Quand on

ÉCRITES DE LA CHINE. 5f)

dit qu'un homme n'est plus, on ne prétend point dire que son âme ait péri, mais seulement son corps. Lame, durant la vie , est comme resserrée et embarrassée dans un eorps grossier. Par la mort, lame sort de cette prison : libre de tous ses liens, elle est bien plus capable de pénétrer le fond des choses ; ses connoissances sont plus pures, et son pouvoir plus grand. Que la lie du peuple L'ignore, cela n'est pas fort surprenant-, mais le sage en est parfaitement instruit. De là, dans son idée, la mort 11 est point un mal à craindre ; il la regarde an contraire comme un moment heureux. C'est la voie pour retourner à >a véritable patrie.

Dieu, en créant le monde, a déterminé h' lieu de chaque créature. Sans cela il y auroit du désordre. Les ('toiles sont placées dans le ciel ; elles ne peuvent point tomber sur la terre, pour se mêler avec les plantes et les arbres. Les arbres et les plantes croissent sur la terre : ils ne peuvent point s'élever au ciel , pour se placer parmi les étoiles. Mais si lame d'un mort restoit dans sa maison, pour en prendre soin , comment ce mort passeroit-il pour mort? Chaque chose a son lieu marqué; il ne dépend pas d'elle d'en choisir un autre. Qu'un poisson soit affamé dans l'eau, quand il y auroit sur le rivage de quoi le rassasier , quand il le verroit ou le sentiroit, il ne lui est pas possible de se transporter là , pour prendre sa nourriture. Quoique l'àmc d'un homme mort puisse penser à sa famille , il ne lui est plus libre de retourner et de demeurer parmi ses proches. L'apparition de quelques esprits n'a été qu'en conséquence d'un ordre particulier de Dieu, qui a voulu par-là instruire et animer les bons, ou punir et corriger les médians, et donner à tous une preuve sensible que l'àmc de l'homme ne périt point à la mort -, bien différente en cela de lame des bêtes , qui se détruit et dont on ne voit aucun retour.

Pour qu'une àmc immatérielle de sa nature puisse se faire voir aux hommes vivans , il est nécessaire quelle emprunte un fantôme sous lequel elle apparoît ; en quoi il n'y a pas la moindre difficulté. Mais quoi! Dieu, pour convaincre entièrement l'homme que les âmes ne meurent point , va jusqu'à employer de tels prodiges , et néanmoins il y a encore des incrédules qui , voulant enseigner aux autres ce qu'ils ne savent pas eux-mêmes , prétendent follement qu'à la mort tout finit pour l'homme? Il est aisé sans doute de leur fermer la bouche ; mais qu'ils sachent qu'après cette vie, leurs propres âmes n'éviteront pas le châtiment que mérite cette doctrine pestilente. C'est à eux à prendre leurs précautions.

Le lettré. Ceux qui disent que l'àme de l'homme , toute spirituelle qu'elle est, se détruit après la mort, ne regardent un esprit que comme une légère vapeur. La vapeur se dissipe quelquefois fort vi te, d'autres fois ce n'est que peu à peu. Lorsqu'un homme meurt d'une mort violente , cette vapeur ne se dissipe point sur l'heure ; ce n'est qu'après un certain temps que son âme est entièrement détruite. Telle fut l'âme de Tcliing-pé-yeou. On fait encore ce raisonnement : les deux matières premières , qu'on regarde comme les vrais esprits , sont le fond de toutes les choses. Ainsi , puisqu'il n'y a rien dans l'univers qui ne soit fait de ces deux matières premières , il ne doit rien y avoir qui ne soit esprit. Pour moi , j'ai toujours ouï parler des esprits et de l'homme à peu près comme vous m'en parlez.

Le docteur. Ce qui est vapeur, l'appeler esprit, âme, c'est confondre absolument les noms des choses. Quand on veut donner des notions claires , il faut user des mots propres. Les livres classiques parlent de vapeur; ils parlent aussi d'esprits. Ces noms ne sont assurément point semblables. Les notions ne le sont pas non plus. De tout

ÉCRITES DE LA CHI1VE. 6l

temps on a fait des oblations aux esprits j je n'ai pas ouï dire qu'on en ait fait à la vapeur. Pourcpioi ces nouveaux raisonneurs brouillent-ils ainsi les termes? Us prétendent que cette vapeur d'àme se dissipe peu à peu; ils montrent par-là le ridicule de leur système en disant une absurdité. Je leur demande en quel temps l'àme est-elle tout-à-fait détruite? quelle espèce de maladie cause cette entière destruction ? Les âmes de tant d'animaux qui meurent d'une mort violente , se dissipent-elles tout à coup , ou peu à peu ? D'où vient qu'il n'en apparoit aucune? Ces ignorans décident sur ce qui se passe après la mort, chose où ils n'entendent rien-, pourquoi donc en parler? Dans le livre Têhong-jong, Kong-tzé dit : Les esprits sont le fond des choses, et l'on ne doit point les en séparer. On peut parler ainsi en ce sens , qui est celui de Kong-tzé , que la vertu des esprits se fait sentir aux choses. Mais ce philosophe n'a jamais prétendu que les esprits fussent les choses mêmes.

Au reste, les esprits, qui sont attachés aux choses, n'y sont point comme lame est dans l'homme. L'àme de l'homme fait partie de lui-même ; et de son union avec le corps, il n'en résulte qu'une nature. C'est de là que l'homme est capable de raisonner et qu'il est du genre des êtres spirituels. Les esprits ne sont dans les choses que comme le pilote dans le vaisseau qu'il gouverne-, il en est entièrement distingué. Chacun a son espèce particulière. Ainsi , c'est une erreur grossière de penser qu'un esprit rende spirituelle la chose où il se trouve. Pour parler juste, on doit dire que quand Dieu donne aux esprits des êtres matériels à gouverner et à conduire, dèslors les esprits, comme dit Kong-tzé , font sentir leurs vertus aux êtres qui leur sont confiés. Lorsqu'un grand prince fait éclater sa sagesse dans tout son empire, conclut-on de là que tout ce qui est dans l'empire soit sage

Gl LETTRES ÉDIFIANTES

et éclairé? Prétendre1 qu'il n'y a rien dans l'univers qui n'ait un esprit, et par-là rien qui ne soit spirituel, c'est spiritualiser les arbres , les plantes, les métaux, les pierres. Quoi de plus absurde ! Du temps de l'empereur Ouen-ouang, les peuples donnoient aux palais et aux jardins de ce prince les noms de sages et de spirituels. Cela ne doit point surprendre. Chacun sait que ses sujets vouloient marquer par-là leur vénération et leur reconnoissance pour leur souverain. Si quelqu'un s'a vi soit aujourd'hui d'employer ces termes à l'égard du palais et des jardins de Kié-Tcheou qui éloit tin mauvais prince , ne diroit-on pas que ce seroit un homme sans discernement?

Pour marquer les ditférens genres des choses , les docteurs chinois distinguent le purement matériel , comme les métaux , les pierres ; le vivant , comme les arbres , les plantes; le sensitif, comme les animaux; enfin, le spirituel, tel qu'est l'homme. Les philosophes d'Europe vont encore à un plus grand détail; c'est ce que vous pourriez remarquer si vous aviez leurs ouvrages sous les yeux. \ ous n'y verriez cependant pas toutes les espèces particulières de chaque chose : elles sont en trop grand nombre pour être indiquées avec la dernière exactitude. On s'est contenté de mettre par ordre les neuf genres principaux auxquels tout aboutit.

Toutes ces choses ainsi rangées ont chacune leur espèce propre. D'un côté est le spirituel , et de l'autre, le matériel. Que si un étranger comme moi écrivoit à ses amis d'Europe, qu'en Chine certains lettrés prétendent que les oiseaux et les quadrupèdes , les arbres et les plantes , les métaux et les pierres, sont spirituels aussi bien que les hommes, dans quel étonnement ne les jeterois-je pas?

Le lettré. Quoique certaines gens en Chine soutiennent que la nature de la bète et la nature de l'homme sont semblables , cependant ils mettent cette différence entre

l'une et l'antre, que la nature de l'homme est droite, et celle de la bête oblique-, et quand ils disent que la bête est spirituelle aussi bien que l'homme, ils avouent aussi que la spiritualité de l'homme est grande, et que celle de la bète est fort petite : d'où ils concluent la diversité des deux espèces.

Le docteur. La droiture et l'obliquité, la grandeur ou la petitesse ne suffisent pas pour différencier les espèces. Ces sortes de qualités accidentelles ne peuvent que faire distinguer dans une même espèce difiérens individus. Qu'une montagne soit droite ou non, qu'elle soit grande ou petite , c'est toujours une montagne. Parmi les hommes il y en a qui ont beaucoup d'intelligence, il y en a qui en ont peu. Les uns ont l'esprit juste et le cœur droit; d'autres, tout au contraire. Cela prouvc-t-il une diversité d'espèces? Que si , pour celle llu petit au grand , ou de l'oblique au droit, l'espèce ehangeoit , combien n'y auroit-il pas d espèces d'hommes ? La seule vue de cette carte fait comprendre que les différences spécifiques d'une chose emportent nécessairement une entière opposition entre elles. Parmi les substances , la corporelle fait une espèce , l'incorporelle en fait une autre. Parmi les corps, le vivant est une espèce , le non vivant en est une autre. L'homme parmi les animaux est spécifié par la puissance de raisonner : il n'y a donc aucun autre animal qui soit raisonnable. Mais qu'il y ait des hommes qui raisonnent juste, et d'autres qui raisonnent de travers, que certains poussent le raisonnement plus loin que d'autres, cela ne fait pas qu'ils ne soient point tous hommes. Cette différence du plus ou du moins ne change point l'espèce. Ainsi , dire cpie tous les animaux sont spirituels, quelque petite ou quelque oblique qu'on fasse leur spiritualité, c'est dire qu'ils sont tous de la même espèce que l'homme. Convient -il , et n'est-ce pas se tromper grossièrement , de prendre une

64 LETTttES ÉDIFIANTES

qualité extrinsèque pour le fond des choses? Envoyant une clepsydre qui marque exactement les heures, penset-on que la matière dont elle est composée soit spirituelle ? Qu'un général d'armée, hahile dans l'art de conduire des troupes, ait vaincu l'ennemi : ses soldats, durant le combat, ont obéi à ses ordres 5 ils ont avancé, ils se sont retirés à propos, ils ont dressé des embuscades, ils ont attaqué de front ; la bataille est gagnée : qui dira jamais que chaque soldat soit fort entendu dans Fart de la guerre? N'est-ce pas là plutôt la gloire du chef qui a commandé ? Quand on sait distinguer les différentes espèces des choses, et que, par un examen sérieux de leurs qualités naturelles, de leurs divers mouvemens, on connoit à quoi chaque chose se porte, de quoi chaque chose est capable, il est aisé de conclure que les animaux sont gouvernés par des intelligences qui les font servir aux desseins de Dieu. Nous voyons en effet des animaux faire des choses au-dessus de leur portée , et qui passent toutes leurs connoissances : ce n'est point d'eux que vient une conduite si réglée et si suivie. Au lieu que l'homme se gouverne par luimême •, il prend son parti suivant les occasions et les circonstances ; il est entièrement libre , et il emploie sa liberté selon ses différens désirs.

Le lettré. Quoique l'on dise que le même air soit la forme universelle qui fait agir tous les êtres, cependant tous les êtres n'ont pas la même figure , et c'est de là que vient la différence des espèces. Un corps, qu'est-ce autre chose qu'une écorce remplie et entourée d'air? L'air fait les choses ce qu'elles sont, et les choses elles-mêmes déterminent leurs espèces. Un poisson dans la mer est environné et rempli de la même eau-, la même eau remplit une baleine et une sole ; mais la baleine et la sole n'ont pas la même figure , et par-là elles ne sont pas de la même espèce. Ainsi , pour connoitre les différentes espèces des

choses qui composent 1 univers, il ne faut que regarder leurs figures.

Le docteur. Par la diversité des figures on peut bien distinguer les choses, mais non pas les différentes espèces de choses. Tout au plus peut-on par-là différencier les espèces des figures -, la figure d'une chose n'est point la chose même. Ne mettre la différence des choses que dans la figure, au lieu de la faire consister dans la nature , n'est-ce pas donner la même nature au bœuf et à l'homme ? Ainsi parloit autrefois le docteur Kao, et parler aujourd'hui de même, ce n'est qu'être son écho. Deux statues d'argile, dont l'une représente un tigre et l'autre un homme, ne diffèrent assurément que par la figure; mais que la seule figure distingue un homme et un tigre vivans, cela se peutil dire? On voit souvent des choses d'une figure différente et cependant de la même espèce : les deux statues dont je viens de parler en sont un exemple. Les figures d'homme et de tigre ne sont pas les mêmes ; c'est néanmoins d'une même espèce d'argile qu'elles sont faites.

Quant à ce qui regarde l'air, si l'on prétend que c'est quelque chose de spirituel , et qu'il anime tout ce qui est vivant , il s'ensuit de là que rien ne sauroit mourir. La mort , selon cette opinion , ne peut être causée que par un manque d'air. En cruel endroit l'air manque-t-il? Par où y a-t-il à craindre de manquer d'air? Une chose que nous disons être morte n'est - elle pas remplie d'air en dedans? N'en est-elle pas environnée en dehors? Ce n'est donc ipas précisément l'air qui anime ce qui est vivant. Qu'un homme assez ignorant pour ne savoir pas que l'air est un des quatre élémens, le confonde avec les esprits et avec l'àme de l'homme, je n'en suis pas fort surpris ; mais , pour peu qu'on soit instruit, ne sait-on pas que 1 air est un corps dont il n'est pas si difficile d'assigner la nature et les propriétés? L'air mêlé avec l'eau, le feu et %. 5

la terre, composent tout ce qui est matière. Notre âme , partie essentielle de nous-mêmes , et seule cause vivifiante de notre corps , suffit pour nous faire vivre de l'air que nous respirons à tous les instans. L'homme, les oiseaux , les quadrupèdes vivent au milieu de l'air, pour trouver toujours dans cet élément froid de quoi tempérer le feu qu'ils ont dans l'intérieur. De là vient que nous respirons sans cesse, pour pouvoir toujours, par un double mouvement , pousser au dehors l'air chaud , et en recevoir un plus frais au dedans. Le poisson n'a nul besoin de respirer l'air-, il vit dans l'eau : cet élément est bien capable de le rafraîchir.

Pour les esprits, ils n'entrent point dans la composition des choses : ils font eux-mêmes une espèce particulière qui est celle des substances immatérielles. Ils sont délégués par l'ordre du Créateur pour gouverner les autres créatures sur lesquelles ils n'ont point une autorité absolue. C'est ce qui a fait dire à Kong-tzé : Honorez les esprits, mais de loin. Les esprits ne peuvent point nous donner du bonheur , des richesses , ni effacer nos péchés : ce pouvoir est réservé à Dieu seul. Les ignorans de ce siècle , qui vont offrir leurs vœux et leurs prières aux esprits , ne prennent point la bonne voie pour être exaucés. Cette expression de Kong-tzé, mais de loin, porte la même idée que celle-ci : Si vous offensez le ciel , à qui tous adresserez-vous? S'expliquer comme font certains lettrés, en disant qu'il n'y a point d'esprits , c'est réduire Kongtzé au rang de ces docteurs qui ne savent qu'embrouiller. Le lettré. Nos anciens philosophes, reconnoissant dans les merveilles que contient l'univers une raison suprême et invariable qui règne partout, ont cru que chaque créature y participoit à sa manière , et que toutes ensemble ne fai soient avec elle qu'une seule substance : ils disoient donc que Chang-ti, seigneur du ciel, se trouvoit dans chaque

ÉCRITES DE LA CHIKE. (yn

«bose, et que de son union avec elles il ne résultoit qu'un même être. C'est par ce motif qu'ils exhortaient les hommes à ne pas s'abandonner au vice , pour ne pas défigurer la beauté qui s'étoit communiquée à eux ; à ne point violer l'équité , pour ne pas offenser la raison qui résidoit en eux-, à ne nuire à aucune chose du monde, pour ne pas manquer de respect au Chang-ti qui se trouvoit en tout. Ils disoient encore que la nature de l'homme et de toute autre chose ne périssoit point par la mort, ou par la division des parties , mais qu'elle retournoit se transformer en Dieu, c'est-à-dire, que l'àme de l'homme ne meurt point. Cependant je crains que cette doctrine ne s'accorde pas tout-à-fait avec ce que vous, monsieur, enseignez touchant le Seigneur du ciel.

Le docteur. Je n'ai jamais ouï parler d'une doctrine plus extraordinaire et moins suivie que celle-là. Comment s'accorderoit-elle avec la mienne? N'est-ce pas dégrader la majesté du Chaiig-ti? Il est rapporté dans nos saintes Ecritures qu'an commencement des temps , lorsque Dieu donna l'être à toutes choses , il créa des anges de tous les ordres. Un des principaux d'entre eux , appelé Lucifer , ébloui de ses qualités naturelles, s'abandonna à l'orgueil , et eut l'audace de penser qu'il pouvoit devenir semblable au Très-Haut. Bien punit aussitôt le téméraire; il le changea eu démon avec tous les autres anges qui l'avoienl suivi dans sa révolte, et il les précipita tous dans les enfers. C'est d'après cela que nous disons que depuis la création du monde il y a un enfer et des démons. Or, dire que les créatures sont tellement unies au Créateur qu'elles ne sont avec lui qu'une même chose, n'est-ce pas enchérir encore sur le langage impie de Lucifer ?

On ne s'aperçoit plus en Chine d'une opinion aussi pestilente, depuis qu'on y a laissé répandre les rêveries de la secte de Fo. Tcheou-hmg, Kong-tzé se sont-ils ja-

mais expiimés en ces termes, en parlant du Chang-ti? Trouvera-t-on rien de pareil dans les livres classiques? Si Ion voyoit un homme de la lie du peuple affecter les airs d'un roi, et prétendre être traité en roi , qu'en diroit-on ? Quoi donc ! il n'est pas permis à un simple particulier de se comparer à un prince, et il pourroit se dire semblable au Chang-ti! Un homme parlant à un autre homme, lui dit : Toi , tu es toi \ moi , je suis moi ; et un ver de terre, s'adressant au Chang-ti, pourroit lui dire : Vous êtes moi, et je suis vous! quoi de plus extravagant?

Le lettré. Les disciples de Fo ne se mettent point audessous de Chang-ti. Ils vantent beaucoup les qualités de l'homme , la noblesse de son corps , les vertus de son àme ; en cela il y a du vrai. Les vertus du Chang-ti sont sans doute très-relevées 5 mais celles de l'homme, jusqu'où ne vont-elles pas ? Le Chang-ti a une puissance sans bornes ; et l'homme, de quoi n'esl-il pas capable ? Que peut-il y avoir de plus grands que les anciens sages , vraies origines des nations qu'ils ont su rassembler ? Parfaits législateurs , docteurs consommés , inventeurs de tant de beaux arts , c'est d'eux que les peuples ont appris à labourer la terre , à creuser des puits , à se faire des vêtemens , à construire des chariots, à construire des vaisseaux, de manière qu'ils peuvent non-seulement se nourrir et conserver leur vie, mais encore entretenir un commerce perpétuel qui les enrichit tous , et qui les rend tous heureux. C'est par eux que les empires ont été solidement fondés , qu'ils se conservent, et qu'ils sont à jamais inébranlables. Quel temps, pour si reculé qu'il soit , peut faire oublier leur glorieuse mémoire? Je n'ai point ouï dire qu'au défaut de ces hommes illustres , le Chang-ti ait rien fait de pareil : voilà ce qui fait dire que le pouvoir de l'homme ne cède point à celui du Chang-ti, et l'on ne voit point pourquoi la puissance de créer le ciel et la terre est attribuée à Dieu seul.

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L'homme ordinaire ne connoit point l'excellence de sa nature. On l'entend dire que l'esprit est resserré et comme emprisonné dans le corps ; mais un jotiste , qui comprend la grandeur de cet esprit , ne veut point se soumettre , ni s'abaisser. Selon lui , l'homme contient en soi le ciel , la terre , l'univers entier. L'esprit humain est tel qu'it n'y a rien de si éloigné qu'il n'atteigne , rien de si sublime où il ne s'élève, rien de si étendu qu'il ne comprenne, rien de si délié qu'il ne saisisse, rien de si massif et de si dur qu'il ne pénètre. Quand on en est venu à connoître ainsi les perfections de l'homme , ne doit-on pas juger qu'il est intimement uni à Dieu , qu'il est Dieu lui-même ?

Le docteur. Les fotistes ne se connoissent pas euxmêmes ; comment connoîtroient-ils Dieu ? Ils ont reçu des mains du Créateur, dans un corps très-vil, une âme digne de quelque estime , qui raisonne , qui les fait agir et mouvoir. D'abord ils s'enorgueillissent, et d'un air de superbe , ils osent entrer en parallèle avec la majesté de Dieu même. Qu'a donc de si noble le corps de l'homme ? Qu'ont ses vertus de si respectable et de si grand ? Parler ainsi , c'est détruire la véritable vertu \ c'est se rendre soi-même entièrement méprisable. L'orgueil est l'ennemi de toutes les vertus , et ce vice seul est capable de corrompre toutes les actions de l'homme. C'est un axiome parmi les sages d'Europe , qu'un grand nombre de vertus sans humilité n'est qu'un tas de sable exposé au vent. Les hommes les plus vertueux révèrent l'humilité, et ils la pratiquent. Dieu , par sa nature infiniment supérieur à tout , ne peut pas s'humilier ; mais si Dieu ne fait qu'une même chose avec l'homme , il faut que Dieu s'humilie. A voir d'une parties saints attentifs, exacts, respectueux, tremblans aux ordres du ciel , se regardant comme ce qu'il y a de plus abject sur la terre, ne se crovant capables de tien, et d'autre part les orgueilleux fotistes , qu'elle re?-

scmblance ! Les saints n'osent pas penser qu ils soient saints, et Ton vent nous faire accroire que le plus défectueux de tous les hommes n'est point au-dessous de Dieu même ! L'homme fait un fonds de vertu pour se rendre parfait, et il se perfectionne pour mieux servir le Seigneur du ciel. La grande vertu de Tcheou-kojig conûstoit à regarder comme son premier devoir de respecter et d'honorer le Cliang-ti, et Ton prétend aujourd'hui nous mettre de niveau avec ce grand maître , digne et unique objet de nos adorations et de tout notre culte : quel renversement !

Les anciens sages se sont rendus recommandâmes ; ils ont donné des lois aux nations; ils ont civilisé les peuples barbares 5 mais ont-ils créé les hommes ? Ils ont inventé les arts ; n'est-ce pas Dieu qui leur a fourni les matériaux:* Sans cela, qu'auroient-ils pu faire? Un ouvrier travaille en or et en bois -, mais auparavant il faut qu'il ait de l'or ou du bois. S'il n'avoit pas sa matière toute faite , la feroit-il? Dieu, en produisant les choses, les a tirées du néant même; il a parlé, et tout a été fait. Voilà où l'on reconnoît une puissance sans bornes. Que peut l'homme en comparaison ? Lorsqu'on imprime un sceau sur le papier ou sur la soie , on voit sur le papier et sur la soie la représentation du sceau -, mais ce n'est point là le sceau lui-même , et en place du sceau, cette représentation n'est point capable d'en former de nouvelles. On peut dire quelque chose de semblable de la créature. La créature est l'image du Créateur ; elle n'est point le Créateur luimême, et le pouvoir de créer passe toutes ses forces.

Un homme savant, qui a acquis des connoissances du ciel, de la terre, de quantité d'autres objets, a-t-il donc véritablement dans la tête le ciel et la terre et tous ces objets ? Iî a regardé le ciel, il a vu la terre, il a examiné 1 extérieur de différentes choses ; d'où il a conclu leur na-

ÉCRITES DE LA CHI&E. ~j\

ture , leurs qualités , leurs usages. Ne dit-on pas que l'esprit ne connoit d objets que ceux qui lui viennent par les sens ? L'esprit est comme une eau pure et tranquille , comme un miroir bien poli , capable de recevoir les images de tout ce qu'on lui présente. Mais , parce que cette eau et ce miroir peuvent représenter le ciel etla terre, ont-ils la puissance de créer l'un et l'autre ? Quand on se vante de pouvoir quelque chose , et qu'on se met en devoir de l'exécuter , on mérite alors d'être cru. Dieu a créé le ciel et la terre et tout ce que nous voyons ; ceux qui prétendent n'être pas différens de Dieu même doivent reconnoîtrc en eux une égale puissance : qu'ils tirent donc du néant une montagne, qu'ils créent même un bateau.

Le lettré. Ce que vous appelez Dieu , monsieur , et que vous dites avoir créé le monde , conserver et gouverner toute chose, c'est ce que les fotistes entendent par ce mot mot: dans tous les temps comme dans tous les lieux , ce moi ne souffre jamais d'interruption : c'est toujours une seule et même substance. Mais , parce que l'homme a un corps corruptible , son àme s'appesantit et s'obscurcit} ses passions varient selon les occurrences \ ce qu il y a de bon diminue chaque jour ; le germe de la vertu peu à peu se détruit; sa divinité ne se soutient plus, et voilà pourquoi nous ne pouvons ni créer , ni conserver les créatures. Ce défaut de puissance ne vient pas de notre àme considérée en elle-même -, c'est un effet de la corruptibilité de notre corps. Une escarboucle qui a perdu son éclat n'est plus une pierre précieuse. Mais si 1 on examine 1 àme de l'homme , telle quelle est véritablement en soi , c est alors qu'on en connoit toute l'excellence.

Le docteur. Hélas! il suffit de proposer une doctrine $ quelque empoisonnée qu'elle soit, les hommes s'empressent à l'euvi de s'en repaître. Quoi de plus triste! Il faut avoir 1 àme bien appesantie et bien obscurcie pour oser avance)

que le Créateur du ciel et de la terre, l'âme du monde que Ton prétend ne point différer de l'homme, est sujet à l'altération ! Une vertu solide, selon Kong-tzé, est à l'épreuve de tout : un instrument, une machine ne devient que plus propre à servir par l'usage qu'on en fait : et le grand par excellence, le redoutable maître de l'univers, dans l'espace de la vie d'un homme, pourroit être abattu, renversé? Parler ainsi, n'est-ce pas mettre Dieu au-dessous de l'homme, rendre la passion maîtresse de la raison, faire l'esprit esclave du corps , donner une qualité accidentelle pour principe et pour fondement de la nature elle-même ? Pour peu qu'un homme ait de lumière, il sent ce que je dis , sans qu'il soit besoin de m'étendre davantage. Qu'on examine l'univers entier. Y a-t-il donc quelque créature qui surpasse le Créateur , qui le fasse dépendre d'elle , qui puisse l'appesantir et l'obscurcir ?

Si Dieu et l'homme ne sont qu'une même chose , il n'y a plus à distinguer la paix et le bonheur de Dieu d'avec la misère et le trouble de l'homme. Notre âme sur cela est un exemple présent 5 c'est la même âme , soit dans la tête , soit dans les autres parties du corps. Qu'il lui arrive un malheur , quelque sujet de tristesse , elle est triste partout où elle est ; elle ne peut pas tout ensemble être en trouble et en paix : or, puisque Dieu dans l'homme se trouve dans le chagrin et dans la peine, il s'ensuit que la souveraine félicité de Dieu en est troublée. Mais si Dieu est nécessairement heureux , suit-il de là que l'homme est à l'abri des atteintes de la tristesse et de la misère ? N'est-il donc pas évident que Dieu et l'homme ne sont pas une seule et même substance ? Prétend-on dire ou que Dieu est identifié avec les choses , et que par-là tout est Dieu , ou que Dieu fait partie intrinsèque des choses, et qu'il entre dans leur composition , ou que les choses sont à l'égard de Dieu ce. qu'un pur instrument est dans les mains d'un

ouvrier pour s'en servir? Ces trois manières de s'expliquer sont toutes opposées à la raison : je les reprends Tune après l'autre.

En premier lieu , Dieu n'est pas identifié avec les choses : si cela étoit, le nombre prodigieux des créatures se réduiroit à une seule nature. Mais s'il n'y avoit dans l'univers qu'une seule substance, on ne pourroit plus dire qu'il y a un nombre prodigieux de créatures. Les manières d'être de chaque chose seroient entièrement confondues ; il n'y auroit plus d'instinct particulier, ni cette inclination naturelle à sa propre conservation. Nous voyons dans le monde beaucoup de choses ennemies les unes des autres , et qui se détruisent. L'eau éteint le feu, le feu consume le bois. Parmi les animaux , les plus gros et les plus terribles mangent les plus petits et les plus foibles. Puisque Dieu est identifié avec toutes choses , Dieu se détruit donc lui-même 5 il ne sait point se conserver : est-ce là avoir une belle idée de Dieu ? Suivant un tel système , Dieu n'est qu'une même chose avec l'homme , avec le bois , avec la pierre. L'homme sacrifie à Dieu 5 il doit obéira Dieu. C'est donc à soi-même que l'homme sacrifie ; il doit donc obéir à la pierre et au bois : ridicules, mais justes conséquences.

En second lieu, Dieu ne fait point partie intrinsèque des choses. Il s'ensuivroit que Dieu seroit moindre que la chose dont il feroit partie. La partie est moindre que le tout. Un teon est plus grand qu'un cl ring, qui n'en est que la dixième partie. Le contenant renferme le contenu. Si Dieu est dans les choses comme partie, il est contenu et par-là plus petit que les choses qui le contiennent ; mais qui pensera jamais que la créature puisse ainsi renfermer le Créateur dont elle a reçu letre? Dieu, faisant partie de l'homme , est-il dans l'homme comme un maître qui commande, ou comme un esclave qui obéit? Dieu

ne peut point être soumis à l'homme en esclave ; mais si rhomme a en lui-même Dieu qui règle en maître absolu toutes ses actions , il ne doit y avoir aucun méchant homme dans le monde. Pourquoi donc le nombre en estil si grand ? Dieu est la source de tous les biens , la vertu sans mélange. S'il gouverne absolument 1 homme , comment le laisse-t-il aveugler par les passions? Comment l'homme donne-t-il dans tant de travers ? Est - ce donc que la vertu de Dieu l'abandonne ? Au temps de la création , Dieu établit partout un ordre admirable : aujourd'hui qu'il règle toutes les démarches de l'homme , selon les fotistes, d'où vient un si affreux désordre? C'est Dieu qui a porté toutes les lois que la raison impose à l'homme. L'homme , que Dieu dirige en tout , viole cependant ces lois. Est-ce que Dieu les ignore, ou qu'il n'y fait pas attention ? Est-ce qu'il ne peut pas les garder , ou qu'il ne le veut pas? Laquelle de ces réponses peut-on recevoir ? En troisième lieu , les choses ne sont point à l'égard de Dieu ce qu'un pur instrument est entre les mains de l'ouvrier pour s'en servir. Car d'abord il seroit évidemment faux que Dieu, comme on le prétend, ne fit avec les choses qu'une seule et même substance. Un tailleur de pierre n'est point une même substance avec le ciseau dont il se sert ; un pêcheur est très-distingué de ses filets et de sa barque : de plus , il suit d'une telle opinion que tout ce que font les créatures ne doit point leur être attribué , mais à Dieu ; de même qu'on attribue à l'ouvrier tout ce qu'il fait en se servant de ses instrumens. On dit que c'est le laboureur qui laboure , le bûcheron qui coupe le bois , le charpentier qui scie une planche , et toutes ces actions ne sont point attribuées à la charrue, à la hache, à la scie : ce n'est donc plus le feu qui brûle, 1 eau qui coule, l'oiseau qui chante, le quadrupède qui marche , l'homme qui monte à cheval , qui s assied

sur un char ; c'est Dieu qui fait tout cela. On ne doit plus punir les volewrs , les assassins 5 ils ne sont point en faute : les gens de bien n'ont aucun mérite, il ne faut plus les récompenser. Y a-t-il rien de plus capable de mettre la confusion dans l'univers qu'une pareille doctrine ? Dieu n'entre point dans la composition des choses , et par-là même les choses , en se détruisant , ne retournent point à Dieu : elles se résolvent dans les mêmes parties dont elles avoient été formées. Que si les créatures par la mort et par la destruction se trouvoient changées en Dieu, on ne devroit plus dire qu'une chose est détruite, qu'elle est morte; mais, au contraire, qu'elle vit de la vie la plus parfaite. Quel est l'homme qui ne souhaitât pas de mourir sur-le-champ pour être transformé en Dieu! Un fils bien né pleure la mort de son père ; il se donne de grands mouvemens pour lui préparer un magnifique tombeau. A quoi pense t-il? Son père est devenu Dieu.

J'ai déjà fait voir que Dieu est l'origine de toutes choses , le Créateur de l'univers, le comble de toutes les perfections : la créature est incapable de comprendre sa grandeur; comment pourroit-on l'égaler à Dieu? Quand on considère ce que les créatures ont de beau et de parfait , on reconnoit entre elles les traits de la puissance de Dieu ; mais prétendre qu'elles soient Dieu lui-même, cela révolte. Si l'on voyoit de grands pas marqués dans un chemin , on diroit qu'un homme de grande taille auroit passé parlà , mais on ne s'aviseroit pas de confondre ces vestiges avec le voyageur. A la vue d'un beau tableau, un connoisseur admire l'habileté du peintre, mais il ne prend pas le tableau pour le peintre lui-même.

Dieu a formé des créatures de toutes les sortes et sans nombre , pour que l'homme , avec le secours de sa raison , remonte à la première origine, et que, parvenu à la

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connoissance du Créateur , il admire ses perfections infinies, il l'adore, il l'aime. Ce devroit être là notre unique occupation : mais l'homme grossier, se repaissant de rêveries et de fables , a bientôt perdu de vue le premier principe, et dans quels travers ne donne-t-il pas? La source de ses erreurs n'est autre chose que l'ignorance où il est de ce qui regarde les différentes causes. Il y a des causes intrinsèques aux choses , comme la matérielle et la formelle ; il y en a qui sont extrinsèques , comme les causes efficientes : Dieu est cause efficiente et universelle, et par conséquent cause extrinsèque des créatures. Il est à remarquer qu'une chose peut être dans une autre de plus d'une manière : un homme est dans une maison, dans une salle, comme dans un lieu. La matière et la forme sont dans l'homme , le pied et la main sont dans le corps, comme les parties dans le tout. La blancheur est dans le cheval quelle dénomme blanc , la froidure dans la glace qu'elle dénomine froide, comme tout accident , toute qualité est dans une substance. La lumière du soleil est dans le cristal qu'elle fait briller ; la chaleur est dans le fer qu'elle échauffe, comme les causes extrinsèques sont dans les sujets où elles agissent. Des choses les plus basses , remontons aux plus hautes : on peut dire, dans le sens de ce dernier exemple, que Dieu est dans les choses. Quoique la lumière soit dans le cristal et la chaleur dans le fer, ce sont néanmoins des choses bien distinguées, des natures toutes différentes. Ainsi , l'on n'erre point en disant que Dieu est de cette manière dans les créatures , avec cette différence que la lumière peut n'être pas dans le cristal, au lieu que Dieu , essentiellement immense, se trouve nécessairement dans toutes les créatures, et que Dieu , étant immatériel, n'a point de parties. D où il suit qu'il est tout dans le tout , et tout dans chaque partie du tout.

Le xettré. Vous vous expliquez, monsieur, si clairement, que voilà tous mes doutes dissipés. Mais que pensez-vous de ceux qui prétendent que l'homme et toutes les autres créatures ne font qu'une même chose ?

Le docteur. Tantôt élever l'homme jusqu'à l'égaler à Dieu, tantôt l'avilir jusqu'à le confondre avec un vermisseau, il y a excès de part et d'autre. Un orgueilleux, persuadé , prévenu qu'il est semhlable à Dieu, voudra-t-il élre mis en parallèle avec le plus vil animal? et, quelque effort qu'on fasse , j'ai bien de la peine à croire qu'on persuade jamais à personne qu'il ne diffère en rien d'un serpent venimeux. Vous, monsieur, qu'en pensez-vous vous-même? Il est aisé de réfuter ce qui n'est nullement digne de foi. Distinguons les diverses sortes d'identités qui se trouvent parmi les créatures. Il y a des identités simplement de noms entre des choses qui sont très-différentes , comme lieu céleste , lieu terrestre. Il y a des identités de réunion , par lesquelles plusieurs choses rassemblées n'en font qu'une -, comme plusieurs brebis ne font qu'un troupeau , grand nombre de soldats ne font qu'une armée. Il y a des identités de propriétés; par exemple , entre une racine , une source et le cœur. Le propre de la racine est de fournir du suc à toute la plante ; le propre de la source est de donner de l'eau à tout le ruisseau -, le propre du cœur est de distribuer le sang par tout le corps. Ces trois premières sortes d'identités sont fort imparfaites , et se rencontrent entre des choses de nature tout opposée. Il y a des identités de genres, qui font que les espèces différentes conviennent dans un même principe générique -, comme les oiseaux et les quadrupèdes conviennent dans les genres de cognoscitif et de sensitif. H y a des identités d'espèces , par où les individus participent à une même nature spécifique; comme le cheval A et le cheval B sont l'un et l'autre

n$ LETTRES ÉDIFIANTES

cheval. Pierre et Paul sont tous deux hommes. Ces deux sortes de nouvelles identités rapprochent les choses de beaucoup plus près que les trois premières. Enfin . il v a des identités de substances par lesquelles une chose . soit qu'on la regarde sous difïerens rapports, soit qu'on lui donne divers noms, reste toujours en soi la même. Par exemple , Ex-tan^-hium et Ti-jao sont un même homme. Toutes les parties d'un tout n'ont rien de digèrent, et sont substances du tout lui-même. Cette dernière sorte d'identités est la parfaite et la vraie. Ceux qui prétendent que toutes les créatures ne sont qu'une même chose , dans lequel de ces trois ordres d'identités veulent-* ils mettre celle qu'ils leur attribuent ?

Le lettré. Us la mettent dans l'ordre des identités des substances ; et voici comme ils s expliquent : le sage ne fait véritablement qu'une môme chose avec le monde entier. Le vulgaire seul divise cette substance, en employant ces termes de toi , de moi. Ce n'est pas à dire que cette identité vienne de l'idée que se forme le sage. Elle a son origine dans la bonté du cœur humain , laquelle n'est point réservée au sage seul, et que le vulgaire ne peut jamais détruire.

Le docteur. Lorsque les anciens philosophes ont dit que nous ne faisions tous qu'un, ils votdoient seulement par-là réunir les peuples , et les exciter à une mutuelle charité. On ne peut point dire que toutes les créatures soient une même chose , si ce n'est en ce sens seul qu'elles ont toutes un même Créateur \ mais la justice qu'on se rend l'un à l'autre , la charité qu'on se doit , supposent deux personnes distinctes. Si toutes les créatures ne sont qu'une même substance , où sera le nombre de deux ? On ne trouvera de la distinction tout au plus qu'entre de vaines images incapables de s'aimer et de se respecter mutuellement. Ne dit-on pas que la charité consiste à

traiter son prochain comme soi-même, que la justice exige de rendre à autrui ce qui lui appartient ? Voilà donc un autrui, un prochain; voilà un soi-même. Si l'on ôte cette différence, ne détruit-on pas ces deux vertus? Supposons pour un moment que toutes les créatures sont en effet identifiées avec un homme 5 cet homme, en s'aimant uniquement soi-même, en se procurant toutes sortes de satisfactions, exerceroit une pleine charité, une parfaite justice ; mais peut-on croire qu'un scélérat qui ne pense qu'à soi. qui ne fait pas la moindre attention à tout le reste du genre humain, mérite les noms de juste et de charitable? Les anciens livres, en se servant des termes d'autrui , de soi-même, désignent- ils simplement deux corps ? Ne marquent-ils pas au contraire trés-clairement une vraie distinction de nature et de personnes ?

La perfection de la charité consiste dans son étendue. Plus elle est restreinte , moins elle est parfaite. L'amour de soi-même est commun même aux choses inanimées: l'eau cherche toujours un lieu bas et humide , pour pouvoir par-là se réunir et se conserver. Le feu veut un lieu sec, et s'élève sans cesse, pour trouver sa sphère, et s'entretenir dans tout son entier. L'amour pour ceux à qui on a donné la vie est très - vif dans les animaux ; (rue ne font-ils pas pour nourrir leurs petits? Aimer sa famille , le dernier des hommes en est capable. Combien de fatigues, quels dangers, quels crimes même quelquefois, pour lui procurer le nécessaire! Aimer sa patrie., le vulgaire même s'en pique. .Ne voit-on pas chaque jour des armées entières prodiguer leur vie pour repousser l'ennemi? Mais une charité que rien ne borne, qui embrasse l'univers entier , c'est là la vertu du sage. Comment est-ce que le sage distingue autrui de soi-même , de sa famille particulière , d'une autre famille ; son propre pays d'un pays étranger? C'est que, regardant tous les hommes

comme ayant un même Créateur, un même père qui est Dieu, il se croit obligé de les aimer tous. Pourquoi n'imite-t-il pas l'homme sans règle dont toute l'attention ne va qu'à s'aimer et se satisfaire soi-même ?

Le lettré. Si l'opinion de ceux qui disent que toutes les créatures ne sont qu'une même chose détruit la charité et la justice, comment est-ce qu'on lit dans 1<livre Tchong-yong qu'un des devoirs du prince est de se regarder soi-même dans ses bas-officiers , et de ne point se distinguer d'eux ?

Le docteur. C'est là une façon de parler qui , Lien comprise , n'a rien de mauvais. Que si l'on veut prendre cette expression à la lettre , on choque absolument le bon sens. Le livre Tchong-yong enjoint au prince de se regarder lui-même dans ses officiers, et de ne se point distinguer d'eux, parce que les officiers, même les plus bas, sont hommes aussi bien que le prince \ mais comment peut-on confondre un prince et ses officiers avec les plantes, les arbres, la terre, les pierres, et de tout cela ne faire qu'une même chose ? J'ai vu daus Mong-izé qu'un homme, pour aimer et faire du bien à un chien ou à un cheval , ne doit point pour cela passer pour charitable. Mais si le cheval, le chien et toutes les autres créatures ne sont qu'une même chose avec l'homme , tout attachement, à quoi que ce soit, devient dès -lors une véritable charité. Autrefois le docteur Tsè-ti enseignoit que l'homme devoit aimer son prochain comme soi-même , et il trouva bien des contradictions. Aujourd'hui l'on prétend que l'argile et la boue sont des sujets dignes de notre charité, et cette doctrine trouve des partisans ; quelle bizarrerie ! Dieu a créé 1 univers \ il l'a rempli d'un nombre presque infini de créatures qui toutes ont entre elles des rapports et des différences. Les unes conviennent en genres et diflèrent en espèces \ les autres conviennent

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dans l'espèce, et ne diffèrent que par leur propre entité. I ne nièrne chose a encore de vraies différences. L'on prétend aujourd'hui réduire toutes les créatures à n'en faire qu'une. jVest-ce pas renverser l'ordre établi par le Créateur? La multiplicité et la diversité des choses en font la beauté. Un curieux qui cherche des pierres précieuses ne se contente pas d'un fort petit nombre. Un antiquaire ramasse des antiquités le plus qu'il peut. Un festin, pour être exquis, doit présenter toutes sortes de mets. Si tout à coup les couleurs se réduisoient toutes «à la rouge, nos yeux en seroient offusqués, au lieu que la diversité du rouée, du vert, du bleu, du blanc, du noir, soulage et récrée la vue. Une musique qui se réduiroit à un seul ton répété sans cesse seroit insupportable, au lieu que le mélange des dillérens tons, rangés avec art, compose une harmonie qu'on entend toujours avec un nouveau plaisir.

L'ordre étant tel pour tout ce qui tombe sous les sens , ce qui n'y tombe pas n'en suit pas un autre. J'ai déjà montré qu'il y avoit parmi les créatures une diversité d'espèces et de natures, et qu'on ne <le\<>it point distinguer les objets seulement par la figure extérieure. I a lion de marbre et un lion vivant oui la môme figure; ils ne sont pas de la même espèce. Un homme et un lion, tous deux de marbre, sont de la même espèce; ils sont laits du même marbre, mais ils n'ont pas la même figure. Les maîtres dont j'ai pris autrefois les leçons, en expliquant les diverses propriétés des espèces et des entités particulières, disoient que dans le rang des composés substantiels, tout ce qui fait une même entité fait aussi une même espèce, mais que plusieurs choses d'une même espèce ne font point une même entité. Ils disoient encore que les actions d'une des parties d'un tout physique étoient attribuées au tout lui-même, et désignoient en

même temps la partie qui les a faites. Que la main droite, par exemple, fasse l'aumône, exerce la charité, c'est l'homme qu'on appelle charitable. Que la main gauche fasse un vol, on n'en charge pas seulement la main gauche , mais encore la droite , le corps tout entier , et tout l'homme est appelé voleur. Sur ce principe, si toutes les créatures ne sont qu'une seule et même chose, les actions de chaque homme en particulier sont communes à tous. Ainsi, lorsqu'un scélérat fait un crime, l'homme de bien devient criminel -, et parce que Ou-ouaug étoit un prince plein de bonté, on doit aussi regarder Tcheou comme un bon prince : l'homme vertueux n'est pas distingué du scélérat; Tcheou n'est point autre que Ou-ouaug; tout leur est donc commun. jN 'est-ce pas Là renverser entièrement l'ordre établi dans le monde , où nous voyons que chaque chose agit à sa manière ?

Les philosophes , en raisonnant sur la diversité des choses, ont toujours distingué celles qui concourent à faire une même entité, d'avec celles qui en font une différente. Pourquoi s'avise-t-on aujourd'hui de prétendre que toutes les créatures ensemble ne font qu'une seule et même substance? Les choses qui ont du rapport entre elles, se trouvant réunies, ne font qu'un même tout : celles qui n'ont aucun rapport font des tous différens. Tandis que les eaux dune rivière sont dans la rivière, elles ne font qu'un tout ; mais si l'on en puise dans un vase , l'eau qui se trouve dans le vase ne fait plus un même tout -avec les eaux de la rivière , elle reste seulement de la même espèce. Une doctrine qui fait ainsi un mélange informe du ciel , de la terre, de toutes les créatures, en les réduisant toutes à une seule substance, est injurieuse au Chaug-tî. Elle renverse les règles établies pour les récompenses et. pour les punitions : elle confond toutes les espèces : elle détruit les vertus de charité et de justice;

et, quelque respectables d'ailleurs que soient ses partisans, je ne puis m'empêcherdela combattre de toutes mes forces.

Le lettré. Vous m'avez, monsieur, pleinement instruit j voilà mes difficultés aplanies et l'erreur abattue. A otre doctrine est la véritable doctrine. L'àme de l'homme est immortelle : elle ne se transforme point en d'autres natures. J'ai ouï dire aussi que la religion chrétienne n'admet point ce que les fotistes disent de la métempsycose, non plus que la défense quils font de tuer les animaux. J'ai encore besoin, monsieur, de vos instructions là-dessus. Ce sera, s'il vous plaît, pour demain.

Le docteur. Quand on a aplani les montagnes, il est aisé de venir à bout des petits tertres. Mon dessein éloit de vous entretenir sur la matière que vous proposez. ^ ous souhaitez , monsieur , m'entendre sur la métempsycose; de mon côté, je souhaite de vous en parler.

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Ve ENTRETIEN.

LA MÉTEMPSYCOSE EST UNE REVERIE, ET LA CRAINTE DE TUER LES ANIMAUX UNE PUÉRILITÉ ; QUELS SONT LES VRAIS MOT1TS DE JEUNER.

Le lettré. Il y a trois opinions touchant le sort de l'homme. Les uns disent que, tout commençant pour lui à sa naissance, tout doit aussi finir pour lui à sa mort. Les autres , raisonnant sur le passé , le présent et l'avenir , prétendent que tout ce que nous recevons de biens et de maux dans la vie présente est une suite de tout ce que nous avons fait dans la vie passée, et que dans la vie future, nous serons traités suivant ce que nous faisons dans la vie présente. Pour vous, monsieur, vous dites que cette vie n'est pour l'homme qu'un court passage qui le

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conduit à une vie future, d'une éternelle durée ; d'où vons concluez que nous devons à présent nous appliquer de toutes nos forces à la vertu, pour nous procurer dansl'avenir une heureuse éternité. Ainsi, l'avenir est le terme; le présent est la voie. Ce que l'on dit d une vie future me paroit solide; mais ce qu'on ajoute d'une vie passée, d'où lire-t-il son origine ?

Le docteur. Il parut autrefois dans l'Occident un célèbre philosophe , nommé Pythagore. C'étoit un très-grand génie, mais dont la sincérité n'est pas bien assurée. Ce philosophe, chagrin de voir les peuples de son temps donner dans le désordre, sans crainte et sans pudeur, se servit de l'estime qu'on a voit pour lui, et inventa un svstème extraordinaire pour ramener les méchans. Il se mit donc à prêcher que les hommes qui s'abandonnoient aux vices durant cette vie ne manqueroient pas , après la mort , d'expier dans une vie nouvelle leurs crimes passés ; qu'ainsi ou ils renaitroient pauvres et misérables, ou ils seroient changés en diverses sortes d'animaux; que les hommes cruels et féroces seroient changés en tigres, en léopards ; les orgueilleux en lions ; les impudiques en chiens , en pourceaux ; les gourmands en bœufs , en ânes ; les voleurs en renards , en loups , en éperviers ; enfin , que chaque homme vicieux reprendroit une forme d'animal convenable à son vice. Des gens sages ont excusé Pythagore , en disant que son intention étoit bonne , mais qu'il s'étoit mal exprimé. On ne manque pas de solides raisons pour ramener les méchans; pourquoi laisser la vérité et employer le mensonge?

Le philosophe étant mort , quelques-uns de ses disciples retinrent cette opinion. L'erreur peu à peu passa dans les royaumes étrangers , et parvint dans l'Inde jusqu'au Chington. Fo, né dans ce pays-là, et pensant alors à faire une secte , emprunta de Pythagore la métempsycose , à quoi

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il ajouta les six articles de sa doctrine , et toute cotte suite de rêveries qu'on donne aujourd'hui pour des livres sacrés. Peu d'années après, quelques Chinois, étant allés au Chington , rapportèrent en Chine le fotisme. Voilà l'origine et le progrès de la métempsycose, qui , n'étant appuyée sur aucun fondement, n'est pas digne de la moindre croyance. Le Ching-toii n'est qu'un petit pays nullement comparable à la Chine. On n'y trouve aujourd'hui ni science , ni politesse 5 la vertu n'y est point en recommandation. Est-ce donc sur les fables qui en viennent que doit se régler le monde entier ?

Le lettré. En voyant la carte générale de tous les royaumes du monde que vous avez, mise au jour, où tout correspond si exactement aux degrés célestes, et plus encore en faisant attention au long voyage que vous avez, fait en venant d'Europe, on doit juger que vous êtes parfaitement instruit de ce qui regarde la patrie de Fo. Sa nation est sans doute, comme vous le dites, vile et méprisable. Les fotistes de Chine sont trompés par la lecture des livres de leur secte : ils s'imaginent que le royaume de Fo est un pays admirable \ certains même vont jusqu'à souhaiter la mort pour aller , par une heureuse métempsycose , commencer une nouvelle vie dans ces régions fortunées. Cela est risible. ^Nous autres Chinois, nous voyageons peu dans les pays éloignés; comment pourrionsnous les bien connoitre ? Mais , enfin , que la patrie de Fo soit un pays de peu d étendue , que sa nation soit abjecte, pourvu que sa doctrine soit raisonnable, on peut la suivre ; tout le reste n'apporte à cela aucun empêchement.

Le docteur. Les absurdités qui suivent de 1 opinion de la métempsycose sont sans nombre ; je n'en rapporte que quelques-unes des principales.

En premier lieu, l'âme d'un homme qui, par la métempsycose , auroit passé dans un autre corps, ou d'homme

ou de bète, n'auroit pas perdu sa nature d'àme, et e|le devroit se ressouvenir de ce quelle a fait dans son premier corps. Cependant nous ne nous souvenons de rien, et je n'ai point ouï dire que personne ait jamais eu de pareil souvenir. jVesl-cepas la une preuve qu'un homme aujourd'hui vivant n'a point eu de vie précédente ?

Le lettré. Les livres de Fo et de Lao rapportent plusieurs exemples de ces sortes de souvenirs. 11 faut donc qu'il y en ait eu.

Le docteur. Que le démon, dans le dessein de tromper les mortels, et de les attirer à son parti, ait possédé quelque homme ou quelque bète, et lui ait fait dire : Je suis un tel, du temps passé; telle chose arriva autrefois de cette manière, etc., pour autoriser par-là le mensonge, cela peut être \ mais pourquoi les exemples qu'on rapporte des gens qui se sont souvenus d'une vie précédente sont-ils tous de quelques fotistes , ou depuis que la secte de Fo est entrée en Chine ? Dans tous les pays du monde , il naît et il meurt une quantité innombrable d hommes et d'animaux. Autrefois c'étoit comme aujourd'hui. Pourquoi n'est-ce que depuis Fo et parmi ses disciples que 1 on trouve de ces sortes de souvenirs , tandis que dans un si grand nombre de royaumes , en tant d'écoles différentes , où il a paru de si célèbres docteurs , des savans d'une mémoire si prodigieuse , il n'y a jamais eu un seul homme qui se soit souvenu de la moindre chose d'une vie passée ? Quoi ! tout le reste du monde oublie jusqu'à son père et sa mère, jusqu'à son propre nom, et les seuls fotistes, avec quelques animaux, se souviennent de tout, et sont en état de le raconter ! Ces sortes de rêveries peuvent bien amuser la \ile populace ; mais des docteurs, des gens qui font usage de leur raison , ne peuvent les entendre sans mépris et sans indignation.

Le lettré. Les iolistes disent que quand lame d'un

homme a passé dans le corps d'une bête , ce corps est bien animé par cette àme 5 mais, comme ils n'ont aucun rapport entre eux , lame se trouve embarrassée, et ne peut point agir librement.

Le docteur. Mais quand lame d'un homme a passé dans un autre corps d'homme, ce corps et cette âme ont du rapport entre eux : pourquoi l'âme ne se souvient-elle pas de la vie précédente ? Je vous ai déjà fait voir, monsieur, que l'âme de l'homme est un esprit. L'esprit a des opérations qui lui sont propres, en quoi il ne. dépend en rien du corps. Ainsi, quoique l'âme d'un homme soit dans un corps de bète , elle est toujours maîtresse de ses actes particuliers : qu'y a-t-il qui l'empêche de les produire eu toute liberté ? Si Dieu avoit établi dans le monde ces diverses transmigrations , çfauroit été sans doute pour animer les bons et pour retenir les médians. Mais puisque , dans cette vie , nous ne nous ressouvenons point de ce que nous avons fait de bien ou de mal dans cette vie passée, par où pouvons-nous juger que ce qui nous arrive à présent de bonheur ou de malheur est une suite de nos actions antérieures, et comment pouvons -nous par -là être animés ou retenus ? Cette métempsycose n'est donc bonne à rien.

En second lieu, lorsque Dieu, au commencement du monde , créa les hommes et les bêtes , il ne détermina point assurément de changer en bêtes les hommes criminels ; au contraire , il donna à chaque espèce l'âme qui lui convenoit. Mais, si les bêtes d'aujourd'hui sont animées par des âmes d'hommes , il v a donc une différence entière entre les âmes des bêtes d'autrefois et celles des bêtes d'à présent : celles-ci sont spirituelles, et celles-là étoient purement sensitives. Qui jamais a ouï parler dune telle différence ? ^'a-t-on pas toujours cru que les âmes en tous les temps étoient de la même espèce ?

En troisième lieu, les philosophes ont toujours distin-. gué trois sortes d'âmes ; la végétative, qui n'a d'autre vertu que de faire vivre et croître 5 c'est lame des plantes; la sensitive, qui non-seulement fait vivre et croître, mais encore qui anime tous les sens, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre, la Louche pour goûter, les narines pour flairer, et le corps tout entier pour sentir : c'est l'àme des bètes ; enGn, Pâme raisonnable, qui renferme les qualités des autres, et qui , outre cela, fait penser, distinguer, tirer des conséquences : c est l'àme de l'homme. Que si l'on prétend que l'àme de la bête et l'àme de l'homme ne sont point différentes, il n'y a donc plus dans l'univers que deux sortes d âmes : n'est-ce pas là renverser les idées communes ? La nature des choses ne se distingue pas seulement par la figure , mais principalement par l'àme. L'àme détermine la nature, la nature détermine l'espèce , l'espèce détermine la figure. Ainsi , la ressemblance ou la diversité d'espèces vient delà nature, et, suivant que l'espèce est semblable ou différente , la figure l'est de même : or, la figure des bêtes est foFt différente de celle de l'homme -, on doit donc conclure que leurs espèces, leurs natures, leurs âmes le sont aussi.

Toute la philosophie consiste à juger de 1 intérieur p.-p l'extérieur : ce qu'on voit fait connoitre ce qu'on ne voit pas. Un homme veut connoitre lame des plantes; il voit que les plantes vivent, croissent, et rien de plus; quelles n'ont ni connoissances ni sentiment; il juge qu'elles n'ont qu'une âme végétative. Il veut savoir quelle est l'àme des bètes ; il voit dans les bètes du sentiment et certaines connoissances, mais il ne remarque en elles aucun raisonnement réfléchi ; il conclut qu'elles n'ont qu'une âme sensitive. Il veut enfin avoir une idée de l'àme de l'homme; il reconnoit dans l'homme, et dans l'homme seul, une puissance de raisonner sur tout; il sait dès-lors que lhomme

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seul a une âme raisonnable : voilà ce que dicte le bon sens. Qu'après cela les fotistes viennent nous dire que les aines des bêtes ne sont pas différentes de celles des hommes, n'est-ce pas une absurdité ? J'ai souvent ouï dire qu'en suivant Fo, on s'égaroit. Mais qui dira jamais qu'on s'égare en suivant le bon sens?

En quatrième lieu, la figure extérieure et les qualités de l'homme étant si différentes de celles de la bète, il faut aussi que leurs âmes ne soient point semblables. Un menuisier, pour faire une chaise ou une table , doit se servir de bois. Un coutelier, pour faire un couteau, doit employer le fer et l'acier. A choses d'espèces différentes , il faut des matériaux de différentes espèces. Mais si la ligure extérieure et les âmes des bètes n'ont aucune conformité avec celles des hommes , comment les fotistes prétendentils que les àmes des hommes entrent dans des corps de bètes pour recommencer une nouvelle vie? C'est là une pure rêverie. Sur quoi même avance-t-on que l'âme d'un homme passe dans un autre corps d'homme ? Tout homme a une âme qui ne convient qu'à son propre corps ; le corps d'un autre homme n'est point fait pour elle , beaucoup moins le corps d'une bète. Une épée s'ajuste bien à son fourreau , un couteau s'enchâsse bien dans sa gaine; mais comment pourroit-on faire convenir à un couteau le fourreau d'une épée ?

En cinquième lieu , ce qui fait dire aux fotistes que les hommes criminels sont transformés en bètes dans une nouvelle vie, c'est parce que dans une vie précédente, disentils , ils se sont souillés de mille crimes , et ont vécu en bètes. Dieu, sans doute, poursuit les médians, il ne les laisse pas impunis ; mais si toute la vengeance qu'il en tire se réduit à les changer en bètes , ce n'est pas là un châtiment : c'est plutôt favoriser leurs passions. Le débauché en cette vie éteint autant qu'il peut les lumières de sa raison,

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pour s'abandonner plus librement à ses penchans ; la figure et le nom d'homme sont encore pour lui un frein qu'il ne souffre qu'avec peine. Dans une telle disposition, s'il entend prêcher qu'après la mort il sera transformé , et que rien alors n'arrêtera ses désirs, quel sujet de joie! Un homme féroce et cruel, qui se plait au meurtre, au massacre, ne voudroit-il pas avoir des dents de loup et des ongles de tigre , pour pouvoir jour et nuit se repaître de sang et de carnage ? Un orgueilleux enivré du plaisir de dominer, incapable de céder à personne , ne seroit-il pas charmé de devenir aussi redoutable qu'un lion, pour pouvoir tyranniser tous les autres animaux ? Un homme de rapines, accoutumé au vol, à la tromperie, auroit-il du chagrin d'être transformé en renard, et d'avoir dans ce nouvel état toute occasion d'employer les ruses et les fourberies ? Tous ces hommes indignes, non-seulement ne craindroient point ces transformations comme des châtiniens , mais ils les recevraient, au contraire, comme des bienfaits. Dieu, infiniment juste , saura bien les punir, et ce n'est pas ainsi qu'il les punira. Dira-t-on que l'homme, d'une nature noble comme il est, en se voyant changé en bête, se regardera sans doute comme bien puni ? Pour moi , je dis au contraire qu'un scélérat qui n'a jamais eu aucune estime de la nature de l'homme , qui a toujours méprisé toutes les règles que la raison humaine prescrit , pour ne suivre que des inclinations de bête sous une figure extérieure d'homme, se voyant tout à coup délivré de cette figure incommode, et se trouvant mêlé avec les bêtes sans crainte et sans honte , se regarderait comme parvenu au comble de ses souhaits. Ainsi , le système ridicule de la métempsycose , bien loin de servir a animer les bons et à retenir les médians , ne peut être que très-pernicieux au monde.

En sixième lieu, lesmétempsycosistes défendent expressément de tuer aucun animal , dans la crainte où ils sont

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que le cheval ou le bœuf qu'on tueroit ne se trouvât être par hasard ou leur père ou leur mère. Mais, si leur crainte est bien fondée, si leur doute est raisonnable, comment ne défendent-ils pas aussi d'enharnacher un bœuf, ni de lui faire labourer la terre ou traîner un chariot? Comment permettent-ils de monter à cheval , et de voyager en cet équipage? Il me paroît que le crime n'est guère moins grand de tuer son père, ou de l'obliger à tirer la charrue , de lui mettre un bât sur le dos , et , le fouet à la main , de lui faire parcourir les rues et les carrefours. Mais il est d'une nécessité absolue de travailler la terre; on ne peut pas se passer de se servir des animaux. C'est donc une chose tout-à-fait frivole que la défense de tuer aucun animal , et la métempsycose d'un homme en bète n'est qu'une pure imagination.

Le lettué. Qu'un homme, après la mort, soit changé en bête, cela me paroit en effet une pure rêverie, qui ne peut tromper que la populace : un homme sage sait juger autrement. Quoi ! le cheval que je monte sereit peut-être mon père ou ma mère métempsycoses , ou quelqu'un de mes païens les plus proches -, ce seroit peut-être mon ancien prince, ou l'un de mes meilleurs amis? Dans cette crainte, se servir des animaux, c'est renverser toutes sortes de devoirs ; ne s'en servir pas , pourquoi les nourrir, et comment agir? Ainsi, cette manière de métempsycose ne peut pas se soutenir. Mais que l'àme d'un homme mort rentre dans un autre corps d'homme, c'est toujours la même espèce, et je ne vois en cela aucun inconvénient.

Le docteur. Prétendre que l'homme, après la mort, puisse être change en bète, c'est interdire tout usage des animaux 5 croire que l'àme d'un homme mort peut rentrer «luis le corps d'un autre homme, c'est mettre des difficultés insurmontables aux mariages, c'est abolir la coutume d'avoir des domestiques. Comment cela? Vous recherchez

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une personne en mariage; qui sait si cette personne n'est pas votre mère qui reparoît dans un autre corps et sous un autre nom ? Vous vous servez d'un valet , vous le querellez, vous lui dites des injures, vous le maltraitez ; qui sait si ce valet n'est pas votre frère , un de vos parens , votre prince, votre maître, ou votre intime ami qui a repris une nouvelle vie ? I\ 'est-ce pas là renverser toutes sortes de devoirs ? Concluons donc que si la métempsycose d'un homme en bête est opposée à la raison, celle d'un homme dans un autre homme ne l'est pas moins. Cela se sent, et paroît démontré.

Le lettré. Vous m'avez dit ci-devant, monsieur, que 1 àme de l'homme est immortelle : ainsi , les âmes de tous les hommes morts subsistent encore 5 mais , s'il n'y a point de métempsycose, comment le monde peut-il contenir une si prodigieuse multitude d'àmes?

Le doctelr. Il faut bien ignorer l'étendue du ciel et de la terre, pour penser qu'ils puissent être si aisément remplis ; et c'est ne pas connoitre la nature des esprits , que de croire qu'ils remplissent les lieux où ils sont. Les choses matérielles occupent un espace, et peuvent l'occuper tout entier 5 mais les esprits , dégagés delà matière, ne sont point ainsi dans les lieux-, tous les esprits possibles pourroient être contenus dans un point. Jugez, monsieur, si les âmes du temps passé seront jamais capables d'embarrasser l'univers, et si c'est là une raison pour croire la nécessité de la métempsycose.

Le lettré. L'opinion de la métempsycose vient des fotistes. Parmi nos lettrés, peu la suivent. Après tout, cette défense de tuer les animaux marque de la bonté ; Dieu, qui est la bonté même, devroit, ce semble, faire la même défense.

Le docteur. S il éloit vrai que l'homme, après la mort, fût changé en bête , ce seroit défendre le meurtre du plus

petit animal, comme celui de l'homme lui-même, puisque la diversité de corps et de figure n'empècheroit pas que l'un et l'autre ne fût homme. Cependant je vois une espèce de sectateurs de Fo qui se contentent de ne point tuer les animaux le premier et le quinze de la lune , et qui ces deux jours-là seulement mangent maigre 5 cela n'est pas conséquent. Que diriez-vous d'un scélérat qui chaque jour tueroit les passans qu'il pourroit surprendre, et se repaîtroit de leur chair , mais qui , par bonté, s'abstiendroit de ces crimes le premier et le quinzième jour de la lune? quelle bonté! vingt-huit jours d'homicides et d'anthropophagie, deux jours seulement d'abstinence. Il n'y a pas là de quoi diminuer beaucoup sa méchanceté , et il ne l'augmenteroit pas beaucoup en ne s'en abstenant point. Pour nous , qui sommes très-persuadés que la métempsycose est une rêverie , nous traitons de même la défense de tuer les animaux.

Nous voyons que Dieu, en créant l'univers, a destiné toutes les créatures à l'utilité de l'homme -, il a placé dans le ciel le soleil, la lune et les étoiles, pour nous éclairer et nous donner le moyen de voir les objets. Il produit sur la terre une infinité de choses toutes à nos usages : les couleurs récréent notre vue, les sons divertissent nos oreilles, les goûts et les parfums repaissent notre bouche et notre odorat. Combien de sortes de commodités pour notre corps ! combien d'espèces de remèdes contre nos maladies ! combien de divers moyens de conserver notre vie et notre santé , et même de vivre content et dans une innocente joie! c'est là ce qui doit exciter notre continuelle reconnoissance envers Dieu, et nous engager à jouir de ses bienfaits avec d'éternelles actions de grâces.

Les animaux ont de la laine, du poil, des peaux, dont l'homme se peut faire des vêtemens : ils ont des dents , des cornes , des écailles , qu'il peut employer à une in fi-

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ni té d'ouvrages. Ils contiennent en eux-mêmes d'excellens remèdes contre les maux différens; ils ont, dans la substance de leur chair, de quoi réparer nos forces et nous nourrir : pourquoi n'userions-nous pas de tous ces avantages? Si Dieu ne permettent point à l'homme de tuer 1rs animaux, ne scroit-ce pas en vain qu il auroit rendu les animaux si utiles à l'homme ? Ne seroit-ce pas donner occasion à l'homme d'enfreindre sa défense et de se souiller de «rimes? Depuis les anciens temps jusque aujourd'hui, dans tous les pavs du monde, les sages et les gens de bien se sont nourris de la chair des animaux. Ils n'ont jamais cru rien faire en cela contre l'ordre , et qui les accuse d'avoir été prévaricateurs. Convient-il de faire criminels tant de grands hommes pour se réduire à canoniser quelques partisans de la métempsycose, sans nom et sans vertus , que l'on place au plus haut des cicux ? Ce ne peut être là 1 idée «rue de peu de gens sans discernement.

Le lettiié. Il y a dans le monde quantité d'animaux inutiles à l'homme, et qui lui sont nuisibles; le tigre, le loup , le serpent et tant d'insectes venimeux. Comment dites-vous , monsieur, que Dieu a créé toutes choses pour l'utilité de l'homme ?

Le docteur. Les avantages qu'on peut tirer des créatures sont de plus d'une sorte à qui sait bien y faire attention. Le vulgaire , incapable de pénétrer le fond des choses, et ne jugeant que sur les apparences , regarde certaines créatures comme nuisibles à l'homme -, c'est qu'on n'en connoit pas bien 1 utilité. L'homme est un composé de matière et d'esprit, d'àme et de corps : l'àme est sans doute la plus noble partie. Le tigre , le loup , les animaux venimeux peuvent nuire au corps; mais s'ils sont utiles à lame , ne doit-on pas dire qu'ils sont créés pour Futilité de l'homme ? Tout ce qui est capable de blesser et de détruire nos corps, tout ce que le vulgaire appelle choses

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nuisibles, choses mauvaises , nous apprend à redouter la colère du souverain maître. Instruits que Dieu peut se servir du ciel , de l'eau , du feu, des animaux pour punir le coupable, nous sommes obligés à toujours vivre dans sa crainte, à implorer sans cesse son secours, et à mettre en lui toute notre confiance ; n'est-ce pas là un grand avantage pour lhommc ?

Dieu , plein de miséricorde envers les gens du siècle , qu'il voit tout occupés de la terre, uniquement attentifs aux choses de ce monde, sans jamais lever les yeux vers le ciel, ni penser à la vie future, leur présente ces objets affreux pour leur donner occasion de rentrer en eux-mêmes, et de se tirer de L'état funeste où ils sont. Au commencement des temps, les choses étoient autrement réglées. Tout dans L'univers étoit soumis à 1 homme; tout servoit à son corps même; rien ne lui étoit contraire; l'homme s'est révolté contre Dieu; aussitôt les créatures se sont révoltées contre l'homme. Tel n étoit point le premier dessein de Dieu; c'est l'homme qui s est lui-même causé son malheur.

Le lettré. Dieu, en faisant naître les animaux, veut qu'ils vivent et non pas qu'ils meurent : ainsi, défendre de les tuer, c'est entrer dans le dessein de Dieu même.

Le docteur. Les arbres et les plantes ont aussi reçu de Dieu une aine végétative : on les compte parmi les choses vivantes; cependant chaque jour vous détruisez leur vie en mangeant des herbages , en faisant couper du bois pour être brûlé. Vous dites qu'il n'y a rien en cela contre l'ordre , parce que Dieu fait croître le bois et les herbages pour le service de l'homme : je dis de même que Dieu fait naître les animaux pour mon usage, et que de m'en servir, de les tuer, pour me nourrir, ce n'est rien faire de répréhensible. La règle de la chanté, selon Kojig-lzé , est celle-ci : ce que je ne voudrois pas qu'on me fil, je

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ne voudrais pas le faire a un autre homme. Rong-tzé ne dit point : Je ne dois pas le faire «à une bète : les lois des empires proscrivent l'homicide, elles ne défendent pas de tuer les animaux. Les arbres et les plantes sont dans le rang des biens temporels ; on ne doit en faire qu'un usage raisonnable et modéré. C'est de là que Ron^-tzé , instruisant les princes , leur dit qu'il ne faut point pécher avec des filets trop serrés, et qu'on doit prendre son temps pour couper le bois ; ce n'est pas là dire qu'il ne faut ni couper les bois, ni pêcher le poisson.

Le lettré. Il est vrai que l'on compte les plantes et les arbres parmi les choses vivantes; mais ils n'ont point de sang, ils sont sans connoissance et sans sentiment : ainsi, qu'on les coupe, qu'on les détruise, il n'y a là aucun lieu à la comparaison.

Le docte en. Dire que les arbres et les plantes n'ont point de sang, c'est uniquement savoir qu'il y a du sang rouge , et c'est ignorer absolument que la couleur blanche ou la verte peut aussi convenir au sang.

Tout corps vivant dans l'univers ne vit que par la nourriture qu'il prend. La nourriture des plantes est la liqueur qu'elles tirent de la terre et qui les entretient : cette liqueur qui circule dans leur corps et qui les fait vivre, n'est-ce pas leur sang ? qu'cst-il besoin qu'il soit rouge ? combien d'animaux aquatiques qui n'ont pas le sang rouge? cependant les fotistes ne les mangent point : combien d'herbages qui ont la liqueur rouge? cependant les fotistes les mangent. D'où peut venir ce respect et cette bienveillance pour le sang des animaux, tandis qu'on en a si peu pour les plantes ?

Si l'on dit qu'on s'abstient de tuer les animaux pour ne pas les faire souffrir, je réponds que ceux qui portent la compassion jusque là ne doivent pas se contenter de ne les pas tuer; il ne faut pas aussi les faire servir , ni les

fatiguer. Un bœuf qui tire la charrue, un cheval qui traîne sans cesse un chariot , que ne souffrent-ils pas , et cela durant leur vie entière? La douleur que leur causeroit un coup mortel peut -elle être comparée à cette longue suite de travaux et de peines ? Je dis plus ; la défense de tuer les animaux leur seroit très-nuisible. L'homme , ayant la liberté de se nourrir de leur chair, en prend soin, les élève , et par-là les animaux se multiplient : si Ton ôte à lhomme cet avantage, pourquoi en prendroit-il soin? Un prince casse ses officiers, quand ils ne lui sont plus nécessaires ; un maître renvoie des domestiques devenus inutiles : que fera-t-on à l'égard des bûtes , si Ton ne peut plus en tirer les services ordinaires? Il y a dans l'Occident un certain peuple qui s'est fait une loi de ne point manger la chair du pourceau; aussi ne voit- on aucun pourceau dans leur pays. Si le monde entier vouloit imiter cette nation , en faudroit-il davantage pour détruire absolument cette sorte d'animal? Ainsi cette ridicule bienveillance pour les bêtes n'aboutit qu'à une haine réelle , au lieu que d'en tuer quelques-unes , c'est l'occasion de propager toutes les espèces. Concluons donc que la défense de tuer aucun animal est la chose la plus nuisible qu'on puisse faire à tous les animaux.

Le lettré. Si cela est, à quoi bon garder le jeûne et l'abstinence ?

Le docteur. S'abstenir et jeûner simplement pour ne pas vouloir tuer les animaux, c'est un trait de compassion fort malentendue. Il ne manque pas de bons motifs pour jeûner, et qui jeûne par ces motifs, fait une action utile et digne d'éloge : la véritable innocence est une chose bien rare. Où est l'homme qui ne pèche point, et qui n'ait jamais péché ? Dieu a gravé la raison dans l'âme de tous les mortels. Les sages, par son ordre, ont publié dans leurs écrits les lois qu'elle impose : tous ceux qui 2. 7

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violent cette loi pèchent contre Dieu même, et plus celui qu'ils offensent est grand et respectable , plus leur crime est énorme. C'est pourquoi le pénitent, tout revenu qu'il est de ses égaremens passés, n'est pas toujours tranquille sur ses anciens désordres : il sait qu'il a péché, il ignore si ses péchés sont pardonnes : dans cette incertitude, ses fautes lui sont toujours présentes à l'esprit 5 il a sans cesse la honte sur le visage et le repentir dans le cœur. Dans le bien qu'il fait, il croit n'en jamais faire assez ; l'œil toujours ouvert sur ses défauts, il l'a toujours fermé sur ses vertus : dans les retours qu'il fait sur lui-même, quel détail ! quelle exactitude! Il trouve dans ses meilleures actions de quoi se faire des reproches amers ; on a beau lui vanter ses perfections , il n'en reconnoît aucune en lui ; il se croit fort imparfait ; il n'en est que plus confus, plus circonspect, plus fervent. Se contentera-t-il d'une humilité en paroles -, en est-ce assez pour lui d'une pénitence seulement intérieure ? Il s'accable de honte et de confusion ; il ne se donne pas le moindre relâche \ ainsi , portant la mortification jusque sur la nourriture qu'il prend, il la réduit au pur nécessaire : point de délicatesse, point d'assaisonnemens, point de choses substantielles; l'insipide , le grossier, le moins bon le nourrissent ; il ne donne à son corps que ce qu'il ne peut absolument lui refuser. Sans cesse en regrets, en pénitence pour réparer ses fautes anciennes et nouvelles, jour et nuit attentif et tremblant aux pieds de la majesté divine , il n'omet rien pour toucher sa miséricorde ., il se baigne de ses larmes pour laver ses péchés. Bien éloigné de s'ériger en saint , de se donner pour un homme parfait , de se permettre tout au risque d'essuyer un juste et sévère jugement , il se mortifie et afflige son corps ; il ne se pardonne rien, dans la vue de fléchir la colère du ciel et de se dérober à ses vengeances : voilà un bon motif de jeûner.

ÉCRITES DE LA CHISK. QO

La pratique des vertus devroit faire l'occupation de tous les hommes. On entend le vertueux s'écrier sans cesse qu'il vit dans la paix : tous ses désirs ne vont qu'à avancer dans les voies de la justice. Mais quels ravages ne causent pas les passions humaines ? Elles s'érigent en tyrans du cœur, et ne prétendent rien moins que le dominer en maître absolu. Le combat est vif et continuel, la victoire difficile ; aussi le commun des mortels n'est- il qu'une troupe de vils esclaves : dans toute leur conduite ce n'est plus la raison qui les dirige; c'est la passion qui commande. A voir leur extérieur, on les prend encore pour des hommes; mais, à suivre leurs actions, ne les prendroit-on pas pour des bètes? La passion est l'ennemie de la raison; elle offusque toutes ses lumières, et bouche tous ses jours; plus d'entrée à la vertu; nulle peste n'est plus terrible que celle-là : les autres maladies ne nuisenl qu'au corps; le venin des passions pénètre jusqu'à la moelle de l'àme, il atteint même les principes naturels. Qu'une passion se soit une fois emparée duo coeur, il ne reste plus de lieu à la raison ; la vertu est tout-à-fait bannie. Hélas! pour un plaisir d'un moment, se condamner à des regrets éternels! Pour un plaisir vil et méprisable, s'attirer des maux infinis, quelle folie!

La passion se fortifie suivant les forces du corps; elle se prévaut de son embonpoint ; ainsi ce n'est souvent qu'en affaiblissant le corps qu'on peut détruire la passion. Un novice dans la vertu, qui , désirant de réprimer ses passions, traite délicatement son corps, est semblable à un insensé, qui, voulant éteindre le feu, y jette incessamment du bois : le sage ne pense à manger que pour entretenir sa vie; l'homme animal ne veut vivre que pour jouir du plaisir de manger. Le véritable vertueux ne regarde son corps que comme son ennemi ; ce n'est que par nécessité qu'il en prend soin : on voit assez la raison de cette

IOO LETTRES ÉDIFIANTES

nécessité. Quoique nous ne vivions pas principalement pour notre corps , cependant sans ce corps nous ne pou vous pas vivre : ainsi les alimens que nous lui fournissons sont des remèdes que nous employons pour guérir sa faim et sa soif. Où est le malade qui, ayant une médecine à prendre, ne se contente pas de la dose suffisante pour son mal ? L'homme est satisfait quand il sait modérer ses appétits ; mais lorsqu'on se livre à toute espèce de délices , on a peine à y suffire. Donner à la passion tout ce quelle demande, c'est ruiner sa santé. Ne dit-on pas que la gourmandise est plus meurtrière que le glaive ? Mais , laissant à part les maux quelle fait au corps, je ne m'arrête qu'à ceux qu'elle cause à l'âme. Un esclave trop bien traité méeonnoit son maître : un corps trop bien nourri se révolte contre l'esprit : la raison ne gouvernant plus , toutes les passions se donnent carrière 5 la cupidité est dominante. Qu'on pratique le jeûne, la cupidité est sans force. La raison réprimant le corps, toutes les passions sont soumises à la raison : c'est encore là un vrai motif de jeûner.

Cette vie est une vie de peines, et non pas de frivoles amusemeus. Dieu ne nous met pas sur la terre pour ne penser qu'au plaisir , mais pour nous perfectionner sans cesse et avancer toujours dans la vertu. L'homme ne peut pas vivre sans quelque espèce de satisfaction : celles de l'esprit lui manquant , il cherche celles du corps , et il abandonne bientôt celles du corps quand il peut goûter celles de l'esprit. Le sage s'exerce continuellement dans la recherche du solide bonheur qu'on trouve à être vertueux ; il tourne là tous les désirs de son cœur, il ne le laisse jamais languir ; po:nt de retour sur les objets extérieurs ; il écarte tout ce qui ressent le plaisir animal , dans la juste crainte que, s'en voyant épris, il ne soit privé de son véritable contentement. La pratique de la vertu fait

les vraies délices de l'âme; c'est par-là que l'homme devient sembla Lie nux anges. Plus nous avançons dans les voies de la perfection , plus nous approchons de la pureté des esprits célestes ; et plus nous nous privons des plaisirs sensuels, plus nous nous éloignons de la grossièreté des animaux. .Ne devons-nous donc pas èîre extrêmement sur u"> gardes?

Les vertus ornent Tàrne et la rendent recommandable. Les mets les plus délicieux n'ont d'autre avantage que de Hitler le goût. Le comble de la perfection fait le bonheur de lame , et ne nuit en rien au corps. L'intempérance de la bouche est extrêmement nuisible et au corps et à l'âme. ( D corps engraissé et livré à la débauche devient lourd et s'abrutit; il entraîne l'esprit et la raison. Lue. une si mal assortie, comment peut-elle se dégager delà fange où elle est enfoncée? Comment peut-elle s'élever à des pensées dignes d'elle? L'homme déréglé, voyant les mondains au milieu des plaisirs, manquant lui-même de beaucoup de choses, envie leur sort. Le sage, au contraire, eu a pitié, et à la vue de leur vie brutale, il se dit à lui-même : Hélas ï ces malheureux courent sans cesse après des ombres déplaisirs; ils les désirent avec passion, ils les recherchent avec empressement. Moi, qui vise au souverain benheur, et qui n'ai pu encore y atteindre, dois -je me relâcher? Ne dois-je pas plutôt redoubler tous mes efforts? Le malheur des gens du siècle est de ne pas connoitre la douceur de la vertu. S ils l'avoient seulement goûtée, ils mépriseroient bientôt tous les plaisirs des sens , pleinement salisfaits d'avoir trouvé leur véritable félicité. Les délices de lame et celles du corps se disputent sans cesse le cœur de 1 homme : elles ne peuvent y habiter ensemble : introduire les unes , c'est en chasser les autres.

Autrefois, en Europe, un vassal offrit à son souverain deux jeunes chiens de chasse d une très-bonne espèce. Le

102 LETTRES ÉD1FIASTES

prince en fit remettre un à un grand de sa cour, et fit envoyer l'autre fort loin chez un villageois, ordonnant à chacun d'eux d'élever l'animal qu'on lui conhoit. Les chiens étant devenus grands , le roi voulut les éprouver et les mener à la chasse. Celui du villageois étoit maigre, mais dispos ; il avoit le nez fin , le corps leste ; il prit du gibier en quantité. Celui du courtisan étoit gras à pleine peau; il avoit le luisant, l'apparence tout-à-fait belle; mais , pour avoir été nourri trop délicatement , il ne pouvoit point courir; il regardoit passer le gibier, et ne prenoit rien : il aperçut un os par hasard , il se jeta dessus , le rongea, et se coucha. Les grands qui sui voient le roi dans cette chasse , instruits que ces deux chiens étoient dune même race et d'une même ventrée, furent étonnés de les voir si peu semblables. Le prince alors leur dit : « Il n'y a rien en cela qui doive vous surprendre; ce que vous voyez dans les animaux arrive aux hommes eux-mêmes : c'est une suite de la manière dont on est élevé et nourri. Si la nourriture est abondante et délicate, si Ion s'abandonne à la paresse et aux amusemens , il n'est pas possible de faire un pas vers le bien; au lieu que, si l'on est accoutumé au travail, si l'on sait se refuser au plaisir et se contenter de peu , l'on est alors un sujet de grande espérance. » Cela veut dire qu'un homme livré à la bonne chère et à la mollesse, lors même que son devoir se présente à son esprit, se refuse à tout , et ne peut et ne sait autre chose que boire et manger ; au contraire, celui que la raison dirige réfléchit, suit la raison, et résiste aux attraits du plaisir le plus séduisant. \oilà un troisième motif très-propre à faire garder le jeune.

La manière de jeûner n'est pas partout la même. J'ai parcouru beaucoup de difïérens pays, et j'ai vu par moimême cette diversité : les uns n'ont égard qu'au temps de ne pas manger, et nullement à la quantité ni à la qualité

des viandes; ils s'abstiennent durant tout le jour, mais, la nuit étant venue , ils ont toute liberté. Les autres fout consister leur jeune simplement à manger maigre; ils ne se prescrivent rien , ni pour le temps , ni pour la quantité ; certains, en jeûnant, mangent de tout, cl autant qu'ils veulent, mais seulement une fois le jour. La manière la plus ordinaire déjeuner renferme et le temps , et la quantité, et la qualité : on ne mange qu'une fois le jour, vers midi; les viandes grasses sont absolument interdites; tout le maigre est permis. Il y a un jeûne plus rigoureux , mais particulier aux solitaires retirés dans les forêts et sur les montagnes; ils se contentent, pour nourriture, d'herbages et de racines.

La fin du jeûne est de faire pénitence, de se Vaincre soi-même. On doit en cela avoir égard à la qualité des personnes et aux forces du corps. Un homme riche et accoutumé aux délices , qui se retranche volontairement , et se réduit aux communes, est censé jeûner et s'abstenir; au lieu qu'on ne regarde point comme jeûne la vie dure d'un paysan , ni l'état misérable d'un gueux qui mendie. Lue personne âgée a besoin de soutenir sa vieillesse , et un malade de réparer ses forces ; un domestique , un esclave accablé de fatigues, ne peut pas long-temps souffrir la faim. La loi chrétienne règle tout avec équité : selon les circonstances, elle dispense du jeûne les vieillards et les jeunes gens, les infirmes, les nourrices, et les personnes d'un travail très-pénible. Le véritable jeûne ne consiste pas précisément à régler la bouche : c'est le devoir de la tempérance. La fin principale du jeûne est de réprimer les passions ; on doit en faire une très-grande estime : on doit l'observer dans toute son étendue. Un jeûneur qui néglige ses devoirs essentiels est semblable à un insensé qui, jetant ses perles , fait amas de coquilles.

Le lettué. Ah! monsieur, voilà sans doute les motifs

et la règle du véritable jeûne. Nos jeûneurs de Chine , s'ils ne sont pas forcés à ce genre de vie par la nécessité , c'est le désir de se faire un nom , c'est l'envie de tromper le monde qui les y engage : en public, ils paroissent jeûner ; dans le particulier, ils sont très-déréglés, ivrognes , débauchés, violens, trompeurs , voleurs , grands médisans et calomniateurs des plus honnêtes gens. Malheureux ! ils ne peuvent pas même se cacher aux yeux des hommes ; comment pourroient-ils se dérober à la connoissance du Chang-ti, le Dieu du ciel ? Quel bonheur pour moi , monsieur , de recevoir vos instructions ! Je vous prie de vouloir bien encore écouter mes demandes.

Le docteur. La vraie doctrine est profonde et étendue , ce n'est qu'a force de demandes qu'on peut s'en instruire à fond. Ne craignez point, monsieur, de m'interroger en détail \ votre empressement là-dessus est très-louable : c'est le bon moyen pour réussir.

VIe ENTRETIEN.

T ON NE DOIT POINT RETRANCHER TOUTE INTENTION, c'EST-A-DIRE TOUT MOTIE DE CRAINTE ET d'eSPERANCE POUR l' AVENIR ; IL Y A APRÈS LA MORT UN PARADIS POUR LES BONS ET UN ENFER POUR LES MÉCHANS.

Le lettré. Je conviens , monsieur , suivant les instructions que j'ai reçues de vous, que l'homme doit honorer et révérer Dieu par-dessus toutes choses , et qu'après Dieu , l'homme est ce que nous voyons de plus noble dans l'univers. Mais ce que l'on dit du paradis et de l'enfer s'accorde-t-il bien avec la véritable doctrine ? Il me paroit que faire le bien ou éviter le mal dans la vue des récompenses ou dans la crainte des chàlimens , c'est redouter des punitions, c'est chercher la récompense 5 ce n'est point haïr le mal 5 ce

n'est point aimer le bien. Les anciens , dans les leçons qu'ils nous ont laissées , ne nous enseignent point ces sortes de retours sur nous-mêmes : ils nous disent simplement : Soyez justes, soyez charitables. Le sage pratique la vertu sans aucune intention ; d'où lui viendroient ces idées de gain à faire ou de dommage à éviter ?

Le docteur. Je réponds d'abord, monsieur, à ce que vous proposez en dernier lieu ; je répondrai ensuite à ce que vous avez d'abord avancé. Retrancher toute intention, c'est une fausse maxime entièrement opposée à la doctrine même des sages chinois. Les sages ont toujours regardé la pure et droite intention comme la base et le principe de la direction du cœur , de la perfection de l'homme , du règlement des familles, du bon gouvernement des états, de la paix du monde entier. Comment peut-on dire qu'on ne doit avoir aucune intention? Un édiGce élevé ne peut se soutenir sans de solides fondemens : un amateur de la sagesse n'avancera jamais sans droite intention. Si l'on retranche toute intention dans la conduite, quel examen reste-t-il à faire , si nous l'avons bonne ou mauvaise ? Un instrument de musique est en vente ; je ne prétends en faire aucun usage : pourquoi donc l'acheter ? pour me mettre en peine s'il est ancien ou nouveau? L'intention n'est point elle-même une substance ; ce n'est qu'une production de notre àme : notre àme l'ayant produite, elle est dès-lors juste ou non juste. Mais si l'on veut que le sage n'en ait aucune , quand l'aura-t-il juste ou non ? La grande doctrine, en enseignant à régler les familles, à gouverner les empires , à pacifier l'univers , assigne la droiture d'intention comme la chose la plus importante, et attribue à son défaut le renversement général. L'intention est à 1 ame ce que la vision est à l'œil : l'œil bien disposé ne peut pas ne pas voir-, lame, en agissant, a nécessairement une intention. Ce que l'on dit, que le sage agit sans

intention, doit s'entendre d'une intention mauvaise et dépravée : l'expliquer aussi de sa bonne et droite intention, c'est prendre à faux la doctrine des livres chinois, c'est ne point connoitre la source du bien et du mal : le bien et le mal ont leur source dans la bonté et dans la malice de l'intention. Si l'on retranche toute intention, il n'y a donc plus ni mal ni bien ; il n'y a plus de différence à faire entre l'honnête homme et l'homme déréglé qui soulagent une jeune et pauvre fille, l'un pour la maintenir dans la sagesse, l'autre pour l'entraîner dans le vice.

Le lettré. 11 ne faut ni intention, ni bien, ni mal: c'est ainsi que s'expriment aujourd'hui certains lettrés chinois.

Le docteur. De telles maximes font l'homme une pièce de bois ou un morceau de pierre. Quelle doctrine ! Hélas ! ainsi parloient autrefois un Lao-t:iet un 7'choangtzi: point d'actions , point d'intentions , point de raisonnement. Cependant, avec de semblables principes, ces docteurs ont composé des livres; leurs disciples les ont commentés , et tout cela pour l'instruction du peuple. Quoi donc ! composer un livre , n'est-ce pas une action ? Vouloir instruire le public , n'est-ce pas une intention ? Attaquer par des écrits une doctrine universellement reçue, n'est-ce pas employer le raisonnement? Ils ne veulent pas qu'on raisonne \ pourquoi donc raisonnent-ils tant et si mal , pour prouver qu'il ne faut pas raisonner ? Des gens si peu d'accord avec eux-mêmes ne sont point propres à donner des lois au monde.

Je regarde tous les hommes sur la terre comme autant d'archers, l'arc à la main. Ceux qui donnent au but, voilà les bons -, ceux qui le manquent , voilà les méchans. Dieu va toujours essentiellement à sa fin : il est le comble de tout bien, sans mélange du moindre mal. Il est souverainement parfait : mais l'homme atteint quelquefois le but ,

quelquefois il ne l'atteint pas. Sa vertu est bornée ; il l'éprouve bien en certaines rencontres -, alors il manque et il tombe. Sa vie est mêlée de bien et de mal \ pour éviter le mal et faire le bien , la meilleure intention ne suffit pas toujours. Que sera-ce donc, quand on n'aura pas même cette intention? Les êtres incapables d'intention , le bois, les pierres, les métaux, sont dès-lors incapables de vice et de vertu, de mal et de bien. Ainsi , prêcber à l'homme qu'il ne faut point d'intention , qu'il n'y a ni bien ni mal, c'est prendre l'homme pour une pierre, du bois, du métal, et 1 instruire en cette qualité.

Le lettré. Les disciples de Lao-tzi et de Tchoang-tzi ne pensent qu à passer leurs jours tranquillement : ils ne veulent ni intention , ni bien , ni mal , et c'est pour vivre sans inquiétude. Les deux empereurs Yao , Chun , les trois princes Yu-ouang, Tang~ouang ,Ou-oanç,]es sages Tcheoukong, Kong-tzé n'ont-ils pas agi et travaillé ? Ils se sont rendus vertueux , et ils ont engagé les peuples à la vertu. Se sont-ils arrêtés qu'ils ne fussent parvenus au plus haut degré delà perfection? Quel est lhommequi, n'ayant d'autre soin que de se délivrer de tous soins, et de couler son temps dans une entière tranquillité, puisse prolonger sa vie jusqu'à un siècle ? .Mais quand il en viendroit à bout, il n'ajouteroit à l'âge des hommes que vingt ou trente ans, et il ne parviendroit jamais à vivre autant que certains animaux, ni même autant qu'un arbre : est-ce donc là un si grand avantage? Les fotistes et les Tao-ni ne méritent pas qu'on s'arrête à les réfuter là-dessus. Ce que vous dites , monsieur , que l'intention est la source du bien et du mal , du vice et de la vertu, demande quelque explication. On m'a appris que suivre la raison, c'étoit faire le bien , c'étoit mériter le nom de vertueux ; que s'opposer à la raison , c'étoit être vicieux. On ne doit donc regarder que les actions; l'intention n'entre en cela pour rien.

Le docteur. Ce point est facile à expliquer. Tout ce qui est capable d'intention, de dessein, est aussi capable de suivre ou de ne suivre pas ce dessein. De là naît le bien et le mal, le vice et la vertu. L'intention est une production de lame. Les pierres , les métaux , les bois n'ont point dame : ils ne peuvent donc point avoir d'intention. Qu'un couteau ait blesse ira homme, cet homme ne se venge pas sur le couteau. Qu'une tuile soit tombée sur la tête d'un autre, cet autre ne brise pas la tuile. Le couteau, pour bien couper , n'est pas digne de louange, et la tuile , pour mettre à couvert du vent et de la pluie , ne mérite pas de remercîment. Les choses sans âme et sans intention n'ont ni vice ni vertu , ne font ni bien ni mal , et ne donnent au- ,cuu lieu au châtiment ou à la récompense. Les animaux ont des âmes matérielles et des connoissances de même espèce , mais ils ne raisonnent point. Ils suivent leurs instincts naturels, et agissent sans choix. Us ne se conduisent point par la raison : la raison même leur est absolument inconnue. De quel bien et de quel mal seroient-ils capables? Aussi, nulle part au monde n'a-t-on établi des lois pour récompenser les vertus des animaux , ou pour punir leurs vices. L'homme seul est d'une toute autre nature : il agit au dehors , au dedans il raisonne \ il discerne le vrai du faux ; il connoit le bien et le mal } il est libre. Quoiqu'il ait des passions et des inclinations animales, il est doué d'une raison supérieure , capable de les réprimer et de les dominer. Ainsi , quand , avec une intention pure , il se conforme à la raison , voilà le sage , voilà l'homme vertueux chéri de Dieu. Lorsque au contraire il se livre de plein gré à la passion, voilà l'homme déréglé que Dieu abhorre. Un enfant à la mamelle, qui bat sa mère, n'est point coupable ; il est encore incapable d'intention ; il ne sait pas encore se retenir. Devenu grand et raisonnable , non-seulement une telle action , mais une simple déso-

ÉCRITES DE LA CHINE. IOp

béissanee est un crime. Un chasseur dans un lieu écarté voit parmi les arbres un animal accroupi qu'il prend pour un tigre-, il lance sa flèche, et perce un homme. Un assassin dans un bois, à nuit demi-close, voit marcher un animal qu'il prend pour un homme ; il tire son coup et abat un cerf. Le chasseur, ne voulant tuer qu'un tigre, a donné la mort à un homme; il est innocent. L'assassin, croyant donner la mort à un homme , n'a tué qu'un cerf; il est criminel. D où vient le crime de l'un et l'innocence de l'autre ? de la différence d'intention. L'intention est donc la source du bien et du mal.

Le lettré. Un fils qui, pour nourrir son père, se détermine à voler , a bonne intention ; cependant on le fait pendre.

Le docteur. C'est un axiome en Europe que le bien doit se conclure de la chose entière, et qu'un seul défaut rend le tout vicieux. Pourquoi cela? Un voleur, quelque bonnes qualités qu'il ait d'ailleurs, est un voleur, et parlà même un scélérat. L'appellera-t-on homme de bien? C'est ce que Mong-Lzi entend, quand il dit qu'une femme, quelque belle qu'elle soit, si elle sent mauvais, personne n'en veut. Un vase dont les côtés sont épais et. solides , mais qui , brisé par un endroit du fond , répand l'eau, est regardé comme inutile; on le jolie. Tel est le funeste poison qu'entraîne le vice. Qu'un homme se dépouille de tous ses biens , et les distribue en aumônes , mais par un principe d'orgueil, et pour se faire un nom; ce qu'il fait est en soi très- bon; son intention est perverse; l'action tout entière est jugée criminelle.

Une action, quoique bonne en elle-même, peut donc être corrompue par une mauvaise intention ; mais quelle bonne intention peut-on avoir en faisant une action mauvaise ? Le fils qui vole pour nourrir son père connoit qu il fait mal ; comment peut-il avoir intention de faire

bien? Quand je dis que l'intention droite est ce qui donne la bonté à nos actions , je ne parle que des actions bonnes, et non des mauvaises. Le larcin est mauvais de* soi-même ; la meilleure intention n'est pas capable de le rendre bon. Quand il s'agiroit de sauver le monde entier, il ne seroit pas permis de faire le plus petit mal : à combien plus forte raison, s'il ne s'agit que de faire vivre quelques personnes !

Puisque tout le bien qu'on fait tire sa source de la droiture d'intention , il suit de là que plus l'intention est relevée, plus le bien est grand, et que le bien n'est qu'ordinaire , lorsque l'intention n'est que commune 5 d'où l'on doit conclure que, bien loin qu'il faille détruire toute intention , il faut au contraire la redoubler et la relever autant qu'il est possible.

Le lettré. Ceux qui suivent la loi du sage n'ont point pour principe de détruire toute intention 5 mais leur intention ne s'étend pas aux avantages qu'il y a d'être vertueux ; elle s'arrête a la vertu elle-même. Ainsi, pour engager au bien, ils proposent la beauté de la vertu, ils ne parlent point de récompenses*, et, pour détourner du mal, ils proposent la laideur du vice, ils ne parlent point de châtiment.

Le docteur. La loi du sage est contenue dans les livres classiques. Ouvrons les livres, et nous y trouverons en cent endroits que , pour engager au bien , il est parlé de récompenses, et pour détourner du mal, il est parlé de châtiment. Dans le chapitre Chun-ticn du livre Chili, il est dit : Le bon ordre exige que l'on punisse les fautes. Il y est encore dit : Tons les trois ans on examine : api es trois examens , on reconnaît le vice et la vertu. La vertu est récompensée et le vice est puni. Dans le chapitre Kaoyao-mo on lit ces mots : Le ciel récompense les bons de cinq marques de dignités; le ciel punit les médians de

cinq sortes de supplices. Dans le chapitre Y-tsi-mo on fait ainsi parler l'empereur Chun à ses grands : Lorsque vous engagez votre prince à marcher dans la vertu, votre mérite est en cela même, et je me sers de vous avec joie. 7'oi-kao-yao , en tout si réservé, si attentif, souviens- toi de ne jamais châtier sans connaissance de cause.

Dans le même livre Chu, on fait dire à l'empereur Poan-keng : Il ne faut point avoir acception des personnes : où l'on trouve le vice , on doit le punir : où l'on voit la vertu, on doit la récompenser. Si le bon ordre règne dans l'empire , c'est à vous, mes officiers , à qui en est la gloire; si le trouble survient , la faute est de moi seul; c'est que j'excède dans les châtimens.

On lui fait encore dire : Si je retrouve jamais des gens vicieux , je les bannirai de mon service , je les punirai , je les ferai mourir. Je veux que tout soit renouvelé dans cette habitation nouvelle que j ai choisie. Dans le chapitre Tai-chi, Ou-ouang dit : Vous , généraux de mes armées , si vous marquez de la bravoure dans les combats , je récompenserai largement vos sej'vices ; si vous êtes lâches, attendez-vous à être punis sévèrement. Il dit encore : Vous répondrez sur vos têtes des fautes que vous ferez.

Dans le chapitre Kang-kao on lit ces mots : Suivant les lois portées par Ouen-ouang, il n'y a point de pardon pour de tels crimes. Le chapitre To-ché rapporte ces paroles d'un empereur à ses mandarins : Si vous êtes gens de bien, le ciel vous favorisera ; si vous êtes mauvais , je ne me contenterai pas de ne vous donner aucune autorité, de tous dépouiller de vos biens ; j' emprunterai les châtimens du ciel, pour les faire tomber sur vos propres personnes. Le chapitre To-fang ajoute : Si, peu soigneux d'observer mes ordres , vous ne pensez qu'au plaisir, vous abandonnez la justice , ne tenterez-vous pas la juste colère du ciel, et puis je ne pas employer ses punitions pour vous

perdre? Ce sont là les paroles de Yao , de Chun et des autres princes des trois anciennes dynasties. N'est-ce pas là parler de récompenses et de chàtimens ?

Le lettré. Dans le livre Tchung-tsiou composé par le sage Kong-tzé lui-même, il est souvent parlé de bien et de mal, de vice et de vertu ; on n'y voit jamais les mots de gain et de perte, d'utilité et de dommage.

Le docteur. Les récompenses et les punitions de cette vie sont de trois sortes. Les unes regardent le corps : maladies, santé, longue vie, mort prématurée. Les autres regardent la fortune : richesses, pauvreté, perte de biens, abondance de toutes choses. Il y en a qui regardent l'honneur : louanges, blâme, réputation, infamie. Le livre Tchung-tsiou ne parle que de cette troisième espèce. 11 laisse les deux autres, parce que les hommes préfèrent ordinairement l'honneur à tout le reste. C'est ce qui a fait dire que le Tchung-tsiou étoit la terreur des mauvais mandarins et des gens de révolte. Que craignent-ils donc ? un mauvais nom. ]\ 'est-ce pas là une perte, un dommage? Le docteur Mong-tzi commence ses instructions au prince par exalter les vertus de bonté et de justice. Il continue en exhortant l'Empereur à être bon ; il finit en lui promettant l'empire de l'Univers. JN 'est-ce pas là un gain , une utilité ? Quel est l'homme qui ne souhaite pas le bien et l'avantage de ses amis , de ses parens ? Mais si nous ne devons avoir en vue rien de tout cela, comment pouvons-nous le souhaiter à nos parens, à nos amis? Le sage Kong-tzé , en enseignant la pratique de la vertu de charité, dit : Ne faites pas à un autre ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même. Mais si je n'ai aucun avantage à prétendre pour moi-même, qu'ai-je besoin de procurer celui des autres ? La vue d'utilité n'est point opposée à la vertu. Ce qui y est contraire et qu'on doit rejeter, c'est le bien et l'utile injustement acquis. Il est

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dit dans le livre Y : La récompense marche à la suite de la justice. Il y est encore dit : La récompense réjouit l'homme, et l anime à augmenter en vertu.

Quant à la grandeur de la récompense , qu'un homme soit parvenu à être maitre du monde entier, cela est peu de chose. Qu'est-ce donc que gagner un seul royaume ? Quelque parfait que soit un prince, peut-il commander à toute la terre? Qu'il le puisse, toute la terre lui sera soumise, et voilà tout. Encore, pour en venir là, combien ne faut-il pas dépouiller d'anciens possesseurs? Tels sont les biens de cette vie. Ceux que je propose après la mort sont les vrais et solides biens. Leur acquisition ne cause aucun trouble, et tous les hommes, sans en excepter un seul , peuvent les posséder sans rien enlever les uns aux autres. En vue de cette admirable récompense , qu'un roi, pour la procurer à ses sujets, un seigneur, à toute sa famille, les gens de lettres et le peuple , pour se la procurer à eux-mêmes , que tous s'efîbrcent à l'envi , l'univers sera dans une profonde paix. Estimer et rechercher les biens à venir , c'est mépriser les biens présens et un homme au-dessus de toutes les choses présentes pense-l-il au larcin, au meurtre, à la révolte? Si toute une nation étoit éprise du désir d'un honneur futur, qu'il seroit aisé de la gouverner!

Le lettré. J'ai toujours ouï dire qu'il étoit inutile de se tourmenter l'esprit sur les choses futures, et que ce que nous avons devant les yeux suffit pour nous occuper. Cela paroit très -bien dit. A quoi bon s'embarrasser de l'avenir ?

Le docteur. Ah! si les animaux irraisonnables pouvoient parler, s'exprimeroient-ils autrement? Il y eut autrefois, en Occident, un chef de secte dont toute la doctrine se réduisoit à se livrer au plaisir , et à ne s'embarrasser de rien. Un si indigne maître ne laissa pas d'avoir des dis-

ciples ; il fit lui-même graver son épitaphe en ces mots: Buvez, mangez, divertissez-vous en cette vie; après la mort, plus de joie. Toutes les personnes raisonnables ont toujours regardé cette infâme école comme un troupeau de pourceaux. Seroit-il possible qu'en Chine il se trouvât de ces sortes de gens? Kong-tzé dit : Qui ne prévoit pas les choses de loin est proche de son malheur. On lit dans le livre Chi : Un génie de peu d'étendue donne matière à la satire. Ne voyons- nous pas que plus un homme est habile , plus aussi portera-t-il loin ses vues , et que plus un •autre est ignorant, plus ses vues sont courtes.

Pourquoi les hommes de tous les états pensent-ils à l'avenir? Pourquoi chacun prend-il ses mesures? Le laboureur cultive et sème au printemps dans le dessein de recueillir en automne. L'arbre de pin ne porte des fruits qu'au bout de cent ans; cependant il se trouve des gens qui plantent des pins. N'est-ce pas ce qui fait dire que les aïeux plantent, et que les neveux cueillent les fruits? Le marchand court les mers, dans l'espérance de s'enrichir, et de revenir passer une heureuse vieillesse dans sa patrie ; l'artisan travaille sans cesse pour gagner sa subsistance ; l'homme de lettres étudie dès le bas âge , pour se rendre capable de servir l'état et son prince. Est-ce donc là ne s'occuper que des choses présentes , et de ce qu'on a devant les yeux ? Au contraire , si Ton a vu des enfans dissiper l'héritage de leurs pères, si Tu-kong désola son pays, si l'empereur Kie , de la dynastie des Hia} et Tcheou, de celle de3 Yn, perdirent l'empire, n'est-ce pas pour avoir été trop attachés au présent, et pour avoir négligé l'avenir?

Le lettré. \ous raisonnez juste, monsieur ; mais , dans la conduite que nous tenons en ce monde, quelque loin que nous portions nos vues , elles ne vont point au-delà de cette vie , et s'embarrasser à présent de ce qui arrivera après la mort , cela paraît inutile.

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Le docteur. Kong-tzé a écrit le Tchung-tsiou ; Tchétzè, son petit-fils, a écrit le Tchoug-yong. Ces deux grands hommes ont porté leurs vues sur tous les siècles à venir : ils ont percé jusqu'à la postérité la plus reculée : et cela ne paroit blâmable à personne; et nous, que nous pensions à nous-mêmes , que nous portions nos vues seulement à ce qui arrivera après notre mort, cela , monsieur, vous paroit déraisonnable. Les jeunes gens prennent leurs mesures pour le temps de la vieillesse; ils ne savent point s'ils y parviendront jamais : on ne trouve point cela hors de propos ; et nous , que nous prenions des mesures pour les suites de la mort (et peut-être demain serons-nous dans le cas) , vous le trouvez mauvais. Vous êtes marié, monsieur ; par quel motif voulez-vous avoir des enfans ?

Le lettré. Je veux que mes enfans prennent soin de mon tombeau , et qu ils rendent aux cendres de leur père les honneurs qui leur sont dus.

Le docteur. Oui , monsieur ; mais cela même , n'est-ce pas penser à ce qui arrivera après votre mort ? L'homme , en mourant, laisse deux parties de lui-même : son âme, qui est un esprit incorruptible -, et son corps, qui est une matière sujette à la pourriture. Vous, monsieur, vous pourvoyez à ce qui regarde le corps-, et moi, je crois devoir pourvoir à ce qui regarde l'àme : comment suis-je en cela répréhensible ?

Le lettré. Dans la pratique de la vertu, l'homme sage ne fait attention ni à ce qu'il peut gagner, ni à ce qu'il peut perdre en cette vie. Qu'est-il besoin de parler de gaiu et de perte après la mort?

Le docteur. Ce que nous avons à espérer ou à craindre après la mort est d'une extrême conséquence. Rien en cette vie ne peut lui être comparé. Les biens et les maux d'ici-bas ne sont que des ombres de biens et de maux : ils méritent à peine qu'on y fasse attention ou

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qu'on: en parle. J'ai ouï autrefois comparer les hommes sur la terre à une troupe de comédiens sur un théâtre : les différentes conditions des hommes sont les différons rôles que jouent les comédiens. On voit sur la scène un roi, un esclave, un général d'armée, un docteur, une princesse, une suivante : tout cela n'est qu'une fiction de quelques heures ; les habits dont ils sont revêtus ne sont qu'un jeu; les désavantages et les déplaisirs qui leur arrivent ne les touchent point-, la pièce finie, chacun quitte le masque , et ce n'est plus rien de tout ce que c'étoit auparavant. Ainsi l'homme de théâtre ne regarde pas comme une fortune d'avoir un personnage relevé , ni comme un malheur d'en avoir un bas : il ne pense qu'à bien faire celui dont il est chargé. Ne parut-il que sous le ,nom du dernier valet, il s'applique à bien entrer dans l'idée du maître qui fait jouer la comédie : cela lui suffit.

Voyez les hommes sur la terre. Il ne dépend pas d'eux d'y choisir leurs conditions : les bien remplir , voilà ce qui les regarde. Quand notre vie s'étendroit à un siècle entier, qu'est-ce qu'un siècle, comparé à l'éternité future? Ce n'est pas un seul jour d'hiver. Les biens de ce monde ne sont proprement que des biens empruntés -, nous n'en sommes pas les véritables maîtres : pourquoi faire consister son bonheur à les accumuler? Pourquoi se chagriner quand on les perd? Nous naissons tous, grands et petits, tout nus; nous retournons tout nus au tombeau. Qu'un riche laisse ses coffres pleins d'or et d'argent, il n'emportera pas une obole. A quoi bon s'attacher à ce qu'on doit abandonner ? Les fausses lueurs de cette vie une fois passées, le pur et le vrai jour de l'éternité commencera, et tous alors paroitront dans l'état d'humiliation ou de gloire convenable à chacun. Prendre les biens et les maux présens pour de vrais maux et de vrais biens , c'est imiter un homme grossier qui , voyaut représenter une comédie ,

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regarde un roi de théâtre comme un véritable roi, et comme un véritable esclave celui qui en fait le personnage.

Tous les hommes ne sont pas capables d'une égale pureté d'intention : il y a en cela du plus ou du moins parlait. Ceux qui ont à instruire le public proposent d'ahord les premiers pas qu'il faut faire pour aller à la vertu 5 ils détaillent ensuite les divers degrés de perfection : on commence par ébaucher, ensuite on polit. Les médecins ne sont que pour les malades-: ceux qui se portent bien n'en ont pas besoin. Le sage de lui-même a des lumières; certains enseignemens ne sont nécessaires qu'au peuple : on doit s'accommoder à sa foiblesse. Kong-tzé , étant allé dans le royaume Ouei, à la vue d'une nombreuse populace, fît entendre qu'il falloit d'abord la rendre contente, et qu'ensuite on pourroit l'instruire. Ce grand philosophe ignoroit-il de quelle importance est l'instruction ? Mais le peuple est tel, qu'on ne peut l'engager au bien qu'en lui proposant des avantages.

Il y a trois divers motifs de pratiquer la vertu : le premier et le plus bas est l'espérance du paradis et la crainte de l'enfer; le second, qui tient le milieu, est la reconnoissance envers Dieu pour tous ses bienfaits ; le troisième et le plus haut est le désir de faire sa volonté et de lui plaire. Que prétend-on en prêchant? c'est de persuader. Il faut donc employer les motifs les plus persuasifs. Une populace accoutumée à n'agir que par intérêt, comment vivra-t-elle , si on ne lui propose pas des récompenses à espérer et des chàtimens à craindre ? Quand on est une fois parvenu à épurer ses intentions, les motifs les plus bas n'ont plus lieu. Un tailleur, pour coudre un habit, se sert de lil -, mais comment h; fil pénétreroit-il dans l'étoffe, si l'on n'employoit pas l'aiguille ? L'aiguille perce, et passe; le fil reste, et l'habit est cousu. Dans le dessein

Il8 LETTRES ÉDIFIANTES

d'engager les hommes au bien , si je me contentois détaler la beauté de la vertu, le vulgaire, aveuglé par les diverses passions, n'y seroit nullement sensible : je parlerois en vain ; on ne daigneroit pas même m'écouter. Mais que je tonne, que j'annonce les supplices de l'enfer, que, d'un air plus doux, je décrive le bonheur du paradis, aussitôt on prête l'oreille, on se rend attentif, et peu à peu on se laisse persuader qu'il faut enfin quitter le vice , et embrasser la vertu : cette résolution prise , on se corrige de ses défauts, on ne pense qu'à se perfectionner, et à persévérer jusqu'à la mort. JN'est-ee pas là ce qui fait dire que les médians abandonnent le vice par la crainte des chàtimens , et que les bons ne s'y engagent point par amour pour la vertu ?

On a vu autrefois , dans mon pays , un saint homme , nommé François, qui fonda un ordre d'une règle fort austère , et dont le caractère est la pauvreté. Cet ordre est aujourd'hui très- étendu, et rempli de parfaits religieux. Un des premiers disciples de François, appelé Junipère , brilloit parmi les autres : c'étoit un homme d'une sagesse profonde , qui chaque jour avançoit dans la vertu. Le démon, chagrin et jaloux des progrès de ce religieux, résolut de les arrêter } on raconte qu'il se transforma en ange de lumière , et que , durant une nuit , il parut tout éclatant de gloire dans la cellule de François , en lui disant : (( C'est un ange qui te parle ; Junipère est véritablement vertueux , mais enfin il n'entrera jamais dans le ciel: il sera damné : tel est le terrible et immuable jugement de Dieu. » x\près ce peu de paroles, il disparut. François, épouvanté, triste et morne, n'osoit s'ouvrir à personne sur cette vision-, il étoit inconsolable sur le funeste sort de son disciple, et toutes les fois qu'il le voyoit , il ne pouvoit retenir ses larmes. Junipère le remarqua, et soupçonna quelque chose. Après s'être préparé par le jeûne et par l'oraison,

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il iuterrogea son maître : « Je tâche, dit-il , mon père, de garder exactement la règle -, je sers Dieu de mon mieux , c'est un effet du bonheur que j'ai d'être à votre école : cependant je m'aperçois depuis quelque temps que vous ne me regardez plus du même œil. Pourquoi pleurez-vous aussitôt que vous me voyez? » François ne voulut pas d'abord parler. Junipère le pressa diverses fois. Enfin il lui découvrit tout. Alors le saint religieux , d'un air tranquille, dit : « Dieu est le grand maître , mais c'est aussi un bon père; jamais il ne nous abandonne, mais nous pouvons l'abandonner ; c'est à nous à implorer son secours , pour éviter cet enfer qui ne sera jamais pour ceux qui tâchent véritablement de l'aimer et de le servir. » Cette réponse , et l'air dont elle fut faite , portèrent tout à coup la lumière dans l'esprit de François ; il s'écria : « Ah ! j'ai été trompé ! Quoi ! tant de vertus , tant de sagesse aboutiroient à l'enfer! ]Non , le ciel en sera la récompense. »

Les personnes d'une haute spiritualité, en pensant au paradis ou à l'enfer, s'arrêtent peu aux peines de l'un et aux joies de l'autre : ils n'ont, en cela même, communément en vue que la seule vertu. Comment cela? Qu'est-ce que le paradis? C'est un lieu brillant de gloire, où sont rassemblés tous les bons. Qu'est-ce que l'enfer? C'est une sombre prison où sont renfermés tous les méchans. Ceux qui montent au ciel sont confirmés dans le bien; ils ne peuvent plus devenir mauvais. Ceux qui tombent en enfer s'endurcissent dans le mal , et ils ne deviendront jamais bons. Que nous souhaitions d'être ainsi confirmés dans le bien, pour ne plus devenir mauvais \ que nous désirions d'être réunis pour toujours avec les gens de bien, et pour jamais séparés des méchans , qui peut dire que cette manière de gagner ou de perdre soit un motif peu conforme à la saine doctrine? Les gens de leitres qui rejettent le paradis et l'enfer n'ont pas fait là-dessus un examen suffisant.

Le lettré. Dire tout cela , ou prêcher la métempsycose , comme font les j'otistes , quelle différence y a-t-il ?

Le docteur. La différence est entière. Les j'otistes ne débitent que de vaines imaginations : pour moi, je prêche la vraie et solide raison. Tous leurs discours sur la métempsycose n'aboutissent qu'à des paroles. Ce que je dis d'un paradis et d'un enfer est un motif pressant de se donner au bien. N'y a-t-il là aucune différence ? De plus, ceux qui sont solidement vertueux , quand il n'y auroit ni paradis , ni enfer, quand ils n'y gagneroient que d'obéir et de plaire à Dieu, ne se relàchcroient point pour cela. L'un et l'autre étant très-réels, se relàcheront-ils ?

Le lettré. La vertu sans doute a ses récompenses, et le vice ses chàtimens. Mais tout cela , dit-on , n'est que pour cette vie, ou bien , si dans cette vie un ho «me n'est pas puni lui-même, ses descendans le sont pour lui ; pourquoi donc parler d'enfer et de paradis ?

Le docteur. Les récompenses de cette vie sont trop peu de chose : elles ne suffisent pas pour remplir les désirs du cœur humain ; elles ne répondent point au mérite des vrais sages ; elles ne manifestent point assez la bonté du Chang-ti. Les plus hautes dignités d'un empire, l'empire lui-même du monde entier est-il un prix digne de la vertu ? Le vertueux , sans agir uniquement en vue des récompenses, ne manquera pas d'être pleinement récompensé par la main du Chang-ti. Lorsqu'un prince a revêtu quelqu'un de ses sujets de certains titres d'honneur, il ne va pas plus loin 5 son pouvoir a des bornes. Le Changti, dans ses bienfaits , s'arrête-t-il ainsi ?

Parmi les hommes bons et mauvais , il s'en trouve qui n'ont point de postérité. Qui donc recevra pour eux la récompense de leurs vertus et le châtiment de leurs vices ? Un tel est un tel , et ses enfans sont ses enfans ; et sont-ce les enfans qu'il est juste de punir ou récompenser pour

le Lien ou le mal qu'a fait leur père ? Puisque Dieu a la puissance de récompenser la vertu et de punir le vice , pourquoi cette puissance ne s'étendroit-elle que sur les enfans, et qu'elle ne s'étendroit point sur leurs pères? Que si Dieu peut punir et récompenser les pères, pourquoi les laisseroit-il, pour atteindre les enfans ? Les enfans euxmêmes ont des vices ou des vertus : comment seront-ils récompensés ou punis? Faudra-t-il encore attendre , pour cela , les enfans des enfans? Vous, monsieur, vous aurez été un homme de bien; vos descendans seront des débauchés; et tout ce que vos vertus auront mérité de récompenses sera donné à cette indigne postérité : y a-t-il là de la justice? Ou bien, vous aurez été un déréglé; votre postérité vivra dans la vertu ; et tout ce que vos vices auront mérité de punitions tombera sur ces vertueux descendans. Où est l'équité? ÎSon-seulement les bons princes, mais même les plus mauvais , ne portent pas toujours leur vengeance sur les enfans des pères criminels ; et Dieu négligeroit les pères pour ne penser qu'aux enfans! Récompenser ou punir les hommes les uns pour les autres , c'est renverser tout l'ordre de l'univers, c'est donner à croire que la justice du Chaug-ti n'est pas si bien réglée que celle des hommes. Chacun doit répondre pour soi-même. Le lettré. Vous n'avez jamais vu, monsieur, ni le paradis , ni l'enfer ; comment pouvoir assurer qu'ils existent?

Le docteur. Et vous, monsieur, n'avez jamais vu qu'il n'y ait ni paradis , ni enfer ; comment pouvoir assurer qu'il n'y en a point? Avez-vous donc oublié ce que j'ai dit ci-devant? L'homme instruit, et qui raisonne, ne se règle point sur ses sens, pour croire la vérité des choses. JCe que la raison lui présente a bien plus de force sur son esprit que ce qu'il voit de ses yeux. Nos sens sont toujours sujets à errer. La raison est un guide sûr.

122 LETTFx.ES ÉDIFIANTES

Le lettré. Je souhaiterois, monsieur, vous entendre expliquer cet article plus en détail.

Le docteur. En premier lieu, tout ce qui est a une fin où il tend. Lorsque une chose est parvenue à sa fin, elle s y arrête et ne se porte point au-delà. L'homme , comme les autres créatures, a un terme qui doit le fixer. A voir l'étendue de ses désirs, on juge aisément que rien au monde ïi'est capable de les remplir : sa fin n'est donc pas en cette vie. Mais si elle n'est pas dans cette vie , il faut qu'elle soit dans la vie future. L'homme ne désire rien plus qu'une félicité parfaite. La parfaite félicité , voilà le. paradis. Jusqu'à ce que nous soyons arrivés là , nous souhaitons toujours. Le souverain bonheur l'enferme en soi l'éternité. IVotre vie , quand même on voudroit donner croyance à tout ce qu'on dit des trois empereurs , le ciel , la terre et l'homme , de ce fameux Lao-poiig , du royaume 7 chou , de tous ces anciens mortels qu'on appelle du nom de cette espèce d'arbre qui dure mille ans, notre vie, dis-je, n'est point éternelle. Tout ce que nous possédons est donc défectueux. N'est-ce pas ce qui fait dire : En ce monde, point de bonheur parfait? Il y a donc quelque chose de plus désirable. Dans le ciel on ne désire rien \ tous les vœux sont remplis; l'homme est entièrement satisfait.

En second lieu, les désirs de l'homme vont jusqu'à connoître une vérité sans bornes, et à aimer un bien infini. Le bien , le vrai ici-bas , tout est fini , tout est borné. Ce n'est donc point ici-bas que nos désirs peuvent être accomplis. Les inclinations naturelles, c'est Dieu qui les donne-, seroitce en vain qu'il aurait donné celles-là à l'homme ? non , sans doute. Il veut les satisfaire; c'est dans le ciel quil les satisfera.

En troisième lieu , la vertu n'a point en ce monde de récompense digne d'elle. L'univers entier ne peut pas en être le prix. S'il n'y a point de paradis , le vertueux restera sans

être dignement récompensé. Le péché est un outrage fait au Chang-ti; sa grièveté est extrême. Tous les supplices de ce monde, rassemblés, ne répondent point à sa malice. S'il n'y a point d'enfer, le pécheur restera donc sans être justement puni. Dieu tient entre ses mains tous les mortels ; il est parfaitement instruit de toutes leurs actions \ et il ne sauroit pas punir le vice et récompenser la vertu comme il convient ? qui peut le penser?

En quatrième lieu , Dieu est impartial dans ses jugemens : il récompense sûrement la vertu ; le vice sera sûrement puni. Cependant on voit dans ce monde le vicieux dans l'abondance, au milieu des plaisirs. On voit le vertueux languir dans la misère et dans les souffrances. Le juste juge attend donc après la mort. Alors il comblera de bonheur l'homme de bien dans le ciel ; il accablera de maux le méchant dans les enfers. Si cela n'étoit pas , comment feroit-il connoître son équité?

Le lettré. On voit souvent dès cette vie la vertu récompensée et le vice puni.

Le docteur. Si Dieu réservoit absolument toutes les punitions et toutes les récompenses pour la vie future , l'homme grossier, peu instruit de cette vie future, pourroit peut-être douter si véritablement il y a un maître dans le ciel , et il n'en deviendroit que plus osé à se livrer au crime. Au lieu que le pécheur criminel, éprouvant une famine ou quelque autre calamité , se regarde comme puni pour le passé , et comme averti pour l'avenir ; tandis que l'homme de bien , voyant dès ce monde sa vertu récompensée, se sait bon gré de ce qu'il a déjà fait, et s'anime à en faire encore davantage.

Dieu sans doute est infiniment juste. Il ne laissera aucun bien sans récompense , ni aucun mal sans châtiment. L'homme qui pratique la vertu, et qui y persévère , sera ' élevé dans le ciel, pour y jouir d'un bonheur éternel.

] <z4 LETTRES ÉDIFIANTES

L'homme qui s'abandonne au vice , et qui meurt sans conversion, sera précipité dans les enfers , pour y subir un éternel malheur. Que si l'on voit quelquefois le juste dans les souffrances, c'est que sa justice même n'est pas sans imperfection, que Dieu le châtie en cette vie, afin qu'après la mort, se trouvant parfaitement épuré, il entre dans la joie qui lui est préparée. Si l'on voit le vicieux prospérer, c'est qu'au milieu même de ses vices, il laisse échapper quelques petits traits de vertu que Dieu récompense sur la terre , pour qu'en sortant de ce monde , n'ayant plus que ses crimes , il soit jeté dans l'abime qu'il s'est creusé. Les biens, les maux tant de cette vie que de la vie future , nous viennent tous de Dieu -, c'est Dieu qui gouverne tout, et nous dépendons absolument de lui.

Le lettré. Nos lettrés chinois s'en tiennent à ce que le sage a enseigné. Ce sage s'explique dans nos livres classiques. Nos livres, quelque attention qu'on y apporte, ne parlent ni d'enfer ni de paradis. Quoi donc ! le sage a-t-il ignoré cette doctrine , ou bien a-t-il voulu nous le cacher ?

Le docteur. Le sage, dans ses documens, consultant la portée des gens du siècle , n'a peut-être pas tout dit. Peut-être a-t-il dit bien des choses qui n'ont pas été écrites, et dont les monumens se sont perdus. Peut-être même les écrivains , peu fidèles , les ont-ils supprimés. De plus , les mêmes choses , en différens temps , ont des expressions différentes. Il n'y a pas telle expression ; on ne doit pas conclure que telle chose n'y est pas quant au sens. Les lettrés d'aujourd'hui s'en tiennent- ils bien à la doctrine des anciens livres? Combien n'y a-t-il pas qui la combattent! La beauté des termes leur plait; le sens quils renferment ne les touche point. Ils composent des discours fort élégans -, mais quelle est leur conduite ?

On lit ces paroles dans le livre Chi : Qucn-ouang est dans le ciel ; il y est glorieux cl triomphant. Ouen-ouang

monte et descend; il est placé à coté du Ti. On y lit encore : Chaque dynastie a un sage. Les trois sages sont dans le cicd. Dans le chapitre Tchao-kao il est dit : Le ciel a été l'empire à la famille des Yn. Combien d'illustres empereurs de cette famille sont dans le ciel! Mais être dans le ciel , être placé à côté du Ti, n'est-ce pas ce que j'entends par le mot paradis ?

Le lettré. Sur ces paroles du livre Chi, nos anciens sages ont en effet reconnu qu'il y avoit un lieu de délices pour être après la mort la demeure des gens de bien ; mais pour l'enfer , on n'en trouve aucun vestige dans nos écritures.

Le docteur. Il y a un paradis, il y a donc un enfer. L'un se conclut de l'autre , et la même raison vaut pour tous les deux. S'il est vrai que Ouen-ouang , Tcheou-kong et les illustres empereurs delà famille des l'a soient dans le ciel, il n'est pas moins vrai que Kic , Tcheou et Taotchè sont dans les enfers. Leur conduite en cette vie ayant été si différente, ils doivent avoir été traités tout différemment en l'autre vie. Voilà ce que la raison dicte, et qui ne souffre aucun doute. IN 'est-ce pas pour cela qu'à la mort le vertueux est tranquille ? Il n'a pas le moindre sujet de trouble, tandis que le vicieux tremble; quel repentir! quelle amertume! Ce moment est pour lui le comble de l'infortune.

S'autoriser du silence des livres classiques sur ce point pour le nier , c'est errer grossièrement. La maxime des écoles d'Europe est celle-ci : Ce qu'on trouve dans un auteur démarque est une preuve 5 mais ce n'est rien prouver que dire qu'on ne l'y trouve pas. Il est écrit dans nos livres sacrés, que Dieu, au commencement du monde, créa un homme appelé Adam et une femme nommée Eve , pour être les premiers ancêtres du genre humain. On n'y parle point de vos deux empereurs Fo-hi et Ching-noug. Sur cela , nous pouvons assurer qu'il y a eu un Adam et

une Eve; mais nous ne pouvons pas dire qu'il ny ait jamais eu de Chifig-nong, deFo-hi. De même, après avoi» lu les livres chinois, on sait que Fo-lii et Ching-nong ont régné en Chine; mais comment assurer cpxAdam et Eve ne sont pas nos premiers ancêtres? L'histoire de l'empereur Yn ne dit pas un mot de l'Europe ; est-ce là une raison de croire qu il n'y ait point d'Europe ? Ainsi , quoique les livres de Chine n'expliquent pas clairement la doctrine du paradis et de l'enfer, on ne doit pas conclure qu'il faille rejeter cette doctrine.

Le docteur. Les bons auront donc le paradis pour récompense , et les médians, l'enfer pour punition: mais s'il se trouvoit un homme qui ne fût ni bon ni mauvais , que deviendroit-il après la mort ?

Le docteur. Il n'y a point de milieu entre les bons et les mauvais.Unhommen'est pas bon dès-lors qu'il est mauvais ; il n'est pas mauvais dès-lors qu'il est bon. Tout le milieu qu'on pourroit y trouver ne consiste que dans les différens degrés de bonté et de malice. La malice et la bonté peuvent être comparées à la vie et à la mort. Un homme n'est pas vivant , il est donc mort : il n'est pas mort, il est donc vivant. On ne peut pas dire qu'il ne soit ni vivant ni mort.

Le lettré. Qu'un homme ait d'abord été méchant et ensuite bon , qu'un autre ait d'abord été bon et ensuite méchant , qu'arrivera-t-il après la mort de ces deux hommes ?

Le docteur. Dieu est le père de tous les mortels-, il met des bornes à notre vie , pour nous engager à la vertu : à la mort il arrête notre sort. Un homme a passé une partie de ses jours dans le bien ; il change tout à coup, devient mauvais , et meurt : c'est un rebelle digne de l'enfer ; ses mérites passés sont comptés pour rien. Un autre a long-temps vécu dans le mal 5 il se repent , devient bon et meurt : Dieu en a pitié, il lui pardonne ses fautes, et le récompense d'un bonheur éternel.

Le lettré. Les crimes précédens de cet homme restent donc sans punition ?

Le docteur. Les saintes Ecritures nous apprennent qu un pécheur revenu de ses égaremens , si son repentir est bien vif, ou qu'il fasse sur la terre une sincère pénitence, pour satisfaire la justice de Dieu, Dieu lui remet entièrement la peine due à ses péchés, et à la mort il est transporté dans le ciel : mais si sa douleur, quoique vraie, n'est pas aussi vive quelle pourroit l'être, et que sa pénitence ne réponde pas au mal qu'il a fait . il y a dans l'autre vie un lieu séparé, où, durant un certain temps, il faut qu il achève la mesure des chàtimens qu il n'a pas remplie durant sa vie : une âme enfin épurée est reçue dans le séjour de la gloire \ voilà la règle.

Le lettré. Cette règle me paroit fort juste ; mais nous trouvons dans les livres de nos anciens ces paroles : A quoi bon croire un paradis, un enfer ? S il y a un enfer, c'est pour le déréglé ; s il y a un paradis , c'est pour le sage. Soyons sages, cela suffit. Ce raisonnement est assez bon.

Le docteur^ oilà un très-mauvais raisonnement. Pourquoi ? Il y a sans doute un paradis , et ce paradis est pour le sage. Mais ne croire ni paradis ni enfer, c'est n'être point sage.

Le lettré. Comment donc ?

Le docteur. ]Ne point croire qu'il y ait un Chang-ti, estce être sage ou non ?

Le lettré. ]Non sans doute. ^Ne lit-on pas dans le livre Clu : Ouen-ouang avait une grande attention à tous ses devoirs. Il était extrêmement pieux ; il voulait plaire au Chang-ti. Qui peut donner le nom de sage à un homme qui ne croit point qu'il y a un Chang-ti ?

Le docteur. jNe point croire que le Chang-ti soit infiniment bon et souverainement juste, est-ce être sage ou non ?

Le lettré. Non assurément. Le Chang-ti est la source de toute bonté; il est le souverain maître, le juste juge. Comment appeler sage un homme qui ne croit point que le Chang-ti soit infiniment bon et souverainement juste ?

Le docteur. La véritable charité fait aimer les bons et tout ensemble haïr les médians. Si Dieu n'a pas un paradis pour récompenser le bien , comment peut-on dire qu'il aime les bons? S il n'a pas un enfer pour punir le mal , comment peut-on dire qu'il hait les méchans ? Les punitions et les récompenses de cette vie ne répondent point au vice et à la vertu. Si Dieu, après la mort, ne rendoit pas à chacun selon ses oeuvres , en plaçant le vertueux dans le ciel, en précipitant le vicieux dans les enfers, seroit-il un juge souverainement équitable ? Kefuser de croire cet article , c'est refuser à Dieu les attributs de bon et de juste. Cette doctrine sur le paradis et sur l'enfer est reçue en Chine dans les sectes de Fo et de Lao. Elle est suivie par les lettrés habiles, et tous les royaumes, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, la professent. Nos divines Ecritures l'enseignent; j'en ai prouvé fort clairement la vérité. Ne pas s'y rendre, c'est n'être point sage.

Le lettré. Je m'y rends, je la crois-, mais je voudrois bien que vous m'en donnassiez une explication détaillée.

Le docteur. Ce que vous me demandez n'est pas aisé. Nos saints livres ne parlent là-dessus qu'en termes généraux : ils n'entrent dans aucun détail sur l'enfer. Peut-être pourroit-on en dire quelque chose par comparaison avec les maux de cette vie ; mais qui peut décrire le paradis ? Les maux de cette vie ont des intervalles : ils ont une lin ; les tournions de l'enfer sont continuels, ils sont éternels. Les docteurs distinguent deux sortes de peines dans les enfers ; les extérieures : un chaud , un froid excessifs , une puanteur insupportable, une faim, une soif extrêmes-, les intérieures : une horreur abominable à la ^ ue des démons ,

ÉCRITES DE LA CHINE. I ïg

une jalousie cruelle du bonheur des élus, une honte , un regret désespérant et inutile en rappelant le temps passé.

Parmi les supplices des damnés , le plus grand est leur chagrin sur la perte qu'ils ont faite. Dans cette accablante pensée , ils s'écrient sans cesse, les larmes aux yeux : « Ali ! malheureux, pour un plaisir d'un moment, nous avons perdu un bonheur éternel , et nous nous sommes précipités dans l'abîme de tous les malheurs ! » Ils voudroient bien à présent pouvoir effacer leurs crimes, pour en faire cesser la punition 5 mais il n'est plus temps : ils souhaitent la mort pour finir leurs supplices ; mais ils vivront malgré eux , et souffriront éternellement. Le temps de la pénitence est passé ; Dieu, par une juste vengeance, accable de douleurs ces criminels , et les conserve toujours pour les faire toujours souffrir. Pour éviter, après la mort, des tourmens si terribles , il faut les méditer durant la vie ; leur méditation est un frein contre le vice, et qui sait se défendre du vice n'a pas à craindre ces tourmens.

Si la vue des peines de l'enfer n'est pas capable d'émouvoir, il faut recourir au bonheur que nous avons «à espérer dans le ciel. Les saintes Ecritures, parlant du paradis, s'expriment ainsi : L'œil 11 a point vu, l'oreille n'a point entendu, lliomme ne peut pas comprendre ce que Dieu a préparé à ceujc qui l aiment ; d'où l'on doit conclure que le paradis est l'assemblage de tous les biens, et l'éloignement de tous les maux. Nous pouvons prendre quelque légère idée de ce beau séjour de la vie future, en faisant attention à ce que nous avons dès cette vie devant les yeux : le ciel , la terre , la beauté de tant de créatures, combien d'objets dignes de notre admiration! Raisonnons ensuite. Toutes ces choses sont sorties de la main de Dieu pour l'usage de tous les hommes, et même pour celui des animaux sans raison : les médians, aussi bien que les bons, jouissent de tous ces bienfaits. Si Dieu a d'abord été si magnifique à 2. 9

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l'égard de tous les mortels en ce monde , que fera-t-il en l'autre, pour les gens de bien qu'il prétend combler de bonheur ? Dans le paradis , il règne un perpétuel printemps * point de vicissitude d'été brûlant, d'hiver glacé ; la lumière brille constamment, point d'alternative de jour et de nuit 5 la joie est continuelle, aucune occasion de tristesse ; la tranquillité est parfaite , aucun sujet de crainte ; la beauté ne passe point , la jeunesse dure toujours , la vie est éternelle ; on est éternellement en la présence de Dieu même. Les mortels ne peuvent point comprendre ce bonheur, encore moins peuvent- ils l'exprimer : les bienheureux sont à la source de tous les biens ; ils s'en rassasient sans cesse ; sans cesse ils en sont altérés.

La mesure du bonheur des saints n'est pas la même pour tous : chacun est heureux suivant le bien qu'il a fait -, les mérites ont leurs degrés, les récompenses les ont aussi : il n'y a cependant aucun lieu à la jalousie. Comment cela ? c'est que chacun possède tout ce qu'il est capable de posséder. A un homme d'une grande taille , il faut un habit plus long ; à un autre d'une taille plus petite , un plus court suffit 5 le petit et le grand ont ce qu'ils veulent. D'où viendroit donc la jalousie ? Les saints sont tous collègues et parfaits : ils sont liés de la plus étroite union , ils s'entr'aiment en frères : quand ils abaissent les yeux sur les supplices de l'enfer, quel redoublement de joie pour eux ! Le blanc mis à côté du noir en paroit bien davantage : la lumière comparée aux ténèbres en est bien plus brillante.

La religion chrétienne instruit parfaitement les hommes sur ces vérités ; mais les hommes ne comprennent bien que ce qu'ils ont devant les yeux : tout ce qu'ils ne voient pas leur paroit obscur. Qu'une femme enceinte soit mise en prison , et qu'elle accouche dans un cachot ; son fils , devenu grand , ne commit ni le soleil, ni la lune 5 il ignore ce que c'est qu'une montagne , une rivière , le genre hu-

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main, l'univers 5 une grosse chandelle est son soleil-, la prison et le peu de gens qu'il y voit sont pour lui le genre humain, tout l'univers 5 il n'imagine rien au-delà : ainsi , ne ressentant point la dureté d'une prison, il y demeure saus peine, il ne pense point à en sortir. Mais que sa mère vienne à lui parler de la splendeur des astres, de la pompe des grands du monde , de l'étendue et des merveilles de la terre, de la beauté et de l'élévation du ciel, il comprendra bientôt qu'il n'a encore vu que quelques sombres ravons de lumière, que sa prison est étroite, sale et puante ; qu'il est dur d être dans les fers : et dès-lors ne souhaiterat-il pas d'aller loger dans la maison paternelle? ne pensera-t-il pas jour et nuit à se rendre libre, et à obtenir de vivre dans la joie , au milieu de ses parens et de leurs amis ? Hélas ! les gens du siècle , au lieu de s'animer d'une foi vive sur le paradis et l'enfer, croupissent dans des doutes perpétuels , ou se moquent de tout ce que nous leur en disons. Cela n'est-il pas déplorable ?

Le lettré. J'en conviens, et je vois que presque tous ceux qui ne s'attachent pas aux rêveries des sectes de Fo et de Lao , vivent llottans et errans, comme un troupeau sans berger 5 cette vie, toute misérable qu'elle est, voilà leur paradis. Vos instructions, monsieur, sont les vraies instructions d'une bonne mère. Je comprends que nous avons une céleste patrie; je souhaite ardemment de prendre le chemin qui y conduit.

Le docteur. Le chemin droit est étroit: les funestes routes sont larges et sans embarras : on ne manque pas de guides mal instruits qui conduisent tout de travers. Le vrai peut être regardé comme faux ; le faux a quelquefois l'apparence du vrai : il est de la dernière importance de ne pas s'y tromper. En cherchant mal le souverain bonheur, on aboutit au malheur éternel. On doit être en cette vie extrêmement sur ses gardes.

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VIIe ENTRETIEN.

LA SATURE DE L'HOMME EST BONNE EN ELLE-MEME; QUELLE EST LA VRAIE ÉTtDE DE l'hOMME CHRÉTIEN.

Le lettré. Vols m'avez appris , monsieur, que Dieu est le père de tous les mortels , et je ne vois rien de plus juste que de l'aimer. Vous m'avez appris que lame de l'homme est immortelle , et je comprends que cette vie ♦•tant si courte, on ne-doit pas en faire beaucoup de cas. Je sais à présent qu'il y a un paradis pour les bons, et que le vertueux confirmé dans le bien sera éternellement avec les saints en la présence de Dieu. Je sais qu'il y a un enfer pour les médians , et que là le vicieux endurci dans le mal sera puni d'une éternité de supplices. Tout cela me détermine à prendre les vrais moyens de servir Dieu. IN os lettrés de Chine ont pour maxime que suivre la nature , c'est pratiquer la vertu. Si la nature n'a rien que de bou , on ne se trompe pas en la suivant ; mais , si elle a quelque chose de mauvais , ce n'est pas là un guide sur : qu'en pensez-vous ?

Le docteur. En lisant les livres des lettrés chinois , on trouve souvent les termes de nature , de passions ; mais on n'y voit rien de clair sur ces sujets. Dans une même école, il y a là-dessus cent opinions différentes. Avoir beaucoup de connoissances , et ne pas se connoitre soi-même , c'est être vraiment ignorant avec toute la science qu'on a. Pour savoir ce qu'il y a de bon dans la nature de l'homme, il faut auparavant définir ce que c'est que nature , ce que c'est que bon et mauvais. La nature d'une chose n'est autre chose que les propriétés qui constituent l'espèce de cette chose-, propriétés, donc tout ce qu'il y a d'étranger dans

une chose n'est point sa nature ; qui constituent , donc tout ce qui ne constitue pas intrinsèquement une chose n'est point sa nature ; l'espèce, donc où il y a même espèce , il y a même nature, et où l'espèce est différente, la nature 1 est aussi ; les choses sont ou substances , et leur nature est substantielle , ou accidens , et leur nature est accidentelle. Ce qui est digne d'amour, voilà le bien ; ce qui est digne de haine , voilà le mal. Après ces prémices , on peut établir ce qu'il y a de bon et de mauvais dans la natuie de 1 homme.

Les philosophes d'Europe définissent l'homme un être vivant, sensilif, capable de raisonner 5 vivant, par-là il est distingué des pierres , des métaux ; sensitif, par-là il est distingué des plantes et des arbres ; capable de raisonner, par-là il est distingué des oiseaux, des quadrupèdes , des poissons. En disant que l'homme est capable de raisonner, on ne dit pas qu'il soit clairvoyant, pénétrant, et par-là il est distingué de l'ange : l'ange connoit tout d'un coup, et aussi promptement que va un rayon de lumière , ou que nous jetons un coup d'œil 5 il n'a pas besoin d'employer le raisonnement. L'homme d'un antécédent tire une conséquence-, de ce qui paroit , il conclut à ce qui ne paroitpas ; et de ce qu'il sait, il vient à être instruit de ce qu'il ne savoit pas : c'est pour cela qu'on dit qu'il est capable de raisonner. L'homme, réduit à son espèce propre, est distingué de toute autre chose. Yoilà ce qu'on appelle la nature de l'homme.

Les qualités de l'homme, bonté, justice, politesse, science, suivent de ce qu'il est raisonnable; la raison ellemême n'est que dans le genre de qualité. Ce ne peut point être là la nature de l'homme : on a disputé autrefois si la nature de l'homme étoit bonne ou mauvaise ; qui a jamais douté qu'il y eût rien de mauvais dans la raison ? On lit dans le Mong-tzc que la nature de l'homme est différente

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de celle du bœuf et du chien. Les commentateurs expliquent ainsi ces paroles : La nature de l'homme, disent-ils., est droite ; celle des bêtes est oblique. Or, il n'y a pas deu"' sortes de raison ; la raison n'a rien d'oblique. On doit donc juger que les anciens philosophes n'ont point cru que la raison et la nature fussent la même chose. Après cette explication , je puis, monsieur, répondre à ce que vous souhaitez, savoir, si la nature de l'homme est bonne ou non.

Ce qui compose la nature de l'homme , aussi bien que les passions qui l'accompagnent, tout cela vient de Dieu , qui a commis la raison pour gouverner : ainsi toutes ces choses sont dignes d'amour, et en soi-même bonnes. Quant à l'usage qu'on en peut faire , cela dépend de nous } nous pouvons aimer, nous pouvons haïr, voilà matière à des actes tout opposés : en agissant nous ne sommes déterminés forcément ni au mal , ni au bien 5 voilà où paroissent nos passions. La nature, dans ce qu'elle fait, si elle n'est pas mal affectée , suit la raison , ne passe pas les bornes , et ne fait rien que de bien: mais les passions sont le mobile de la nature, les passions sont toujours dangereuses } il ne faut point les suivre aveuglément , ni sans examiner si elles sont d'accord avec la raison. Un homme qui se porte bien a le goût réglé -, ce qui est doux , il le trouve doux-, ce qui est amer, il le trouve amer. S'il tombe malade, le doux il le trouve amer, et l'amer lui paroit doux ; une nature dépravée dans ses passions est frappée irrégulièrement par les objets, et en reçoit des impressions mauvaises : d'où il arrive que les actions sont pour la plupart déréglées. Cependant la nature de l'homme est bonne en soi , et rien ne doit empêcher de l'appeler bonne : il peut toujours con- Doître ce qu il y a de mauvais en lui , et y remédier.

Le lettré. On définit, en Europe, le bien , ce qui est digne d'amour : et le mal, ce qui est digne de haine : c'est la donner la vraie idée du bien et du mal. En Chine , cer-

laîns docteurs disent : Ce qui produit le bien est bon ; ce qui produit le mal est mauvais : cela paroit revenir au même; mais enfin , puisque la nature de l'homme est bonne en soi , d'où peut venir le mal qu'elle produit ?

Le docteur. La nature de l'homme est telle qu'il peut faire le bien et le mal. On ne doit pas conclure de là que sa nature soit mauvaise en soi : le mal n'est pas un être réel, et n'est que la privation du bien, comme la mort n'est que la privation de la vie. Un juge peut condamner à mort un criminel; ce n'est pas à dire qu'il ait la moi I entre ses mains. Un homme, sur la terre , qui ne pourroit ne pas faire le bien, ne seroit pas digne d être appelé bon , et l'on ne regarde point comme bon quiconque n'a p;is l'intention de faire le bien. N'être pas contraint au bien , et s'y déterminer soi-même, voilà le vrai sage, voilà le \crtueux. Dieu nous a donné une nature libre, capable de se déterminer : c'est pour nous un grand bienfait de sa part. Cette liberté ne nous est pas seulement utile à augmenter nos mérites, elle fait encore que nos mérités sont véritablement à nous : c'est ce qui fait dire que Dieu , qui nous a créés sans nous, ne nous fait pas saints sans nous. Le but n'est pas planté pour qu'on le manque; les mauvaises inclinations ne sont pas pour qu'on les suive. Les créatures inanimées ou sans raison sont de leur nature incapables de bien et de mal. La nature de l'homme est différente : il est très-capable de l'un et de l'autre : c'est pour cela qu'il peut mériter. Ses mérites ne sont point un nom vide : ce sont des mérites réels, acquis par la pratique des vertus. Quoique la nature et les inclinations de l'homme soient bonnes en elles-mêmes , il ne s'ensuit pas que tous les hommes soient bons. Celui-là seul est bon , qui a de la vertu : la vertu entée sur la nature , et la nature agissant par la vertu, voilà comme l'homme élève et perfectionne ce qu'il a de bon naturellement.

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Le lettré. La nature de l'homme a sans doute d'ellemème la vertu. Si cela n'étoit pas, comment pourroit-ou dire qu'elle est bonne? Le sage, n'est-ce pas celui qui rentre dans les voies de la nature ?

Le doctelr. Si toute la sagesse consistoit à reprendre les voies de la nature, tous les hommes naîlroient sages : où seroit donc la différence que Kong-tzé met entre ceux qui naissent vertueux et ceux qui doivent apprendre à étudier la vertu? Si la vertu n'étoit pas une chose que l'homme dût apprendre à acquérir , mais une simple correspondance à ce quil a de sa nature, son grand crime seroit de ne pas suivre ses inclinations naturelles-, et en les suivant, quel grand mérite pourroit-il avoir? Il faut donc reconnoître deux sortes de bontés ; la bonté de la nature que nous recevons, et la bonté de la vertu que nous acquérons. Le bien naturel, c'est Dieu qui nous le donne j nous n'avons en cela aucun mérite ; notre mérite est tout entier dans le bien qui résulte des vertus que nous pratiquons. Un enfant aime sa mère , une bète en fait autant. Tout homme, qu'il ait de la charité ou non, est d'abord alarmé, s'il voit un petit enfant prêt à tomber dans un puits : ce sont là des effets de la bonté naturelle. Un homme sans charité et une bète sont néanmoins également destitués de vertu. La vertu consiste à faire ce qu'on connoit être bien : connoitre le bien, et s'excuser de le faire sur ce qu'il est difficile, ou qu'on n'en a pas le loisir, ce n'est pas être vertueux.

On compare le cœur d'un enfant nouvellement né à un papier très-blanc sur lequel on n'a encore rien écrit; on le compare aussi à une belle personne : une belle personne est aimable pour sa beauté, elle l'a reçue de sa naissance, elle ne l'a point obtenue par son mérite ; si l'on voit cette personne , sous un habit de drap d'or, s'en dépouiller pour se revêtir d'un autre plus modeste, on connoit, à ce trait de modestie , qu elle est vertueuse. La nature de l'homme,

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quelque bonuc qu'elle soit en elle-même, si elle n'est p;is ornée de vertus , quel éloge peut-elle mériter ? On dit , dans les écoles d'Europe, que les vertus sont les ornemens de notre àme, lesquels se multiplient à mesure que notre âme s'exerce dans la vertu. Dire ornement , voilà le vertueux. Le vicieux prend la route opposée : les vices ou les vertus sont des choses immatérielles, et qui ne conviennent quà l'esprit. Ainsi, ce terme d'ornement doit s'entendre dans un sens spirituel.

Le lettré. Tous les anciens et les nouveaux, en parlant de nature, parlent de vertu; mais je n'avois pas encore entendu approfondir et éclaircir ainsi cette matière. L'homme, en faisant le mal, avilit et souille sa bouté naturelle; au lieu qu'en faisant le bien, il l'a relève, et la parc de magnifiques ornemens. Ainsi , notre àme reçoit sa plus grande beauté des vertus que nous pratiquons, et la pratique de la vertu doit faire toute l'occupation du sage ; mais combien de gens ne s'occupent qu'à des allaircs extérieures , et ne pensent nullement à rentrer en eux-mêmes !

Le docteur. Hélas ! les gens du siècle passent leurs jours à promener çà et là leurs désirs : ils mettent toute leur attention à entasser de faux biens dont ils se repaissent incessamment les yeux du corps , sans vouloir jamais ouvrir un moment ceux de l'esprit pour apercevoir les solides et immenses richesses de l'éternité : le chagrin et les inquiétudes les rongent durant la vie, et à la mort, ils sont accablés de tristesse et de crainte, semblables à des animaux qu'on traîne à la boucherie. Dieu, en nous créant, ne nous met sur la terre que pour vaquer à la vertu. Une fois arrivés au souverain bonheur, qu aurons-nous à désirer ? Mais nous négligeons une si belle destinée 5 nous nous faisons esclaves de toutes les créatures ; nous nous livrons à mille sortes d'excès : de qui en est la faute ?

L'homme ne désire pas précisément les richesses, les

honneurs. Le véritable objet de ses désirs est sa propre satisfaction. Quel moyen d'être toujours satisfait? L'unique est de ne souhaiter jamais ce qu'il ne dépend pas de nous de posséder. Nous possédons quelque chose de bien réel qui est nous-mêmes, et nous nous perdons nousmêmes. Perdre son àme , quelle perte ! Il y a deux parties dans lhomme ; l'àme et le corps. L'âme est sans doute la plus noble partie. Le sage regarde son àme comme étant véritablement lui-même. Le corps n'est que comme un vase qui sert à contenir l'àme. Autrefois un tyran faisoit tourmenter un de ses fidèles sujets, nommé Jean. Jean, d'un visage tranquille , lui dit : « Tu brises le vase dans lequel Jean est renfermé ; mais tu n'as pas la puissance d'atteindre à Jean lui-même. » C'est là véritablement connaître ce que c'est que l'homme.

Le lettré. Qui ne sait pas que le vice est la source du malheur , et que le solide bonheur consiste dans la vertu ? Le vertueux est le véritable heureux. Cependant combien peu de sages en chaque siècle ! Est-ce donc que le chemin de la vertu est difficile à apprendre , ou qu'il est difficile à pratiquer ?

Le docteur. L'un et l'autre est difficile 5 mais les plus grandes difficultés sont dans la pratique. Celui qui connoit le bien , et qui ne le fait pas , aggrave son crime, et obscurcit ses connoissances. Semblable à un homme qui mange , et qui ne digère pas , il se remplit , mais il ne se nourrit pas, au contraire il ruine sa santé. Celui qui fait le bien qu'il connoit multiplie sans cesse ses mérites, et sa gloire devient toujours plus grande. Instruit de ses devoirs , il augmente de plus en plus les forces de son àme , pour achever ce qui lui reste encore à faire. Que l'on tente, que l'on essaie , et l'on éprouvera que la chose est ainsi.

Le lettré. Parmi nos docteurs chinois, ceux qui anciennement ont reçu les instructions du sage, l'ont tous

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été cux-mèmcs -, mais ceux d'aujourd'hui , qui n'eut plus le sage devant les yeux , ne sont pas fort persuadés que la doctrine du temps présent soit véritablement la doctrine du sage. Je serois Lien aise que vous voulussiez réapprendre en détail comment on peut s'en bien instruire.

Le docteur. En lisant les livres de Chine, j'ai remarqué qu'en matière de doctrine, chacun suit ses idées particulières. Si vos docteurs s'en tenoient à ce qui est universellement reçu, je m'en tiendrois moi-même à eux sur certains articles, et il ne scroit nullement besoin que jr vous rapportasse ce qu'on pense en Europe. C'est à vous , monsieur, à prendre votre parti. La vraie doctrine n'est pas toute dans les préceptes et dans les exemples des anciens. Nous pouvons de nous-mêmes apprendre beaucoup de choses. A la vue du ciel et de la terre, en considérant toutes les créatures, on peut tirer des conséquences sur ce qui regarde l'homme. C'est ce qui fait dire que quand le sagen'auroit ni livre , ni maître, il trouveroit dans l'univers de quoi s'instruire et s'édifier.

Le terme de doctrine a beaucoup d'étendue -, il y a une vraie et une fausse doctrine , une doctrine estimable et une de nulle importance , une doctrine relevée et une grossière. La fausse doctrine n'e<t pas, monsieur, ce que vous voulez savoir. Pour celle qui n'a que de vains dehors, sans aucun fond réel , le sage n'en fait point son étude. Ce que j'appelle vraie doctrine regarde l'intérieur, regarde 1 homme en soi ; en un mot, elle consiste à nous perfectionner nous-mêmes. Le mal des gens livrés au siècle présent n'est pas de ne vouloir rien apprendre , c'est de s'appliquer uniquement à des choses qu'il vaudroit mieux ne savoir pas. Cela peut-il être compté pour des occupations raisonnable^.'

Notre àme n'est pas seulement toute spirituelle -, elle gouverne encore notre corps. Ainsi , 1 àme étant bien réglée , le corps est dans la règle : l'âme se trouvant ornée

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de vcsetus-,- le corps y participe. C'est pour cela que le sage met sa principale application à ce qui regarde lame. jNotre corps a des yeux, des oreilles, une bouche , les cinq sens.* Par l'usage de ces sens, il atteint les objets. Notre àme a ses trois puissances par lesquelles elle agit; la mémoire, l'entendement et la volonté. Lorsque nous avons ouï, vu, goûté et senti quelque chose , 1 image de cette chose est portée, par la voie des sens, jusqu'à l'âme. L'àme alors, par le moyen de la mémoire , reçoit cette image , la met comme en réserve , et en garde le souvenir : si nous voulons pénétrer le fond de cet objet , lame emploie l'entendement, et sur limage que la mémoire lui présente, elle examine la nature de l'objet ; elle raisonne sur ses propriétés , et parvient à connoitre s'il est bon ou mauvais : s'il est bon , l'àme se sert de la volonté , elle l'aime , elle le désire ; s'il est mauvais, elle le hait , elle le rejette. Ainsi , l'emploi de l'entendement est de connoitre, de pénétrer; celui de la volonté est d'aimer ou de haïr.

Les trois puissances de l'àme étant perfectionnées , tout 1 homme est parfait. La perfection de la mémoire suit celle de l'entendement et de la volonté ; ainsi , tous les préceptes de doctrine ne regardent que ces deux dernières facultés. L'objet de l'entendement est le vrai; celui de la volonté est le bien. Plus le vrai que nous connoissons a détendue, plus notre entendement est satisfait. Plus le bien que nous aimons est grand, plus notre volonté est contente. Que la volonté n'ait rien à aimer, que l'entendement n'ait rien à connoitre, ces deux puissances manquent de leur aliment propre, se trouvent languissantes et comme aHâmées. Rien n'occupe plus noblement notre entendement que la justice ; rien n'exerce plus dignement notre volonté que la charité. Charité, justice , voilà ce que le sage a toujours en vue; ces deux vertus marchent ensemble : l'une ne va pas sans l'autre. L'entendement cou-

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noît ce qu'il y a d'estimable dans la charité , et la volonté s'applique à la pratiquer. La volonté aime ce qu'il y a de Lien dans la justice, et l'entendement s'étudie à le rechercher. La justice néanmoins le cède à la charité, et lorsque la charité est parfaite , l'entendement abonde en lumières. Aussi le sage fait-il son principal de la charité. La charité est la plus noble de toutes les vertus 5 elle ne craint point d'être ravie de force •, elle n'est point sujette à vieillir ou à dépérir par le temps. Plus elle se répand au dehors , plus elle reçoit d'accroissement. C'est le plus précieux de tous les trésors : aussi dit-on que la charité est de l'argent pour le peuple , de l'or pour ceux qui gouvernent, et pour le sage , un bijou inestimable.

J'ai toujours ouï dire que l'homme sage, en tout ce qu'il fait, forme premièrement un dessein, et qu'ensuite il se sert des movens propres pour arriver à sa fin. Un voyageur détermine d'abord où il veut aller -, après il s'informe du chemin qu'il doit prendre. La fin est renfermée dans le dessein même. Quand on veut s'instruire de la véritable doctrine, il faut auparavant examiner quel motif on a. Personne n'étudie sans avoir un but. Si cela n'étoit pas, on marcheroit à l'aventure, sans savoir soi-même ce que l'on cherche. On peut étudier ou par amusement, uniquement pour savoir , et cela n'est qu'étudier 5 ou par intérêt, pour faire une espèce de commerce de ce que l'on sait, et ce n'est là qu'un petit gain ; ou par vanité, pour faire parade de sa science , et cela est bien vide •, ou par zèle , pour instruire les autres, et ce motif est louable 5 ou enfin, pour se perfectionner soi-même, et voilà la véritable science. C'est ce qui m'a fait dire ci -devant que la vraie doctrine regardoit l'intérieur et la propre perfection de l'homme. Par-là l'homme entre dans les vues de Dieu , et prend la voie sûre pour retourner à son origine.

Le lettré. De cette manière 1 homme se perfectionne-

soit soi-mèine pour Dieu, et non pour soi-même 5 une telle doctrine ne regarde-t-elle pas l'extérieur ?

Le docteur. Comment l'homme peut-il se perfectionner soi-même , et que ce ne soit pas pour soi-même ? Agir pour Dieu, c'est le vrai moyen de parvenir à la perfection. Kong-tzé dit que la vertu de charité consiste à aimer son prochain. Personne en Chine ne trouve qu'une telle doctrine regarde l'extérieur. Pour moi , je prétends que la vraie charité s'élève premièrement à Dieu, et descend ensuite au prochain. Sans abandonner le ruisseau , je lui préfère la source. En quoi ma doctrine regarderoitelle l'extérieur ? Parmi les hommes , ce qui nous touche de plus près , notre père même , comparé à Dieu , nous est étranger. Dieu nous étant donc si proche, comment nous seroit-il étranger? Plus le motif est relevé, plus l'action est noble. Si dans nos actions notre motif s'arrête à nous-mêmes , qu'y a-t-il en cela de relevé ? Mais s'il remonte jusqu'à Dieu, c'est alors que nos actions ont atteint le plus haut degré de noblesse -, qui oseroit les traiter de basses et d'abjectes ?

La sainte et véritable doctrine nous est communiquée avec la naissance \ Dieu la grave dans nos cœurs , et ses principes sont ineffaçables : c'est ce qu'on appelle, dans les livres classiques de Chine, la brillante raison, la loi claire. Mais cette clarté diminue extrêmement parle trouble que causent les passions. A moins que les gens du siècle ne soient instruits par les sages , ils vivent dans l'ignorance, et il est à craindre qu'aveuglés par leurs inclinations déréglées , ils ne distinguent pas même cette loi claire, et ne reconnoissent plus les principes naturels. Le point essentiel de la vraie doctrine est d'agir, et aujourd'hui on se contente de discourir , comme si la connoissance du bien ne devoit produire qu'une vertu en discours , et non pas plutôt une vertu en actions. Cependant il ne faut pas né-

gliger la parole ; en parlant de doctrine , on rappelle ce qu'on sa voit déjà, et Ion s'instruit encore mieux de ce que Ion ne savoit pas si bien ; on fait des découvertes, et Ton dissipe tous les doutes ; on s'anime soi-même, et l'on excite les autres : la science en devient plus profonde, et la foi plus inébranlable ; la science du bien est infinie , l'homme doit s'y appliquer jusqu'à la mort : toute la vie doit être employée à cette étude. Prétendre qu'on a vu la fin, c'est n'avoir pas commencé. Dire, c'est assez, et ne vouloir plus avancer dans la vertu, c'est reculer, et retourner en arrière.

Le lettré. Voilà, sans doute , la véritable doctrine ; mais, monsieur , par où faut-il commencer?

Le docteur. Je vous ai déjà dit, monsieur, que, dans l'ouvrage de la perfection , il faut imiter à peu près ce que fait un jardinier. Le jardinier commence à préparer les terres 5 il en arrache les mauvaises herbes, il en tire les pierres et les briques, il dispose de petits canaux pour pouvoir arroser, ensuite il sème. Celui qui veut devenir vertueux doit d'abord bannir le vice ; ensuite il pourra acquérir la vertu. C'est ce que Kong-tzéa voulu dire par ces paroles : Quand on n'est plus ce qu'il ne faut pas être, on peut devenir ce qu'il faut être. Un homme qui , avant de recevoir aucune instruction , s'est laissé aller de longue main au gré de ses désirs, porte le vice profondément enraciné dans l'àme; il faut faire beaucoup d'elforts pour l'arracher : une telle victoire sur soi-même demande un grand courage 5 au lieu qu'un jeune enfant qui commence de bonne heure, et sans avoir encore contracté aucune mauvaise habitude, pour peu qu'il s'applique, avance beaucoup. Un philosophe de l'ancien temps avoit pour maxime d'interroger tous les disciples qui venoient se mettre sous sa conduite, s'ils n'avoient encore écouté aucun autre maître : ceux qu'il trou voit avoir déjà reçu des leçons, et marché dans de fausses routes, il leur assignoit

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deux sortes de devoirs; le premier étoit de réformer leurs anciennes idées, et le second d'en prendre de toutes nouvelles. Un disciple, une fois instruit de l'étude qu'il doitfairc, s'il se trouve épris de l'amour du plaisir , comment se roidir contre et y résister? S'il est rempli d'orgueil , plein d'estime pour soi-même et de mépris pour les autres, comment entrer dans la voie étroite de l'humilité ? S'il est possédé d'avarice, et chargé de Liens injustement acquis, comment se réduire à la médiocrité? S il est enivré d'ambition, et du désir de la gloire mondaine, comment se réprimer, et se remettre à la règle? S'il est dominé par la colère, que, dans ses emportemens, il s'en prenne à Dieu et aux hommes, comment pratiquer la justice et la charité? Un vase, une fois imbu de sel et de vinaigre, est-il propre à contenir une liqueur aromatique? Connoitre ces vices, c'est commencer à apercevoir la vertu, et l'on n'est plus si éloigné du bon chemin. Parmi les moyens de déraciner le mal , et d'avancer vers le bien , le meilleur , selon moi, est celui qu'on emploie dans la compagnie dont je suis membre : il consiste à s'examiner deux fois le jour 5 une moitié du jour passée, on rappelle dans son esprit ce qu'on a pensé , ce qu'on a dit, ce qu'on a fait de bien ou de mal 5 ce qu'on trouve de bien, on s'anime à le continuer 5 ce qu'on trouve de mal , on détermine de s'en corriger. Quiconque usera de ce moyen long-temps , manquàt-il de toute autre direction , n'a pas à craindre de faire de grandes fautes. Mais, pour s'élever à quelque chose de plus parfait , il faut se faire une sainte coutume de toujours regarder Dieu avec les yeux de 1 esprit , et de se tenir sans cesse en sa présence. Si Dieu ne sort point de notre cœur, les mauvais désirs n'y naîtront point : cette seule pratique, sans autre précepte, suffit pour régler tout l'homme , et pour l'empêcher de rien faire de répréhensible. Ainsi , pour se corriger de tous ses défauts, le point

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essentiel est de se repentir vivement des fautes que Ton fait : un vif repentir du passé, une résolution ferme pour l'avenir, par-là le cœur étant purifié des \ices, on peut aisément l'orner des vertus.

Les vertus sont de plusieurs espèces , et en grand nombre. 11 seroit difficile de vous entretenir de chacune en particulier. Je m'arrête à la principale, qui est la charité : posséder celle-là, c'est les avoir toutes. Il est dit dans le livre Y , que la charité est le principe de tout bien \ l'homme de charité est l'homme parfait. Cette vertu s'explique en deux mots : elle consiste à aimer Dieu par-dessus toutes choses, et à aimer le prochain comme soi-même. Pratiquer ces deux points, c'est remplir toute la loi. Ces deux articles se réduisent même à un seul : quand on aime bien mi ami , on aime en même temps tout ce que cet ami aime. Dieu aime I homme-, si nous aimons véritablement Dieu , pouvons-nous ne pas aimer l'homme? La noblesse de la vertu de charité vient de son objet, qui est Dieu. Si Dieu, en nous ordonnant de nous rendre parfaits, demandoit '!«■ nous quelque chose qui fût hors de nous, après tous nos clients, peut-être ne pourrions-nous pas l'obtenir; il n'exige de nous que ce qui dépend de nous, qui est en nous, notre amour : qui ose dire qu'il ne peut pas aimer Dieu, la source de tous les biens? C'est Dieu qui nous a • nés, qui nous conserve, qui nous nourrit : il nous a faits hommes, et non pas animaux brutes \ il nous a donné une nature capable de la vertu. Aussitôt que nous marquons de 'amour pour Dieu, Dieu répond à notre amour par ses bienfaits ; quoi de plus engageant !

Le cœur de l'homme se satisfait dans le bien : ainsi , plus le bien est grand, plus le cœur de l'homme en est satisfait. Dieu est un bien sans bornes 5 nous ne devons mettre aucune borne à notre amour. 11 n'y a donc que Dieu seul qui puisse satisfaire entièrement notre cosui

Le bien qu'on ne connoit pas , on ne peut pas l'aimer, et on l'aime d'autant plus qu'on le connoit mieux. Ce que l'on sait valoir cent, on le cherche comme cent; ce qu'on sait valoir mille, on le recherche comme mille : ainsi, l'homme qui veut augmenter son amour envers Dieu, doit auparavant bien méditer ce que c'est que Dieu. Voilà le vrai moyen d'apprendre à observer la loi.

Le lettré. Dieu ne peut pas être vu des yeux du corps : il faut en croire sur ce qui le regarde à ce que les hommes en ont dit ou écrit. Tout ce que nous ne savons ainsi que sur la foi d'autrui est toujours obscur et incertain; comment pourroit-on bien diriger sa route?

Le docteur. L'homme est corporel, et dans les choses qui le regardent lui-même, il est obligé d'en croire aux hommes, à plus forte raison dans ce qui est au -dessus des sens. Pour moi , je ne prétends pas vous dire des choses extraordinaires. Un fils aime, respecte son père, et jusqu'où ne porte-t-il pas ce respect et cet amour? Mais , en pratiquant ces vertus filiales, que fait-il autre chose que d'en croire à la parole des hommes? Il sait qu'un tel est son père ; 6i personne ne le lui avoit dit , comment le sauroit-il ? Un sujet est fort attaché à son prince ; il lui est très-fidèle, il ne balauceroit pas à exposer sa vie pour son service-, mais cet attachement, cette fidélité, n'est-ce pas dans les livres classiques qu'il les a puisés? Quel est le sujet qui sache par lui-même qu'un tel homme est son roi ? De là vous voyez que ce que Ion croit sur de solides raisons n'est point regardé comme peu clair, peu sur, et qu'il suffit pour allumer une véritable charité. Que doit-ce donc être par rapport à Dieu? Ce n'est pas un seul homme qui en parle, c'est Dieu même qui se peint dans les merveilles de la nature et dans nos divines Ecritures ; ce sont tous les sages de tous les royaumes du monde qui nous le prêchent : les plus illustres et les plus rares personnages oiu

ÉCRITES DE LA CHINE. l^J

marche par cette route. S'égare-t-on en les suivant ? Qu'y a-t-il donc en cela d'obscur et d incertain ?

Le lettré. Cela étant ainsi , il faut croire sans aucun doute; mais les devoirs de la charité sont d'une étendue immense : cette vertu plus élevée que le ciel, plus profonde que les abîmes de la mer, où n'atteint-elle pas? Cependant vous dites, monsieur, qu'un seul amour suffit: aimer , cela paroît bien peu de chose.

Le docteur. Un amour de chair et de sang est bien capable de mettre en mouvement toutes les passions de l'homme ; jugez de ce que peut un amour tout spirituel. Voyez un avare qui met son bonheur dans les richesses , et qui regarde la pauvreté comme son plus grand malheur: les biens de ce monde , voilà ce qu'il aime ; ce qu'il n'a pas , il le désire ; s'il est en état de l'obtenir, il l'espère ; s'il ne peut pas y atteindre, il l'abandonne à son grand regret; s'il l'obtient, il se réjouit; qu'il se trouve dans le danger de perdre ce qu'il a , l'horreur le saisit , il tremble , il fuit ceux qui peuvent le lui enlever ; s'il est attaqué , et qu'il se sente fort, il s'arme de courage; s'il est foible , la peur l'accable ; qu'il vienne à perdre , par quelque accident, ce qu'il possédoit, il s'afflige, il se chagrine; si l'on le lui ravit de force , il résiste autant qu'il peut ; il n'oublie rien pour se le faire rendre ; il s'enflamme de colère : voilà toutes les passions de l'homme qui agissent par le seul amour des richesses. *

À parler en général, aussitôt que l'homme aime quelque chose, son cœur est dans lagitation; il n'a point de repos ; il n'y a rien qu'il ne fasse. A quels voyages ne le porte pas l'amour du gain ? A quelles dépenses ne le porte pas l'amour de la volupté ? A combien de dangers ne le livre pas l'amour de la gloire? A combien d'études , d'exercices , de gênes ne l'assujettit pas l'amour des grandeurs ? Quoi ! pour toutes les choses d'ici-bas , l'amour du monde

est le grand mobile-, et l'amour de Dieu seroit sans force et sans action Celui qui aime véritablement Dieu s'applique incessamment à le bien servir, à le glorifier, à faire connoitre ses perfections et ses grandeurs , à étendre partout sa sainte loi , et à combattre tout ce qui y est opposé.

Mais le principal effet de l'amour de Dieu , est l'amour du prochain. Kong-tzê l'a dit par ces paroles : La ebarité consiste à aimer le prochain. Qui n'aime pas son prochain, par où marque-t-il qu il aime et qu'il respecte véritablement son Dieu ? L'amour du prochain n'est point un amour vide et oisif: il se manifeste par les œuvres. Il consiste à nourrir les pauvres , à vêtir ceux qui sont nus , à loger les pèlerins, à consoler les affligés, à instruire les ignorans , à corriger les délinquans , à pardonner aux ennemis , à ensevelir les morts , et à prier pour eux. Enfin , morts et vivans, la charité embrasse tout. Un saint homme, autrefois en Afrique, étant interrogé sur ce qu'il falloit faire pour arriver à la perfection , répondit : Aimez , et faites ce que vous voudrez. La pensée du saint étoit qu'en prenant la charité pour guide , il n'étoit pas à craindre de s'égarer.

Le lettré. Les gens de biens sont dignes d'amour, mais tous les hommes ne sont pas gens de bien. Les médians ne doivent point être aimés , encore moins beaucoup aimés. Ceux qui ne nous touchent en rien, pourquoi s'en embarrasser ? Pour ceux qui nous touchent par quelque endroit, quand même ils ne seroient pas fort gens de bien, en Chine nous les aimons. L'empereur Chun aimoit son père Kou-tiou, tout brutal qu'il étoit ; et, quelque orgueilleux que fût son frère Siang, il ne laissoit pas de l'aimer.

Le docteur. On confond ordinairement la charité avec l'amour \ mais cela doit s'entendre de l'amour d'une chose

' ÉCPJTES DE LA CHIXE. I \q

capable de retour. Quand on aime un animal . ou même quelque chose d inanimé, cela n'est point charité} et ce qu on aime ainsi . quoiqu il n'ait point de retour, on ne laisse pas de l'aimer. La charité consiste à se réjouir du bien qu'un autre possède , et non pas à être bien aise de posséder soi-même le Lien qui est'dans autrui. Lorsqu'un homme aime le vin, ce n est pas pour le vin même , c'est pour l'usage qu'il en fait. Aussi n'appelle-t-on pas cela charité. Mais un père a un vrai amour de charité pour -nu (ils, lorsqu'il se réjouit du bien qu'il voit en lui, et se complait en le voyaril riche, content, savant, vertueux. Si ce père n'aime sou iils qu'à cause des services qu'il eu tire, ce n'est pas là aimer son fils, c'est uniquement •> a iiiMT soi-même. 11 nv a là aucune charité. Les médians sans doute ne sont pas dignes d'être aimés ; cependant , parmi tout cequils ont de mauvais, on peut encore trouver quelque chose de bon : ainsi , on ne doit pas absolument leur refuser tout amour. Celui qui est animé d'une ^ éiitable charité aime Dieu , et parce que Dieu aime 1 homme, il sait qu'il doit aimer l'homme pour Dieu ; il sait donc qu'il doit aimer tous les homim -. < Somment resti cindruit-il son amour aux seuls bons ? Le motif qui nous tait aimer ce qu'il y a de bon dans l'homme, c'est la vo- Lonté de Dieu. Ainsi, quoique lhomme soit mauvais, nous pouvons toujours exercer envers lui notre amour. En cela nous n aimons pas ce que le méchant a de mauvais: mais nous aimons dans le méchant la puissance qui lui reste de se corriger et de devenir bon. A combien plus forte raison devons-nous aimer nos parens , nos supérieurs ! La reconnoissance et le devoir nous v engagent; le commandement de Dieu nous v oblige. Ils sont parmi les hommes ceux qui nous touchent de plus près. Ainsi, tout méchans qu'ils puissent être, nous ne devons point cesser de les aimer: mais il fautifs aimer pour Dieu. L'amour

l5o LETTRES ÉDIFIANTES

purement naturel qu'un {ils a pour son père et pour sa mère , n'est point une vertu de charité. Les petits cl unie tigresse , quelque sauvages qu'ils soient, aiment leur mère. Enfin, quiconque veut suivre les intentions de Dieu, et se conformer à ses ordres, doit aimer généralement tous les hommes. Il doit même renfermer dans son amour toutes les créatures. 11 ne faut pourtant pas retomber de là dans Terreur de ceux qui de toutes les créatures ne font qu'une substance.

Le lettré. En lisant nos anciens livres , on se contente ordinairement d'admirer la beauté des termes : on en pénètre peu le véritable sens. C'est ainsi que j'ai lu autrefois dans le livre Chi les paroles suivantes : Oueu-ouang avoit une grande attention à tous ses devoirs; il étoit extrêmement pieu x ; il vouloit plaire au Chang-ti. Il a été comblé de bonheur : sa vertu ne s'est jamais relâchée. Mais aujourd'hui que je vous entends dire que la plus pure charité doit toujours se rapporter à Dieu , je commence à comprendre la pensée de celui qui a écrit le livre Chi, c'est-à-dire que quand on est bien déterminé à plaire au Chang-ti , on est parvenu au point de perfection. Cependant puisque l'homme, en aimant Dieu, remplit tous les devoirs de la charité, Dieu sans doute dès-lors aime l'homme. Qu'est-il donc besoin d'aller brûler de l'encens sur les autels , de pratiquer des cérémonies , de réciter des prières , de faire de longues méditations ? Qu'un homme soit attentif à toutes ses démarches , de manière qu'il n'y ait rien en lui de déréglé , cela ne suffit-il pas ?

Le doctelr. Dieu nous a donné un corps et une âme 5 nous devons employer l'un et l'autre à le servir. De tant d'animaux que Dieu nourrit sur la terre, de tant de créatures inanimées qui font la beauté de l'univers, aucun n'est en état de reconnoitre la bonté de son bienfaiteur : l'homme seul est capable d'élever à son seigneur un tem-

ÉCRITES DE LA CHINE. l5l

pie , et par les cérémonies qu'il y pratique , par les prières qu'il y récite , par les sacrifices qu'il y offre, il lui marque son respect et sa reconnoissance. Mais qu est-il besoin de tout cela, dites-vous? Dieu aime lhomme, et il l'aime beaucoup ; c'est un père et un tendre père. Dans la crainte que l'homme, distrait par les objets étrangers, ne s'oubliât de l'amour qu'il lui doit, il a ordonné aux sages d'établir des cérémonies extérieures pour entretenir en nous les vertus du cœur, et nous rendre toujours attentifs. 11 gouverne la terre, les cieux , toutes les créatures avec ]>lu> de facilité que ce qu'un homme tient dans la main ; qu'a-t-il besoin de subalterne ? 11 n'y a pas deux sortes de vérités. Si la loi de Dieu est vraie , les autres sont fausses, et si les autres sont bonnes, la loi de Dieu est mauvaise. L'empereur envoie ses ofliciers pour gouverner à sa place , mais tous les officiers reconnoissent le même empereur; il n'y a pas deux sortes de gouvernemens, deux sortes de coutumes.

Les sectes de Fo et de Lao ne s'accordent pas entre «•lies; comment seroient-elles d'accord avec la loi de Dieu:' Ces deux espèces de sectaires n'ont aucun respect pour Dieu : ils n'ont d'estime que pour eux-mêmes. Us ignorent absolument le grand, le vrai principe de toutes choses. Leur doctrine est entièrement opposée à celle du véritable Dieu. Selon eux, lhomme est de lui-même ce qu'il est : en quoi donc dépend-il de l'Etre suprême ? Il est dit dans nos saintes Ecritures : Soyez sur vos gardes : Us viendront, à vous sous la peau de brebis , et au dedans ce sont des loups ravisseurs: vous les connoitrez à leurs œuvres. Un bon arbre porte de bons fruits , un méchant en porte de mauvais. Ces paroles dénotent les fotistes.

Tout livre où il se trouve la moindre fausseté n'est point un livre di\ in. Dieu ne trompe point les bommes en leur enseignant le mensonge. Or , les livres de Fo ne sont

l52 LETTRES ÉDIFIANTES

pleins que de rêveries \ ils ne sont donc pas divins. On j lit , par exemple , que le soleil durant la nuit demeure taché derrière la montagne Su-mi; que la terre est divisée en quatre morceaux qui sans cesse flottent au milieu des mers, et dont une moitié paroit au-dessus des eaux, et l'autre est submergée •, que , quand le soleil et la lune sont éclipsés , c'est Ilo-kie qui de sa main droite ou de sa main gauche couvre ces deux astres. Tout cela regarde l'astronomie et la géographie. Fo, non plus que ses compatriotes, n'entendoient rien à ces sciences. Nos Européens rient de ces ridicules imaginations , et ne daignent pas les réfuter. Il est surtout important de vous faire voir combien ces pauvres ignorans errent sur ce qui regarde riiomme luimême. Dans trois ou quatre articles seulement on voit un si grand nombre d'absurdités , qu'il n'est pas possible de les dire toutes. Que ne disent- ils pas des quatre sortes de générations , des six espèces de voies, de la métempsycose ? Ils avancent que quiconque tue un animal est à jamais exclu du paradis • qu'une âme autrefois entrée dans le paradis peut en être chassée et renvoyée vivre parmi les mortels-, que, quand les enfers sont remplis, les âmes peuvent en sortir et venir recommencer une nouvelle vie \ qu'un corbeau ou un àne, qui entend prêcher la loi de Fo, peut être transformé en Fo lui-même : ne sont-ce pas là autant d'absurdes rêveries que j'ai clairement réfutées dans notre quatrième et cinquième entretien ? Ne prétendentils pas que le mariage est illicite ? Il n'est donc plus vrai que Dieu créa au commencement un homme et une femme pour être nos premiers ancêtres. Mais si jamais il n'y avoit eu de mariages , comment Fo seroit-il né? Défendre aux hommes de se marier et de tuer les bêtes , qu'est-ce autre chose que détruire le genre humain, et abandonner l'univers aux animaux irraisonnables ?

Il y a dans la secte de Fo un certain livre intitulé : Le

ÉCRITES DE LA CHINE. l53

grand et le merveilleux art d'être métempsycose eu fleur de nénuphar, c'est-à-dire eu Fo. A la fin de ce livre , on lit ces mots : Quiconque récitera toute cette prière , est assuré de monter au ciel pour y être toujours heureux. Raisonnons là-dessus : est-ce donc qu'un homme chargé de crimes , qui aura de l'argent pour acheter ce livre , et de la force pour réciter cette prière, est assuré de monter au ciel, tandis que l'homme de bien , manquant d'argent pour Tacheter, ou de force pour la réciter, sera précipité dans les enfers ? Dans l'idée de ces infidèles, dire un certain nombre de fois Na-mo O-mi To-fo, c'en est assez pour eifacer tous les péchés , pour n'avoir pas la moindre chose à craindre après la mort , et pour mériter toutes sortes de récompenses. Quelle facilité de fermer l'enfer et d'ouvrir le paradis! Comment une telle doctrine peut-elle être utile à la vertu? ]\'cst-elle pas au contraire capable d'engager les gens du siècle à tous les vices? Un scélérat qui en est imbu ne se livrera-t-il pas à toutes ses passions ? Ne se souillera-t-il pas de mille crimes ? Ne mépriscra-t-il pas Dieu? iN'abandonnera-t-il pas tous sesdevoirs, dansla pensée qu'en invoquant à la mort vingt ou trente fois le nom de Fo , il sera transformé en immortel , en Fo lui-même. Le vrai Dieu ne récompense et ne châliepoint ainsi sans justice et sans équité. Qu'y a-t-il donc de si merveilleux dans ces paroles : Na-mo O-mi To-fo , que pour cela seul on puisse éviter toutes sortes de chàtimens , et mériter les plus grandes récompenses ? Comment peut-on pratiquer la vertu , et par où pourrait-on acquérir des mérites dans une secte où l'on ne parle point de louer Dieu, de demander son secours , de garder ses commandemens , de détester le péché? On se garde bien dans le monde de se fier à un homme qu'on a surpris une ou deux fois en mensonge. Les livres de Fo et de Lao ne sont que des tissus de faussetés , et on leur donne toute croyance.

Le lettré. Quelle est l'origine des idoles?

Le docteur. Dans les anciens temps , les hommes étoienl fort ignorans. Us n'avoient que bien peu d'idée du vrai Dieu. Ainsi , leur respect pour certains hommes d'autorité, leur amour pour leurs parens, les portoit à leur élever des statues après leur mort, et à leur hàtir des temples. Dans la suite ils leur ont offert de l'encens et des monnoies de papier; ils leur ont demandé du bonheur et leur assistance. D'autre part, le monde a vu paroître des scélérats qui, par leurs enchantemens , se faisoient admirer. Ces impies, en pratiquant leur art magique, se donnoient le nom de Fo , d'immortels. Ils ont établi une doctrine à leur mode; ils ont promis une félicité imaginaire; ils ont ainsi séduit la populace grossière , et lui ont fait adorer des statues de bois et d'argile : voilà l'origine de l'idolâtrie.

Le lettré. Puisque ce ne sont là que de fausses divinités , pourquoi le vrai Dieu les souifre-t-il ? Pourquoi ne les détruit-il pas? Mais enfin, si ceux qui brûlent des parfums , qui font des prières devant ces statues , obtiennent ce qu'ils demandent

Le docteur. Parmi ces sortes de supplians, il y en a qui ont du bonheur -, il y en a qui n'en ont pas : d'où l'on peut aisément juger que l'idole n'est point la source de ce bonheur. L'homme est naturellement éclairé, et lorsqu'il fait quelque chose contre la raison, il en a aussitôt le remords dans l'àme. Il se fait à soi-même intérieurement des reproches , sans qu'il soit nécessaire pour cela que sa faute éclate. Si y malgré ses connoissances , il s'abandonne au vice, Dieu l'abandonne lui-même, et lui refuse son secours. Alors le démon , sous la figure des idoles, a toute liberté d'éblouir l'homme , et de l'envelopper dans d'épaisses ténèbres. L'homme, se livrant àun culte diabolique, sera sans doute après la mort la proie de celui qu'il aura servi durant la vie, et voilà tout ce que veut le démon.

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Cependant les liorames ne s'instruisent point, leur aveuglement ne fait que croître -, ils prennent de ridicules idoles d'argile et de bois, et ils les placent sur des autels d'or ; ils se prosternent devant elles, ils leur font des sacrifices ; quoi de plus déplorable ! Autrefois , en Chine, on distinguoit trois sortes de religions toutes séparées. On les a réunies, je ne sais pourquoi, et l'on n'en fait qu'un seul monstre à trois tetes, que l'on appelle la réunion des trois lois; monstre que le peuple devroit détester avec horreur, que les savans devroient combattre avec force; monstre néanmoins que Ion révère, et auquel on se dévoue. N'estce pas là pervertir entièrement le coeur de l'homme?

Le lettré. J'ai déjà ouï faire ce reproche, mais nos lettrés se défendent là-dessus : je voudrois voir clairement le mal qui revient de là.

Le docteur. Voici quatre ou cinq raisons qui sont démonstratives sur ce sujet :

En premier lieu , pa irai ces trois lois , ou chacune en particulierestvraie, ou elle est fausse, ou bien il y en a deux de fausses , et une de vraie. Si chacune est vraie , il suffit d'en suivre une; qucst-il besoin des deux autres? Si chacune est fausse, il faut les rejeter toutes; pourquoi s'enfonecr tout à la fois dans trois bourbiers ? Un homme livré à une fausse religion est dans une erreur pitoyable; que doit-on penser de celui qui en professe tout ensemble trois également fausses? Que s'il n'y en a qu'une de vraie, et que les deux autres soient fausses, pourquoi s'embarrasser des fausses? C'est assez de suivre la vraie.

En second lieu, c'est un axiome que , pour avoir le nom de bon , il faut l'être tout-à-fait , et qu'un seul mauvais endroit donne la nom de mauvais. Une femme, quelque belle quelle soit d'ailleurs, si elle est sans nez, personne n'eu veut. J'ai prouvé plus haut que les sectes de Fo et de Lao éloieut défectueuses : si des deux on s'avise de n^n faire

qu'une, c'est réunir les défauts , et par-là les multiplier.

En troisième lieu, clans la véritable religion , on ne re* commande rien tant aux néophytes, que d'avoir une foi entière, et de ne point partager leurs cœurs à deux cultes différons. Mais un homme qui professe tout à la fois trois espèces de religions, comment peut-il n'avoir pas le cœur divisé? Sa foi n'est entière ni d'un côté, ni d'un autre.

En quatrième lieu , les trois lois ont trois législateurs. Kojig-tzé ne s'en est pas tenu à Lao ; il a établi la loi des lettrés. Les fotistes ne se sont point contentés de ce qu'avoient fait et Lao , et Kong-tzé; ils ont établi le fotisme en Chine. Les auteurs de ces trois divers systèmes de religion ont posé des principes tout différons; et deux mille ans après, on examine, on pèse, on raisonne, on veut à toute force les faire accorder : quel dessein imaginaire !

En cinquième lieu , la religion de Fo est fondée sur le rien 5 celle de Lao sur le vide; et celle de Koug-tzc sur le réel. Qu'y a-t-il dans l'univers de plus opposé que ces fondemens entre eux? S'il est possible de réunir le réel avec le rien , le vide avec le solide , il doit l'être aussi de mettre ensemble l'eau et le feu, le rond et le carré, l'orient et 1 occident, le ciel et la terre; et quy aura-t-il qui ne puisse se faire ? Que ne fait-on attention encore que ces diverses loisfontdes préceptes tout contraires ? lune défend de tuer aucun animal, l'autre ordonne de sacrifier les animaux. Le malheureux homme qui est engagé dans ces deux lois , en voulant observer un dé ses commandemens , viole nécessairement l'autre. Comment se tirer de cet embarras ? Ne vaudroit-il pas mieux pour lui qu'il n'eut aucune religion que den avoir trois ? S il n'en avoit aucune , il pourrait chercher la véritable: en ayant trois, il croit en avoir de reste, et il n'a rien de bon : il n étudie point la doctrine du Dieu du ciel , et il suit en aveugle les rêveries des hommes. La vérité est une: toute doctrine , appuyée sot

ÉCRITES DE LA CHINE. l5y

la vérité, peut s'entendre et se soutenir : mais, si la doctrine n'est pas une, les principes n'en sont pas solides, et, les principes n'étant pas solides, les conséquences ne sont pas sûres; lesconséqucnccs n'étant point sûres , la foi n'est point ferme et entière. Or, sans unité de doctrine, sans solidité de principes, sans intégrité de foi, y a-t-il de la religion ?

Le lettré. Hélas! qu'on entende crier au voleur, même au milieu de la nuit, on se lève-, et quand il s'agit du salut , on demeure enseveli dans le sommeil ! Vos paroles , monsieur, sont pour moi un coup de tonnerre-, j'en suis .'■nui, et je sors de mon assoupissement. Mais cela ne suffit pas-, achevez, je vous en conjure, l'ouvrage commencé.

Le docteur. Vous sortez, monsieur, de votre assoupissement, vous avezlea % eux ouverts. Voilà le vrai moment de vous adresser à Dieu, et de lui demander ses lumières.

VIII' ENTRETIE Y

OVELLE EST I..V CONDUITE DE I. 'il ROPF. \'KW 11 APPORT A I. A RELIGION? POl R Ol lM.l.i: RAISON LES KI88IOHHAIBE8 G VRDENT-ILS LE CLE III Al .' PAR yVEL MOTIF DIBU s'eST-IL INCARNÉ?

Le lettré. Puisque la religion chrétienne est depuis long-temps établie en Europe , les peuples y sont sans doute bien réglés : les mœurs et les coutumes y sont parfaites. Je serois cependant Lien aise d'apprendre ce qu'il y a de singulier en ce point.

Le docteur. Les chrétiens ne mènent pas tous une vie uniforme, quoique tous professent une même loi. Un devoir commun, et une occupation générale en Europe , c'est 1 étude de la religion. Chaque prince , dans ses états, prend Mjin de la conserver dans tout son entier. Il y a un chef di-

l58 LETTUES ÉDIFIANTES

gne de toutes sortes de respects-, c'est le souverain pontife, oui tient la place de Dieu dans l'ordre de la religion , qui» lustrait toutes les nations de leurs devoirs, eiqui veille à ce qu'il ne s'introduise aucune erreur. Ce chef de toute l'église possède un état en propre -, il garde le célibat , il ne laisse point d'héritier. On choisit un sage pour remplir cette haute dignité : les grands du monde, les rois mêmes se regardent comme ses enfans , et ils le respectent comme leur père. Vivant sans famille particulière, il doit s appliquer entièrement au bien public : étant sans postérité, tous les peuples sont ses enfans-, son unique soin est de faire fleurir partout la religion elles vertus.

11 est secondé, dans un si bel emploi, par un grand nombre de vertueux et savans hommes , qui , dans tous les royaumes, sont les pasteurs des âmes. Tous les peuples chrétiens, chaque semaine, consacrent un jour à Dieu ; ils cessent alors tout travail ; sans exception de sexe et d'état, tous se rendent au temple du Seigneur pour lui faire leurs adorations et leurs prières, assister au sacrifice, et entendre expliquer les livres saints. Il y a, de plus, divers corps de religieux, dont les membres se répandent dans toutes les parties du monde pour prêcher la foi, et pour exhorter à bien vivre. Le corps où je suis entré s'appelle la compagnie de Jésus : il n'est élabli que depuis peu de temps. Mais quelques-uns des premiers jésuites ont mis leur compagnie en réputation, et dans beaucoup d'endroits, on les demande pour prêcher et pour instruire la jeunesse.

Le lettré. Elire un sage pour chef, placer partout des docteurs pour instruire, celte méthode est fort belle; la vertu doit y gagner et fleurir.

J'ai ouï dire que les religieux de voire compagnie ne possédoient rien en propre , mais qu'entre eux tous les biens étoient communs, qu'ils se dépouilloient même de leur liberté, et qu'ils se soumctloient en tout à l'ordre dun

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supérieur ; qu'ils passoient leur jeunesse à se perfectionner dans la vertu et les sciences ; et que, dans un âge mur , devenus savans et vertueux , ils s'appliquoient à L'instruction du public, soit pour les sciences, soit pour les bonnes mœurs. Nos prédicateurs de Chine auroient peine à suivre ce modèle. Mais il y a un troisième article dont je ne vois pas bien la raison; vous ne vous mariez point : quoi déplus naturel que d'avoir une postérité!' 11 doit être difficile de garder le célibat. Le Dieu du ciel se plaît à créer, à produire; tous nos ancêtres , de siècle en siècle, se sont mariés : pourquoi changer aujourd'hui cette coutume?

Li: doctei r . 11 est sans doute difficile à l'homme de garder le célibat ; aussi Dieu ne lui en fait point un commandement : il laisse cela à sa liberté. Dans les ohoses difficiles à la nature , la vertu est souvent mise à l'épreuve; et comment alors Mioii-il ;iisé d'eue toujours parfaitement exact ? M. ils lorsqu un homme s'engage dans le < bemin de la perfection, il prend son parti, il ne recule point. Le sage s'arrète-t-il pour des difficultés? I d grand courage surmonte tout avec la grâce de Dieu. Que si Ion regarde comme mauvais tout ce qui est difficile, il ne doit Être plus permis de pratiquer la vertu. La vie non-, vienjt de Dieu; mais d'où nous \ieni la mon .' N est-ce pas lui qui nous fait naître', et qui a déterminé Le temps où nous devons cesser de vivre ? Avant tous les siècles, Dieu ne créant rien, en quoi paroissoit sa complaisance à créer et «à produire? L'esprit humain est ibible et limité : il ne lui appartient pas de pénétrer dans les desseins de Dieu, beaucoup moins de les désapprouver.

Que l'on compare tous les hommes du monde à un seul corps; ce corps tout entier n'a qu'une lin, mais chaque membre a sa fonction particulière. Un corps qui serait tout tête ou tout ventre, comment marcheroit-il? Qu'on raisonne sur cet exemple. Convient-il que tous les sujets

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(Fini empire fassent le même emploi? Que si quelqu'un dit: mariez-vous, prenez aussi le soin de ee qui regarde la religion, offrez à Dieu des sacrifices, faites-lui des prières-, tout est alors dans l'ordre-, je lui réponds que, malgré les difficultés, il n'y a qu'à vivre dans une parfaite continence : c'est une nécessité que les ministres du Seigneur soient purs et sans taches ; s'ils se trouvoient en même temps chargés de tant de soins, le service divin en souffriroit sans doute. Ceux qui servent les princes de la terre sont assujettis à mille gènes : convient-il donc moins de se gênei en servant Dieu ?

Dans les premiers temps, les hommes étoient en petit nombre, et d'une vertu éclatante : un saint patriarche pouvoit être prêtre du Seigneur. Le mal aujourd bui a esl pas que la terre soit dépeuplée, la multitude des hommes va presque à l'inlini : mais la vertu est rare-, on vent avoir xin grand nombre d'enfans, et on ne sait pas les élever. Est-ce là propager le genre humain? ]\ est-ce pas multiplier les vices, les vicieux , et par conséquent les malheureux ? Uu saint homme rempli de zèle , gémissant sur les malheurs du monde, établit pour fondement de sa compagnie que ses disciples ne se mariroient point : il regarde comme peu de chose l'avantage d'avoir une postérité . el il pense uniquement à la nécessité de prêcher la religion • son dessein est de retirer les mortels du désordre , et de les sauver : n'est-ce pas là un glorieux et important dessein ?

La prétendue obligation de se marier est égale pour les deux sexes. Cependant, qu'une vierge promise en mariage , voyant expirer son futur époux, prenne la résolution de n'en point épouser d'autre, la Chine lui applaudit, l'empereur lui-même la préconise , et lui fait élever un trophée. Mais cette fille vit dans le célibat , elle ne \eut point avoir de postérité : le seul motif de garder une espèce de fidélité à un homme qui n'a jamais été son mari . l'engage à ne se

ÉCRITES DE I \ i IMNK. I ( M

point marier, et cela lui attire de magnifiques éloges. .Nous, • [in- nous renoncions «tu mariage dans la vue de servir Dieu; que, pour avoir plus de liberté de parcourir la terre et de convertir les peuples, nous nous débarrassions des m ii us (I une famille, on nous blâme :cela esl-il raisonnable?

J.r lettré. Est-ce donc qu'étanl marié, on ne peut pas exhorter au bien et prêcher la religion ?

l.i docteur. < >n le peut : mai-, le célibat est un étal bien plus propre à se sanctifier soi-même, el où l'ona beaucoup plus de moyens de sanctifier les autres. Je vais, monsieur, \..n> rapporter quelques-uns des avantages de cel état; je vous prie d'y Paire attention, ri vous jugerez' vous-même si la règle établie but ce point, dans notre religion, est <>u non.

I h premier lien , on se marie pour avoir <li s enfans et pour établir une famille : un homme qui a des enfans <l"it les nourrir, el pour les nourrir , il faut des moyens. Tout père 'le famille esl obligé de penser a l'économie, d'entretenir ses biens , et même de les accroître. Aujourd'hui

lis pries île l.irnillr m,iiI i m grand imnihir, < <ll\ ipii \en-

lenl amasser sonl en grand nombre aussi: mais où tant de uiiis cherchent a gagner, il «m difficile que loua réussissent. Quand «mi s'engage dans !«■■> affaires et dans 1rs embarras du monde, peut-on bien se défendre de s'en laisser dominer ? En sort-on toujours sans tache ? Se ^wcombe-t-on jamais aux tentations d'injustice, de ma m aise 1 h . un tel homme est-il bien propres retirer les autres du vice, à les exciter à la vertu? I.e sage a pour maxime de m' faire aucun cas de tons les biens de la terre; mais, si "nous les estimons, si nous les recherchons, comment pourrions-nous en prêcher aux gens du siècle le détachement et le mépris ?

En second lieu, tout ce qui regarde la perfection chrétienne est d un rang élevé, d'un genre sublime, et l'homme i- ii

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est sujet à bien du trouble, à beaucoup de ténèbres: l'amour de la volupté éniousse, en quelque manière, sun esprit-, si son cœur s'abandonne à cet amour, la raison n'est plus en lui que comme une foible lumière dans un fanal épais et grossier : comment pouvoir découvrir toutes les beautés delà vertu? La continence, au contraire, épure les connoissances de l'âme ; elle fait briller en elle un merveilleux éclat, et la rend capable d'atteindre à ce qu'il y a de plus haut et de plus pur dans la perfection.

En troisième lieu , les grands désordres du monde viennent des deux passions de l'intérêt et du plaisir, et ceux qui travaillent au salut des âmes ne doivent rien avoir de plus à cœur que de détruire ces deux passions. Les contraires se guérissent par les contraires-, une fièvre ebaude veut des remèdes froids , et une maladie venue du froid demande des remèdes chauds. Embrasser la pauvreté par la crainte des richesses, par l'horreur du plaisir, et vivre dans le célibat, c'est le plus sûr moyen d'écarter 1 injustice et de bannir la volupté : voilà ce que nous tâchons de faire dans notre état. jNous abandonnons nos propres biens pour apprendre aux gens du siècle à ne pas du moins ravir le bien d'autrui -, nous renonçons au mariage légitime, pour les empêcher, par cet exemple, de se livrer aux plaisirs défendus.

En quatrième lieu, l'homme le plus habile, s'il s'applique à trop de choses, ne fait rien de parfait. Il est plus difficile de se vaincre soi-même que de vaincre l'univers. L'histoire de tous les siècles nous représente un grand nombre de conquérans qui se sont rendus maîtres du monde : combien nous en représente-t-elle qui se soient rendus maîtres d'eux-mêmes ? Un homme qui forme la résolution de porter la foi par toute la terre, n'a pas seulement sa propre personne à sanctifier , il entreprend encore de sanctifier toutes les nations. Quel ouvrage! quel dessein!

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Pourra-t-il bien en ,> enir à bout ? Mais que seroit-ce donc, s'il se trouvoit encore embarrasse d'une femme et dune Iroupe dVnfans?

l'.n cinquième lieu, parmi les animaux, ceux que Ion trouve les plus propres à des usages importans sont tirés de la troupe et éle\és à part. Pourquoi ne feroit-on pas, pour la religion , quelque chose de semblable à l'égard de certains hommes vertueux, zélés, et capables de porter par tout l'univers le flambeau de 1 Evangile, de détruire L'idolâtrie, de renverser l'erreur, de conserver à jamais la religion dans toute sa pureté? En Europe, on a bien plus a cœur d'étendre la loi que de perpétuer les familles. I n laboureur, qui a recueilli cent mesures de grains, en

choisit une partie pour payer le tribut an punir; il eu

lai>se une antre pour semer son champ L'année suivante. Pourquoi faut-il que tout ce qu'il y a d'hommes, sans aucune exception, en quelque nombre qu'ils soient, se marient tous^' Pourquoi ne peut-on pas en l'aire lui choix pour (les fonctions nécessaires et importantes?

En sixième lieu, tout ce que l'homme a de commun avec la béte ne mérite pas notre estime : agir et travailler pour avoir de quoi vivre, manger pour soutenir ses forces, éviter toul ce qui est nuisible pour conserver sa vie, ce sont là des choses d'un rang inférieur, et qui ne mettent aucune différence entre nous et les animaux; mais s'appliquer à la recherche du bien et du vrai, régler son cœur, travailler à sa perfection, marquer à Dieu sa reeonnoissance et son amour, voilà l'importante affaire de l'homme sur la terre : c'est par-là qu'il peut correspondre aux vues et aux intentions du Créateur. Sur ce principe, jugez lequel est de plus grande conséquence, ou penser à se marier, ou s'appliquer à faire fleurir la loi de Dieu. Il vaudroit mieux pour l'homme être sans pain que sans loi, et le monde seroit mieux sans habitans que sans religion.

L'importance de la religion est donc , pour quelques hommes, une raison suffisante de négliger le mariage. Mais le. mariage est-il assez important pour faire négliger la religion ? La mort même ne doit pas nous arrêter, quand il s'agit de suivre la volonté divine : comment le renoncement au mariage nous arrèleroit-il ?

En septième lieu, l'esprit de notre état est de prêcher la foi par toute la terre : si nous ne réussissons pas à l'occident , nous allons à l'orient, et si à l'orient on ne nous écoute pas, nous nous transportons au midi, au septentrion : nous ne sommes point attachés à un même lieu. Un médecin charitable ne reste pas toujours dans un même endroit ; il va çà et là pour être utile à plus de personnes : c'est par-là que sa charité paroît. Le mariage lie un homme, et l'attache à une famille; si le bien de l'état l'en sépare pour un temps, c'est tout ce qu'il peut faire. Aussi n'entend-on pas dire que les prédicateurs de Chine aillent enseigner les royaumes étrangers : les personnes mariées ne doivent plus se quitter. Mais que des religieux de ma compagnie entendent parler dune région nouvelle où l'on peut planter la foi , fùt-elle éloignée de plusieurs milliers de lieues , ils sont prêts à partir ; ils n'ont point l'embarras de pourvoir à des familles ; ils sont délivrés du soin de confier à personne des femmes, des enfans; ils ont Dieu pour père , tous les hommes pour frères , et le monde pour maison. Une vertu aussi élevée que le ciel, aussi vaste que les mers, n'est-elle donc pas au-dessus de la simple fidélité conjugale?

En huitième lieu , l'homme chaste est semblable à l'ange ; il est sur la terre comme s'il étoit dans le ciel : il a un corps et il vit à la manière des esprits. La chasteté n'est pas une vertu du commun : celui qui l'a fait fleurir en soi a un grand accès auprès de Dieu 5 soit qu'il demande les influences du ciel pour fertiliser la terre , soit qu'il réclame

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cours d'en haut contre la tyrannie du démon, soit qu'il s'entremette pour faire cesser des malheurs publies, u prière est exaucée. Mais si Dieu n'avoit pour agréable la vertu de chasteté, comment seroit-il favorable à 1 homme chaste? Voilà, monsieur, une partie des raisons que nous avons, nous autres missionnaires , «le ne pas nous marier. Ce n'est pas (pie nous condamnions le mariage : ceux qui se marient ne prêchent point. Ce n'est pas non plus que nous prétendions que tous ceux qui gardent le célibat soient des saints 5 un homme qui garde le célibat, el qui h , -i oute pas la droite raison . n'eu est pas moins coupable. il ne manque pas en Chine . non plus qu ailleurs , de 1 es faux vertueux < j 1 1 î . renonçant au légitime mariage, s'abandonnent à des 1 1 im< - abominables, «pi en Europe on n <>.se nommer de peur de salir sa bouche. Les bêles mêmes ne connoissent point ces infamies que la nature abhorre, et des hommes n'ont pas assez de pudeur pour g en défendre! Vous doutez, monsieur, s'il est permis de vivre dansla continence : que devez-vous penser de ces sortes d'abominations?

Le 1.1 1 1 1 1.. La raison porte la emn ie lion dans 1 esprit : elle a plus de forée que le ti am h, oit d nue épée : niais c'est

un principe en Chine, que des trois péchés contre le n - P et et! amour dus aux parens , celui de ne se point marier e^t le plus grand.

Le docteur. On peut répondre à cela qu il faut distinguer les temps ; qu'autrefois les hommes étant en petit nombre , c'étoit une nécessité qu'ils se multipliassent ^ mais qu'aujourd'hui . se trouvant fort multipliés , cette nécessité 11 est plus. Pour moi, je dis que ce principe de Chine n'est point fondé sur aucune parole du sage , mais uniquement sur ce qu'a avancé Moiig-tséj lequel a pris à faux la tradition , ou bien a voulu par ce moyen excuser L'empereur Chun de s'être marié sans avoir averti son père,

iGG LETTRES ÉDIFIANTES

et voilà sur quoi s'appuient tous ceux qui sont venus par la suite. Le livre Zï-Zt" contient bien des choses qui ne sont nullement des paroles des anciens: les modernes, qui ont découvert et publié ce livre, y ont mêlé beaucoup du leur.

Kong-tzâ est regardé en Chine comme le grand philosophe. Ses disciples et ses descendans, dans les trois livres rJa-liio} Tchong-yong et Liin-yu, l'ont parler ce sage maître fort en détail sur le respect et l'amour des parens. Comment est-ce qu'ils ne lui font pas dire un seul mot du plus grand péché que Ion puisse commettre contre la vertu filiale ? Etoit-il donc réservé au temps de Moug-tsé de connoître en quoi cet énorme péché consiste? Kon^-tzé donne le nom de sages à Pe-y et à Cho-tzé. Il met Pi-kou au nombre des illustres de la dynastie des lu. Puisqu'il vante ainsi ces trois hommes, il les regardoit comme vertueux, comme parfaits. Cependant aucun des trois n'a eu des enfans. Ainsi, selon Mong-tsé , ils ont manqué au point essentiel du respect et de l'amour dus aux parens , et selon Kong-tzé , c'étoient des sages : comment cela s'accorde-t-il ? Yoilà ce qui me fait conclure que, prendre le défaut de postérité pour un manque de respect et d'amour envers ses parens , ce n'est point là un principe des anciens Chinois.

Si ce principe avoit lieu , devroit-on rien oublier pour avoir une postérité? Quelles mesures ne seroit-on pas obligé de prendre pour cela ? Mais toutes ces conséquences ne vont-elles pas à exciter dans l'homme une passion déjà si dangereusePNe condamnent-elles pas l'empereur Chun , qui ne s'est marié quà trente ans ? ^ ingt ans à un homme, sont un âge mûr pour avoir des enfans. Celui qui attend jusqu'à trente à se marier , ne manque-t-il pas , durant dix années , d'amour et de respect envers ses parens ? Qu'un homme sans talens , sans vertus , sur ce beau principe, rassemble une troupe de concubines, et vieillisse dans l'oisiveté et la mollesse ; il a grand nombre denfans ,

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voilà tout son mérite-, n'importe , il doit être vanté comme avant toutes les vertus filiales. Qu'un autre, doué de mille belles qualités , ait passé sa vie dans le travail et la fatigue, servant 1 état et son roi, instruisant les peuples, et les maintenant dans leurs devoirs , mais sans se mettre en peine de laisser après soi une postérité ; le public lui a les plus grandes obligations, tout l'empire lui donne le nom de sage; on se trompe : suivant cette nouvelle doctrine, c'est un fils indigne, qui n'a eu ni respect ni amour pour ses ancêtres.

Pratiquer ou ne pratiquer pas les vertus filiales , ce n'est pas une chose qui regarde uniquement l'extérieur , mais surtout 1 intérieur : cela dépend de nous-mêmes et non d'autrui. Avoir des enfans, ou n'en avoir pas, c'est Dieu qui le détermine. Combien de personnes soubaiteroienl avoir des enfans, qui n'en ont cependant point! Où est celui qui , voulant être respectueux à l'égard de ses parens, ne puisse pas l'être ?Xe lit-on pas dans Mong-lsé lui-même <es paroles? « Ce qui regarde notre intérieur, lorsque nous le cherchons , nous l'avons; et nous ne lavons pas, si nous ne le cherchons pas. » Ainsi, sa possession dépend de nos soins ; mais pour les choses extérieures , il ne dépend pas de nous de les posséder ; leur recherche est laborieuse, et il y a une Providence qui en dispose. Or, avoir des enfans, est dans le genre de ces choses qu'il ne dépend pas uniquement de l'homme d'obtenir. Comment seroil-ce la marque d'une grande vertu? Les sages d'Europe, en parlant des principales fautes contre les vertus filiales , mettent pour la plus énorme d'induire ses parens au mal : les faire mourir, est d'un rang presque inférieur, et c'en est une moindre de les dépouiller de leurs biens. Toutes les nations sont de ce sentiment. Ce n'est qu'en arrivant en Chine que j'ai ouï dire que le plus grand péché contre l'amour et le respect dus aux ancêtres étoit de n'avoir pas denfans.

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Je vais, monsieur, vous expliquer en quoi consistent les devoirs d'un fils; mais auparavant, qu'est-ce que fils ? qu estce que père PiNous avons trois sortes de pères : le premier est Dieu, le second est le roi , et le troisième est notre chef de famille. Résister à la volonté de son père, c'est violer le devoir d'un iils. Lorsque tout est dans l'ordre, les volontés de tous ceux qui nous tiennent lieu de pères , sont parfaitement d'accord. Le père du rang inférieur ordonne à son û!s d'obéir au père du rang supérieur, et le fils, en n'obéissant qu'à un , remplit alors le devoir de fils à l'égard de tous. Si le désordre survient, et que les volontés de ces difîérens pères soient contraires , c'est que le père du rang inférieur ne se conforme pas à celui du rang supérieur. Il ne pense qu'à se faire servir lui seul par son (ils , et il oublie que ce fils a un autre père au-dessus de lui. Alors un fils qui obéit au premier père , quoiqu'il désobéisse au second, remplit tous les devoirs d'un fils , au lieu qu'il les violeroit absolument si, suivant la volonté du second père, il méprisoit celle du premier. Celui qui gouverne l'état est mon roi, et je suis son sujet : le clief de ma famille est mon père , et je suis son fils ; mais sont-ils l'un et l'autre comparables à Dieu? Dieu est le père universel : tous les hommes , rois , sujets , pères et fils , sont frères par rapport à Dieu. Cette doctrine ne doit pas être ignorée.

Tous les peuples voisins de l'Europe l'appellent la terre des saints. En effet , il y a eu dans tous les temps des saints en Europe. En rappelant l'histoire de ceux qui de siècle en siècle ont illustré mon pays, je trouve qu'ils ont presque tous vécu sans penser à laisser une postérité. Les saints sont ies modèles du monde. Dieu, qui les propose pour exemple , les laisseroit-il vivre dans un état contraire au bon ordre et à la vertu? Pour ceux qui ne se marient point par principe d'avarice ou de paresse, pour s'assurer une fortune ou pour vivre sans embarras , ces sortes de

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gens n'entrent point en parallèle avec des personnes qui , par amour pour la vertu, par désir de plaire à Dieu, par zèle du salut du prochain, gardent le célibat. Une chose de pure fantaisie, et dont il ne résulte aucun bien, qu'at-elle de louable? Mais une pratique de la plus haute perfection , très-conforme à la doctrine des divines Ecritures , suivie par tant de saints qui nous ont précédés, exaltée et admirée par tous les sages de l'univers , qu'y a-t-il à douter qu'on ne fasse bien de la suivre?

Tous les grands zélateurs de la prétendue nécessité qu'ils croient y avoir que chacun laisse après soi des enfans, ignorent ce que c'est que le Dieu du ciel. Ils ne savent point le servir, ni se conformer à ses ordres; ils ne commissent point de vie future ; ils s'imaginent qu'à la mort tout meurt dans l'homme , et qu'il n'en reste rien. Pour nous, en cette vie, nous servons, nous aimons le Dieu du ciel : nous espérons qu'après la mort, nous aurons le bonheur de l'aimer et de le servir dans tous les siècles. Pourquoi nous mettrions-nous en peine de laisser sur la terre une postérité ? l'homme meurt, l'âme ne meurt point 5 elle acquiert au contraire une vie et une beauté toute nouvelle. Le corps reste sans force et sans mouvement, (^uele corps soit inhumé par les enfans du mort , il pourrira ; qu'il le soit par ses amis, il pourrira de même : lequel est le plus souhaitable?

Le lettké. Vivre dans la continence par principe de vertu, cela est digne d'éloge. Le grand lu, après la terrible inondation qui causa un désordre général , prit soin de faire écouler les eaux ; il parcourut toutes les provinces ; il fut l'espace de huit années entières hors de chez lui : il passa trois fois à la porte de sa maison sans y entrer. Mais aujourd'hui que la paix et le bon ordre régnent partout , quel inconvénient y a-t-il que chacun, même le docteur et le sage, ait sa famille particulière ?

Le docteuk. Ah ! monsieur, croire que la paix et le bon

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ordre régnent partout , c'est se tromper. Un homme Lion instruit voit dans le siècle présent un désordre bien plus déplorable et plus général que n'était celui du temps de l'empereur Yao et de son ministre Yu. Les hommes d'aujourd'hui sont aveugles ; ils ne connoissent pas leurs misères, qui par-là même augmententbeaucoup. Les malheurs d'autrefois , dont vous parlez , n'étoient qu'extérieurs. Pertes de bien , désolation des campagnes , maladies du corps , on pouvoit aisément les voir et y apporter aussitôt du remède. Les maux d'à présent, dont je parle , ont leur source fatale dans l'intérieur même. Plus impétueux que l'orage , plus terribles que les monstres , plus meurtriers que la foudre , ils n'attaquent point ce qui n'est qu'étranger à l'homme ; ils blessent son âme*, ils corrompent son cœur. Les plus éclairés et les plus attentifs ressentent le funeste effet de leur poison, et ont peine à s'en défendre. Que penser du reste des mortels? Le ravage sans doute est extrême.

Le créateur de toutes choses , Dieu , voilà le père commun qui conserve , maintient et gouverne en maître souverain tout ce qu'il a créé : que peut-il y avoir au-dessus de lui ? Les hommes aveugles , qui ne connoissent point , qui ne servent point Dieu , vivent comme s'ils étoient sans père et sans maître : ils n'ont ni la fidélité due au maître , ni l'amour et le respect dus au père. Ces grandes vertus manquant , quelle vertu peut subsister ? Ils prennent de l'or, du bois , de l'argile dont ils fabriquent des statues , sans savoir ce qu'elles représentent, et ils excitent la populace grossière à les adorer, à les prier, en leur disant : \ oilà le Dieu Fo } et ils infatuent leur esprit par des discours fabuleux et infâmes -, ils plongent leur cœur si avant daus le désordre , qu'il ne leur reste plus aucune voie pour retourner au bien.

Prendre le vide ou le rien pour principe de toutes

ÉCRITES DE LA CHIJSE. IJl

choses, n'est-ce pas se faire un Dieu sans fond et sans réalité? Dire que Dieu et les hommes ne sont qu'une seule et même substance, n'est-ce pas confondre la majesté de Dieu avec le plus vil esclave? Prêcher à sa fantaisie toute Cette suite d'extravagantes imaginations, n'est-ce pas avilir la sagesse incréée, jusqu'à la réduire au rang des pierres , du bois, de la boue ? ]\ 'est-ce pas attaquer la Providence bienfaisante de Dieu, et, sur tout ce qui arrive de désagréable, chaud, froid, infortune, prodiges, en faire un sujet de murmures et de blasphèmes? En un mot, n'est-ce pas mépriser le père universel, et insulter au souverain maître ? On en vient jusque-là , on abolit, on oublie tout culte du Dieu du ciel ; et si un homme de rien a l'adresse de gagner une populace , on lui dresse des temples , on lui érige des statues -, l'idolâtrie règne presque partout , elle inonde les villes et les provinces; on ne voit que temples élevés à /", aux esprits, aux prétendus immortels, et même à des hommes vivans. Les rues en sont bordées , les places publiques en sont entourées , les montagnes en sont couvertes ; et le vrai Dieu, l'unique maître, n'a pas seulement un autel pour recevoir des hommages qui ne sont dus qu'à lui seul.

Quoi ! des mortels trompeurs et superbes, avides nonseulement de l'estime des peuples, mais encore de leurs biens, après s'être donnés parmi les hommes pour docteurs, pour législateurs et pour pères, portent l'insolence et l'impiété jusqu'à prétendre déplacer le Dieu suprême , effacer entièrement son nom et sa mémoire, et s'ériger eux-mêmes en divinités ! quel énorme, quel affreux attentat ! Si le grand Tu vivoit dans un si malheureux siècle, se contcntcroit-il de demeurer huit ans hors de sa maison ? 11 renouceroitsans doute à tout établissement particulier, et passeroil ses jours à parcourir, à réformer le monde , sans plus penser à aucun retour ; et vous voudriez , monsieur,

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que les religieux de notre compagnie, ardens comme il convient à des enfans bien nés, pour la gloire de Dieu leur père , zélés pour le salut des hommes qui sont tous leurs frères, fussent tranquilles à la vue de tout ce désordre !

Le lettré. A considérer cette espèce de désordre , je conviens qu'il est extrême. Les philosophes du temps présent ne parlent que de régler l'extérieur ; ils négligent entièrement l'intérieur, et par-là , intérieur et extérieur, tout est dcréglé. A-t-on jamais vu qu'un méchant homme au dedans ne fit pas bientôt paroître sa méchanceté au dehors ? J ai ouï dire que certains lettrés de Chine, se livrant à leurs idées particulières , s'associoient aux fotistes et raisonnoient à la manière de ces sectaires sur la vie future , semblables à des gueux qui vont mendier les restes d'autrui. Ils ont ainsi entièrement corrompu la saine doctrine. Les docteurs d'Europe tiennent une conduite plus sage j ils vont droit au grand principe : cette vérité une fois connue , un homme est éclairé. Après tout , on n'a qu'à faire attention à ce bel univers et à tout ce qu'il renferme; on juge bientôt que toutes les créatures ont un créateur, et que ce créateur est infiniment au-dessus de toutes les créatures. Kong-tzé, Fo, et les autres qu'on révère, étoient tous des hommes, fils d'autres hommes : aucun d'eux n'est donc le créateur de toutes choses, aucun d'eux n'est donc le véritable seigneur de l'univers. Comment ont-ils eu l'autorité d'établir des religions, et de donner des lois au monde ? Dès qu'un homme est parvenu à la connoissance du grand principe, les règles de sa conduite lui sont tracées : s il ne s'applique pas à servir Dieu, à quoi s'applique-t-il de digne de lui ? Dans un même corps , chaque membre veut se conserver -, mais, si la tète est attaquée, la main, le pied la défendent : dussent-ils eux-mêmes être blessés, ils ne l'abandonnent point. "Vous êtes, monsieur, parfaitement instruit, et véritablement persuadé que Dieu est le grand

maître : ainsi , tout ce que vous voyez, tout ce que vous entendez de mauvais, de contraire à la raison, d'opposé à la religion, vous le regardez comme une injure laite à I Heu , et vous vous empressez aussitôt de l'arrêter et d \ remédier.Votre zèle vous porte à renoncer au mariage et à toutes les fortunes de ce monde ; vous prodiguez votre santé et votre vie : c'est bien là n'avoir en vue que le souverain Seigneur, et le préférer à tout. Pour nous, hélas! cœurs durs, esprits inflexibles) nous n'avons qu'une ombre d'espérance et de charité ; notre foi est faible et languissante : comment serions-nous capables de ces grandes vertus:1 Nous avons peine à faire un pas vers Dieu, et dans la pratique du bien, une bagatelle nous arrête.

Mais enfin vous m'avez appris que Dieu connoissoit tout, que Dieu pouvoit tout. Puisqu'il est le père commun de tous les mortels, comment nous a-t-il laissés si longtemps croupir dans les ténèbres, et marcher à l'aveugle , pour ainsi dire, sans savoir ni notre origine, ni notre lin ? Si lui-même, descendant sur la terre, avoit bien voulu instruire les hommes, tous, à la vue de leur véritable maître et de leur bon père, l'auroient écouté en enfans dociles, et lui auraient obéi en serviteurs fidèles. On ne verroit point cette monstrueuse diversité de cultes et de religions , et le monde seroit en paix.

Le docteur. Je souhaiterais, monsieur, que vous m ensuit / fait plus tôt cette demande. Si les amateurs delà vertu, en Chine, vouloient être instruits sur celte doctrine, on les satisferoit. Je vais, monsieur, vous expliquer quelle est la vraie source des misères de l'homme; je vous prie de vouloir bien m 'écouter.

Lorsque Dieu créa le monde, pensez-vous que la nature humaine fût dans le désordre où nous la vovons? non sans doute. Dieu est infiniment sage, et souverainement bon 5 tirant du néant le ciel et la terre pour le service de

riiommc , il n'a point fait l'homme d'une nature si imparfaite et si désordonnée. Au commencement des temps, l'homme n'étoit sujet ni aux maladies, ni à la mort; il étoit toujours plein de santé et de force, toujours paisible et content : tous les animaux lui étoient soumis, aucun n'osoit lui nuire; son unique devoir étoit de servir le Dieu du ciel et de lui obéir : il a manqué à ce devoir, voilà la source de ses malheurs. L'homme s'est révolté contre Dieu, toutes les créatures se sont révoltées contre l'homme : ainsi , ses maux et ses misères ne viennent que de lui seul. Le premier homme ayant blessé la nature humaine jusque dans sa racine, tousses enfans héritent de l'infortune de leur père , et aucun ne reçoit cette nature dans son premier état d'intégrité. En naissant , nous portons tous une tache , et plus nous vivons les uns avec les autres , plus nous nous habituons au mal : c'est là ce qui fait douter si la nature de 1 homme étoit bonne en elle - même ; mais ce défaut ne vient point du créateur; il ne suffit pas pour faire condamner la nature ; on a de la peine à distinguer si l'homme est tel ou par nature ou par habitude , parce que l'habitude peut être prise pour une seconde nature. Cependant la nature est en soi-même bonne, et le bien qui est en elle ne peut être détruit totalement par aucun mal. Ainsi , tout homme qui veut sincèrement se corriger, le peut avec le secours de Dieu.

Il est vrai que , dans le commun des hommes , la bonté de la nature diminuant sans cesse , et la malice de l'habitude augmentant toujours , le penchant au vice est grand , et la difficulté de s'élever à la vertu est extrême. Ainsi Dieu , comme un père plein de tendresse, dans tous les temps a fait paroitre dans le monde des saints et des sages pour servir de maitres et de modèles. Enfin peu à peu, le désordre ayant prévalu , les sages ayant disparu de la terre , la multitude des méchans croissant de jour en jour , et le

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nombre des bons se réduisant à presque rien. Dieu, déployant toute sa bonté et toute sa miséricorde, descendit en personne, et vint lui-même instruire et sauver le monde. Ce fut durant la dynastie de H an , sous l'empire de Vgai-ti, la seconde année de Ynen-cheou , dans le cy- • le appelé Ken-hin, trois jours après le solstice d'hiver, qu'il naquit, dune vierge : il prit pour nom Jésus, c'està-dire, sauveur. 11 a établi lui-même la divine loi; il y fit entrer l'Occident, et, après avoir vécu trente-trois ans sur la terre, il remonta dans le ciel. Voilà, en abrégé, l.i véritable histoire du Dieu incarné.

I.i i i i 1 1 .i .. M. lis. monsieur, comment prouve-t*on ce fait? Les hommes de ce temps-là, par ou se persuadèrentils que Jésus étoit Dieu . et non pas simplement un bomme? S'ils u'eurenl d'autre témoignage que sa parole , ce témoignage étoit-il suflisiut .'

Le hocteir. Dans l'Occident, pour donner à un bomme le nom de saint, on exige bien d'autres preuves que celles qui sulfiroient en Chine -. que doit-ce doue être quand il s'agit de le regarder comme Dieu? Qu'un petit prince de dix lieues de pays ait te talent de devenir le maître du monde, et qu'il en vienne là, s'il est possible. sans commettre la moindre injustice, s, mis faire souffrir un seul innocent, il n'aura pas pour cela , en Europe, le nom de saint. Que le plus puissant monarque de l'univers renonce à la pompe et aux grandeurs , qu'il abandonne ses richesses et ses états pour se retirer dans une solitude, et vaquer uniquement à la piété, on dira que c'est un homme détaché du monde ; mais, pour être appelé saint, il faut être consommé en vertus , se nourrir d'humiliations et de souffrances, parler et agir au-dessus de l'homme, être élevé à un état auquel toutes les forces humaines ne sauroient parvenir.

Le lettré. Qu'appelcz-vous au-dessus de l'homme?

Le docteur. Savoir parler de ce qui regarde l'homme, être instruit des choses passées et des choses présentes, on le peut sans être saint 5 le désir de la réputation suffit pour faire étudier ces sortes de sciences. Mais expliquer les mystères divins, prédire les événemens futurs, convertir les peuples , et étendre partout la religion , cela est audessus de l'homme 5 il n'y a que Dieu qui le puisse. Guérir les maladies en se servant de remèdes , les médecins le font j gouverner les empires , et tenir le monde en paix , soit en punissant , soit en récompensant à propos , les grands génies en viennent à bout : l'homme est capable de tout cela •, aussi tout cela ne suffit-il point pour mériter le nom de saint. Mais faire des miracles qui ne demandent pas une moindre puissance que celle de créer l'univers ; guérir, sans employer aucun remède, des maux incurables; ressusciter les morts, ces sortes de merveilles sont au-dessus de l'homme, et Dieu seul peut en être l'auteur. Tel est le pouvoir que Dieu a communiqué à tous ceux que nous regardons , en Europe, comme saints. S'il arrivoit qu'un scélérat , par lui-même ou par ses émissaires, affectât la réputation de sainteté, que, sans crainte et sans respect pour Dieu , il eût recours aux arts magiques et aux faux prestiges pour tromper les peuples , et que, s'abandonnant à sa superbe , il s'en prit à tout ce qu'il y a de sacré, bien loin de le traiter en saint, on le poursuivrait comme une peste publique.

Le Dieu incarné, tandis qu'il a été sur la terre, a opéré des prodiges sans nombre : sa vie est bien au-dessus de celle des grands saints. Les saints ne peuvent rien que par une puissance empruntée de Dieu; Dieu n'emprunte sa puissance d'aucun autre. Dans les anciens temps, l'Occident a vu des hommes d'une haute sainteté ; avant plusieurs milliers d'années, ils avoient annoncé la venue du rédempteur -, ils avoient écrit en détail l'histoire prophé-

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tique de sa vie future-, ils eti avoient marqué précisément le temps. Ce temps étant venu, les hommes, qui attendoient avec empressement leur libérateur, le virent paraître; ils reconnurent que ses actions réponcloient parfaitement à ce que les saints prophètes en avoient écrit. Ce divin ma itre parcourut les villes et les provinces, instruisant les peuples, et multipliant partout les miracles : il renvloit l'ouïe aux sourds , la vue aux aveugles, la parole aux muets; il faisoit marcher les boiteux, il ressuscitent les morts. Les esprits célestes le révéroient, les puissances infernales le craîgnoient et l'adoroient -, tout lui obéissoit. Enfin, après avoir accompli toutes les prophéties, perfectionné la loi ancienne et publié la nouvelle , il annonça lui-même le jour auquel il monterait au ciel à la vue d'un grand nombre de ses disciples.

Quatre évangélistes écrivirent alors ce qu'a fait et ce qu'a dit le Sauveur : ils l'ont publié par tout l'univers. L'univers a reçu cette divine loi: depuis ce temps -là, tous les royaumes de l'Europe ont changé de face , et la religion y fleurit partout. On trouve dans l'histoire de Chine, que l'empereur Ming-ti , de la dynastie des Ilan , ayant ouï parler de ce grand changement, envoya dans les régions occidentales pour y chercher le saint Evangile. Les envoyés firent à peine la moitié du chemin; s'étant arrêtés mal à propos au royaume de Chùig-tou , ils en rapportèrent les livres de Fo , et les répandirent en Chine. La Chine est restée jusqu'à présent infectée de ce poison ; elle n'a point encore entendu parler de la véritable doctrine , et l'erreur y domine dans toutes les écoles. Cela est déplorable.

Le lettré. Les temps, en effet, se rapportent à ce que vous dites \ vous êtes parfaitement instruit , et la doctrine que vous prêchez est sans doute la véritable. Je vois clairement que , hors la religion, en ce monde et en l'autre, point de vraie béatitude. J'ai dessein de retourner à ma

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