‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 3)Chapitre 5 sur 19 · CONFESSEUR DU ROI · texte numérisé non relu

CONFESSEUR DU ROI

A Canton, le 17 février 1699.

Mon tui s-i.; \ ï;r,ENn père, la part que vous voulez bien prendre à tout ce qui regarde nos missions, nous oblige à tous rendre compte de notre voyage. Il est si nouveau , et l'on s'attend si peu, dans la relation d'un voyage de France à la Chine, à entendre parler du royaume fTAchen et de la ville de Malaca , que vous ne serez peut-être pas fâché d'apprendre comment nous nous sommes jetés dans une route si extraordinaire , et ce que nous y avons trouvé de remarquable.

Nous avons eu bien des aventures ; mais , avant que de vous en parler , je vous dirai que nous rencontrâmes , vers la ligne, l'escadre de M. des Augers qui alloit aux Indes orientales. Nous eûmes le plaisir d'embrasser nos chers compagnons , qui étoient sur les vaisseaux de cette escadre , et qui n'arriveront à la Chine que dans un an. Ils nous rejoignirent encore au cap de Bonne-Espérance 5 et le père Bouvet, qui souhaitoit ardemment de conduire à la Chine une troupe nombreuse de missionnaires , crut devoir prendre avec lui quelques-uns de ces pères. Il prit en effet les pères Domenge et Baborier, et nous nous trouvâmes onze missionnaires jésuites sur ï Ampliitrite. Il ne resta sur l'escadre de M. des Augers que les pères Fouquet et d'Enlrecolles, avec le frère Fraperie.

Pour ce qui est du cap de B onne-E spérance , on le cou-

ÉCRITES r.F. LA l :n>r. jSi

iK.ii assez en France depuis les voyages du pèreTachard; ni.iis il faut bien mettre de la différence entra ce <jui se dit Au jardin delà compagnie de Hollande, et le reste de ce (jui s'y voit. Tout le reste n'est presque rien; le jardin est une des ]>lu> belles choses qui se poissent imaginer. Jl est vrai que L'art y a beaucoup moins travaillé qui: la nature, < le ne sont point, comme dans nos maisons de plaisam < . des parterres réguliers, des statues, des jets d'eaux , des berceaux artistemem travaillés; c'est un assemblage de lout ce qui croit de rare et de curieux dans les forêts, et dans les jardins dis quatre parties 'In monde. Outre les orangers et l< •«. < itronniersqui sont là très»hautset <'n plein sol , c'est une multitude et une variété infinie d autres .n bresel arbustes , qui nous >«>ji l inconnus pour la plupart, «•t qu'on trouve toujours verts el fleuris. < le sapai des légumes el des fruits en profusion qui sont excellens . et qu <>u cueille dans toutes les saisons de 1 année. ( le sont des allées tantôt découvertes, et tantôt sombres à en être obscures, qui se coupent et qui se traversent dans un terrain trèsvaste el très-uni. C'esl un ruisseau d'une ean claire et pure, qui se promène par le jardin avec autant <1 menl et de symétrie que si son lit avoit été fait exprès, la mer qu'on \"ii en perspective, el qui, dans sa simplicité, forme à t< ute heure, aux yeux el à IVsprit, quelque spectacle nom eau. .le vous assure que tout cela réuni ferait, en France même, un des plus beaux lieux de promenade que nous ayons, et des plus capables d'attirer la curiosité et l'admiration des étrangers.

Après trois mois de navigation, nous parûmes du cap de Bonne-Espérance le 10 juin 1698; c'étoit plus de la moitié du chemin fait, si nous avions été assez heureux pour entrer dans le détroit de la Sonde. Ceux qui connoissent ces mers savent qu'on lait ordinairement en deux mois le trajet du Cap à Batavia. Jl nous étoit d'autant plu-

aisé de le faire, que nous allâmes à merveille jusque vurs les 90 degrés de longitude. Quand nous y fûmes, ou crut qu'il étoit temps de s élever en latitude ; on s'éleva si bien , qu'étant le 21 juillet vers les G degrés et demi de latitude, ce qui est à peu près la hauteur de .lava , on espéroit voir la terre. Cependant, avançant toujours, on se trouva le 36 juillet à quatre degrés et demi sans avoir rien vu; et ce ne fut que le 3i qu'on aperçut la terre de Sumatra. Mais le détroit de la Sonde étoit manqué de plus de Go lieues, et il n'y avoit pas moyen d'y revenir. 11 faut que l'erreur de nos pilotes sur la longitude ait été énorme. Nous nous trouvâmes donc fort en peine comment nous pourrions gagner la Chine cette année-là. Mais , voyant que les secours humains nous manquoient, nous eûmes recours à Dieu et à l'apôtre des Indes, saint François-Xavier, pour obtenir la grâce d'arriver cette année au terme de nosdésirs.

INous avions déjà commencé la dévotion des dix vendredis en l'honneur de ce grand saint, qui prêcha l'évangile dans les Indes pendant dix ans , et qui mourut un vendredi ( 2 décembre i552 ). ÎSous y ajoutâmes un vœu par lequel tout le monde s'engagea de communier au premier port de la Chine où l'on toucheroit cette année , ou de contribuer quelque chose pour bâtir, en l'ile de Sancian , une petite chapelle sur le tombeau de cet apôtre , afin de le mettre à couvert de la pluie, et de pouvoir commodément y dire la messe.

Au reste , faisant réflexion sur notre disgrâce , et pour ne pas manquer, comme nous avons fait, le détroit de la Sonde , il nous paroit qu'au sortir du Cap , quand nous eûmes trouvé les vents d'ouest , il eût fallu faire constamment la longitude jusque vers les 1 00 degrés , au lieu que , dès le c)Oe , nous commençâmes à nous élever en latitude , ou, pour parler plus franchement, nous ne sûmes longtemps où nous étions , quoique nous crussions très-bien

le savoir -, et quand on se sera trompé autant que nous le imites dans l'estimation des longitudes, on s'égarera né- ( essairement ensuite autant ou plus encore que nous.

Nous ne pûmes attraper Achen que le 18 août. 11 nous fallut essuyer, pendant plus de trois semaines, tout ce que la Ugiie a de plus terrible, c'est-à-dire les calmes, les chaleurs, les pluies et la mauvaise nourriture : car les vivres se gâtent et se corrompent sous la ligne; c'esl de quoi exercer de nouveaux missionnaires à souffrir quelque chose pour Jésus-Christ. Notre santé cependant étoit merveilleuse, et Dieu ne nous laissa point sans consolation; ce qui nous convainquit parfaitement que, toul dépendant de lui, il ne pouvoit rien nous arriver qui ne nous lût très-avantageux.

Tout ce qu'on voit à Achen est si singulier, que j'ai regretté cent fois de ne savoir pas dessiner pour peindre ici , en quelque sorte, ce que je ne pourrai expliquer qu'imparfaitement. On sait assez quelle a été la puissance des Aeliénois ; il ne faut , pour en être instruit, (pie lire la \ te de saint Prançois-Xai 1er : niais je ne crois p;is qu'on

sache en quel état se trouve aujourd'hui ce royaume, ni ce que c'eal que sa ville capitale; j'abuse peut-être des

termes, d'appeler une ville capitale un amas confus d'arbres et de maisons.

Imaginez-vous, s il vous plaît, une foret de cocotiers, de bambous, d'ananas, de bananiers, au milieu de laquelle passe une assez belle rivière toute couverte de bateaux-, mettez dans cette forêt un nombre incroyable de maisons faites avec des cannes, des roseaux, des écorces, et • disposez-les de telle manière qu'elles forment tantôt des rues et tantôt des quartiers séparés: coupez ces divers quartiers de prairies et de bois; répandez partout, dans cette grande forêt, autant d'hommes qu'on en voit dans nos villes, lorsqu'elles sont bien peuplées, vous vous for-

merez nue idée assez juste d'Aclien, et vous convicndreja qu'une ville de ce goût nouveau peut faire plaisir a des étrangers qui passent. Il y ;i à Acken toutes sortes de nations, et chaque nation a son quartier et son église. Celle des Portugais, qui sont pauvres et eu petit nombre, est entre les mains d'un père cordelier, qui n'a pas peu a travailler, et qui n'a guère dans son travail de eonsolations a espérer de la part des hommes.

La situation du port d'^àchen est admirable, le mouillage excellent, et toute la cote luit saine. Le port est un grand bassin , qui est borné d'un côté par la terre ferme de Sumatra, et des autres par deux ou trois iles qui laissent entre elles des passes ou des chemins , 1 un pour aller à Malaga , l'autre pour le Bengale , et l'autre pour Surate. Quand ou est dans la rade, on n'aperçoit aucun vestige ni aucune apparence de ville, parce que de grands arbres, qui bordent le rivage, eu cachent toutes les maisons*, mais, outre le paysage qui est très-beau , rien n'est plus agréable que de voir le malin une infinité de petits bateaux de pêcheurs, qui sortent de la rivière avec le jour , et qui ne unirent que le soir, lorsque le soleil se couche. A ous diriez un essaim d'abeilles, qui reviennent à la ruche chargées du fruit de leur travail.

Ces petits paraux ou barques de pécheurs n'ont pas plus de trois pieds de large et environ vingt de long. Tout y est extrêmement propre, tant au dedans qu'au dehors; les planches en sont si bien jointes, qu il ne faut ni étoupes ni goudron pour les calfater , et ces barques paroissent toujours comme neuves. On ne se sert point de rames pour les faire aller, mais dune voile faite de natte trèsfine et très-légère , qui paroit deux fois plus grande qu'il ne faudroit par rapport au corps du parau. L'art a su remédier à cet inconvénient, llya, aux deux bouts de la barque, deux perches assez longues. Au haut de chaque

per« he es! attachée une pièce de bois courbée verr la nier, en forme d'arc, de toute la largeur du petit bâtiment. Chaque arc lient à relui qui est vis-à-vis, par une pièce <lc bois assez pesante. Ces deux pièces sont attachées aux extrémités de lare, et, faisant un contre-poids l'une contre l'autre, forment une espèce de balancier qui empêche ces petits canots de se renverser; de cette manière, le moindre vent les pousse, cl ils volent sur beau avec une rapidité surprenante, sans appréhender les plus furieux coups de mer.

h entrer dans la rivière, on prend un assez grand détour , à cause d'un banc <le sable qu'elle forme en se déchargeant dans la mer. On nage ensuite environ un bon quart de lieue entre deux petits bois de cocotiers et d'autres arbres qui ne perdent jamais leur verdure , et que la seule nature a plantés là.

A travers ces arbres , on commence à découvrir quelque chose dé la ville dont j'ai parlé. Elle me paru! d'abord comme ces paysages sortis de 1 imagination <l \u\ peintre on d un poëte, qui rassemblent , sous un coup d'oeil , tout ce que la campagne a de plus riant. Tout est négligé et naturel, champêtre et même un peu sauvage.

Je n'ai pu rien apprendre de certain touchant le gouvernement présent de ce royaume. On parle encore quelquefois d'une reine d yJchen , mais je crois que c'est une fable ; ou, s'il v en a une , elle n'a qu'un fantôme de royauté: quatre ou cinq des principaux orançois, ou grands seigneurs du pays, partagent entre eux le pouvoir, qui n'est certainement pas grand'chose. Les Achénois ne sont plus rien ; leur pays ne porte ni froment ni vigne ; le commerce roule sur le poivre et sur For ; il n'est pas besoin d'ouvrir ni de creuser dans les (Mitrailles de la terre pour y chercher ce précieux métal. On le ramasse sur le penchant des montagnes, et on le trouve par petits morceaux

1%Q LETTRES ÉDIEIlHTES

dans les ravines où. les eaux l'entraînent. L'ord'Acheii est

estimé, et passe pour le plus pur qui se trouve.

Quand on a passé le détroit de Malaca, on peut s<vanter d'être hors de la plus difficile et de la plus fatigante n;i\ igation qu'on puisse faire. Nous y avons pensé périr par deux fois. Nous y entrâmes le ^3 août , et nous n'en sortîmes tout-à-fait que le 10 septembre. C'est 2() jours pour faire* l'xo lieues : on iroit bien plus vite par terre. On ne faisoit que jeter et retirer l'ancre , et, pour comble de disgrâce , nous n'avions qu'un misérable pilote portugais, qui 11c \oyoit presque goutte, et qui étoit perdu du momenl qu'il perdoit la terre de vue. Nos pilotes françois ont appris ce chemin à leurs dépens, et ils ont eu tout le loisir d'en faire des cartes bien meilleures que tout ce qu'on en a fait jusqu'ici. Je marquerai à la fin de cette lettre la route qu'on doit tenir pour passer sûrement ce détroit et celui de Gobeniadour.

La ville de Malaca est éloignée d'Achen d'environ i5o lieues. On y trouve les mêmes agrémens qu'on voii à Acben. C'est encore ici de la verdure en quantité, des paysages champêtres , mais les maisons sont mieux bâties. 11 y a uu plus grand concours de nations, un plus grand commerce , beaucoup plus d'Européens , et un air moins négligé qu'à Achen, sans pourtant que l'art cache la nature. La ville est séparée de la forteresse par une rivière, qui , venant à se joindre à la mer, lorsque la marée est haute . fait que la citadelle demeure isolée. Cette forteresse est grande comme la ville de Saint-Malo , et renferme dans son enceinte une colline sur laquelle on voit encore les restes de notre église de Saint-Paul , où saint François- Xavier a tant prêché. La garnison n'est que de deux cent quinze hommes et six cavaliers. Plusieurs sont catholiques -, le tout est ramassé de diverses nations d'Europe. Ses bastions sont assez bons; il y a de beaux canons et en

quantité, mais peu do monde pour les servir; la rade est beDe et vaste; c'est une anse que la côte forme en cet endroit; nous n'y avons trouvé que deux ou trois médians navires sans défense, et des barques construites «à la façon des Indes. Les fruits de Malaca sont délicats ; on en trouve île toutes les espèces. Il y a des mosquées pour les manies, un temple dédié ans idoles de la Chine; enfin, l'exercice public de toutes sortes de sectes y est permis par les Hollandais. La seule vraie religion en est bannie. Les catholiques sont contraints de s'enfoncer dans l'épaisseur des bois pour y célébrer les sacrés mystères.

.Nous passâmes à sept lieues de Malaca , vis-à-vis <1 un port qui vaut bien Malaca même. Cest une ancre anse très-commode avec une jolie ri> ière, dans laquelle on peut entrer. A\antque de quitter Malaca', nous nous y sommes vus à deux doigts de noire perle. La nuit du 10 septembre , il s'éleva tout d'un coup une si furieuse tempête, que nous n'avions encore rien \u de semblable. L'air étoit en feu, la nier en furie, le vent terrible ci la pluie effroyable. Comme on ne crovoit demeurer ici qu'un jour an plus, que d'ailleurs la mer y est ordinairement assez ealiie', on n'avoit mouillé qu'une ancre; la plupart «les

matelots étoient allés à terre, et le peu qui re toit dormoit en assurance. L'orage les éveilla bientôt; on jeta le mieux qu'on put une seconde ancre à la mer; il en fallut jeter une troisième, et si M. de la Roque n'avoit l'ail travailler tout l'équipage , et virer continuellement an cabestan, nous nous serions infailliblement perdus. Noms demeurâmes à deux pieds d'eau jusqu'à deux heures du malin , que nous mimes à la voile.

Le '.>. 4 septembre, nous étions à la vue de Polcondor avec un vent favorable. On avoit quelque dessein de relâcher à celle ile ; mais le vent devenant encore meilleur pour aller en route , il se trouva directement contraire pour relâchci

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à Poleondor, dont le mouillage étoit difficile et la passe , trop étroite pour pouvoir louvoyer.

Le 39, on sa voit bien à peu près que nous étions par Je travers d'un grand banc de roche, qui a plus de cenl lieues de long, et qu'on appelle le Paraccl; mais on ne s'attendoit pas que nous irions nous mettre au milieu. On sonda le soir vers les quatre heures, et 1 on ne trouva point le fond. Il survint uu grain de vent, qui nous fit faire Lien du chemin en peu d'heures. À cinq heures et demie, comme on alloit dire la prière , on fut surpris de voir la mer qui changeoit tout-à-fait de couleur. Après la prière on vit très-distinctement le fond, qui étoit de rochers très-pointus. Voilà une grande alarme ; tout le monde se crut perdu sans ressource ; on sonde, et l'on ne trouve que .sept brasses ; on monte à la découverte , et Ton voit la mer blanchir et briser devant nous. Si l'on sétoit trouvé là pendant la nuit, ou s il étoit survenu un de ces coups de vent qui sont si ordinaires dans ces mers, nous aurions péri à coup sûr. Tout ce qu'on put faire fut de rebrousser chemin et de retourner promptemcnl sur ses pas.

La nuit approchoit, et Ion trouvoit un fond inégal, et toujours des rochers plus durs que le fer. On ne douta pas que nous ne fussions sur le Paracel, et l'on attendoit le moment que notre vaisseau se briscroit comme un verre . Dieu travailloit pour nous sans que nous le sussions encore. Un grain, qui pardissoit devant nous, s étant dissipé assez vite, il s'éleva un petit vent arrière, qui nous retira des portes de la mort. Tant que dura le danger, on n'entendoit point sur le vaisseau tout ce tintamarre qui s'y entend presque toujours. C'étoit un triste et sombre silence; la conscience, si j'ose ainsi parler, paroissoit peinte sur le visage de chacun.

J'appris en cette occasion par mon expérience, ce que j'avois lu souvent dans diverses relations, la différence

ÉCRITES DE LA CHINE. l>\)

qu'il y a entre le danger, quanti on le voit de loin .ni pied d'un oratoire, et quand on s'y trouve engagé. N'ayant plus vraisemblablement qu'un moment de vie, jamais les grandes vérités que nous méditons souvent ne s'étoient litres de cette sorte à mon esprit. Qu'on se trouve alors heureux d'avoir entrepris quelque chose pour Dieu, et qu'on forme aisément la résolution de s'épargner moins que jamais à l'avenir !

Entre sept ou huit heures du soir nu sonda . el comme on |nr trouvoit plus de fond, on se ^ i r hors de danger; mais si le péril passa . j'espère que l'impression qu'il lit dans le coeur de plusieurs personnes ne passera pas si vile, et qu'elle produira les fruits qu'il est probable que Dieu .1 singulièrement en vue. quand il excite de pareilmpêtes.

Je ne sais pas ce <jue Dieu nous prépare à la Chine, mais nous n"avnns pus été jusqu'ici sans épreuves. Les anciens missionnaires disenl que c'est on bon signe. \u moim - à Dieu . nous ne souhaitons i ien plu

demmenl que de répondre fidèlement aux dess< in i que le ciel •• sur nous.

Quoique nous ne fussions pas loin de la Chine, nous étions encore en grand danger «II- n'y pas arriver, parce que la saison étoit passée, et que les vents étoient déi depuis le ■>- septembre. Nous redoublâmes nos prier* s. Le père Bouvet lit paraître plus que jamais son zèle et sa confiance en Dieu , qui nous exauça enfin : car le i5 octobre, vers les sept heures du matin , nous vîmes la terre promise.

C'était l'île chinoise de Sandaii, où saint François-Xavier nous avoit conduit à une journée de son tombeau. Les premiers jours on ne savoit où l'on étoit ; à peine vouloit-on nous croire, nous autres jésuites, après que nous eûmes éié à ce glorieux tombeau pour satisfaire notre dévotion,

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et pour nous acquitter d'un vœu que nous avions fait* Nous partîmes pour ce saint pèlerinage un jeudi 9 octobre : et, après avoir fait quatre bonnes lieues par nier et une par terre, nous nous trouvâmes tout d'un coup au lieu que nous cherchions. Nous aperçûmes une assez grande pierre élevée debout, et du moment que nous pâmes lire ces trois on quatre mots portugais : Aquijbi sepultado s an Francisco - Xavier , nous baisâmes plusieurs fois une terre si sainte ; quelques-uns l'arrosèrent de leurs larmes , et je me trouvai pénétré de sentimens si vifs, si doux et si consolans, que je fus plus d'un quart d heure comme ravi, et sans pouvoir penser à autre chose qu'à goûter ce que je sentais.

Après ces premiers transports de ferveur, nous examinâmes exactement ce monument-, puis, avec des branches d'arbres et un morceau de voile, nous bàtimes une pauvre tente, qui ne représentent pas mal la cabane sous laquelle saint François - Xavier mourut. Enfin, nous chantâmes le Te Deum avec les litanies du saint, et nous entrâmes dans la plus belle et la plus charmante nuit qu'on puisse peut-être passer en ce monde.

Que le plaisir qu'on goûte est pur, lorsque, dans une occasion comme celle-ci , l'on se communique les uns aux autres tout ce qu'on pense et tout ce qu'on sent au fond du cœur ! « Nous commençons, disoit l'un, notre apostolat dans le lieu où saint François-Xavier acheva le sien. Il ne put pénétrer plus avant dans le vaste empire de la Chine , et nous allons y entrer sans aucun obstacle. Que ne devonsnous pas espérer d'y faire pour la gloire de Dieu sous la protection d'un saint qui a pu nous en ouvrir la porte? — U mourut ici pour la gloire de Jésus-Christ , disoit l'autre , «puisé de travaux , après avoir converti des nations entières } aurions-nous bien le bonheur de mourir de même ? » On chantoit ensuite les litanies de la très-sainte ^ ierge.

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Dans une- autre pause, on disoit le chapelet, on revenoit aux louanges du saint, et ces prières étoient mêlées d'entretiens, qui valoient bien des prières. L'on parcouroit l< i vertus de L'apôtre de 1 Orient ; je n'en trouvois aucune • luiii je n'eusse besoin et <[ui ne me manquât. Quelqu'un se somiiil de cette nuit que saint Ignace passa tout enlière dans L'église de Monserrat, devant l'image de la trèssainte \ îerge, lorsqu'il voulut se consacrer entièrement à Dieu. La veille que nous limes au tombeau du s;iint apôtre nous parut assez semblable, et nous la nommâmes noire nuit <! armes.

A\er ces sortes de réflexions nous \ imes renaître le jour, el nous eûmes L'avantage et la consolation, huit prêtres <|ne nous étions, de dire la sainte rm tse en ce Lieu-là un vendredi, jour de sainl François de Borgia. La pierre du lombean <\r 1 apôtre des Indes faisoit Le fond de notre autel, que nous avions élevé sur l'endroit même où il paroit clairement que ce saint fat enterré. Nous sommes, non-seulemenl Les premiers jésuites français qui aient eu cet honneur, mais même personne ne l'a eu avanl nous <|ur le père Garaccio, jésuite italien de grand mérite, mort depuis peu <]*•> fatigues immenses de ses travaux apostoliques. Après Les messes, on chanta de nouveau le I > Deum, on baisa la terre cent fois-, nous en primes tous avec respect , pour nous en servir comme d'une précieuse relique, et nous nous en revînmes chantant les louanges du saint dont nous venions de tacher de recueillir l'esprit.

jNous voilà enfin arrivés à la Chine au bout de sept mois, puisque nous partîmes de la Rochelle le 7 mars 1698, et cpie nous avons mouillé devant Sancian le 6 octobre ; et encore de ces septmoisil faut retrancher plus de vingt jours qu'on a perdus au Cap , à Achen , à Malaca et à deux ou trois îles désertes, et qu'on auroit peut-être pu mieux employer. Il faut de plus en ôter tout le temps

1 f) 1 l.F.TT II 1 •'. S ÉDI !■• I \ NT ES

qu'on a mis à gagner Achen , et à passer le détroit de Milaca 5 c'est toujours près de deux mois. 11 n'en falloil pas tant pour aller droit de Java jusqu'à la Cliiin' : et je ne m'étonne pas qu'un petit navire anglais, que nous avons trouvé à Canton, n'ait mis que cinq mois, et même un peu moins , à faire son voyage. Ou verra du moins par le nôtre qu'en six mois, pourvu que l'on ne s'égare pas, on peut venir fort aisément de France à la Chine.

Mais, pour être à Saneian , nous n'étions pns encore rendus au terme, et sans le père Bouvet, il eût fallu rester où nous nous trouvions. Il partit pour aller trouver le mandarin le plus proche, qui demeure à une petite ville nommée Couang-Hai. Il envoya bientôt de là des nouvelles et du secours à M. de la Roque. Un mandarin vint avec des pilotes côliers, qui répondirent sur leur tête de mener le vaisseau jusqu'à plus de la moitié du chemin de Canton. Il y avoit deux routes pour y aller ; l'une au travers des îles, l'autre en prenant le large; mais cette route étoit dangereuse en cette saison , où il ne faut qu'un coup de vent pour pousser un vaisseau très-loin , et l'obliger daller relâcher jusqu'aux Moluques. ^Nous prîmes cependant ce dernier chemin en louvoyant opiniâtrement jusqu'à Macao. Nous n'appareillâmes devant Saneian que le i3 octobre , et nous mouillâmes le -i.\ devant lile de Macao. Pendant ce temps-là le père Bouvet passa de Couang- Hai à Canton pour donner avis à la cour de son arrivée; et , après avoir écrit et pris des mesures avec les mandarins , il revint au devant du vaisseau par dedans les îles.

La ville de Macao a été bâtie par les Portugais, qui obtinrent cette faveur extraordinaire pour avoir battu et dispersé des pirates qui assiégeoient la ville de Canton ; elle est située dans une petite péninsule , ou plutôt sur la pointe d'une île qui porte ce nom. Cette langue de terre ne tient au reste de l'île que par une gorge fort étroite ;

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oui on a bâti une muraille de séparation. Quand on mouille iin dehors comme nous limes, on ne voit de tous côtés que des îles qui foni un grand cercle . et l'on ne découvre que deux on trois forteresses sur des hauteurs et quelques maisons qui sont à un bout de la ville : on diroit même que les forteresses et les maisons tiennent à une terre fort élc\c'e, qui borne la vue de ce côté-là; mais entre celte terre, qui fait une lie assez grande, et Macao, il v a un l>eau port, et la ville s'étend par dedans le long de ce ri- . Les maisons sont bâties à l'européenne, mais un peu basses. II v a encore ici de la verdure el un peu de l'air do Indes.

Les Chinois sont en plus grand nombre dans Macao (nie les Portugais. Ceux-ci sonl presque tous métis, et nés dans les Indes <>u a Vlacao même. Il B'en faut beaucoup qu ils soient riches; aussi les Chinois ne font-ils plus guère decas d'eux. Les fortifications de Vf acao sont assez bonle terrain fort avantageux , et il v a beaucoup de < ;anons" : mais la garnisou est mal entretenue , et comme tout lui vient de Canton, les Chinois sont sans peine les maîtres. 11 \ ;i nu gouverneur portugais et un mandarin , dont (mit le pays dépend, et dont le palais est au milieu de la place. Quand il veut quelque chose . c est aux Portugais dobéir. ( )n ne pentpas faire plus d honni ur ni plus de caresses que ce mandarin en a fait à tous 1rs François. .la mais étrangers n'ont été reçus de cette manier.- en< e pays-ci. Il est vrai que jamais il u'v étoit venu de vaisseau comme le nôtre. Le nom du roi ne perd rien de sa grandeur, quand on le prononce à six mille lieues loin de la France, et il imprime dans les cœurs de la plus fiére nation du monde un certain respect qui n'accompagne point le nom des autres princes étrangers,

Le père Bouvet vint nous joindre. Il éloit dans une galère presque aussi longue que notre lYcgalc. Il avoil imites 2. i5

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les marques de distinction qu'ont coutume d'avoir dans cet empire les kiug-tchaïs , c'est-à-dire les envoyés de Ta cour } et nos François, qui le virent, ne furent pas peu surpris de ce qu'on leur avait assuré en France qvie ce père n'étoit rien moins qu'un envoyé de l'empereur de la Chine. Les jésuites de Macao nous écrivirent une lettre toute pleine de bonté et de charité. Le père Bouvet alla avec le père Régis voir le révérend père Ciceri , évèque de Nankin , et les autres jésuites qui étoient à File Verte.

L'zïe Verte porte ce nom , parce qu'elle est très-bien boisée et fort agréable, et que d'ailleurs tous les lieux d'alentour sont nus et comme déserts \ elle est assez proche de la muraille qui sépare la ville de Macao du reste de l'île. C'est la maison de campagne des jésuites portugais-, la chapelle est propre, et le corps de logis est assez bien bâti; mais surtout l'ombre et la fraîcheur rendent ce lieu fort agréable. Le révérend père Ciceri l'avoit choisi pour y faire une retraite de quelques jours. C'est une solitude toute propre pour un homme apostolique, qui veut quelque temps à l'écart , comme Moïse , consulter le Seigneur , et prendre de nouvelles forces, pour travailler ensuite avec plus d'ardeur à la conversion des peuples. Mais il est temps d'achever mon voyage et de me rendre à Canton.

Nous mouillâmes fort heureusement à trois lieues de cette grande ville, le dimanche i novembre. Le chemin depuis Macao jusqu'au mouillage est difficile, surtout pour un vaisseau comme le nôtre, qui liroit plus de dix-sept pieds d'eau -, et si le père Bouvet n'eût amené avec lui les deux plus habiles pilotes de tout le pavs, nous ne l'eussions peut-être jamais fait. On commence à voir ce que c'est que la Chine quand on est entré dans la rivière de Canton. Ce sont sur les deux bords de grandes campagnes de riz, vertes comme de belles prairies, qui s'étendent à perte de vue, et qui sont entrecoupées d'une infinité de

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petits canaux : de sorte que les barques qu'on voit souvent aller et venir de loin , sans voir l'eau qui les porte, paroissent courir sur l'herbe. Plus loin dans les terres l'on voit les coteaux couronnés d'arbres sur le haut, et travailles à la main le long du vallon, comme les parterres du jardin des Tuileries. Tout cela est mêlé de tant de villages , d'un air champêtre et si bien varié , qu'on ne se lasse point de regarder, et qu'on a regret de passer si vite. Enfin, nous eûmes le bonheur d'entrer dans Canton la nuit du 6 au "j novembre, après huit mois de navigation , depuis notre départ de France. Nous logeons dans une espèce d'hôtel ou de maison publique aux frais de l'empereu r. Le père Bouvet en a fait donner un semblable à M. de la Roque et aux officiers françois. Les Chinois appellent ces sortes de maisons Toug-Koeu ; l'on n'y met que des envoyés de la cour.

La ville de Canton est plus grande que Paris, et il y a pour le moins autant de monde. Les rues sont étroites et pavées de grandes pierres plates et fort dures, mais il n'y en a pas partout. Avec les chaises, qu'on loue ici pour peu de chose, l'on se passe aisément de carrosses, dont il seroit d'ailleurs presque impossible de se servir. Les maisons sont très-basses et presque toutes en boutiques 5 les plus beauxquarlicrs ressemblent aux rues de la foire Saint- Germain -, il y a presque partout autant de peuple qu'à cette foire; aux heures qu'elle est bien fréquentée, on & de la peine à passer (1). On voit très-peu de femmes , et la plupart du peuple qui fourmille dans les rues , sont de pauvres gens chargés tous de quelque fardeau } car il n'y a point d'autre commodité pour voiturer ce qui se vend et

(1) Cette foire n'existe plus ■ on a construit sur son emplacement un des plus beaux marchés que Ton puisse voir, non-seulement à Paris , mais clans les autres capitales de l'Europe.

LETTRES ÉOJFIABTES

ce qui s'achète . que les épaules dos hommes. Ces porte- toix vont presque tous la tête et les pieds nus ; il v en a qui ont un vaste chapeau de paille, dune figure fort bizarre . pour les défendre de la pluie et du soleil. Tout ce que je

\i ns de dire forme, ce nie semble, encore une idée de ville assez nouvelle, et qui n'a guère de rapport à Pari-. Quand il n'y auroit que les maisons seules, quel peuvent faire à l'œil des rues entières où. l'on ne voit aucune fenêtre, et on tont est en boutiques, pauvres pour la plupart, et souvent fermées de simples claies de bambous en guise de porte? Il faut tout dire; on rencontre a Canton d'assez belles places et des arcs de triomphe assez magnifiques, à la manière dupav-. Il y a un grand nombre déportes quand on vient de la campagne, et qu'on veut passer de l'ancienne ville dans la nouvelle. Ce qui est singulier, c'est qu'il y a des portes au bout de toutes les rues, qui se ferment un peu plus tard qu portes delà ville. Ainsi, il faut que chacun se retire dans son quartier sitôt que le jour commence à manquer. Cette police remédie à beaucoup d'inconvéniens . et lait que pendant la nuit tout est presque aussi tranquille daus les plus grandes villes que s'il n'v avoit qu'une seule famille.

La demeure des mandarins a je ne sais quoi qui surprend. Il faut traverser un grand nombre de cours avant que d'arriver au lieu où ils donnent audience et où ils reçoivent leurs amis. Quand ils sortent . leur train est majestueux. Le tsong-tou, par exemple (c'est un mandarin oui a l'intendance de deux provinces . le tsong-tou. dis-je, ne marche jamais sans avoir avec lui cent hommes pour le moins. Cette suite n'a rien d'embarrassant : chacun son poste : une partie va devant lui avec divers s et des habits fort particuliers : il y a un grand nombre de soldats qui sont quelquefois à pied : le mandarin est au milieu de tout ce cortège élevé sur une chaise fort grande

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