‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 3)Chapitre 7 sur 19 · AU RÉVÉREND PÈRE DE LA CHAISE · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND PÈRE DE LA CHAISE

COSFESSECB ïiV ROI.

A Pékin , le 3o do novembre ;fy)<).

Mon très-révérend père, quelque heureux qu'ait été le premier voyage que je 6s , il y a quatorze ans ( en i685), de Brest à Siam , sur l'Oiseau , frégate du roi , avec cinq autres prêtres de notre compagnie , les pères de Enntaney, Tachard , ( ierbillon , le Comte et de Visdelou, je puis dire que celui que je viens de faire l'a été encore davantage. Nous étions partis celte dernière fois plus tard que la première, et pour un terme beaucoup plus éloigné; nous étions dépourvus de cartes et de pilotes, qui sont absolument nécessaires pour naviguer avec quelque sûreté dans les mers de la Chine; et cependant nous n'avons pas laissé de mouiller heureusement aux îles de Canton, sept mois après notre départ de la Rochelle , quoique nous eussions séjourné malgré nous quatorze jours au cap de Bonne- Espérance, et touché depuis en trois autres endroits ; et , ce qui est plus surprenant, quoique nous eussions manqué le détroit de la Sonde, qu'on avoit regardé jusqu'à présent en France comme l'unique route pour faire en droiture le voyage d'Europe à Siam et à la Chine : mais, bien loin que cette disgrâce nous ait été désavantageuse , elle a servi à nous faire trouver à Malaca les cartes et les pilotes qu'on nous eût apparemment empêché de trouver ailleurs.

Nous n'avons eu qu'un très-petit nombre de malades pendant notre voyage, et nous sommes arrivés, grâce à Dieu, à

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notre terme, en bonne santé , au nombre de onze missionnaires ; car, quoique nous ne nous fussions embarqués que neuf à li Rochelle (les pères Bouvet, Doké , Parnon,, de Broisia, de Prcmare , Régis, Perennin, Geneix et le frère de Belleville), M. le chevalier de la Roque voulut bien augmenter noire troupe . en prenant encore dans son vaisseau les pères Domenge et Barborier, que nous rencontrâmes au cap de Bonne-Espérance , sur l'escadre de M. des Angers.

( i qui fui pour nous un grand sujet de consolation, en arrivant à la Chine , c'est que, conformément à nos désirs et aux vœux que nous dirions continuellement à Dieu pour l'heureux succès de notre voyage, et surtout depuis environ deux mois, nous eûmes le bonheur de prendre terre à l'île de Sancian, contre l'attente et contre l'intention même de nos pilotes, qui , ayant désespéré la veille de pouvoir gagner I elle île , avoient changé de route pour aller mouiller à la vue de Macao. Nous profitâmes d'une

-ion si favorable pour visiter le lieu où le corps de saint François -Xavier fut inhumé la première fois, lorsqu'il finit la carrière de ses travaux apostoliques, el nous v allâmes recueillir avec la poussière de son ancien tombeau quelques étincelles de ce feu et «le ce zèle vraiment

tolique , dont le cœur de ce grand apôtre brûla pendant sa vie. el dpnt il embrase encore tous les jours ceux qui ont h' bonheur de limiter et de marcher sur ses traces.

me je découvris le premier ce tombeau par les questions que je lis à quelques pécheurs de cette île, je fus aussi le premier qui eut la consolation de le visiter avec M. de Beaulieu, enseigne de V Amphitrite 3 officier fort attaché à ses devoirs envers Dieu , et 'fort zélé pour le service du roi.

Jl commandoit la chaloupe de l 'Amphitrite , que M. le chevalier de la Roque avoit fait armer pour me conduire

jusqu'à Coang-haï , ville de la province de Canton , située sur le bord de la mer, vis-à-vis de File de Sancian , qui en relève. J'y allai donc , dans l'espérance de trouver quelque pilote du pays qui pût nous conduire sûrement jusqu'à l'embouchure de la rivière de Canton, où nous avions dessein d'entrer.

En faisant le trajet de l'île de Sancian à Coang-haï, nous rencontrâmes trois galères armées contre des petits pirates qui écument ces mers, et commandées par un officier chinois que j'avais vu cinq ans auparavant à Canton , et qui me reconnut d'abord. 11 m'obligea de monter sur sa galère, et se fit notre conducteur au tombeau de saint François- Xavier, où il avoit été plusieurs fois comme à uu lieu révéré dans toute Vile. Nous mouillâmes à une petite portée de mousquet de ce saint lieu, et, après avoir mis pied à terre et marqué nos respects et notre vénération au saint apôtre , par plusieurs révérences et prosternations que nous limes partie à la chinoise et partie à l'européenne , nous chantâmes le Te Dewn en actions de grâces de la protection sensible que ce grand saint nous avoit obtenue du ciel pendant tout le voyage , et fîmes ensuite diverses autres prières en commun et en particulier, avec des senlimens de dévotion proportionnés à la sainteté de ce lieu. Cette petite fête fut terminée par une triple salve de tout ce que nous avions de boites, de pierriers et de mousquets dans la chaloupe , accompagnée d'autant de cris de vive Is roi. L'ordre avec lequel cela s'exécuta, sous la sage conduite de M. de Beaulieu, charma tous les Chinois qui en furent témoins, et leur donna en même temps une idée très-avantageuse de notre nation.

Mes compagnons , à qui j'avois indiqué le lieu où étoitle -tombeau du saint apôtre , avant que de l'avoir visité moimême, brûlant d'une sainte impatience d'y aller rendre leurs devoirs, n'attendirent pas que je leur en lisse savoir des

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nouvelles plus certaines. L'ardeur qui les transportent leur lit grimper une haute montagne , chargés des ornemens sacerdotaux et de tout ce qui étoit nécessaire pour célébrer les saints mystères. Après plusieurs heures de marche précipitée à travers ces lieux sauvages et escarpés, ils arrivèrent hors d haleine au terme désiré de leur pèlerinage. Ils y passèrent toute la nuit en veilles et en prières avec quelques autres personnes , qui eurent la dévotion de les y accompagner. Ils y célébrèrent le lendemain matin huit messes de suite, avec des sentimens d'une dévotion qu'on ne sent guère ailleurs que dans ces sortes de lieu.

Comme nous avions bien observé les uns et les autres la situation du lieu, une de nos premières pensées, quand on se vit rassemblés, fut de déterminer la forme et la grandeur de la petite chapelle que nous voulions faire élever à la mémoire de l'apôtre de l'Orient, selon le voeu solennel que nous en avions fait deux mois auparavant, en cas que ce grand saint nous obtint du ciel la grâce d'arriver cette année-là à la Chine, comme nous avons fait heureusement.

L'officier chinois qui m'avoit conduit au tombeau de saint François-Xavier, me mena ensuite à Coang-haï. Il avertit incontinent le gouverneur de la place, dont il dépendoit, de mon retour d'Europe, et du sujet qui m'avoit porté à m adresser à lui. Ce mandarin, qui m'avoit vu plusieurs fois à Canton , et qui me connoissoit, donna ordre devant moi à l'officier des galères de prendre le meilleur pilote de Coang-haï , et d'aller avec ses galères et notre chaloupe conduire notre vaisseau vers Macao. Pour moi, il me fit accompagner par terre avec les honneurs de king-tchaï ou d'envoyé de l'empereur ; ce que les autres mandarins que je rencontrai sur ma route firent à son exemple jusqu'à Canton, ville capitale de la province de ce nom . où j'avois pris depuis deux jours la résolution

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de me rendre, pour donner promptement avis en notre cour de notre arrivée , et pour procurer à V Ampliitritc de nouveaux secours.

Pendant les trois jours que je fus obligé d'y séjourner , pour recevoir et rendre les visites de tous les officiers-généraux de la province, qui nie vinrent faire compliment sur mon prompt et heureux retour, j'obtins du vice-roi et du grand douanier, pour V Ampkitvite , la liberté dentier aussi avant qu'il voudrait dans la rivière, avec cette distinction qu'il ne seroit ni visité ni mesuré des douaniers, et quil ne paveroit aucun droit, non pas même ceux de mesurage et d'ancrage, que tout vaisseau doit à l'empereur.

Je montai ensuite sur une barque que me donna le viceroi , et je retournai en diligence, avec deux pilotes chinois très-habiles , porter ces bonnes nouvelles à bord de l ' Amphitrite , que je crovois trouvera l'embouchure de la rivière, et que j'allai chercher jusqu'à 1 ile de Sancian , passant et repassant encore deux fois devant le tombeau de saint François -Xavier; mais ce fut inutilement que j'allai si loin; car pendant que je passois entre les îles, le vaisseau, qui avoit pris le large, vint mouiller à la vue de la ville de Macao , où je le trouvai à mon retour.

M. le chevalier de la Roque, et les autres officiers du a aisseau, apprirent avec beaucoup de joie les bonnes nouvelles que je leur apportai. Ils jugèrent par les honneurs (rue les Chinois, et particulièrement les mandarins, nie faisoient malgré moi, qu'ils seroient reçus agréablement. Ainsi on ne balança pas un seul moment à entrer dans la rivière, et les deux pilotes que j avois amenés conduisirent le vaisseau à deux lieues des murailles de la ville de Canton, où Ion mouilla.

Pendant ce temps-là , je me rendis dans cette grande ville pour ménager la permission de mettre nos malades

à terre dans le village voisin du lien où Ton devoit débarquer. Je trouvai heureusement le tsong-tou ; c'est un mandarin dont l'autorité égale celle du vice -roi, avec relie différence que le tsong-tou a pouvoir sur deux provinces, et que le vice-roi n'a le gouvernement que d'une seule. Commeje connoissois très-particulièrement cemandarin, j'obtins de lui et du vice-roi un cong-koen pour M. le chevalier de la Roque, et pour messieurs ses olliciers. On appelle cong-koen à la Chine les hôtels ou maisons publiques, où Ton loge les personnes de qualité, el les mandarins que la cour envoie avec honneur dans les provinces. Pour moi . je logeai dans le même cong-koen où i 'a vois logé à mon départ de la Chine pour venir en France, et j'y fus traité à peu près de la même manière que je Pavois été auparavant. L'empereur étoit dans la Tartarie orientale, quand nous arrivâmes à Canton ; mais sitôt qu il fut de retour à Pékin , il envoya en poste trois king-tchaïs pour venir me recevoir. Ces trois king-tchaïs ou envoyés étoient le père de Visdelou, jésuite françois, le père Suarez, jésuite portugais, et un Tartare mantcheou, nommé Heucama } chef d'un tribunal delà maison de l'empereur.

En arrivant ils nous dirent, en présence du vice-roi , du général de la milice, et de tous les autres mandarins on officiers-généraux de la province, que l'empereur a voit eu de la joie de ce que j'étois heureusement arrivé avec mes compagnons; que sa majesté souhaitoit que j'en amenasse cinq avec moi à la cour, el qu'il donnoit aux autres une entière liberté d'aller par tout son empire prêcher la loi du Seigneur du ciel ; qu'il prétendoit qu'on remit à V Amphitrite, qui m'a voit apporté, tous les droits de mesurago et d'ancrage; quil accordoit aux marchands venus dans ce vaisseau la permission qu'ils avoient demandée de prendre une maison à Canton , et d'y faire un établissement

pour leur commerce ; qu'enfin il approuvoit le bon accueil qu'on avoit fait à notre nation, et qu'il souhaitoit qu'on la traitât dorénavant avec encore plus d'honneur et de distinction.

Quelques jours après, les trois envoyés souhaitèrent que je me trouvasse avec tous mes compagnons dans notre maison de Canton , pour nous faire savoir les ordres de l'empereur. Nous y étant tous rendus, Heneama, en présence des deux autres king-lchaïs, nous dit, de la part de l'empereur, que ce que sa majesté eslii :oit le plus au monde, cétoit la vertu, ensuite la science et l'habileté dans les arts ; qu'il m'a voit envoyé en France pour y chercher des compagnons qui eussent ces qualités-, que, m'étant acquitté avec soin de l'ordre qu'on m'avoit donné , sa majesté en avoit de la joie , et qu'elle vouloit retenir à son service cinq de mes compagnons , et que , pour les six autres , elle leur permettoit d'aller demeurer en quelque lieu de son empire que ce fût , pour y prêcher la religion chrétienne.

Après que les envoyés eurent parlé, nos missionnaires, rangés sur deux lignes, firent en cérémonie neuf prosternations à la manière de la Chine, pour remercier l'empereur de la faveur qu'il leur faisoit. Cela se passa «à la vue d'une grande multitude dépeuple, qui alla aussitôt en répandre le bruit par toute la ville ; ce qui acrédita beaucoup les missionnaires dans Canton.

Cependant le vice -roi et les autres mandarins, pour se conformer a ce que les king-tchaïs avoient marqué, et pour faire encore un meilleur traitement à nos officiers, résolurent de leur donner un festin en cérémonie, et de leur remettre les droits de tous les effets qui étoient sur le vaisseau, ce qui alioit a près de dix mille écusi mais ils exigèrent qu'on fit auparavant un remercimetit de pure cérémonie a l'empereur pour le droit d'an-

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crage et de mesurage du vaisseau, qu'on avoit déjà accordé. Comme ces sortes de remercîmens se font à la Chine avec des prosternations et des cérémonies qui tiennent de la soumission et de l'hommage, nous représentâmes, le père de Visdelou et moi , que le capitaine du vaisseau , à qui il appartenoit de faire la cérémonie du remercîment, étant officier du plus grand et du plus puissant monarque du grand Occident, qui recevoit des hommages sans en rendre à qui que ce soit, ne pouvoit pas faire la cérémonie à la manière delà Chine. Les mandarins , qui vouloient faire honneur à notre nation, et non pas la chagriner, répondirent qu'il suffiroit qu'on la fit d'une manière qui fut honorable pour les deux nations, c'est-à-dire, partie à la chinoise, partie à la françoise ; et pour cet effet ils proposèrent eux-mêmes que M. le chevalier de la Roque, tourné du côté de Pékin , écouteroit la parole impériale que le vice-roi, debout et de côté, luiannonceroit, touchant la remise des droits du vaisseau , et qu'il lYcouteroit avec respect , ou bien à genoux , son chapeau sur la tête, faisant ensuite pour remercîment la révérence à la françoise,. ou bien, s'il aimoit mieux, qu'il l'écouteroit le chapeau bas et le corps courbé sans mettre aucun genou à terre , et qu'il feroil ensuite la révérence à la françoise.

M. le chevalier de la Roque, n'ayant pas trouvé de difficulté à cette dernière manière de remercier l'empereur, s'offrit de s'y conformer , et il le fit avec un air si noble , qu'il donna dans cette action au vice-roi, et aux autres mandarins qui assistèrent à cette cérémonie , de l'estime pour sa personne et pour sa nation. On le régala ensuite avec tous ses officiers, qui eurent tous après lui, dans cette occasion , le pas au-dessus de tous les officiers-généraux de la province.

J'ai dit en cette occasion; car dans un autre festin, qui fut un festin de cérémonie qu'on leur fit par ordre de la

cour, et où le vice-roi occupa la première place, comme représentant la personne de l'empereur, M. le chevalier de la Roque fut assis au-dessous de lui , mais au-dessus des autres mandarins, qui étoicnt placés vis-à-vis des officiels François, qu'on avoit fait asseoir du côté le plus honorable. M. de la Roque, avec qui le vice-roi avoit pris des mesures quelques jours auparavant, avoit mieux aimé être traité de la sorte dans le palais du vice-roi, et par le vice-roi même, que par les autres olliciers de la province avec le pas au-dessus d'eux, pour lui et pour tous ceux qui l'accompagneroient.

Après cette cérémonie nous ne demeurâmes pas longtemps à Canton , où nous laissâmes le père de Broisia pour avoir soin de l'église que nous y avons. Le jour de notre départ , le \ ire-roi , le tsong-tou , le général de la milice, et tous les autres ofliciers-généiaux de la province, encore en habit de cérémonie, vinrent nous conduire jusqu'au bord de la rivière. Nous apprîmes à Nan-tch an-fou, capitale de la province de Kiam-si , que Yempereur étoit parti de Pékin, et qu'il s'avançoit vers la province de Nankin : nous primes notre route de ce côté-là , et nous le rencontrâmes entre Yan-tcheou et Ifoain-gan , villes d'un grand commerce, qui sont sur le bord du canal par lequel l'empereur venoit.

Ce prince, avant été averti de notre arrivée, nous envoya le père Gerbillon, qui nous conduisit, sur une petite barque, vers celle de sa majesté. Aussitôt que nous l'eûmes abordée, nous nous mîmes à genoux , selon la coutume, pour nous informer de la santé de l'empereur. Dans ce moment il parut à une fenêtre, et me lit lhonneur de me demander comment je me portois, avec un air de bonté capable de charmer les personnes les moins sensibles. Il nous ordonna ensuite de monter sur sa barque: il se contenta alors de me faire quelques questions , ayaut

été auparavant suffisamment instruit de toutes les particularités de mon voyage , par les longues lettres que j'avois écrites à Pékin.

Le même jour sa majesté nous donna, à huit heures du soir, une seconde audience dans son cabinet , et nous parla plus long-temps et avec plus de familiarité encore que le malin. Je lui demandai son agrément pour retourner à Yang-tcheou, où nous avions laissé les présens que nous lui avons apportés. Sitôt que nous y fûmes arrivés, nous les arrangeâmes dans un si bel ordre, que plusieurs des principaux seigneurs de la cour, qui les virent et qui ne pouvaient se lasser de les admirer, avouèrent qu'on n'a voit encore rien vu de si rare ni de si curieux en cette cour. L'empereur, qui voulut les considérer de plus près, M lit apporter chaque pièce l'une après l'autre; et comme il se commit parfaitement en toutes sortes d'ouvrages, il marqua mieux que personne l'estime qu'on en de voit faire. Mais ce qui le frappa davantage, furent les portraits de la maison royale, et surtout celui du roi, dont ce prince ne pouvoit détacher ses yeux, comme si le naturel et la vivacité des couleurs de ce tableau eût retracé sensiblement à ses veux toutes les merveilles qu'il nous a ouï raconter de notre auguste monarque.

Les pères de Visdclou et Suarez , et Hencama , leur collègue, eurent ordre deux jours après de continuer leur voyage jusqu'à Pékin, et d'y faire porter les présens. Pour moi, l'empereur souhaita que je le suivisse avec le père Gezbi]lon,en attendant mes quatre compagnons que nous avions laissés derrière.

Comme nous apprîmes le lendemain qu'ils n'étoient qu'à trois lieues d'Yang-tcheou , nous allâmes au devant deux. L'empereur descendit dans une petite ile nommée Kin-chan, qui est au milieu du Kiang , la plus large el la plus profonde rivière de la Chine.

» j (i i i i i i: ' I l 'ni i i I H i i -

Ce fui dans cette île enchantée que l'empereur les \ir tous cinq pour la première t"i-. iprès qu'ils L'eurent salué selon les cérémonies chinoises, il les lit approcher de as personne avec une bonté et une familiarité qu ils admiré'

rent; il leur fit, sur les sciences el sur les beaux-arts, diverses questions, qui donnèrent lim à ces pères de faire voir leur capacité , et de connoître l'esprit et la profonde érudition de l'empereur, ll> - attirèrent , dès cette première audience, l'estime de ce grand prince, qui ne put s'empêcher dédire qu ils lui sembloient très-bien choisis, trèspropres pour son service, et qu il h \ f »i l de la [oie de les \nir. Miais i ien ne marqua mieux combien il étoit content, que le commandement qu il fit qu'on leur donnât des barques plus légères que celles qo ils avoient , et qu ils se joignissent au père Gerbillon et à moi pour le suivre dans tout son \<<\ âge, cjui dura ]>lus de trois mois.

Quoique je me sois proposé de ne rapporter ici aucune particularité de ce voyage <le l'empereur . je ne puis cependant, mon révérend père, me dispenser de vous dire quelque chose des marques «le bonté et de bienveillance que sa majesté donna à neuf <>n <li\ missionnaires de diverses nations et de difierens ordres , qui furent introduits en sa présence par le père Gerbillon , pour avoir 1 bonneui de le saluer et de lui offrir quelques petites curiosités. Ce prince les fit tous approcher de sa barque pour leur parlei plus familièrement, leur envoya des mets de sa table , et même quelque argent, pour faire voir, par des marques si publiques de sa bienveillance royale, l'estime qu'il fait de tous les missionnaires , et pour les autoriser par -là de plus en plus dans toutes les provinces de son empire; et, afin de faire honneur à notre sainte religion d'une manière encore plus particulière, il envoya aux deux églises qui sont à Nankin , et à celle de Ham-tcheou , capitale de la province de Tche-kiam , une personne pour y adorer

i i i; i i i 1 i>i LA CRIME • 7i t

I' vrai Dieu, et pour s'informer « I « - L'élal «le ces églises.

Sut !<• rapport que fit cet officier, qu'on rebâtisaoîl l\ élise incendiée de la ville de Ham-tcheou , plus célèbre encore par la dernière perséV ution, qui donna occasion a ce fameux édit en faveur de la religion chrétienne, que par tes peintures et par son architecture, qui la luloienl passer pour la plus belle église de la Chine, il donna une somme d'argent pour achevei promptement 1 1 bâtiment

Des marques -i éclatantes <i --i universelles «!<• l'estime et de 1 affection de I < mpereur, tant i 1 égard des missionnaires qui >"iit on servi< e qn ■ I égard de < eux qui demeurent dans les provinces , pourroient (aire juger en Eu- .i ceux qui les apprendront , que ce prince n'est pas éloigné du royaume de Dieu; mais si, d'un côté, uous avons lira de i endre au & igneur mille actions de grâces pour la santé parfaite qu'il lui donne; pour la victoire complète qu'il lui a lait remporter sur 1<' Caldan, roi des Eloulhs, un des plus puissans princes delà grande Tartarie, dont il a « < !niiii - lea états, et qui étoit Punique ennemi qu'il pût craindre; pour !■• bonheur avo lequel ce grand prince, qui est également aimé et redouté de tons , u ces

peuples; en un mot, u dous devons remerciei Dieu pour toutes les prospérités dont il !<■ comble eu cette \ii:, d'un autre côté, nous avons saison de< i aindre que ce ne soit là l'unique récompense de toutes les vertus morales qui éclaniit dans sa pet sonne . et de 1 1 protection particulière qu'il donne constamment depuis tant d'années à notre sainte religion ou à ceux qui la pi < < bent dans son empire ; à moins que la persévérance de tant de saintes âmes, qui prient depuis si long-temps celui qui tient entre ses mains 1er., m louverains, ne l'oblige enfin à se convertir, et ne lui embrasser des vérités dont il est assez instruit: Ces i e que nous demandons tous les jours au Seigneui , h ce

(iue nous prions tous les gens de bien de demander pojir la plus grande'gloire d<r Dieu et le salut de toute la Chine. Je suis, etc.

LETTRE (extrait) DU PERE DE PREMARE AD PÈRE L;E GOBIEN.

A Ven-tcheou-fou , le ier novembre 1700

Mon révérend père, maintenant que je commence à connoitre ce pays-ci , et que Dieu m'a fait la grâce d'apprendre en si peu de temps assez le chinois pour entendre a peu près ce qu'on dit, et pour faire entendre ce que je veux dire, je suis en état de vous instruire de bien des choses concernant ce vaste empire ; mais je n'ajouterai rien à ce qu'on vous a écrit tant de fois déjà depuis quelques années : que la Chine est le plus fertile climat et le plus riche pays du monde ; que la magnificence de l'empereur et de sa cour , et les richesses des grands mandarins, surpassent ce qu'on peut en dire ; qu'on ne voit ici que soie, que porcelaines, que meubles, etc., qui, n'étant pas plus riches, out pourtant quelque chose de plus brillant que le commun de nos ouvrages d'Europe. Je vous dirai seulement en passant une chose qui semblera d'abord un paradoxe, et qui n'est pourtant que la pure vérité : c'est que le plus riche et le plus florissant empire du monde est avec cela , dans un sens , le plus pauvre et le plus misérable de tous. La terre , quelque étendue et quelque fertile qu'elle soit , ne suffit pas pour nourrir ses habitans. Il faudroit quatre fois autant de pays qu'il y en a pour les mettre à leur aise. Un tiers de ce peuple trop nombreux s'estimeroit heureux s'il avoit autant de riz. qu'il lui en faudroit pour se bien nourrir.

On sait que 1 extrême misère porte à de terribles excès. Quand on est à la Chine, et qu'on commence à \oir les choses par soi-même, on n'est pas surpris que les mères nient ou exposent plusieurs de leurs enfans, que les païens vendent leurs filles pour peu de chose , que les gens soient intéressés, ctqu'il y ait un grand nombre de voleurs. On s'étonne plutôt qu'il n'arrive pas quelque chose de plus funeste encore, et que dans les temps de disette, qui ne sont pas ici trop rares, des millions dames se voient périr par la faim, sans avoir recours anx dernières violences, dont on lit des exemples dans nos histoires d'Europe.

Au reste, on ne peut pas reprocher aux pauvres de la Chine, comme à la plupart de ceux d'Europe, leur fainéantise, et qu'ils pourroient gagner leur vie s'il vouloient travailler. Le travail et la peine de ces malheureux est audessus de tout ce qu'on peut croire. Un Chinois passera les jours a remuer la terre à force de bras; souvent il sera dans l'eau jusqu'aux genoux, et le soir il est heureux <l< manger une petite écuellée de riz, et de boire 1 eau insipide dans laquelle on l'a fait cuire. \ oilà tout son ordinaire. Avec cela plusieurs s'accoutument à souffrir, et si vous en ôtiez les désirs , qui sont si naturels aux misérables, l'innocence de leurs mœurs répondroit assez à leur pauvreté et h la grandeur de leur travail.

La première réflexion que fait faire aux missionnaires la compassion même naturelle qu'on a de ces pauvres gens, c'est de dire : Au moins si nous pouvions leur donner les consolations solides que trouvent ceux qui souffrent en suivant les maximes de l'Evangile; si nous pouvions leur apprendre à sanctifier leurs souffrances en leur proposant les exemples d'un Dieu souffrant pour leur amour, et en leur découvrant les biens infinis et le bonheur éternel qu'ils pourroient se procurer dans le ciel par la vie pauvre, pénible et laborieuse qu'ils mènent sur la terre ! Mais toni-

3l4 LETTRES ÉDIFIANTES

ment la voix d'un si pel.it nombre de missionnaires peulelle se faire entendre à cette multitude d'infidèles, qu'on ne compte que par millions , dans un pays surtout où vous savez les diflicultés qu'il y a à surmonter par rapport à la langue ?

Je ne puis vous expliquer combien les charités faites par les missionnaires, quelque petites qu'elles soient, sont utiles et honorables à la religion; elles confirment de plus en plus les infidèles dans la pensée qu'ils ont que nous ne sommes pas venus chercher leurs trésors, mais leurs âmes et leurs personnes, et l'on sait que c'est ici une des considérations qui les préviennent davantage en faveur de notre religion : elles donnent idée aux Chinois de la charité des chrétiens d'Europe , à qui nous faisons tout l'honneur de ces aumônes , déclarant souvent que sans la libéralité de quelques âmes généreuses, nous n'aurions de nous-mêmes ni de quoi nous entretenir, ni de quoi leur faire part àv. ce que nous avons. Le zèle des personnes qui pensent de si loin à des étrangers qu'ils n'ont jamais vus, et dont ils n'auront jamais besoin, les touche et les attendrit autant que tout le reste.

De plus , ceux qui souffrent et qui sont dans le besoin sont attirés par-là à écouter les instructions qu'on leur fait; ils prennent confiance en des gens qui les aiment , et a proportion que nous leur faisons du bien, ils jugent que nous les aimons , et que nous ne voudrions pas les tromper. Enfin, elles déterminent ceux des chrétiens chinois , qui sont les plus accommodés , à faire à leurs frères en Jésus-Christ des aumônes bien plus considérables que les nôtres. Les bonzes prêchent assez la charité, mais c'est pour eux-mêmes qu'ils la prêchent , et non point. pour les pauvres ; nous ne prenons rien pour nos ministères, et de plus nous tachons de pratiquer ce que nous enseignons ; mais si la charité dcvenoit plus libérale , et que vous trouvassiez.

Comme il peut arriver, de ces grandes âmes qui ne refusent rien aux propositions qu'on leur fait d'un Lien solide et assuré , nous aurions ici de quoi les satisfaire.

Je vous prie de ne vous point fatiguer de nous entendre demander. Je ne me fusse jamais cru capable d'en venir là; mais on change bien de pensée, quand on voit des besoins d'une certaine espèce , et je satisferois mal à mon devoir, si, dissimulant les besoins de nos pauvres églises, j'étois cause par mon silence qu'elles fussent moins secourues. 11 y a lieu de croire que nous ne serons pas toujours à charge. Quand le nombre des chrétiens riches et puissans se sera accru , c'est à la Chine et non point en Europe que nous ferons connoitre les nécessités de cette chrétienté ; mais l'heure n'est pas encore venue. Je suis, etc.

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LETTRE (extrait) DU PÈRE DE TARTRE A SOIN PÈRE.

Canton, le 17 décembre 1701.

Mo» thes-cher père, vous me demandâtes à mon départ que je vous fisse savoir les aventures les plus singulières de notre voyage ; il faut vous obéir et vous marquer le profond respect que je veux conserv er pour vous , en quelque endroit du monde que je me trouve.

Je vous ai écrit de File de Corée pour vous apprendre ce qui nous étoit arrivé depuis notre départ du port Louis.

Nous sommes arrivés au cap Vert le i\ mars 1701. Le lendemain, qui étoit le vendredi saint, M. de la Rigaudière, notre capitaine , voulut qu'on commençât le jour par entendre prêcher la passion de notre Seigneur et par adorer la croix 5 ce que tout le monde fit avec de grandes démonstrations de dévotion, excepté quelques matelots,

2l6 LETTRES ÉDIFIANTES

nouveaux convertis, qui allèrent se cacher, pour n'èlrô pas obligés d'assister à cette pieuse cérémonie.

Pendant que nous demeurâmes au Cap-Vert, nous fîmes faire les pàques à l'équipage. C'étoit trop pour cela que neuf piètres que nous étions : on se partagea. Les uns allèrent à la forteresse de Gorée , où ils prêchèrent et confessèrent pendant tout ce saint temps ; les autres s'attachèrent à deux vaisseaux malouins , qui étoient au mouillage , où ils trouvèrent de quoi exercer leur zèle ; il y en eut qui se transportèrent dans le continent d'Afrique, et qui allèrent à une ville qui s'appelle Rujisque } où ils instruisirent quelques Portugais chrétiens. Je suis surpris que depuis que les François se sont emparés de l'île de Gorée, il ne soit encore venu à personne la pensée d'établir là une mission. Il y auroit beaucoup de bien à faire ; on y trouveroit des chrétiens peu réglés à réformer, de vertueux catholiques à entretenir dans la piété \ des esclaves qui appartiennent aux François, à enseigner et à baptiser- des millions de nègres mahométaiis , plus faciles qu'ailleurs à convertir; car, comme ces peuples ne sont pas fort instruits dans leur religion, et qu'ils ne savent pas ce que leurs prêtres marabous leur apprennent en leur lisant une espèce d'Alcoran qui n'est pas celui des Turcs , mais un tissu d impertinences et de fables grossières \ il y a de l'apparence qu'ils écouteroient bien plus volontiers les vérités solides du christianisme , et qu'ils n'auroient pas beaucoup de peine à l'embrasser. Ils honorent le prophète Mahomet , et sont fort religieux à se faire circoncire. La plupart se mêlent de magie ; du moins font-ils acheter à très- grand prix des pactes écrits en caractères mystérieux qu'ils appellent grisgris , et qu'ils donnent comme des remèdes préservatifs contre toutes sortes de maux. Un de ces nègres ne crut pas , après trente ans de servitude , avoir perdu son temps d'obtenir pour récompense un de

ces grisgris; il prétendoit , en le portant, être à l'épreuve de tous les coups de mousquet et d'épée qu'il pourroit recevoir. Il ne voulut pas cependant que nos François en lissent sur lui aucune expérience.

Gorce est une petite île où il n'y a de place que pour la forteresse et pour quelques habitans j à peine pûmes-nous y trouver assez d'eau pour remplir nos barriques. Le bétail qu'on pourroit tirer du continent qui l'avoisine ne vaut rien, parce qu'il n'y a point de pâturages. L'air y est toujours embrasé et la terre stérile. Dans la campagne on voit des éléphans, des cerfs et des singes. Les habitations ne sont que de méchantes cases couvertes de roseaux ; les habitans vont presque nus , et tout leur habit consiste dans une toile de coton dont ils se couvrent depuis la ceinture jusqu'à la moitié de la cuisse ; c'est tout ce que la chaleur du pays leur permet de porter sur eux. Ils n'ont pour toute nourriture que du millet , point de vin , point de blé, point de fruits. Ce qui est admirable, c'est que ces malheureux ne laissent pas de croire que leur pays est le paradis de la terre. On leur faisoit une espèce d'injure de paroitre leur porter compassion ; aussi les voit-on toujours avec un visage gai et riant , et , sans la crainte des coups de bâtons que les Européens ne leur épargnent guère , ils ne chaugeroient pas de condition contre qui que ce fut. Ils sont de ces peuples qui croient que le blanc est la couleur des diables, et qui comptent parmi les prérogatives de leur nation d'être les peuples les plus noirs de l'Afrique. Il est certain que cette couleur ne rend point désagréable , quand c'est un noir debène bien profond et bien éclatant, comme ils l'ont effectivement presque tous.

Ce fut le 3 1 mars que nous sortîmes de la rade de Corée^ ers les 7 ou 8 degrés de latitude nord , les calmes nous prirent, et nous commençâmes à ressentir d'excessives chaleurs. Nous avions le soleil presque sur nos têtes, et il

2 l8 LETTRES ÉDIFIANTES.

ne faisoit point de vent. Nos officiers auroient bien voulu se baigner, mais on n'ose le faire dans ces mers, à cause des requins. Nous en primes une assez grande quantité ; car dans les calmes on les voit d'ordinaire à la suite des vaisseaux -, mais ceux que nous péchâmes n'a voient guère que six ou sept pieds de long , et ce n'est rien en comparaison de tant d'autres poissons plus gros qui sont dans ces mers. Nous vîmes des souffleurs de plus de vingt pieds. Enfin, nous passâmes pour la première fois la limite ; eétoit un dimanche-, par respect pour ce saint jour, on remit au lendemain la cérémonie à laquelle les matelots ont donné fort mal à propos le nom de baptême. Elle consiste à baigner dans une cuve d'eau ceux qui n'ont pas encore passé la ligne , à moins qu'ils ne donnent de l'argent à l'équipage pour se rédimer de cette vexation , qui est devenue depuis long-temps une espèce de droit incontestable.

Depuis la ligne jusqu'au détroit de Java , il ne nous arriva rien de remarquable , et notre navigation , mêlée de calme et de gros temps, fut très-heureuse. Les vents furieux, qui élevoient les vagues aussi haut que des montagnes, ne nous empêchoient pas de faire nos quatre-viugts et cent lieues par jour. Il y avoit de la fatigue \ mais quel plaisir aussi de se voir avancer à si grandes journées vers son terme! Avec cela nous avions le divertissement d'une chasse et d'une pèche toutes nouvelles. On tiroit les poissons en volant, et on prenoit les oiseaux à la ligne. Cela vous paroîtra extraordinaire , et rien n'est pourtant plus vrai. Les marsouins ou cochons de mer sont des poissons ; lorsqu'ils paroissoient hors de l'eau, et qu'ils s'élancoient , on les frappoit à coups de dards ; et les damiers , qui sont des oiseaux , venoient se prendre sur la surperficie de l'eau à des hameçons où étoient attachés des appâts.

Les froids qui se rendent sensibles en ces quartiers-!;) après qu'on est sorti de la zone torride , causèrent le scor-

ÉCRITES DE LA CHINE. 2l()

but à une grande partie de notre équipage 5 trois hommes en moururent assez promptement. La crainte de la mort disposa deux de nos matelots, l'un suédois et l'autre hollandois, à écouter plus volontiers nos instructions, et à faire ensuite abjuration du luthéranisme.

On avoit ordre de mouiller a Vile du Prince , pour v faire en passant du bois et de l'eau , et non pas à File de Java , qui appartient aux Holîandois ; mais comme file du Prince est déserte , et qu'il y a beaucoup de tigres, elle n étoit propre ni à mettre nos malades à terre, ni à nous fournir les rafraichissemens dont nous avions besoin, il fallut aller à Java, où nous jetâmes l'ancre auprès d'une habitation des insulaires, et débarquâmes nos malades, qui commencèrent à s'enterrer tout vifs dans le sable : c'est le remède le plus prompt pour guérir le scorbut.

Après avoir fait de l'eau et quelques provisions à Java , on remit à la voile, mais le calme nous retint en vue presque le reste du jour-, ce qui donna le loisir à une infinité de petits canots des Javans de venir nous apporter des fruits et des raretés du pays, des cocos, des bananes, des ananas, des ramplimoutes, des singes et des oiseaux fort curieux. J'y remarquai, entre autres , des perdrix extraordinairement belles , et de petites perruches d'une gentillesse charmante , dont le plumage est mêlé de vert et de rouge -, elles portent trois ou quatre petites plumes élevées sur la tête à peu près comme celles des paons et ne sont pas plus grosses qu'un tarin. Quand j'aperçus cette foule d'Indiens qui tournoient et voltigeoient autour de notre vaisseau, dans des creux d'arbres qui leur servoient de bateau , que je vis ces arbres extraordinaires qui bordoient le rivage de part et d'autre, que je reconnus ces îles et ces mers dont j'avais lu les noms barbares dans la vie de saint François- Xavier, je commençai tout de bon à sentir que j'étois dans un nouveau monde ; je promenois avec plaisir ma vue de

tous côtés dans l'étendue immense de ces plages, que les miracles de l'apôtre des Indes , et encore plus ses soûl-» frances et les conversions qu'il y a faites, ont rendues si fameuses. iNous passâmes heureusement, et en très-peu de temps les détroits de Java et de Banka , et nous touchâmes à Y île de Polaurc, qui est habitée parles Malais c^n sont mahomélans de religion. Ils ne dépendent que d'un capitaine qu'ils se choisissent eux-mêmes. C'est une espèce de petite république. Les Malais sont noirs, mais un peu moins que ceux que nous vîmes à Gorée. Ils vont presque nus -, ils n'ont qu'une écharpe de toile peinte ou de taffetas qu'ils se mettent autour du corps en cent façons , toutes un peu négligées, mais toutes naturelles et d'un très-bon air. Ils portent tous à la ceinture une espèce de poignard ou de cric, dont ils se servent dans l'occasion avec une adresse merveilleuse. Ils sont braves naturellement 5 et quand ils ont pris leur opium , qui leur cause une espèce d'ivresse, ils deviennent redoutables : nos François l'éprouvèrent à la révolte de Siam. J'ai ouï raconter qu'un Malais avant reçu un coup de pique dans le ventre, et n'étant plus en liberté de s approcher de son ennemi , qui demeuroit toujours éloigné de lui de la longueur de la pique , il se l'enfonça lui-même toute entière dans le corps à force de bras, et à travers toute sa longueur, alla tuer celui qui l'avoit blessé. Ce fait est bien inventé , s'il n'est pas entièrement véritable.

Nous débarquâmes nos malades à Polaure , sans pénétrer dans l'ile et en restant vers le rivage; on nous y apporta toutes sortes de rafraîchissemens, auxquels le gouverneur lui-même mettoit le prix. Ce n'est point avec de l'argent que s'échange ici ce que Ion achète , ce métal étant regardé comme inutile à la vie; c'est avec du fer. Ils en font des instrumens pour labourer la terre , pour bâtir leurs maisons, pour s'armer en guerre, et avec le

fer ils se passent aisément de tout ce qui ne croit pas dans leur ile. Une armée entière de ces Indiens étant venue un jour à bord du vaisseau, chacun dans leur canot, composé seulement de trois planches, pour nous apporter des vivres , on leur offrit d'abord en paiement de petites curiosités d'Europe; ils ne daignèrent pas seulement les regarder. On leur présenta ensuite ce qu'on crut qui leur pou voit être plus d'usage, des chapeaux, des souliers, des vases de faïence. Ils se mirent à rire , comme pour montrer que nous étions de bonnes gens , de croire qu'ils fussent sujets aux mêmes besoins que nous. Enfin , quelqu'un s'élant avisé de leur faire voir la tête d'un gros clou rompu, aussitôt ils apportèrent , à l'envi l'un de l'autre , de leurs marchandises pour avoir ce clou.

J'avoue que je désirai plusieurs fois dans cette île d'avoir le don des langues , pour pouvoir expliquer à ces pauvres Malais quelque chose de nos mystères. A juger d'eux parles bonnes inclinations que nous leur trouvâmes, il ne seroit pas difficile de les convertir. Ils sont doux , familiers, de bonne amitié et de bonne foi. On ne sait parmi eux ce que c'est que le larcin ; je les pratiquai plus que personne , parce que j'accompagnai les malades à terre. On ne peut dire combien les enfans de ces insulaires me faisoient d'amitiés; ils se mettoient quelquefois trois ou quatre autour de moi , m'embrassant comme si nous nous étions toujours connus, m'apportant de petits présens , et me conduisant partout où je voulois. J'eus même la permission du gouverneur de parcourir avec un de nos peines tout l'intérieur de l'île. Nous étions bien aises de voir s'il n'y avoit point là quelques simples et quelques plantes médicinales, qui ne fussent point encore connues en Europe. Le frère du gouverneur voulut bien se donner la peine de nous conduire partout. Cette île n'est qu'un amas de cinq ou six montagnes ; il y a peu de terres basses. Partout on voit des

cocotiers plantés à peu près comme les vignes en Europe ; les habitations sont dispersées de coté et d'autre. On diroit , à voir File sans villes ni villages, quelle est entièrement déserte; néanmoins tout y fourmille de monde, et dans ce monde on ne voit ni filles ni femmes; elles sont là , comme dans le reste de l'Asie , presque ton jours renfermées.

On ne resta à Poiaure que les huit jours qui furent nécessaires pour guérir nos malades ; après quoi nous en appareillâmes par un très-bon vent, qui nous éleva en peu de temps à la hauteur du Paracel, cet effroyable rocher, de plus de cent lieues , qui longe la Cochiuchine , décrié par les naufrages qu'on y a fait de tout temps. !Nous nous en tînmes éloignés le plus possible et nous le doublâmes sans aucun fâcheux accident.

Il n'y avoit pas encore cinq mois que nous étions partis de France; nous louchions presque déjà aux terres de la Chine; il ne restoit plus qu'une promenade pour toucher «à Canton; chacun s'applaudissoit dune aussi heureuse navigation, et nos pilotes disoient que jamais vaisseau européen u'étoit venu si vite de la Chine. Mais, tandis que chacun calculoit le jour auquel nous devions arriver au port, Dieu se préparoit à exercer notre constance, et il devoit nous en coûter cent fois plus pour entrer à la Chine qu'il ne nous en avoit coûté pour en approcher aussi près.

]\ous étions par le travers du golfe de la Cochiu chine , lorsqu'un de ces terribles vents qui infestent les mers de la Chine et du Japon vint fondre sur nous. Son coup d'essai fut d'abattre notre mât de beaupré, et ensuite celui de misaine, qui, tombant avec un fracas épouvantable dans la mer, emportèrent tous les matelots qui étoient dessus. C'étoitle matin: je tàchois alors de réparer par un peu de sommeil le temps de la nuit, que j'avois employé à assister à la mort de notre premier pilote anglais. La secousse du vaisseau m'éveilla : j'accourus où j'entendis crier.

ÉCRITES DE LA eHl>E. 2^3

Quel spectacle ! Un effroyable abattis de mais et de vergues , qui flottoient pèle-mèle , et que les vagues poussoient avec impétuosité sur le flanc du vaisseau; des cordages qui les y retenoient encore , et qu'on se hàtoit de rompre à grands coups de hache ; des matelots blessés , qui crioient miséricorde, et qui demandoient qu'on leur tendit quelque chose pour s'aider à se débarrasser des cordages et des voiles où ils étoient enveloppés; tout l'avant du vaisseau nu de ses ancres et de ses agrès ! Je crus d'abord que la proue étoit fracassée , et que nous allions couler à fond ; mais non. Nous retirâmes neuf ou dix matelots de la mer à demi morts : deux Jurent novés. On coupa vite les amarres des mats rompus , et l'on ne songea plus qu'à raffermir le grand màt, qui avoit perdu ses meilleurs appuis par la ehute des deux autres.

Tandis qu'une partie de l'équipage travaillent à cette manœuvre , nous autres missionnaires étions occupés à raffermir le courage de ceux que la crainte d'une mort présente avoit abattus ; on enlcndoit des confessions, on iinploroit le secours du ciel, on exliortoit tout le monde à recevoir de la main de Dieu la vie ou la mort, comme il le jngeroit à propos. Il me parut qu'en qualité d'aumônier, je devois me donner encore plus de mouvement que les atitres. Je courois partout, avertissant les matelots qui étoient dans le travail de faire du fond du cœur des actes de contrition. Il suffisoit de les avertir ; la vue du danger supplée aux mouvemens pathétiques. Cependant lèvent, qui n'avoit agi que par surprise, commença enfin à nous assaillir à force ouverte et à mugir de toute sa fureur dans le peu de voiles qui nous restoient. Le màt du grand hunier ne put tenir contre sa violence ; il se cassa par le milieu et tomba sur la grande voile. On craignit qu'en s'agitant et frappant dessus à chaque roulis, il ne la déchirât. Les plus hardis des matelots montèrent à la hune pour

couper les cordages qui le teuoienl suspendu 5 il en coûta la vie à un d'eux sans qu'on piit conserver la grande voile > elle fut mise en pièces aussi bien que celle de l'artimon , de sorte que nous n'eûmes plus aucune voile pour gouverner le vaisseau dans la tempête, mais seulement des lambeaux de toiles et des filasses qui pendoient aux vergues, qui claquoient avec un bruit épouvantable, comme; si le corps du vaisseau se fût fracassé de toutes parts. Le plus grand danger que l'on courut fut quand le grand mât tomba \ car il tomba à son tour comme les autres, et cent autres plus fort seroient tombés, tant la tempête étoit violente. Autour du grand mal il y a quatre pompes qui descendent jusqu'au fond du vaisseau. Quand le grand niât tombe sur quelqu'une , elle crève le vaisseau par en bas , et il s'y fait ordinairement une voie d'eau, à laquelle il n'est pas possible de remédier. Heureusement pour nous le nôtre tomba comme si l'on eût dirigé sa chute ; mais la dunette ou la chambre des pilotes fut emportée par le vent un moment après ; c'étoit à chaque instant un nouveau malheur.

Pendant cette épouvantable tempête nous avions fait plusieurs vœux : l'un, pour notre arrivée à Canton , d'une messe votive à saint François -Xavier, où tous ceux qui étoient dans le vaisseau feroient leurs dévolions \ l'autre , pour notre retour en France, d'un tableau à la Vierge représentant l'image de notre démâtement , et qui éternisât notre reconnoissauce.

Le calme étant revenu, on remâte le vaisseau avec des huniers de rechange ; cette nouvelle mâture étoit pitoyable ; nous allions pourtant, et nous découvrîmes Sancian, où nous eussions bien voulu .aborder pour accomplir notre vœu à saint François-Xavier sur son tombeau même ; mais le vent étoit bon, et il falloit se hâter d'arriver à Canton avant le changement de mousson.

Nous avançâmes jusqu'aux îles des Larrons, à l'ouverture de la passe de Macao; avec quatre heures de vent nous étions rendus au port. Mais un calme soudain nous arrêta, et sur le soir on aperçut tous les sinistres présages d'un nouvel ouragan, qui éclata bientôt et contre lequel nous eûmes à lutter pendant plusieurs jours. Après quoi l'on fit vent arrière vers Sancian , où un pilote chinois nous fit mouillera la vue du tombeau de saint François -Xavier. On le salua en arrivant de cinq coups de canon ; on chanta le Te Deum avec les litanies du saint apôtre. Le père de Fontaney , revêtu de ses habits chinois d'envové de l'empereur, lui fît le Jio-leou, c'est-à-dire les génuflexions et les prosternations qu'on fait à la Chine, quand on veut honorer extraordinairement quelqu'un; cela en présence de plusieurs Chinois de Sancian , qui paroissoient tous extasiés, et qui s'applaudissoient d'avoir chez eux le tombeau d'un homme qui fut en si grande vénération parmi les Européens.

Le nouveau danger que nous venions de courir, au sentiment de nos officiers, avoit été plus grand que celui du jour de notre démàtement. M. de la Rigaudière se détermina à ne plus hasarder le vaisseau sur une mer si orageuse avec une mâture aussi mal assortie. On tint conseil, et il fut résolu que le père de Fontaney iroit par terre à Canton demander , pour le vaisseau , du secours aux mandarins.

Sur la fin du mois d'août , nous aperçûmes un malin trois galères chargées de bannières, de pavillons, d'étendards, de lances, dépiques, de tridents, et surtout de grosses lanternes, autour desquelles on lisoit en caractères chinois les titres de l'envoyé de l'empereur. Du milieu dune foule de rameurs et de soldats chinois se faisoit entendre une musique composée d'un timbre de cuivre et d'un cornet à bouquin, qui servoient comme de basse i. ï5

O.O.Q LETTRES ÉDIFIAHTES

et d'accompagnement à un fifre el à deux flûtes fin pays. Ç'étoit le père de Fontanej ;ivee toute sa suite de tagiu', c'est-à-dire d'envoyé de l'empereur. Ce qui nous réjouît davantage, c'est qu'on nous apporta de nouveaux mâts et <!<•> vergues, qui , quoique faibles , pouvoient néanmoins, en attendant que la grande mâture fût prête, suffire pour faire les cinquante lieues qui restoient de Sancian à Canton. Pendant qu'on les plaçoit, le père de Fontaney recul La visite du mandarin de Coang-liaï , qui se lit àvet toutes les cérémonies finnoise-.

Dès le soir on leva l'ancre, les trois galères du tagin nous escortant plutôt par honneur que par nécessité; mais les eourans, les mauvais temps, les vents contraires, les orages même n'ayant pas permis à l\j mpliitritc

de s'éloigner de plus dune lieue de Sancian . dans L'espace de dix jours, le père de Fontanej se détermina à se servir de ses galères pour transporter les missionnaires à Canton. Il s'agissoit de voir qui demeurerait aumônier sur l'jémphitrite. Comme j'étois celui des missionnaires qui a voit le moins besoin de repos . et que d ailleurs j étois en possession de cet emploi depuis notre départ d'Europe, le père de Fontaney me laissa sur le vaisseau avec le père Contancin. Nous dîmes donc adieu à nos chers compagnons, qui en trois jours arrivèrent à Canton.

Comme la saison des vents d'est néloit pas encore venue, on espéroit que V Amphitrite pourroit, en s'aidant des marées , s'y traîner aussi ; on appareilloit plusieurs fois le jour; quelquefois on avançoit, souvent on reculoil; de sorte qu'en trois semaines nous ne pûmes venir fine jusque auprès de jSicouho , à sept ou huit lieues de Sancian. Mais là, nous fûmes accueillis d'une troisième tempête , encore plus terrible que les deux précédentes, et qui, au naufrage près, nous fit tomber successivement dans tous les malheurs qu'on peut éprouver sur la mer.

Comme bous avions eu quelques présages de cette nouvelle tempête, on voulut faire entrer !»• vaisseau dans un as* •/. bon port, <jui est au nord cK- Nicouko. M.ii^ notre pilote chinois se mit à rire de ce que nous avions peur , tt nous promit pour le lendemain un venl qui nous mettn.it dans le port de Macao. Cependant, la mer se trouvant trop 1:1 osae, on ne put jamais lever l'ancre j il fallut en couperle cable et I abandonni t. Il d étoil plus temps de songer ;'i m jeter dans le port de Su ouào, parce que 1<' venl venoil de là. < m prit «loue te parti '!«• retourner à notre ancien asile de Sancian. In j allant, notre grande voile ie déchira ; bientôt après le mal de misaine se rompit, et aie d'artimon s'enfonça ensuite. On en rechangeoit à l.i bâte de toutes neuves; m ■ i -> les vents des mers de la Chine ne sont pas comme les autres. Nous n<- pûmes jamais tenir aucune voile pour i onduire le vaisseau, et nous fûmes enfin obliges '!<• nous laisser aller au gré des vents et à h miséricorde du Seigneur; chacun se crut perdu; on se disposa à la mort, et on crioil partout miséricorde. Nous entendîmes plusieurs confessions, et, apves nous être recommandés ■• Dieu, nous ne songeâmes | » 1 1 1 - <jn ■■ courir de tous cotés , pour prépare! les autres à bien mourir*

l.r reste du jour, <t la nuit suivante, la guerre fui toujours horrible entre la mer et les vents. !.<• matin on arriva i !■• vue <lr trois terres, dont 1 une étoil celle de la Chine, et les autres celles <\v deux îles désertes <-i esear- D a'agissoit de voir où Von iroit écfa 1er. Par un coup du < iel le \<'ni se ralentit. ( m prit < e temps favorable, et avet la seule civadière, attachée au tronc qui restoit du ni.it de misaine, et la voile d'artimon, on < i . i.^la parle milieu <lu canal qui est entre les deux iles, toujours la sonde à la main, jusqu'à ce qu'on trouvât du fond et une mer tranquille et sous le vent de la dernière ile. Ce fut là que nous mouillâmes d'abord avec une assez petite

ancre. Le lendemain on appareilla encore pour se mettre plus au large , parce qu' on s'aperçut que dans les basses marées , peu s'en falloit que le gouvernail du vaisseau n'atteignît et ne se brisât en frappant sur le fond.

Nous ne savions où nous étions , et nous n'avions ni chaloupe ni canot pour aller à la découverte. On tira quelques coups de canon pour avertir les Chinois de notre embarras , et du besoin que nous avions de leurs secours. Mais ce ne fut qu'au bout de deux jours que des bateaux chinois parurent. C étoit le mandarin d'armes , qui, ayant ouï nos coups de canon, envoyoit reconnoitre qui nous étions. INous apprîmes que nous étions à la rade de Tien-Paï ; que l'ile où nous avions mouillé s'appeloit Fanki-Chan , c'està-dire, Y île des Poules , parce que les Chinois , en passant près de là dans leurs voyages de mer, avoient coutume de laisser quelques poules dans l'ile , en l'honneur d'une idole quils révèrent, pour avoir un vent favorable. Nous sûmes que le mandarin qui envoyoit à notre secours s'appeloit Li- Tous se.

Au nom de Li-Tousse , nous nous récriâmes , et nous bénîmes la Providence de ce qu'au fort de nos plus grands malheurs , elle nous faisoit tomber entre les mains du meilleur ami que les François eussent à la Chine. Ce seigneur, étant mandarin d'armes à Macao , leur avoit déjà donné mille marques de bienveillance , et leur avoit rendu tous les services qui dépendoient de lui ; de sorte que MM. de la compagnie de la Chine , qui en avoient été informés en France, avoient mis entre les mains de M. de la Rigaudière un beau sabre pour lui en faire présent. Nos compagnons de vovage , MM. Basset et Besnard, missionnaires des missions étrangères qui savoient le chinois, furent députés pour lui aller demander un bon pilote, qui connût la côte -, des bateaux qui remplaçassent notre chaloupe ; des provisions de bouche pour nous ravitailler,

car notre biscuit avoit été gâté par l'eau de la mer; de la chaux pour raccommoder le four qui avoit été abattu par les grands roulis de notre vaisseau; enfin, des messagers qui allassent porter de nos nouvelles à MM. les directeurs du commerce de Canton , et au père de Fontaney , que nous savions devoir être fort en peine de nous.

On ne peut marquer plus de zèle que le mandarin Li- Tousse en fit paroitre pour nous donner tout ce que nous lui demandâmes, et pour rendre ainsi quelque service à notre nation-, il envoya trois galères nous saluer, et nous faire offre de sa maison , si nous voulions aller à terre. Mais il se donna de bien plus grands mouvemcns encore , quand il sut que le vaisseau étoit chargé de magnifiques présens destinés à l'empereur. Il y alloit de sa tête, ou du moins de sa fortune , s'ils fussent venus à périr dans l'étendue de sa juridiction. Car à la Chine, plus encore qu'ailleurs, on juge delà bonne conduite des gens parle succès, et on rend souvent les mandarins responsables des fâcheux accidens qui arrivent , quoiqu'il n y ait pas de leur faute. Il dépêcha donc au plus tôt des exprès aux mandarins supérieurs, tant pour recevoir leurs ordres que pour se décharger sur eux d'une partie du soin et de l'inquiétude où il se trouvoit à notre occasion. Pendant qu'il prenoit avec eux ses mesures , il nous arriva encore , dans la rade même de Tien-paï , une disgrâce qui lui donna, aussi bien qu'à nous, beaucoup d inquiétude.

CommeYïleàc Fanki~Chaji nous avoitservi d'abri contre les restes de la dernière tempête , on crut que nous pourrions hiverner là. On s'y étoit all'ourché avec trois méchantes petites ancres qui nous restoient, et on avoit désagréé le vaisseau , comme s'il eût été dans un bon port. On songeoit déjà à bâtir dans l'ile un hôpital pour les malades , lorsque Dieu tira encore des trésors de sa colère un de ces furieux ouragans dont il nous avoit déjà plus d'une fois châtiés,.

23o LETTRES ÉDIFIANTES

Pour le coup, il faut l'avouer, nous fûmes un peu abattus et humiliés sous la main puissante de Dieu. Jusqu'alors j'avois regardé d'un œil assez tranquille tous les orages; le bon effet qu'ils produisoient dans notre équipage, en réveillant le souvenir des sentimens salutaires que nousavions tâché de lui inspirer durant la traversée, me consoloitde toutes nos fatigues; je l'animois à souffrir patiemment, dans l'espérance que Dieu y mettroit bientôt fin. Mais , voyant ces orages redoubler ainsi coup sur coup, sans nous donner seulement huit jours de relâche , je n'osois plus exciter l'équipage qu'à la résignation à ses saintes volontés.

Nous fûmes en danger d'échouer pendant plus de vingtquatre heures; jamais journée ne m'a paru si longue. Ce qui m'alarmoit n'étoit pas mon danger particulier ; grâce à Dieu , les épreuves passées m'avoient préparé à tout ; et je crois que j'eusse consenti volontiers à faire naufrage, si j'avois pu , comme Jouas , délivrer à mes risques tous ceux qui étoieut sur le vaisseau. Ma douleur et ma crainte étoient que Dieu ne sauvât pas tant de pauvres gens qui avoient paru l'invoquer avec beaucoup de foi , et qu'on vît périr au port un navire chargé de toutes les ressources et de tous les fonds nécessaires pour l'établissement de notre mission. Je me résignois néanmoins à tout ce qu'ordonneroit sa Providence , qui , parmi tant d'épreuves , ne nous avoit point abandonnés.

Tandis que nous luttions de la sorte contre la mer et les vents , le pauvre mandarin Li-Tousse étoit sur le rivage , plus mort que vif, de la crainte qu il avoit que nous n'eussions été ensevelis sous les eaux avec les présens de l'empereur. Dès que le temps se fut un peu éclairci, il ramassa tout ce qu'il put trouver de barques , de galères , de sommes , de bateaux pécheurs dans le port de Tien-Paï , et nous les envoya. Nous fûmes surpris de voir venir si promptement à notre secours cette petite armée navale.

ÉCRITES DE LA CHINE. 23l

Dans le temps qu'on tiroit les ballots des soutes du magasin , il se fit une révolte parmi l'équipage qui suspendit tout. Les matelots, ayant pris l'alarme pour eux-mêmes dans la dernière tempête, trouvoient fort mauvais qu'on songeât plus tôt à mettre en sûreté les marchandises que leur vie. Ils craignoient que quand le vaisseau seroit déchargé , on ne fit plus de difficulté de les hasarder encore en haute mer, et de là concluoient à ne rien laisser décharger. Cette petite sédition nous déconcerta un peu, et elle eût eu de fâcheuses suites , si M. de la Rigaudière ne l'eût promptement apaisée par sa prudence et par son autorité. Cependant les ballots étaient sur le pont prêts à être déchargés sur les bateaux chinois qui étoient autour du vaisseau. Quand on eut remis le calme parmi l'équipage, nouveau contre-temps, il arriva une grosse pluie qui obligea à tout remettre dans les soutes, parce que c'eût été perdre les marchandises que de les porter à terre, n'ayant pas encore eu le temps d'y faire bâtir un magasin.

Il sembloit que Dieu prit plaisir à éprouver noire patience, en traversant successivement tous nos desseins. On alla visiter les gros bateaux chinois, pour voir du moins s'ils pourroient transporter quelque chose à Tienpaï. Les écoutilles ou les chambres se trouvèrénl trop étroites pour des ballots de marchandises d'Europe, et il fallut renvoyer ces gros bateaux à vide. On retint les petits bateaux pêcheurs qui pouvoient porter le lendemain les ballots l'un après l'autre à Fanki-Chan, où, dès ce soirlà même, on alla bâtir une case pour les mettre à couvert 5 mais pendant la nuit les pêcheurs, à qui on avoit donné des provisions en abondance, se souvenant que leurs familles , qui ne vivent que de la pèche , pourroient bien mourir de faim en les attendant , retournèrent sans rien dire au lieu d'où ils étoient partis, et ne reparurent plus. Ainsi tout ce qui éloit dans le vaisseau y demeura malgré

232 LETTRES ÉDIFIAjSTES

nous , et nous fûmes obligés de nous préparer à essuyer encore en cet état la cinquième tempête dont on nous avoit menacés. jNous en eûmes en effet toute la peur, et elle commença avec la même impétuosité que les autres ; mais elle ne dura pas , grâce au ciel , et ce fut là que finirent tous nos maux.

Nous ne fûmes plus en peine que de recevoir des nouvelles du père de Fontaney. jNous lui avions envoyé à Canton et à Coang-haï plusieurs exprès : MM. Basset et Besnard , et M. Oury, capitaine en second, y étoient même allés pour l'informer de nos malheurs et de nos besoins ; lui, de son côté, couroit pendant ce temps-là d'ile en île , avec des périls extrêmes et de grandes inquiétudes, ne trouvant nulle part ce qu'il clierchoit, pas même les débris de la chaloupe ni du canot que nous avions abandonnés vers Sancian. Cependant le houpou (c' 'est le mandarin des douanes), arrivé de Canton à Tien-paï pour ses intérêts , nous dit que le père Pelisson , supérieur de notre maison de Canton, eu étoit parti par mer en même temps que lui , pour venir enlever, au nom du père de Fontaney^ les présens de l'empereur ; qu'en attendant on pouvoit envoyer quelqu'un avec qui il pût traiter des droits pour les marchandises. Aous admirâmes que ceux qui nous veiioient inquiéter eussent été plus diligens que ceux qui nous cherchoient pour nous faire du bien.

Enfin un dimanche au soir on vit deux galères qui paroissoient prendre la route de Tien-paï ; un moment après on s'aperçut qu'elles avoient le cap sur nous ; on regarde avec les lunettes d'approche , on voit un pavillon qu'on croit blanc ; après il devient jaune ; enfin on y voit de gros caractères chinois -, c'est le ta gin. Une barque envoyée à la découverte nous crie que ce sont MM. les directeurs du commerce de Canton , avec les pères de Fontaney et Pelisson. Aussitôt les soldats se mettent sous les armes ; on

ÉCRITES DE LA CHINE. a33

prépare une décharge de canon. La joie fut grande à l'arrivée de ces messieurs ; nous nousi embrassâmes avec plaisir. Ils nous avoient apporté des mâts et des rafraîchissemens.

Les mandarins de Tien-paï vinrent là rendre leurs visites au père de Fontaney. On leur fit toutes sortes d'honneurs et de bons traitemens 5 surtout on n'épargna pas la poudre. Le vaisseau , n'ayaut pu à cause des vents entrer dans le port, retourna à l'ancrage de Fan-ki-chan , où le père de Fontaney fit charger les présêns de Vempereur, et les fît transporter à Tien-paï , sur une galère qu'il avoit amenée exprès de Canton. Il étoit convenu avec les mandarins, qu'il les conduiroit par terre 5 le Isong-tou avoit même demandé cela en grâce et s'étoit oiïért à en faire tous les frais. On donna ordre partout de raccommoder les mauvais chemins , et de préparerdes conz-koen ( ce sont des maisons où les mandarins logent dans les voyages). Le houpou , sachant que le père de Fontaney étoit à Tienpaï , en délogea au plus vite , et envoya seulement ses gens à bord de l Ampliitrite , pour en faire la visite-, mais on ne daigna pas seulement les écouter. On se tenoit fier des présens de l'empereur que ce vaisseau avoit apportés , et l'on ne doutoit pas qu'il ne dût en reconnoissance être exempt de tous les droits de la douane et de la vexation de cet avide houpou.

Taudis que les mandarins faisoient couvrir à Tien-paï avec des cordes de paille les ballots où étoient les présens de l'empereur, et les mettoient en état d'être transportés sans risque par des crocheteurs sur des perches de bambous, le père de Fontaney revint à bord me prendre et faire ses adieux. Le père Contancin fut alors déclaré aumônier du vaisseau ; nous disputâmes quelque temps à qui demeureroit ; mais comme il est d'une mortification à ne céder à personne les occasions de souffrir , le père de Fon-

taney termina le différend en sa faveur. Ce fut le 12 novembre 1^01 que je mis le pied à la Chine pour la preT mière fois , après huit mois de navigation telle que je viens de marquer. Je vous laisse à penser, mon très-cher père, avec quel transport de joie je pris possession d'une terre après laquelle je soupirois depuis plus de huit ans. Je ne regrettai point d'avoir tant souffert en chemin, et je priai le Seigneur de continuer à me traiter , comme il a fait de tout temps ses apôtres et les prédicateurs de son Évangile, qui n'ont nulle part planté plus inébranlablement la croix que dans les endroits où ils ont trouvé plus de contradictions et de souffrances.

Dèsle jour môme que j'arrivai à Tien-paï, il fallut devenir Chinois dans les formes. J'en pris l habit etlc7*om; car les Chinois ne sauroient seulement prononcer ceux que nous apportons d'Europe. Tous les missionnaires et les marchands mêmes, en arrivant, sont obligés d'adopter le nom de quelque famille du pays. Le mien est 2'an-chankien. Pour ce qui est de l'usage et des manières de cet empire, il faut se refondre depuis les pieds jusqu'à la tète, pour faire d'un Européen un parfait Chinois. Nous fûmes reçus dans un cong-koen par les mandarins de Tien-paï, et régalés à la chinoise dès le même soir. C'est une profusion de viandes et de ragoûts 5 je veux croire qu'ils sont excellens •, mais il me parut que nos François ne s'en aceommodoient guère. Il y avoit de quoi contenter ceux qui ne cherchent que la multitude et la diversité des mets -, car on nous en servit de plus de quarante façons différentes. Le lendemain M. de la Pugaudière , qui nous étoit venu conduire jusque-là, avoit envie de régaler à son tour les mandarins à l'européenne-, mais comme tous les ballots étoient prêts pour le départ, aussi bien que les porteurs et les soldats d'escorte, on ne voulut pas perdre de temps ni s'arrêter.

Deux mandarins du Tsong-tou vinrent donc le lendemain ordonner la marche, et présider à la conduite des ballots de l'empereur. Chacun des ballots portoit un petit étendard jaune avec une inscription chinoise, pour avertir le peuple qu'on eût du respect quand ils passeroient. Les porteurs étoient obligés de donner leur nom par écrit, et. quelqu'un qui les cautionnât; un soldat marchoit toujours à côté; le capitaine répondoit de lui. Outre cela , les mandarins avec leurs gens faisoient un petit escadron volant, et prenoient garde qu'on ne s'écartât pas des grands chemins. Rien n'est plus sacré parmi les Chinois que ce qui appartient à l'empereur; ne fût-ce qu'une bagatelle, on la traite avec révérence, on la conserve avec soin. J'admirai l'ordre qui régnoit dans notre marche; nous étions plus de quatre cents hommes , en comptant le tagin et les gens qui l'accompagnent ordinairement. Ces gens sont des espèces de timbaliers, de trompettes, de joueurs de cornet à bouquin, des crieurs, des porteurs de parasols et d'étendards, des valets de pied, des officiers même de justice destinés à châtier les coupables, etc. Le tagin étoit porté dans un palanquin ; nous le précédions, et nous lui tenions lieu de lanjés , lettrés du premier ordre qui accompagnent les mandarins dans les cérémonies. C'est ainsi que nous sortîmes de Tien-paï et que nous finies le voyage de Canton.

En arrivant à Yan-cha-yen, petite ville fort jolie, nous crûmes que tous les habitans étoient venus au devant de nous, tant il y en avoitqui bordoient le chemin. Ils nous dévoroient des yeux , ravis apparemment de voir pour la première fois de leur vie un tagin européen , et des barbes plus longues qu'elles ne sont communément à la Chine. Ce que j'admirois , c'est qu'il n'y eût aucun tumulte et qu'il régnât un profond silence au milieu de cette troupe infinie de peuple assemblé, sans pourtant qu'on vît nul officier de police qui parût prendre soin de les tenir dans

le devoir -, ils ont cette retenue et cette modestie de l'éducation chinoise, et, comme j'ai dit, du respect profond que leur inspire la vue de tout ce qui appartient à l'empereur. Le mandarin de Yan-chu-yen , qui nous avoit envoyé la veille à plus de six lieues de sa ville un souper tout apprêté, nous accabla à notre arrivée de civilités et de présens. Nous fûmes logés dans un magnifique cong-koen. Il falloit passer trois cours avant d'arriver à l'appartement du tagin et des laoyés; l'exposition de ces sortes de maisons est toujours presque au midi ; car il faut, suivant les lois de l'empire, qu'elle en décline un peu. Il n'y a que le palais de l'empereur qui ait droit d'être tourné directement au midi vrai.

De Yan-chu-yen nous vînmes à Ho-tcheou -, nous rencontrâmes en chemin une chose assez particulière. Ce sont des î^oches d'une hauteur extraordinaire , et de la figure d'une grosse tour carrée , qu'on voit plantées au milieu des plus vastes plaines. On ne sait comment elles se trouvent là, si ce n'est que ce furent autrefois des montagnes, et que les eaux du ciel, ayant peu à peu fait ébouler la terre qui environnoit ces masses de pierre, les aient ainsi à la longue escarpées de toutes parts. Ce qui fortifie la conjecture, c'est que nous en vîmes quelques-unes qui, vers le bas, sont encore environnées de terre jusqu'à une certaine hauteur.

Il y a dans cette province-là de ivès-beoux marbres , dont on se sert pour faire des ponts et remplir les trous qui rendroient les chemins impraticables. Un bonze , qui n'avoit pas de quoi vivre , s'étant avisé depuis quelque temps de réparer de la sorte un de ces chemins, où une petite rivière faisoit un très-vilain marais , le zèle qu'il a témoigné en cela pour le bien public, et pour la commodité des voyageurs , lui a attiré tant d'aumônes, qu'il se voit en état aujourd'hui de bâtir un beau pont, et auprès du pont une

maison de bonzes. A voir de loin les grosses pierres de marbre qu'il a amassées dans cette vallée pour son dessein, je crus qu'on vouloit bâtir un palais tout entier, tant il y en avoit. Le marbre est d'une très-belle espèce ; on le voit dans les endroits du chemin que les pieds des passans ont déjà polis.

A Ho-icheou , la petite armée de terre qui nous accompagnoit se changea en une armée navale. On mit tous les ballots sur neuf barques. On nous en donna quatre autres ; lune où étoient les provisions et où on faisoit la cuisine, l'autre pour la musique et les joueurs d'instrumens , la troisième qui portoit les soldats d'escorte, et la quatrième pour nous. Le long de la rivière , de lieue en lieue, il y avoit des corps-de-garde ; les soldats se rangeoient en haie du plus loin qu'ils nous voyoient, et nous saluoient à notre passage de la décharge de leur mousqueterie , nos flûtes donnant le signal. La manière de tirer en ces occasions est différente de la nôtre. Au lieu de porter le mousquet à la main et de tirer en l'air f ou vis-à-vis d'eux comme nous, ils le portent sous le bras, la crosse en devant, et la décharge se fr.it comme s'ils vouloient frapper quelque but derrière eux. Quand on voyage sur l'eau dans des barques, on descend à terre, et l'on couche au premier endroit où la nuit surprend -, les soldats se partagent en plusieurs troupes , tiennent toute la nuit des feux allumés , et font un tintamarre qui écarte les voleurs, mais qui fait bien de la peine à ceux auxquels l'appréhension des voleurs n'ote pas l'envie de dormir.

Le 20 novembre, nous arrivâmes à Chao-kin. C'est une grande ville où demeure le tsong-tou, qui est bon ami du père de Fonlaney. Le port est fort spacieux, au confluent de trois rivières ou grands canaux , dont l'un va à Canton. Ce canal est si resserré entre des montagnes, que quand il fait des pluies, il ne manque jamais d'y avoir un

déluge à Chao-kin. Comme le tsong-tou faisoit tous les frais de notre voyage, les mandarins qui sont sous lui np manquèrent pas, dans son absence, de signaler leur zèle à nous bien recevoir. Ils nous firent monter sur une grande barque de mandarin-, ces voitures sont bien commodes pour voyager ; on y est mieux logé que nous ne sommes ordinairement dans nos maisons.

De Chao-kin jusqu'à Canton, on ne voit des deux côtés de la rivière que de gros villages très-populeux ; ils sont si près, qu'on diroit qu'ils n'en font qu'un seul. C'est là que l'on commence à prendre quelque idée des beautés de la Chine. H y a sur la rivière plus de cinq mille barques qui sont aussi longues que nos plus grands vaisseaux, et chaque barque loge une famille entière , avec ses enfans et les enfans de ses enfans. Je ne compte point une infinité de bateaux pécheurs et de canots qui servent à passer d'un bord à l'autre; car sur ces grandes rivières il n'y a point de ponts. Dans les campagnes et sur de petites éminences près des villages, on voit une infinité de tombeaux : ce sont des élévations de terre , terminées en pointe par une grosse urne. Je ne crois pas que beaucoup de gens se fassent ainsi enterrer ; il faudroit bientôt autant d'espace pour loger les morts que les vivans.

Enfin, le â5 novembre, nous arrivâmes à Canton. Ce n'est pas une ville , c'est un monde , et un monde où l'on voit toutes sortes de nations. La situation en est admirable; elle est arrosée d'un grand fleuve qui , par ses canaux , aboutit à différentes provinces. On dit quelle est plus grande que Paris. Les maisons n'y sont pas magnifiques au dehors : le plus superbe édifice qu'il y ait, c'est l'église que le père Turcotti , jésuite, y a fait bâtir depuis deux ou trois ans.

Je ne sais point encore quel sera le lieu de ma mission. Nous partons dans trois jours avec le père de Fontaney,

qui nous placera en différons endroits ; les uns s'arrêleront sur la route dans les villes où nous avons déjà des établissemens ; les autres iront à Nankin , pour y établir un séminaire. On enverra là d'abord les missionnaires qui viendront d'Europe, afin d'y étudier et de se rendre habiles dans la langue et dans l'intelligence des livres chinois. Nous sommes entrés neuf missionnaires à la Chine avec le père de Fontaney. Notre troupe s'est accrue par l'arrivée des pères Hervicu, Noélas, Melon et Chomel, qui sont venus par la voie des Indes. Le père de la Fontaine devoit faire le cinquième \ je lui avois donné rendez-vous à Canton 5 mais , ayant trouvé dans le Maduré une mission où l'on a le bonheur de verser son sang pour Jésus-Christ , comme a fait depuis quelques années le père Jean de Brito, il a préféré cette mission à celle de la Chine , où les affaires delà religion paroissent être en trop bon état pour espérer d'y souffrir sitôt le martyre. Quand je serai un peu plus instruit de la carte du pays , je vous en manderai des nouvelles. C'est bien assez que j'aie pu vous rendre compte de mon voyage. Je me recommande toujours à vos prières, et suis avec toute la recomioissance et le respect que je vous dois , etc.

LETTRE (extrait) DU PÈRE FOUQUET

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