PAIR DE FRANCE
A Nan-tchang— fou , le iG novembre 170a.
Monseigneur, j'arrivai à la Chine le a5 juillet 1699. Nos pères n'y avoient alors que deux maisons , la première à Pékin dans l'enceinte du palais impérial, la seconde
à Canton. Ces deux maisons ne suffisant pas pour le nombre de nos missionnaires , qui augmentoit tous les jours*, on pensa à faire de nouveaux établissemens. On jeta les yeux sur la province de Kiam-si, et les pères de Broissia et Domenge, achetèrent trois vieilles maisons pour y faire trois églises , une à Fou-tcheou , l'autre à Jao-tcheou, et la troisième à Kieou-kiang, qui sont trois villes du premier ordre. Ces maisons ne coûtèrent qu'environ 280 taëls.
Les mandarins de Kieou-kUmgel de Jao-tcheou , ayant formé des oppositions à notre établissement, il fallut en appeler au pou-tclùm-ssée , que nos Européens appellent trésorier-général , et au fou-yven , à qui nous donnons le nom de vice-roi , tous deux grands mandarins , qui ne reconnoissent au-dessus d'eux que les tribunaux de Pékin. On s'opposoit à notre installation dans ces deux villes , parce que nous étions étrangers, et parce que nous prêchions une loi étrangère. Comme la qualité d'étranger est toujours odieuse à la Chine, il n'en falloit pas davantage pour être condamnés, et nous l'eussions été, si le trésoriergénéral n'eût pris notre défense et n'eût fait valoir le fameux édit de 1692, en faveur de la religion chrétienne. Il est vrai que cet édit ne marque pas qu'on pourra élever de nouvelles églises; mais il nous maintient dans les anciennes, et nous permet d'y assembler le peuple-, ce qui parut suffisant à des juges affectionnés , pour ne nous point troubler dans les établissemens que nous avions faits.
Cette affaire étant heureusement terminée, le père de Broissia reçut ordre de passer dans la province Tchekiam pour fonder une église à ISimpo, port de mer vis-à-vis du Japon. Ce poste nous parut nécessaire, nonseulement pour avoir une entrée libre de ce côté-là dans la Chine , mais encore pour chercher quelque moyen de pénétrer au Japon, où la religion chrétienne a été autrefois si florissante, et où Ton dit qu'elle s'est conservée
ÉCRITES PF. LA CUISE. )\l
jusqu'à présent, malgré les horribles persécutions qui désolent depuis si long - temps cette Eglise. Les pères de Broisia etGollet, arrivés à >impo, ne pouvoient trouver aucune union qui leur convint, parce qu'ils n'avoient pas d'argent pour acheter celles qu'on leur présentoit. Cela les obligea à prendre un emplacement, et à bâtir quelques chambres, pour se loger : mais ce ne fut pas sans contradiction; le tchcii-hien de la ville, officier qui gouverne le peuple, leur envoya demander qui ilsétoient, . ikvenoient, et quel étoit leur dessein ; et, après Leur réponse, il défendit de continuer l'ouvrage qu'ils avofent commencé. Il présenta même une requête contre eux aux mandarins dont il dépendoiL Cette requête passa par tous les tribunaux, et \int enfin au vice-roi de la province, qui, au lieu de prononcer lui-même, la renvoya à la cour des rites. Ce tribunal, redoutable de tout temps aux étrangers, et contraire au christianisme, n'auroit pu suivre en cette occasion ses anciennes maxime-,, sans renverser tous nos établissemens , et sans ruiner entièrement notre mission naissante; niai-, Dieu, en qui nous avions mis toute notre confiance, ne le permit pas. Le père Gerbillon, notre supérieur-général, trouva parmi les officiers de cette cour formidable des amis puissans el de zélés protecteurs, qui gagnèrent des vois en notre faveur, et qui firent donner au vice-roi de Tchekiam une réponse favorable.
\<>ii> eûmes une plus rude persécution à soutenir flans la province de Hou-coùan. Le père Domengc el le père Porquct achetèrent à Hoau-tclieou une petite maison pour la somme de soixante-six taëls : elle ne de voit pas faire envie; on n'y voyoit ni porte, ni fenêtres, ni meubles; de sorte que le père Hervieu fut obligé, les premiers jours , d \ coucher à terre et presque à découvert. Cependant un bonze, avant appris l'arrivée du nouveau mission- 2. 16
naire, se mit à la tête de la canaille qu'il avoit apostée , et alla le déférer aux mandarins. Les prêtres des idoles souffrent impatiemment de voir élever des églises, parce que les Chinois , dès qu'ils sont chrétiens , refusent de contribuer à l'entretien des pagodes. Le père Hervieu crut qu'avec un peu de patience ces mouvemens pourroient s'apaiser; il se trompa. Le mandarin lui fit dire de se retirer au plus tôt, et envoya des tchai, ou huissiers, pour lui en signifier l'ordre. A la troisième sommation , le père fut contraint de céder la place, pour ne pas irriter un homme dont la colère aurait pu avoir de fâcheuses suites.
Les pères comptoient beaucoup sur l'appel qu ils pouvoient interjeter au vice-roi, à qui des personnes de considération les avoient recommandés; mais ce mandarin, bien loin d'avoir quelque égard pour eux, les menaça de renvoyer cette affaire à la cour des rites; ce que nous appréhendions par-dessus toutes choses , dans la crainte que ce tribunal, qui venoit déjà de prononcer en notre faveur , nous voyant revenir si souvent, ne se formât quelque idée désavantageuse des établissemens que nous faisions dans les provinces.
Outre les préjugés des Chinois contre tout ce qui s'appelle nouveauté, ils ne sauroient encore s'imaginer qu'on puisse se proposer, dans tout ce qu'on entreprend, une autre fin que Yiutcrêt; ce qu'on dit des motifs qui font agir les hommes apostoliques, et qui les portent à quitter leur pays , leurs parens , et tout ce qu'ils ont de plus cher au monde, dans la seule vue de glorifier Dieu et de sauver les âmes , ne les touchent point , parce que cela leur paraît incroyable. Cependant ils nous voient traverser les plus vastes mers avec des fatigues et des dangers immenses ; ils savent que ce n'est ni le besoin qui nous amène à la Chine, puisque nous y subsistons sans rien leur demander, eî sans attendre d'eux le moindre secours ; ni l'envie d'à-
masser (les richesses , puisque nous les méprisons et que nous ne vendons ni n'achetons rien ; ils ont recours à des desseins de politique , et quelques-uns sont assez simples pour s'imaginer que nous venons tramer des changemens dans l'état , et , par des intrigues secrètes , nous rendre maîtres de l'empire.
Les bonzes, ennemis particuliers de la sainte doctrine que nous prêchons, sont ordinairement les premiers auteurs de ces calomnies atroces ; ils les sèment adroitement parmi le peuple , et pour nous rendre plus odieux , ils y ajoutent mille sots contes , auxquels on ne laisse pas d'ajouter foi. Mais rien ne leur réussit mieux que ce qu'ils rehatlent sans cesse aux oreilles de la populace stupide , que les disgrâces corporelles, les maladies, mille autres arcidens funestes, et la mort même sont des suites infaillibles du baptême. Il est incroyable combien ces terreurs, quoique démenties souvent par l'expérience , empêchentde gens d'embrasser le christianisme.
Un jour que j'allois baptiser une femme qui étoit à l'extrémité, un catéchiste me vint trouver à l'église, pour m'avertir de n'y pas aller, parce que le mari de cette femme, qui étoit venu lui-même la veille me prier de la baptiser, avait changé de sentiment. « Allez dire au prédicateur de votre loi, dit cet infidèle au catéchiste, qu'il se tienne en repos chez lui -, je sais ses desseins, et je suis instruit de ses prétentions. Il veut, avec son huile, avoir les yeux de ma femme , pour en faire des lunettes d'approche-, qu'il s'adresse à d'autres, car je ne consentirai jamais qu'il mette les pieds dans ma maison, ni qu'il la baptise. » Le catéchiste , touché de compassion de voir un aveuglement si déplorable, tâcha de remettre l'esprit à ce pauvre homme 5 mais tous ses efforts furent inutiles et, la femme mourut sans être baptisée.
Après plus de vingt mois de courses dans la province
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de Fokien, où je n'avois pu trouver de retraite fixe, je fus attaché à l'église de Fou-tcheou , province deKiam-si. C'étoit en mars de l'année dernière. Il n'y avoit alors qu'environ cent néophytes, il y en a maintenant une fois autant. Je fis le premier baptême que j'eusse jamais donné en ma vie le 12 , jour anniversaire de ma naissance 5 ce qui me fit me dire qu'il falloit renaître en quelque sorte ce jour-là , pour mener une vie nouvelle qui ne fût plus occupée qu'à glorifier Dieu et qu'à procurer le salut des Chinois. La personne que je baptisai étoit une jeune femme dangereusement malade, qui savoit parfaitement tout ce qu'il faut croire. Quand on lui demanda si elle avoit encore quelque confiance dans les idoles , elle répondit avec une espèce d'indignation qui me toucha : « Il faudrait être bien aveugle pour croire que ces morceaux de pierre et de bois eussent quelque vertu ou quelque pouvoir. » Le sacrement qui purifia son àme ne fut pas sans effet sur son corps , ainsi que je le puis croire raisonnablement, puisqu'elle se trouva guérie bientôt après. Cette femme est aujourd'hui une des plus ferventes chrétiennes de cette église.
Les gens de lettres viennent me voir , et me proposent leurs doutes sur notre sainte religion. Je me souviens d'un nommé Yven, de grande réputation parmi les siens, qui me demanda fort sérieusement comment Dieu pouvoit gouverner le monde, et fournir , sans se lasser, à l'application que nécessite un travail aussi étendu. Je tâchai de le satisfaire, en lui développant l'idée de Dieu, et usant de comparaisons pour le lui faire connoitre : c'est la meilleure manière d'instruire les Chinois; une comparaison appliquée à propos les convainc sûrement beaucoup mieux que les démonstrations les plus solides. Ils ont pour la plupart l'esprit très-bon, mais peu capable des subtilités de la dialectique, peut-être parce qu'ils n'y sont pas accoutumés. Ce lettré me parut content de mes réponses;
ÉCTIITES DE LA CHIKE. 245
il est revenu se faire examiner pour le Kiu-ginat. Il m'amena avec lui son fils, qui est aussi gradué \ je les pressai tous deux d'ouvrir les yeux à la lumière, mais l'heureux moment n'étoit pas encore venu.
Je distribue aux lettrés quelques ouvrages chinois de nos missionnaires , et entre autres l'excellent livre du père Mathieu Ricci, quia pour titre, en chinois, Tien-tchu-che-y , c'est-à-dire, delà véritable intelligence du mot Ticn-tchu , qui signifie le seigneur du ciel. Ce livre fait des effets mer- "v eilleux sur l'esprit des Chinois qui ont de la capacité, et il en est peu qui ne soient ébranlés, quand ils l'ont lu avec attention. Un autre livre que j'ai donné à plusieurs, est celui du père Jules Alcni , qui a pour titre : Oùan oi;e- Icliinyven, la véritable origine de toutes choses. Ce missionnaire a été dans son temps une des plus fermes colonnes de cette mission, et son ouvrage a eu un très-grand cours dans toute la Chine. Il seroit à souhaiter que chaque missionnaire fût en état de semer dans les lieux de sa mission un grand nombre d'instructions. Ce sont des prédicateurs muets, mais très-réloquens et très-eflicaces , qui reprochent aux Chinois les désordres de leur vie sans blesser leur délicatesse, qui éclairent leur esprit sans les choquer, et qui les conduisent peu à peu, et presque sans qu'ils s'en aperçoivent, à la connoissance de la vérité.
C'est par la lecture de quelques livres de piété, que le fameux père Adam Schall donna à un mandarin, il y a plus de quarante ans , que s'est convertie une famille entière, dont j'ai baptisé neuf personnes cette année. Ce mandarin, s'étant trouvé dans sa jeunesse à la cour, où il avoit un emploi de distinction , alla voir par curiosité le père Adam Schall, qui s'étoit acquis par son mérite une grande réputation dans tout l'empire. Le père lui parla de la religion chrétienne , et le porta à l'embrasser.; mais le jeune mandarin, qui aimoit les plaisirs, et qui n'avoit alors
en tête que sa fortune , ne fit pas grande attention à tout ce que disoit l'homme de Dieu 5 il reçut néanmoins Içs livres de piété qu'il lui donna. Il parcourut ensuite plusieurs provinces, où il eut des charges considérables, se livra à toutes les ridicules superstitions des bonzes, chercha dans les livres des Tao-tsée , qui sont d'insignes imposteurs , les moyens de se rendre immortel , jusqu'à ce que, revenu enfin de ses folies et de ses erreurs à l'âge de quatrevingts ans , il trouva dans la lecture des livres dont le père Adam Schall lui avoit fait présent autrefois , ce qu'il avoit cherché vainement ailleurs , je veux dire son salut éternel , et celui de la plupart de ses enfans.
Je ne suis resté à Fou-tcheou que jusqu'à la mi-juin , ayant été obligé de passer à l'église de Nan-tchang, d'où je vous écris, 11 me seroit difficile de vous marquer ici la piété avec laquelle nos chrétiens passèrent la semaine sa' 1. te. Le dimanche, le concours fut extraordinaire; l'église se trouva trop petite , quoique d'ailleurs elle soit assez grande -, on bénit des rameaux, des parfums et des bougies, que les chrétiens ont coutume de brûler, durant le cours de l'année, devant les saintes images. Le jeudi-saint , on conserva le saint sacrement , comme on a coutume de le faire en Europe. Pendant tout le temps qu'il fut exposé , les chrétiens se partagèrent pour venir l'adorer, de sorte que toute l'après-dinée, et la nuit suivante, il y en eut toujours plusieurs en prières. Ils récitoient d'heure en heure le chapelet à haute voix, ou bien certaines prières en forme de litanies , en l'honneur du très-saint sacrement. Le vendredi, l'église se trouva encore trop petite. On fit l'adoration de la croix de la même manière que nous la faisons en Europe. Tout ce qu'il y eut de particulier, fut qu'après cette sainte cérémonie, ces fervens néophytes prirent une rude discipline. Le samedi on fit les cérémonies ordinaires de l'église \ le jour de Pâques , plus de cent personnes
communièrent, et l'église fut'presque toujours pleine depuis le malin jusqu'au soir.
Tandis que nous travaillons de toutes nos forces dans les provinces à la conversion des âmes , les pères qui demeurent à la cour ne s'épargnent pas. Mais le père Fontaney, qui retourne en France , vous instruira , monseigneur, de tout le bien que l'on fait à Pékin. Les commencemens d'une mission sont difficiles. Quand nous aurons plus de maisons , quand nous saurons mieux la langue, quand nous serons plus faits aux manières du pays et quand nous aurons les secours qui nous manquent encore , les conversions seront plus nombreuses. J'avois dessein de vous dire un mot sur les disputes qui se sont élevées ici -, je ne sais comment ce point m'est échappé. Je pourrai l'an prochain vous développer ce que c'est que les honneurs que l'on rend à Confucius et aux parens. Les chrétiens de ce pays ont été bien étonnés quand ils ont su qu'on les accusoit d'idolâtrie. Ils adressent des plaintes au saint-père, et lui envoient des témoignages authentiques de la pureté de leur foi , et de l'innocence des cérémonies qu'ils croient pouvoir pratiquer sans impiété et sans superstition. Je suis avec un très-profond respect, etc.
MÉMOIRE (extrait) DU PÈRE FRANÇOIS jNOEL, SLR L'ÉTAT DES MISSIONS,
ADRESSÉ AU RÉVÉREND PERE GENERAL DE LA COMPAGNIE DE JESUS, EN I^o3.
Mon révérend père, j'obéis à l'ordre de votre paternité , et j'emploie à lui rendre compte de l'état présent de nos missions le temps que me laisse la grande et impor-
tante affaire des honneurs qu'on rend à la Chine à Confucius et aux morts. Je n'avancerai rien dans ce mémoire dont je ne sois bien instruit, et ne chercherai point à grossir les objets..
Nos pères portugais , qui sont les premiers fondateurs de cette mission, avoient déjà ici un grand nombre de belles églises, quand nos pères françois y arrivèrent, il y a près de vingt aDS. On comptait alors dans la seule province de Nankin plus de cent églises , et plus de cent mille chrétiens. Mais le bonheur qu'ont eu les jésuites de France de se rendre agréables à l'empereur, et de le rendre favorable à la religion, a mis les fidèles en état de former de nouveaux établissements. Les Portugais ont acquis des maisons dans plusieurs villes où l'on n'avoit point encore prêché ; et à Pékin, ils ont bâti une église pour les/e/nme.?; ce qui étoit fort nécessaire : car il n'en est pas à la Chine comme en Europe , où les églises sont communes aux deux sexes \ ici la bienséance et la coutume ne permettent pas que les hommes et les femmes se trouvent ensemble dans un même lieu 5 on regardèrent ces assemblées comme quelque chose de monstrueux. Ainsi les dames ont de petites chapelles particulières, où les missionnaires vont avec beaucoup de circonspection et de grandes précautions les prêcher au travers d'une grille , et leur administrer les sacremens. Comme elles sont naturellement vertueuses et fort innocentes , la religion s'insinue aisément dans leur cœur et dans leur esprit , et elles en pratiquent les devoirs avec une ferveur et une modestie charmantes. Celles de Pékin ont signalé particulièrement leur zèle à enrichir leur nouvelle église de ce qu'elles avoient de plus précieux ; plusieurs ayant donné pour les ornemens d'autel leurs perles , leurs diamans et leurs autres bijoux, comme firent autrefois les dames de l'ancienne loi.
Les pères françois , de leur côté , ont ouvert de nou-
ÉCRITES DE LA CHINE. 2.jQ
velles églises dans la province de Kiam-si -, mais rien n'approche de celle qu'ils ont fait bâtir à Pékin dans la première enceinte du palais de l'empereur. Ce grand prince, qui protège depuis long-temps la religion chrétienne, ne s'est pas contenté de leur donner la permission d'élever ce superbe monument à la gloire du vrai Dieu , il a voulu encore y contribuer par ses libéralités; et le roi très-chrétien , à qui cette mission a des obligations très-particulières , a eu la bonté d'y envoyer une magnifique argenterie et de riches paremens d'autel.
Quoique nous ayons déjà trois églises à Vélin, elles ne suffisent pas, et nous avons résolu d'en bâtir une quatrième, aussitôt que nous aurons les fonds nécessaire?. Cela n'est pas infini comme en Europe, parce que les ouvriers et les matériaux se trouvent ici à assez bon marché. Elle sera dédiée à saint Joseph, le patron et le protecteur de cette mission, et en mémoire de ledit fameux donné par l'empereur, en 1692 , le jour même de la fête de ce saint, édit par lequel l'empereur accordoit la permission de prêcher la loi de Jésus-Christ dans toutes les terres de son obéissance.
Outre les églises dont j'ai parlé, il faut compter encore celles d'Ou-ho et de "N ousie, dans la province de Nankin ; celles des provinces de Hou-coùam, de Fo-kien et de Canton , qu'ont bàiies nouvellement nos pères 5 les deux belles églises que le père Charles Turcotti a fait faire dans Canton même, et dans Fokhan; enfin la chapelle, magnifique pour le pays , qu'on a élevée dans l'ile de Sancian, sur le tombeau de saint François -Xavier. Il y a présentement plus de soixante-dix missionnaires de notre compagnie à la Chine, c'est-à-dire qu'il y a beaucoup plus de jésuites qu'il n'y a d'évêques , d'ecclésiastiques et de religieux des autres ordres , en les comptant tous ensemble.
Les jésuites de Pékin baptisèrent cinq cent trente per-
?.5o LETTRES ÉDIFIANTES
sonnes en 1694? six cent quatorze en 1695, six cent trente-trois en 1696, et à peu près autant les années suivantes. Je ne parle que des adultes ; car on baptise beaucoup plus (X en fans , surtout de ceux qui se trouvent tous les matins exposés dans les rues. Il est inouï que daus un pays aussi bien policé que la Chine , on souffre un si criant désordre. Mais Pékin est une ville si peuplée , que ceux qui se croient surchargés d'enfans ne se font aucun scrupule de les abandonner dans les rues et dans les places publiques, où les uns meurent misérablement, et les autres sont dévorés des botes. Le gouvernement envoie , il est vrai, tous les matins des chariots qui parcourent la ville, recueillent les enfans qui respirent , et les transportent dans un hôpital où des médecins et des matrones sont chargés de les soigner, et où ceux qui échappent à la mort sont élevés. Pour nous , un de nos premiers soins est d'envoyer tous les matins des catéchistes dans les différons quartiers, baptiser tous ceux de ces enfans qui sont encore en vie. De vingt à trente mille qu'on expose chaque année, nos catéchistes en baptisent environ trois mille.
Le progrès que fait la religion est encore plus considérable dans les provinces qu'il ne l'est à Pékin. Le père Pinto baptisa lui seul près de quinze cents personnes en 1G9G et 1697. Le père Provana , qui demeure à Kiamtcheou', en la province de Kiam-si, en baptisa plus de mille ces deux mêmes années ; le père Simoens un pareil nombre dans la ville de Chintin, en une seule année; le père Laureati en baptisa environ neuf cents en dix mois dans la ville de Sin-gnan-fou , capitale de la province de Chensi , et le père Vanderbeken cinq cents en moins de cinq mois dans la ville de Can-tcheou, eu la province de Kiam-si. Les pères Simon Rodriguez et Yanhammc, qui ont leur mission dans les villes de Cham-chou et de \ oucham , baptisent régulièrement chaque année cinq à six
cents personnes. Dans les villes où les chrétientés sont plus anciennes et plus nombreuses, comme à Cham-liay , dont je vous ai déjà parlé, on en baptise chaque année onze à douze cents. Je ne vous dis rien des autres églises, parte que je ne suis pas assez instruit de ce qui s'y passe.
Vous me demanderez peut-être, mon très -révérend père, si la plupart des chrétiens sont gens du peuple, et si Ion ne convertit pas aussi à la Chine des personnes de qualité, des savans et des mandarins. Pour répondre juste à une question que l'on m'a faite souvent ici et ailleurs, je vous prie de remarquer que, selon les idées «pic nous en avons en Europe, tout est peuple à la Chine, et qu'il n'y a point de noblesse, si ce n'est les princes du sang, un petit nombre de princes tartarcs et quelques familles particulières, que l'empereur a décorées d'un litre d'honneur. Comme toutes ces personnes demeurent ordinairement à la cour ou dans la Tartarie, on ne doit pas s étonner si dans les provinces on voit peu de chrétiens qui soient gens de distinction. Je ne connois hors de la cour qu'un seul prince tarlare qui ait embrassé depuis quelques années notre sainte religion , avec sa femme et plus de cinquante de ses domestiques. Sa maison est illustre et fort distinguée parmi les Tartares, son oncle ayant épouse la tante du feu empereur Chun-chi. Il ne peut donc y avoir (jue du peuple qui se fasse chrétien dans l'étendue de l'empire. Pour ce qui est des gens de la cour, on éprouve à la Chine, comme partout ailleurs, quil est difficile à un homme puissant et en faveur, surtout s il est païen, d'entrer dans le royaume des cieux. Cependant, outre les marchands, les soldats, les artisans, les laboureurs et les pécheurs qui remplissent ordinairement nos églises , il ne laisse pas d'y avoir quelques bacheliers, quelques docteurs et même quelques mandarins, mais en petit nombre, si ce n'est dans le tribunal des mathématiques de Pékin.
Les grands mandarins , les officiers-généraux d'armées et les premiers magistrats de l'empire , ont de l'estime pour le christianisme ; ils le regardent comme la religion la plus sainte et la plus conforme à la raison; ils honorent ceux qui la prêchent; ils leur fout amitié; ils prennent plaisir à les entendre parler des maximes de notre morale ; ils les louent , ils les admirent ; mais quand nous leur parlons de les imiter et de quitter la religion du pays , ils ne nous entendent plus. L'attache aux plaisirs des sens, et la crainte de se distinguer des personnes de leur condition , empêchent la grâce d'achever son ouvrage, et de faire impression sur ces âmes enveloppées dans la chair.
Les occupations sacerdotales de nos pères dans les lieux de leur demeure, sont d'entendre les confessions des fidèles , d'administrer les sacremens aux malades, d'instruire les idolâtres, et de disputer quelquefois avec des lettrés. Leur travail est beaucoup plus grand dans les missions qu'ils font à la campagne. Aussitôt qu'un missionnaire arrive dans une bourgade , tous les chrétiens s'assemblent à l'église , s'il y en a une , et s'il n'y en a pas , dans la maison de quelque chrétien des plus considérables. Après la prière , le père fait une exhortation et entend les confessions , pendant que ses catéchistes disposent les fidèles à participer aux sacremens de la pénitence et de l'eucharistie, et les catéchumènes à recevoir le baptême. Le lendemain, après la messe, le père baptise ceux quil trouve suffisamment instruits , et reçoit au nombre des catéchumènes les infidèles qui se veulent convertir. L'après-diner le travail recommence, et le père ne quitte point la bourgade que tout Je monde ne soit content.
Dans les églises plus nombreuses, comme dans l'île de Tsommin, où l'on compte plus de trois mille chrétiens, on distribue son temps d'une autre manière ; on donne les premiers jours aux hommes et les suivans aux femmes.
Les catéchumènes viennent après -, on les examine, on les baptise , s'ils en savent assez , et on les admet à la participation des divins mystères. On s'applique ensuite à terminer les différends, s'il y en a quelques-uns. En chaque lieu on choisit deux ou trois des principaux chrétiens pour conduire les autres et pour les instruire en l'absence du missionnaire. En chaque maison on fait afficher une conduite de vie, sur laquelle toute la famille se doit régler, avec un calendrier qui marque , outre les dimanches et les fêtes qu'il faut s'assembler, les jours déjeune qui sont d'obligation. Enfin on distribue des catéchismes , des livres de piété, de l'eau bénite, des chapelets , des images, et tout ce qui est capable d'entretenir la piété des fidèles , et d'animer leur foi.
La religion s'établit plus aisément à la campagne que dans les villes, parce qu'on y a plus de liberté. Dans les villes on dépend du gouverneur et des mandarins ; il faut les visiter • ce qui ne se peut, selon le cérémonial, sans présens et sans frais ; au lieu que dans les villages , pour exercer librement ses fonctions , on n'a besoin de l'agrément de personne. La ferveur est grande parmi les chrétiens, surtout dans les commencemens. Aussi est-ce un temps favorable, et dont il faut bien profiter. Je l'ai éprouvé moi-même plus d'une fois, et particulièrement dans la petite ville d'Ouho, et dans les villages qui en dépendent. A la première visite que j'y lis, je baptisai cent seize personnes , et à la seconde cinq cent soixante , parmi lesquelles il y avoit dix-huit à vingt bacheliers et un mandarin qui avoit été dix ans gouverneur d'une petite ville. Un succès si heureux me porta à bâtir une église dans cette petite ville, et deux autres moins considérables avec quelques chapelles dans les villages circonvoisins. Je suis avec un profond respect, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE DE CHAVAGNAC AU PERE LE GOBIEN.
A Fou-tcheou-fou, le 10 février i^o3.
Mon révérend père, ce fut le icr mars 1702 que je partis de iSan-tchang-fou , pour me rendre auprès du père Fouquet, dans cette ville d'où j'ai l'honneur de vous écrire. Il s'en faut bien que toute la Chine réponde à l'idée que je m'en étois formée d'abord. Je n'avois encore vu qu'une partie de la province de Canton quand je vous en fis une description si magnifique. A peine eus-je fait quatre journées de chemin dans les terres, que je ne vis plus que montagnes escarpées, et d'affreux déserts remplis de tigres et d'autres bètes féroces. Mais quoique cette partie de la Chine soit différente de la plupart des autres provinces , on y trouve cependant quelques villes assez belles , et un assez grand nombre de villages.
De Nan-hiung, qui est la dernière ville de la province de Canton , nous nous rendîmes par terre à Nan-gan ; c'est la première ville de la province de Kiam-si : elle est grande comme Orléans , fort belle et fort peuplée. De Nan-gan à Can-tcheou, ce ne sont plus que des déserts. Can-tcheou est une ville grande comme Rouen ; elle est fort marchande, et on y voit un grand nombre de chrétiens.
De Can-tcheou à Nan-tchang le pays est charmant, très-peuplé et très-fertile. Une de nos barques pensa périr à une journée de celte ville , dans un courant très-rapide qui a près de vingt lieues de longueur : ce qui le rend encore plus dangereux, c'est qu'il faut passer au travers d'une infinité de rochers qui sont à Heur d'eau ; mais aussi quand
on l'a une fois passé , on se trouve dans une belle rivière six fois plus large que n'est la Seine vis-à-vis de Rouen , et si couverte de vaisseaux, qu'à quelque heure du jour que vous jetiez les yeux aux environs, vous comptez plus de cinquante bàtimens de charge à la voile.
Ce grand nombre de vaisseaux ne doit point surprendre. Il est vrai que les Chinois ne commercent guère hors de leur pays: mais, en récompense, le commerce qu'ils font dans le sein même de l'empire est si grand, que celui d'Europe ne mérite pas de lui être comparé. L'empire de la Chine a une très-grande étendue; les provinces sont comme autant de royaumes ; l'une produit du riz , l'autre fournit des toiles; chacune a des marchandises qui lui sont propres , et qu'on ne trouve point ailleurs : tout cela se transporte non par terre, mais par eau , à cause de la com modité des rivières qui sont en très-grand nombre, et si belles , que l'Europe n'a rien qui en approche.
Ce qui me remplit de consolation , mon révérend père, ce fut de voir , dans toutes les villes qui se trouvèrent sur ma route , un grand nombre d'églises érigées au vrai Dieu, et des chrétientés très-ferventes. La religion fait ici chaque jour de nouveaux progrès ; il semble même que le temps de la conversion de ce vaste empire est eniin arrivé; et, pour peu que nous soyons aidés des fidèles d'Europe , qui ont du zèle pour la propagation de la foi , tout est à espérer d'une nation qui commence à goûter nos maximes saintes , et qui est touchée de tant d'exemples de vertu que donnent les nouveaux fidèles.
Pour moi, je vous avoue que je suis frappé de leur innocence et de leur ferveur. Plusieurs viennent tous les dimanches de huit à dix grandes lieues pour assister aux saints mystères : ils s'assemblent en grand nombre tous les vendredis dans l'église, où ils récitent certaines prières en l'honneur de la passion de Jésus-Christ ; et ils ne se rc-
tirent qu'après s'être demandé pardon les uns aux autres du mauvais exemple qu'ils ont pu se donner : leurs austérités et leurs pénitences seroient indiscrètes, si l'on n'avoit soin d'en modérer les excès.
Nous avons ici un jeune enfant qui , au milieu d'une famille idolâtre, ne manque jamais de faire tous les jours ses prières devant son crucifix , tandis que tous ses parens sont prosternés devant leurs idoles. Sa mère et ses frères ont fait bien des efforts pour le pervertir ; mais sa constance a été à l'épreuve de leurs menaces et de leurs mauvais traitemens : il leur a toujours répondu avec une fermelé mêlée de tant de douceur, qu'ils sont eux-mêmes sur le point d'embrasser le ebristianisme.
Vous ne sauriez croire toutes les industries que le zèle fait imaginer aux nouveaux chrétiens pour la conversion des infidèles : j'en ai été mille fois surpris. Il n'y a pas longtemps qu'un pauvre bomme, aveugle, et qui vit d'aumônes, vint me prier de lui donner deux ou trois livres :je ne pouvois me figurer l'usage qu'il en vouloit faire *, c'étoit pour les donnera lire à douze infidèles , qu'il avoit à demi instruits des mystères de notre sainte religion. J'ai vu des en fans venir nous demander comment il falloit répondre à certaines difficultés que leur faisoient leurs parens idolâtres , et il est souvent arrivé que le lits a converti sa mère et tout le reste de sa famillq.
Cependant on ne peut disconvenir que les missionnaires qui travaillent à la conversion de ces peuples n'y trouvent des obstacles bien difficiles à surmonter. Le mépris que les Chinois ont pour toutes les autres nations , en est un des plus grands, même parmi le bas peuple. Entêtés de leur pays, de leurs moeurs, de leurs coutumes et de leurs maximes , ils ne peuvent se persuader que ce qui n'est pas de la Chine mérite quelque attention. Quand nous leur avons montré l'extravagance de leur attache-
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ment aux idoles, quand nous leur avons fait avouer que I,i religion chrétienne n'a rien que de grand, de saint, de solide, on diroit qu'ils sont prêts de l'embrasser ; mais il s'en faut bien. Ils nous répondent froidement : « Votre religion n'est point dans nos livres , c'est une religion étrangère : y a-t-il quelque chose de bon hors de la Chine, et quelque chose de vrai que nos savans aient ignoré? »
Souvent ils nous demandent s'il y a des villes, des villages et des maisons en Europe. J'eus un jour le plaisir d'être témoin de leur surprise et de leur embarras à la vue d'une mappemonde. Neuf ou dix lettrés , qui m'avoient prié de la leur faire voir, y cherchèrent long-temps la Chine -, enfin ils prirent pour leur pavs un des deux hémisphères qui contient l'Europe, l'Afrique et l'Asie : l'Amérique leur paroissoit encore trop grande pour le reste de l'univers. Je les laissai quelque temps dans l'erreur, jusqu'à ce qu'enfin un deux me demanda l'explication des lettres et des noms qui étoient sur la carte, m Vous voyez l'Europe, lui dis-je, l'Afrique et l'Asie; dans l'Asie, \oici la Perse, les Indes, la Tartarie. — Où est donc la Chine? s'écrièrent-ils tous. — C'est dans ce petit coin de terre , leur répondis-je, et en voici les limites.» Je ne saurois vous exprimer quel fut leur étonnement : ils se rëgardoient les uns les autres , et se disoient ces mots chinois , chiao -te-kin , c'est-à-dire , elle est bien petite.
(Quoiqu'ils soient bien éloignés d'atteindre à la perfection où on a porté les arts et les sciences en Europe, on ne gagnera jamais sur eux de rien faire à la manière européenne. L'autorité de l'empereur a été même nécessaire pour obliger les architectes chinois à bâtir sur un modèle européen notre église qui est dans son palais. Encore fallut-il qu'il nommât un mandarin pour veiller à l'exécution de ses ordres.
Leurs vaisseaux sont assez mal construits : ils admirent 2. ij
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la construction des nôtres -, mais quand on les exhorte à l'imiter, ils sont tout surpris qu'on leur en fasse même 4a proposition. «C'est la construction de la Chine, nous répondent-ils.— Mais elle ne vaut rien, leur dit-on. — JVimporte, dès-là que c'est celle de l'empire, elle nous suffit , et ce seroit un crime d'y rien changer. »
Pour ce qui est de la langue du pays, je puis vous assurer qu'il n'y a que pour Dieu qu'on puisse se donner la peine de l'apprendre. Voici cinq grands mois que j'emploie huit heures par jour à écrire des dictionnaires. Ce travail m'a mis en état d'apprendre entin à lire , et il y a quinze jours que j'ai ici un lettré, avec qui je passe trois heures le matin et trois heures le soir à examiner des caractères chinois, et à les épeler comme un enfant. L'alphabet de ce pays-ci a environ quarante-cinq mille lettres; je parle des lettres d'usage, car on en compte en tout jusqu'à soixante mille. Je ne laisse pas d'en savoir assez pour prêcher, catéchiser et confesser.
La conversion des grands , et surtout des mandarins , est encore plus difficile. Comme ils vivent la plupart d'exactions et d'injustices, et que d'ailleurs il leur est permis d'avoir autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir, ce sont comme autant de chaînes qu'il ne leur est pas aisé de rompre.
L'usure qui règne parmi les Chinois est un autre obstacle bien difficile à vaincre : lorsqu'on leur dit qu'avant que de recevoir le baptême, ils doivent restituer des biens acquis par ces voies illicites , et ainsi ruiner en un j ouitoute leur famille , vous m'avouerez qu'il faut un grand miracle de la grâce pour les y déterminer. Aussi est-ce là ce qui d'ordinaire les retient dans les ténèbres de l'infidélité. J'en eus il y a peu de jours un exemple bien triste.
Un riche marchand vint me voir et me demanda le baptême : je l'interrogeai sur le motif qui le portoit à se faire chrétien. « Ma femme, me dit-il , fut baptisée l'année der-
nière, et depuis ce temps-là elle a vécu très-saintement. Peu de jours avant sa mort elle me prit en particulier, et me dit qu'à un tel jour et à une telle heure elle devoit mourir , et que Dieu le lui avoit fait connoître, afin de me donner par-là une preuve de la vérité de sa religion. Elle est morte en effet à l'heure et de la manière qu'elle me Fa voit prédit; ainsi, ne pouvant plus résister à la prière quelle m'a faite en mourant de me convertir , je viens vous trouver à ce dessein , et vous demander le saint baptême. » De si belles dispositions ne sembloient-elles pas m'assurer que j'aurois le bonheur de le baptiser dans peu de jours? Mais ces bons sentimens s'évanouirent bientôt, lorsque dans l'instruction je vins à toucher l'article du bien d'autrui , et que je lui fis voir la nécessité indispensable de la restitution 5 il commença à chanceler, et enfin il me déclara qu'il ne pouvoit s'y résoudre.
Les Chinois ne trouvent pas moins d'opposition au christianisme dans la corruption et le dérèglement de leur cœur •, pourvu que l'extérieur paroisse réglé , ils ne font nulle difficulté de s'abandonner en secret aux crimes les plus honteux. 11 y a environ quinze jours qu'un bonze vint me prier de l'instruire : il avoit, ce semble, la meilleure volonté du monde, et rien, disoit-il, ne devoit lui coûter. Mais à peine lui eus-je expliqué quelle est la pureté que Dieu demande d'un chrétien, à peine lui eus-jc dit que sa loi est si sainte, qu'elle défend jusqu'à la moindre pensée et au moindre désir contraire à cette vertu : Si cela est. , me répondit-il, il n'y faut plus penser; et là-dessus, tout convaincu qu'il étoit de la vérité de notre sainte religion , il abandonna le dessein de l'embrasser.
Voici maintenant, mon révérend père, quelques coutumes par rapport aux dames chinoises, qui semblent leur fermer aussi toutes les voies de conversion. Elles ne sortent jamais de la maison , ni ne reçoivent aucune vi-
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site des hommes ; c'est une maxime fondamentale dans tout l'empire, qu'une femme ne doit jamais paraître en public , ni se mêler des affaires du dehors. Bien plus, pour les mettre dans la nécessité de mieux observer cette maxime, on a su leur persuader que la beauté consiste , non pas dans les traits du visage, mais dans la petitesse des pieds ; en sorte que leur premier soin est de s'ôter à elles-mêmes le pouvoir de marcher : un enfant d'un mois a le pied plus grand qu'une dame de quarante ans.
Delà il arrive que les missionnaires ne peuvent instruire les 4ames chinoises ni par eux-mêmes , ni par leurs catéchistes. Il faut qu'ils commencent par convertir le mari, afin que le mari lui-même instruise sa femme , ou qu'il permette à quelque bonne chrétienne de venir dans son appartement lui expliquer les mystères de la religion.
D'ailleuKjfc quoiqu'elles soient converties, elles ne peuvent se trouver à l'église avec les hommes. Tout ce qu'on a pu obtenir jusqu'ici , c'est de les assembler six ou sept fois l'année, ou dans une église particulière, ou dans la maison de quelque chrétien , pour les y faire participer aux sacremens. C'est dans "ces assemblées qu'on confère le baptême à celles qui y sont disposées. J'en baptiserai quinze dans peu de jours.
Ajoutez à cela que les dames chinoises ne parlent que le jargon de leur province -, ainsi elles ont bien de la peine à se faire entendre des missionnaires, dont quelques-uns ne savent que la langue mandarine. On tâche, autant qu'on peut, de remédier à cet inconvénient. Je me souviens d'un expédient que trouva la femme d'un mandarin peu de jours après mon arrivée dans cette ville. Comme elle ne pouvoit être entendue du missionnaire à qui elle vouloit se confesser , elle fit venir son fils aine , et elle lui découvrit ses péchés , afin qu'il en fit le détail au confesseur et qu'il lui redit ensuite les avis et les instructions qu'elle eu
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nuroit reçus. Trouveroit-on en Europe ces exemples de simplicité et de ferveur ?
Je ne puis finir cette lettre sans vous rapporter un exemple de la foi de nos fervens chrétiens -, c'est par leur moyen que j'ai eu le bonheur d'administrer le saint baptême à plusieurs idolâtres.
Dans l'absence du père Fouquct, qui étoit allé à Nanti hang-fou, un infidèle vint me prier daller secourir une famille entière, qui étoit, disoit-il , cruellement tourmentée du démon. Il m'avoua qu'on a voit eu recours aux bonzes, et que durant trois mois ils avoient fait plusieurs saerifices : que. ces moyens a étanl trouvés inutiles, on s'étoil adresse an tcham-tien-tsée, général «les Tao-tsée-, qu'on avoit acheté de lui, pour \ingt francs, des sautegardes contre le démon , dans lesquelles il défendoit au malin esprit de molester davantage cette famille- qu'enfin on avoit invoqué tous les dieux du pays, et qu'on s'éloit dévoué à toutes les pagodes; mais qu'après tant de peints ri de dépenses, la famille se trouvoit toujours dans le même état, et qu'il étoit bien triste de voir sept personnes livrées à des accès de fureur si violens, que si l'on n'avoit pris là précaution de les lier, elles se seroient déjà massacrées les unes les autres. Je jugeai par l'exposé que ce pauvre homme me fit avec beaucoup d'ingénuité, qu'en effet il pouvoit y avoir en tout cela quelque chose d'extraordinaire. Je lui demandai d'abord quelle raison le porloit à avoir recours à l'église : « J'ai appris, me répondit-il , que vous adorez le créateur et le maître absolu de toutes choses, et que le démon n'a aucun pouvoir sur les chrétiens; c'est ce qui m'a déterminé à vous prier de venir dans notre maison , et d'invoquer le nom de votre Dieu pour le soulagement de tant de personnes qui souffrent. »
Je tâchai de le consoler par mes réponses ; mais pour- I 'lit je lui fis entendre qu'il n'y avoit rien à espérer du vrai
Dieu, tandis qu ils conserveroient dans leur maison les symboles de l'idolâtrie ; qu'il falloit se faire instruire de nos saints mystères et se disposer au baptême, qu'alors je pourrois leur accorder ce qu'ils me demandoient; qu'au reste cette maladie pouvoit être purement naturelle, et qu'avant toutes choses , je voulois examiner avec une sérieuse attention quel pouvoit être ce mal. Je le mis ensuite entre les mains d'un chrétien zélé , pour lui donner une idée générale des mystères de la religion.
L'infidèle s'en retourna chez lui assez satisfait; dès le lendemain il revint à mon église, et m'apporta un sac dont il tira cinq idoles , un petit bâton , long environ d'un pied , et épais d'un pouce en carré, où étoient gravés quantité de caractères chinois, et un autre morceau de bois, haut de cinq pouces , et large de deux, qui étoit semé partout de caractères, excepté d'un côté où l'on voyoit la figure du diable transpercé d'une épée, dont la pointe étoit piquée dans un cube de bois, qui étoit aussi tout couvert de caractères mystérieux. lime donna ensuite un livre d'environ dix-huit feuillets, qui contenoit des ordres exprès du tcham-tien-tsée , par lesquels il étoit défendu au démon , sous de grosses peines, d'inquiéter davantage les personnes dont il s'agissoit. Ces arrêts étoient scellés du sceau du tcham-tien-tsée, signés de lui et de deux bonzes. J'omets beaucoup d'autres minuties qui pourroient vous ennuyer.
Mais peut-être ne serez-vous pas fâché de savoir comment ces idoles étoient faites. Elles étoient d'un bois doré et peint assez délicatement ; il y avoit des figures d'hommes et de femmes; les hommes avoient la physionomie chinoise, mais les femmes avoient les traits du visage européen. Chaque idole avoit sur le dos une espèce d'ouverture fermée d'une petite planche. Je levai cette planche, et je trouvai que l'ouverture étoit assez étroite à l'entrée, mais qu'elle alloit en s'élargissant vers l'estomac. Il y avoit au
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dedans des entrailles de soie, et au bout un petit sac de la figure du foie de l'homme. Ce sac étoit rempli de riz et de thé, apparemment pour la subsistance de l'idole. A la place du cœur, je trouvai un papier plié fort proprement ; je me le lis lire ; c'étoit le catalogue des personnes de la lamille; leur nom, leur surnom, le jour de leur naissance, tout y étoit marqué. On y lisoit aussi des dévouemens et des prières pleines d'impiété et de superstition. Les figures des femmes avoient outre cela , dans le fond de cette petite chambre, un peloton de coton plus long que gros, lié proprement avec du lil , et à peu près de la figure d'un enfant emmailloté.
L'infidèle, qui me vit jeter au feu toutes ces idoles, crut que je ne ferois plus de difficulté d'aller chez lui. Plusieurs chrétiens qui se trouvèrent présens se joignirent à lui pour m'en prier. Mais je me contentai d'y envoyer quelques-uns de ces chrétiens, qui partirent pleins de foi, et portèrent avec eux un crucifix, de l'eau bénite, leurs chapelets, et les autres marques de la religion. Plusieurs idolâtres, un bonze entre autres, qui se trouva là, les suivirent par curiosité.
Dès qu'ils furent arrivés dans la maison, il firent mettre toute la famille à genoux. Ensuite un d'eux prit le crucifix en main , un autre prit l'eau bénite, un troisième commença à expliquer le symbole des apôtres. Après l'explication il demanda aux malades s'ils croyoient tous ces articles de la foi des chrétiens ; s'ils espéroient en la toutepuissance de Dieu , et aux mérites de Jésus-Christ crucifié ; s'ils étoient prêts à renoncer à tout ce qui pouvoit déplaire nu vrai Dieu ; s'ils vouloient observer ses commandemens, vivre et mourir dans la pratique de sa loi. Quand ils eurent répondu qu'ils étoient dans ces sentimens, il leur fit faire à tous le signe de la croix, il leur fit adorer le crucifix, et commença les prières avec les autres chrétiens.
Bientôt, au nom de Jésus-Christ qu'on leur fit prononcer, le calme rentra dans leur âme , et ils se trouvèrent dans une situation tranquille. Depuis lors toute celte famille n'a eu aucun ressentiment de son mal , et elle jouit dune santé parfaite. H y a trois mois que je suis continuellement occupé à instruire ceux que cet effet miraculeux delà foi et de la parole divine a convertis.
Pour éterniser la mémoire de cet événement , ils ont mis dans la salle destinée à recevoir les étrangers une grande image de notre Seigneur, dont je leur ai fait présent ; au-dessous ils ont gravé cette inscription en gros caractères : En telle année et tel mois, cette famille fut affligée de tel mal; les bonzes et les dieux du pays furent inutilement employés. Les chrétiens vinrent tel jour , invoquèrent le vrai Dieu , et le mal cessa à l'instant. C'est pour reconnoitre ce bienfait que nous avons embrassé sa sainte loi; et malheur à celui de nos descendans qui seroit assez ingrat pour adorer d'autre dieu que le dieu des chrétiens ! On y voit écrit ensuite le symbole et les commandemens de Dieu.
Depuis ce temps-là j'ai toujours eu environ quarante catéchumènes à instruire : à mesure que j'en baptise quelques-uns, ils sont remplacés aussitôt par un plus grand nombre. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE DE FONTANEY