XXVJ MÉMOIRE POUR LES ÉTUDES
ment savez-vous que ces écrits sont d'eux? Y a-t-il des auteurs de siècle en siècle qui en aient parlé toujours depuis? Les avez -vous lus vous mêmes? Les exemplaires qu'on en a sontils fort anciens? Pour nous , nous avons tous ces avantages : sans parler de l'ancien Testament, nous lisons l'Évangile en grec , comme il a été écrit par saint Luc ; nous en avons des manuscrits de treize cents ans ; tous les auteurs de siècle en siècle l'ont cité et expliqué tel que nous l'avons. Les nestoriens et les jacobites , séparés de nous depuis douze cents ans , le lisent comme nous.
Pour la logique , l'expérience nous excite peu à l'étudier. On voit tant de gens qui raisonnent juste sans l'avoir apprise , et tant d'autres qui , après l'avoir apprise , raisonnent aussi mal ou pis que le commun , qu'il est difficile de croire qu'elle soit de grande utilité. En tout cas , elle doit se réduire à trèspeu de règles, et consiste principalement, si je ne me trompe, à bien diviser et bien définir pour s'accoutumer à penser nettement et à s'expliquer de même , à ne rien dire qu'on ne l'entende parfaitement , à ne porter aucun jugement que sur des idées claires , à ne tirer de conséquences que sur des principes certains et à les tirer toujours droites : ce qui souvent se sent mieux par l'idée que nous avons naturellement d'une bonne conséquence , que par des réflexions et des préceptes. La géométrie peut servir de matière pour le raisonnement, et je crois que l'étude de la logique consiste moins en préceptes que dans un exercice continuel de ce que je viens de dire. Ce n'est pas qu'il ne soit bon de s'en servir, pour découvrir le vice d'un sophisme et convaincre un opiniâtre ; mais l'usage en doit être rare , et on ne doit pas en attendre un grand effet. La logique servira encore , comme j'ai dit , à poser les fondemens de la grammaire , en accoutumant à réfléchir sur les pensées et à distinguer les opérations de l'esprit.
Au reste , l'inclination que l'on trouve dans les Indiens , à disputer et à chicaner sur ce qu'ils entendent, me paroît un défaut à corriger , et non pas une disposition que l'on doive cultiver en leur fournissant matière de dispute. On doit
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craindre qu'il ne leur arrive de tomber dans le défaut commun aux Arabes , aux Espagnols , et aux autres peuples spirituels et paresseux. Il est bien plus commode, quand on y a une fois pris goût, de raisonner et de subtiliser sans fin , que de feuilleter des livres pour apprendre des langues et des faits. De là est venue la scholastique chicaneuse. Il faut donc réprimer la curiosité des Indiens , les accoutumer à se contenter des connoissances utiles, et à mépriser les questions vaines qui vont à l'infini , et profiter pour cet effet de leur disposition naturelle à la docilité , à la modestie et au silence. Je voudrois surtout leur faire voir le rapport de toutes les études à la morale. Un homme de bien doit être prudent et sensé ; il doit être sincère et ami de la vérité. Il ne doit donc jamais parler de ce qu'il n'entend pas , si ce n'est pour s'en instruire. Il ne doit jamais juger témérairement, c'est-à-dire affirmer ou nier ce qui ne lui est pas évident , mais suspendre son jugement jusqu'à ce qu'il soit pleinement éclairci. Il ne doit ni croire légèrement , ni par complaisance affirmer ce qu'il ne croit pas , ni être opiniâtre et résister par fausse gloire à la vérité connue , parce que lui ou ceux qu'il estime, ne l'ont pas trouvée , ou parce qu'il est accoutumé à penser le contraire. On doit surtout éviter la paresse dans une affaire aussi importante qu'est le bon usage de la raison. C'est en quoi consiste essentiellement le péché d'infidélité , de n'avoir pas voulu user de la lumière naturelle pour connoître celui de qui on la tient, et de s'être plus occupé des affaires temporelles et des soins du corps , que du soin de perfectionner sa raison et de croire la vérité. Il ne suffit donc pas de ne faire tort à personne, et de vivre moralement bien , si d'ailleurs on demeure dans l'habitude d'un si grand crime , que de mal user de la raison , et de là s'ensuit que le premier devoir est de bien régler sa créance.