‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeresChapitre 37 sur 70 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Une des connoissances les plus nécessaires aux missionnairesorientaux , est l'histoire tant des pays où ils travaillent que des nôtres , et non- seulement l'histoire des états , mais des sciences, des arts et de toutes nos traditions. Si le Catéchisme historique a quelque avantage au-dessus des autres , ce n'est pas qu'il contienne une doctrine singulière, il ne vaudroit rien : c'est qu'il met l'auditeur en état d'entendre mieux la doctrine. Je voudrois donc en faire de même à l'égard de toutes les études. Pour leur faire comprendre la nécessité du latin , je leur ferois l'histoire de nos langues ; je leur marquerois l'antiquité et l'étendue de l'empire romain ; qu'il étoit divisé en deux langues principales , le latin et le grec; que le latin étoit la langue de tout l'Occident ; qu'il est encore la langue commune parmi les savans de l'Europe , et que l'italien , le françois et le portugais en sont venus. On pourrait , sur la poésie , leur apprendre sommairement ce que c'éîoit que les poètes des Grecs et des Romains , et de quelle sorte étoit leur idolâtrie , afin que ce qu'ils en verront dans les auteurs ecclésiastiques , et dans l'Écriture , leur soit moins nouveau. De même pour la philosophie , je leur en marquerois succinctement l'origine et les progrès ; qui étoit Pythagore, dont les dogmes se sont répandus si avant dans les Indes , et dont le nom même n'y est pas inconnu ; qui étoient Socrate , Platon , Aristote ; ce que c'étoit qu'académiciens , stoïciens , épicuriens ; ces derniers mêmes sont nommés dans l'Ecriture.

Il faudroit, si je ne me trompe, commencer par un abrégé de

DES MISSIONS ÉTRANGÈRES. lxxxvij

l'histoire générale , tel que le Rationarium lemporum du père Pétau , ou quelque autre semblable , et y joindre la géographie , ayant toujours la carte devant vous et le livre en main , afm de montrer les pays , à mesure que vous les nommeriez. J.es études sont bien difficiles, quand tout est nouveau. J'en ai fait l'expérience en étudiant l'histoire de la Chine dans l'abrégé du père Martini. Tous les noms me paraissoient sembla! îles ; je confondois les personnes avec les lieux ; tout m'écbappoit sitôt que je l'avois lu. 11 faut bien du temps et de la patience avant que des idées toutes nouvelles aient fait une forte impression dans le cerveau. Mais aussi, quand la doctrine est liée à des faits qui frappent l'imagination, les idées sont bien plus durables. Des faits , pourvu qu'ils soient suivis , et qu'on en voie la liaison , sont bien plus agréables que des vérités abstraites.

La suite de l'histoire générale et la counoissance sommaire des pays qui nous sont le plus connus , servira encore à soutenir les raisonnemens métaphysiques sur les motifs de la crédibilité , en fournissant les exemples et les preuves particulières. Vous montrerez à vos néophytes que ce n'est point en l'air que nous comptons cinq ou six mille ans depuis la création du monde , mais sur une suite d'auteurs non-interi ompue , dont les livres ne sont point secrets , mais répandus entre les mains de tout le monde; que nous connoissons chacun des historiens anciens , son nom , son pays , son temps ; et que , bien cpie les langues dont ils se servoient soient mortes , nous avons plusieurs savans cpii les entendent , et lisent ces auteurs en l'original. Vous leur montrerez notre bonne foi en ce que nous reconnoissons que les lettres , les sciences et la véritable religion n'ont pas commencé en France; que nous avouons avoir reçu les sciences des Grecs et des Romains qui ne subsistent plus , et que nous ne commençons notre histoire que depuis environ 2000 ans, au lieu que l'histoire romaine et la grecque remontent bien au-delà. Peut-être trouverat-on plus utile , au moins dans les commencemens , de leur proposer notre histoire en remontant , leur disant d'abord ce que nous savons du dernier siècle, nuis du précédent, et

IxXXViij • MEMOIRE POUR LES ÉTUDES

ainsi , en remontant toujours jusqu'au temps de Jésus-Christ et au-dessus, à proportion. Cette méthode est plus propre à persuader la vérité de nos histoires, parce qu'il est plus vraisemblable que l'on en ait de nouvelles que d'anciennes ; mais il en faudra toujours revenir à l'autre méthode qui va en descendant , pour leur mettre en l'esprit l'ordre des temps.

Cette même suite d'histoire fournira des preuves de la nouveauté du inonde , pour montrer non-seulement qu'il n'est pas éternel , mais encore qu'il est beaucoup moins ancien que ne le font les Indiens , et cela par le progrès visible des arts , des lettres , des sciences , que l'on voit commencer par les pays que l'Ecriture nous marque pour les premiers habités ; savoir : la Chaldée , l'Egypte et la Syrie , et de là s'étendre par tout le reste du monde. Que si dans notre chronologie vous vous trouvez embarrassé à cause des histoires de la Chine dont vos Indiens ont sans doute une grande opinion , vous pouvez suivre la chronologie des septantes , qui vous donnera sept ou huit cents ans de plus , et vous mettra fort au large. Elle a été depuis peu fort bien expliquée par le père Pezeron , de l'ordre de Cîteaux.

Quanta la théologie , l'exemple du catéchisme me fait voir combien l'histoire y peut être utile , puisque le catéchisme n'est que l'abrégé de la théologie. Le théologien doit donc savoir , plus exactement que le simple fidèle , l'histoire de la religion , tant sous l'ancien que sous le nouveau Testament. Quant à l'histoire de l'ancien Testament , il n'y a rien à chercher hors de l'Écriture. Tant de gros volumes sur ce sujet n'ont rien ajouté au texte de la Bible que des dissertations , des curiosités et des paroles.

Pour l'histoire ecclésiastique du nouveau Testament , il faut , en attendant mieux , vous contenter de ceux qui ont abrégé Baronius , du moins pour le septième siècle et les suivans : car, pour les six premiers, ce sera plus tôt fait de lire Eusèbe et les autres historiens originaux. Mais, de quelque auteur qu'on se serve , il me paroît nécessaire de eonnoître la fondation et la succession des principales Eglises , la propagation de l'Evangile, les persécutions et même, en particulier, le*

DES MISSIONS ÉTRAXGÈKES. Ixxxix

actes les plus authentiques des principaux martyrs , par où on peut juger des autres; les hérésies les plus fameuses et qui ont eu le plus de suite ; les pères de l'Église les plus illustres , et dont nous avons les écrits ; les conciles universels et particuliers les plus célèbres. Sans avoir une teinture au moins légère de ces faits , je ne vois pas qu'il soit possible de savoir ni théologie , ni discipline ecclésiastique. La plupart de ces faits nous sont familiers dès l'enfance. Il n'y a pas de femme qui n'ait ouï parler , dans toute sa vie , au moins au sermon , de saint Augustin , de saint Jérôme , de Jérusalem et d'Antioche ; mais à un Indien ces noms sont aussi étrangers qu'à nous ceux de Bartrouhen et Padmanata. En général , j'estime que sur la plupart des hommes , la connoissance des faits, et la longue attention sur les mêmes objets, font plus d'effet que les raisonnemens subtils et suivis. Les Indiens , et particulièrement les Siamois , sur les relations que j'en ai vues , paraissent peu exercés à raisonner sur les matières abstraites et qui regardent la religion , et être plus attachés à leur créance par habitude de jeunesse que par une persuasion solide , en sorte que ce seroit beaucoup gagner que de les accoutumer à penser autrement ; ce qui ne se peut faire qu'en leur remplissant la mémoire d'autres faits, et les en entretenant pendant un temps considérable. Je sais que la conviction par de bons raisonnemens seroit plus solide; mais quand on ne peut faire ce que l'on désireroit , il faut se réduire à ce que Ton peut.

Après avoir traité tous les points du mémoire qui m'a été envoyé , j'ai cru qu'il ne seroit pas inutile de proposer quelques moyens de réfuter les principaux sophismes des idolâtres.

Si toutes les religions sont bonnes.

Il y a une apparence d'équité à ne condamner personne , et laissera chacun la liberté de ses opinions. Dans le fond ce n'est que paresse d'examiner , et désespoir de trouver la vérité. Ou Veut faire compensation d'erreurs , souffrir celles des autres, pour avoir droit de garder la sienne. Là revient

Page 1