DES MISSIONS ÉTRANGÈRES. XCJ
ont trouvées chez elles. En un mot , c'est la loi naturelle gravée dans le cœur de tous les hommes , et inséparable de la lumière de la raison.
Et il ne faut pas être troublé de ce que l'induction n'est pas absolument générale , et qu'il se trouve quelques nations particulières qui font profession de cruauté , de tromperie et de quelque autre vice ; car il s'en trouve aussi qui sont accoutumées à manger la chair humaine , ou à pervertir l'ordre de la génération ; ce que je ne crois pas qu'aucun homme sensé regarde comme indifférent. Comme il y a des hommes particuliers , extravagans ou médians , l'extravagance ou la malice peuvent aussi gagner toute une famille ou toute une nation. Mais il faut voir de quoi conviennent la plupart des hommes , principalement quand ils jugent des autres , etqu'ils n'y ont point d'intérêt. 11 faut ensuite prouver que la religion appartient à cette loi naturelle qui est la même en tous les hommes. La religion est une partie de la justice. S'il faut être reconnoissant d'un bienfait particulier , à plus forte raison de tous, et du fondement de tous , qui est l'être. Il faut donc revenir à prouver un Dieu créateur et conservateur de tout , un être souverainement parfait, tout-puissant , tout sage et tout bon, et l'on aura prouvé la nécessité de l'honorer et de lui obéir. C'est sur ce point d'un Dieu unique , indépendant, souverain , qu'il faut principalement insister. Car, encore que ces mots ne soient pas inconnus aux Indiens , il semble qu'ils n'en sentent pas la force , puisqu'ils parlent comme si nous avions notre Dieu et eux le leur , et qu'ils comptent plusieurs hommes devenus dieux successivement. Il y a apparence que le commerce avec les mahométans , les chrétiens et les juifs , les a accoutumés à parler d'un Dieu tout-puissant , quoiqu'ils n'aient sur la Divinité que des idées confuses. Ce qui montre que les Siamois n'ont pas d'idée claire de la Divinité , c'est qu'ils reconnoissent que ceux qu'ils nomment dieux commencent et finissent ; que le Sommonokodam est né en un certain temps ; qu'il est mort et anéanti , au moins réduit en un état ou il ne se mêle plus de rien , et n'agit plus sur les hommes et sur le reste du monde. Avant donc la naissance du
Xiij MÉMOIRE POUR LES ETUDES
Sommouokodam , ou plutôt avant qn'il fut devenu Dieu , il n'y avoit point de Dieu. S'il y en avoit un autre , avoit-il commencé ? On peut les pousser ainsi jusqu'à ce qu'ils reconnoissent un être éternel. Comme la religion de Siam est venue des Indes, il y a apparence que ce sont dans le fond les mêmes principes et les mêmes fables ; du moins j'y vois une grande conformité.
Or , les bramines donnent un corps et une figure humaine à leur souverain Dieu , soit Vistnou , soitEsouara ; ils lui donnent aussi une femme et des enfans , le font sujet à la colère et aux autres passions , à peu près comme les Grecs parloient de leur Jupiter qui étoit le souverain Dieu , qui toutefois ne pouvoit résister au destin , et avoit souvent querelle avec les autres dieux. Il ne faut donc pas s'arrêter aux termes généraux d'un grand Dieu souverain, tout-puissant; voyez quelle idée y répond, et si elle se soutient partout. J'admire entreautres le raisonnement des Siamois , qui veulent que la puissance de leur Dieu s'étende jusqu'à pouvoir s'anéantir lui-même.
Il semble plutôt que les Indiens et les Chinois ne commissent point , à proprement parler , de Dieu; ils veulent que tout soit par nécessité; et que , comme il y a des lois nécessaires pour les mouvemens des corps , il y en ait aussi pour la punition ou la récompense des esprits suivant leur mérite , on sorte que le bon et le mauvais usage de la liberté attire par une suite nécessaire et une espèce de fatalité , le bonheur r>u le malheur. Si cela est , il faut reprendre avec eux la religion dès les premiers fondemens.
Travaillez donc à montrer qu'il y a un Etre nécessaire qui subsiste par lui-même , immuable et infini , qui est parement et simplement , sans aucune addition , sans différence de lemps ni de lieu, puisque tout ce qui s'ajoute à l'idée de l'être marque un être borné; comme dire qu'il a été, qu'il sera ou qu'il ne sera plus, ou qu'il est étendu jusqu'à certains termes. Prenons garde que les mots ne nous trompent. Infini est un terme négatif, parce que nous ne somme» accoutumés à considérer que des choses finies ; mais . à proprement parler, c'est le fini qui emporte néga-tion de
DES BISSIONS ÉTBANGÈRES. XCllj
durée , -ou d'étendue , ou de vertu au-delà de son terme ; et l'infini est le positif, qui est purement et simplement sans limitation. Cet être infini est corps ou esprit; nous n'avons d'idées cpie de ces deux substances. S'il est corps , il n'y a donc que des corps , ou plutôt qu'un seul corps , sans division et sans mouvement. Car d'où lui viendroit le mouvement , et comment se pourroit-il mouvoir, s'il étoit infini et remplissant tout ? On ne pourroit dire aussi qu'il y eût plusieurs corps , puisque chacun seroit borné, du moins à l'égard de l'autre , et par conséquent aucun ne seroit infini contre la supposition. L'être infini est donc esprit, et c'est ce que nous soutenons. Or , nous convenons qu'un esprit infini peut mouvoir les corps, et même les faire de rien , puisque , étant infini , il doit avoir toutes les perfections , et par conséquent une puissance infinie. Si l'on dit qu'outre l'esprit infini , il y a aussi la matière qu'il pjut mouvoir et arranger , quoiqu'il ne l'ait pas faite , je demanderai pourquoi cette matière n'est pas immense aussi bien qu'éternelle. Si on la suppose immense , on revient à la première supposition que j'ai détruite , en montrant qu'il n'y auroit qu'un seul corps , et qu'il seroit immobile. Si on la suppose bornée et divisée en plusieurs corps , comme l'expérience le fait voir , qui a pu lui donner ces bornes , si elle est indépendante quant à l'être et à la substance? Mais il y a grande apparence que ceux à qui vous avez affaire ne sont pas capables , pour la plupart, de ces raisonnemens métaphysiques. Revenons donc à des preuves plus sensibles d'une première cause. L'exemple d'un palais qui ne se bâtit pas tout seul ; quand vous avez serré quelque chose dans un coffre, si vous ne la trouvez pas, vous êtes surpris; elle ne s'en est pas allée toute seule ; nous cherchons la cause du moindre accident ; faire observer la structure merveilleuse des corps naturels ; cela s'est-il fait par hasard ? est-ce un homme qui l'a fait?
A l'égard des Siamois , vous avez besoin particulièrement de distinguer les genres de causes , pour détruire l'équivoque de leur cause méritoire. Les hommes , disent-ils , sont punis et récompensés par leurs mérites , comme si le mérite étoit
Xciv MÉMOIRE POUR LES ÉTUDES
une cause efficiente ou agissante ; et après cela ils ne cherclient plus de Dieu pour punir ou récompenser. Montrezleur la différence de la cause efficiente et de la finale , dont le motif est une espèce. Un ouvrier bâtit une maison par l'espérance du gain ; direz-vous que c'est l'intérêt qui a bâti cette maison? En ferez— tous un personnage subsistant, qui puisse remuer du bois et des pierres? Ce criminel a été puni à cause de son crime ; est-ce son crime qui a pris son épée pour lui couper la tète ? Ne voyez-vous pas que son crime a été le motif qui a porté le juge à le condamner et le bourreau à l'exécuter , comme le gain a été le motif qui a excité le maçon à bâtir ? Travaillez à leur faire entendre la chose , sans vous mettre en peine de leur apprendre les noms de cause efficiente , finale ou matérielle. Si vous pouvez une fois établir l'idée d'un esprit infini et agissant , en un mot , d'un Dieu créateur , il ne sera pas difficile d'établir la nécessité d'une seule religion. Tout l'univers n'a qu'un seul maître ; il ne faut donc plus dire votre Dieu et le nôtre ; le maître doit être servi non au gré de ses esclaves , mais au sien. C'est à lui à leur faire la loi ; mais , dira-t-on , il est assez grand pour être servi par divers peuples en diverses manières; il est à croire qu'il se plaît à cette diversité , puisqu'il la souffre , comme il se plaît à la diversité de leurs figures , de leurs couleurs , de leurs mœurs et de leurs langages. Tout cela n'est que des conjectures , et par ce principe de la tolérance , on concluroit que Dieu approuve tous les crimes ; car il pourroit absolument les empêcher. Il faut donc revenir aux preuves effectives de sa volonté , et il est question de savoir s'il a parlé aux hommes pour la leur apprendre , et de connoître sa parole. Je crois que tous les idolâtres ont des livres qu'ils estiment sacrés , et croient être la parole de Dieu , soit l'imitation de la vraie religion , ou autrement. Ils croient en aveugles tout ce qui est écrit dans ces livres. Ils se feroient grand scrupule d'en douter, ou de douter que ces livres fussent divins ; en un mot , ils opposent leur prétendue foi à tous les raison— nemens. Ce point mérite d'être examiné.