‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeresChapitre 42 sur 70 · C MÉMOIRE POUR LES ÉTUDES · texte numérisé non relu

C MÉMOIRE POUR LES ÉTUDES

puisse douter, que c'est la parole de Dieu, alors je la lirai avec respect et avec foi , disposé à y soumettre ma raison. Si j'y trouve des choses obscures, je jugerai qu'elles ne le seroient pas à un esprit plus éclairé, et je ne laisserai pas de les croire , quoique je ne les comprenne pas : et voilà la foi des mystères fondée sur l'autorité de la parole de Dieu. Mais , avant que de s'y soumettre , il faut être assuré d'ailleurs que ce soit sa parole. Si vous commencez par vous prévenir qu'un tel livre est divin , simplement parce que tout un peuple le dit, ou ( ce qui est encore plus absurde) parce que vous vous imaginez y voir par vous-même un caractère de divinité, comme disent les protestans , vous vous exposez à croire toutes les fables imaginables ; ou si vous croyez en savoir plus que le commun , vous vous exposez à ne rien croire. Nous devons nous rendre à l'autorité de Dieu , à proportion comme nous nous rendons à celle des hommes. Un malade, pour agir prudemment, ne doit pas se commettre au premier venu qui promet de le guérir, mais au meilleur médecin qu'il pourra trouver; et comment le connoîtra-t-il? Sera-ce en l'examinant à fond, ou en le faisant discourir de son art? Il faudroit que le malade fût plus savant en médecine que le médecin même. Il faut donc en venir aux préjugés extérieurs : Est-il médecin de la faculté? Passe-t-il pour savant , pour sage , pour expérimenté? Est-il fort employé ? A-t-il fait grand nombre de belles cures? On s'engage sur la foi publique; on le fait venir; on lui explique le mal. Seroit-il raisonnable d'examiner ses raisonnemens sur les causes et les effets de la maladie, de disputer perpétuellement contre lui, de vouloir connoître la composition des remèdes? Non; le malade , y ayant une fois pris confiance , s'abandonne à sa conduite , souvent même contre ce que lui dit sa raison.

Il en est de même d'un avocat pour la conduite d'une affaire, d'un pilote pour la navigation ; et toute la vie humaine roule sur cette confiance que l'on est obligé de prendre en ceux qui sont communément estimés habiles en quelques arts. Il n'y a point de science qui donne moins ù

DES MISSIOXS ÉTRANGÈRES. CJ

l'autorité que les mathématiques. Toutefois si le disciple vouloit contester à son maître , et, ne pouvant nier la vérité des axiomes et des définitions , du moins en disputer l'utilité qui ne paroît pas d'abord , il n'apprendroit jamais rien. Ce qu'on appelle docilité n'est autre chose que cette disposition modeste qui fait dire à un disciple : Cet liomine en sait plus que moi ; il faut donc le croire sur sa parole , jusqu'à ce qu'il m'ait mis en état d'entendre les raisons qu'il me dit , et de les voir par moi-même.

Au reste , il y a une grande différence entre les mystères que la vraie religion nous enseigne , et les absurdités que proposent les fausses religions. Que le soleil se cache tous les joux-s derrière une montagne ; qu'il y ait des mers de lait, de crème, de sucre ; que la terre soit soutenue par des éléphans , soutenue par une tortue, c'est ce qui s'appelle des contes de vieilles, dont on amuse lesenfans; mais que l'esprit infini ne puisse être compris par les esprits qu'il a faits et qu'il a bornés, il n'y a rien en cela que de raisonnable. Si nous n'entendons pas nettement ce que nous sommes nous-mêmes; comment un corps et un esprit, deux natures si différentes , s'unissent en nous pour ne faire qu'une personne ; comment c'est le même esprit qui veut et qui connoît , quoique connoître et vouloir soient des actions si distinctes; si, dis-je , nous-mêmes nous entendons si peu tout cela , devons-nous trouver étrange que nous n'entendions pas ce qu'il a plu à Dieu de nous découvrir de la trinité des personnes de la nature divine, ou en Jésus-Christ , l'unité de personne subsistant en deux natures? Il est vrai que l'eucharistie est un objet sensible et d'expérience journalière; mais le changement que nous y croyons n'est que dans la substance qui ne tombe pas sous les sens. La foi de ces mystères ne consiste pas à démentir la sensation , mais à redresser le jugement ; elle ne me fait pas dire : Je ne vois rien de blanc ni de rond sur l'autel, mais seulement : Ce que je vois de blanc et de rond sur l'autel n'est pas du pain , mais le corps de Jésus-Christ. Nos jugemens suivent de si près nos sensations , que nous les confondons souvent.

Clj MÉMOIKE POU II LES ÉTUDES

Je dis que je vois un grand arbre à deux cents pas; je le vois en effet petit par rapport à moi ; niais la distance et la comparaison des objets qui en sont proches me le fait juger grand. Je marche sur un pavé de marbre , et je dis que toutes les pièces en sont carrées, quoique celles qui s'éloignent de moi me paraissent en losange , et avec les angles plus inégaux , plus ils s'éloignent. Je dis le même de l'eucharistie ; je vois un objet blanc et rond, que je juge en telles circonstances être le corps de Jésus-Christ, par la foi cpie j'ai à sa parole infaillible et toute-puissante.

Telles sont donc les bornes de la raison et de la foi. Il faut raisonner pour discerner la vraie autorité de la prévention téméraire. Ce qui fait naître tant d'opinions et d'erreurs parmi les hommes , c'est la facilité à croire au hasard , particulièrement dans la jeunesse, tout ce que leur disent ceux avec lesquels ils se rencontrent , soit pour les faits soit poulies règles de conduite, et de n'user pas assez de leur raison pour distinguer à qui il faut croire. Cet examen serait diflicile : c'est plus tôt fait de suivre le torrent ; et ce qui les rend inexcusables d'en user ainsi à l'égard de la religion et de la morale , c'est qu'ils ne sont pas si crédules en ce qui regarde leur intérêt temporel. Ils examinent par eux-mêmes, et consultent ceux qu'ils estiment les plus habiles , marque assurée que ces intérêts leur tiennent plus à cœur que ceux de leur âme et de leur salut. Voilà le crime de la crédulité téméraire qui s'attache aux fausses religions , crime d'autant plus grand, que la matière est plus importante et la négligence plus affectée.

Mais , dira quelqu'un , la plupart des chrétiens n'agissent-ils pas sur ce point comme les infidèles? N'est-ce pas le bonheur de la naissance qui les détermine à la vraie religion ? Pensent-ils seulement à l'examiner, et ne condamneraient-ils pas cet examen comme une dangereuse tentation, puisqu'il supposerait le doute et par conséquent l'extinction, ou du moins l'affoiblissement de la foi? Je réponds que Dieu seul sait le secret qui se passe dans les cœurs; lui seul connoît l'effet de la foi qu'il répand dans l'âme des enfans à leur

DES MISSIONS ÉTRANGÈRES. Cllj

baptême ; lui seul sait quand chacun d'eux commence à en produire des actes ; quels sont les objets et les occasions qui les y excitent ; comment l'habitude se fortifie , s'affoiblit ou se perd tout-à-fait ; qui sont ceux qui ont une véritable foi divine et surnaturelle , et ceux qui ne tiennent à la religion que par une foi humaine et une crédulité téméraire. Car comme il n'est que trop certain que la plupart des chrétiens perdent la charité , il est vraisemblable qu'il y en a plusieurs qui perdent la foi. Il y a des apostats. Or, on ne doit pas croire qu'ils ne perdent la foi qu'au moment qu'ils ■ renoncent à la vraie religion. Elle étoit éteinte auparavant dans leur cœur : on peut juger le même des libertins et des impies ; elle est sans doute bien foible dans les grands pécheurs , et languissante dans le commun des chrétiens , qui prend si peu de soin de la fortifier par des actes et un exercice fréquent.

Toutefois il ne faut pas s'y tromper ; les simples et les ignorans font bien des raisonnemens et des réflexions sans s'en apercevoir, et il faut bien se garder de croire qu'ils ne pensent qu'à ce qu'ils sont capables de dire. L'homme le plus grossier, pourvu qu'il raisonne, exerce toutes les opérations de la logique , comme en marchant et en se remuant il pratique les règles de la mécanique , sans les savoir. Ainsi ne doutez pas que , touchant les objets de la foi , il ne soit frappé de tous les motifs de crédibilité qu'il peut entendre, et par la Providence divine il y en a de proportionnés à tous les esprits : ce sont des faits sensibles etévidens. Il est clair, au moins dans la partie du monde que nous habitons, depuis l'entrée de la Perse jusqu'à l'extrémité de l'Espagne, qu'il y a toujours eu une société d'hommes faisant profession d'adorer un seul Dieu , créateur du ciel et de la terre ; que , depuis la venue de Jésus-Christ, ce culte s'est étendu dans le monde de tous côtés, et que, pour la conduite de cette société qui est l'Eglise , il y a eu des pasteurs dont la suite n'a point été interrompue jusqu'à nous. C'est aux Indiens à "montrer s'ils peuvent, de leur côté, quelque chose de semblable.

Page 1