DES MISSIONS ÉTRANGÈRES. CXJ
très-sage et très-puissant ; mais que chacun ait le sien qui y soit attaché, c'est ce que nous ne voyons point. Leurs mouvemens ressemblent bien plus à ceux des horloges et des autres machines artificielles , toujours uniformes , suivant l'impression qui leur est donnée , qu'à ces mouvemens des animaux si irréguliers , suivant les objets qui les attirent ou les repoussent. Quant aux bêtes , loin d'être obligés d'avouer qu'elles ont des âmes semblables aux nôtres , nous sommes forcés d'avouer qu'elles n'en ont pas de telles , et que , s'il y a en elles autre chose que le corps , du moins il n'y a ni raison , ni intelligence ; ce qui mérite d'être examiné à part. Il faut donc convenir qu'il n'y a point d'expérience certaine sur laquelle ou puisse appuyer l'opinion du passage des âmes de corps en corps. Il n'y en a point non plus de raisonnement démonstratif. Les hommes , dit-on , souffrent dès qu'ils entrent en cette vie ; donc ils ont péché auparavant. C'est une conjecture , non une preuve ; comme s'il ne pouvoit y avoir d'autre cause de ces souffrances. Tous les hommes reconnoissent que l'on punit les pères en la personne de leurs enfans. Pourquoi donc n'en sera-t-il pas de même pour tout le genre humain , ce qui est en effet notre doctrine du péché originel? De plus je nie qu'il soit toujours injuste de faire souffrir celui qui n'a point péché , pourvu qu'on le récompense ensuite de sa souffrance. Tous les hommes travaillent , c'està-dire, souffrent du bien et du mal dans l'espérance d'un bien à venir. Le laboureurqui a souffert le froid et le chaud , la faim , la soif et la lassitude , n'a point regret de son travail , quand il recueille une grande moisson. Moins on a mérité de souffrir , plus il y a de vertu ; et je ne crois pas qu'aucun homme de bon sens puisse mettre au même rang un criminel qui souffre le supplice dû à son crime , et un homme de bien qui veut bien souffrir des peines aussi rigoureuses. Nous louons encore celui qui paie pour un autre , et qui souffre pour un autre ; c'est une espèce d'excellente vertu. Ainsi le principe n'est pas vrai en général , que la peine suive toujours le mérite comme par une nécessité fatale , et que tout malheureux soit méchant.
CXlj MEMOIRE POUR LES ETUDES
Il faut encore démêler l'équivoque de bien et de mal. Le vrai bien de cbaque chose est ce qui la rend meilleure ; son mal est ce qui la rend pire. Donc le bien essentiel d'un esprit est l'amour de la vérité et de la droiture : son mal est de s'en éloigner. D'être attaché à un corps, à l'occasion duquel l'esprit sente de la douleur , est bien une espèce de mal pour l'esprit, puisque c'est un sentiment fâcheux; mais ce mal, loin de le rendre mauvais, est une preuve et un exercice de vertu , c'est-à-dire , qu'il est l'occasion d'un vrai bien ; car celui qui souffre doit se conformer à son état présent qu'il ne peut changer, l'agréer et céder à cette nécessité. S'il le fait, il sera louable. Personne ne dit qu'un homme soit méchant et haïssable, parce qu'il est malade et qu'il souffre de cruelles douleurs ; on le plaint seulement comme malheureux; on le loue même, s'il est patient; et si l'on veut deviner une vie précédente où il ait mérité ce qu'il souffre , ce n'est plus un sentiment ordinaire ; c'est un détour recherché et un raffinement propre à éteindre toute estime de la patience , toute compassion et tout sentiment d'humanité. Que si le vrai bien de l'homme sur la terre n'est que la connoissance de la vérité et l'exercice de la vertu , il est facile de montrer combien est grossière l'imagination des bramines qui passent plusieurs années sans changer de postures , et souffrent volontairement de cruels tourmens pour devenir rois ou grands seigneurs dans une autre vie , en même temps qu'ils font profession de mépriser les richesses et les honneurs de la terre; c'est-àdire que dès à présent ils se rendent malhemeux , afin de devenir un jour malheureux d'une autre manière , et même médians ; car la vertu est bien plus difficile dans la grande fortune que dans la médiocre.... On ne voit rien de semblable dans l'ancien paganisme ; il y avoit peu de ces tristes et affreuses superstitions : ce n'étoit que pompe , spectacles et plaisirs.
Des dmes des bêles.
La question des âmes des bêtes n'est pas seulement de
Des missions étrangères. cxuj
physique à l'égard des Indiens , mais de théologie , puisqu'il est de la foi chrétienne que l'homme est d'une autre nature que les hêtes , fait à l'image de Dieu qui les lui a soumises , et lui a permis de s'en servir à toutes sortes d'usages , même de les tuer pour s'en nourrir. Il est donc nécessaire de leur persuader qu'elles n'ont pas d'âmes raisonnables et immortelles , et de ruiner ainsi la métempsycose par le fondement. Ce seroit sans doute le plus court de montrer qu'il n'y a dans les bêtes que le corps , et que tous leurs mouvemens les plus merveilleux se peuvent expliquer par des raisons mécaniques. Du moins quand il y auroit quelqu'un de leurs mouvemens que nous ne pourrions pas expliquer, il faudrait avouer simplement notre ignorance , plutôt que de nous payer de mots que nous n'entendons pas. Or, qui peut dire qu'il entend bien ce que c'est qu'une âme matérielle, qui n'est ni esprit ni corps, mais partie d'un corps", une substance incomplète , une forme substantielle? Qui peut résoudre nettement les objections que l'on fait sur les formes partielles , la forme cadavérique , les deux ou trois âmes subordonnées en un même sujet , et toutes les autres suites de cette doctrine ? Pour moi , j'aimerais mieux reconnoître de bonne foi que je ne connois pas tout ce qui se passe dans les bêtes ; mais cette ignorance ne me fera jamais assurer ce que je ne comprends pas , encore moins admettre en elles une âme semblable à la mienne , puisque je n'y vois aucun des signes qui me la font reconnoître dans les autres hommes ; ce seroit donc le chemin le plus court de réduire les Indiens à cette négative. Je n'ai aucune raison de croire que les bêtes aient des âmes plutôt que les horloges et les autres machines artificielles ; mais cela n'est pas à espérer. Leurs anciennes préventions les éloignent trop de cette pensée. Us sont trop ignorans de l'anatomie pour comprendre les ressorts qui peuvent faire tant de mouvemens si difTérens ; il est impossible de les instruire qu'en tuant des bêtes , au moins si l'on veut venir jusqu'à voir le chemin du chyle et la circulation du sang ; c'est-à-dire , qu'il faudrait les avoir persuadés avant que de pouvoir commencer la preuve. Je ne crois pas toute-
Cxiv MÉMOIRE POUR LES ÉTUDES
fois que les missionnaires doivent négliger de s'instruire de l'anatomie autant qu'il leur sera possible : ce n'est pas à leur égard une simple curiosité , puisque de là dépend la résolution de cette question de l'âme des bêtes , si importante dans les Indes. Mais quand on viendra à en tirer les conséquences , ils doivent prendre garde à ne pas paroître trop entêtés de la nouvelle philosophie , à cause des Espagnols et autres Européens, à qui elle pourroit être suspecte , faute de l'entendre.
Je crois donc qu'il faut se contenter d'établir solidement la distinction de l'homme et de la bête , qui suffit pour votre dessein ; et voici comme j'y voudrois procéder : nous ne devons raisonner que suivant ce que nous connoissons , et nous connoissons mieux ce qui est en nous que ce qui est dehors. Je sens en moi des pensées , des connoissances , des volontés. Je reconnois aussi que j'ai un corps étendu , figuré et cr«pable de mouvement. Je vois autour de moi d'autres corps entièrement semblables au mien. J'en vois d'entièrement différens , comme les astres , les fleuves, les pierres. J'en vois partie semblables , partie différens , comme ceux des bêtes. Quant aux animaux dont les corps sont tout-à-fait semblables au mien , je vois qu'en leur parlant, ils me répondent à propos, c'est-à-dire qu'ils me font entendre des pensées semblables aux miennes , et liées avec les miennes , et cela p aides signes qui n'ont aucun rapport naturel avec nos pensées , et qui par conséquent doivent avoir été inventés ou concertés par ces animaux semblables à nous , que nous appelons hommes. Je vois de plus que ces hommes apprennent et exercent des arts qu'aucun d'eux ne sait naturellement ; comme de bâtir des maisons , faire des tissus et des étoffes , forger des métaux , écrire , peindre , et que dans ces arts ils inventent tous les jours , et se perfectionnent de plus en plus. Je vois qu'ils se souviennent des choses passées il y a long-temps , qu'ils prévoient celles qui doivent arriver long-temps après , jusqu'à prédire des éclipses long-temps auparavant. Je vois qu'ils sont violemment agités par des objets qui ne regardent point le corps , comme